Sidi Larbi Cherkaoui :
Une belle leçon d’histoire
L’accident de Fukushima et le tsunami qui s’en suivit est resté gravé dans toutes les mémoires. Un accident que l’on aurait pu croire irréaliste. Lorsqu’il survint en mars 2011, Sidi Larbi Cherkaoui, passionné par l’univers des mangas, se trouvait précisément à Tokyo en train de préparer son futur spectacle, un hommage à Osamu Tezuka, le père et l’un des grands maîtres de cet art, décédé en 1989. L’évocation de cette tragédie ne pouvait de toute évidence qu’être intégrée au spectacle, à défaut de ne pouvoir en être la trame. D’où une œuvre un peu surréaliste, voire visionnaire, qui sied parfaitement bien à un sujet de manga, d’un côté celui de la vie trouble et tumultueuse de Tezuka qui avait déjà vécu Hiroshima et les affres de la guerre dans toute son horreur, de l’autre les conséquences d’un tsunami dévastateur ayant affecté en même temps que sa famille, bon nombre de japonais.
C’est donc à un voyage très étrange que nous convie Sidi Larbi Cherkaoui dans un univers onirique entre rêve, fiction et réalité, au sein duquel le chorégraphe met en avant le courage extraordinaire du peuple japonais, pétri de résignation et de fatalisme face à l’adversité. La première partie de l’œuvre transporte le spectateur dans le monde d’Osamu Tezuka, plus précisément celui de ses premiers mangas, ceux qui ont tant séduit le chorégraphe lorsqu’il était enfant, à l’image de celui qu’il représente d’ailleurs allongé sur le devant de la scène, feuilletant un manga du bout de ses orteils… C’est alors au tour du spectateur de faire un bond dans l’insondable univers de ce philosophe humaniste, s’immisçant entre les cases au fil des pages et qui dévoilent l’un de ses héros, Astro boy, ce gamin « atomique » aux boots rouges et aux grands yeux noirs à la Bambi, apparu sur le papier en 1963. Petit à petit, l’univers se diversifie et permet de découvrir les diverses facettes de ce prolifique dessinateur fasciné par le monde de Walt Disney – n’a t’il pas produit plus de 700 albums pour un total de près de 150 000 pages – par le truchement de multiples "faiseurs de rêve", treize danseurs dont deux hip-hopeurs, deux moines chinois du temple Shaolin et un circassien bien sûr, mais aussi trois prodigieux musiciens-chanteurs, un calligraphe en la personne de maître Suzuki, un vidéaste officiant lui aussi en direct et un comédien récitant, l’ami de longue date et conseiller du chorégraphe, Damien Jalet.
Avec une telle matière, un tel foisonnement d’idées, de tels interprètes, il était difficile pour le biographe de Tezuka de se limiter à l’essence de son propos, travers que Cherkaoui n’a malheureusement pas su totalement surmonter, ce qui a engendré un spectacle à plusieurs niveaux de lecture mais trop dense, se concluant par une perte substantielle d’information, surtout dans la première partie. La seconde en revanche s’avère plus lisible, plus chaleureuse aussi, marquée par l’optimisme la sérénité et l’espoir sans faille dont le peuple japonais est empreint. Le parallèle entre danse et manga est plus évident, les interactions entre vidéaste, musiciens et danseurs plus prégnantes. Le fatalisme qui est l’apanage de la première partie fait place à un farouche instinct de survie. On apprend alors que Tezuka se destinait à la médecine avant de s’envoler vers la galaxie des mangas et qu’il avait réalisé, au travers d’une thèse de médecine, des travaux sur diverses bactéries qui l’amenaient à penser que certaines d’entre elles pourraient être utilisées pour assainir les zones irradiées...
C’est donc par une belle lueur d’espoir que se conclut ce spectacle pluridisciplinaire d’une très grande richesse, d’une force et d’une humanité étonnantes, qui toutefois aurait gagné à être légèrement épuré.
J.M. Gourreau
TeZukA / Sidi Larbi Cherkaoui, Grande halle de la Villette, du 9 au 19 mai 2012.
