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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Christos Papadopoulos / Ion & Evedon / Mouvement perpétuel

 

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Christos Papadopoulos :

Mouvement perpétuel

 

C papadopoulosN’avez vous jamais été fasciné, voire, hypnotisé par les images de certains reportages télévisés qui présentent le ballet qu’exécutent ces myriades de poissons lorsqu’ils se déplacent en bancs plus ou moins serrés aux fins fonds des océans ? Ou par ces vols aussi gracieux que sophistiqués d’étourneaux qui sillonnent le ciel à la tombée de la nuit avant de s’abattre sur les arbres qui leur servent de dortoir ? Par ailleurs, ne vous êtes vous jamais surpris à rêver devant les arabesques sculptées par les algues d’un aquarium sous l’effet des bulles d’oxygène qui assurent leur survie ? Tous ces mouvements, tant végétaux qu’animaux, sont tout à fait comparables aux évolutions concoctées par le chorégraphe grec Christos Papadopoulos pour ses danseurs, au point de se demander si cet amoureux de la nature ne s’est pas inspiré de leur comportement lorsqu’il à conçu la chorégraphie minimaliste de Ion, sur la partition musicale aussi lancinante que répétitive de son compatriote Coti K.

Si l’on se laisse littéralement envoûter par la grâce de ces mouvements de masse composés de lents va-et-vient d’une étonnante fluidité, ce comportement d’agrégation résulte entre autres chez les poissons de la nécessité d’une protection vis-à-vis de leurs prédateurs, les individus se trouvant au centre du banc se trouvant mis à couvert par ceux qui les entourent. Face à l'attaque d'un prédateur en effet, la plupart des espèces grégaires adoptent la même stratégie comportementale, à savoir le resserrement de leur banc qui prend alors l'aspect d'une « boule », enserrant les individus les plus faibles au centre. Mais cette dynamique est aussi et surtout le fruit d’actions individuelles issues de chaque animal, celui-ci agissant uniquement à partir de la perception locale qu’il a de son milieu. Comme ont pu le montrer les scientifiques en observant et filmant des bancs de poissons, chaque individu maintient sa position non seulement par des moyens visuels mais également à partir des sensations qu’il perçoit par l’intermédiaire de sa ligne latérale, un organe sensible aux changements transitoires du déplacement de l’eau sur son corps. En fait, ce comportement individuel d'évitement, d'alignement et d'attraction résulte de la présence de trois zones entourant l’animal : La première, externe, est dénommée zone de répulsion : lorsqu’un congénère y pénètre, son occupant s’en éloigne en changeant de direction. La seconde, dite zone d’alignement, tire son nom du fait que l’individu s’aligne avec la direction moyenne suivie par tous les poissons qui se trouvent dans la zone. Dans la troisième, dénommée zone d’attraction, l’individu se place en effet dans une position mitoyenne par rapport à celle des poissons qui se trouvent dans la zone. C’est bien évidemment la première de ces "règles" comportementales qui s’avère la plus importante car c’est elle qui permet d’éviter les collisions entre les individus d’un tel groupe.

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Photos E. Giounanli & P. Skafidas

Or, si j’évoque ces comportements, c’est que je les ai retrouvés intégralement dans Ion, pièce qui les transpose de l’animal à l’Homme. Une œuvre minimaliste envoûtante, formée par la répétition à peine perceptible de torsades, de balancements, de déhanchements de rotations du buste, de glissements quasi-invisibles de pieds sur le sol. Puis les bras épousent le rythme avec l’intensité musicale. Un mouvement perpétuel s’installe. Les danseurs ne sont que 10 mais ils semblent par moments se démultiplier au cours de l’exécution de l’œuvre. D’aucuns se détachent du groupe qui se déforme, s’étale, se divise, se rompt, se recompose insensiblement à l’instant suivant. La gestuelle est serpentiforme, très coulée, lénifiante, hypnotisante, un peu à l’image des arbres qui ploient et déploient leur ramure sous les assauts du vent. Une sensation de calme et de paix semble envahir le spectateur qui plonge dans un état léthargique pour ne se réveiller qu’à la fin de l’œuvre. Fascinant.

