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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Boris Eifman / Rodin / De bien tumultueuses amours

Rodin et son eternelle idole en 2013 01Rodin photo by souheil michael khoury 3Rodin photo by souheil michael khoury

                               

                                       Ph. M. Khoury                                                                   Ph. M. Khoury                                                Rodin et son éternelle idole en 2013

Rodin :

De bien tumultueuses amours

 

Boris eifmanNul ne l’ignore, la vie de Rodin a été intimement liée à celle de son élève, Camille Claudel. Et c’est peut-être davantage l’histoire des amours torrides de ce couple ou, plutôt, de l’instable et déchirant trio que Rodin formait avec Camille et Rose Beuret, son premier amour, que Boris Eifman nous narre avec beaucoup de bonheur dans ce fabuleux ballet. En effet, durant toute sa carrière, ce chorégraphe n’a eu de cesse de s’éloigner de l’académisme très en vogue dans son pays, la Russie, pour inventer une danse néo-classique plus contemporaine et axée sur l’expressionnisme, une danse narrative alambiquée d’une très grande expressivité mais, aussi, d’une grande liberté, proche de l’expressionnisme allemand ; ce chorégraphe considère en effet que la beauté formelle du geste n’est pas une fin en soi mais qu’elle doit être au service d’une réelle émotion ; d’où une danse inspirée par la comédie humaine, au sein de laquelle ses personnages, réels ou fictifs, sont souvent l’exact reflet d’une réalité gênante, dictée par des sentiments de peur, de honte, voire par la folie, une danse qui excelle à décrire non seulement les passions de l’âme, mais aussi les sentiments les plus sombres, désespoir, obsessions, souffrances et tortures, jalousie ou vengeance... Il n’est donc pas étonnant que Boris Eifman ait été inspiré par cette histoire d’amour, avec tout son lot de luttes intestines, de haine et de trahison, mais aussi par les échanges autant culturels qu’énergétiques entre Rodin et Claudel, et par leur passion commune  pour la sculpture, depuis leur première rencontre jusqu’à la descente aux enfers et l’internement de Camille. "Tous ces phénomènes de l'esprit humain sont brillamment exprimés par Rodin et Camille en bronze et marbre", relate Eifman. "Transformer un moment gravé dans la pierre en un flux de mouvements corporels riche et sans émotions est ce que je recherchais lors de la création de cette nouvelle performance de ballet".

Rodin photo by yulia kudryashova 6Rodin photo by yulia kudryashovaRodin photo by souheil michael khoury 6   Ph. Y Kudryashova & M. Khoury

Il faut dire cependant que ce n’est pas la première fois que la vie de ces deux sculpteurs subjugue un chorégraphe. Peter Quanz a, lui également, conçu et réalisé une chorégraphie et une mise en scène des relations agitées de ces deux artistes pour les Grands Ballets Canadiens, laquelle fut créée en octobre 2011 à Montréal dans les décors de Michael Gianfrancesco. La version que Boris Eifman nous offre aujourd’hui dans une chorégraphie aussi inventive qu’expressive et une scénographie épurée du plus bel effet, due à Zinovy Margolin, a été élaborée un mois plus tard, très exactement le 22 novembre 2011, au Théâtre Alexandrinsky de St Petersbourg : une œuvre que nous avons déjà pu voir à Paris au Théâtre des Champs-Elysées en mars 2013 sous le titre de Rodin et son éternelle idole, magistralement interprétée d’ailleurs dans ses rôles-titres par deux des mêmes danseurs qu’aujourd’hui, Liubov Andreyeva dans le rôle de Camille, et Oleg Gabyshev dans celui de Rodin ! Comme on le voit, la valeur n’attend point le nombre des années, ainsi que le laissait entendre Corneille…

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Ph. M. Khoury

Certes, il faut bien connaître la vie bouillonnante et chaotique de Rodin pour pouvoir suivre pleinement le déroulement de l’action et apprécier à leur juste valeur tous les méandres du ballet. Au début du spectacle, Eifman nous transporte au sein d’un asile psychiatrique dans lequel les patients errent comme des somnambules : celui de Montdevergues près de Montfavet dans le Vaucluse. Camille y restera internée pendant 30 ans, jusqu’à la fin de ses jours, en 1943, abandonnée et oubliée par tous ses proches. On lui annonce une visite : celle de Rodin, repentant, désespéré. Flash back. Camille se remémore sa vie à ses côtés et les épreuves traversées. Eifman nous ramène au début de la relation amoureuse des deux sculpteurs, en 1884, deux ans après leur rencontre. Camille travaille alors sans relâche dans son atelier à la sculpture d’un couple, à l’image de leur amour, Sakuntala, Rodin à ses côtés. La passion qu’ils manifestent l’un pour l’autre est incommensurable. Camille a juste 21 ans, alors que le maître en a 45. Les scènes suivantes évoquent divers évènements de la vie des deux amants, à l’ombre de Rose, son ancien modèle, omniprésente, rencontrée 20 ans auparavant, et que Rodin aimera jusqu’à sa mort. La scène suivante transporte le spectateur un peu plus tard devant l’imposant groupe statuaire des Bourgeois de Calais : devant son talent, Rodin charge Camille de sculpter les mains des personnages qu’il a mis en scène. Plusieurs œuvres résulteront ultérieurement d’un tel travail en commun, entre autres, La porte de l’enfer ou l’Eternelle idole. A côté de ces scènes très réalistes, magistralement reconstituées, il faut le souligner, Eifman agrémente son œuvre d’instants imaginaires pittoresques plus légers, telle cette fête des vendanges évoquant Giselle ou, encore, ce French cancan aussi énergique qu’émoustillant, cliché symbolique des plaisirs de la vie parisienne de l’époque…

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Ph. E Matveev & Y. Kudryashova

