
Yano, un artiste japonais à Paris
ISBN : 978-2-914124-35-5
Hideyuki Yano, est un être un peu mystérieux pour la majorité des amateurs de danse contemporaine. Il naquit à Tokyo en 1943 et mourut très jeune, à 45 ans, du sida, à Paris. Il débarqua dans cette ville au début des années 70, nourri d’une spiritualité orientale à laquelle l’Europe aspirait. Auparavant, au Japon, il goûta à de nombreux arts, la peinture, le théâtre, le piano, le yoga, la danse et, surtout, le mime. Ses premiers spectacles datent de 1968 : il s’agissait des performances appuyées sur des textes poétiques, loin du butô qui prenait alors naissance sous l’impulsion d’Hijikata. A son arrivée en France, Yano rencontre la femme du sculpteur Piotr Kowalski qui lui donne les moyens de monter ses premiers spectacles. C’est aussi par elle qu’il entre en contact avec Elsa Wolliaston. Par la suite, il fera la connaissance de Susan Buirge, Christiane de Rougemont, Lila Greene, Sidonie Rochon, Karine Saporta, Mark Tompkins, François Verret… En 1977 naît le groupe « Mâ, danse théâtre rituel » et le fameux spectacle Rivière Sumida / Folie, duo avec Elsa Wolliaston dans lequel le nô prend une place prépondérante. Les deux pièces suivantes, Géo-chorégraphie et Flux-sape lui apporteront sinon la célébrité, du moins la reconnaissance. Puis ce sera Châteauvallon et Hana avec Elsa, prélude à la dissolution du groupe Mâ. Ses dernières œuvres, Salomé et Ishtar, exploreront les frontières du théâtre et de la danse. En 1986, il deviendra directeur du Centre Chorégraphique National de Besançon - Franche Comté.
Pour Yano, la danse était l’expression d’un état intérieur dominé par la sensation et le désir. Mais il était aussi hanté par la mort. Celle de son frère en 1980 le marquera à jamais. Sa danse, hors du temps, initiatique, rituelle, était imprégnée par son sens du sacré. Son enseignement aura marqué de nombreux danseurs et chorégraphes de ces dernières années.
Yano se livrait difficilement. Chantal Aubry et Anne Nordmann ont eu la chance de faire sa connaissance peu de temps après son arrivée en France, de travailler avec lui et de le suivre durant tout son parcours. Cet « impossible portrait » a pu être rédigé grâce à la complicité des nombreux artistes qui ont travaillé avec lui. C’est un témoignage aussi émouvant que passionnant.
J.M.G.
Photos J.M. Gourreau
Serge Ambert :
Il est là, planté au milieu de la scène, le regard hagard, l’air absent. Un geste presque instinctif semble le sortir de sa torpeur : il relève la tête, fixe un point vers l’infini et se fige à nouveau. Un peu plus loin, une femme, tout de rouge vêtue, le regarde avec tendresse ou compassion, impuissante. Qui est-elle ? Son amante, son âme, son double ? Elle le rejoint bientôt, l’enlace, se love contre lui, se coule en lui. Mais il se dérobe, comme s’il ne la voyait pas, comme si elle n’existait pas. Il chute, se tord, déchire ses vêtements, les éparpille, tente de se redresser mais roule sur lui-même et se recroqueville au sol, tétanisé. Elle tente de l’appeler, de faire ressurgir en lui quelques souvenirs. Mais rien n’y fait.
Il se réveille tout à coup, l’observe dans un rai de lumière, s’empare d’elle. Brutalement, comme si c’était sa chose, un trésor perdu. Sa joie illumine son visage. Il la serre fort, très fort, essaie de se l’approprier, de la faire entrer en lui. Sa gestuelle est nerveuse, saccadée, dissociée. Un emmêlement de corps qui roulent au sol, l’un sur l’autre, l’un dans l’autre. Des postures acrobatiques d’une force inouïe, invraisemblablement tordues.