La seconde pièce présentée par Christos Papadopoulos, Elvedon, est un peu plus ancienne, de la même veine que Ion mais qui, cette fois, tire son inspiration d’un roman de Virginia Woolf, Les Vagues, titre qui laisse d’ailleurs supposer un va-et-vient de glissades répétitives coulées, leitmotiv symbolisant le temps qui passe. Le roman relate en fait la vie de six amis, depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse, lesquels effectuent un va-et-vient rythmé et lancinant, là encore sur une partition musicale signée Coti K, ce, à l’image du ressac de vagues déferlant sur une plage.  Une œuvre elle aussi d’une précision remarquable parfaitement synchronisée.

J.M. Gourreau

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Ion & Evedon / Christos Papadopoulos, Théâtre des Abbesses, du 19 au 24 février 2020.

 

Compagnie Interface / Vive la vie / La force de la persuasion

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Compagnie interface :

La force de la persuasion

 

La danse étincelle parfois là où l’on ne l’attend pas, tout particulièrement dans le dernier spectacle, Vive la vie, pluridisciplinaire de la compagnie suisse "Interface"(1). Il s’agit du quatrième volet de la pentalogie intitulée Les âges de la vie, présenté en alternance jusqu’au 29 avril 2020 au théâtre de la Gaîté Montparnasse à Paris. Un tel titre cependant aurait pu nous mettre la puce à l’oreille, mais il était difficile d’imaginer que cette représentation doive essentiellement son succès à l’art lyrique et à la danse. Un spectacle haut en couleurs, évoquant l’évolution progressive des modes d’existence depuis le début du siècle passé jusqu’à nos jours. Certes, la fée électricité a révolutionné la vie dans les campagnes, de même que l’eau courante, par le truchement des barrages. Et ce, dans tous les pays du monde. Certes, ces révolutions ont facilité la vie mais elles ont aussi progressivement distendu, voire dissocié les liens entre les familles, éloigné les parents de leurs enfants. Le progrès a, certes, des bons côtés mais aussi, malheureusement souvent, un impact négatif sur une foultitude d’autres choses, liées à la vie dans la nature et avec elle, entre autres. Le message est clair et net. Sans ambigüité aucune. Ces artistes savent le faire passer non seulement par le texte - lequel d’ailleurs ne tient que peu de place dans l’œuvre - mais aussi par la musique et la voix, la danse et les arts du cirque. Et bougrement bien d’ailleurs, je me dois de le souligner !

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                     Photos Christophe Lautrec

L’histoire nous embarque au tournant des XIXème et XXème siècles, aux fins fonds d’une vallée reculée des Alpes, suisse peut-être. Des paysans en costume d’antan, lesquels évoluent au fil du temps, vaquent à leurs occupations quotidiennes avec naturel et gaieté. Ils semblent en parfaite harmonie avec la nature. Mais ne voilà t’il pas que leur calme et leur tranquillité sont bouleversés par l’intrusion, dans leur havre de paix, de la mécanisation de l’agriculture et par la mise en œuvre inéluctable sur leurs terres de chantiers dévastateurs, de construction de barrages ? Et, finalement, pourquoi ne profiteraient-ils pas, eux aussi, de cette technologie en marche et ne joueraient-ils pas ce jeu qui, comme on le verra, les conduira à la séparation de leur famille et à son malheur ?

Voilà un sujet fort bien mise en scène, avec des moyens relativement réduits. On pourrait croire que tous les interprètes sont soudés comme les membres d’une seule et même famille, en tous cas parfaitement convaincus de leurs propos. Deux d’entre eux cependant se détachent du lot, Géraldine Lonfat(2) et Florence Dalayrac. La première est la chorégraphe et l’une des interprètes de la compagnie, composée de sept artistes, danseuses bien sûr mais aussi chanteuses de chœur, voire, pour Joseph Viatte, un tantinet magicien. La seconde est une artiste lyrique à la voix d’une pureté et d’un timbre étonnants. La chorégraphie de Géraldine Lonfat, qui a également participé à la mise en scène aux côtés d’André Pignat, est forte, empreinte d’une très belle énergie, parfois acrobatique, en tous cas superbement interprétée. Peut-être relève t’elle davantage de la danse de caractère et de la danse folklorique que de la danse contemporaine. Quoique…

