Accueil

Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Damien Jalet / Kohei Nawa / Vessel / Dérive dans un autre monde

Jalet d vessel 01 yoshikazu inoueJalet d vessel 02 yoshikazu inoueJalet d vessel 03 yoshikazu inoue

Damien Jalet / Kohei Nawa :

Dérive dans un autre monde

 

 

Jalet dVoilà un spectacle fascinant, depuis sa première image jusqu’à la dernière. Ce qui captive de prime abord dans Vessel, une œuvre du chorégraphe franco-belge Damien Jalet créée en 2015, c’est sa mise en scène signée Kohei Nawa qui nous embarque dans la nuit des temps, au sein d’un univers fantasmagorique que n’aurait certainement pas renié Jules Vernes, pouvant évoquer l’émergence d’une île des profondeurs d’un monde sous-marin peuplé de créatures hallucinatoires mi-animales, mi-humaines qui évoluent dans les abysses d’une mer imaginaire. Un spectacle qui relève autant de la sculpture que de la danse. Et pour cause. "J’ai découvert le travail de Kohei Nawa alors que j’étais en tournée au Japon en 2013. Ce fut un véritable coup de foudre artistique. Je n’avais qu’une envie, le rencontrer, afin que l’on travaille ensemble", nous explique Damien Jalet. Un artiste japonais qui n’est d’ailleurs pas inconnu en France, révélé notamment par l’exposition de Throne sous la pyramide du Louvre, dans le cadre de la saison "Japonismes 2018" : cette sculpture monumentale de plus de 10 mètres de haut, entièrement couverte de feuilles d’or, symbole des pouvoirs qui gouvernent le monde, synthétisait la tradition culturelle japonaise et les technologies actuelles les plus novatrices. En fait, l’originalité de l’art de Nawa réside dans son concept "PixCell", au travers duquel le sculpteur procède à la création de nouvelles images oniriques, lesquelles revêtent des impressions en 3D et des sujets inanimés, voire animés, par des matériaux contemporains, tels que plastique, verre, mousse de polyuréthane, perles artificielles, boues ou autres "Katakuriko", pâte blanche évoquant de la fécule de pomme de terre, qui se solidifie lors de sa manipulation et qui, paradoxalement, se liquéfie lorsque l’on arrête de la pétrir…

Jalet d vessel 04 yoshikazu inoueJalet d vessel 05Jalet d vessel 06 yoshikazu inoue

Photos Yoshikazu Inoue

C’est finalement en 2015, au cours d’une résidence commune de quatre mois à la Villa Kujoyama à Kyoto, le pendant japonais de la Villa Médicis, que Nawa et Jalet, lui-même, très influencé par la tradition japonaise et les rites du Shugendo, décident de réaliser une œuvre conjuguant leurs deux arts, celui de la danse et du mouvement, art de l’éphémère par excellence, avec celui de la sculpture, représentation d’une attitude saisie au vol et figée dans l’instant pour l’éternité. De cette rencontre nait Vessel, un trio qui deviendra plus tard un septuor, où le corps humain est utilisé comme un matériau sculptural abstrait, l’entrelacement des membres donnant naissance à des formes insolites qui vont se réfléchir dans le miroir d’une eau d’une incommensurable profondeur, source de toute vie. Au centre du plateau, par conséquent transmuté en lac ou en mer, semble émerger de la pénombre une île volcanique née d’une sorte de boue solidifiée, allusion sans doute à des textes mythologiques relatant la création du Japon. C’est sur et aux abords de cette île que vont évoluer des créatures anthropomorphiques sans visage, évocatrices d’une faune abyssale de crustacés ou de mollusques, bathynomes géants ou poulpes démesurés, dont les enchevêtrements de tentacules plongés dans l’univers sonore de Marihiko Hara et de Ryuichi Sakamoto, dessinent, dans leur mouvement continu, des figures sculpturales géométriques éphémères, d’une grâce et d’une harmonie à vous couper le souffle.