Les deux amants se sépareront en 1892, après plus de 10 ans d’une vie commune, aussi tumultueuse que passionnée, Camille ne supportant plus la présence de Rose auprès de Rodin, le soupçonnant même d’avoir d’autres liaisons et se sentant trahie par lui. Sentiments encore exacerbés jusqu’à en devenir pathologiques par le fait que les critiques ne reconnaitront pas à sa juste valeur son talent et son génie, l’attribuant à tort à Rodin. Désespérée, cette artiste détruira la plupart de ses œuvres, entre autres sa Clotho*, avant de plonger petit à petit dans les ténèbres de la paranoïa et de la folie. Elle se réfugiera alors, recluse, dans son atelier du Quai de Bourbon jusqu’en juillet 1913, date à laquelle sa mère la fera interner à l’asile de Ville-Evrard en Seine-St-Denis, avant qu’elle ne soit transférée un an plus tard dans celui de Montdevergues, là où précisément nous nous retrouverons à nouveau à la fin du ballet.

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                  Clotho / C. Claudel                                                            Les Bourgeois de Calais / Rodin                                                        L'éternelle idole / Rodin

Toutes ces péripéties sont magistralement décrites chorégraphiquement en deux actes par le truchement d’un langage alambiqué mais imagé et toujours signifiant. Je pense notamment au pétrissage d’un bras, d’une jambe, au modelage d’un corps ou d’une tête qui, peu à peu, prennent vie, reconstitution vivante des œuvres que nous ont laissées les deux sculpteurs. La gestuelle utilisée par Boris Eifman est toujours chargée d’une émotion indicible, illustration parfaite de ses propos. Certains effets visuels sont en outre particulièrement réussis, telle la selle tournante du chevalet de sculpteur qui met en valeur les statues lors de leur élaboration. Voilà donc à nouveau une œuvre d’un romantisme exacerbé, dans la lignée de ses autres ballets inspirés de la littérature ou de l’histoire, tels l’Idiot, Eugène Oneguine, Les frères Karamazov ou Anna Karénine.

J.M. Gourreau

Rodin / Boris Eifman, Palais des Congrès, Paris, 30 novembre 2019.

*Clotho était la plus jeune des trois Parques, celle qui tient le fil de la destinée humaine. Présentée sous les traits d’une très vieille femme, la sculpture s’inscrit dans un dialogue artistique entre Rodin et Camille Claudel autour de la représentation de la vieillesse. Exposée, dans sa version en plâtre, en 1893 à la Société nationale des Beaux-arts, l'œuvre s'inspire de la mythologie gréco-romaine.

 

Ana Rita Teodoro / Fofo / Provoc ou "foutage" de gueule ?

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Photos Marc Domage

Ana Rita Teodoro :

Provoc ou "foutage" de gueule ?

 

Anaritateodoro 1500x1004Les  mauvais spectacles, traduisez, ceux qui ne nous apportent rien ou très peu de choses, sont légion. Le critique a pour coutume de les ignorer et de ne leur faire aucune publicité. Il y en a cependant qui vont plus loin. Ceux qui mettent mal à l’aise par exemple. Et, aussi, ceux qui provoquent et scandalisent car contraires à la morale ou aux idées reçues. Il en existe encore une troisième catégorie : ceux qui vous laissent passifs au début de la représentation mais qui vous font "sortir de vos gonds" au fur et à mesure de leur déroulement. Non qu’ils soient agressifs, tant s’en faut, mais leur puérilité, l’absurdité ou l’ineptie de leur propos provoque au fond de votre être une montée d’adrénaline qui vous rend nerveux, vous fait bouillir. Fofo, de la portugaise Ana Rita Teodoro, est de ceux-là. Pourtant, à votre entrée dans la salle, tout semble d’excellent augure. Deux crédences dont les trois faces visibles sont parées de fort belles fleurs semblent là pour vous accueillir. Leur tablette, très étroite, est toutefois encombrée de différents ustensiles de cuisine, réchaud compris. En outre, plusieurs coussins gonflables en plastique transparent dont on va vite comprendre l’usage, à savoir celui de canapé, voire de fauteuil, jonchent çà et là le plateau. Vous vous demandez bien ce qui va se passer. Rapidement, l’un des quatre protagonistes qui viennent de faire leur entrée, s’installe derrière l’une de ces consoles et se met bientôt en devoir, aussi lentement que méticuleusement, de casser un œuf dans un plat - l'histoire ne nous précise pas s'il était bio ou non - et de se le faire cuire, non sans y avoir ajouté tous les ingrédients qu’il convient pour le déguster. Bien évidemment, l’odeur de la cuisson se distilla peu à peu dans la salle, se substituant à celle, printanière et délicate, des fleurs qui diffusait dans l’atmosphère à l’entrée du public. Agréable sans doute pour celui qui n’avait pas encore eu l’heur de souper, beaucoup moins assurément pour les autres… La lenteur de la gestuelle minimaliste du "cuisinier", l’économie de ses mouvements, le ralenti de leur exécution n’étaient pas conçus pour aguicher le spectateur ni pour le faire saliver, mais ils faisaient allusion à l’esprit du butô, dont la finalité, selon la scénographe, était de conforter la relation entre existence et essence*. Présentement, cela s’avérait une hérésie quand on considère le caractère superficiel de la motivation de cette gestuelle, au regard de celle, profondément philosophique, du butô et à la gravité de sa finalité...

Rebelote au bout de ces 45 premières minutes pour un même laps de temps, l’une des autres interprètes se proposant cette fois de mitonner du… pop-corn dont, bien sûr, le public ne verra pas la couleur mais dont ses narines se délecteront de l’odeur bien caractéristique... Instant peut-être un peu plus ludique, ces céréales de maïs soufflé éclatant et sautant comme il se doit hors de la casserole lors de leur confection pour se répandre largement aux pieds de la cuisinière, laquelle s’affaira avec empressement à leur faire réintégrer au plus vite leur récipient !