Petite Symphonie Opus 40 Beatwin
Photos N. Sternalski
Le Cannes Jeune Ballet :
L’Ecole Supérieure de Danse de Cannes Rosella Hightower n’a pas usurpé sa réputation : elle vient à nouveau de prouver qu’elle se compte parmi les plus grandes écoles de danse de France sinon du monde, pouvant sans difficulté rivaliser tant avec celle de l’Opéra de Paris qu’avec le Conservatoire National supérieur de musique et de danse de cette notre capitale. Le Cannes Jeune Ballet qui en est l’émanation, regroupant les meilleurs étudiants de 3ème (et dernière) année de formation du cycle supérieur pré-professionnel, propose chaque nouvelle saison, à l’initiative de Paola Cantalupo, la directrice artistique et pédagogique de l’école, un spectacle composé de pièces chorégraphiques tant classiques que contemporaines, représentatives de l’art auquel ces 17 jeunes vont être ultérieurement confrontés. Et là, Paola Cantalupo n’a pas fait dans la dentelle, leur confiant quatre pièces d’une extrême difficulté, chacune dans son domaine. Le spectacle débute par une œuvre classique de Davide Bombana, un danseur de la Scala qui, après une carrière d’interprète chez Béjart, Tetley, Balanchine et Falco entre autres, entame une carrière de chorégraphe indépendant pour diverses compagnies comme le Ballet du Rhin, Le Grand Ballet de Genève, Le Ballet d’Essen, celui de Karlsruhe, le New York City Ballet, le Ballet de Toulouse, le Ballet du Bolchoï, le Ballet de l’Opéra de Paris ( La settima luna) et, même, le Conservatoire National de Paris où il donna il y a quelque temps Petite Suite en noir. La Petite symphonie sur une partition de Frank Martin créée pour le Cannes Jeune ballet l’année dernière est une pièce très classique, d’une architecture rigoureuse et d’une musicalité extrême, qui ne souffre pas la médiocrité. Or les danseurs de ce ballet junior y font preuve d’une remarquable discipline, notamment dans les figures et les sauts : des ensembles quasi-parfaits malgré les difficultés techniques dont l’œuvre est truffée.
D’une toute autre facture, Foudre de Claude Brumachon et Benjamin Lamarche, un poème chorégraphique ayant pour thème l’orage, créé au Palais des festivals de Cannes pour le Gala du Cinquantenaire, le 25 avril 2011. Une ébauche de l’œuvre avait été réglée pour le Cannes Jeune Ballet cinq mois plus tôt, version qui nous est présentée ici. Comme la plupart des œuvres de ces deux chorégraphes, il s’agit d’une pièce violente, soutenue par une chorégraphie géométrique et heurtée, libérant des salves d’énergie, exigeant donc des danseurs un état de concentration très intense. Ce dont ils font preuve.
Beatwin de Julien Ficely est également un ballet créé à Cannes dans le cadre du Festival de danse au Théâtre Croisette le 27 novembre 2011. Là encore, une pièce très enlevée et d’une grande difficulté technique, sur une partition d’Anthony Rouchier librement inspirée de la 7ème Symphonie de Beethoven. Cinq couples de danseurs mus par les pulsions volontairement répétitives de la musique vont se partager, dans leur course, l’espace scénique découpé par cinq faisceaux lumineux issus des cintres et qui les isolent, chacun dans leur espace vital. Une œuvre fascinante de par son atmosphère quasi-magique. Un mot encore de la dernière pièce du programme, Opus 40 de Jean-Christophe Maillot, dont l’extrait présenté – un pas de quatre primesautier et plein de poésie évoquant avec humour les aventures amoureuses d’une jeune fille très entreprenante – révèle la grande sensibilité, la fraîcheur et l’enthousiasme communicatif de ses interprètes. Au final, des jeunes bourrés de talent et pleins d’avenir, réellement capables de faire pâlir de jalousie leurs pairs dans la capitale.
J.M. Gourreau
Petite Symphonie / Davide Bombana, Foudre / Claude Brumachon et Benjamin Lamarche, Opus 40 / Jean-Christophe Maillot et Beatwin Julien Ficely, Cannes Jeune Ballet, Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, 10 et 11 mai 2012, dans le cadre de Danse de mai.
