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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Andrew Skeels / Fleeting / Un petit bijou chorégraphique de grâce et de poésie

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Photos J.M. Gourreau

Andrew Skeels :

Un petit bijou chorégraphique de grâce et de poésie

 

Andrew skeels ph j benhamouAu cours du festival de danse Kalypso, Mourad Merzouki nous a offert un petit bijou du chorégraphe américain Andrew Skeels, Fleeting, créé en janvier dernier au Festival "Cités Danse Connexions" de Suresnes. Ce pas de deux, merveilleusement interprété par deux artistes d'une sensibilité à fleur de peau, Noémie Ettin et Victor Virnot, n'est pas à proprement parler une œuvre de pur hip-hop mais plutôt un patchwork de danses de diverses obédiences, façonné à l'image d'un Grand Pas classique avec deux solos - le premier pour la danseuse, le second pour son partenaire - enchâssés dans une variation pour le couple. Ce type de construction, qui tend à tomber dans l'oubli aujourd'hui, évoque les origines de son auteur : Andrew Skeels est en effet un ex-danseur des Grands Ballets Canadiens de Montréal, son port d’attache et, comme tel, un adepte de danse classique mais aussi de danse contemporaine, de hip-hop auquel il s’est initié dès l’âge de 10 ans, de break dance, de tap dance, de lindy hop,  de contact-improvisation et d'arts martiaux...

Le style inclassable de Fleeting, qui signifie fugace ou fugitif dans notre langue, résulte d’un harmonieux mariage entre ces différentes esthétiques, auréolé d'une incomparable poésie. Aucun argument ne sous-tend ce ballet si ce n'est l'évocation d'un état intérieur à la fois des interprètes et du chorégraphe, en parfaite connivence lors de l'élaboration de l'œuvre. Un état de sérénité, de plénitude du cœur et de l'âme, de don de soi à nul autre pareil, et de romantisme évanescent qui procure au spectateur une sensation d'incommensurable bonheur, de bien-être et de félicité. Une immense tendresse et une fascinante douceur émaillée d'une générosité sans égale sourdent en effet de l'âme des interprètes, rejaillissant sur le public, subjugué. Le ballet se compose de six miniatures écrites sur diverses musiques baroques de Bach, Haendel, Vivaldi et Albinoni, en passant par d’autres compositeurs moins célèbres, tels Nicola Porpora (1686-1768) ou Giovanni Bononcini (1670-1747) : ces chorégraphies, d’une chaleur, d’un moelleux et d’une fluidité ébouriffants, évoquent divers sentiments et états d'âme comme l’amitié et l’amour, la tendresse, la solitude, la souffrance, l’angoisse de la maladie et de la mort, la compassion ou l’empathie…

P1240282P1240258P1240259 copie 1Encore peu connu en France, Andrew Skeels, né à Boston et formé à l’École du Boston Ballet, fondateur et directeur artistique de la compagnie Skeels Danse, impose aujourd’hui un langage original aux frontières du classicisme qui l’a nourri, et des divers tendances chorégraphiques et théâtrales d’aujourd’hui. Bien qu’il s’en défende, il raconte des histoires, celles de l’aventure humaine, avec une gestuelle novatrice et un grand talent. Lauréat du Prix "Coup de Cœur du Public" du Festival Quartiers Danse de Montréal en 2013 pour sa pièce Remembering Giovanni, il reçoit encore, avec Mosaic, le prix de la meilleure chorégraphie à ce même festival en 2014 et se voit le gagnant de la compétition de résidence chorégraphique des ballets de l’opéra de Hanovre, avec Think Big, en 2015. Son insatiable appétit de tous les arts du mouvement et du cinéma que l’on retrouve au travers de son œuvre l’a rapidement propulsé sur les plus grandes scènes américaines et européennes, que ce soit Montréal, San Francisco, Hanovre, Genève, Cannes, Suresnes, voire même l’Opéra de Paris en février dernier avec Street Dance Club, pièce pour le jeune public. C’est d’ailleurs en 2015 qu'il s'est fait connaître en France avec cette chorégraphie au Festival "Cités Danse Connexions" de Suresnes. On l’y retrouvera dans cette même manifestation du 9 au 11 février l’année prochaine avec une création, Finding now.

J.M. Gourreau

Fleeting / Andrew Skeels, Créteil, Maison des Arts, 15 novembre 2017, dans le cadre du festival de danse Kalypso.

Jan Martens / Rule of Three / Rythme, quuand tu nous dévores...

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Photos Phile Deprez

 

Jan Martens:

Rythme, quand tu nous dévores...

 

Est-ce un spectacle sous l'égide d'Euterpe ou sous celle de Terpsichore ? Il est bien difficile de répondre à cette question... Ce qui est sûr, c'est que la danse s'imbrique, se coule dans la musique qui en est l'énergie motrice, la force propulsive, pour former un tout unique et indivisible. Pourtant, à l'origine, Rule of Three devait être une "collection d'histoires courtes". Mais, si cette œuvre s'avère bien une suite de pièces rapportées, aucune histoire ne paraît les sous-tendre, et la danse ne semble exister que du fait de la présence et de la réalité de la musique. Une musique fort prégnante, électrisante, dévorante même, dont l'interprétation relève même de la danse.

A l'origine, nous dit Jan Martens, "une vidéo de NAH que j'ai vue par hasard sur un blog de musique, une très belle vidéo mais dans laquelle le musicien n'apparaît pas. Je ne pouvais donc pas deviner s'il s'agissait d'un groupe ou d'un soliste. Après quelques recherches, j'ai découvert que c'était un one man's band. Il crée des combinaisons entre des compositions antérieures à la batterie et ses live. Je lui ai écrit, je l'ai vu jouer en live, et là, je me suis dit : c'est fantastique, il faut qu'on travaille ensemble"... Petit à petit, tout comme l'oiseau fait son nid, les choses se sont mises en place. A Steven Michel et Julien Josse, les deux compères du chorégraphe que l'on avait l'habitude d'admirer en tant qu'interprètes de ses pièces précédentes, il a adjoint une toute menue mais délicieuse "femme-enfant", Courtney May Robertson, danseuse hors pair, d'une incomparable présence sur scène. Irai-je jusqu'à dire qu'elle y est pour beaucoup dans la réussite du spectacle ?

