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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Rami Be'er / Asylum / La saga sur les migrants se poursuit…

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Rami Be’er :

La saga sur les migrants se poursuit…

 

Rami be er 1Décidément, le statut et la cause des immigrés et des réfugiés ne sont pas sans préoccuper les chorégraphes de tous pays et de toutes obédiences, une question certes brûlante de l’actualité qui ne laisse personne indifférent. On a pu voir dernièrement sur ce même thème plusieurs œuvres aussi différentes que Lames de fond de Christian Ubl (cf. au 16 avril 2019 dans ces mêmes colonnes), Franchir la nuit de Rachid Ouramdane (cf. au 23 juin 2019) ou, encore, No land demain de Faizal Zeghoudi (cf. au 12 octobre 2018). Mais, cette fois, ce ne sont ni les motivations du voyage, ni les conditions de la traversée de la Méditerranée,  ni le débarquement  en terre étrangère qui sont évoqués mais l’étape suivante, à savoir le sort et le devenir de ces migrants, l’accueil qui leur est réservé par les autochtones de leur "terre d’asile" lesquels, bien évidemment, vont les considérer comme des envahisseurs, des intrus "taillables et corvéables à merci", comme l’évoquait fort justement Emile Zola à propos des paysans. Poussés à bout par les épreuves qu’ils viennent de subir - abandon de leur patrie, perte de leur identité, noyade de certains de leurs compatriotes - ces miséreux s’avèrent prêts à tous les sacrifices pour reconstruire un foyer dans la paix et oublier les vicissitudes du passé.

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Photos Udi Hilman

Si Rami Be’er n’est pas un réfugié, il est lui-même membre d’une famille de survivants de la shoah, holocauste qui s’est traduit par la persécution et l'extermination systématique programmée d'environ six millions de Juifs. Par ailleurs, à l’heure actuelle encore, son gouvernement veut expulser des milliers de demandeurs d'asile venus d'Afrique qui, pourtant, vivent en Israël depuis des années. Il est donc particulièrement sensibilisé à ces questions et les évoque sans ambages, avec une force peu commune. "Je suis inspiré par ce qui se passe autour de moi, dit-il. J'ai décidé de m'engager dans mon travail avec les choses qui affectent l’existence, notre existence. La danse ne doit pas être simplement un pur mouvement ou une esthétique. Je pense que nous pouvons utiliser cet art pour poser des questions. Une grande part de la chorégraphie me vient à l'esprit intuitivement. La danse ne peut pas résoudre nos problèmes, mais elle peut soulever des questions. Et, bien sûr, mes chorégraphies sont influencées par le fait que nous vivons ici en Israël, dans le nord du pays, à seulement huit kilomètres de la frontière libanaise. Cela fait partie de notre identité".

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Tout comme dans Horse in the sky qui révélait le désespoir et la douleur des êtres à la guerre, Asylum, Asile en français, répond à ces questions existentielles avec une vigueur et une violence incommensurables. L’œuvre débute par l’arrivée sur la scène d’un individu hagard, muni d’un porte-voix, hurlant des ordres inintelligibles à un groupe d’une quinzaine d’êtres apeurés, harassés, courbés par une charge invisible. Ils sont tous au même diapason, soumis, totalement soumis. Leur gestuelle est mécanique, répétitive, empreinte d’une parfaite inutilité. Qu’ont-ils donc fait pour mériter un tel traitement, une telle discrimination ? Ce ne sont pourtant que des demandeurs d’asile, des immigrés dans l’espoir et l’attente d’un monde meilleur. L’image des camps de concentration nazis nous vient alors à l’esprit. Le sort de ces êtres traités comme des parias de la société nous fait mal. Très mal. Et l’on assiste, impuissants, à leur déchéance. Les images qui vont suivre seront de la même veine. Cruelles, inhumaines, implacables elles aussi. Sans aucun espoir d’allègement. La chorégraphie qui les soutient est totalement issue du vécu et du ressenti du chorégraphe, impétueuse, violente, excessive certes mais inspirée par la peur, le découragement. De plus, auréolée d’une musique poignante de son cru, au sein de laquelle, toutefois, on peut déchiffrer des chants plaintifs d’enfants en hébreu qui disent approximativement ceci : "Aller en cercle, aller en cercle, aller en cercle toute la journée, debout, assis, aller en cercle jusqu’à ce que nous trouvions notre place". Voilà à nouveau une œuvre poignante qui vous prend à la gorge et qui ne vous lâche plus jusqu’à la fin du spectacle, les danseurs semblant réellement vivre leur disgrâce.

J.M. Gourreau


Asylum / Rami Be’er, Kibboutz Contemporary Dance Company, Théâtre de Paris, du 21 au 23 juin 2019.

 

La Kibboutz Contemporary Dance Company (KCDC) a été fondée en 1973 après la guerre du Kippour par Yehudit Arnon, un survivant d’Auschwitz, qui a créé, depuis, avec d’autres rescapés de l’holocauste, ce que l’on appelle le village international de la danse; l’objectif de cet idéaliste qui croyait au communisme était d’offrir, au sein d’une société nouvelle appelée Kibboutz des programmes d'éducation en danse toute l'année tant pour les jeunes que pour les femmes en difficulté luttant contre la violence domestique. Ce village, dénommé Kibboutz Gaaton, abrite désormais 10 studios de danse, un théâtre et des logements pour une centaine d’étudiants et de professionnels de la danse israéliens mais, aussi, du monde entier. Rami Be’er y est entré en 1980.

Gaëlle Bourges / A mon seul désir / Apologie du désir

A mon seul desir la dame a la licorne

La dame à la licorne - 6ème panneau - "A mon seul désir"

Gaëlle Bourges :

Apologie du désir


 

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Photos J.M. Gourreau

697724 sl gSeraient-ce les 35 petits lapins qui batifolent, épars, dans la célèbre tapisserie de La Dame à la licorne qui auraient séduit Gaëlle Bourges, au point de les mettre en scène à l'issue du spectacle  ? Ou, alors, cette jeune fille hypocrite, faussement pudique, trônant entre un lion à sa droite et une licorne à sa gauche, dans un jardin édénique parsemé de fleurs ? Sinon, cet étrange et mythique animal affublé d’une majestueuse corne fichée au milieu du front, à l’instar de celle d’un narval ?