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Rien d’autre ne se passera durant tout ce spectacle. Temps morts meublés par des jeux ponctués de bagarres, de crêpage de chignons, de vociférations, de miaulements déchirants, de hurlements à la mort… Et, aussi, de siestes sur et au sein des "coussins" éparpillés ça et là sur le plateau. La puérilité du propos, navrante, ne va bien sûr pas conquérir les spectateurs qui ne peuvent réfréner la moutarde qui leur monte au nez et l’impérieux besoin de quitter la salle, se demandant bien ce qu’ils sont venus faire dans cette galère ! En fait, au-delà de ces démonstrations culinaires bassement matérialistes que l’on pouvait admirer et sentir mais non goûter, quelles étaient les intentions réelles de son auteure ? Or, si l’on se réfère au programme, « Fofo décortique avec dérision le curieux phénomène du Kawaï (mot japonais qui signifie mignon ou mimi en français), cet univers régressif peuplé de créatures à poil doux et aux grands yeux humides, dans lequel se réfugie le corps adolescent pour mieux faire barrage à la cruauté du monde adulte ». Propos certes louables, mais dont la traduction sur scène était vraiment loin d’être perceptible, bien loin en tout cas de l’art du maître de butô Kazuo Ôno auquel Ana Rita Teodoro se réfèrait… Certes, celle-ci a peut-être décrit avec plus ou moins de bonheur "ce monde enfantin, rempli de couleurs, de personnages souriants et de formes rondes et rassurantes" que nous avons tous traversé un jour ou l’autre, mais l’on regrette que la vision de son univers soit aussi limitée et, qu’en outre, elle n’ait pas introduit une once de danse en son sein - l'involontaire danse du pop-corn mise à part - alors que cette artiste a fait ses armes au CNDC d’Angers...

Désolé, ami lecteur,  pour ces propos amers et peu seyants mais je me devais de vous en avertir… Un coup de gueule de temps à autre, ça fait du bien !

J.M. Gourreau

Fofo / Ana Rita Teodoro, Théâtre de la Cité internationale, les 28 & 29 novembre 2019, dans le cadre de New settings, un programme de la Fondation d’entreprise Hermès.

*cf. l’article de Leonard Adrien dans le tiré-à-part « New settings » de la revue Art Press N° 470, octobre 2019.

Kader Attou / Allegria / Une énergie primesautière

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                                                  Photo Pierre Meunié                                                                                                        Photo Mirabelwhite

Kader Attou :

Une énergie primesautière

 

Portrait kaderattou ccn la rochelleQue de joie, de virtuosité, d’énergie et d’entrain dans ce spectacle truffé de trouvailles, qui célèbre les 30 ans de la compagnie Accrorap. Allegria est en effet une pièce comme on n’en avait pas vu depuis The Roots, une pièce dominée par la fraternité mais, aussi, par l’allégresse, la joie de vivre et de danser, entièrement portée par le hip-hop, sans mélange de style. A l’inverse d’Athina, spectacle dans lequel Kader Attou avait intégré de la danse classique ou, encore, d’Anokha, dans lequel il avait fait appel à une danseuse indienne. Et, ma foi, en ces temps qui courent, pas toujours faciles à vivre, c’est fichtrement  agréable, même si l’œuvre ne repose sur aucun argument, car elle nous enveloppe de sa poésie, nous abandonnant à notre imagination. Il ne faut pas vouloir y chercher autre chose, simplement se laisser aller au plaisir de partager, avec des danseurs qui défient la pesanteur, ce rare moment de bonheur et de félicité. Et quels danseurs ! Ils sont huit, tous plus étonnants les uns que les autres, chacun dans sa spécialité, que Kader Attou a su mettre en valeur avec beaucoup de bonheur. Je pense notamment à deux d’entre eux, Jackson Ntcham, un colosse d’une virtuosité étonnante, acoquiné - dans le ballet tout au moins - avec un pince-sans-rire, vétéran de la compagnie, Maxime Vicente. Tous deux ont le diable au corps mais la danse dans le sang. Le duo qu’ils forment dans la pièce tient parfois des sketches de Laurel et Hardy…

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                                                 Photo Justine Jugnet                                                                                                           Photo Mirabelwhite    

Pas d’histoire donc mais une suite de séquences enjouées, souvent fort drôles, en tout cas pleines de poésie et d’inventivité, réglées sur une partition musicale originale de Régis Baillet, Diaphane, judicieusement saupoudrée de fragments de Philip Glass et de René Aubry. Parmi ces séquences s’en dégagent particulièrement deux : la première, qui revient aussi à l’issue du spectacle, apparentée à de la prestidigitation, met inévitablement en scène une mystérieuse valise, du "ventre" de laquelle s’échapperont tour à tour lors de son ouverture, des jambes, une tête puis un corps tout entier, ce, bien entendu, par le truchement d’une danse habile et talentueuse comme lui seul en a le secret… Séquence drolatique voisinant avec une autre, plus poétique, évoquant des virtuoses du surf se jouant des vagues d’une mer déchaînée, délicieusement mises en valeur par les lumières de Fabrice Crouzet… On pense inévitablement à Philippe Genty ou, encore, à James Thierrée. Très originale, l’écriture chorégraphique conjugue la tendresse à la virtuosité et à l’humour, apanage  également de cette "danse des épaules", d’une originalité à vous couper le souffle…

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Photo Justine Jugnet

Bref, voilà un spectacle pour les jeunes de 7 à 77 ans, aussi théâtral que dansé, d’une ineffable poésie et d’une non moins grande légèreté, nourri par le 7ème art et le mime, tutoyant l’imagination et le rêve. Une danse burlesque mais pleine de tendresse et d’humanité, qui interroge son époque et qui s’avère, au bout du compte, une ode à la joie mais, surtout, un pied de nez à  la violence qui déferle aujourd’hui sur notre monde.

