Accueil

Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Yumi Fujitani / Vinyl / Tu es poussière et tu retourneras poussière


Fujitani yumi vinyl 15 espace culturel bertin poiree 21 06 21Fujitani yumi vinyl 23 espace culturel bertin poiree 21 06 21

 

 

 

 

 

 

 

 

Yumi Fujitani

Tu es poussière et tu retourneras poussière (1)

 

Ces sages paroles extrait du Livre de la genèse et qui ont aussi adoptées par Maurice Béjart, ont été et sont encore la ligne de conduite des danseurs de butô. L’univers dans lequel ils voyagent et qu’ils nous font partager reflète toujours le cycle de la vie à la mort en passant par la renaissance, cycle qu’ils abordent et exploitent de façon récurrente sous toutes ses formes. C’est aussi ce thème éternel, qui a le pouvoir de fasciner les spectateurs occidentaux dont la culture et le mode de vie sont différents, que Yumi Fujitani a choisi de mettre en scène pour sa dernière création, Vinyl : très curieusement, cette pièce a germé dans l’esprit de la chorégraphe et du musicien dont elle s’assura la collaboration, Anthony Carcone, lorsqu’ils tombèrent par hasard sur de vieux disques vinyl enfouis sous la poussière d’une cave, à l’abandon depuis de nombreuses années. Ces disques qui avaient subi l’épreuve du temps et qu’ils étalèrent sur la terrasse d’un toit de la capitale comme pour les sortir de l’oubli, leur suggérèrent la création d’un captivant duo musique-danse en trois stances, la première évoquant la naissance et l’éveil à la vie, la seconde la métamorphose vers l’âge adulte, et la troisième, la vie d’une femme mûre, avec ses turpitudes. Une danse très imagée, dans laquelle on retrouve l’univers fantomatique de la chorégraphe dans ses pièces précédentes, eLLe[s] et Aka-Oni (voir dans ces mêmes colonnes au 30.01.20 & au 03.06.16), une œuvre dans laquelle elle quitte l’univers angoissant de Carlotta Ikeda et de Tatsumi Hijikata pour se rapprocher de celui, plus serein, de Kazuo Ohno. 

Fujitani yumi vinyl 12 espace culturel bertin poiree 21 06 21Fujitani yumi vinyl 19 espace culturel bertin poiree 21 06 21Fujitani yumi vinyl 50 espace culturel bertin poiree 21 06 21 1

Photos J.M. Gourreau

Généralement les danseurs de butô n’ont pas tendance à sortir de la voie qu’ils ont adoptée à leurs débuts, pas plus d’ailleurs qu’ils ne changent de style. Durant toute leur existence de danseur ou de chorégraphe, ils ont au contraire tendance à l’approfondir, à la creuser, à en explorer les moindres recoins pour s’y engouffrer et les exploiter à l’infini. Yumi Fujitani quant à elle a adopté un parcours un peu différent. Elle rencontre Carlotta Ikeda et Kô Murobushi en 1982 à Fukui au Japon et apparaît pour la première fois en France dans la compagnie Ariadone en 1985: son style d’alors était violent, reflétant un univers noir, angoissant. Elle poursuivra cette voie pendant dix ans aux côtés de Carlotta, temps au bout duquel elle la quittera pour faire éclater son ressenti de la vie et explorer d’autres univers. C’est alors qu’elle entamera un travail solitaire à l’écoute de son corps mais surtout de son âme, cherchant à extérioriser ce qui l’animait, à mettre en avant ce qui, aujourd’hui, est sa raison de vivre. 

Fujitani yumi vinyl 14 espace culturel bertin poiree 21 06 21Fujitani yumi vinyl 29 espace culturel bertin poiree 21 06 21

 

 

 

 

 

 

 

 

Vinyl est une œuvre paisible, qui débute par une page d’une très grande douceur, laquelle évoque la procréation et la nativité, l’éveil à la vie, la beauté et la pureté qui s’offrent à l’enfant lorsqu’il ouvre les yeux pour la première fois. Un instant profond aussi émouvant qu’attachant, d’une très grande beauté. Lui succède un passage fantomatique suggérant la métamorphose, en ombres chinoises, derrière un paravent. Des formes étranges pleines de mystère qui apparaissent pour disparaître aussitôt. Dans la dernière partie, on retrouve Yumi de rouge vêtue, une adulte dans la vie de tous les jours, dansant avec son ombre, libérée de toute contrainte, prenant son envol vers d’autres mondes. Un univers aussi énigmatique qu’angoissant. 