Une tonitruante explosion de tambours, assortie d'un éclair aveuglant ponctue le début de l'œuvre. Les battements saccadés et rapides des percussions qui lui font suite régissent, de concert - du fait des variations de leur profondeur et de leur puissance sonore - non seulement l'intensité des éclairages mais aussi la gestuelle des trois danseurs qui viennent d'entrer sur scène. D'entrée de jeu, on est conquis par l'harmonieuse symbiose qui s'établit entre la musique et la danse. Les corps deviennent alors des réceptacles de la musique. Une musique syncrétique et variée aussi agréable à écouter que la danse l'est à contempler. Un solo de percussions et de musique électronique live que la danse, complémentaire, illustre, décrit et rend visible, atténue ou renforce, en lui apportant de nouvelles valeurs : du fait de sa répétitivité et de son rythme obsessionnel, elle finit par envoûter et conférer un état de transe qui embarque le spectateur. Une gestuelle abstraite, évidente, d'une grande richesse, saccadée, quasi-mécanisée, de temps à autre sautillée voire stroboscopée, jamais neutre.

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                                    Photo Joeri Thiry                                                                                                                                             Photo Phile Deprez

Pièce rapportée

Soudainement, alors que rien ne le laissait prévoir, le batteur quitte la salle. Changement brutal d'atmosphère. Comme désemparés, les danseurs se déshabillent, tandis que la lumière baisse et que la pénombre s'installe. Ils regagnent alors le centre de la scène qui s'éclaire soudain d'une lumière violente. C'est très lentement, avec calme et volupté qu'ils se rejoignent pour édifier, de leurs corps nus, des sculptures évoquant certaines œuvres de Rodin ou de Camille Claudel en différentes zones du plateau. Le spectateur aurait-il été transféré dans un atelier des beaux-arts ? Des poses plastiques, sensuelles, lascives et très recherchées il est vrai mais qui arrivent là comme des cheveux sur la soupe, on se demande bien pourquoi. Effet mode ? Dommage...

J.M. Gourreau

Rule of Three / Jan Martens, Espace Pierre Cardin, du 9 au 15 novembre 2017, dans le cadre de la 46ème édition du Festival d'automne à Paris.

Andrès Marin / D. Quixote / Plus déjanté tu meurs

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Photo B. Mengelle

Andrès Marin:

Plus déjanté, tu meurs...

 

Si vous vous imaginiez voir un spectacle de flamenco traditionnel, c'est raté... Pourtant, vous ne serez pas déçus : cela fait quelques années déjà qu’Andrès Marín bouscule les us et dérange les habitudes. A l’inverse d’un Israël Galván, plus traditionnel mais aussi plus connu dans notre pays, ce "trublion" sévillan n’a de cesse de faire évoluer son art vers de nouveaux horizons tout en conservant et promulguant son extraordinaire maîtrise du zapateado. Pour l'ouverture de la 3ème biennale d'art flamenco, il nous offre, en création mondiale, une œuvre d'art total on ne peut plus déjantée, mixant avec brio théâtre, musique, danse et chant dans le plus pur style flamenco sur un thème typiquement espagnol : quelle allégorie, plus que celle du mythe de Don Quichotte, immortalisé par le poète et dramaturge Miguel de Cervantes, pouvait en effet lui procurer l’occasion de satisfaire cette envie ? Bien évidemment, ce n'est pas tout à fait le chevalier à la triste figure que l'on va retrouver sur ce plateau, bien qu'il ait gardé toute sa niaiserie et sa gaucherie ; bien évidemment, ce n'est pas au 17ème siècle que Marin va nous embarquer mais au 21ème siècle, comme nous le montre la première image de D. Quixote : celle d'un danseur chevauchant non une rossinante mais un "gyropode-hoverboard", ce skateboard électrique fort à la mode aujourd'hui. Ce danseur nous invite à effectuer un voyage en sa compagnie dans un paysage abracadabrant au sein duquel une rampe de skateboard voisine avec une tente des plus modernes. A l'intérieur de celle-ci, on va découvrir, grâce à une caméra interne qui projette ses images en direct sur un écran extérieur, sa Dulcinée en burka rose, un Sancho Pança, alias Abel Harana, engoncé dans un sac de couchage, lequel tentera à grand-peine de s'en extirper par bonds et reptations alternés... Don Quichotte quant à lui apparaît sous l'apparence d'un escogriffe dégingandé, Andrès Marín lui-même, casque médiéval sur les oreilles et tee-shirt arborant le dossard N° 10, celui de l’attaquant et du meneur de jeu en football... S’il lui arrive aussi de chausser des godasses à crampons dans sa prestation de zapatéado - ce qui, entre nous, n’est sans doute pas sans poser quelque difficulté - on le rencontre l’instant d’après en tenue de boxeur ivre de vengeance en train de se ruer sur son adversaire et… de se faire voler dans les plumes ! C’est également sous forme de dessin animé humoristique en N. & B. qu’on le retrouvera livrant un combat dérisoire à l’issue duquel l’animal savourera son triomphe en jouant de la guitare de ses sabots… Bref, fiction et réalité se côtoient et s'entremêlent, évoquant toute l’impuissance du redresseur de torts dans l’incapacité de rétablir l’ordre des choses.

Cette œuvre d’une très grande originalité, qui met bien évidemment en avant la prodigieuse technique et l’inventivité du chorégraphe-interprète, doit également sa singularité, sa fantaisie et son extravagance au metteur en scène et dramaturge Laurent Berger qui s’est acoquiné pour la circonstance à Andrès Marín. C’est en effet à lui que l’on doit la scénographie, les décors et les canciones dont la pièce est émaillée ainsi que, avec peut-être moins de bonheur, cette avalanche de projections de publicités des années soixante qui interfèrent avec la compréhension de cette création, truffée d’allusions aussi diverses que variées. Soulignons encore l’excellence de la musique originale interprétée par Daniel Súarez aux percussions, Batio Barnabas au violoncelle et au théorbe, Jorge Rubiales à la guitare électrique, sans oublier Rosario La Tremendita dont la beauté, la chaleur et la profondeur de la voix resteront à jamais gravées dans nos mémoires.