Jalet d vessel 07 yoshikazu inoueJalet d vessel 08 yoshikazu inoueNawa k throne sous la pyramide du louvre

Throne / K. Nawa sous la pyramide du Louvre

L’œuvre débute dans les ténèbres de la création du monde par le déplacement lent mais furtif de créatures acéphales, qui vont très vite se rejoindre et se fondre les unes dans les autres au fur et à mesure que l’intensité de la musique augmente. Assisterait-on aux prémices de la vie sur une île encore vierge de toute pollution, d’une blancheur immaculée? Peu à peu, les corps se déploient, vont et viennent, se palpent, se tordent, se rapprochent pour former des groupuscules, d’aucuns finissant par fusionner les uns avec les autres dans des attitudes sculpturales d’une fulgurante beauté. Mais l’éphémère est de règle et celles-ci vont bientôt se désagréger ou se diviser, pour prendre de nouvelles formes tout aussi majestueuses l’instant d’après. Des masses de corps inidentifiables car à jamais dépourvus de visage desquels sortent une pléiade de membres qui s’agitent, vibrent et s’éclatent de temps à autre, frappant l’eau avec violence dans un bouillonnement d’écume. L’œuvre se terminera sur la vision de l’engloutissement progressif de l’un de ces êtres dans le magma qui l’avait vu naître, son corps enseveli petit à petit par cette glue blanche issue du sol qui lui avait donné naissance, corroborant cette assertion biblique du chapitre 3:19 de la Genèse : "Tu es poussière et tu retourneras en poussière" …

J.M. Gourreau

Vessel / Damien Jalet, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 6 au 13 mars 2020.

 

 

Christian Rizzo / Une maison / Ainsi va la vie

 

C rizzo une maison 01 ph maxresdefaultC rizzo une maison 05 marc domageC rizzo une maison 06 ph marc domage 3

Christian Rizzo :

Ainsi va la vie

 

C rizzo une maison 1Pour Christian Rizzo, une maison, c’est certes un refuge, un abri que l’on ébauche après mûre réflexion, un lieu bien à soi que l’on édifie et que l’on aménage avec soin à son goût pour y vivre et où l’on imprime sa marque ; mais pas seulement. C’est autant un observatoire de la vie, un lieu de mémoire et de transmission, qu’un lieu d’accueil et de partage, avec les autres et pour les autres, car la destinée de l’Homme n’est pas de passer toute son existence dans la solitude. Et si c’est avant tout un site de rassemblement et d’échanges où l’on vaque avec bonheur à ses occupations, où l’on reçoit ses proches, où l’on cohabite avec sa famille et ses amis, un lieu de confidences où se tissent des liens, des amitiés, des amours, où se concrétisent des passions charnelles, où évoluent ses fantômes, c’est aussi dans un tel lieu que peuvent se fomenter rancœurs et colères, inimitiés, séparations et vengeances.

 

C rizzo une maison 04C rizzo une maison 03C rizzo une maison 02

Photos Marc Domage & Max Resdefault

C’est tout cela que le chorégraphe nous fait vivre par le truchement de quatorze danseurs qui évoluent entre un sol organique et une imposante architecture polyédrique spatiale, futuriste, composée de poutrelles tubulaires articulées, inspirée de la triangulation du mathématicien russe Boris Delaunay, et qu’il a lui-même conçue. Un mouvement perpétuel d’histoires éclatées ou imbriquées, présentes ou passées, dans lesquelles, d’ailleurs, chacun peut se retrouver, et qui nous sont narrées sous la forme de duos, trios ou groupuscules obéissant aux pulsions de la musique répétitive de Pénélope Michel et de Nicolas Devos. Des images qui naissent et se concluent dans un univers dépouillé mais d’une très grande beauté plastique, vibrant et dialoguant avec les lumières tantôt scintillantes, tantôt grésillantes de Caty Olive. Un plateau seulement occupé par un immense tas de terre ocre, autant matériau de construction que terre arable, fertile et nourricière, laquelle sera répandue à la pelle sur la scène tout au long du spectacle avant d’être foulée et labourée par les pieds des danseurs, comme pour effacer les traces de leur passé. Un harmonieux va-et-vient perpétuel de personnages, réels ou imaginaires, qui glissent, tournicotent, s’enlacent et se repoussent, enveloppés par les jets lumineux stroboscopés des néons. Comme à son habitude, Christian Rizzo, très inspiré par le nô et le Bauhaus, joue sur les contrastes et les oppositions entre l’ensemble et les fragments, embarquant, pour finir, tout son petit monde dans une bacchanale infernale, une danse macabre qui les conduira bien évidemment à leur perte et au retour à la terre qui les a vus naître. La vie n’est finalement qu’un éternel recommencement...

