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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.
  • Philippe Lafeuille / Car/men / Serions-nous tous des Carmen ?

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    Car/men :

    Serions-nous tous des Carmen ?

     

    Lafeuille philippeFacétieux et farfelu il est, facétieux et farfelu, il demeure… Il le restera sans doute à jamais ! Et c’est tant mieux car c’est comme cela qu’on l’aime ! Philippe Lafeuille et ses Chicos Mambo ne sont pas inconnus du public parisien. Souvenez-vous : c’était il y a très exactement 7 ans… Il présentait à Bobino Tutu*, une parodie sur la danse dans toute sa diversité, totalement déjantée, tant et si bien que ceux qui ont eu l’heur de la goûter s’en souviennent encore… s’ils ne sont pas morts entre temps d’en avoir trop ri ! Eh bien, notre amuseur public récidive cette année avec un spectacle sur Carmen, l’opéra sans doute le plus joué au monde. Mais cette fois, Philippe Lafeuille ne pouvait bien sûr pas se contenter de mettre en scène ses huit danseurs, masculins s’entend, chacun proposant une facette différente de la célèbre héroïne espagnole de Georges Bizet : il se sentit en effet - avec juste raison d’ailleurs - dans l’obligation d’adjoindre à sa troupe, sans doute pour ne pas subir les foudres de Bizet ou de Mérimée, un chanteur - l’extraordinaire Rémi Torrado en l'occurrence - et non une cantatrice, qui, là encore, n’était pas le vibrant reflet de Don José, mais celui de Carmen !  

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    Photos Michel Cavalca

    Bref, vous l’aurez compris, c’est une analyse en bonne et due forme de toutes les qualités et, surtout, des moult travers et défauts de cette enjôleuse bohémienne, femme aussi ivre de liberté que rebelle, qu’il nous distille depuis sa boîte de Pandore avec, bien évidemment, beaucoup de finesse, de perspicacité et d’humour, le tout truffé d’allusions coquines… Nul n’ignore en effet la destinée tragique de cette fière séductrice sévillane aux pieds nus, représentation iconique de la féminité, dont le sort se règlera dans le sang. Lafeuille a cependant brouillé les pistes en se départissant de l’histoire originelle aux fins de matérialiser les images qui ont traversé son esprit lors de la création quasi-instinctive de l’œuvre. Bien sûr, on va retrouver l’atmosphère qui régnait au milieu du 19è siècle à Séville, bien sûr, on va retrouver la manufacture de cigares et ses cigarières, bien sûr, on va aussi retrouver les espagnolades au travers desquelles l’Espagne est décrite sous un jour pittoresque, sans doute assez loin de la réalité d’ailleurs… Mais on va surtout découvrir les différents aspects de la personnalité de cette roturière sans scrupules ni états d’âme, ainsi que son animalité qui, à bien y réfléchir, se retrouvent également chez l’Homme, et qui nous sont ici présentés sous un jour qui nous fait bien rire, comme si nous-mêmes n’étions pas concernés… Belle leçon de morale en vérité !

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    Mais, tout comme Mérimée, Philippe Lafeuille était aussi animé par la volonté de plonger le spectateur dans une ambiance exotique, le ramenant en un lieu et à une époque donnés, ce, grâce à des images pittoresques qui font revivre, avec beaucoup d’humour, les aventures de ce personnage bien typé. Un voyage fantasmagorique, au sein duquel on peut d’ailleurs retrouver l’univers chorégraphique de Tutu A ce titre, je me dois de souligner l’harmonie des lignes et la splendeur des couleurs de la scénographie de Dominique Brunet sous les lumières de Dominique Mabileau, d’une sobriété digne d’éloges. Certaines de ces projections en vidéo sont en outre d’une beauté saisissante, telle la majestueuse représentation du taureau Apis qui nous rappelle, si besoin l’était, que Carmen était née sous le signe de l’Egypte. Voilà donc à nouveau une œuvre chargée d’une poésie aussi ineffable que l’émotion qui la sous-tend, et qui fait honneur à ses auteurs.

    J.M. Gourreau

    Car/men / Philippe Lafeuille et les « Chicos Mambo », Théâtre libre, Paris, du 15/12/21 au 30 janvier 2022.

    *Voir dans ces mêmes colonnes mon analyse critique lors de sa reprise parisienne, le 21décembre 2017.