J.M. Gourreau

D. Quixote / Andrès Marín,  Théâtre National de Chaillot, du 7 au 10 novembre 2017, dans le cadre de la 3ème biennale d’art flamenco.

Icones du ballet romantique, Marie Taglioni et sa famille / M. et D. Sowell, F. Falcone & P. Veroli / Editions Gremese

 

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Icônes du Ballet Romantique : Marie Taglioni et sa famille,

par M.U. Sowell, D.H. Sowell, F. Falcone & P. Veroli, 248 pages, 158 photos en couleur et 70 en N&B, relié sous jaquette, 17,5 x 25 cm, Gremese éd., Rome, Août 2016, 45 €.

ISBN: 978-2-36677-076-6y

Ce remarquable ouvrage complète les Souvenirs de Marie Taglioni publié par le même éditeur il y a tout juste un an et dont nous avons fait récemment l'analyse dans ces mêmes colonnes. Son grand atout est de rassembler plus de 200 images relatives à l'étoile la plus célèbre du ballet romantique (gravures, lithographies, photographies, peintures, frontispices de livrets et objets d'art ayant trait à Marie Taglioni et sa famille, dont 145 portraits et images de la ballerine). Celles-ci proviennent presque intégralement de la collection privée de deux des auteurs, Debra et Madison Sowell, la première, professeur en Humanities et Histoire du théâtre à l'Université de Southern Virginia (Etats-Unis) et auteure de The Christensen brothers, an american dance epic (Taylor & Francis, 1998), le second, vice-recteur de la même université de Virginia et auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels Il Balletto romantico, tesori della collezione Sowell (l’Epos, Palerme, 2007).

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Ces deux auteurs, ainsi que Francesca Falcone, professeur de théorie de la danse à l’Académie Nationale de Danse de Rome et Patrizia Veroli, présidente de l’Association italienne de recherche sur la danse de Rome ont également rassemblé dans cet ouvrage le fruit de leurs recherches sur la généalogie des Taglioni dont les premiers ancêtres  retrouvés remontent au XVIIIe siècle. Ils en ont revisité l’histoire et retracé la biographie afin de mieux comprendre la personnalité et la notoriété de Marie Taglioni. Cette richesse iconographique qui fait l’objet du 3ème chapitre, L’iconographie de Marie Taglioni, catalogue annoté et illustré, permet d'évoquer le contexte historique et culturel de l’époque, la façon dont les artistes et les spectacles étaient présentés et promus, ainsi que les circuits commerciaux des estampes. L’art et le talent de Marie Taglioni, que l’on a trop tendance à limiter aujourd’hui à la mise en œuvre et la promulgation des pointes, est replacé au sein des autres arts et ce, par rapport aux évènements historiques de son temps. Ainsi les auteurs ont-ils mis en avant non seulement la légèreté vaporeuse légendaire de l’artiste mais aussi ses talents de mime et d’actrice, très appréciés à l’époque, non seulement en France mais aussi dans tout le reste de l’Europe.

Si le 1er et le 6ème chapitre de cet ouvrage sont consacrés à la généalogie des Taglioni, le second aborde les talents et l’œuvre chorégraphique des membres de sa famille, ce qui permet de comprendre et d’apprécier la fulgurante ascension de Marie. Dans le 4ème chapitre, Francesca Falcone part sur les traces d’une Marie Taglioni moins connue que l’interprète de La sylphide, notamment des rôles principaux des ballets de son père, ainsi que d’autres plus tardifs comme La Bayadère, Cendrillon, La fille du Danube ou, encore, Pas de Diane. Le 5ème chapitre quant à lui est consacré aux images de Marie dans la culture visuelle de son époque. Cette magnifique étude se termine sur la reproduction, en annexe, du fac-similé de la Biographie de Melle Taglioni, publiée en français et en russe en 1837.

J.M. G.

 

Mourad Merzouki / Récital Colombie / Tout feu tout flamme

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Récital Colombie / Mourad Merzouki

                                 Photo J.M. Gourreau                                                    Photo J.M. Gourreau                                                     Photo M. Merzouki

Festival Kalypso, 5ème édition :

Tout feu tout flamme

 

C'est sous la houlette de Mourad Merzouki que s'est ouverte avec faste et brio la 5ème édition du festival de danse Kalypso à la Maison des arts de Créteil. Pas moins de 36 compagnies qui se promettent d'investir dans les jours qui viennent 18 lieux d'Ile de France pour quelque 63 représentations... Une "bagatelle" qui ne peut que combler les amateurs  de hip-hop, d'autant que ce festival était jumelé avec son homologue lyonnais Karavel, lui aussi organisé par ce même surhomme-orchestre, chorégraphe, hip-hoppeur, metteur en scène, directeur de compagnie, organisateur de festivals et de manifestations chorégraphiques, pour ne citer que les plus prégnants de ses atouts... Il est partout, débordant d'une énergie communicative, jamais à court de ressources, aplanissant comme d'un coup de baguette magique tous les problèmes qui peuvent surgir sous ses pas. 13 des 36 compagnies qu'il invite ont d'ailleurs investi ou vont investir divers lieux de ces deux régions à la fois : le festival Karavel, qui a débuté le 6 octobre, vient  en effet tout juste de se conclure...

Pour l'inauguration de Kalypso, Mourad Merzouki a décidé de nous faire voyager en Amérique latine, un pays fort attachant de par sa vitalité et sa couleur. Et de nous faire goûter à nouveau son hommage à la Colombie en adaptant Récital, une pièce qu'il avait créée en 1998 et qui a déjà été donnée plus de 400 fois à travers notre vaste monde... Ce morceau d'anthologie qui a marqué l’histoire du hip-hop a été remanié en novembre 2015 pour 12 danseurs colombiens sous le nom de Récital Colombie : cette renaissance a vu le jour à la biennale de danse de Cali. L'œuvre a été redonnée par la suite lors du Festival Danza en la Ciudad de Bogota avant de poursuivre une tournée triomphale dans de nombreuses villes de Colombie. Kalypso et Karavel sont aujourd'hui l’occasion d'accueillir pour la première fois ce magnifique spectacle en France qui révèle que les hip-hoppeurs colombiens n’ont rien à envier aux danseurs européens : ils ont en effet fait preuve d’une grande maîtrise de leur art et ont su exprimer avec tact, abattage et éclat toute la poésie et l’humour contenus dans l’œuvre de Merzouki.