J.M. Gourreau

Une maison / Christian Rizzo, Théâtre National de la danse Chaillot, du 27 au 29 février 2020. Spectacle également donné dans le cadre du Théâtre de la Ville hors les murs.

Œuvre créée sur la scène du Théâtre Bonlieu à Annecy le 5 mars 2019.

Gil Roman / Maurice Béjart / Béjart fête Maurice / t'M et variations / Boléro / La danse pour la danse

Bejart fete maurice t m et variations ph f levieuxBejart fete maurice ph l n pasche 01Bejart fete maurice 05 ph g batardon jpg

 

Gil Roman et Maurice Béjart :

La danse pour la danse

 

Gil romanMaurice bejart 730x321Il est bien sûr inévitable de voir programmé, dans un hommage à Maurice Béjart, l’un de ses ballets mythiques, que ce soit le Sacre du printemps sur la musique éponyme de Stravinsky ou le Boléro sur la célèbre partition de Ravel, désormais devenu un "tube". C’est ce dernier qui a eu la primeur d’accompagner t’M et variations de Gil Roman ainsi que Béjart fête Maurice, les deux autres œuvres inscrites cette saison au programme de la tournée du Béjart Ballet Lausanne dans diverses villes de France et de Navarre.

C’est sur t’M et variations, une œuvre de Gil Roman, désigné par Béjart lui-même comme son successeur, que s’ouvre ce majestueux spectacle. Toutefois, si le disciple a bien assimilé le style du maître, il n’en a malheureusement pas totalement acquis l’esprit, et si t’M et variations s’avère une fort belle pièce en son hommage, en fait un collage de soli, duos, trios et variations pour un petit ensemble de danseurs, il lui manque toutefois cette petite pointe de finesse et de musicalité que l’on va retrouver dans la pièce suivante, Béjart fête Maurice, patchwork de fragments issus du répertoire du Ballet du XXè siècle. L’intérêt de t’M et variations, créé pour le dixième anniversaire de la disparition de Béjart, tient surtout à l’étonnant dialogue qui s’établit d’une part, entre les deux compositeurs et interprètes, J.B. Meier et Thierry Hochstätter, placés sur une estrade au fond du plateau et, d’autre part, les danseurs du Béjart Ballet. Une suite de piécettes aussi délicates que spirituelles sur le thème de l’amour et des jeux qu’il engendre, en écho aux percussions d’un éclectisme fascinant, mettant autant en valeur l’excellence des musiciens que celle des danseurs. Aucun argument comme support de ce ballet énergique et lyrique tout à la fois, juste des pages de danse pure que l’on tourne comme les pages d’un livre d’histoire..

Bejart fete maurice 01 ph f levieuxBejart fete maurice 03 jpgBejart fete maurice 02 ph g batardon