Passionnée par l’histoire de l’art, Gaëlle Bourges, on le sait, adore plonger dans certaines des toiles emblématiques de peintres qui la fascinent, telles La fresque du bon et du mauvais gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti (Conjurer la peur, 2017), l’Odalisque d’Ingres ou l’Olympia de Manet (La Belle Indifférence, 2010), ou bien encore Le verrou de Fragonard (2013), pour faire revivre à sa manière certains des personnages ou autres êtres qui y sont représentés, tout en les parant d’une dynamique souvent sulfureuse… La dame à la licorne, tapisserie médiévale datant du début de la renaissance française, ne pouvait échapper à son attention. En effet, la licorne est un animal fantasmagorique que le poète grec Ctésias évoque déjà dans de vieux grimoires au 5ème siècle avant J.C. A la fin du Moyen-âge, cet être chimérique prend l’aspect d’un cheval blanc unicorne qui ne fréquenterait que les forêts profondes et qui ne se laisserait aborder que par une chaste et pure jeune fille… C’est sans doute la raison pour laquelle, dès cette époque, la licorne symbolise la pureté, la chasteté, la virginité ainsi que l’amour courtois, et qu’elle est associée, par les auteurs médiévaux chrétiens, à Jésus Christ ou à la vierge Marie. Depuis cette date, nombre de peintres se sont attachés à évoquer par les arts picturaux ce fabuleux animal, entre autres, Luca Longhi (Giulia Farnese), Moretto da Brescia (Ste Justine à la licorne), Domenico Zampieri (La jeune fille vierge et la licorne pour le palais Farnèse) et, même, Raphaël (La dame à la licorne)… Des centaines, voire des milliers de miniatures présentent la même mise en scène inspirée du Physiologos, bestiaire chrétien du IIe (ou IVe siècle) après J.-C., lequel eut une influence considérable au Moyen-âge: la bête est séduite par une vierge traitresse, alors qu’un fourbe chasseur survient pour lui transpercer le flanc de sa lance…

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Mais revenons-en à notre tapisserie. En fait, il s’agit d’un assemblage de six tentures qui sont conservées au musée national de l’Hôtel de Cluny à Paris. Longtemps, la symbolique de ces tapisseries est restée mystérieuse, et c’est seulement en 1921 qu’A. F. Kendrick identifie les cinq premières pièces comme étant des représentations des cinq sens, le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe et la vue. Mais la tropologie de la sixième reste aujourd’hui encore bien mystérieuse. Toujours est-il que c’est de celle-ci que la chorégraphe a repris le titre de son oeuvre, A mon seul désir. Et c’est peut-être là, dans ces deux derniers mots, qu’il nous faut en chercher la clé. Que se cache t’il en effet sous les mots de "seul désir" ? Le lion, la licorne, le renard, le singe et le perroquet représentés dans cette tapisserie au cœur d’un éden flamboyant sont incarnés, dans l’œuvre de Gaëlle Bourges, par des femmes totalement nues - en référence peut-être au Moyen-âge - portant toutefois un masque en papier mâché à l’image de l’animal qu’elles personnifient : la licorne symbolise la pudeur et la chasteté ; le lion, le pouvoir, la force et l’autorité ; le lapin, l’immoralité, la bestialité et le plaisir ; le renard, la fourberie ; quant au singe, il plagie bien évidemment l’Homme… Seule la femme à la licorne, toujours la même mais parée d’atours chatoyants et raffinés, différents dans chacun des tableaux, suscite réellement le désir. Et c’est effectivement ce qui ressort de cette pièce présentée comme une frise à l’avant scène, au sein de laquelle on pénètre progressivement par le truchement d’une gestuelle lourde de sens, de déplacements lents, réduits et mesurés, truffés de poses suggestives. Celles-ci suscitent une foultitude d’images révélant petit à petit la symbolique de l’œuvre en tentant d’en reconstituer l’histoire.

Alors que les notes mélodieuses d’une cornemuse se transforment progressivement en vrombissement cataclysmique, la chorégraphe révèle in fine l’appétit sexuel de l’homme se laissant aller à ses instincts, travers symbolisés par la sarabande débauchée aux portes de l’enfer de 34 petits lapins (cuniculus, en latin, signifie "qui copule partout") s’adonnant au plaisir, lesquels vont bien évidemment finir par se reproduire bien plus vite que de raison…

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Photo Thomas Greil

Ce sixième et dernier tableau du spectacle mis à part, la pièce, d’un calme olympien, donne cependant beaucoup à réfléchir, et se révèle être une caricature de nos comportements. Malgré sa douceur, son innocence et son calme apparents, la dame à la licorne n’afficherait-elle pas de son côté sa cupidité et sa vénalité - que, toutefois, elle parviendrait à réfréner ? Ne la voit-on pas en effet tenant en ses mains un collier de pierres tout droit sorti d’un coffre à bijoux qui lui est présenté ? Mais, s’en empare-t-elle, ou le repose-t-elle ? Dans le premier cas, son geste signifierait qu’elle s’adonne aux plaisirs sensuels ; dans le second, qu’elle renonce aux cinq sens…

Tout en évoquant les travers de notre société, voilà une nouvelle œuvre sur la représentation des passions et des faiblesses de la nature humaine dans l’art, une pièce d’un érotisme raffiné, évoquant avec discernement la virginité de la femme face aux élans et aux désirs charnels de l’homme.

J.M. Gourreau

A mon seul désir / Gaëlle Bourges, 3è volet d’un triptyque dénommé Vider Vénus, Le Carreau du temple, Paris, 13 et 14 juin 2019. Représentations données dans le cadre du festival June Events. Spectacle créé à la Ménagerie de verre le 2 décembre 2014. Avant-première à Tours le 4 juillet 2014.

Paris de la danse / De New-York à Paris / Gala d'étoiles

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Photos Luca Vantusso

Le Paris de la danse :

Gala d’étoiles

 

Suite au succès remporté par la Kibbutz Contemporary Dance Company l’année dernière à la même époque, le Théâtre de Paris, sous l’égide  de Richard Caillat et Stéphane Hillel, a de nouveau ouvert ses portes avec beaucoup de bonheur à la danse, en montant un spectacle qui renoue avec la tradition des grands galas du passé : ces représentations permettaient à un public qui ne pouvait que très rarement admirer étoiles ou premiers danseurs des grandes compagnies en vogue à l’époque - et notamment celle de l’Opéra de Paris - de les applaudir au travers de courts extraits de ballets du répertoire, soli, pas de deux ou brèves variations. Mais, si ces soirées donnaient l’occasion aux artistes de se faire valoir auprès d’un public aussi vaste que varié, en se montrant sous son meilleur jour tout en dévoilant ses atouts et ses talents, il faut savoir aussi que les spectateurs les attendaient très souvent au tournant. Ceux-ci se devaient en effet de briller de tous leurs feux au risque d’être livrés au petit jeu des comparaisons, lesquelles ne tournaient pas toujours à leur avantage… Gare à ceux qui faillaient ; leur réputation était en effet en jeu à tout instant  et ils risquaient de perdre en quelques minutes ce qu’ils avaient mis des années à acquérir, ce public occasionnel se révélant souvent impitoyable !

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Outre une master class exceptionnelle donnée par Laurent Hilaire, ex-danseur étoile et maître de ballet de l’Opéra de Paris et, depuis 2017, directeur du ballet du Théâtre Stanislavski de Moscou, trois soirées de courtes pièces de prestige ont été présentées dans le cadre de ce "Pari(s) de la danse". Celles-ci réunissaient sur la même scène neuf solistes de l’American Ballet sous la houlette de Daniel Ulbricht, soliste au New –York City ballet, et onze solistes et étoiles italiens de l’Opéra de Paris. Si, sur les 154 danseurs qui forment la troupe du Palais Garnier, 16 seulement sont d’origine étrangère, 11 parmi ces derniers sont des italiens et ont été regroupés en 2016 par le premier danseur Alessio Carbone pour former le groupe des "Italiens de l’Opéra de Paris". Cette petite troupe a eu l’heur, depuis lors, de tourner un peu partout à travers le monde mais jamais dans notre capitale, ce qui était vraiment regrettable car les danseurs qui la composent sont réellement des artistes de valeur. Un manquement désormais réparé !