Alors que rien ne le laissait prévoir, tout se fige. Son regard se perd à nouveau au loin, ses actes deviennent instinctifs, expectatifs, irréfléchis, et ses gestes, mécaniques. Des tremblements l’agitent. Son regard est fixe, tourné vers le ciel. Redescendra t’il un jour avec nous?
Cela fait longtemps que serge Ambert travaille avec des schizophrènes, tente de les comprendre, de leur faire retrouver, par l’intermédiaire de la danse, un semblant de vie normale. Ce qu’il exprime dans La fêlure du papillon, ce sont ces duels intérieurs qui habitent le malade, qui le hantent mais qui finissent par le laisser en paix. Cette confrontation infernale à l’Autre, aussi ; et, encore, ces multiples facettes qui sont en nous et qui nous animent, qui s’expriment parfois indépendamment de notre volonté, aux moments où nous nous y attendons le moins. L’œuvre est puissante, très émouvante, nous rappelant que, quelque part, il y a aussi des êtres qui souffrent, à l’insu de tous.
J.M. Gourreau
La fêlure du papillon / Serge Ambert, Théâtre du Lierre, Paris, Décembre
2009
Isadora Duncan, une sculpture vivante,
ISBN : 978-2-7596-0092-2
Les catalogues des grandes expositions sont devenus aujourd’hui de véritables ouvrages d’art. Ainsi en est-il de celui de l’exposition Isadora Duncan qui se tient au Musée Bourdelle à Paris, depuis le 20 novembre 2009 jusqu’au 14 mars 2010.
Cet ouvrage, fort conséquent, a été réalisé sous la plume d’historiens, de conservateurs de musées et de chercheurs au CNRS, spécialistes de l’œuvre d’Isadora bien sûr mais aussi de Bourdelle qui lui est indissociablement lié. Il reflète totalement l’exposition mais, bien plus, retrace la vie de cette pionnière de la danse moderne qui a vécu la plus grande partie de sa vie en France. Il se divise en 9 chapitres évoquant successivement la femme libre, ses débuts parisiens à la Belle Epoque, son désir de danser et de transmettre sa danse, ses relations avec Antoine Bourdelle, Paul Poiret et Nijinski et son goût pour l’Antique. Il se termine par une biographie très complète et une bibliographie. Un ouvrage qui fera date dans les annales de la danse.
J.M.G.
Voir aussi dans cette même rubrique le compte-rendu de l'exposition.
Photos Anna Finke
Merce Cunningham :
Il n’avait plus rien à prouver et s’est laissé aller. Or, tout s’enchaîne et coule avec un naturel, une évidence inouïes. Une fluidité à nulle autre pareille, malgré la complexité de la chorégraphie. Durant une heure trente, le public reste scotché à son fauteuil. Un final d’une beauté éblouissante de par la chaleur, le rayonnement qui s'en exhale. Emporté par le mouvement parfois hypnotique des danseurs, le spectateur est sans cesse ramené de la scène à ses pensées. Et toujours des surprises. Si le style de Cunningham et ses mises en scène, totalement aléatoires, nous sont désormais familiers, Nearly 902 - une œuvre créée alors qu’il approchait de ses 90 ans - comporte encore des innovations, tel ce couple de danseurs qui tombe dans les bras l’un de l’autre ou ces corps qui s’efforcent, durant quelques instants, de rester face au public tout en dansant.
Un calme, une sérénité incroyables se dégagent de cette pièce, sensations curieusement accentuées par la musique qui, pourtant, suivant l’habitude du chorégraphe, est plaquée sur la danse. Cependant, un certain rapport s’établit entre elle et les danseurs, parfois enveloppés par les sons. Une sorte d’osmose naît alors entre le public et les interprètes et, lorsque l'on perd son attention, c’est pour se demander comment les danseurs parviennent à retenir leurs enchaînements sur une telle durée car rien n’est là pour les guider ou les diriger. C’est alors que l’on se rend compte de l’extraordinaire performance dont ils font preuve car il leur faut compter, encore et encore, sans aucun droit à l’erreur…
Nearly 902 a été créé dans la grande salle de l’Académie de Musique de Brooklyn le 16 avril dernier, le jour même de l’anniversaire du chorégraphe, avec un décor tout à fait inhabituel, en l’occurrence une impressionnante tour de métal de 8 tonnes que l’on n’a malheureusement pas pu voir à Paris. Mais elle ne faisait nullement défaut, la prestation des danseurs se suffisant à elle-même. Et pour nous comme pour eux, c’était un hommage vibrant au grand maître qui lui était rendu sur ce plateau. Pour la première fois en effet depuis sa première prestation sur la scène du Théâtre de la Ville en 1972, Merce Cunnigham n’était plus avec eux. Il les avait quitté le 27 juillet.