  • François Gremaud / Giselle / Miniature pédagogique

    Giselle francois gremaud samantha van wissenGiselle f gremaud dorothee thebertGiselle francois gremaud samantha van wissen 03François Gremaud :

    Miniature pédagogique

     

    Giselle f gremaud 4Voilà une œuvre pour le moins surprenante. Vous pensiez sans doute assister à un"remake" de Giselle, apothéose du ballet romantique, condensé etcentré sur lepersonnage principal ? Eh bien non, avec ses trois points de suspension à la suite de son nom - qui laissent présager du fait que quelque chose est susceptible d’apparaître - ce n’est pas tant le ballet éponyme que vous allez voir, mais une pièce de théâtre, encore que la protagoniste du rôle, la danseuse et comédienne néerlandaise Samantha van Wissen, ancienne interprète de la compagnie Rosas d’Anne-Teresa de Keersmaker, esquissât quelques pas de danse tout au long du spectacle. Normal, me direz-vous pour une adepte de l’art de Terpsichore qui va tout de même évoquer et incarner - à sa façon, il est vrai - la célèbre muse de Théophile Gautier… En fait, c’est plus exactement une explication, non pas de texte mais de ballet, une analyse approfondie et raisonnée de l’œuvre de Théophile Gautier, de Jean Coralli et de Jules Perrot que nous livre l’auteur et metteur en scène suisse François Gremaud, lequel s’est acoquiné pour un temps à Samantha van Wissen. Mais rassurez-vous, vous ne serez pas déçus car, d’une part, cette paraphrase pleine de malice est très fidèle à l’œuvre originale et, d’autre part, elle est accompagnée par une magistrale relecture musicale de la partition d’Adolphe Adam par Luca Antignani, lequel l’a recomposée pour quatre instrumentistes de grand talent, une violoniste (Léa Al-Saghir), une harpiste (Tjasha Gafner), une flûtiste (Héléna Macherel) et une saxophoniste (Sara Zazo Romero), placées en arc de cercle en fond de scène. Un véritable bijou musical ! Et ce que vous allez découvrir par la pantomime, même si cela peut paraître un peu parodique, voire loufoque du fait du langage très libre mais surtout très éloquent de François et de Samantha*, ce sont les dessous de cette tragédie d’un romantisme exacerbé, son histoire, sa structure, ses avatars, son appropriation par les différentes interprètes du rôle au cours du temps. Et, surtout, vous allez pouvoir ressentir, au travers de la personnalité de Giselle et des conséquences d’un amour impossible « l’ineffable de l’émotion » qui saisit le spectateur lorsqu’il a l’heur de contempler sa prestation…

    Giselle francois gremaud samantha van wissen 4Giselle f gremaud 3Giselle francois gremaud 4

    Au début du spectacle, vous vous demandez bien la raison de l’apparition sur scène de cette "présentatrice" en verve, agitée comme une petite souris et qui vous narre avec force gestes l’histoire du ballet. Et puis, petit à petit, vous comprenez très vite qu’elle a endossé le costume de son héroïne, et vous vous laissez embarquer dans les méandres de ce conte de fées romantique à souhait. En fait, toutes les phrases et paroles qui s’envolent joyeusement d’entre ses lèvres ne sont que suggestions qui vous ouvrent les portes d’un monde fantasmagorique duquel il vous seradifficile de vous extirper. De plus, ces textes explicatifs sont toujours très imagés et souvent d’une drôlerie irrésistible. Je n’en veux pour seul exemple que ce passage narrant l’entrée, au 1er acte, du garde-chasse Hilarion, bien sûr en joignant le geste à la parole: " Oui, il marche comme ça, orteils-talon, orteils-talon : c’est très délicat, et nous faisons pareil puisque nous ne savons pas encore où nous mettons les pieds. "Voilà qui présage bien de la suite. Et tout à l’avenant… 

    Voilà donc une conférence dansée qui nous embarque dans un voyage romantique plein de fougue, de lyrisme, de drôlerie et de gaieté, lequel vient à point nous apporter, en cette période due à la COVID, un soupçon de rêve et de réconfort.

    J.M. Gourreau

    Giselle… / François Gremaud et sa complice Samantha van Wissen, Théâtre des Abbesses, du 11 au 30 décembre 2021, dans le cadre du Festival d’automne à Paris.