J.M. Gourreau

Vinyl / Yumi Fujitani, Espace Culturel Bertin Poirée, 21 & 22 juin 2021.

(1) Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris, verset 3, chapitre 10.

Héla Fattoumi et Eric Lamoureux / Ex-pose(s) / Sculptures en mouvement

Héla Fattoumi et Eric Lamoureux :

Sculptures en mouvement

 

Fattoumi-Lamoureux Exposes 01P1050208P1050238
 

Ex-pose(s), partie féminine

Photos J.M. Gourreau

 

C’est dans le cadre du Printemps de la danse arabe que Héla Fattoumi et Eric Lamoureux ont présenté leur dernière création, Ex-pose(s), une pièce à nouveau construite sur des œuvres d’art. Que l’on se souvienne d’Oscyl inspirée de L’entité ailée de Hans Arp ou de Masculines, influencée par le tableau Le bain turc de Jean-Dominique Ingres (voir dans ces mêmes colonnes  au 22 février 2018 et au 13 janvier 2016) : Ex-pose(s) est de la même veine mais, cette fois, issue du regard de ces deux chorégraphes sur deux sculpteurs contemporains, l’un occidental, Henri Laurens, le second africain, Ousmane Sow, peut-être un peu moins connu dans notre pays. Leur but est davantage d’interroger l’immobilité et de donner un souffle à ces sculptures que de percer le mystère qui les entoure, que de retrouver l’âme du sculpteur et l’émotion dont il était étreint lors de leur conception. Si le sculpteur stoppe le temps, le chorégraphe, lui, le fait défiler tout en étirant la sculpture, la remettant en mouvement en lui conférant une nouvelle existence après avoir capté ce qu’elle renfermait dans son éternité.

Laurens la petite espagnoleHenri laurens la petite musicienne 1937 belfort musee dart moderne donation maurice jardot adagp paris 2019 musee dart moderne donation maurice jardot 3 204x300

 

Ousmane soy

 

 

 

 

                    La Petite musicienne                                                                              Couple de lutteurs corps à corps                                                                                  La petite espagnole

Ex-pose(s) est un ensemble de deux duos l’un féminin, l’autre masculin qui, en fait, n’ont aucun point en commun. La première partie de l’œuvre s’inspire de deux sculptures de Henri Laurens, La petite musicienne (1937) et La petite espagnole (1954), toutes deux conservées par la donation Jardot à Belfort. Comme son nom l’indique, La petite musicienne, une des œuvres peut-être les plus connues de Laurens, est un hommage du sculpteur parisien à la musique dans laquelle l’instrument, une harpe, se fond dans la chevelure d’une femme. Harpe que les deux chorégraphes vont objectiver d’une façon très originale par les cheveux de leurs interprètes tressés en natte. Bien que réalisée l’année même de sa mort 17 ans plus tard, La petite espagnole est du même esprit, raison pour laquelle Héla Fattoumi et Eric Lamoureux n’ont pas hésité à les apparenter l’une à l’autre et à les mettre en scène ensemble, à les rendre complices, alors que rien ne semblait pouvoir les rapprocher. La gestuelle de ce duo – oserai-je le qualifier de cubiste – est bien évidemment fortement inspirée des deux sculptures, rendant les personnages complices, effets de mise en scène d’autant plus aisés que les bronzes de Laurens sont dépourvus de visage. Ce qui, d’ailleurs, a permis aux chorégraphes de laisser vagabonder leur imagination, de s’immiscer au sein de la structure de bronze de ces personnages, jusqu’à leur conférer des attitudes et expressions surprenantes, voire grotesques, auxquelles on était loin de s’attendre. Il n’en demeure pas moins que la chorégraphie de ce duo, d’une richesse et d’une originalité extrêmes, épouse parfaitement l’atmosphère cubiste de ces deux statues.