J.M. Gourreau
Nearly 902 / Merce Cunningham, Théâtre de la Ville, Paris, Décembre 2009.
Junior Ballet du Conservatoire de Paris :
Des jeunes pleins de fougue et d’entrain
Il est toujours fort intéressant et très instructif pour les amateurs de danse de pouvoir assister aux représentations du Junior ballet du Conservatoire, tant classique que contemporain car, pour ces jeunes danseurs en instance d’intégrer une compagnie, c’est souvent la première fois qu’ils présentent un spectacle parfaitement élaboré devant un public de connaisseurs ou d’ « aficionados ». En effet, les conditions dont ils bénéficient, tant techniques qu’artistiques, sont généralement excellentes, et ces jeunes artistes font bien évidemment le maximum pour se présenter sous leur meilleur jour, sachant qu’il peut y avoir un directeur de compagnie à la recherche d’interprètes dans la salle… Le Conservatoire National de Danse est en effet une pépinière de jeunes talents dans laquelle puisent, bien sûr, non seulement les chorégraphes français mais aussi les étrangers… Et puis, les programmes proposés sont généralement composés d’œuvres pleines d’allant, fort plaisantes et agréables à regarder, bien souvent peu connues du public, quand il ne s’agit pas de créations…
Cela dit, pour cette série de représentations, nos jeunes émules ont eu la chance de pouvoir bénéficier, dans Septet de Cunningham, le premier des ballets présentés, de deux jeunes pianistes du Conservatoire National de Musique de Paris. Ce qui ajoutait un « plus » nettement appréciable à l’œuvre. Ce ballet est une pièce de jeunesse rarement donnée du chorégraphe, la première qu’il présenta au public lorsqu’il fonda, en 1953,
Sunset Fratell / Gallotta Photos L. Philippe La seconde œuvre du programme, Sunset Fratell de Jean-Claude Gallotta, est une pièce assez sombre qui met en scène les derniers moments d’un jeune homme qui vient d’avoir un accident de scooter et dont le frère va mourir dans ses bras. Les interprètes ont ici parfaitement assimilé le style du chorégraphe, sa gestuelle ampoulée prolongée à l’infini, entrecoupée d’une certaine rudesse (mouvements de taïchi) et, surtout, sa très grande générosité, mettant bien en avant la complicité mais aussi les pointes de désaccord, voire d’hostilité entre les deux frères.
D’un tout autre style, la création de Mourad Merzouki, un des pionniers du hip-hop qui conçut pour le Junior Ballet une œuvre d’une très grande originalité confrontant jeux de jambes (et de pieds) dans le hip-hop et le contemporain. Une pièce pleine d’humour et d’une drôlerie irrésistible, même si l’on peur souligner que le thème a déjà été utilisé par le passé.
J.M. Gourreau
Septet / Cunningham, Sunset Fratell / Gallotta, Des Chaussées / Merzouki, Conservatoire de
Violette Verdy
ISBN : 978-2-914124-36-2
De son vrai nom Nelly Guillerm, Violette Verdy partagea sa carrière entre
Son arrivée à l’Opéra de Paris ne se fait pas sans difficultés. Si elle ne réussit pas à imposer Kenneth MacMillan, en revanche, elle y fait triompher certaines œuvres de Béjart (Life, Boléro, Webern opus V ) et de Balanchine (Les 4 tempéraments, Apollon musagète, Le fils prodigue). C’est sous son égide que Patrick Dupond est nommé Etoile. Considérant toutefois qu’elle n’est pas faite pour diriger la « Grande Maison », elle passe le flambeau à Noureev en 1983.