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Ce qui émerge également du lot, c’est la partition d’André Pignat(3), superbement magnifiée par la voix de Florence Dalayrac, mezzo-soprano lyrique d’une très grande sensibilité, laquelle s’est emparée à merveille de cette partition sans texte signifiant ni langage réel, jouant sur les onomatopées, la rendant de ce fait universelle. La musique d‘André Pignat et de Johanna Rittiner, en grande partie lyrique, est, elle aussi, parfaitement adaptée au propos, aussi bien champêtre, mélancolique qu’électrisante quand il le faut. Voilà donc un spectacle inclassable, touchant et engagé, qui interpelle une fois encore, sur un certain aspect négatif de l’évolution générée par les récentes technologies, lesquelles ne nous permettent pas toujours sereinement de mieux vivre ensemble… Mais ne nous en étions pas déjà aperçus, nous aussi ?

J.M. Gourreau

Vive la vie / Compagnie Interface, Spectacle collectif présenté en alternance au Théâtre de la Gaîté Montparnasse à Paris depuis le 18 janvier 2020 jusqu’au 29 Avril 2020. Spectacle créé en 2017 à l’occasion des 20 ans de la société ESR.

(1) La Compagnie interface a vu le jour en juin 1990 sous l’égide de Géraldine Lonfat, Nathalie Zufferey et André Pignat, tous trois, aujourd’hui encore, membres de la troupe. En 1999, celle-ci crée son propre théâtre à Sion. Depuis cette date, elle a monté plus de 15 spectacles, certains d’entre eux ayant été présentés en off et nominés (prix du public 2014) au Festival d’Avignon. Cette troupe tourne un peu partout dans le monde, en Europe bien évidemment mais aussi en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud.

(2) Géraldine Lonfat est une chorégraphe et danseuse suisse née à Sion (Suisse) en 1966. Co-fondatrice de la compagnie Interface, elle est aussi fondatrice du Théâtre "Interface" de Sion et du Théâtre "Balcon du Ciel" de Nax (Suisse). Elle est l’auteure d’une quinzaine de chorégraphies, et titulaire de nombreux prix, notamment au Free Festival d’Amman en Jordanie en 2019.

(3) André Pignat, cofondateur d'Interface, compagnie de danse impliquée dans le monde culturel valaisan, est aussi co-fondateur du Théâtre "Interface" de Sion et du Théâtre "Balcon du ciel" de Nax, ainsi que créateur et directeur du Festival international du Balcon du Ciel .

Christian Ubl / Tabula Rasa & Garden of Chance / Quand la danse s’ouvre à la magie…

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Tabula rasa - Ph. J.M. Gourreau 

Christian Ubl :

Quand la danse s’ouvre à la magie…

 

Christian UblP1010376 bisIl nous surprendra toujours, ne se trouvant jamais là où on l’attend. Si Christian Ubl ne change pas réellement de casquette, ne le voilà t’il pas acoquiné avec un magicien-illusionniste pour mixer, malaxer, amalgamer, entrelarder… danse et magie ? Ce sont en effet de véritables tours de prestidigitation agrémentés de fort jolies pirouettes dansées et pleines de fantaisie (à la manière de pieds de nez…) que nous proposent Christian Ubl et son compère belge Kurt Demey dans ce Garden of Chance, avec, bien sûr, la participation aussi active qu’indispensable, du public ! Dès l’entrée du spectateur dans l’atrium du théâtre en effet, celui-ci se sent saisi par une sensation étrange de doute et d’irrationnel, s’interrogeant sur ce qui l’attend au tournant, car les hôtesses l’invitent tout de go à saisir deux photographies choisies parmi une pléiade d’images plus éclectiques les unes que les autres, étalées pêle-mêle sur une table de l’atrium, et à les conserver bien soigneusement par-devers lui durant le spectacle. Seraient-elles les atouts d’un tour de magie collectif ? Effectivement, après quelques préambules destinés à une mise en ambiance de circonstance, ce seront à de véritables tours de magie - entre autres, avec l’aide des dites cartes - auxquels sera convié le public, dans un spectacle particulièrement enlevé, la part prépondérante revenant bien sûr à cet art ; mais ceux-ci seront largement entrecoupés de duos chorégraphiques désopilants, facétieux et pleins d’humour, dont la gestuelle s’avère empruntée aux arts de l’illusion et qui, bien sûr, ne dépareront pas avec les tours de prestidigitation.