P1050363P1050330P1050359

Ex-pose(s), partie masculine - Ph. J. M. Gourreau

Le second duo de la soirée était un duo masculin inspiré par une œuvre du sculpteur Ousmane Sow datant de 1988, Couple de lutteurs corps à corps. Un bronze là encore d’une très grande puissance, exposé de façon pérenne Place de Valois à Paris depuis le 20 mars 2019. Ce Sénégalais originaire de Dakar a été découvert par les Parisiens en 1999 lors d’une rétrospective de son œuvre sur le Pont des arts. Ses colosses aux tons brun-ocre, Massaïs du Kenya ou  lutteurs Nouba du sud du Soudan, attirent alors plus de 3 millions de personnes. Ses athlètes qui se battent pour sauver l’Afrique sont une des compositions les plus fortes que l’artiste ait jamais réalisées. On comprend aisément que Héla Fattoumi et Eric Lamoureux aient été fascinés par la force émanant de cette sculpture et qu’ils aient cherché à la traduire en mouvement. La chorégraphie qu’ils ont concocté à partir de ces colosses est une pièce d’une violence certes incommensurable, un corps à corps empreint d’une grande sensualité mais truffé de difficultés dont les danseurs se sont départis avec une aisance incroyable tout en laissant à son public une impression de grande beauté. Un audacieux travail brisant les tabous, qui nourrit pleinement l’imaginaire du spectateur.

 

J.M. Gourreau

Ex-pose(s) / Héla Fattoumi - Eric Lamoureux, Institut du monde arabe, 26 juin 2021, dans le cadre des Arabofolies 2021.

Angelin Preljocaj / Le Lac des cygnes / Une vision noire mais réaliste de notre monde

Preljocaj le lac ph j c carbonne 03Preljocaj le lac ph j c carbonne 02Preljocaj le lac ph j c carbonne 01

 

Angelin Preljocaj :

Une vision noire mais réaliste de notre monde

 

On l’attendait à Paris avec impatience : initialement prévu à Chaillot du 12 au 31 décembre dernier, Le Lac des Cygnes, version Preljocaj n’a finalement pu être présenté dans note capitale que six mois plus tard, du fait du confinement engendré par la COVID… Notre patience aura toutefois été largement récompensée, cette relecture contemporaine du célèbre ballet de Marius Petipa et Lev Ivanov faisant honneur à son auteur. Si Angelin Preljocaj a su en effet conserver sa structure en quatre actes, une grande partie de la musique de Tchaïkovski et le romantisme des actes 2 et 4 de ce ballet tout en le transposant à notre époque et dans notre univers, il ne reste en revanche presque plus rien de son caractère féérique. Les personnages principaux  sont bien toujours là, mais voués à d’autres destinées. Plus de château, de chasse, ni de sortilège, mais bien des cygnes, un roi et une reine transformés en magnats de la finance, ainsi que les trois personnages-clé du conte, Odette-Odile, Siegfried et Rothbart. Pas de pointes ni de tutus non plus mais bien un lac profond et mystérieux, romantique à souhait, au bord duquel se dresseront cependant d’immenses et inquiétants gratte-ciel. En fait, dans sa volonté de revisiter et d’actualiser cette œuvre, le chorégraphe, mêlant avec beaucoup de bonheur classique et contemporain, a souhaité mettre l’accent sur certains travers et turpitudes de notre société, totalement corrompue par le pouvoir de l’argent. Un univers noir, sans âme, sous l’emprise du monde de la finance, générateur d’inégalités, de conflits masqués et, surtout, de l’anéantissement à petit feu des quelques forêts et lopins de nature intacte qui subsistent encore et que l’on devrait à tout prix protéger. Toutefois, pour le spectateur de Chaillot, la lecture et la compréhension de l’œuvre étaient rendues difficiles du fait de la non-diffusion de programme à l’entrée de la salle pour raisons prophylactiques et sanitaires, d’ailleurs très contestables.