L’ouvrage se termine par six leçons de danse filmées par Dominique Delouche à des Etoiles à de l’Opéra, à savoir entre autres, Monique Loudières, Isabelle Guérin, Elisabeth Platel, Elisabeth Maurin et Nicolas Le Riche.
J.M.G.
Photos J.M. Gourreau
Sylvie Pabiot :
Des corps sculpturaux fragmentés et ciselés par la lumière. Des sculptures animées caressées et baignées par des sons planants venus de nulle part. Des matières qui prennent vie sous l’impulsion des regards subjugués. Avec Objecte, Sylvie Pabiot convie son public à visiter une « exposition d’objets corporels » mieux que ne pourrait le faire le conservateur d’un musée de sculptures antiques.
Les spectateurs sont invités à se rendre un par un sur le plateau au centre duquel a été délimité un cercle lumineux destiné à les contenir. Une fois la salle plongée dans l’obscurité, leurs regards sont attirés par une forme étrange, ovoïde, auréolée de lumière : enveloppée de bulle, elle s’anime petit à petit de mouvements impulsifs évoquant ceux du papillon émergeant de sa chrysalide. Et, effectivement, il en sort un être aussi frêle que fragile qui disparaît presque aussitôt des regards, tandis qu’à l’opposé apparaît, dans un cercle de lumière, un dos anguleux et musclé que l’on dirait tout droit sorti du burin d’un Michel-Ange ou d’un Rodin. Mais la lumière, fugitive, ne s’y attarde guère et transporte le regard dans un autre angle de la salle où se tient une stèle : s'y trouve, recroquevillé comme un œuf, le buste d’une femme de dos, le cou sur le socle et les fesses en l’air, dans une posture que n’aurait pas renié un yogi…
La brièveté de la durée de l’éclairement ne laissera guère au spectateur le loisir de détailler la superbe musculature de ce corps divin ; Sylvie Pabiot le conduira sans attendre ailleurs, l’amenant à se pencher sur une autre partie anatomique d’un nouveau représentant de l’espèce humaine. Et ainsi de suite jusqu’à la fin du parcours, guidant le voyageur selon ses choix, ne lui laissant aucune possibilité de s’appesantir sur un détail, aucune possibilité de s’adonner à la rêverie.
L’intérêt de cette œuvre réside cependant dans le fait d’exposer des fragments de corps enveloppés, sculptés ou disséqués par la lumière, non comme dans une leçon d’anatomie mais pour leur beauté plastique et, surtout, pour partager leur discours. Car chaque partie du corps parle, exprime son ressenti intime, lequel se manifeste par une tension, une contracture, un frémissement, une transparence. Un dialogue peut alors s’établir, d’autant que les corps ne sont pas livrés dans leur entier et qu’ils se déplacent furtivement entre deux tableaux au beau milieu des spectateurs, en les frôlant. Mais ce dialogue ne s’éternise pas, le regard étant contraint par la lumière à se porter ailleurs. Il se construit ainsi petit à petit une mosaïque de sensations qui, une fois rassemblées, donne au public - obligé malgré lui à s’immiscer dans cet espace réservé aux danseurs pour partager leur intimité - une impression de douceur, de bien-être, de calme et de volupté.
J.M. Gourreau
Objecte / S. Pabiot, Le Colombier, Bagnolet, Novembre 2009 ; Pantin, Décembre 2009.
La compagnie Wejna donnera Rezo au Centre National de la danse à Pantin les 2, 3, et 4 décembre à 18h.
Un petit brin de nostalgie
Villa Villa
Chaque chorégraphe a un style bien particulier qui le caractérise : ceux de Denise Namura et de Michael Bugdahn m’évoquent la gestuelle d’une petite souris affairée : un enchaînement de petits gestes signifiants et rapides, parfois amples et larges, des pas sautillés entrecoupés de brefs arrêts, une expression malicieuse et le regard interrogateur semblant dire : « Hein, je vous ai bien eus » ! Il est vrai que ces chorégraphes, qui font bien souvent appel à l’art du mime, ont toujours été pince-sans-rire…
Si j’évoque cela, c’est simplement pour dire que les deux dernières créations de la compagnie « A fleur de peau », marquent une rupture avec les œuvres précédentes : non dans le style mais dans l’esprit ; et, n’y aurait-il ce style attachant si particulier, il n’est pas certain qu’on la reconnaisse au premier coup d’œil.