J.M. Gourreau

Allegria / Kader Attou et la Compagnie Accrorap, Théâtre National de la danse Chaillot, du 23 novembre au 5 décembre 2019. Soirée du 29 novembre parrainée par l’UNICEF dans le cadre des droits de l’enfant.

Tatiana Julien / Soulèvement / Un engagement autant physique que moral

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Photos Hervé Goluza

Tatiana Julien :

Un engagement autant physique que moral

 

Tatiana julienUn cri déchirant. Celui d’une femme qui ne peut plus se satisfaire de la vie d’aujourd’hui, accepter l’injustice sociale qu’elle avait dû endurer durant son enfance et sa jeunesse. Celle-ci avait eu un tel impact sur sa vie artistique qu’elle ne parvenait plus à réprimer le besoin de s’en révolter bec et ongles, toutes griffes dehors, de l’exprimer avec une rage peu commune de tout son corps, jusqu’à le mettre à nu...

Créé à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône en novembre 2018 dans le cadre du festival Instances, Soulèvement est un solo soutenu entre autres par des textes de Martin Luther King (Civil rights lead to racism and injustice), de Gilles Deleuze (L’abécédaire), de Jack Lang (Des artistes au pouvoir), d’André Malraux, et par la chanson Désenchantée de la compositrice-interprète Mylène Farmer sur une composition de Laurent Boutonnat pour lequel cette chanson était « un coup de projecteur sur une génération en mal de futur ». C’est l’histoire d’un être révolté dont la conception, curieusement, a coïncidé avec le début du soulèvement des "Gilets jaunes" en France et qui suit de peu le mouvement social "Nuit Debout" du printemps 2016. Or ce solo impressionne peut-être plus par sa théâtralité, que par la danse qui l’auréole ou qui l’habille. Mais, à l’inverse de Mylène Farmer qui, au travers de ses paroles hors du temps, hors de l’histoire, exprime seulement son désenchantement de la vie, Tatiana Julien, elle, se veut interventionniste ou, tout au moins, cherche à l’être. Son spectacle, très attachant, n’est pas le simple reflet d’un constat ; il se veut autant politique que social ; au travers de celui-ci, elle exhorte son public à partager ses convictions et, partant, à réagir contre son laisser-aller, sa passivité, et à passer à l’acte, à se soulever. D’où un engagement total, une chorégraphie violente, sauvage, provocatrice, saccadée, débridée mais contenue, qui emprunte ses figures à la gestuelle observée dans les manifestations, voire au "voguing" ou au "krump", mais qui est issue des tripes de son auteur. D’où aussi la nécessité, pour mieux faire passer le message, de se trouver au plus près possible des spectateurs. Jusqu’à aller à leur rencontre, à leur contact. Et ce, le plus étroitement possible. Un partage sans ambigüité aucune, qui peut d’ailleurs désorienter, voire mettre mal à l’aise. En se mettant à nu au propre comme au figuré, elle se libère de ses pulsions, de ses tabous, de l’amertume qui l’étreint toute entière. Difficile d’aller plus loin, de s’engager davantage, tant socialement que politiquement. A bien y réfléchir, il est vrai que ses gestes, ses mots - bien qu’empruntés - sonnent juste. On peut ne pas les apprécier mais on ne peut pas rester indifférent.

J.M. Gourreau

Soulèvement / Tatiana Julien, Théâtre National de la danse Chaillot, du 22 au 27 novembre 2019.

Hervé Robbe / Grand Remix de la Messe pour le temps présent / Un jerk remixé

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Hervé Robbe :

Un jerk remixé

 

Herve robbeS’il est une œuvre de Maurice Béjart qui a fortement marqué les esprits lors de sa création, c’est bien sa Messe pour le temps présent sur une composition électro-acoustique de Pierre Henry et de Michel Colombier. Ce "spectacle total", conçu pour le festival d’Avignon en août 1967 et interprété par le Ballet du XXème siècle, bousculait en effet les traditions du fait, d’une part, de sa partition musicale "concrète", mais, surtout, de sa chorégraphie, notamment de sa fameuse séquence des jerks sur le désormais célèbre Psyché rock du compositeur. On n’avait jusqu’alors encore jamais vu de danseurs en jeans, baskets blanches et tea-shirts dans la Cour du Palais des papes, pas plus d’ailleurs qu'une telle gestuelle saccadée, très géométrique, caractéristique de l’œuvre…