Photos L. Philippe
Paco Dècina :
Un lénifiant univers
Qui aurait pu croire que de telles « précipitations » puissent engendrer cette chaleur entre les corps, ce bouillonnement, ce sentiment de puissance sourde mais contenue, parfaitement maîtrisée ? Ce thème choisi par Paco Dècina comme trame de sa dernière œuvre ne doit certes pas être pris pour une simple évocation des effets de l’urgence ou de la célérité, tels ceux d’une pluie violente et dévastatrice, ou même de la lente mutation résultant du mélange de deux corps chimiques qui interagissent l’un au contact de l’autre… Si tel est pourtant le propos originel du chorégraphe, la réaction produite, loin d’obéir purement aux simples lois de la chimie ou de l’alchimie, a donné naissance à la Vie dans ce qu’elle a de plus noble et de plus pur, celle de la chair qui vibre et qui frémit, celle d’une humanité, d’une sensualité et d’une volupté à nulles autres pareilles, dans des corps à corps aux gestes suspendus dans la sérénité, d’une sublime et fulgurante beauté.
Paco Dècina sait et a toujours su s’entourer d’artistes de grand talent, et ce dans toutes les disciplines, que ce soit au niveau de l’interprétation – n’a t’on pas le plaisir de retrouver ici Jesus Sevari, Takashi Ueno et le non moins célèbre hip-hopeur Orin Camus ? – ou de la conception et la réalisation de ses projets. Aussi est-il vrai que la réussite de Précipitations est due non seulement à la tendresse indicible qui émane de ces enlacements sculpturaux amenés avec une science consommée tant par Noriko Matsuyama et Paco lui-même que par Chloé Hernandez et Orin Camus, à sa chorégraphie toute en lenteur, véritable calligraphie des sentiments de l’âme, et à son impulsive musique, mais aussi à son dispositif scénique et à ses lumières. L’atmosphère lénifiante, le charme et l’harmonie qui émanent de cette pièce s’avèrent en effet également dus à la judicieuse combinaison de ces éléments déterminants chacun dans son domaine, entre autres l’épure de la scénographie : une simple sphère d’acier à l’extrémité d’un balancier autour de laquelle vont se lover les danseurs et qui va les plonger dans un fascinant univers spatial d’une irréelle beauté grâce aux savantes lumières de Laurent Schneegans. Le tout auréolé par une envoûtante partition musicale monochrome de Fred Malle et de Christian Lété qui se déploie avec naturel dans la plus parfaite harmonie. Une œuvre qui a le pouvoir de nous extraire des tracas de l’existence, de nous les faire oublier tout en nous laissant entrevoir ce monde cher à Baudelaire au sein duquel règnent la beauté, le calme et la volupté.
J.M. Gourreau
Précipitations / Paco Dècina, Malakoff, Théâtre 71, 3 et 4 mai 2012.
Prochaines représentations :
- 5 octobre 2012 : Mâcon
- 19 octobre, Paris, Eglise St Lieu.
Photos Eric Boudet
Abou Lagraa :
L’amour, toujours…
C’est à nouveau le thème de l’amour qu’Abou Lagraa retint pour sa nouvelle création, Univers… l’Afrique, une œuvre en deux parties qui fait appel autant au hip hop qu’à la danse contemporaine, tout en les mixant harmonieusement. Une œuvre dépouillée dans laquelle on retrouve le style du chorégraphe, alambiqué bien que d’une fluidité étonnante, très éclectique car pétri de nombreuses influences, reflet de sa double culture, maghrébine et française mais, surtout, d’une sensibilité à fleur de peau.