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Garden of Chance - Ph. J.M. Gourreau

En fait, ce que Ubl et Demey cherchent à mettre en avant au travers d’une telle expérience agrémentée de chansons populaires et transposée dans un jardin de verdure synthétique à la française, à l’instar de celui dont ils disposaient à la création de l’œuvre, c’est de nous inviter dans l’intimité de leur jardin secret afin de s’y impliquer. Finalement, la vie n’est qu’une succession de choix, parfois plus cruciaux les uns que les autres et, si l’on peut trouver des explications à certains de ces choix, d’autres en revanche ne sont pas toujours rationnels ; or, si le hasard fait souvent bien les choses, il laisse de temps à autre place à la surprise puis à l’étonnement. Et, comme nos deux compères - qui se complètent avec bonheur - le laissent entendre (ou, plus exactement, voir), ces choix suscitent des émotions très variables d’un sujet à l’autre et occasionnent dans notre organisme, tout comme lors des jeux de dés ou les courses, une bonne décharge d’adrénaline, voire, de son précurseur, la dopamine ! Outre le fait d’élargir et d’étendre l’éventail artistique de la danse, ce patchwork, particulièrement apprécié des jeunes spectateurs, aura permis d’initier le dialogue entre deux arts, ce à quoi nulle autre personnalité artistique n’avait encore songé auparavant.   

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Tabula rasa - Ph. J.M. Gourreau

En ouverture de la soirée, Christian Ubl avait choisi de présenter à son public Tabula rasa, une pièce chorégraphique créée pour "Coline", un centre de formation professionnelle pour danseurs-interprètes situé à Istres et dont il avait lui-même suivi la formation. Un ballet en noir et blanc d’une grande pureté et d’une remarquable construction géométrique spatiale, empreint de mysticisme et de tribal tout à la fois, conçu pour 12 danseurs sur une musique planante d’Arvo Pärt ; une pièce qui met en valeur la nécessité, les bénéfices et bienfaits de l’apprentissage mais, surtout, la musicalité et la parfaite maîtrise de ses interprètes.

J.M. Gourreau

Tabula Rasa & Garden of Chance /Christian Ubl, La Briqueterie, Vitry-sur-Seine, 6 février 2020.

Garden of chance a été créé le 17 juillet 2020 au Jardin de la vierge du Lycée St Joseph en Avignon lors de la 1ère édition du programme commun Festival d’Avignon / SACD, « Vive le sujet ! ».  Ce spectacle a été également donné le 15 décembre 2019 à l’Espace Cardin, dans le cadre des représentations hors les murs du Théâtre de la Ville. La création de Tabula rasa, quant à elle, a eu lieu à la Maison pour la danse de Marseille, le 7 juin 2019.

 

Georges Appaix / XYZ ou comment parvenir à ses fins / La poésie du verbe

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Georges Appaix :

La poésie du verbe

 