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Photos Cédric Alet

A l’époque, Hervé Robbe n’avait que six ans. Ce n’est que bien plus tard qu’il entend à la radio cette messe et découvre un disque dont la pochette représentait une photo des danseurs du Ballet du XXème siècle en jeans et tee-shirts dans l’interprétation de cette œuvre. Il se dit alors qu’il aimerait bien, lui aussi, participer à "cette incantation des corps, cette utopie collective", frappé par la pulsation frénétique de la musique de ce ballet qui lui évoque une "rave-party"… Désir bien légitime quand on sait que ce chorégraphe fit ses premières armes à Bruxelles au début des années 80 à l’Ecole Mudra de Béjart qu’il admire avec ferveur. Son souhait se concrétise en 2015, 49 ans après la création de cette pièce. A l’époque, ce jerk – une danse de société qui avait fait son apparition dans les années 60 aux Etats-Unis et qui avait progressivement gagné toute l’Europe – était alors encore en vogue du fait de la liberté de sa gestuelle, laquelle mettait en avant des ondulations du corps, des rotations des hanches, des mouvements géométriques et saccadés des membres, les danseurs se faisant face tout en élaborant des figures plus ou moins sinueuses et alambiquées. A l’issue d’une rencontre entre Robbe et Pierre Henry dans son studio de travail, ce dernier propose au chorégraphe de "remixer" les jerks de la version initiale de la Messe avec diverses couches sonores, quitte à Robe à adapter à ce "remix" une chorégraphie nouvelle, rajeunie, qui resterait toutefois dans le goût et le style de celle de Béjart. Réécriture, découpages, collages, remaniements, démultiplications de mouvements et d’effets sont alors le lot du chorégraphe qui parvient à une version fort dynamique, certes similaire à l’originelle mais plus contemporaine, plus adaptée à notre temps. L’interprétation de ce Grand Remix de la Messe pour le temps présent est alors confiée aux étudiants de l’Ecole supérieure de danse contemporaine d’Angers, et la Première est donnée dans cette même salle de la Philharmonie de Paris le 8 janvier 2016, avec le succès qu’on lui connait. Hervé Robbe en évoque le souvenir : "L'homme (Pierre Henry) est accueilli en star, très applaudi par la salle, avant de prendre place à sa table de mixage, face à la scène. Installé avec ses machines électroniques, en hauteur, sa silhouette est repérable de loin, et sa tignasse blanche surgit par moments, effleurée par la lumière des projecteurs. La musique de Pierre Henry part de là, de sa table sans partition, sans interprètes ni instruments, manipulée par lui et livrée par d'immenses enceintes placées sur la scène. Elles sont une trentaine en tout, de tailles et de couleurs différentes, érigées comme des statues".

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C’est cette même œuvre qui nous est reproposée aujourd’hui avec le même bonheur et le même succès, précédée bien évidemment de la Messe pour le temps présent dans sa version originale, sous la direction sonore de Thierry Balasse.

J.M. Gourreau

Messe pour le temps présent / Maurice Béjart & Grand Remix de la Messe pour le temps présent / Hervé Robbe, Cité de la musique, Paris, 20 novembre 2019.

*Extrait d’une interview donnée par Hervé Robbe en 2015.

 

Daniel Larrieu / Chiquenaudes / Romance en stuc / Nostalgie, quand tu nous tiens

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Photos Benjamin Favrat

                    Romance en stuc                                                                            Romance en stuc                                                                          Chiquenaudes

Daniel Larrieu :

Nostalgie, quand tu nous tiens…

 

Daniel larrieu 2019 c benjamin favratIl est toujours fascinant de revoir les premières pièces d’un chorégraphe qui a marqué son temps ; cela permet de mesurer l’évolution de son art et, avec lui, celui de son époque. En effet, Daniel Larrieu, protagoniste des chorégraphes de la « Nouvelle danse », perpétuellement à la recherche de nouvelles expériences, a produit, depuis le début des années 80, une bonne cinquantaine de pièces chorégraphiques, certaines ayant défrayé la chronique du fait de leur inventivité et de leur originalité. L’une de ses toutes premières, Chiquenaudes, est une œuvre abstraite de 9 minutes, sans musique ni argument pour trois danseurs : créée à l’occasion du Concours de Bagnolet en 1982, elle remporta le second prix. Romance en stuc quant à elle, fresque théâtrale de presque 1 heure, a été présentée au public pour la première fois le 19 juillet 1985 au cloître des Célestins, dans le cadre du festival d’Avignon. Elle fait suite à une commande que Bernard Faivre d’Arcier, à l’époque directeur de ce Festival, lui avait faite après avoir admiré Chiquenaudes et La peau et les os. Comment perçoit-on ces pièces aujourd’hui, plus de 35 ans après leur création ? Si l’un des buts de Daniel Larrieu est de transmettre son art et son travail aux générations actuelles de danseurs, ce n’est bien évidemment pas le seul. Ce chorégraphe cherche en effet également à évaluer l’impact de ces pièces aujourd’hui, en particulier, à savoir si leur originalité et la « subversion » sous-jacente qu’elles contenaient alors ne se sont pas affadies. Celles-ci s’avéraient en effet réellement révolutionnaires pour l’époque… Mais le sont-elles restées ?

La première d’entre elles, Chiquenaudes, bien que très "carrée", est une œuvre, légère, vive et ludique, pleine de joie et d’entrain, dont l'exécution donne l’impression de rendre ses interprètes heureux, tout en les libérant du carcan de l’académisme qui leur avait été imprimé durant leur apprentissage. Sa caractéristique : des petits gestes souvent fort drôles, arrêtés puis repris après remaniements et transformations, évoquant les séquences d’un dessin animé. L’œuvre reste en tous cas aujourd’hui l’illustration de la fougue et du plaisir qu’éprouvait cette ribambelle de jeunes pleins d’entrain à se produire devant un public à une époque où, pourtant, il n’y avait quasiment aucune facilité pour la travailler ou la répéter.

 

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Romance en stuc, photos de la création en 1985 - © J.M. Gourreau

 

Romance en stuc s’avère quant à elle d’un tout autre caractère. Les années 83 et 84 ont donné chacune naissance à deux autres créations, Un sucre ou deux et Volte-face, puis Ombres électriques et La peau et les os. Si leur facture chorégraphique s’avère très semblable, la griffe du chorégraphe étant déjà bien arrêtée, leur propos, lui, est très différent. Romance en stuc évoque l’histoire des amours entre une jeune aristocrate, veuve, et un jouvenceau issu du même milieu. Celui-ci ne lui est pas très attaché et reporte ses sentiments sur l’image d’une jeune fille d’une beauté surnaturelle, laquelle lui est apparue dans le miroir vénitien de son salon : or, cette jeune fille qui l’aimait en secret sans qu’il le sache, est morte à l’âge de 18 ans dans un accident, et c’est son spectre qui surgit à ses yeux. C’est en lisant Spirite, un roman fantastique que Théophile Gautier avait écrit quelque 140 ans auparavant - lequel, lui aussi, avait été à l’origine de la célèbre Giselle de Perrot et Coralli mise en musique par Adolphe Adam - que Larrieu eut l’idée de ce ballet lyrique pour onze danseurs affublés de perruques baroques en polyuréthane, lequel lui permettait d’évoquer et mettre en scène deux univers parallèles, d’un côté le réel et, de l’autre, en transparence, l'imaginaire, peuplé d’êtres surnaturels, fantasmagoriques et éthérés.