Si, un jour je te quitte je te garderai en moi à nu à vif à jamais est un exercice de style signé Michaël Bugdahn autour de la célèbre chanson de Brel, Ne me quitte pas... Diverses interprétations dans des styles variés ont donné l’occasion à six danseurs d’exprimer, de manière souvent fort différente, la pluralité des sentiments qui pouvaient les étreindre, que ce soit la tristesse du départ, la solitude, l’espérance du retour, tant du côté de celui qui reste que de celui qui part. Une gestuelle à la Charlot, parfois un peu désespérée, parfois pleine d’entrain, toujours légère, souvent humoristique.
D’un tout autre registre, Villa - fantaisie onirique, hommage au compositeur brésilien Heitor Villa Lobos, disparu il y a tout juste cinquante ans. En prélude à la pièce, une suite d’images évoquant certains passages de la vie de ce chaleureux artiste : mais méfiez-vous, il s'agit en fait d'un aperçu biographique à la Münchhausen où faits réels sont allègrement mêlés à des inventions farfelues. Le cadre posé, la danse se laisse guider par la musique. Rêve et réalité s’interpénètrent et se confondent. Images stroboscopées, décalages et exagérations volontaires aboutissent à un comique de situation du meilleur effet. L’univers décrit par petites touches, empreint d’une poésie indicible, est drôle, attachant et, parfois, mystérieux. Comme les fragments musicaux qui l’accompagnent, c’est un voyage plein de nostalgie que nous offrent les deux chorégraphes, un voyage qui commence mais qui semble loin de se terminer…
J.M. Gourreau
Si un jour je te quitte je te garderai en moi à nu à vif à jamais et Villa - fantaisie onirique / D. Namura et M. Bugdahn, Théâtre du Lierre, Paris, Novembre 2009.
Miyoko Shida & Mädir Eugster :
Quand la danse et le cirque se rejoignent
La juxtaposition de deux arts peut se révéler d’un très grand intérêt, comme viennent de nous le montrer Miyoko Shida et Mädir Eugster dans leur hommage à la chorégraphe de butô, Anzu Furukawa : Balance 2009 est en effet une pièce hypnotique, en fait un voyage de la naissance à la mort débutant par du théâtre dansé et terminé par un étonnant jeu d’équilibres aboutissant à l’élaboration d’un navire qui conduira les protagonistes de l’œuvre dans l’au-delà.
La pièce commence par l’irruption des ténèbres d’un Janus à deux têtes, la première est celle d’une vieille femme, Miyoko Shida, drapée dans une ample pèlerine sombre : quasiment aveugle, celle-ci cherche son chemin à l’aide d’un bâton noueux en tâtonnant pas à pas sur une chorégraphie très inspirée de l’art d’Anzu Furukawa. Ce sera d’ailleurs le seul passage qui se référera directement à elle. Petit à petit, cette femme se métamorphose en une jeune fille alerte et gaie, l’autre face du Janus : sa gestuelle arrondie, généreuse, emphatique, extrêmement expressive n’a plus rien à voir avec la danse ténébreuse grave et calme, de style plutôt butô, de la vieille femme du début, que l’on aurait d’ailleurs pu prendre pour une sorcière.
Nouveau changement de style avec l’arrivée, cette fois, d’un personnage vêtu d’une robe de bure blanche, Mädir Eugster, portant un lourd fardeau de lames de bois de différentes dimensions qu’il va laisser tomber à terre. Puis, les reprenant une à une, de la plus petite à la plus grande comme on le ferait des aiguilles d’un jeu de mikado, il construit un assemblage entrecroisé de lames en équilibre, jusqu’à obtenir une sorte de charpente évoquant la coque d’un navire. L’étonnant, dans ce jeu, est la maîtrise et les prodiges d’adresse avec lesquels il réalise cet assemblage, qui, en fait, s’avère d’une précision extraordinaire puisque, à l’instar du mikado, le simple retrait d’une petite pièce ou, même, l’effet d’un courant d’air, voire d’un simple souffle, suffit à provoquer l’effondrement de la structure. Dans ce spectacle, la danse de Miyoko était un prélude à la performance du circassien, l’amenant à prolonger son parcours initiatique parsemé de métamorphoses.