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Uma dancinha pra machucar os Corações / Cie Crütz - Ph. J.M. Gourreau

Autre pièce au programme, un assez long extrait du spectacle Uma dancinha pra machucar os Corações de la compagnie de danse brésilienne Crütz dirigée par Raul Stefano, invitée elle aussi en France pour la première fois. Mise en scène par Lucas Sauer et Ricardo Lima, cette œuvre évoque une longue soirée dans un bar de Rio dans les années 70. Plus théâtrale que chorégraphique mais dans laquelle hip-hop, danse jazz et danse contemporaine trouvent leur place, elle est émaillée d’instants de mélancolie et de profonde solitude: les rencontres vont bon train, les amitiés naissent, perdurent brièvement et se défont au rythme des saouleries et des disputes, voire des bagarres, jusqu’à l’heure de la fermeture, tard dans la nuit.

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Uma dancinha pra machucar os Corações / Cie Crütz - Ph. J.M. Gourreau

Le prochain spectacle, le 14 novembre, à nouveau à la MAC de Créteil, sera l'occasion d'admirer deux petits bijoux chorégraphiques. Le premier, Dis, à quoi tu penses, de Séverine Bidaud, est un voyage fantastique dans les contes de notre enfance: La petite fille aux allumettes, Le petit chaperon rouge, et Le vilain petit canard, tous trois revisités et transposés dans notre monde d'aujourd'hui, lesquels posent la délicate question du passage de l'enfance au monde adulte. Le second, Cabine d'essayage, de Jessica Noita, est une exploration psychologique de notre subconscient au sein duquel "les pensées s'habillent et se déshabillent à la vitesse d'un défilé". Tout un programme !

J.M. Gourreau

Récital Colombie / Mourad Merzouki & Uma dancinha pra machucar os Corações / Cie Crütz, Créteil, Maison des arts, 3 novembre 2017, dans le cadre du festival Kalypso.

 

Gilles Coullet / Wakan, la terre dévorée / Un ardent défenseur de la nature

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Gilles Coullet :

 

Un ardent défenseur de la nature

 

Son spectacle ne relève, à proprement parler, ni de la danse ni du théâtre, ni du mime. Pas davantage du butô d'ailleurs. Mais de tout à la fois. Pour Gilles Coullet en effet, tous les langages, tous les moyens d'expression sont dignes d'intérêt, et il les utilise tous à bon escient. Sa pièce la plus récente, Wakan la terre dévorée, est un one man show fascinant dans lequel il ne s'exprime jamais pour ne rien dire. Et ce qu'il a à dire, il le dit avec force et conviction, par le geste et l'expression corporelle mais aussi, quand il le faut, par la parole, laquelle appuie le mouvement, le renforce. Son discours, grave et profond, est d'une rare éloquence. Et d'une portée autant philosophique que sociale. Le spectacle qu'il propose s'inspire d'une requête de 1854 que le chef amérindien Seattle de la tribu des Duwamish adressa au gouverneur de l'état de Washington, Isaac Stevens. Les propos d'un sage, lourds de sens, que les aménageurs ou les destructeurs de terres et de forêts vierges devraient méditer profondément. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer  quelques extraits : "Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ? Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte sont sacrés dans le souvenir et l’expérience de mon peuple. (...) Aussi, lorsque le Grand Chef à Washington envoie dire qu’il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand chef envoie dire qu’il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. Il sera notre père et nous serons ses enfants. Nous prenons donc en considération votre offre d’acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée. Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres. (...) Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l’enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère. Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère mais son ennemi et, lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants, et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert. Il n’y a aucun endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre, si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang, la nuit "?

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Photos J.M. Gourreau

Dans la tradition des Sioux, Wakan est un terme qui désigne ce qui a un caractère sacré ou divin. D'où le titre de l'œuvre. Imprégné de ce texte, Gilles Coullet s'est lancé dans un hymne à la vie et au respect de tous les êtres qui la composent. Une promenade initiatique et poétique très imagée dans laquelle s'immiscent, avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, les animaux et les arbres, l'homme d'hier et d'aujourd'hui, l'eau, la terre, l'air et le feu. Un voyage certes moralisateur mais non violent, enrichi du langage des signes et de mythes amérindiens et dans lequel le mime prend une part prépondérante.

Curieux cheminement que celui de cet homme auquel ses parents ont communiqué leur amour pour la nature sauvage dès l'âge de 3 mois. Son enfance est marquée par la découverte précoce et intime de la nature, de la forêt, de leurs forces et de leurs mystères. Il part fêter ses 20 ans à San Francisco à la fin des années 68 et y vit dans une communauté hippie... A son retour en France, il s'inscrit aux cours du soir de la Faculté de Vincennes qui venait juste de s'ouvrir pour y étudier la philo, dicipline qu'il abandonne après avoir obtenu sa licence. En même temps, il se passionne pour le théâtre et la danse. C'est à Vincennes qu'il découvre le cheminement du maître haïtien Herns Duplan, fondateur de la démarche "Expression primitive" du corps, et ses propos anthropologiques qui conduisent l'individu à une rencontre du corps avec ses sources. Après avoir quitté l'université, Gilles Coullet continue à travailler avec ce maître pour finir par devenir son assistant. L’approche de Duplan avec les enfants était très créative et lui a beaucoup apporté, entre autres son travail d'aujourd'hui autour de l'animal.  Il s'est également physiquement nourri au théâtre corporel d'Yves Lebreton qui s’est consacré à la création d'un mode d'expression centré sur la présence physique de l'acteur. Cet artiste poyvalent complète enfin sa formation en approfondissant la relation corps-voix avec le Roy Hart Theâtre.