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Trois programmes donc, essentiellement composés de brefs extraits de pièces du répertoire, pas de deux classiques de bravoure, comme le Don Quichotte de Noureev sur la musique de Minkus ou Le Corsaire de Perrot sur la partition d’Adolphe Adam, mais, aussi, de piécettes plus contemporaines et moins connues comme Palindrome presque parfait de Simone Valastro sur une partition de John Adams, Liturgy de Christopher Wheeldon sur une musique d’Arvo Pärt ou Delibes Suites de José Martinez sur une musique de Léo Delibes. Si ces soirées se sont révélées un véritable régal, le spectacle qu’il m’a été donné de voir avait pourtant mal débuté, La mort du Cygne de Fokine sur la partition éponyme de Saint-Saëns, dansée par Sofia Rosolini, manquant totalement d’immatérialité et d’éthéréité. Maladresse rectifiée au spectacle suivant, cette même pièce étant interprétée de façon sublime par Valentine Colasante, étoile de l’Opéra de Paris. Cette même artiste se produisait également de façon éclatante la veille dans le pas de deux de Don Quichotte où l’on put admirer sa fabuleuse technique, notamment dans ses 32 fouettés. Son partenaire, Paul Marque, noble, fin et racé, brilla lui aussi dans son manège de grands jetés. Il n’est bien sûr pas possible d’évoquer les 11 pièces programmées au cours de chacune des soirées, mais l’atout majeur de ces spectacles éclectiques, fort bien composés, fut de renouer avec une tradition un peu tombée en désuétude et d’établir un pont entre le romantisme et la danse contemporaine, mettant parfaitement en valeur les artistes de ces deux compagnies. Un mot tout de même de Aunis du regretté Jacques Garnier, petit bijou d'humour et de fantaisie sur une partition de Maurice Pacher (lui même avec son compère Gérard Baraton à l'accordéon), magistralement interprété par Simone Valastro, Francesco Mura et Andrea Sarri, qui terminait la soirée en feu d'artifice...

J.M. Gourreau

De New-York à Paris / Stars of American Ballet & Italiens de l’Opéra, Théâtre de Paris, Paris de la danse, du 13 au 16 juin 2019.

Moeno Wakamatsu / Paysage au fonds du puits / Les mystères d'un puits sans fond

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Photos J.M. Gourreau

 

Moeno Wakamatsu :

Les mystères d’un puits sans fond

 

Il est des artistes dont la seule présence vous touche, vous attire, ne vous laisse pas indifférent. Moeno Wakamatsu est de ceux là. Dès son entrée en scène, son premier regard vous emplit d’empathie, de compassion, révèle ses états d’âme, quels qu’ils soient. Comme si toute la misère du monde reposait sur ses épaules et qu’elle cherchait à vous la faire découvrir. Et de vous la faire partager. D’autant que le langage qu’elle utilise, celui du butô, est un langage qui, bien assimilé, est d’une force incommensurable, laquelle, pour peu que vous le laissiez vous pénétrer, vous prend à la gorge dès les premières minutes, pour vous étreindre sans relâche. Pourtant, le titre de l’œuvre que Moeno présentait, Paysage au fond du puits, ne laissait rien présager de dramatique. Mais il est vrai que l’on peut trouver moult choses au fond d’un puits, abandonnées, volontairement ou non. Celles-ci peuvent s’avérer révélatrices de drames passionnels, d’actes malveillants ou violents, lesquels sont à même d'affecter puissamment celui qui les découvre.

Qu’a donc bien pu voir Moeno au fond du puits au bord duquel son chemin s’est arrêté ? "Des souvenirs oubliés qui se reflètent dans le miroir d’eau qui gît au fond du cœur", comme elle le laisse entendre dans le programme ? Peut-être, mais pas seulement. Car le temps s’est arrêté et lui a révélé une vérité bien lourde à partager. L’on ne saura cependant jamais précisément laquelle. Les mots sont impuissants pour traduire ce qu’elle ressentait. Son attitude quasi-immobile, sa raideur, son regard hagard et figé, cette sensation d’absence qui l’envahissait peu à peu, ce rictus qui se dessinait sur ses lèvres, son halètement en disaient long sur la souffrance qui l’étreignait. Son corps tout entier tremblait, vacillait, se tordait sous les affres de la douleur qui s’emparait petit à petit de son être tout entier…  Soudain, ce fut la chute. La terreur, l’épouvante se lisaient dans ses yeux qui se fermaient et se rouvraient alternativement. Son corps était agité de spasmes et de soubresauts intermittents. Mais, pour autant que fût grave l’épreuve, la faux de la mort ne parvint pas à remplir son office, et la vision d’horreur qui avait pu l’étreindre s’effaça aussi subrepticement qu’elle avait pu apparaître. Qu’avait t’elle donc pu vivre si intensément au cours de ce bref laps de temps ?

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"La danse est comme une apparition, dit-elle. Elle émerge comme sortant d’un vide. Elle n’explique rien et n’apporte pas davantage le salut mais fait éclore la conscience invisible du monde. La plus grande part de celle-ci est indécelable pour nous car elle est en dehors de notre perception. Mais l’imperceptible peut se manifester comme un phénomène, comme une ondulation sur l’eau par un vent invisible. L’invisible a le moyen de se faire connaître. Ce phénomène, lorsqu’il se produit au travers de notre corps, est la danse. Grâce à celle-ci, le spectateur peut faire l’expérience de ce que, sans doute, il ignore. Une telle danse a le pouvoir de modifier sa perception et son sens du temps. Nous ne créons pas une danse, nous créons un monde ou, plus exactement, nous rendons un monde visible".

J.M. Gourreau

Paysage au fond du puits / Moeno Wakamatsu, Espace Culturel Bertin Poirée, 11 juin 2019, dans le cadre du festival butô 2019.

Moeno Wakamatsu est née dans un temple Bouddhiste à Asakusa. Sa famille rallie très vite le temple de Mitaka, dans la banlieue de Tokyo, où elle grandit en bordure d'une plantation de noisetiers. Elle se souvient de cette période comme la plus heureuse de sa vie.

C’est assez jeune qu’elle part au Canada, à Toronto, pour gagner assez vite les Etats Unis. Les dix premières années de sa vie au Japon sont restées préservées comme dans une capsule, en une sorte de mémoire hallucinée d'un Japon où toute chose semblait douée de vie, où même les pierres et le béton parlaient...

Après l’acquisition de ses diplômes à la "Cooper Union School of Architecture of New York" et à l’issue de trois ans de travail comme architecte, elle délaisse ce métier pour se consacrer à la danse qu’elle aborde à la suite d’une période dépressive de sa vie, lorsqu'elle sent la contradiction entre le monde de l'entreprise et la superficialité des rapports humains dans le travail. Elle a alors vingt sept ans.