 

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Photo Benjamin Favrat

 

Force est de constater que ni Chiquenaudes, ni Romance en stuc n’ont perdu un iota de leur charme ou de leur éclat. Certes, elles ne sont pas totalement identiques aux pièces originelles, les modifications les plus importantes ayant porté sur la simplification des décors et, aussi, sur la reconstruction et l’adaptation d’une gestuelle théâtralisée qui n’est pas sans évoquer celle des arts martiaux. "Si, aujourd’hui, le corps de l’autre est accessible plus facilement qu’avant, il est plus difficile d’accéder à l’intimité de sa personne" nous dit le chorégraphe. De plus, constate t’il, la nouvelle génération de danseurs est beaucoup plus relâchée et s’octroie une plus grande liberté dans la gestuelle, ce qui génère une autre forme de danse". De ce fait, la matière chorégraphique provient davantage de l’âme du danseur que de l’écriture, ce qui génère une impression de nouveauté à chacune des représentations, celles-ci s’avérant peut-être moins codifiées qu’à l’origine. Mais elles n’en demeurent pas moins fort émouvantes du fait de leur richesse et de leur spontanéité.

 

 J.M. Gourreau 

 

Chiquenaudes & Romance en stuc / Daniel Larrieu, Paris, Théâtre de la Cité internationale, du 14 au 16 novembre. Spectacle donné dans le cadre de New Settings # 9, un programme de la Fondation d’entreprise Hermès.

Mourad Merzouki / Folia / Une bien douce folie

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                                   Photo Julie Cherki                                                                                                            Photo Max Resdefault

Mourad Merzouki :

Une bien douce folie

 

Mourad merzouki 5 bojan stoilkovskiComment diantre fait-il pour réussir d’une aussi éclatante manière tout ce qu’il entreprend ? Et ce, dans tous les domaines de l’art, aussi éloignés fussent-ils ? Il n’est jamais là où on l’attend, se renouvelant sans cesse, s’engageant dans les voies les plus risquées, nous étonnant chaque fois davantage. Cette fois, le pari était des plus osés. Car faire danser des hip-hoppeurs sur de la musique baroque, cela peut sembler totalement farfelu, voire même incongru ! Bien évidemment, on l’attendait au tournant car c’était aussi la première fois que Mourad Merzouki se servait de musique classique comme support d’une pièce. Or, il nous a carrément bluffé, et de la plus belle manière qui soit ! Il faut dire que ce chorégraphe possède d’une part un sens inné de l’esthétique et de la mise en scène et, d’autre part, qu’il sait dénicher et s’acoquiner avec des artistes de grand talent. Ses dernières pièces, qu’il s’agisse de Vertikal, de Yo Gee Ti ou surtout de Pixel, en sont des exemples frappants.

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Photos Julie Cherki

Qui eut cru qu’il puisse être fasciné par la musique baroque de Vivaldi au point de créer quasiment entièrement un ballet qui s’appuie sur elle ? Son titre, Folia (Follia en italien), est d’ailleurs celui d’une danse populaire hypnotique débridée comme la folie, vraisemblablement née au 15è siècle au Portugal et qui arrive en Italie au début du 17è, en même temps que la guitare espagnole et les danses qu’elle accompagne, passacaille, sarabande ou chaconne. Son thème sera repris au cours des décennies suivantes par de nombreux musiciens parmi lesquels Antonio Vivaldi, d’une part en 1705 dans sa Sonata da camera N° 12 op.1 pour deux violons et basse continue intitulée La Follia, d’autre part, en 1727 dans  son opéra Orlando furioso. Si le chorégraphe-metteur en scène, s’est servi de la première de ces partitions dans son œuvre, il a aussi utilisé d’autres pièces tout aussi connues de ce compositeur, tels des extraits de l’adagio du concerto "L’estro harmonico" en sol mineur pour deux violons, violoncelle et cordes ou, encore, de la Juditha triumphans, partitions introduites par des compositions d’autres musiciens baroques moins populaires, tels Santiago de Murcia, guitariste, compositeur et professeur particulier de la Reine d’Espagne, Marie Louise Gabrielle de Savoie, ou, encore, Henry le Bailly. L’un des buts du choréauteur, comme l’aurait dénommé Serge Lifar, était de faire goûter à son public la beauté de ces œuvres musicales ; mais il cherchait aussi et surtout à faire "fusionner" sur scène danse et musique en entremêlant étroitement les danseurs aux musiciens, les intégrant à la chorégraphie, ce dans une mise en scène (signée Benjamin Lebreton) d’une beauté à vous couper le souffle !

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 Photos Julie Cherki

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Si les interprètes de l’Ensemble de l’Hostel Dieu dirigé par Frank-Emmanuel Comte - auquel on doit d’ailleurs la conception musicale de ce ballet, savamment mâtinée de musique électro de Grégoire Durrande - étaient placés au fond de la scène, les solistes quant à eux, drapés de majestueux costumes chamarrés de pourpre et d’or, évoluaient au beau milieu des danseurs ou au cœur de deux volumineuses sphères, évoquant sans doute différentes facettes du globe terrestre et de sa population en expansion exponentielle ; à moins que ce ne fusse une allusion à toutes les calamités, cataclysmes et transformations désastreuses qui s’abattent de plus en plus fréquemment et plus profondément à l’heure actuelle sur notre univers, le détruisant certes à petit feu mais inexorablement, sans coup férir… Parmi ces interprètes, la prodigieuse soprano au timbre d’argent, Heather Newhouse, qui, l’espace de quelques instants, avait l’heur d’être la partenaire privilégiée et le jouet favori de certains danseurs… Et quels danseurs ! Jusqu’à un derviche tourneur qui, de par les variations dans sa rotation, imprimait le mouvement qui donnait le ton à ses partenaires, qu’ils fussent d’obédience classique (sur pointe s’il vous plait !), contemporaine ou, bien sûr, hip hop. A ce titre, il me faut tout spécialement mentionner les noms de Nedeleg Bardouil, Joël Luzolo et de Habid Bardou, danseurs-acrobates qui ont stupéfié les spectateurs par leurs ahurissantes prestations. Un spectacle magique, d’une énergie incommensurable, qui une fois encore, révèle la générosité et l’empathie de son auteur. A ne rater sous aucun prétexte !