Pour réaliser ce projet qu'il cogite maintenant depuis deux à trois ans, il a collecté des milliers de photos, de disques, de livres, de séquences vidéo sur les Amérindiens et, surtout, ce texte dont il déclame en partie les temps forts dans le spectacle. Son idée était non de travailler sur les Amérindiens d'aujourd'hui mais sur ceux d'il y a plusieurs siècles, avant que Christophe Colomb ne débarque en Amérique, ainsi que sur tous ces peuples qui vivent encore en relation étroite avec la nature, en harmonie totale avec ses éléments.

J.M. Gourreau

Wakan, la terre dévorée / Gilles Coullet, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 30 & 31 octobre 2017.

En chair et en son # 3 / Festival de butô d'Issy-les-Moulineaux / Un festival qui gagne ses lettres de noblesse

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The colour / Sierra Kinsora

               Ph. J.M. Gourreau                                                                    Ph. F. Pairault                                                                      Ph. J.M. Gourreau

En chair et en son # 3:

Un festival qui gagne ses lettres de noblesse

 

Trente six danseurs et musiciens de onze pays réunis pendant trois jours dans un festival alliant butô et musique acousmatique, voilà une gageure, un défi pour le moins original. C'est en effet en ce mois d'octobre que le festival international En chair et en son fête sa troisième année d'existence, à Issy-les-Moulineaux, sous la houlette du compositeur électro-acousticien Michel Titin-Schnaider. "Les plus belles histoires ont souvent pour origine un rêve", nous dit Elizabeth Damour, psychothérapeute par l'art et la danse, elle-même danseuse de butô. "Tout est parti il y a trois ans de la rencontre entre ce musicien, créateur en 2007 des Aventures électro-acoustiques (association dont le but est de promouvoir la musique électro-acoustique, encore connue sous le vocable de musique "concrète", ou "acousmatique") et de Veronica Navia, sa compagne, tous deux fervents passionnés de danse butô et de musique concrète. "Et si l'on créait un festival où la chair du danseur butô sublimerait le son de la musique acousmatique" suggérèrent-ils à Vincent Laubeuf, directeur de la compagnie musicale Motus et du Festival Futura. L'idée devait prendre corps quelque temps plus tard grâce au soutien de Carine Le Malet, responsable de la programmation au Cube, centre de création numérique géré et animé par l'association ART3000. Celle-ci releva le défi et mit à la disposition des artistes "cette forêt habitée de haut-parleurs qui constitue l'acousmonium", « orchestre » d'enceintes de référence, lesquelles mettent en avant la spatialisation du son.

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Viviane / Masaki Iwana

                    Ph. F. Pairault                                                                    Ph. J.M. Gourreau                                                                      Ph. J.M. Gourreau

Temps forts du festival

Difficile en quelques lignes d'évoquer les 18 prestations des artistes réunis pour la circonstance, certaines d'entre elles étant malheureusement peu ou prou éloignées du butô. Cet art étant par essence d'obédience japonaise, il était à prévoir que les prestations les plus poignantes seraient nippones, ce qui fut bien évidemment le cas. Toutefois, contrairement à ce que l'on aurait pu penser, certaines performances d'artistes occidentaux, telle celle de Sierra Kinsora, The colour, m'a évoqué, par sa douceur, son intériorité et son extrême expressivité, le souvenir de Kazuo Ohno dans La Argentina. Un intense moment de poésie dramatique qu'elle parvint à sublimer avec beaucoup de naturel. Sa tranquille assurance, son  fatalisme et l'émotion qu'elle éprouvait à l'écoute de la partition du musicien-vidéaste allemand Ʌrtvr sourdait par tous les pores de sa peau, parvenant à faire ressentir - voire même vivre - la profondeur de cette musique inspirée par l'œuvre de H.P. Lovecraft : celle-ci, intitulée The colour out of space (La couleur du ciel), évoquait en effet les désastres engendrés par la chute, en 1880, d'une météorite sur la ferme de Nahum Gardner, détruisant toute forme de vie, semant la désolation, la démence et la mort sur son passage. Son interprète s'était dématérialisée pour gagner cette lande maudite et errer dans ce bien triste univers. Pas étonnant lorsque l'on saura que cette danseuse d'origine américaine, après avoir étudié la danse classique pendant 13 ans, s'est tournée vers le butô avec pour maîtres Masaki Iwana et sa compagne, Moneo Wakamatsu... Ces deux derniers artistes se sont d'ailleurs aussi produits au cours de ce 3ème festival, le premier dans un poignant solo, Viviane, sur une musique de Sandrine Robelin, la seconde dans une splendide Allégorie japonaise, sur la partition fort évocatrice de Michel Titin-Schnaider. Si l'on connait assez bien la puissance de l'art de Masaki Iwana, on appréhende moins celle de son épouse qui a conçu pour cette manifestation un petit bijou de délicatesse et de poésie chargé d'une très grande émotion, invitant son public à parcourir et visiter différentes époques ou états du Japon, Nature, Tradition, Modernité, Américanisation et Fukushima. Il fallait en outre noter la parfaite adéquation entre la musique et la danse, ce qui n'a malheureusement pas toujours été le cas au cours de ce festival.

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Allégorie Japonaise / Moeno Wakamatsu - Ph. J.M. Gourreau

Autre chorégraphe et danseur dont la prestation fût remarquable et remarquée, La forêt du crépuscule de Dominique Starck, lui aussi en osmose parfaite avec la musique de Blas Payri. Cet artiste alsacien a conçu une pièce aussi onirique que poétique, profonde et ténébreuse, que n'aurait pas reniée un Heinrich Heine, se métamorphosant en arbre torturé par les rafales de vent et de pluie sous l'orage crépusculaire. Dominique Starck possède d’ailleurs plusieurs cordes à son arc : formé entre autres au butô par Carlotta Ikeda, Yoshito Ohno (le fils de Kazuo), Katsura Kan et Masaki Iwana, c'est aussi un peintre diplômé de l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg qui organise chaque année une manifestation culturelle alliant arts visuels, musiques et danses contemporaines (entre autres des festivals de danse butô), tant à Strasbourg qu’en milieu rural avec le soutien de cette Ville, du Conseil Régional d’Alsace et du Conseil Général du Bas-Rhin. Les derniers en date : Silent wisdom arts visuels, danse butô et spiritualité et Butoh off à Strasbourg. Enfin, bien que légèrement en marge du butô traditionnel mais non de son esprit, j’aurais également à cœur de mentionner la prestation sombre et ténébreuse d'Anna Ventura Natsuki dans Here lies one whose name was writ in water, laquelle avec ses corbeaux empaillés mais plus vrais que nature, m’évoquait le thriller d'Hitchcock, Les oiseaux, narrant les attaques inexpliquées de volatiles de toutes espèces sur les habitants de la petite ville de Bodega Bay en Californie, dans un climat d’intense terreur.