Avant d’abandonner l'architecture, Moeno étudie plusieurs styles de danse, autant que le lui permettait son travail : elle passe alors quatre ans à l'école de Merce Cunningham et s’initie à différentes formes d'expression, ballet contemporain, jazz... pour, finalement, laisser derrière elle toutes les formes expérimentées auparavant et s’investir dans la méthode Feldenkrais dans laquelle elle prend de plus en plus confiance.

A l’issue de quatre ans d'études, le butô demeure la seule forme de danse qui l'inspire encore.

Elle présente une première série de performances en solo à l'âge de 28 ans, spectacles qu’elle présentera par la suite également aux Etats-Unis, au Canada et en Europe. Elle a travaillé entre autres avec Masaki Iwana, Joan Laage, Atsushi Takenouchi, et au sein de la Zendora Dance Company.

Pierre Rigal / Merveille / Loufoque et déjanté

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Pierre Rigal :

Loufoque et déjanté

 

7 865908Ne prenez surtout pas ces épithètes dans le mauvais sens du terme, bien au contraire. Si, effectivement, Merveille est une œuvre étrange, aux confins de l’opéra, de la danse, du théâtre et de la musique contemporaine, c’est également un spectacle total, aussi utopique que farfelu, qui a l’heur de nous propulser dans un univers futuriste fascinant, aux confins du rêve et de la réalité. En fait, la préfiguration de ce qui nous attend dans un proche avenir au sein duquel Pierre Rigal, qui déborde d’imagination, ne se départit jamais ni de son humour, ni de sa poésie. Il nous en apporte ici à nouveau la preuve.

Point de départ de cette pièce, le souhait du chorégraphe d’initier jeunes et moins jeunes à l’art lyrique contemporain, de leur transmettre son goût pour l’opéra, et de le leur faire partager. De leur montrer aussi que, comme tous les arts, celui-ci évolue avec son siècle, se cherche, encore et toujours. Or, qu’admire-t-on dans l’opéra, qu’est-ce qui exerce sur nous une telle fascination ? La voix ! En effet, y a-t-il quelque chose de plus merveilleux, musicalement parlant, que la voix ? D’où le titre de l’œuvre et, de fait, l’intervention prépondérante de chanteurs lyriques dans le spectacle, sans toutefois oublier la partition orchestrale qui les accompagne. A l’heure de l’électronique et de l’intelligence artificielle, plus question bien évidemment de rester à l’arrière-garde en utilisant exclusivement dans la composition les instruments traditionnels. Sans toutefois les renier ! Il faut bien vivre avec son temps, aller de l’avant, s’adapter à son public, à sa sensibilité, chercher de nouvelles sonorités en utilisant tous les moyens mis à sa disposition, même - et surtout - ceux auxquels on n’avait guère pensé jadis ou jamais osé utiliser. Quitte, d’ailleurs, à ce que cela dérape ! Telle est la prérogative du musicien-chercheur, auquel il sera aussi dévolu d’évaluer l’effet produit… Toutefois, il doit y mettre les formes, au risque d’effaroucher son auditoire. D’où une mise en scène burlesque et fantasmagorique au sein de laquelle il est impossible de distinguer le vrai du faux, la réalité de l’utopie. Non sans y avoir en outre inséré une once de piquant, juste pour rajouter un soupçon d’inquiétude. Une cuisine savante par conséquent, au sein de laquelle Mélanie Chartreux, remarquable artiste polyvalente, présentatrice pince-sans-rire pour l’occasion, excelle. Je me demande d’ailleurs si elle ne serait pas aussi un tantinet psychopédagogue car elle est parvenue avec une étonnante précision à ajuster ses réparties au gré des réactions de son auditoire...

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Photos J.M. Gourreau

Bref, vous l’aurez deviné, ces six compères sur scène - deux chanteurs lyriques, Laure Poissonnier et Nicolas Simeha, ouverts tant à l’expérimentation qu’à l’improvisation et appartenant tous  deux à l’Académie de l’Opéra National de Paris "dont l’ambition est d’accompagner l’émergence des professionnels de demain", deux musiciens du groupe Microréalités, Gwenaël Drapeau, et Mélanie Chartreux, docteurs ès électronique pour les besoins de la cause, ainsi que le musicien électro-acousticien Julien Lepreux et la danseuse coréenne Bora Wee, artiste de la compagnie de Pierre Rigal, "Dernière minute", se sont ingéniés, à la surprise de tous, à créer un étonnant patchwork lyrico-chorégraphico-délirant truffé de trouvailles par sérendipité* sur l’histoire bien connue d’Orphée et d’Eurydice. Ainsi vont-ils faire partager à leur public une odyssée entre le passé et l’avenir, le mythe et la réalité, au sein duquel Eurydice va terminer sa vie non dans les enfers - ce serait bien trop triste ! - mais dans le cosmos, transmutée en constellation…  Voyage accompagné par un patchwork musical mixant le quatrième acte réarrangé pour deux voix à capella de l’Orfeo de Monteverdi, auteur de l’un des premiers opéras de l’histoire, avec une musique électronique originale "savante", signée Gwenaël Drapeau et Julien Lepreux. Et ce, par le truchement d’un prototype de "générateur d’opéra artificiel" doté d’un système algorithmique leur permettant de créer un "opéra grandiose et poétique avec des moyens dérisoires", tout en s’adaptant à la sensibilité de leur auditoire…  Sur le plan scénographique, les premières images de Merveille déroutent un peu car, d’une part, le plateau est truffé de câblages et d’objets de science-fiction plus hétéroclites et étranges les uns que les autres et, d’autre part, par le fait que les électroniciens ne semblent pas vraiment maîtriser leur matériel, une bordée de parasites étant crachée par les enceintes dès la mise en route de l’ordinateur, le tout auréolé d’effets lumineux psychédéliques. Mais, très vite, le public comprend, suite aux propos un tantinet absurdes de la speakerine, que le spectacle qui lui est offert est aussi burlesque que déjanté ! Il est vrai cependant que le naturel avec lequel les artistes opèrent a de quoi donner le change…

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Si l’on peut être surpris tant par le propos que sa mise en scène au sein de laquelle on retrouve l’artiste qui s’était illustré à ses débuts dans le domaine du cinéma documentaire et des clips-vidéo, il n’en demeure pas moins que ce spectacle, qui évoque les facéties délirantes de Marcia Barcellos, bien qu’à l’origine destiné aux enfants, aura su également séduire leurs parents...

J.M. Gourreau

Merveille / Pierre Rigal, Châtillon-sous-Bagneux, 28.05.19. Pièce créée à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille le 12.12.18.

* La sérendipité est le fait de réaliser une découverte scientifique ou une invention technique de façon inattendue à la suite d'un concours de circonstances fortuites et très souvent dans le cadre d'une recherche concernant un autre sujet (wikipedia).