Appaix g 02XYZ ou comment parvenir à ses fins est une pièce légère, gaie, primesautière, poétique, drôle, ludique, pleine de chaleur, d’allant et d’esprit … Voilà, tout est dit ! Sauf que son titre laisse aussi un arrière goût de nostalgie. Eh, oui, à 57 ans, Georges Appaix a décidé de tirer sa révérence. Cela fait, il est vrai, un peu plus de 35 ans qu’il sillonne les routes de France et de Navarre, dansant avec sa compagnie "La liseuse", avec pour seul but et unique sujet, ceux de faire vibrer la poésie des lettres et des mots. Depuis le début de ce siècle, il n’a eu de cesse d’égrener son abécédaire, enchantant les jeunes et les moins jeunes du monde entier. XYZ ou comment parvenir à ses fins signerait-il la fin de ce manifeste ? En fait, dans cette création, Appaix revisite toute son œuvre. Et il faut bien avouer que ces dernières lettres de l’alphabet affichent et signent la volonté ferme de s’en tenir là et non d’aller plus loin, vers une nouvelle aventure. Ces quelques mots empruntés à Henri Michaux : "J’arrête… Je vais me taire… me taire… Je vais cesser de me manifester", reproduits en exergue sur la page de couverture du livret* qui accompagne le programme, sont inéluctables. Le petit bonhomme qui "va comme j’te pousse, petit mousse", revient finalement définitivement à son port d’attache marseillais. XYZ ou comment parvenir à ses fins  résume et, sans doute, conclut toute une carrière que le chorégraphe est parvenu à construire dans le bonheur, la joie de vivre, la félicité. Sans doute non sans regrets. Il se le répète d’ailleurs lui-même : "Tu as sûrement encore des choses à dire, pertinentes, personnelles. Tu pourrais..." * Mais il y a un moment où il faut bien savoir s’arrêter, comme le dit le proverbe…

 

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Photos J.M. Gourreau

Mais, qu’est-ce donc qui fait que l’on ressorte toujours de ses spectacles le cœur léger, empli d’une joie communicative ? Ce ne sont pourtant pas tellement les phrases ou bons mots en eux-mêmes, empruntés à Diderot, La Fontaine, Deleuze ou autre personnage du même acabit, qui sont capables de plonger le spectateur dans un tel état. Mais bien la gestuelle suscitée par la magie de ces mots, qui engendre, chez les danseurs, un plaisir communicatif par le truchement d’une chorégraphie d’une légèreté sans pareille dont le public partage la création. Des images, des sons, des mouvements, des couleurs, des rythmes, des énigmes qui apparaissent, brillent comme des petits bijoux, nous attirent et disparaissent à peine apparus, comme l’évoque encore le chorégraphe dans son manifeste*…  Georges, on va bougrement les regretter, tes facéties, ton entrain, tes  délicieux jeux de mots… dansés !

J.M. Gourreau

 

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XYZ ou comment parvenir à ses fins / Georges Appaix, Maison des arts de Créteil, du 4 au 7 février 2020, dans le cadre du Théâtre de la Ville hors les murs et du festival Faits d’hiver.

*J’arrête !, par Georges Appaix & Christine Rodès, livret manifeste de Georges Appaix associé à la création du spectacle, production de La liseuse, juillet 2019.

Atsushi Takenouchi / Méditerranée / Une mer aux multiples visages

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Photos J.M. Gourreau

 

Atsushi Takenouchi :

Une mer aux multiples visages

 

P1000887 copieVoilà un spectacle d’une profondeur et d’une émotion à vous couper le souffle. Comme les rares artistes qui ont eu l’heur de travailler avec Tatsumi Hijikata, Kazuo Ohno ou son fils, Atsushi Takenouchi*, fondateur du Jinen Butô, possède un tel  pouvoir de concentration qu’il parvient à se nourrir de l’énergie distillée par les spectateurs et à l’exacerber avant de la rayonner. Passionné par la nature et la vie dans l’univers, c’est tout naturellement qu’il se tourne de façon récurrente vers la mer dont il évoque les multiples facettes au travers de divers soli plus poignants les uns que les autres, en particulier Sea of memory, variante de Méditerranée, solo qu’il nous offre aujourd’hui, accompagné par une musicienne de grand talent, Hiroko Komiya et de fort belles lumières de Margot Olliveaux. "Toute forme de vie est née de la mer, notre mère", nous dit le chorégraphe. Et de poursuivre : "Nos corps actuels se sont constitués d'après les réminiscences d’évènements accumulés au travers de milliards d'années d'évolution. Que deviennent nos souvenirs une fois effacés de notre mémoire, où vont-ils"? C’est précisément à cette question que répond ce prodigieux spectacle truffé de multiples références à la vie sous toutes ses formes, sur et dans la mer, qu’il s’agisse de la beauté de la nature, de la paix qu’elle engendre, du bonheur qu’elle nous procure mais, aussi, de ses revers et infortunes - pour la plupart causés par l’Homme - et des catastrophes qu’ils génèrent.