Photos G. Batardon, I. Chkolnik & F. Levieux

D’une toute autre veine, Béjart fête Maurice* est une œuvre festive "conçue comme une lettre où chaque danseur signerait avec son corps", nous dit Gil Roman. Elle rassemble six extraits de ballets judicieusement choisis qui résument tout l’art béjartien, fragments qu’il a lui-même magistralement mis en scène et dont l’arrangement varie au fil du temps. Le premier est un fragment de sa 1ère Symphonie qui met en valeur l’exceptionnelle musicalité de Béjart et, surtout, le niveau d’excellence de sa compagnie, lequel n’a pas faibli ni pris une ride depuis sa mort en 2007. Héliogabale qui lui fait suite est un petit bijou drolatique plein de verve et d’humour, créé en 1976 sur une musique de Verdi, inspiré de textes d’Antonin Artaud et d’attitudes de la gent animale. Lui succède un truculent pas de deux très lyrique, Im chambre séparée, extrait de Wien, Wien, nur du allein, magnifiquement interprété avec beaucoup de sensibilité par Elisabet Ros et Julien Favreau, deux "anciens" complices du Ballet du XXè siècle. Dans le solo suivant, Und so weiter, Masayoshi Onuki eut l’heur de pouvoir pleinement déployer son élégance et sa prodigieuse technique. Rossiniana, servi à l’issue de ce patchwork, est une pièce très enlevée qui n’est pas sans évoquer la Commedia dell’arte, illustrant parfaitement ce que Gil Roman souhaitait mettre en avant dans ce ballet, à savoir la joie et le plaisir qu’éprouvent toujours les danseurs à interpréter les œuvres de leur ancien maître, même si, parfois, elles pourraient désormais paraitre un peu désuètes.

Bejart fete maurice 06 ph g batardonBejart fete maurice 04 ph g batardonBejart fete maurice bolero ph g batardon jpg

Comme je l’ai évoqué plus haut, la soirée se terminait par ce chef d’œuvre intemporel qu’est Le Boléro, une œuvre cérémonielle qui prend une dimension grandiose sur la vaste scène du Palais des congrès de Paris et qui, à elle seule, vaut le déplacement. Un petit bémol toutefois, Elisabet Ros qui en était l’interprète principale le soir où il m’a été donné de le voir manquant parfois un peu de "peps" pour réveiller, aguicher, enflammer les quelque 38 hommes assis autour de la table "sacrificielle" sur laquelle elle était juchée.

J.M. Gourreau

t’M et variations / Gil Roman, Béjart fête Maurice & Boléro / M. Béjart, Béjart Ballet Lausanne, Palais des Congrès, Paris, du 26 au 29 février 2020.

*Créé le 16/12/2016 au Théâtre de Beaulieu à Lausanne.

Olivia Grandville / A l'Ouest / Sur les traces des Amérindiens

Grandville 8 ouest12Grandville8 ouest2Grandville8 ouest11

Olivia Grandville :

Sur les traces des Améridiens

 

En 1921, alors qu’il n’avait encore que cinq ans, Louis-Thomas Hardin, alias Moondog, visite avec son père la réserve indienne Arapaho et assiste à une danse du soleil. Au cours de ce spectacle, il aura également  la chance de s’initier au tom-tom, instrument de musique à percussion proche des tambours, et d’assister à des pow-wow, rassemblements militants sociaux, religieux et festifs de Nord-Amérindiens célébrant les exploits de leurs guerriers et rythmés par les pulsions de ces tambours. Ce moment privilégié, au cours duquel  les Amérindiens ont l’occasion de se rapprocher de leur ancêtres et de faire revivre leurs coutumes, marquera fortement les débuts de ce musicien de jazz atypique qui incorporera quelques accents rythmiques de musique amérindienne aux rythmes afro-américains, lesquels sont le corps traditionnel du jazz. A la base de son travail, ceux-ci resteront d’ailleurs présents dans nombre de ses compositions ultérieures.

Grandville8 ouest7Grandville8 ouest10Grandville8 ouest8

C’est peut-être davantage pour aller à la rencontre de la culture amérindienne sur les traces de Moondog et d’y étudier la place de la danse ainsi que son intégration  dans la vie sociale et religieuse, voire pour réaliser un fantasme d’enfant resté vivace à l’âge adulte, qu’Olivia Grandville effectue, en 2017, un voyage de plusieurs mois, du Québec au Nouveau Mexique, au cœur des réserves autochtones du Canada et d’Amérique du Nord. A la fin du 19è siècle, ces danses, mal perçues par les populations non autochtones qui y voyaient des danses de guerre, furent une cible de répression, tant par les gouvernements américain que canadien, durant plusieurs décennies. La "Loi sur les Indiens", amendée en 1880, interdisait en effet aux Amérindiens d'organiser, de participer ou même d'assister à certaines cérémonies traditionnelles comme le Potlatch ou à des danses comme le Tamanawas, sous peine d'incarcération… En 1914, cette loi fut encore renforcée, interdisant cette fois les danses ou le port des vêtements de danse traditionnels en dehors des réserves, sous peine de sanctions draconiennes. Finalement, lors de l'amendement de 1925, le gouvernement canadien a interdit les pow-wow, la Danse du soleil et la cérémonie de la "tente à sudation"*. En 1951 toutefois, une nouvelle loi permit en toute légalité aux autochtones de tenir à nouveau des pow-wow et des cérémonies au Canada.