Philippe Saire / Hocus Pocus / Grand Guignol et poésie

Philippe saire hocus pocus 02Philippe saire hocus pocus 01Philippe saire hocus pocus 07Philippe Saire :

Grand-Guignol et poésie

 

Philippe saireRares sont les chorégraphes qui créent spécifiquement pour l’enfance et la jeunesse. Philippe Saire est de ceux-là. Hocus pocus est une œuvre très imagée qui est interprètée avec beaucoup de brio par deux danseurs de sa troupe, Philippe Chosson et Mickael Henrotay-Delauney. Comme le nom du spectacle l’indique, il suffit de prononcer ces deux mots magiques - que l’on peut traduire en français par Abracadabra, terme qui pourrait être le titre de cette pièce - pour voir surgir, entre deux néons placés à l’horizontale, lesquels délimitent l’ouverture béante d’une immense grotte noire sans fond, quelques fragments de corps humains, mains, bras, coudes, pieds, jambes, dos, troncs, têtes hirsutes, pièces d’un puzzle humain qui surgissent de l’obscurité avant de s’accoler, de se nouer et d’entamer une danse diabolique au cours de laquelle ils vont s’éclipser, réapparaitre, se croiser, s’étreindre, s’entrechoquer, s’empoigner, se congratuler… Pour le plus grand bonheur des enfants qui assistent, hilares et émerveillés, à la scène. Il n’est pas donné à tout le monde le pouvoir de faire rire. Mais le suisse Philippe Saire a su parfaitement doser son spectacle : cette entrée en matière, hors d’œuvre à mi-chemin entre théâtre, danse et magie, était fait pour mettre en confiance, attirer la sympathie de ses jeunes spectateurs. Une fois son public conquis, il était possible au chorégraphe de le faire voyager dans des lieux empreints d’une plus grande poésie, au sein desquels il s’est mis en devoir de mettre en avant les mystères et les beautés de la vie mais aussi sa dureté et son implacabilité, sur terre comme dans les airs ou au fond des océans. C’est ainsi que l’on aura pu assister au vol d’Icare et à sa chute dans les flots de la mer crétoise, avant de goûter aux beautés du monde sous-marin, peuplé de coraux aux chatoyantes couleurs, d’algues ondulant harmonieusement au gré des courants, d’anémones aux bras tentaculaires donnant refuge à une multitude de poissons de différentes tailles, plus colorés les uns que les autres. Mais aussi à des animaux moins inoffensifs tels une méduse aux tentacules venimeux, une araignée géante aux rêts recouverts de glu et un requin mangeur d’hommes : l’un des deux interprètes va d’ailleurs se retrouver englué dans la toile de l'araignée, tandis que l'autre va être avalé tout cru, victime de la voracité du squale : fort heureusement, il ne s’en trouvera pas le moins du monde meurtri, ni même égratigné, puisqu’il va en ressortir recraché, tel Jonas du ventre de la baleine, sain et sauf, non pas au bout de trois jours mais au bout de trois minutes ! Ce qui, d’ailleurs, donnera lieu à de chaleureuses retrouvailles entre nos deux compères, mettant en avant les sentiments d’amour et de fraternité annonciateurs de la fin du spectacle …

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Photos Philippe Saire

Bref, une pièce aux frontières du théâtre, du mime et de la danse, qui à l’heur d’ouvrir tout grand les portes de nos chimères et de nos rêves en s’appuyant sur la magie d’images fantasmagoriques, un voyage fantastique au sein d’univers plus étonnants les uns que les autres, auréolés par la musique envoûtante de Peer Gynt d’Edvard Grieg.

J.M. Gourreau

Hocus Pocus / Philippe Saire, Théâtre des Malassis, Bagnolet, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, 21 et 22 mai 2019.

Spectacle créé à Lausanne le 25 octobre 2017.

Imre Thormann / Le faux David / Un butô européanisé

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Imre Thormann :

Un butô européanisé

 

Imre thormann trainingLe butô festival 2019 vient d’ouvrir ses portes à l’Espace Culturel Bertin Poirée à Paris avec la prestation d’un fascinant danseur encore peu connu en France, Imre Thormann. Par le truchement du personnage qu’il incarne, Le faux David, il nous apporte la vision d’un butô assez différent de celui que nous ont laissé les précurseurs de cet art, Tatsumi Hijikata et Kuazo Ohnô, vision néanmoins fort intéressante car nourrie de diverses influences occidentales, notamment celles de Jean Genêt et d’Antonin Artaud mais, surtout, celles inspirées de la "Neuer Tanz", née au milieu du XXème siècle. Ce courant d’expression allemand prônait en effet une danse qui se rapprochait de l’expressionnisme, condamnant la démarche esthétique et narrative du ballet classique qui primait à la fin du XIXème siècle, s’inscrivant dans un mouvement culturel de réforme de la vie. Les artistes de l’époque - et en particulier les danseurs - cherchaient alors à exprimer les vibrations violentes qui résonnaient en eux, qui les secouaient et qui ne demandaient qu’à s’extérioriser.

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Photos J.M. Gourreau

Le faux David que Thormann personnifie n’est pas un héros de légende comme il le précise, mais un voyageur qui pourrait être n’importe qui d’entre nous, un être « issu de là où la douleur d’être né résonne comme un écho infini », une sorte de fantôme qui jaillit de notre ombre, qui se cherche, qui tente de trouver sa raison de vivre et de subsister. Les poignantes images qui naissent sous sa Geste, celles de l’angoisse, de l’oppression, de la tristesse, de la douleur, voire même de la mort, sont les reflets de l’âme d’un personnage qui a souffert et qui souffre encore, d’un être qui aspire à un renouveau spirituel, guidé, étreint et enlacé par le fil de la vie, cordon ombilical aussi ténu et fragile soit-il ; un corps qui tente, impuissant, de se rebeller contre l’adversité, tournant en rond mais finissant toujours par revenir à son point de départ. Sa danse est la danse de la vie, avec toutes les questions qu’elle peut engendrer, qu’elles soient matérielles ou  philosophiques. Elle traduit les images qui naissent de son subconscient pour les capturer, les comprendre, les écouter, y réfléchir, y réagir sans toutefois leur résister. Dans sa danse, le mouvement va toujours de pair avec les émotions. "Au lieu de résister à l’image entrante (subconsciente), on l’assimile dans son corps, en prenant la forme de ce qui s’exprime", dit-il. Puis il la redirige en plaçant son corps dans une position différente, inspirée de cette impulsion initiale. La philosophie de sa danse peut être résumée en ces quelques lignes : " Les matériaux qui constituent notre corps sont sans aucun doute de cette Terre et ont participé à son processus de création. Par conséquent, notre corps, vivant ici présentement, recèle la totalité de l’histoire de la Terre. Ce que l’on appelle « vivre », « corps » et « esprit », ce sont précisément des phases de changement et de flux de la Terre". Kazuo Ohnô a dit un jour que "la danse est la prière de l'instinct". C’est par cette prière instinctive que, selon Imre, nous pouvons accéder aux forces intérieures qui nous émeuvent, et découvrir à quoi cela ressemble de vivre.