De tous temps, le chorégraphe a revendiqué le devoir de conforter, voire resserrer les liens culturels entre son pays, la France, et ses racines africaines. C’est la raison pour laquelle cette pièce repose sur des mélodies de Nina Simone, une chanteuse et pianiste américaine noire qui n’a jamais, quant à elle, cessé de revendiquer son africanisme : décédée en France en 2003, elle lutta sa vie durant contre le racisme dans une écriture très originale résultant de la fusion de divers styles : jazz, soul, pop, folk, chants gospel et musique classique… Cet éclectisme est peut-être à rapprocher de celui du chorégraphe, désormais presque aussi à l’aise en danse contemporaine que dans le hip hop, mais il l’a également desservi, Abou Lagraa n’étant malheureusement pas toujours parvenu à amalgamer cette musique à sa danse, celle-ci ayant pu parfois manquer d’unité: à certains moments en effet, la chorégraphie sembla seulement superposée ou accolée la musique, sans obtenir de véritable osmose entre elles et ce, surtout dans la première partie de l’œuvre. Celle-ci était confiée à quatre des meilleurs danseurs de La Baraka, tandis que le chorégraphe faisait appel, pour la seconde partie, à quatre étonnants interprètes du Ballet Contemporain d’Alger. Contraste qui se répercuta bien sûr au niveau de la chorégraphie, à la gestuelle sauvage, animale, émaillée de pulsions charnelles évoquant la puissance mais aussi la fragilité des étreintes des corps dans l’amour, quelles que soient leur race ou la génération à laquelle ils appartiennent. Des corps qui vibrent, ploient, se tordent et chutent pour mieux se relever l’instant d’après. Des êtres qui se dépassent « afin d’atteindre l’idéal de plaire à l’autre pour s’aimer soi-même »…
Sensualité également présente mais à un moindre degré dans la seconde partie, électrisante et plus rythmée, se terminant par un rituel, une sorte de transe quasiment mystique, contrastant avec le début de l’œuvre. Là encore, le chorégraphe mit en avant un pas de deux d’une beauté et d’une force fascinantes, s'opposant avec les autres variations pour lesquelles la musique ne me sembla pas toujours en totale adéquation avec une danse débordant d’énergie. Il n’en reste pas moins une œuvre fort intéressante de par sa conception et sa structure d’une part, de par son univers de contrastes passionnels d’autre part, confirmant que le chorégraphe, loin de s’enfermer dans un système, va toujours à la recherche d’autres horizons, même si ses thèmes de prédilection restent souvent les mêmes.
J.M. Gourreau
Univers… l’Afrique / Abou Lagraa, Théâtre des Gémeaux, Sceaux, du 3 au 5 mai 2012, dans le cadre des Rendez-vous chorégraphiques de Sceaux.
David Wampach :
Aux origines de la vie
Le Sacre du printemps de Stravinsky est une œuvre qui n’a cessé de hanter les chorégraphes depuis sa création, et une bonne cinquantaine d’entre eux s’en est inspirée, tant du fait de ses rythmes obsessionnels et de son dynamisme que de l’esprit qui l'anime. David Wampach, quant à lui, a tenté de travailler sur l’émotion contenue dans ces rythmes pour en décortiquer la force, en saisir l’essence, voire l’esprit. Si la partition de Stravinsky exprime la genèse de la vie et la puissance des forces de la terre qui en sont le prélude, le chorégraphe a cherché à se plonger dans sa genèse, à retrouver les pulsions qui en étaient l’origine. Et pour ce faire, la musique ne lui était pas indispensable mais seulement ses rythmes. C’est en cela que réside d’abord l’originalité de cette pièce car le chorégraphe n’a gardé de l’œuvre musicale que sa respiration, à l’état brut, dépourvue de toute fioriture. Pas de musique donc, seulement le souffle, élément qui est lui aussi le premier manifeste de la vie. En outre, il a réduit son œuvre à un duo existentialiste, mettant en scène deux personnages encagoulés, dans un dépouillement scénographique limité à ce qui lui était essentiel pour expliciter son propos, en l’occurrence deux murs à angle droit. C’est en glissant le long de ceux-ci que deux danseurs, Hélène Iratchet et David Wampach lui-même, évoquant les deux premiers êtres de la genèse, vont évoluer tour à tour puis ensemble dans l’extase, l’enivrement puis la peur et la folie, portés par ce halètement continu qui est le premier témoignage de la vie, synchrone des notes de la partition dont on retrouve les cadences et les vibrations. On va également pouvoir y déceler l’effroi de la vierge élue soumise au sacrifice mais, surtout, se laisser fasciner par cette atmosphère agressive et mouvementée, symbolisant le réveil des forces de la nature. L’œuvre se termine par une curieuse et grandiloquente, voire ubuesque (mais énigmatique) parodie chevaleresque qui évoque les combats auxquels se livre Siegfried avec son épée "Notung" dans la Tétralogie de Wagner, ce pour mettre fin à la terreur, bien que le sacrifice n’ait pas eu lieu. Un Sacre par conséquent épuré à l’extrême, à la recherche des forces de la terre aux origines de la vie.