 

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L’œuvre débute dans un calme olympien au sein d’un océan de pureté, auréolé de paix et de félicité, depuis, semble-t-il, la nuit des temps. Tout s’avère parfait dans le meilleur des mondes. Les poissons nagent paisiblement entre deux eaux, leur corps ondulant gracieusement ; les crabes errent sur le sable des profondeurs en quête d’un petit crustacé pour se nourrir, tandis qu’en surface, les navires évoluent sereinement au gré des vagues, s’accommodant tant bien que mal du roulis et du tangage qui les secouent inopinément. Une force génératrice de rouleaux et d’écume de mer, qui vont tour à tour mourir pour renaître l’instant suivant, avec une régularité inéluctable et avec une normalité qui ne surprend ni ne dérange, dans laquelle on a tendance à s’évader, voire à se blottir.

 

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Toutefois, tout n’est pas aussi idyllique que l’on voudrait bien le croire. Et, si le chorégraphe ne fait pas implicitement état de la gravissime nouvelle qui vient de nous être délivrée par la communauté scientifique, à savoir que la Méditerranée est la mer la plus polluée du monde par les plastiques, lesquels engendrent la mort à petit feu d’une bonne partie des milliards d’êtres qui y vivent, il fait bien allusion aux naufrages des bateaux chargés d’émigrés lesquels, du fait de leur faible robustesse, ne parviennent bien souvent pas à surmonter les titanesques tempêtes aux quelles ils doivent faire face, conduisant eux aussi à la mort - dans de terribles angoisses et d’effroyables souffrances - de centaines, voire de milliers d’êtres humains. Il en est bien évidemment très profondément affecté et exprime avec une puissance incommensurable les souvenirs et évènements qui résonnent dans son corps, ce par le truchement d’une émotion qu’il parvient à communiquer pleinement à son public grâce à la maîtrise parfaite de sa science et de son art. Sa gestuelle lente et pondérée, pleine de retenue, fortement chargée de sens, reflète parfaitement les tourments de son âme accumulés durant des décennies. Et c’est peut-être cette réflexion qu’il cherche aujourd’hui à transmettre par son art aux générations suivantes, afin qu’elles prennent conscience que, s’il a fallu quelques centaines de millions d’années pour construire notre corps et toute la vie qui l’auréole, il ne nous faudra sans doute que quelques milliers d’années pour l’anéantir totalement. Sa danse exprime le fait que nous ne devons pas perdre de vue que nous sommes tous issus de la terre qui embrasse l’univers et que, quelque part à l'intérieur de nous, nous aurions dû garder le souvenir de l’époque où nous étions fleurs, arbres, animaux, pierres, ou poussière d’étoiles… Et aussi que nous devrions sentir que toute la nature est notre corps, et que ce corps fait partie de l’univers. Et, enfin, que notre seul but désormais doit être de le protéger et de le préserver.

J.M. Gourreau

 

Méditerranée / Atsushi Takenouchi, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 30 & 31 janvier 2020.

 

*Atsushi Takenouchi est un danseur et chorégraphe japonais, fondateur du Jinen Butô et, en 2014, de son école à Pontedera (Italie). Il se produit aujourd’hui régulièrement en solo dans toute l’Europe, tout particulièrement en France, notamment à Paris et en Avignon, ainsi qu’en Italie, en Espagne  et en Suisse. Les bases de son art lui ont été communiquées par le fils de Kazuo Ohno, Yoshito, très récemment décédé. Mais il a eu aussi l’heur de travailler à ses débuts avec Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno lui même. En 1980, il rejoint la compagnie de danse butoh "Hoppo-Butoh-ha" à Hokkaido. Ses premiers solos "Itteki" et "Ginkan", sont des œuvres d’expression universelle ayant trait à la nature, la terre, les temps anciens, l’environnement... De 1996 à 1999, il effectue, avec « Jinen », une tournée de trois ans à travers le Japon au cours de laquelle il donnera quelque  600 improvisations inspirées par l'univers de Kazuo et de Yoshito Ohno. Depuis 2002, il est principalement basé en Europe, et présente essentiellement ses solos dans des festivals.