Voilà donc une manifestation particulièrement originale de par l’osmose impérieuse, incontournable et singulière entre musiciens et danseurs, laquelle tient parfaitement sa place dans le paysage chorégraphique actuel, occupant en outre un créneau resté jusque là vacant.

J.M. Gourreau

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         Here lies one whoses name was writ in water /                           

  Les pensées de Jeanne / S. Grandjean                                Anna Ventura Natsuki                            Dans le silence, on ne sait pas / Marlène Jöbstl

                   Ph. J.M. Gourreau                                                      Ph. J.M. Gourreau                                                         Ph. F. Pairault

Programme du festival :

26.10.17 : ● Souffle / Yves Comeliau, musique CandleSangue 

                 ● Dance / Marek Jason Isleib, musique Alexandre Bellenger ;

                 ● The colour / Sierra Kinsora, musique Ʌrtvr ;

                 ● In the shadow of times / Juju Alishina, musique Alexandre del Torchio.

27.10.17 : ● Stonewashed / Maxime Pierre, musique Christophe Lambert ;

                 ● Anthropocène / Alyona Ageeva, musique Céline Perier ;

                 ● Viviane / Masaki Iwana, musique Cendrine Robelin ;

                 ● Expressivitesse /Tamara Pitzer, musique David Fenech ;

                 ● Here lies one whose name was writ in water / Anna Ventura Natsuki, musique Giosuè Grassia ;

                 ● Eviction / Ephia Gburek, musique Céline Pierre ;

                 ● Allégorie japonaise / Moeno Wakamatsu, musique Michel Titin-Schnaider.

28.10.17 : ● (dé)placements / Elizabeth Damour, musique Yves Zysman ;

                 ● Les pensées de Jeanne / Sarah Grandjean, musique Iris Lancery & Bruno Capelle ;

                 ● La forêt du crépuscule /  Dominique Starck, musique Blas Payri ;

                 ● Marguerite au cachot / Brigitta Horváth, musique Edgar Nicouleau ;

                 ● Le silence de la montagne / Maité Soler, musique Nicolas Marty ;

                 ● Le crépuscule des cités abandonnées / Sylvia Hanff, musique Pierre Boeswillwald ;

                 ● Dans le silence on ne sait pas / Marlène Jöbstl, musique Vincent Laubeuf.

    Le Cube, Issy-les-Moulineaux, du 26 au 28 octobre 2017, dans le cadre du festival En chair et en son # 3.  

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      Photos F. Pairault

    La forêt du crépuscule / D. Starck                                              Souffle / Yves Comeliau                                 Dé-placement(s) / Elizabeth Damour

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Dance / Marek Jason Isleib - Ph. F. Pairault

Souvenirs / Marie Taglioni / Gremese

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de et par Marie Taglioni, Le manuscrit inédit de la grande danseuse romantique 

Edition établie, présentée et annotée par Bruno Ligore, préface de Flavia Pappacena, avec un essai d’Audrey Gay-Mazuel, conservatrice du patrimoine au musée des arts décoratifs de Paris, 192 pages, 28 illustrations en couleur et 3 en N. & B. en un cahier central, relié sous jaquette, 18 x 25 cm, éd. Gremese, Rome, diffusion en France Eyrolles, Juin 2017, 35 €.

ISBN : 978-2-36677-116-9.

Symbole du Ballet romantique par excellence, Marie Taglioni est sans doute la ballerine la plus célèbre de son époque. Née en avril 1804 dans une famille de danseurs, elle doit sa renommée au ballet pré-romantique La Sylphide : ce chef d'œuvre sur la musique de Jean-Madeleine Schneitzhoeffer fut en effet créé pour elle en 1832 par son père, Filippo Taglioni, au cours de son mandat à l’Opéra de Paris. Ce que l'on sait moins en revanche, c'est que Marie écrivait aussi d'une manière remarquable et qu'elle nous a laissé, au travers de 7 petits carnets, ses "Souvenirs", un document exceptionnel non seulement sur son art et son talent (c'est elle qui a valorisé les "pointes") mais aussi sur la vie artistique, sociale et politique de son temps(1). Les éditions Gremese ont d'ailleurs publié l’année dernière, sous la plume de F. Falcone et P. Veroli, un très bel ouvrage sur cette artiste et sa famille(2) rassemblant quelque 200 images, peintures, gravures, lithographies, photographies et objets d'art, réunis pour la plupart par deux collectionneurs italiens, Debra et Madison Sowell.

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Marie Taglioni, par Harry Scheffer, Vers 1829                      Marie Taglioni, âgée Anonyme, Vers 1870-1880                                Marie Taglioni, Anonyme, Vers 1830-1840   

                                                                                           Illustrations provenant du cahier central de l'ouvrage

Achevés en 1883, un an avant la mort de leur auteur, ces carnets, avaient fait l’objet entre autres d’une étude par Léandre Vaillat, écrivain et critique de danse, travail qui fut publié aux éditions Albin Michel en 1942 sous le titre La Taglioni ou la vie d’une danseuse, avec la collaboration de Serge Lifar d’ailleurs. Disparus à la fin de la seconde guerre mondiale, les manuscrits originaux ont été redécouverts par Bruno Ligore, doctorant en danse à l’université Côte d'Azur, alors qu'il faisait des recherches sur cette artiste à la demande des auteurs de l'ouvrage précité, Marie Taglioni et sa famille, à la bibliothèque de l'Opéra de Paris. Ce n'est en fait pas dans les archives de cette bibliothèque qu'il retrouva ces documents mais aux archives du Musée des arts décoratifs, lesquels y avaient été légués par Auguste Gilbert de Voisins, le petit fils de Marie Taglioni. Le cheminement effectué par Bruno Ligore pour retrouver ces cahiers, retracé dans les premières pages de cet ouvrage, est d’ailleurs véritablement digne des meilleures intrigues policières…