J.M. Gourreau

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Folia / Mourad Merzouki, Théâtre Le 13ème Art, Paris, du 3 novembre au 31 décembre 2019. Spectacle créé en ouverture des "Nuits de Fourvière" à Lyon, le 1er juin 2018.

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 Photos Julie Cherki

 

William Forsythe / A quiet evening of dance / Le charme de la quiétude et de la maturité

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William Forsythe :

Le charme de la quiétude et de la maturité

 

William forsytheOui, tout comme l’indique son titre, il s’agit réellement d’« une paisible soirée de danse ». J’ajouterais, de danse d’une qualité exceptionnelle. L’on avait déjà pu par le passé admirer à plusieurs occasions les deux pièces qui composent la première partie de ce fabuleux spectacle, Dialogue (DUO2015) et Catalogue (Second Edition). Mais le véritable morceau d’anthologie repose sans nul doute sur les deux créations qui les accompagnent, Epilogue et Prologue, extraits de Seventeen / twenty one, chorégraphiées sur des fragments de Hippolyte et Aricie de Jean‐Philippe Rameau et présentées en seconde partie de ce programme.

DUO2015, dont la première version a été créée en 1996 par le Ballet de Francfort et interprétée pour la dernière fois par Sylvie Guillem en 2015 est, ici, assez profondément remaniée. Deux danseurs réalisent une sorte d’horloge pour y inscrire progressivement les différentes strates du temps sous une forme de spirale dansée, rendant visible leur intégration dans l’espace. On retrouve dans cette œuvre tout le charme et l’inventivité du vocabulaire qui ont fait la réputation du chorégraphe. Une pièce auréolée par la partition musicale Nature Pieces from piano No.1 de Morton Feldman, mais, surtout, dansée en grande partie dans le silence, voire sur quelques chants d’oiseaux, et sans décors, comme pour mieux faire ressortir la subtilité de la chorégraphie. Un splendide enchainement de duos et de trios conçus en parfaite entente et cohésion entre le chorégraphe et sept des anciens interprètes - ou, plutôt complices - de sa troupe, The Forsythe Company, malheureusement dissoute en 2015. On y retrouve, outre la grammaire si particulière de ce créateur à l’origine d’un style certes sophistiqué à outrance mais d’une beauté, d’une inventivité et d’une élégance à vous couper le souffle, son sens aigu de l’humour et de la fantaisie. Ainsi d’ailleurs que celui de la perfection, Forsythe n’abandonnant jamais rien au hasard. Catalogue (Second edition) résulte, quant à lui, du remaniement d’un fort beau travail, lui aussi réalisé en 2016, lequel met en lumière les relations nouées entre deux de ses plus illustres interprètes, Jill Johnson et Christopher Roman.

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La seconde partie de ce quiet evening of dance est composée de deux pièces, Epilogue et Seventeen / Twenty One,  plus accessibles peut-être que celles de la partie précédente, au sein desquelles le chorégraphe, qui se laisse admirablement guider par la musique, mixe différents langages, classique, baroque, contemporain et break-dance sur la musique de… Jean-Philippe Rameau ! L’incursion pour le moins étonnante du hip-hoppeur acrobate d’origine kurde Rauf Yasit, alias RubberLegz ("jambes en caoutchouc") au sein du langage sobre du classique et du baroque, voire de la danse contemporaine, se révèle finalement une fabuleuse idée, au fond pas aussi iconoclaste que l’on pourrait croire de prime abord. Cet artiste, en faisant écho par ses hallucinantes contorsions à la gestuelle du chorégraphe américain aussi tarabiscotée que désarticulée, embarque le public dans un délire jubilatoire que celui-ci manifeste d’ailleurs par une salve ininterrompue d’applaudissements après chacune de ses apparitions… Voilà une "recrue" exceptionnelle que nous aurons hâte de revoir prochainement dans un nouveau spectacle.

J.M. Gourreau

A quiet evening of dance / William Forsythe, Théâtre du Châtelet, Paris, du 4 au 10 novembre 2019. Spectacle Spectacle créé le 4 octobre 2018 au Sadler’s Wells Theatre (Londres) et et créé le 4 octobre 2018 au Sadler’s Wells Theatre de Londres et présenté à Paris en collaboration avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre de la 48ème édition du Festival d’Automne.

 

Regardez la danse ! / Philippe verrièle / Nouvelles éditions Scala

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Regardez la danse, par Philippe Verrièle, 5 volumes de 80 pages chacun, 12 x 17,5 cm, brochés, 57 photos en N. & B. et en couleurs, Nouvelles éditions Scala éd., Paris, Juin 2019, 8 € chaque.

ISBN : 978-235988-216-2 ; 978-2-35988-217-9 ; 978-2-35988-218-6 ; 978-2-35988-219-3 ; 978-2-35988-220-9.