J.M. Gourreau
Sacre / David Wampach, Centre National de la danse, Pantin, du 25 au 27 avril 2012.
Photos U. Weiss
Pina Bausch :
Pourquoi les œuvres de Pina Bausch font-elles accourir les foules, pourquoi nous touchent-elles toujours autant ? La réponse est simple : parce qu’elles sont pleines d’une humanité à nulle autre pareille, parce qu’elles sont le reflet de notre quotidien que, durant toute sa carrière chorégraphique, Pina a disséqué avec psychologie et humour, sans jamais s’écarter de la ligne de conduite qu’elle s’était tracée. Les portraits dépeints par ses danseurs sont réels et vrais, leurs réactions sont parfaitement justes, même si elles s’avèrent souvent impulsives, voire un peu exagérées, même si elles nous mettent parfois mal à l’aise, mais l’on se retrouve toujours au travers d’elles. Elles sont le reflet de la vie, de nos désirs inassouvis, de nos pensées profondes, de nos actes les plus sensés comme les plus ridicules et sont évoquées avec naturel, de façon badine, bon enfant, jamais pour nous culpabiliser. A nous d’en tirer une éventuelle leçon.
Comme la plupart des œuvres ultérieures de la chorégraphe, Ein Stück von Pina Bausch (Une pièce de Pina Bausch) est un intense fragment de vie ordinaire livré au public pêle-mêle dans toute sa diversité. L’action se déroule dans un pré, magnifique tapis d’herbe verte (et qui sent bon !) au fond duquel s’ébat même un faon, pré qui se transformera au fil des 3h30 du spectacle en aire de pique-nique, de garden-party ou aire de jeux. Les personnages qui le traversent semblent vaquer à des occupations tout à fait ordinaires, presque indifférents les uns aux autres. Certains actes toutefois, totalement décalés, attirent et concentrent l’attention, évoquant des souvenirs d’enfance que nous avons tous vécus. Ainsi un homme, une soupière pleine de soupe qui en ingère quelques cuillères avec difficulté en marmonnant : « Une cuillère pour maman, une cuillère pour papa, une cuillère pour mémé, une cuillère pour pépé »… Ainsi une femme restée seule, soufflant une unique bougie qu’elle rallumera plusieurs fois de suite en murmurant : « Happy birthday to me »… Ainsi les souvenirs toujours prégnants de frayeurs ancestrales, de craintes enfantines ou de quelques interdits ressurgiront-ils comme un leitmotiv tout au long de l’œuvre à la mémoire de certains de ces enfants devenus désormais adultes et qui, on s’en rend compte finalement, se sont répercutés sur nombre de leurs comportements actuels.
1980, ein Stück von Pina Bausch est une œuvre charnière à plus d’un titre dans la vie de la chorégraphe. Celle-ci en effet avait décidé de se départir des trames narratives qui étaient le support de ses œuvres jusqu’alors. Désormais, elle se laisse aller à une liberté d’expression qui octroie à cette pièce une force incommensurable, très théâtrale, qui laisse au spectateur le temps d’assimiler, de « digérer » ce qui lui est apporté. Et puis, sa création survint aussi à un instant très douloureux dans sa vie, à la mort de son compagnon, le scénographe Rolf Borzik. D’où la gravité, la futilité et le dérisoire qui émaillent l’œuvre, sous des aspects pourtant légers et naturels. Mais toute la rouerie, la cruauté, voire le sadisme, ainsi que les penchants et pulsions sexuelles de l’Homme, bien que parfois mêlés d’une certaine tendresse, peuvent se lire au sein de chacun de ses comportements, y compris et surtout dans ses jeux qui ne sont jamais innocents.
J.M. Gourreau
1980, une pièce de Pina Bausch, Théâtre de la Ville, du 24 avril au 4 mai 2012.