Preljocaj le lac ph j c carbonne 05Preljocaj le lac ph j c carbonne 04

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photos J.C. Carbonne

Nous voilà donc transportés au 21ème siècle sur les berges d’un lac encerclé de tours et de gratte-ciel surréalistes qui ne sont pas sans évoquer ceux de Wall Street à Manhattan ou de la Willis Tower à Chicago, dans un univers sombre et inquiétant au sein duquel rôdent de mystérieux oiseaux noirs, univers que n’aurait certainement pas renié un certain Hitchcock. Le début de l’œuvre est marqué par la survenue de trois malfrats en blouson de cuir qui s’en prennent, sans mobile apparent, à une jeune fille de blanc vêtue qui passait tranquillement son chemin. Survient alors un jeune homme de fière allure, qui se mettra en travers et parviendra à la sauver, non sans avoir failli y laisser sa peau. La suite nous laissera deviner que cette frêle jeune fille, Odette en fait, s’avérait être une militante écologiste qui ne se trouvait pas là inopinément mais qui cherchait à contrecarrer les projets de forages et la construction d’une gigantesque usine sur les rives du lac pour exploiter le gisement de pétrole sous-jacent. Son attitude séduira et convaincra son sauveur, Siegfried, en l’occurrence, le fils du magnat de la finance locale qui avait conclu un accord avec Rothbart, le chef des trois roturiers, pour financer l’exploitation de l’énergie fossile sous-jacente. Quant au personnage principal, Janus à deux faces, il incitera en tant qu’Odette son sauveur à combattre les idées de son père, magnat sans scrupules de la finance, alors qu’en tant qu’Odile, il fera l’impossible pour satisfaire les ambitions de Rothbart et favoriser l’anéantissement de la forêt qui empêchait la pose des derricks, au grand désespoir de son amant, anéanti par l’idée de la pollution que ce projet pourrait engendrer.

Preljocaj le lac ph j c carbonne 06Preljocaj le lac ph j c carbonne 07

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livret ne serait pas aussi lisible s’il n’avait pas été supporté par l’époustouflante vidéo de Boris Labbé, d’un réalisme saisissant : les images de ce cinéaste évoquent en effet d’une manière hyperréaliste autant les immenses buildings de bureaux austères et impersonnels ainsi que l’atmosphère fébrile qui y règne (fluctuations des cours de la bourse) que les paysages idylliques forestiers et les fonds lacustres évoquant certains tableaux oniriques du peintre expressionniste français Edouard Goerg, paysages qui risquaient de disparaître à tout jamais. Quant à la chorégraphie qui sous-tend cette œuvre, oserais-je dire que c’est peut-être la plus sophistiquée et la plus créative de toutes celles qu’ait élaboré Preljocaj à ce jour ? Il faut dire que les premières répétitions de ce ballet se sont déroulées en juin dernier à la fin du premier confinement et que ses interprètes étaient tous très avides de se remettre à danser. Leur ardeur était telle qu’il concocta pour chacun - et pas seulement aux solistes auxquels sont généralement dévolus les prouesses et morceaux de bravoure - des variations endiablées et plus sophistiquées les unes que les autres, toujours signifiantes et en rapport étroit avec ce qu’il souhaitait exprimer. L’on y retrouve bien évidemment toutes les facettes de son style et de son esthétique chorégraphiques, d’une grâce, d’une charge émotionnelle et d’une sensualité considérables, avec lesquelles les 26 interprètes de ce Lac ont eu d’ailleurs plaisir à renouer. Les clins d’œil à la chorégraphie originelle sont nombreux, notamment la fête à la cour, les danses hongroise et espagnole, ainsi que le fameux pas de quatre électrisant des petits cygnes, pimenté de fantaisie et d’humour, lequel n’était pas fait pour déplaire au spectateur averti. Si la trame poétique de cette nouvelle version s’accommodait parfaitement de la musique de Tchaïkovski, les passages évocateurs du monde matérialiste actuel s’avéraient parfaitement servis par la musique additionnelle Electro du collectif « 79D », musiciens auxquels le chorégraphe avait d’ailleurs déjà fait appel, en particulier pour Blanche-Neige, Still Life et Gravité. Il serait trop long d’évoquer ici la foultitude d’idées dont le ballet est truffé, les turpitudes de cette lutte entre le bien et le mal, magnifiquement servies par des danseurs au mieux de leur forme et dont la virtuosité s’avère étroitement intriquée à la recherche de l’émotion. Le conte, on s’en doute, ne pourra se terminer que tragiquement, le disque lunaire qui auréolait d’une lueur blafarde l’atmosphère s’assombrissant progressivement pour finir par sombrer dans les eaux noires du lac, engloutissant avec lui tous les cygnes et les protagonistes de l’histoire et laissant entrevoir une imminente catastrophe écologique.