Grandville8 ouest4Grandville8 ouest5Grandville8 ouest9

C’est donc un des pans de ce pèlerinage qu’Olivia Grandville évoque au travers de cette pièce, intitulée À l’ouest, ouvrant son cœur par le truchement de l’image et de la danse sur les fabuleux moments  qu’elle avait vécus parmi les peuplades amérindiennes, nous faisant partager, dans ce carnet de voyage, le désarroi de ces êtres qui, depuis plus d’un siècle maintenant, luttent sans relâche pour leur liberté et la conservation de leurs terres. Un spectacle proche de la transe qui, fort curieusement, se déroule sur une banquise du grand nord canadien devant une tente-igloo, laquelle pourrait fort bien rappeler cette "tente à sudation" dont je faisais état plus haut mais au sein de laquelle, aujourd’hui, on se rassemble non pour se soigner mais pour se nourrir d’images de la vie traditionnelle ancestrale ou des actualités du monde moderne diffusées jusque dans les contrées les plus reculées par la télévision… Il n’en reste pas moins que la chorégraphie, rythmée par les envoûtantes et impulsives percussions de Moondog et d’Alexis Degrenier, amalgame des danses de pow-wow au propre langage contemporain d'Olivia Grandville. Ainsi, cinq danseuses vêtues de tuniques noires à franges, la tête couverte de cagoules de même couleur, vont-elles tambouriner, pilonner, marteler le sol au travers d’une danse circulaire, saltatoire, incantatoire, répétitive, évocatrice d’un sabbat, comme pour convoquer les esprits et les réveiller. Une danse rituelle puissante, impulsive, entrecoupée de soli libres sophistiqués, plus ou moins déstructurés pour chacune des interprètes, révélant la détermination farouche et sans faille d’un peuple bien décidé à se battre pour assurer son droit à l’existence et sa survie.

J.M. Gourreau

À l’ouest / Olivia Grandville, Théâtre de la Bastille, Paris, du 24 au 29 février 2020.

 

*La cérémonie de la tente à sudation était une manifestation traditionnelle héritée des croyances animistes des premiers autochtones. Elle se déroulait notamment lors de pow-wow au sein d’une hutte et faisait appel à la sudation. Il s'agissait d'un remède que les autochtones utilisaient, en chantant et priant ensemble pour se purifier, préserver leur santé et se prévenir des maladies.

Christos Papadopoulos / Ion & Evedon / Mouvement perpétuel

 

Papadopoulos c elvedon c papadopoulos img 1920Papadopoulos c ion elina giounanli elg4728Papadopoulos c elvedon cr patroklos skafidas

 

Christos Papadopoulos :

Mouvement perpétuel

 

C papadopoulosN’avez vous jamais été fasciné, voire, hypnotisé par les images de certains reportages télévisés qui présentent le ballet qu’exécutent ces myriades de poissons lorsqu’ils se déplacent en bancs plus ou moins serrés aux fins fonds des océans ? Ou par ces vols aussi gracieux que sophistiqués d’étourneaux qui sillonnent le ciel à la tombée de la nuit avant de s’abattre sur les arbres qui leur servent de dortoir ? Par ailleurs, ne vous êtes vous jamais surpris à rêver devant les arabesques sculptées par les algues d’un aquarium sous l’effet des bulles d’oxygène qui assurent leur survie ? Tous ces mouvements, tant végétaux qu’animaux, sont tout à fait comparables aux évolutions concoctées par le chorégraphe grec Christos Papadopoulos pour ses danseurs, au point de se demander si cet amoureux de la nature ne s’est pas inspiré de leur comportement lorsqu’il à conçu la chorégraphie minimaliste de Ion, sur la partition musicale aussi lancinante que répétitive de son compatriote Coti K.