La seconde partie de ce livre est consacrée aux 7 cahiers du manuscrit de Marie Taglioni, retranscrits in extenso par Bruno Ligoré,  jusqu'à leur orthographe. Si on les compare aux textes publiés par Léandre Vaillat en 1942, on s'aperçoit que ce dernier a pris quelque liberté avec les textes originaux en les coupant et en les réorganisant, tout en leur adjoignant divers commentaires, adaptations pas toujours très heureuses d'ailleurs. Ces écrits s'avèrent cependant d'un grand intérêt car, outre la vision que la Taglioni pouvait avoir d'elle-même et de sa famille, ils nous donnent un aperçu original de la vie à cette époque et ce, sous la plume d'une femme de la haute société, ce qui était loin d'être fréquent... En outre, ces textes, pleins de verve et d'allant, fourmillent d'anecdotes truculentes plus cocasses les unes que les autres, ce qui rend leur lecture un véritable régal. On y croise au fil des pages toutes sortes de personnages, du monde de la danse bien sûr comme Fanny et Thérèse Elssler, Tamara Karsavina, Sophie Hedwige Karsten, Serge Lifar, Emma Livry, Lola Montez, Paul, Philippe et Salvatore Taglioni, mais aussi des personnalités de l'époque, tels Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, Caroline de Bade, reine de Bavière, la comtesse et le comte Gilbert de Voisins, Gustave III, roi de Suède, la princesse et le prince Hoehnlohe-Öhringen, Louis XVI, Maximilien 1er, roi de Bavière, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, Pierre Louys, Napoléon 1er ainsi que Napoléon II, Duc de Reichstadt, et bien d'autres encore... Voilà donc un ouvrage captivant que les ballétomanes, spécialement les fans de  l'époque romantique, auront à cœur de déguster à petites doses, ce d'autant qu'il est agrémenté de documents iconographiques encore inédits...

J.M.G.

(1) "Ils renferment de piquantes révélations sur la haute société de Berlin, de Vienne, de Paris vers 1840, et de très curieux détails sur l’ancienne cour de Belgique au temps du sage roi Léopold, si justement nommé le Nestor des souverains. Le monde artistique de l’époque y est aussi l’objet d’appréciations originales et l’on y voit défiler presque tous les sujets de l’Opéra de Paris, de 1835 à 1860" (in Le Petit Marseillais du 24 mai 1884).

(2)Marie Taglioni et sa famille, Icônes du Ballet romantique, par M.U. Sowell, D.H. Sowell, F. Falcone & P. Veroli, Gremese ed., août 2016.

Boris Charmatz / 10 000 gestes / Patchwork

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Photos Tristram Kenton

 

Boris Charmatz :

Patchwork

 

Ils sont 24 sur scène. Chacun dans son monde. Symboles de l'humanité toute entière. Et ils vont devoir effectuer, en une heure de temps, 10 000 gestes non répétés, donc visibles une seule et unique fois. Pas un de moins, pas un de plus. Inutile de dire que les spectateurs ne s'amusent pas à les compter ! Mais les interprètes, eux, les comptent... C'était LA gageure. Pratiquement la seule. 10 000 gestes tirés de leur imagination, à l'exception toutefois de 400 disséminés tout au long du spectacle, dévolus au chorégraphe. Outre la conception de l'œuvre et l'harmonisation du jeu de ses administrés, il fallait bien qu'il intervienne un tantinet quelque part, au risque de voir sa réputation du moins usurpée sinon ternie. Cela veut-il dire que les 9600 autres gestes restaient dévolus aux danseurs ? Bien évidemment ! Vous allez aussitôt imaginer un beau foutoir... Eh bien non ! ou, plutôt, si... Mais organisé ! Ces mouvements, ils les inventent à leur guise, c'est vrai, en suivant leur inspiration du moment. Mais en jetant aussi de temps à autre un coup d'œil sur les voisins. Et en saisissant de ce même coup d'œil ce qu'ils réalisent d'intéressant, quitte à s'en inspirer l'instant d'après pour le reprendre sous une autre forme. Résultat: si d'aucuns cherchent quelque temps leur voie, d'autres la trouvent assez rapidement, quittes à marcher sur les traces de l'autre, des autres. Et, ma foi, le spectateur ne s'ennuie pas une seconde. Il y a toujours quelque part quelque chose qui l'interpelle. Il en est même parfois envoûté. N'est-ce pas ainsi le reflet de notre société ? On retrouve par le biais de ces danseurs, de leurs attitudes et de leur gestuelle nos souhaits et nos désirs mais aussi nos travers, nos sautes d'humeur, notre ire, nos rancœurs. Et notre bestialité. Ce n'est pas toujours beau à voir mais c'est foutrement bien concocté. Et bien réalisé. Car le chorégraphe leur a laissé toute liberté pour s'exprimer. Et ils en ont bien sûr tiré le meilleur profit. Petit à petit, on se laisse prendre au jeu. On voyage en Absurdie, dans un monde parallèle à celui de Bosch. Le tout sur le Requiem en ré mineur de Mozart. Encore un univers diamétralement opposé. Contraste à nouveau volontaire.