Next zone Phase T Wanted Posse
Photos C. Raynaud de Lage
Wanted Posse, Next zone et Phase T:
Les meilleurs œuvres dans un spectacle ne sont pas toujours celles que l’on attend, comme on vient de le voir avec « Wanted Posse » : sa création ne fut de loin pas aussi percutante que les autres œuvres présentées au même programme. Et pourtant, cette compagnie de hip-hop, qui a vu le jour en 1993, a raflé de nombreuses récompenses et a reçu notamment le titre de champion du monde de break dance au Battle of the year 2001 à Braunschweig, en Allemagne… Mais (R)évolution, une pièce de novembre 2011 que le public attendait avec une certaine impatience, ne s’est pas révélée posséder toute la prestance et l’éclat qu’elle aurait pu avoir. Un thème pourtant intéressant à deux titres, celui de la révolution sous toutes ses formes, depuis la révolte suite à une punition injuste jusqu’à l’acte révolutionnaire collectif d’essence politique, et celui de l’identité individuelle et collective. Mais l’œuvre pêche par son manque d’unité, une ligne conductrice trop ténue et une mauvaise utilisation de l’espace, les danseurs étant parfois perdus sur un plateau trop grand pour eux. Certes, leur technique est irréprochable et leurs évolutions dignes d’intérêt mais elles sont plus utilisées comme un faire valoir que mises au service de l’argumentaire choisi. Et que dire de cette fin en queue de poisson nous laissant sur notre faim ?
« Next Zone » est une compagnie danoise que les Rencontres de la Villette avaient déjà accueillie en avril 2009. Elle revient aujourd’hui, forte de six danseurs, dans une chorégraphie étonnante de Lene Boel sur Le Sacre du printemps de Stravinsky. Que l’on se rassure : Tribe/ritual # 3 n’est pas une énième version de l’œuvre de ce célèbre compositeur dont elle n’utilise que partiellement la partition, réarrangée d’ailleurs par Rex Casswell, mais plutôt une exploration de l’univers du rituel, de la symbiose des individualités dans le partage d’un rite commun. Bien évidemment, les forces vitales et l’énergie des danseurs sont issues de la terre, comme l’a exprimé Stravinsky dans sa musique, et il faut dire que Lene Boel a parfaitement su exploiter les rythmes sauvages par une chorégraphie très physique, à la frontière entre le cirque et la danse. Des figures ahurissantes, des prouesses et une virtuosité que l’on avait rarement vues jusqu’alors. Malheureusement, elle n’a pas toujours su trouver les liens permettant de les enchaîner sans rupture, et l’œuvre a pu parfois paraître un peu décousue.
En sandwich entre ces deux pièces, un petit bijou de 13 minutes, Trop tard, offert par le groupe « Phase T ». Un collectif de huit breakers né en 2007 qui s’est axé sur les grands problèmes actuels de l’humanité, traitant aujourd’hui des conséquences de la pollution, de la déforestation, du manque d’eau et du réchauffement climatique dont l’Homme a certes pris conscience mais trop tard. Une œuvre là encore faisant étalage de la virtuosité des danseurs - je n’en veux pour seul exemple que cette glissade sur la tête d'un breaker à la verticale, les pieds en l’air - mais mise cette fois au service d’une réelle chorégraphie et, surtout, d’une fort belle mise en scène mettant en avant le sens artistique, architectural notamment, de leurs auteurs, servi de plus par de fort beaux éclairages. Une compagnie qui fera, sans doute, à nouveau parler d’elle prochainement.
J.M. Gourreau
Tribe/ritual # 3 / Next zone, Trop tard / Phase T, (R)évolution / Wanted Posse, La Villette, Paris, dans le cadre du festival Hautes Tensions, du 20 au 22 avril 2012.