Si l’on se laisse littéralement envoûter par la grâce de ces mouvements de masse composés de lents va-et-vient d’une étonnante fluidité, ce comportement d’agrégation résulte entre autres chez les poissons de la nécessité d’une protection vis-à-vis de leurs prédateurs, les individus se trouvant au centre du banc étant mis à couvert par ceux qui les entourent. Face à l'attaque d'un prédateur en effet, la plupart des espèces grégaires adoptent la même stratégie comportementale, à savoir le resserrement de leur banc qui prend alors l'aspect d'une « boule », enserrant les individus les plus faibles au centre. Mais cette dynamique est aussi et surtout le fruit d’actions individuelles issues de chaque animal, celui-ci agissant uniquement à partir de la perception locale qu’il a de son milieu. Comme ont pu le montrer les scientifiques en observant et filmant des bancs de poissons, chaque individu maintient sa position non seulement par des moyens visuels mais également à partir des sensations qu’il perçoit par l’intermédiaire de sa ligne latérale, un organe sensible aux changements transitoires du déplacement de l’eau sur son corps. En fait, ce comportement individuel d'évitement, d'alignement et d'attraction résulte de la présence de trois zones entourant l’animal : La première, externe, est dénommée zone de répulsion : lorsqu’un congénère y pénètre, son occupant s’en éloigne en changeant de direction. La seconde, dite zone d’alignement, tire son nom du fait que l’individu s’aligne avec la direction moyenne suivie par tous les poissons qui se trouvent dans la zone. Dans la troisième, dénommée zone d’attraction, l’individu se place en effet dans une position mitoyenne par rapport à celle des poissons qui se trouvent dans la zone. C’est bien évidemment la première de ces "règles" comportementales qui s’avère la plus importante car c’est elle qui permet d’éviter les collisions entre les individus d’un tel groupe.

Papadopoulos c ion elina giounanli elg4732Papadopoulos c ion elina giounanli elg4729Papadopoulos c ion elina giounanli 95

Photos E. Giounanli & P. Skafidas

Or, si j’évoque ces comportements, c’est que je les ai retrouvés intégralement dans Ion, pièce qui les transpose de l’animal à l’Homme. Une œuvre minimaliste envoûtante, formée par la répétition à peine perceptible de torsades, de balancements, de déhanchements de rotations du buste, de glissements quasi-invisibles de pieds sur le sol. Puis les bras épousent le rythme avec l’intensité musicale. Un mouvement perpétuel s’installe alors. Les danseurs ne sont que 10 mais ils semblent par moments se démultiplier au cours de l’exécution de l’œuvre. D’aucuns se détachent du groupe qui se déforme, s’étale, se divise, se rompt, se recompose insensiblement à l’instant suivant. La gestuelle est serpentiforme, très coulée, lénifiante, hypnotisante, un peu à l’image des arbres qui ploient et déploient leur ramure sous les assauts du vent. Une sensation de calme et de paix semble envahir le spectateur qui plonge dans un état léthargique pour ne se réveiller qu’à la fin de l’œuvre. Fascinant.

La seconde pièce présentée par Christos Papadopoulos, Elvedon, est un peu plus ancienne, de la même veine que Ion mais qui, cette fois, tire son inspiration d’un roman de Virginia Woolf, Les Vagues, titre qui laisse d’ailleurs supposer un va-et-vient de glissades répétitives coulées, leitmotiv symbolisant le temps qui passe. Le roman relate en fait la vie de six amis, depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse, lesquels effectuent un va-et-vient rythmé et lancinant, là encore sur une partition musicale signée Coti K, ce, à l’image du ressac de vagues déferlant sur une plage.  Une œuvre elle aussi d’une précision remarquable et parfaitement synchronisée.

J.M. Gourreau

Capture 1

Ion & Evedon / Christos Papadopoulos, Théâtre des Abbesses, du 19 au 24 février 2020.