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Né à Berne (Suisse) en 1966, Imre Thormann est fasciné très jeune par les arts martiaux qu’il aborde au travers de diverses disciplines, l’aikido, le kung fu, le taichi et le taekwondo, art martial sud-coréen voisin du karaté. Par la suite, il approche la danse par l’étude de la technique Alexander, laquelle permet d'apprendre à rétablir soi-même l’équilibre postural nécessaire au bon fonctionnement de l'organisme. Il part pour la première fois au Japon en 1989 et fait alors la connaissance de Kazuo Ohnô. Le butô en tant que tel n’y était alors pas encore connu, bien que ce mouvement ait toujours été considéré depuis ses débuts comme une forme d’art. Il retourne au Japon l’année suivante et s’installe pour 5 ans à Tokyo où il suit les cours de Kazuo Ohnô et de Michizou Noguchi. Si la danse qu’il pratique aujourd’hui est fortement influencée par l’art de ces deux danseurs, elle s’avère pour lui, le moyen de révéler la beauté intérieure de l’être humain, d’exprimer sa « fleur intérieure ». "Ce que j’essaie d’offrir lorsque je danse, dit-il, c’est d’ouvrir ce corps afin que cette fleur intérieure puisse pousser, que cette fleur intérieure puisse s’exprimer, que cette beauté intérieure puisse être mise en valeur". Voilà pourquoi sa danse nous interpelle, nous touche et nous fait vibrer.

J.M. Gourreau

Le faux David / Imre Thormann, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 16 & 17 mai 2019. Dans le cadre du Festival Butô 2019.

 

Alexander Ekman, Fit / Marco Goecke, Wir sagen uns Dunkles / Sol León et Paul Lightfoot, Signing off / Nederland Dans Theater-2

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Fit  © Rahi Rezvani

 

Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot :

Un programme fort éclectique

 

L’éloge du Nederlands Dans Theater-2 n’est plus à faire. Cette compagnie internationale de danse contemporaine issue du Nederlands Dans Theater-1 a été fondée en 1978 sous l’égide de Jiří Kylián pour former une pépinière de jeunes danseurs de 17 à 22 ans susceptibles de remplacer ou de succéder à ceux de la compagnie-mère parvenus à l’éméritat. Au fil du temps, elle est devenue progressivement indépendante, volant de ses propres ailes, attirant des chorégraphes du monde entier. Si la formation de base de ces artistes reste classique, ceux-ci se sont progressivement tournés vers la danse contemporaine expérimentale, acquérant un style qui leur est devenu propre, empreint de fougue, d’exubérance et d’enthousiasme. Leur répertoire est désormais très vaste, comportant bien sûr les œuvres-phare de Jiří Kylián, de Hans van Manen, de Sol León et de Paul Lightfoot, son actuel directeur artistique, mais aussi de chorégraphes d’obédience et d’horizons plus divers, tels Mats EK, Edward Clug, Alexander Ekman,William Forsythe, Jacopo Godani, Marco Goecke, Johan Inger, Ohad Naharin et Crystal Pite. Ce qui eut pour effet de mettre en avant le talent et la personnalité artistique de chacun de ses jeunes danseurs.

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Wir sagen uns dunkles © Rahi Rezvani                                                       Fit  © Rahi Rezvani                                                    Wir sagen uns dunkles © Rahi Rezvani

Alexander ekmanAu programme de ce spectacle, trois œuvres de ces jeunes loups de la chorégraphie contemporaine, parmi lesquels Ekman et Goecke. Alexander Ekman est un artiste bien étrange. Ce chorégraphe suédois s’est fait connaître du public parisien en février 2012 lorsqu’il présenta à la Maison des arts de Créteil Grace Engine avec le Cedar Lake Contemporary Ballet, puis Play en décembre 2017 au Palais Garnier. On a pu le revoir l’année dernière en juin au Théâtre des Champs-Elysées dans un solo, Thoughts on Bergman. Toutefois, sa dernière pièce pour le NDT, Definitely Two, avait été créée en 2013. Cet artiste se particularise par la mise en scène, dans ses œuvres, d’éléments aussi audacieux qu’inhabituels, comme, par exemple, celle d’une vache dans Cow... N’a t’il pas également déversé quelque 6000 litres d’eau sur la scène lors de la représentation de son Swan Lake ? N’a-t-il pas encore contraint ses interprètes à se frotter à des cactus bourrés d’épines dans Cacti ? Fit, la création qu’il vient de monter à Chaillot avec le NDT-2, est sans doute une œuvre moins surprenante mais tout aussi surréaliste et ludique, un monde étrange et fascinant supporté par d’envoûtantes partitions signées Nicolas Jaar, Doug Carrol, Animal Sound et The Dave Brubeck Quartet. "Mon seul but, a-t-il coutume de dire, est de surprendre, de capter l’attention de mon public". En effet, tous les moyens lui sont bons, les meilleurs comme les pires. Ou bien l’on regarde ses spectacles en se laissant aller, bercé par la musique, ou bien l’on se pose à tout moment une foultitude de questions. Ainsi, dans Fit, pourquoi une danseuse plonge t’elle tout de go la tête en avant à l’intérieur d’une poubelle ? Pourquoi cette espèce de cercueil funéraire s’élève t’il dans les airs en larguant de ses entrailles, durant une bonne partie du spectacle, une épaisse fumée blanche qui envahit le plateau ? Ou encore, qu’est donc censé éclairer ce lumignon fiché côté jardin en travers de la scène, au bout d’une longue perche, bras qui s’étend en arc de cercle jusque dans la salle, au dessus des têtes des spectateurs des premiers rangs ? Les énigmes se multiplient ainsi à l’infini sans jamais trouver de réponse. La chorégraphie qui sous-tend l’œuvre est toutefois éclectique et riche, mettant essentiellement en valeur les ensembles, tout en faisant également la part belle à certains solistes dont les attitudes, souvent incongrues, plongent le spectateur dans un monde que ne renierait ni un Magritte, ni un Salvador Dali.

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Signing off  © Rahi Rezvani

Marco goeckeSecond volet de ce spectacle, Wir sagen uns Dunkles (Nous nous évoquons des choses sombres) du chorégraphe allemand Marco Goecke, artiste né à Wuppertal, la ville où résidait Pina Bausch. Lui non plus n’est pas inconnu du public parisien car il vient de présenter, en décembre 2018, sa version du Spectre de la rose (2009) au Théâtre des Champs-Elysées avec les Ballets de Monte-Carlo puis, en février dernier, Dogs sleep sur des musiques de Toru Takemitsu, Maurice Tavel, Claude Debussy et Sarah Vaughan à l’Opéra de Paris. Tout récemment, il vient d’offrir un mémorable pas de deux, L’Oiseau de feu (2010), avec la São Paulo Dance Company dans ce même théâtre de Chaillot, du 18 au 20 avril 2019. Wir sagen uns Dunkles est une œuvre aussi électrique qu’électrisante de la même facture, dont la chorégraphie, qui fait alterner soli, duos et ensembles vertigineux, est constituée par un assemblage de petits gestes saccadés, vibrants, obsessionnels, répétitifs, spastiques, stroboscopés… Figures qui ne sont pas sans évoquer tantôt la gestuelle de la gent trotte-menu de La Fontaine, ces petites souris affairées trottinant nerveusement à la recherche d’une quelconque nourriture nécessaire à leur survie, tantôt les parades amoureuses d’oiseaux s’ingéniant à séduire leur dulcinée et à écarter les importuns ; mais, en réalité, elles narrent avec beaucoup d’humour et de vraisemblance, sur un contraste volontaire de musiques alliant le groupe "Placebo" à Schubert, les piques et prises de bec entre les deux poètes allemands, Ingeborg Bachmann et Paul Celan, lesquels furent à la fois très proches mais aussi très éloignés l’un de l’autre, dans la poésie comme dans la passion. Une œuvre originale et ludique qui se goûte avec beaucoup de plaisir.