    *Un petit livret de 75 pages intitulé "Giselle" de François Gremaud, d’après Théophile Gautier et Henri de Saint-Georges est remis à chaque spectateur à son entrée dans la salle de spectacles. Il contient l’intégralité du texte déclamé sur scène par Samantha van Wissen au cours de la soirée.

  • Danser hip hop / Rosita Boisseau / Laurent Philippe

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    Danser hip hoppar Rosita Boisseau & Laurent Philippe, 144 pages, 130 photos en couleurs, 23x 30 cm, broché, Nouvelles éditions Scala, Paris, novembre 2021, 29 €.

    ISBN : 978-2-35988-265-0.

    Voilà un ouvrage qui attire l’œil, tant par son titre que par la beauté de sa couverture : Ne l’ouvrez surtout pas, vous risqueriez de ne jamais le refermer,  tant font rêver les photographies qui l’illustrent ! Or, s’il existe déjà plusieurs écrits sur cette discipline, le hip-hop est encore et toujours en constante évolution, et son histoire se complète tous les jours : parti de la rue en 1983, il a investi aussi bien la télévision, le cinéma que les théâtres, au point que, dans certains d’entre eux, il soit devenu prédominant. Il sera inscrit d’ailleurs comme discipline à part entière aux J.O. de 2024, au même titre que les épreuves sportives. C’est l’histoire de ce mouvement, né au début des années 1980 et qui, petit à petit, a conquis notre pays, soutenu par les pouvoirs publics, que Rosita Boisseau, critique de danse, journaliste au Monde et à Télérama, a cherché à nous faire partager en retraçant, en cinq chapitres, le parcours de quelques uns des artistes qui ont contribué à son développement en France : des précurseurs comme Frank II Louise, Hamid Ben Mahi, Corinne Lanselle, Christine Coudun, Amala Dianor ou les Pockemon Crew, et les suiveurs actuels, Farid Berki, Kader Attou, Fouad Boussouf, Jann Gallois, Anne Nguyen, Sébastien Lefrançois, Khalil , Bboy junior, Ousmane Sy, R.A.F. Crew, Soria Rem, Anthony Égéa , sans oublier Mourad Merzouki, pour ne citer que les plus célèbres…

     

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    Les compositeurs, musiciens et DJ, sans lesquels toutes ces danses, d’une extrême diversité, break, rap , smurf, graf, waacking, locking, popping, voguing, krump, electric boogie… et ces battles sont emportés par les musiques funk, soul, disco, rap et RnB, ne sont pas en reste non plus dans cet ouvrage, tant la musique a son importance dans ces spectacles. Bref, un travail aussi précis que concis, qui n’est pas sans oublier l’influence de ces danses sur la mode et qui ouvre la porte sur un monde qui ne pourra que se développer dans les années futures.

    J.M.G.

  • Mette Ingvartsen / The dancing public / transe de la folie ou folie de la transe ?

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    Ph. J.M. Gourreau

     Mette Ingvartsen :

    Transe de la folie ou folie de la transe ?

     

    On peut aimer ou ne pas aimer, mais il faut bien reconnaître que c’est une performance dans tous les sens du terme. Un solo d’1 heure à un rythme on ne peut plus soutenu, au beau milieu du public, sans s’arrêter une seconde, et en ressortir fraiche comme une rose, sans la moindre goutte de sueur, il faut quand même le faire…

    La création deThe dancing public débuta l’année dernière, lorsque l’épidémie de Covid était quasiment à son acmé et que, pour la plupart des artistes chorégraphiques, le besoin de danser devenait de plus en plus impérieux, voire irrépressible. Que l’on se souvienne de ces épidémies de chorémanie, terme plus connu sous le nom de danse de Saint-Guy, phénomène d'hystérie collective observé notamment en Allemagne et en Alsace entre les XIVᵉ et XVIIIᵉ siècles. Il s'agissait en fait d'un groupuscule de personnes qui se mettaient subitement à danser de façon aussi étrange qu’incontrôlable, mal qui affectait tant les hommes que les femmes ou les enfants. Ils dansaient jusqu'à s'écrouler de fatigue, continuant à se trémousser et à se tordre à même le sol. De là à se souvenir que, depuis des temps immémoriaux, en période de disette notamment, des "frénésies dansantes"éclataient dans les rues durant des jours, voire des semaines, sans que l’on puisse exactement en donner la raison. Mouvements libérateurs du stress occasionné par un joug politico-social ? Pulsions contagieuses consécutives à un moment pathologique de folie irrépressible ? Possession démoniaque par des esprits maléfiques ou embrigadement par des gourous officiant au sein de sectes religieuses ? Empoisonnement collectif par du pain contenant de l’ergot de seigle ? On sait en effet que ce champignon qui parasite les épis de diverses graminées, entre autres le seigle, était responsable d'une maladie, l'ergotisme, appelée au Moyen-âge "mal des ardents" ou "feu de saint Antoine". Une pathologie liée à la présence d'ergot dans le seigle utilisé dans la fabrication du pain. En effet, les symptômes engendrés par ce poison se caractérisaient par des délires hallucinatoires, d’intenses sensations de brûlure et de mortification des chairs*. Tourment qui fut d’ailleurs mis à profit par les sorciers… Cette intoxication, qui perdura jusqu'au XVIIè siècle, se manifestait également sous forme d'hallucinations passagères, similaires à celles provoquées par le LSD. 