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C'est par un splendide solo que débute l'œuvre. Celui d'une fort belle jeune fille qui semble vivre dans un monde à 100 à l'heure. Sauts, chutes, glissades, relevés ponctués de cris et d'onomatopées, avant de se voir chassée par une horde déferlante d'individus venus d'on ne sait où, laquelle ne s'arrête qu'en front de scène. Il y a de tout dans cet univers, des grands et des petits, des gros et des maigres, des noirs, des blancs, certains vêtus de rutilants costumes et d'autres quasiment nus... Et l'on peut même entrevoir trois personnages en simili-burka noire, ne laissant transparaître de leur anatomie que leurs yeux et leur nez... Si d'aucuns cherchent à élaborer des mouvements ultrasophistiqués, d'autres terminent leurs variations par des figures artistiques d'une indéniable élégance. Mais rien ne semble réellement structuré, se trouvant même en dysharmonie complète avec le chef-d'œuvre mozartien dont les premières mesures sont égrenées au beau milieu du brouhaha d'une foule hystérique... Désordre indescriptible, crises de delirium tremens, scènes communicatives de profond désespoir... Bientôt les impétrants vont bien évidemment quitter le plateau pour envahir les gradins, se faufilant parmi les spectateurs mais sautant aussi par dessus eux (en en embarquant certains au passage) pour partager leur liesse... Fort heureusement, ces scènes très théâtrales de bordel organisé vont alterner avec des moments de calme - arrêts sur image - bénéfiques pour tout le monde, spectateurs compris. Mais tout finira par repartir de plus belle l'instant d'après, comme si une nouvelle vie renaissait de ses cendres, mieux réglée, solidarisée et plus structurée cette fois. Comme si l'Homme avait fini par acquérir l'âge de raison, ce qui, tout compte fait, s'avère totalement utopique...

J.M. Gourreau

10 000 gestes / Boris Charmatz, Théâtre National de la danse Chaillot, du 19 au 21 octobre 2017.

Dwight Rhoden / The Great Gatsby / Dans la plus pure tradition de la comédie musicale

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Dwight Rhoden et Complexions Contemporary Ballet :

Dans la plus pure tradition de la comédie musicale

 

Adapté pour le ballet par le chorégraphe et metteur en scène Dwight Rhoden, The Great Gatsby, troisième roman du célèbre écrivain américain Francis Scott Fitzgerald (1896-1940), est avant tout un chef d’œuvre de la littérature américaine du début du 20ème siècle.  Pourtant, sa première publication en 1925 aux États-Unis ne rencontra qu’un succès mitigé. Cet ouvrage fut traduit en français dès 1926 sous le titre de Gatsby le Magnifique mais il ne connut guère plus de retentissement. L'histoire se déroule à New-York dans les années 1920. Elle est souvent décrite comme le reflet des années folles dans la littérature américaine. Le roman, une intrigue d’amour fatale, ne trouvera cependant audience, tant outre Atlantique qu’en Europe, qu'autour des années 50, soit 10 ans après la mort de son auteur. Aujourd’hui, ce travail est devenu un best-seller couramment étudié dans les lycées et les universités du monde entier. Rien qu’en France, il n’en a pas moins été traduit à huit reprises entre 1925 et 2013… Il a également fait l’objet de cinq adaptations cinématographiques, la première en 1926 par Herbert Brenon avec Warner Baxter dans le rôle de Gatsby, et la dernière en 2013 par Baz Luhrmann, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle titre. C'est sans doute grâce à cet acteur que le roman a acquis ses dernières lettres de noblesse. Le héros de l'œuvre fait aussi l’objet de citations dans une dizaine d’ouvrages d’auteurs célèbres, tels Haruki Murakami, John Irving, John Ross, John Green ou Ernest Hemingway, pour ne citer que les plus connus.  Il est également le sujet d’un ballet éponyme créé à Leeds en 2013 par David Nixon, directeur du Northern Ballet australien, sur une musique de Sir Richard Rodney Bennett.

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C’est cette pièce d’anthologie qui a séduit le chorégraphe américain Dwight Rhoden, très célèbre dans son pays mais encore peu connu en France, bien qu’il y soit déjà venu à deux reprises, au festival de danse d’Ile de France à Paris et à la Maison de la Danse de Lyon en 1999, dans le cadre de la 6ème biennale internationale de danse. Dwight Rhoden a été l’un des danseurs principaux des Ballets Jazz de Montréal et de l’Alvin Ailey American Dance Theater avant de fonder, en 1994 avec le légendaire Desmond Richardson, le "Complexions Contemporary Ballet" pour lequel il a créé plus de 80 œuvres…

Le sujet du ballet Great Gatsby, réalisation ukrainienne, lui a été suggéré par le producteur russe Alexandr Polevie qui cherchait à mettre en vedette le danseur Denis Matvienko, soliste au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg depuis 2013, en outre régulièrement invité au Théâtre Bolchoï de Moscou depuis 2005, à la Scala de Milan depuis 2007 et à l'Opéra de Paris depuis 2007... Bien que ce ballet mis en musique par le compositeur russe Konstantin Meladze se rapproche en fait davantage de la comédie musicale que du ballet classique - tout en faisant appel à la danse jazz, à la danse contemporaine, au ballet de caractère et au cirque - il s'avère en fait un véritable écrin pour ce prestigieux danseur qui, bien que féru de classicisme (chorégraphiquement parlant), a su parfaitement s'adapter, à l’image d’un Baryshnikov, à tous les styles qui lui ont été proposés. Il faut dire que, sur ce plan, les spectateurs ont véritablement été comblés, les autres solistes n'étant pas en reste. A ce titre d'ailleurs, il faut noter la perfection des ensembles, apanage des plus grandes compagnies. La troupe est en effet composée de prestigieux artistes de toutes disciplines et de tous horizons, et chacun d'eux s'est révélé parfait dans son rôle, malgré l'exigüité de la scène qui ne leur permettait pas de donner toute la mesure de leur talent. La chorégraphie quant à elle témoigne de la grande maestria de son auteur : inventive, nerveuse, riche et variée, malgré quelques répétitions. Toutefois, si les difficultés techniques dont elle était truffée avaient le mérite de mettre en valeur l'excellence et la prodigieuse maîtrise des interprètes, cela se faisait parfois au détriment de leur expressivité... The Great Gatsby s'avère malgré tout un spectacle d'un grand intérêt, malheureusement pas tout à fait prêt lors de la Première, le public n'ayant pu bénéficier de toutes les informations nécessaires, en particulier du nom et des renseignements relatifs aux interprètes, le programme n'ayant pu être livré à temps...

J.M. Gourreau

The Great Gatsby / Dwight Rhoden et le "Complexions Contemporary Ballet", Théâtre des Folies Bergère, Paris, du 16 au 18 octobre 2017.