Sol leonPaul ligthfootLe meilleur est, bien sûr, gardé pour la fin. Signing off est une pièce d’un romantisme exacerbé, signée Sol León et Paul Lightfoot, sur un arrangement par Philip Glass des concertos pour violon et orchestre N° 1 & 2 de Bach. Un ballet certes abstrait mais d’une construction remarquable, qui débute dans le silence par un solo féminin aussi tourmenté que contorsionné et qui se poursuit par des variations de groupe légères et aériennes aux portés certes athlétiques mais majestueux et fort harmonieux, pour se terminer dans une semi-obscurité, dans un jeu de voiles sombres, par un solo masculin empreint de calme et de sérénité. Une pièce profonde et lénifiante, magistralement interprétée, qui met en avant la fabuleuse musicalité de ses interprètes, leur légèreté, la fluidité de leur gestuelle, leur connivence et leur charisme.

J.M. Gourreau

Fit / Alexander Ekman, Wir sagen uns Dunkles / Marco Goecke, Signing off / Sol León et Paul Lightfoot, Nederland Dans Theater-2, Théâtre national de la Danse Chaillot, du 15 au 19 mai 2019.

Nathalie Pernette / La figure de l'érosion / Statues en mouvement

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Nathalie Pernette :

Statues en mouvement

 

P1450993Jamais cadre de spectacle n’aura mieux porté son nom : si l’on s’accorde en effet à assimiler des statues à des monuments, alors, oui, La figure de l’érosion, 3ème volet du triptyque* Une pierre presque immobile que vient de créer Nathalie Pernette au Panthéon est bien un monument en mouvement… Tant ses quatre danseurs se fondent dans la statuaire, tant ils font corps avec elle, lui redonnant vie après en avoir retrouvé l’âme et l’esprit, malgré son inéluctable destin, celui de la désagrégation ! L’épopée que ces sculptures animées nous narrent est un voyage dans le passé au cours duquel les siècles se télescopent. Témoins fidèles du passage du temps, si elles évoquent l’histoire ou des fragments de l’histoire de ces hommes qui ont défilé sous le sourire de ces statues, voire sous leurs larmes de pierre, c’est aussi leurs meurtrissures qu’elles offrent à nos yeux, des images d’amour et de mort infligées par le temps, fissures, oxydations et abrasions progressivement recouvertes par la poussière, les mousses, les lichens, la rouille… ainsi que des éclats de matière, fragments de chair qui se détachent, s’arrachent sous l’action du soleil ou de la pluie. Mais au dessous de celles-ci, on peut encore y lire des morsures beaucoup plus profondes, blessures et dégradations occasionnées par l’irrévérence, le mépris et la violence de l’humanité.  

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Photos J.M. Gourreau

Au cours de ce voyage imbibé d’effluves politiques commémoratives en parfait accord avec le lieu, on croisera bien sûr André Malraux, Simone Veil ou Jeanne d’Arc mais aussi Pétain, Hitler ou le révolutionnaire marxiste-léniniste Che Guevara, haranguant les foules, poing dardé vers le ciel… Mais pas seulement. La chorégraphe, en effet, n’a pas oublié de mettre en avant ce côté doloriste propre à la statuaire religieuse empreinte de peine, de chagrin  et de tristesse que l’on peut trouver dans les descentes de croix, les "Mater dolorosa" ou les scènes de champs de bataille et de charniers après le passage de "la Faucheuse", chère à Victor Hugo et aux romantiques… Le tout dans une chorégraphie « de l’effacement », subtile et riche d’évocations, faite de mouvements au ralenti, parfois imperceptibles mais lourdement chargés de sens, tendant à s’éroder, se désagréger et fondre pour, peu à peu, disparaître, inéluctablement. "Tu es poussière et tu retourneras poussière", a dit le Seigneur dans la Bible. L’œuvre, d’une construction remarquable, est accompagnée par la sublime musique "de circonstance" de Franck Gervais, « conçue comme une vaste fresque en partie disparue ou abîmée, composée d’une succession et superposition de nappes sonores aux résonnances physiques (sensation de vertige, de rêve) et historiques (bribes de discours voilés, mémoires sonores de diverses époques) ». Elle est en outre auréolée de fort belles lumières dues à Caroline Nguyen, lesquelles mettent parfaitement en valeur, par leur contraste mesuré, autant les quatre interprètes de la pièce que les sublimes allégories de marbre devant lesquelles ils dansent et évoluent. Mais une question se pose : « Le Panthéon est un lieu très intimidant », nous avoue la chorégraphe. Et celle-ci de préciser : « C’est à la fois une église, un lieu de culte,  un musée… Mais surtout, c’est le lieu de la mémoire de notre République. Et puis, on y sent une certaine présence, la pierre vit malgré son apparente immobilité ». Parviendra t’elle alors à faire à nouveau revivre une épopée aussi poignante dans des lieux moins pesamment chargés d’histoire ?

J.M. Gourreau

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La figure de l’érosion / Nathalie Pernette, Le Panthéon, Paris, 11 & 12 mai 2019. Avec le Centre des monuments nationaux et le Théâtre de Châtillon, dans le cadre de la manifestation "Monuments en mouvement".

« Sorties de chantier » du spectacle le 16.11.18 au Musée de l'Arles Antique et le 06.12.18 à l’atelier 231 de Sotteville lès Rouen.

Prochaines représentations : 18 & 19 mai 2019, Garges-les-Gonesses ; 22 juin 2019, CNAREP Villeurbanne ; 28 juin 2019, Besançon ; 16 juillet 2019, Musée Robert Tatin à Laval ; 18 juillet 2019, Caen ; 25 & 28 juillet 2019, festival de Châlon dans la rue.

*Le premier volet de ce triptyque inspiré par la statuaire, La figure du gisant, a été créé en juin 2015 à l’abbaye de Cluny (voir ma critique dans ces mêmes colonnes au 20 octobre 2015), et le second, La figure du baiser, l’étreinte amoureuse, en mai 2017 au Palais Royal à Paris.