     

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    Représentations picturales médiévales du Feu de Saint Antoine ou Mal des ardents

    Tel est le prétexte pris par la danseuse et chorégraphe danoise Mette Ingvartsen qui joignit le geste à la parole pour évoquer et faire revivre ces moments d’enivrement où le corps, tenaillé par les rythmes d’une musique obsédante, qu’elle soit intérieure ou extérieure, reçoit des impulsions incoercibles qui le mettent en état de transe, le forcent à danser comme s’il était envoûté, mû par une force invisible qui le contraint à se dépenser jusqu’à l’épuisement. Les balletomanes penseront à Giselle, morte dans sa folie pour avoir trop dansé.

    Toutefois, la performance de Mette Ingvartsen est tout autre et consiste à mettre le spectateur au cœur de l’action. Première surprise pour celui-ci qui, sans doute, s’attendait à goûter le spectacle, confortablement installé dans son fauteuil. Eh bien, non, il va devoir rester debout en déambulant au milieu de ses congénères pendant l’heure que durera la représentation, piégé dans le mouvement de foule généré par les déplacements de la danseuse aux quatre coins de la salle vers les trois plateformes agrémentées d’une colonne lumineuse sur l’un des bords. Un spectacle son et lumière à l’image de celui d’une boîte de nuit mais dans lequel seuls quelques spectateurs oseront se trémousser aux accents de la musique techno qui envahit l’atmosphère. Quant à Mette Ingvartsen, elle circule comme une onde furtive au sein de l’espace, frôlant les spectateurs, avant d’entamer des soli convulsifs et déjantés. Une gestuelle spontanée, violente, frénétique, jusqu’auboutiste, extatique et jouissive, parfois provocante, collée à la musique, qui invite à se défouler, à se libérer du joug de l’existence, des catastrophes naturelles et du stress engendré par la COVID... Invitation d’ailleurs suivie par d’aucuns à l’issue de la représentation…

    J.M. Gourreau

    The dancing public / Mette Ingvartsen, Théâtre de l’Aquarium,  Vincennes, 16 et 17 décembre 2021, dans le cadre du Festival d’automne à Paris & des spectacles de l’Atelier de Paris/CDCN.

    *Flodoard, en 945, décrit ainsi dans ses Annales la "peste de feu" (ignis plaga) qui sévit à l'époque à Paris : "Les malheureux avaient l'impression que leurs membres brûlaient, leurs chairs tombaient en lambeaux et leurs os cassaient"; et Raoul Glaber, en 993, relatait dans Le Limousin : "C'était une sorte de feu caché (ignis occultus) qui attaquait les membres et les détachait du tronc après les avoir consumés". 

  • Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero / Lamenta / La mort n’est qu’un simple passage vers l’éternité  

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    Photos Héloïse Faure & Ph Raynaud de Lage

    Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero :

    La mort n’est qu’un simple passage vers l’éternité  

     

    Mouvement d’humeur en guise de préambule: évolution vers... la régression : Voilà la troisième fois en l’espace d’un mois que mes pas me mènent vers une salle de spectacle à l’entrée de laquelle je ne trouve aucun programme, ni "feuille de chou" censée en tenir lieu, aux fins de m’éclairer un tantinet sur l’œuvre que je me suis proposé d’aller déguster. Renseignements pris, il m’est répondu sans autre forme de procès : « Monsieur, il faut que vous scanniez le QR code apposé ci-contre sur le guichet, vous trouverez alors tout sur votre Smartphone »… Comme par hasard, je n’avais pas pris mon téléphone portable pour me rendre au spectacle…  A quoi cela m’aurait-il servi d’ailleurs ? A déconcentrer mes voisins en cas de coup de fil intempestif, suite à un oubli de verrouillage de l’appareil?