Une dernière chanson
Photos O. Houeix
Claire Longchampt et Mickaël Conte Silvia Magalhaes et Frederik Deberdt
Thierry Malandain :
Avec Thierry Malandain, la critique joue sur du velours, et le public peut se rendre au spectacle les yeux fermés : il ne sera jamais déçu. Toutes ses œuvres sont une ode à la liberté et à la joie, d’un allant et d’un entrain à nuls autres pareils. Et le public de Reims le sait bien puisque c’est précisément ce chorégraphe qui l’a amené à apprécier l’art de Terpsichore. Une dernière chanson rend d’ailleurs hommage à ce public puisque l’œuvre a été créée - à bureaux fermés, inutile de le préciser - dans le cadre des 10 ans de partenariat entre le Malandain Ballet de Biarritz et l’Opéra de Reims. Un ballet d’une exubérance et d’une gaieté inouïes, une ode à l’enfance et à la jeunesse retrouvées, exprimant la liberté et le bonheur mais, surtout, la joie de vivre qui anime le chorégraphe… Pour une fois, Thierry Malandain a eu toute liberté pour se laisser aller à dessiner sur le plateau - sans contrainte aucune - les mouvements élaborés au fond de son cœur, des mouvements pleins de fraîcheur et de naturel, d’élégance et de raffinement. Servis, il est vrai, par un « florilège de romances et complaintes de la France d’autrefois », parmi lesquelles les célèbres comptines Aux marches du palais et J’ai vu le loup, le renard danser, dans un très bel arrangement de Vincent Dumestre et de son Poème harmonique. Et ce, bien évidemment, dans une mise en scène du plus bel effet évoquant l’aurore, annonciatrice d’une merveilleuse journée.
Deux autres œuvres au programme de ce mémorable spectacle, à savoir le célèbre Boléro de Maurice Ravel dans une version chorégraphique revue et corrigée par Thierry Malandain d’une manière très originale, douze danseurs prisonniers à la fois par les rythmes obsédants de la musique et par une immense cage de tulle s’en libérant progressivement avant que n’éclatent les dernières mesures de cette célèbre partition orchestrale. Et, en ouverture de soirée, une pièce créée en 2011 mais encore peu jouée, Lucifer, sur un livret et une musique aux sonorités éclatantes de Guillaume Connesson. L’œuvre, qui évoque le mythe des anges déchus pour avoir osé lever les yeux sur de simples mortelles, s’avère parfaitement lisible, suivant pas à pas la trame de l’histoire ; mais ce qui la rend surtout remarquable, c’est la magnifique interprétation qu’en ont donnée les danseurs, totalement habités, parfaitement maîtres de leur technique et au mieux de leur forme. Que demander de plus ?
J.M. Gourreau
Lucifer, Boléro et Une dernière chanson / Malandain Ballet Biarritz, Opéra de Reims, 14 et 15 avril 2012.
Satisfaite ou remboursée: le show
Photos C. Raynaud de Lage
Changes the rule Révolution
Hautes tensions à La Villette :
Il n’a fallu que quelques années au festival « Hautes tensions » de la Villette pour devenir, tout comme Suresnes, une manifestation incontournable de l’art du hip-hop, du smurf, du popping, du locking, du boogaloo et autres break dances. Au programme de la cuvée 2012, neuf compagnies, relevant toutes, au moins en partie, du hip-hop, certaines promouvant cette technique uniquement jusqu’à la pousser dans ses plus profonds retranchements, d’autres ne l’utilisant que pour raconter une histoire. Cinq créations sur les huit œuvres proposées, s’avérant pour certaines d’une grande originalité. Mais ce qu’il faut surtout retenir, c’est que d’année en année, la technique et l’expressivité des danseurs s’améliorent, le niveau des exécutants atteignant des sommets inégalés jusqu’alors.
La première œuvre du programme, Satisfaite ou remboursée : le show, est un travail collectif du groupe « 6ème dimension » qui fait la part belle aux filles puisque la troupe n’est composée que d’éléments du sexe faible. Pas si faible que ça d’ailleurs, car ces panthères roses en quête de l’homme idéal sortent de leur besace pour le séduire toutes les figures classiques du hip-hop dans des ralentis et décompositions du plus bel effet.
Change the rules de la compagnie Serial Stepperz est une pièce basée sur la rapidité et l’énergie de ses exécutants sur une envoûtante musique du groupe « Temptations » : Papa was a rollin’ stone, un chant des noirs américains datant de 1972. Une œuvre très enlevée dans laquelle le rythme et la virtuosité riment avec la perfection des ensembles et une fort belle occupation de l’espace.