Christian Ubl / Langues de feu & Lames de fond / Une sensibilité exacerbée

Ubl c langues de feu lames de fond 11 la briqueterie 16 04 19 2Ubl langues de feu jean barakUbl c langues de feu lames de fond 03 la briqueterie 16 04 19                     Langues de feu © Jean Barak                                    Langues de feu © J.M. Gourreau                                     Langues de feu © J.M. Gourreau

Christian Ubl :

Une sensibilité exacerbée

 

ImagesChristian Ubl est un écorché vif. En octobre 2016, il avait concocté avec l’écrivain et auteure dramatique Lucie Depauw pour le festival "actoral"* de Marseille une maquette dénommée Langues de feu, laquelle s’inspirait de la symbolique du feu, de sa force, de son énergie dévorante, des ravages qu’il engendre sur son passage, pour tenter, en associant le geste au verbe, d’évoquer la puissance de cet élément, comme déclencheur, moyen de lutte, de révolte, de soulèvement contre les injustices et les discriminations sociales. Point de départ de ce spectacle à double lecture, l’immolation par le feu en décembre 2010, d’un jeune vendeur ambulant tunisien, Mohamed Bouazizi, à l’origine, bien malgré lui, des émeutes qui ont concouru au déclenchement de la révolution tunisienne, à l’éviction duprésident Ben Ali du pouvoir et, sans doute également, aux protestations et révolutions des autres pays voisins, connues sous le nom de "Printemps arabe".  En effet, dans un pays où les pots-de-vin sont le seul moyen pour acquérir un rang social, rares sont les pauvres et démunis, en butte constante avec les autorités, qui parviennent à vivre décemment. En désespoir de cause, ne pouvant plus supporter les injustices et les humiliations, d’aucuns décidèrent d’en finir en se donnant en exemple. Cet acte désespéré du jeune Bouazizi qui « préféra mourir plutôt que de vivre dans la misère », provoqua la colère des habitants de sa ville, Sidi Bouzid : des dizaines d’entre eux manifestèrent devant le siège du gouvernorat. Le mouvement social s'étendit spontanément à d'autres municipalités du pays malgré la répression, gagnant Tunis 10 jours plus tard. Les manifestations insurrectionnelles allaient se poursuivre, engendrant une révolution qui conduisit au départ de Ben Ali en Arabie saoudite et à la désignation d'un nouveau président.

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                        Lames de fond © F. Cattalano                              Langues de feu © J.M. Gourreau                       Lames de fond © J.M. Gourreau

Cet acte de résistance, qui symbolise le combat des Tunisiens pour la démocratie, la justice et la liberté, est le détonateur du projet de ce diptyque, Langues de feu & Lames de fond, constitué de deux soli accolés, se répondant l’un à l’autre comme une réplique à une question, sans forcément amener de solution, en fait autoportraits de leurs concepteurs. Au travers de ce premier solo d’une grande puissance, Christian Ubl affirme le pouvoir des révolutions, non seulement au travers des cris, clameurs et affrontements mais surtout par le biais du feu, symbole de la révolte qui sommeille dans l’âme de chacun d’entre nous et qui peut être le déclencheur de révolutions engageant des milliers d’hommes dans l’espérance et la foi d’une vie meilleure. Cette œuvre traduit en fait "la protestation par le feu (et en prend prétexte) pour traverser et revisiter divers états de corps, immolation, acte de sacrifice suprême", explique t-il. Et de poursuivre: "Je brûle de passion et je brûle mes passions, je brûle ma salive, je brûle mes tensions, mes pensées, mes affects, mes désirs, mes convictions ; le système brûle, et mon corps brûle avec… Je brûle, donc je suis". En quelques mots, tout est dit. Un texte mûrement réfléchi, accompagné par une danse signifiante, expressive, engagée, au sein de laquelle le danseur finit par "s’immoler" - fictivement, rassurez-vous - par le feu, ce dans une scénographie reflétant parfaitement la révolte assumée de ses auteurs. Et d’entamer une danse vibrante et oppressante tout à la fois, bercé par cet émouvant propos de Lucie Depauw : "Je donne ma langue au feu, je me donne entière au feu, je veux sentir le feu embrasser mes cheveux, mes cuisses, mon intérieur, je veux fondre ma douleur avec la joie du feu, un corps à corps incandescent"… Et, plus loin : " Je veux expliquer : trop d’injustices, d’inégalités. Mais si les mots ne suffisent pas, alors il faut que la révolte s’élève et brûle, qu’elle se voie de loin, qu’elle se consume, qu’elle réchauffe l’ardeur de ceux qui ne peuvent plus vivre comme ça. Ce feu, c’est un refus. Ce feu, c’est une révolte contre un système pourriture. (…) Je pense à tout ce que le feu dira à ma place, ma révolte, ma protestation, mon emballement. Ce soir, je veux briller de mille feux"…

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Le second volet de ce diptyque, Lames de fond, fait écho en miroir à Langues de feu. Un duo cette fois, interprété par Sandrine Maisonneuve et le chorégraphe lui-même. "Le printemps arabe avait commencé par le feu, il s’achève dans l’eau, prend l’eau, (tel) un tsunami humain qui tente la traversée et le déplacement. Mais l’eau - entre flux et reflux - est un élément instable pour, parfois, devenir tombeau", précise Christian. Là encore, tout comme le feu, l’eau peut se révéler redoutable et anéantir par la force indomptable de ses vagues, déluges, orages, tornades et tsunamis, un peuple tout entier. Reposant lui aussi sur un écrit socio-poétique de Lucie Depauw, Lames de fond est un poignant duo qui se situe précisément là où le feu des révolutions arabes s’est propagé, laissant le pays à feu et à sang. Il reflète avec justesse les incertitudes et hésitations qui tenaillent un père et son enfant syriens, tant dans leurs pensées que leurs actions, lorsqu’ils cherchent à fuir leur pays, et qu’ils se trouvent contraints, par désespoir, à se jeter à l’eau, car il n’y a pas d’autre solution. Le chorégraphe les imagine et les décrit à un moment crucial lorsque, seuls au bord d’une Méditerranée déchaînée, ils sont à deux doigts d’être engloutis par le déferlement des vagues, "les vagues cambrées, les déferlantes, les vagues scélérates, montantes et descendantes, qui enflent et se brisent autour de nous", relate Lucie Depauw. Là encore, une œuvre bouleversante dans laquelle tantôt le corps est porté par le texte et les images, tantôt le verbe prend le dessus. Quoi qu’il en soit, elle ne laisse aucun doute sur le devenir de ces êtres totalement désemparés dont la lutte sera vaine, et qui ne parviendront jamais à mettre pied sur la terre d’asile tant promise qu’espérée, malgré leur foi et un incommensurable instinct de survie.

J.M. Gourreau

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                                  Lames de fond © J.M. Gourreau                                   

Langues de feu & Lames de fond / Christian Ubl, 16 & 17 avril 2019 à la Briqueterie, CDCN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine, dans le cadre de la 20ème biennale de danse du Val-de-Marne. Spectacle créé à Klap, Maison pour la danse à Marseille, le 1er mars 2019.

*Actoral est un festival international fondé en 2000 à Marseille par Hubert Colas et qui a pour objectif de tisser des passerelles entre différents univers tels que le théâtre, la danse ou les arts plastiques, et qui mêle aux arts de la scène les arts visuels, la musique, le cinéma et la littérature. Chaque automne, durant trois semaines, plus de deux cents artistes français et internationaux rejoignent cette ville pour s’y produire.