    Cela étant, on peut s’inquiéter de voir bientôt cette dérive pour le moins fâcheuse se pérenniser. Serait-ce une conséquence fâcheuse de la COVID ? En effet, se passer de l’un à l’autre un document contaminé par le virus pourrait peut-être… Quoique, non, c’est peu crédible… Pour aider à la protection de la nature en tentant de limiter la production de papier, en outre inutile aux illettrés alors ? Peu plausible là encore, car ce ne sont vraisemblablement pas eux qui remplissent les salles de spectacle. Alors, quelle en serait la vraie raison car ce n’est pas le prix d’un programme qui va grever le budget du spectateur? Aux fins de réaliser quelques économies dans le noble but d’offrir une meilleure rémunération aux artistes ? Là encore, utopique… Mais, peut-être, la tablette sera-t-elle bientôt dans toutes les poches… et le programme devenu inutile… Quand je pense à ces merveilleux programmes d’antan agrémentés chacun d’une lithographie originale signée du décorateur ou du costumier et qui valent désormais une fortune ! Quoiqu’il en soit, cette mesure me semble être allée totalement à l’encontre du but recherché car les spectateurs se sont rués sur les "livrets-programmes" de la saison mis à leur libre disposition, opuscules qui ne comportent pas moins de 164 pages… Bien joué ! Ce, pour tenter d’en savoir un peu plus sur la pièce qu’ils allaient - ou avaient été - voir. Les programmateurs auraient ils pour but de favoriser l’obscurantisme ?                                                                                                                                                           

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    Koen augustijnen et rosalba torres guerrero jean louis fernandezRevenons-en maintenant à la dernière création de Koen Augustijnen intitulée Lamenta. Une œuvre fort curieuse qui, certes, porte bien son nom mais qui s’avère aussi particulièrement intéressante et que l’on pourrait qualifier d’ethnographique. Elle rapporte en effet les us et coutumes de certaines peuplades des montagnes reculées de l’Épire dans le Péloponnèse, péninsule grecque dans laquelle Rosa Torres Guerrero et Koen Augustijnen ont effectué un voyage d’études en compagnie des Ballets C de la B en 2017. Au cours de leur périple, ils ont découvert le Miroloï*, ensemble de chants ancestraux au rythme lancinant et plaintif accompagnés par le luth, le violon et la clarinette. Ces cantiques que l’on entonne lors de funérailles ou de fêtes de mariage (lequel aboutit en quelque sorte à une perte de sa famille), évoquent le drame du départ - abandon du pays natal, exil ou décès - et préparent à l’absence. Lamentations nostalgiques qui, parfois cependant, préludent à des fêtes au sein desquelles apparaissent les prémices d’une danse joyeuse destinée à surmonter la peine et la douleur. Pourquoi, dès lors, ne pas faire revivre cet héritage culturel par le truchement de ces danses qui extériorisent la tristesse, la colère, les frustrations, le deuil, avant de pouvoir à nouveau s’intégrer aux lumières et à la culture de la société actuelle? Proposition méritoire qui aboutit à un moment bouleversant, magistralement recréé sur le plateau par 9 danseurs contemporains grecs pénétrés par les rites ancestraux. Cérémonial qui va peu à peu amener les artistes à une sorte de transe au cours de laquelle une gestuelle contorsionnée primitive et puissante fait progressivement place à des mouvements harmonieux plus contemporains, inspirés de danses traditionnelles grecques. De fulgurants solos qui expriment tant le chagrin et la souffrance extrême que l’espoir étreignant leurs protagonistes, leur permettent de sublimer, au travers d’une écriture contemporaine, la préoccupation première des deux chorégraphes, à savoir celle de conjuguer aux états émotionnels du corps une époustouflante performance physique. 

    J.M. Gourreau

    Lamenta / Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero, Grande Halle de La Villette, 13 & 14 décembre 2021.

    Spectacle créé le 7 juillet 2021 au Festival d’Avignon.

    *Terme qui signifie "Discours sur le destin"