Installée depuis 1997 à Paris, Miyoko Shida a travaillé avec divers chorégraphes parmi lesquels Peter Goss, Carolyn Carlson, Wayne Byars, le fils de Kazuo Ohno et, bien sûr, Anzu Furukawa. En 1999, elle rencontre Mädir Eugster, fondateur du « Rigolo Swiss Nouveau Cirque » : ensemble ils monteront un spectacle basé sur une chorégraphie d’Anzu qui triomphera en Italie et en Suisse. C’est une partie remaniée de ce travail qu’elle nous a présenté aujourd’hui.
J.M. Gourreau
Balance 2009 – Hommage à Anzu Furukawa / Miyoko Shida & Mädir Eugster, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris, Novembre 2009
Photos J.M. Gourreau
Satire d’un univers qui pourrait bien être le nôtre…
Blanca Li est décidément une artiste insaisissable d’un éclectisme étonnant… Après s’être confrontée à la danse classique, au flamenco, à la danse baroque, au hip-hop, voilà qu’elle amalgame toutes ces disciplines à l’art du théâtre pour évoquer les tribulations et les turpitudes de l’espèce humaine. Et la sauce prend au-delà de ses espérances. Il faut dire qu’elle n’y est pas allée par quatre chemins : à bien y réfléchir, sa vision de notre monde, fort juste d’ailleurs, n’est guère plus surréaliste que celle de Jérôme Bosch dont elle est issue.
Le jardin des délices duquel elle tire sa dernière création est une des œuvres les plus connues de ce célèbre peintre du Brabant, conservée au musée du Prado à Madrid : depuis sa prime jeunesse la chorégraphe est hantée par l’idée d’utiliser ce triptyque comme trame d’un ballet. Dans ce tableau, dit-elle, « l’enfer se mêle au paradis, le plaisir au vice, et le satirique à la morale… Il invite chacun à trouver sa propre voie vers un monde nouveau ».
Son œuvre est le reflet actualisé de cette toile truffée d’énigmes et d’indices représentatifs tant du passé que de ce qui pourrait être l’avenir. Adam et Eve, ainsi que le Créateur sont les personnages centraux de la saga humaine qui évolue, voluptueusement à l’origine, dans le jardin d’Eden pour terminer tragiquement sa trajectoire dans les ténèbres infernales, avant de renaître de ses cendres.
L’intérêt majeur de cette œuvre réside dans le fait que Blanca Li et Eva Ramboz, réalisatrice du film qui sous-tend l’action, ont animé et fait revivre le monde de Jérôme Bosch tout en l’actualisant : on y retrouve en effet divers éléments de ce tableau, tels la tour monumentale et tarabiscotée, tabernacle illuminé de tons chair qui se dresse sur le lac, le palmier, arbre du fruit défendu, la maison parfaitement sphérique évoquant une soucoupe volante (que, bien évidemment, Bosch ne pouvait avoir pressentie), l’huître géante accoucheuse (ou avaleuse) d’hommes, les oiseaux gigantesques ou, encore, les fraises descendues du ciel, sans parler de tous les être étranges ou difformes, cauchemardesques, dragons ou sirènes, évoluant çà et là au sein de la toile… Mais tout cet univers se tient tapi à l’arrière plan d’un monde parallèle plus réel, celui d’un café-théâtre des années 80 que n’aurait pas renié une Pina Bausch qui passa une bonne partie de son enfance cachée sous les tables du café de ses parents à observer le comportement des clients de ce petit village minier de Solingen dans
J.M. Gourreau
Le jardin des délices / Blanca Li, Maison des arts, Créteil, Novembre 2009.
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