J.M. Gourreau

Le Lac des cygnes / Angelin Preljocaj, Théâtre de la danse Chaillot, du 10 au 26 juin 2021. Ballet créé le 8 octobre 2020 à la Nouvelle Comédie de Clermont-Ferrand.

Stéphanie Lake / Colossus / Effets de masse

Stephanielake colossus 01 mark gambinoStephanielake colossus 08 mark gambino

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stéphanie lake :

Effets de masse

 

C’est à un véritable défi que la chorégraphe australienne Stéphanie Lake a dû s’attaquer pour présenter au Théâtre National de la Danse Chaillot Colossus, pièce créée à Melbourne en novembre 2018 et proposée pour la première fois en France. En effet, la situation sanitaire due à la pandémie de COVID19 l’empêcha de quitter l’Australie avec ses danseurs. La chorégraphe a donc dû faire preuve d’une bonne dose d’imagination et d’inventivité pour monter ce ballet, ce grâce aux techniques audio-visuelles les plus récentes par le truchement de tutoriels vidéo en ligne : accompagnés de notes détaillées, ceux-ci ont été la source du travail des quelques cinquante élèves du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP) choisis pour la mise en œuvre de cette création française. C’est un logiciel vidéo spécifique qui permit par conséquent tant aux artistes d’apprendre et d’assimiler aisément la chorégraphie à distance, qu’à la chorégraphe d’assurer la liaison parisienne avec son équipe de Melbourne : les danseurs travaillaient sous son égide à quelque 17000 km de là dans une salle de répétition du Conservatoire de danse de Paris… De la même manière, divers éléments techniques, son et lumière en particulier, ont également pu être transférés et reconstitués sur place grâce au tutoriel spécifique "Zoom" adopté pour la circonstance. Une indubitable prouesse transcontinentale, inutile de le souligner !  

Stephanielake colossus 11 bryony jacksonStephanielake colossus 10 bryony jackson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Photos M. Gambino & B. Jackson

Cela dit, l’intérêt de Colossus, tient essentiellement au fait que l’œuvre s’appuie sur une cinquantaine de danseurs harmonieusement synchronisés. C’est effectivement avant tout le déplacement et les mouvements géométriques de cette masse ondulante "colossale" de danseurs évoluant à l’unisson et ce courant qui se transmet comme par magie d’un corps à l’autre qui fascinent, car la pièce ne repose en fait sur aucune histoire ni aucun argument. En revanche, cette succession d’effets visuels créés par les mouvements de masse des interprètes plonge le spectateur dans un univers onirique en perpétuelle mutation : toute une pléiade d’images animées du plus bel effet défilent alors devant les yeux du spectateur subjugué, laissant libre cours à son imagination, qu’il s’agisse du flux et du reflux des vagues déferlant sur une plage, d’un banc de poissons se disloquant à l’approche d’un prédateur pour se reconstituer une fois l’ennemi disparu, d’un torrent de lave en fusion qui s’écoule du rebord d’un volcan, du roulis et du tangage d’un navire secoué par une tempête, d’une roselière ployant sous l’effet de la brise avant de revenir à sa place originelle lorsque le souffle s’arrête… voire même de deux corps d’armée face à face, tout prêts à s’engager dans une lutte meurtrière au commandement de leur capitaine… Toutefois, comme l’explique la chorégraphe, bien que Colossus repose sur l’unité, la fluidité et le tempérament du groupe dans son ensemble, elle fait également appel aux spécificités de chacun des danseurs, qualités qu’elle a pu décrypter lors des séances de travail, toutes réalisées en distanciel…