Il est rare de pouvoir disposer d’une réflexion philosophique générale approfondie sur l’art de Terpsichore, sous toutes ses formes et tous ses aspects, tant le sujet parait vaste. C’est pourtant la tâche que Philippe Verrièle, critique de danse dans différents médias, est parvenu à réaliser avec beaucoup de bonheur au travers d’une série de cinq petits ouvrages judicieusement illustrés, lesquels répondent à la quasi-totalité des questions que peut se poser un public, qu’il soit amateur ou professionnel. Qu’est-ce que la danse ? Qu’est-ce qu’un chorégraphe ? Qu’est-ce qu’un danseur ? Quel sens a la danse ?  Ou, encore, Peut-on écrire la danse ? Telles sont en effet les questions qu’il s’est posé et auxquelles il répond avec beaucoup de pertinence « afin, dit-il, de partager un ensemble d’outils qui me servent en permanence pour regarder la danse et mieux apprécier les œuvres qui appartiennent à ce domaine du spectacle ». Points de vue certes personnels mais qui résultent de la fréquentation durant près de 30 ans de nombre de spectacles chorégraphiques et de leurs acteurs, qu’ils soient chorégraphes, danseurs ou simples amateurs éclairés.

J.M.G.

Israel Galván / Israel & Israel / Un étonnant dialogue avec une… intelligence artificielle

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Photos Pierre grosbois

Israel Galván :

Un étonnant dialogue avec une…

intelligence artificielle

 

Israel galvn in fla co men 1 largeIsrael Galván est un être surprenant. S’il recherche avant tout le partage de ses émotions et sentiments avec son public par l’intermédiaire de son art, il éprouve également tout particulièrement le besoin - la nécessité même - de le faire évoluer avec son temps, de lui donner une touche de modernité, de nouvelles couleurs et de nouvelles saveurs. Aussi ne s’étonnera-t-on point de le voir constamment en quête d’expressions artistiques inattendues, de s’intéresser, voire de se passionner pour les technologies du futur, aussi insolites soient-elles, en l’occurrence l’intelligence artificielle. En fait, l’élément déclenchant  fut une proposition de la productrice d’un laboratoire de biotechnologies de l’YCAM (Yamaguchi Center for arts and Media) de Yamaguchi au Japon, qui avait, entre autres, été fort intéressée par Fla.Co.Men, une pièce qu’il avait présentée en 2015 au festival d’Edimbourg. A l’issue du spectacle en effet, cette productrice, fascinée par l’originalité de son zapateado, sa maestria et sa liberté empreinte d’une certaine dérision, lui propose de "s’acoquiner" avec l’équipe nippone de chercheurs de l’YCAM : leur objectif était de concevoir et développer des outils technologiques permettant l’exploration de nouveaux langages et expressions artistiques "pouvant inspirer et stimuler l’imagination des artistes lors du processus de création". Sa proposition visait à décrypter le langage du chorégraphe, en analyser et décortiquer les mouvements pour les communiquer à une intelligence artificielle, laquelle permettrait de "développer une « existence » qui puisse s’adosser à celle d’Israel et lui répondre".

Un véritable défi technologique que Galván s’empressa de saisir à bras le corps car cela ne lui permettait pas seulement de dialoguer avec une simple machine mais avec un véritable objet vivant doté du même langage que lui, apte à réagir par lui-même aux propositions qui lui étaient communiquées sous forme d’impulsions et de vibrations sonores émises par des capteurs insérés au sein de ses bottes. En fait, de converser avec un réel partenaire de jeu, un complice que l’on pourrait comparer à un ordinateur sophistiqué face à un joueur d’échecs aguerri. Et Galván d’en expliquer son ressenti : "J’ai parfois dansé avec des objets comme si c’était un pas de deux mais cette entité là, je ne la vois pas comme un objet ; elle me procure la sensation d’être accompagné quand je danse en scène. Le plus curieux, c’est que j’ai même ressenti de la jalousie envers elle ; elle touche mes émotions et mon ego, elle m’écoute et me répond, parfois doucement, parfois durement ; c’est une conversation et, en même temps, une lutte avec un autre moi".

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Il n’est pas étonnant qu’il ait fallu de nombreux mois de travail, tant à Séville qu’à Yamaguchi, pour parvenir à élaborer et finaliser une telle performance. En effet, il ne suffisait pas à la machine d’ingurgiter et d’assimiler les rythmes et la gestuelle du chorégraphe - qui a d’ailleurs utilisé  dans ses œuvres antérieures nombre d’objets souvent transmués en corps vibratoires, que ce soit dans Gatomachia ou Arena - pour gagner sa propre autonomie et établir un véritable dialogue avec le danseur. Des milliers de données une fois synthétisées ont en effet été nécessaires pour développer des vibrations et un langage artificiel qui puisse être ressenti tant par l’artiste que par son public. Y est-il réellement parvenu ? Une réponse assurément positive, notamment pour nombre de spectateurs qui ont pu se rendre compte par eux-mêmes des sensations perçues par l’interprète, ce par le truchement de petits boitiers circulant de la main à la main dans le public ; mais aussi et surtout pour les aficionados de l’artiste qui ont pu mesurer l’évolution de son flamenco sous l’influence de ces nouvelles technologies, lesquelles ont permis à ce danseur quasiment toujours solitaire, d’une part, de se rendre à l’évidence qu’un partenaire, que ce soit son alter ego ou non, pouvait lui ouvrir de nouveaux horizons ; d’autre part, de se risquer dans d’autres lieux, de nouveaux espaces et d’autres champs, tout en lui donnant l’occasion de réaliser son idéal de partage de son art avec des personnages d’horizons différents qui, plus est, lui étaient jusqu’alors totalement étrangers.  

J.M. Gourreau

Israel & Israel / Israel Galván, Maison de la Culture du Japon à Paris, du 24 au 26 octobre 2019, dans le cadre de la Biennale internationale des arts numériques - Paris / Île-de-France. Spectacle créé le 2 février 2019 à Yamaguchi au Japon.