Le programme se termine sur une pièce de style radicalement opposé, Rage, née de la rencontre entre le chorégraphe Antony Egéa et des danseurs africains de six pays différents, tous spécialistes de l’animation des fêtes et mariages dans leurs pays respectifs. Une œuvre d’une construction rigoureuse qui lève un coin du voile sur l’intimité de la vie dans les villages et la formation des clans, en mettant en avant un style proche de la transe, le krump, né à la suite des émeutes de 1992 à Los Angeles. Fascinant.
J.M. Gourreau
Satisfaite ou remboursée : le show / 6ème dimension, Change the rules / Serial Stepperz, et Rage / Rêvolution - Anthony Egéa, Grande Halle de la Villette, Paris, dans le cadre du festival « Hautes tensions », du 13 au 15 avril 2012.
Ph. J.M. Gourreau
Leïla Gaudin :
Foutage de gueule ou provoc ?
Leïla Gaudin a certes beaucoup de talent mais, surtout, un immense culot. Errance-1 est un spectacle sur le fil du rasoir qui se veut « explorer les chemins qui mènent à la marge ». Bon, voilà qui est dit ! Mais jusqu’où aller pour ne pas basculer de l’autre côté de l’abîme, pour ne pas tomber dans l’excès, pour donner à réfléchir ? La chorégraphe-interprète n’a malheureusement pas su s’arrêter à temps. Elle a franchi les limites du bon goût et de la bienséance, provoquant de la gène, voire une forte réaction de rejet chez certains spectateurs. L’idée, pourtant, était intéressante. Mais, en mettant en scène un ivrogne de façon trop crue au beau milieu du public, elle n’a pas su montrer quand et comment on tombe dans la déchéance et comment faire pour en ressortir, nous révélant seulement d’une manière brutale ce qu’est cette déchéance. Ce que certains d’entre nous ne connaissent malheureusement que trop, ce que l’on cherche délibérément à chasser de notre mémoire. Mais elle ne s’en est pas arrêtée là, éprouvant la nécessité de mettre de temps à autre les points sur les i, en considérant son public pour ce qu’il n’est pas, à savoir « demeuré »... Un exemple ? Alors qu’elle était juchée sur une table dans une simili-hébétude, elle baisse soudain son pantalon, montrant ses fesses. Et de s’exclamer : « lorsque c’est moi qui montre mes fesses, ça passe »… Sous entendu, si c’était un honorable membre de l’assistance, cela déclencherait un scandale... Quelques minutes plus tard, elle se dirige vers les WC et en ressort en poussant une grande poubelle noire, tout en faisant remarquer qu’il s’agit bien là d’une poubelle… avant de s’y plonger la tête la première… Est-ce du lard, du cochon ou bien un poisson d’avril ? Peut-être cette mascarade cachait-elle une pensée hautement philosophique, comme pourraient le laisser croire les quelques phrases déclamées au cours de sa performance, réflexions entre autres sur les déchets, dont je n’aurais pas saisi toute la portée ? Mais le programme n’est-il pas précisément là pour nous éclairer? Or ce dernier ne mentionne rien qui puisse mettre le spectateur sur la voie. Les chemins de l’art sont souvent impénétrables et ne prennent parfois tout leur sens que longtemps plus tard…
Côté public, il y a deux manières d’aborder et de vivre un spectacle qui, comme celui-ci, dérange : la première est de fermer les yeux, de faire le vide dans son esprit et de penser à autre chose ; la seconde est de le prendre sur le ton de la rigolade, en se persuadant qu’il ne s’agit finalement que d’une grosse farce. Tout compte fait, l’intérêt majeur de cette oeuvre, qui se déroulait non dans le théâtre mais dans le hall–café qui le jouxtait, résida dans l’observation des spectateurs, particulièrement de ceux sis à proximité de l’artiste, donc plus directement impliqués : sur leurs visages pouvaient se lire des sentiments aussi divers que l’inquiétude, l’amusement, la fausse indifférence et, même, la peur… A quand la suite (et la fin) de cette pièce, comme son titre nous le laisse entrevoir ?
J.M. Gourreau
Errance 1 / Leïla Gaudin, Mains d’œuvres, St Ouen, 12 avril 2012
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