J.M. Gourreau

Colossus / Stéphanie Lake, avec le concours des élèves du CNSMDP, Théâtre National de la Danse Chaillot, 2 au 5 juin 2021.

Capucine Goust  & Rafael Pardillo / Intimiteiten / Une sensibilité à fleur de peau

Kenne gregoire 1951

Kenne Gregoire - Intimiteiten, 1951

Capucine Goust  & Rafael Pardillo:

Une sensibilité à fleur de peau

 

Il est bien rare que deux artistes parviennent à faire passer des sentiments aussi profonds, aussi intimes avec une telle force et une telle sincérité. Et, surtout, à les faire rejaillir sur leur public avec une intensité inouïe. Les mots sont impuissants pour l’exprimer mais c’est une émotion indicible qui se dégage de ce couple, qui vous serre à la gorge, qui vous étreint aux tréfonds de l’âme, qui reste gravée durablement dans tout votre être à l’issue du spectacle. Le point de départ de ce duo fut la découverte par Capucine Goust du tableau Intimiteiten (1951) de l’artiste hollandais contemporain Kenne Grégoire, œuvre réaliste qui dépeint deux êtres enlacés affalés sur une table délabrée, assaillis par les turpitudes de l’existence. Peinture qu’elle rapprocha de 1984, ce célèbre roman du britannique George Orwell publié en 1949, lequel imaginait ce que pourrait être la vie 35 ans après une guerre nucléaire entre l’Est et l’Ouest. Or, un passage de cet ouvrage évoquait un couple qui se retrouvait hors du temps, évadé de cette vision obsessionnelle permanente d’un état totalitaire reposant sur le mensonge et la violence, lesquels supplantaient toute autre forme d’existence. C’est en fait cet éden, cette lueur d’espoir et de vie, cette intimité retrouvée, ce rapport poétique au monde et ce sentiment d'harmonie avec la nature qu’elle-même et son compagnon, Rafael Pardillo, ont tenté de nous faire revivre par l’étreinte sous toutes ses formes, en "réponse à la confusion du monde actuel et au sentiment d’insécurité qui y règne" : enlacements charnels d’une infinie tendresse alternant avec les enroulements des lianes dans la forêt tropicale ou les cramponnements du lierre à l’écorce des arbres…

Goust capucine intimiteiten 08 micadanses 27 05 21 1Goust capucine intimiteiten 19 micadanses 27 05 21

Goust capucine intimiteiten 23 micadanses 27 05 21

 

Intimiteiten / C. Goust & R. Pardillo - Ph. J.M. Gourreau

 

On les trouve donc seuls sur un plateau neutre, délibérément dépouillé de tout artifice, si ce n’est une volumineuse pierre, juste là pour évoquer les forces de la nature qui les entourent et avec laquelle ils vont traverser les différentes symboliques qui les unissent. Des émotions et sensations qui les baignent ou les déchirent - bonheur, tendresse, joie de vivre, partage, écoute de l’autre mais aussi doute, crainte, peur, douleur - sont tour à tour exprimées avec une sobriété, une fraîcheur et un naturel qui subjuguent le spectateur, petit à petit envahi par un intense moment de bonheur qui va finir par le submerger totalement, le plonger dans une plénitude de bien-être et de béatitude. Le vocabulaire et la gestuelle utilisés sont simples, d’une sobriété exemplaire mais lourdement chargés de sens. Un émouvant duo aussi poignant que puissant.

J.M. Gourreau

Intimiteiten / Capucine Goust et Rafael Pardillo, avant-première à Micadanses, le 27 mai 2021