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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Alan Lucien Øyen / Bon voyage, Bob / N’est pas Pina qui veut…

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Alan Lucien Øyen :

N’est pas Pina qui veut…

 

Alan lucien oyen foto siren hoyland s terUn hommage à Pina Bausch ? Certes, tous les ingrédients y sont. Mais, malheureusement, la sauce ne prend pas… L’idée, pourtant, était on ne peut plus louable. Car on la regrette bougrement, cette grande dame de la danse disparue il y a tout juste 10 ans, le 30 juin 2009... Son nom, ses œuvres resteront pour toujours gravées dans la mémoire de ceux qui ont eu l’heur d’en goûter quelques unes… Alan Lucien Øyen n’a certes pas connu Pina mais, à voir Bon Voyage Bob, créé le 2 juin 2018 au Tanztheater de Wuppertal, l’on peut cependant affirmer qu’il a bien saisi les multiples facettes de l’art de cette chorégraphe - tout en cherchant à s’en emparer pour tenter de faire revivre son souvenir avec l’aide de seize de ses danseurs. Pas n’importe lesquels, d’ailleurs. Helena Pikon, Julie Shanahan, Nazareth Panadero, Rainer Behr entre autres, lesquels ont tous passé de nombreuses années, voire quelques décennies avec elle… Et, dans ce témoignage, tout comme elle le pratiquait, il les a sondés, questionnés, auscultés, interrogés pendant des heures et des heures, pour se nourrir de leur vie quotidienne et de l’atmosphère locale dans laquelle ils ont vécu, quel que soit le lieu, pour, par la suite, traduire sentiments et souvenirs en propositions chorégraphiques. Mais Pina avait l’heur de les enrober dans une "sauce" qui les liait, les amalgamait, et l’art de bâtir une histoire qui rendait ces anecdotes plausibles et dignes d’intérêt. L’approche de ce jeune et pourtant talentueux chorégraphe norvégien - qui est aussi metteur en scène et écrivain, et que l’on a d’ailleurs déjà pu voir à Chaillot dans Kodak en janvier 2018 - est très théâtrale, parfois davantage même que celle de Pina et, surtout, plus proche du cinéma. Øyen étant très influencé par cet art, ses œuvres sont en effet, elles aussi, marquées par les turpitudes du monde qui l’entoure, ce qui lui permet de s’inspirer d’une multitude de sources, notamment de conversations et d’expériences personnelles, et elles sont toujours à la recherche d’une expression sincère et humaine.

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Photos Mats Backer

L’accent, ici, est donné sur la mort et le deuil, sous tous leurs aspects et toutes leurs formes, durant 3 longues heures, ce qui n’est pas sans évoquer la durée de certains spectacles de Pina. Il faut dire qu’Alan Lucien Øyen est lui aussi coutumier de la chose car il a tout de même conçu un opéra dansé de 5 heures et demie, Cœlacanthe, qui a remporté le prix Hedda pour le meilleur texte de scène en 2014... Si Bon voyage, Bob est truffé de moments sombres entre fiction et réalité, d’autres le sont moins, voire même oniriques ou surréalistes comme le jeu du pendu ou l’image de ce cheval dansant derrière un couple d’amoureux qui devisent tendrement. L’œuvre évolue dans une atmosphère générale lourde, fataliste, créée aussi bien par la mise en scène sur plusieurs plans grâce à un ensemble de praticables amovibles évoluant simultanément, que par les textes dont le chorégraphe est également l’auteur. Les passages dansés, trop rares, sont toutefois réellement fabuleux, en raison d’une part, de l’originalité de leur écriture chorégraphique, sophistiquée mais élégante, d’autre part, d’une sublissime interprétation par des danseurs exceptionnels, aussi bien les vétérans que les plus jeunes d’ailleurs. Il est dommage que cet artiste bourré de ressources n’ait pas mis davantage ses talents au service d’un art dans lequel il excelle réellement, celui de Terpsichore !

J.M. Gourreau

Bon voyage, Bob / Alan Lucien Øyen / Tanztheater Wuppertal, Théâtre National de Chaillot, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la ville hors les murs, du 29 juin au 3 juillet 2019.

Sidi Larbi Cherkaoui / Memento mori / Faun / Une lénifiante sérénité

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Memento mori - Photos Alice Blangero

Sidi Larbi Cherkaoui :

Une lénifiante sérénité

 

Eh oui, souviens-toi que tu vas mourir… Memento mori que nous présente Sidi Larbi Cherkaoui s’avère en fait une réflexion pour nous rappeler que si la mort nous attend tous, inéluctablement, au détour de notre chemin, la vie est le bien le plus précieux que nous possédions et qu’il nous faut la ménager. D’une fluidité qui ne surprendra plus personne, cette pièce, 3ème volet de la trilogie entamée en 2004 avec In memoriam et suivie, en 2006, par Mea Culpa, a été créé par les Ballets de Monte-Carlo en juillet 2017. Nombre de pièces de ce chorégraphe contiennent en effet une dimension spirituelle, porteuse d’un regard sur notre société. Dans leur cheminement chorégraphique d’une grande sérénité mais sans ligne directrice, les danseurs, très convaincants et au mieux de leur forme, tentent de donner un sens à leur existence. Cette œuvre montre que la vie est un perpétuel renouvellement, chaque mouvement découlant du précédent. Elle est servie par une superbe scénographie futuriste évoquant un OVNI dû au designer Amine Eon Amharech et une puissante musique pop signée Woodkid, Yoann Lemoine de son vrai nom.

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Memento mori - Photos Alice Blangero

Voilà tout juste dix ans que Sidi Larbi Cherkaoui, sous l’emprise fascinante du danseur James O’Hara, créait pour lui mais aussi pour la danseuse Daisy Phillips un pas de deux sur la célébrissime musique de l’Après-midi d’un faune de Claude Debussy, ce à l’occasion de la célébration du centenaire des Ballets Russes de Diaghilev. L’œuvre, dénommée tout simplement Faun, était donnée pour la première fois au Sadler’s Wells de Londres le 13 octobre 2009. Elle a fait depuis le tour du monde et a été présentée tout dernièrement en février et mars à l’Opéra de Paris. Ce qui frappe tout d’abord dans ce pas de deux librement adapté du célèbre solo de Nijinsky, c’est l’animalité et la sensualité exacerbée de James O’Hara qui avaient séduit le chorégraphe. Or, si, aujourd’hui, d’autres danseurs ont pris la relève, la fascination que l’œuvre exerce toujours sur le public tient précisément à l’extraordinaire mise en scène de ces sentiments, à la force et à la tension de leur désir bestial. Les interprètes du Ballet Royal de Flandre, Nicola Wills et Philipe Lens - dont les noms ont été malencontreusement tus dans le programme - possèdent tous deux cette qualité et sont parvenus à transmettre à leur public, fasciné, la puissance de leurs émotions aussi instinctives que sauvages. Ces créatures mythologiques, aussi bien le faune que la nymphe, ont incarné deux êtres mi-humains mi-animaux d’un érotisme sans pareil et, de l’espièglerie dans leurs jeux amoureux, au milieu du calme olympien d’une forêt qui avait revêtu sa parure automnale. Il émanait de ce spectacle un sentiment de calme, de paix, d’intense et inaltérable bonheur. Le primitivisme instinctif de leur gestuelle, leur sérénité, leurs ébats passionnés, la pureté et l’innocence de leurs évolutions dans un environnement d’une naturalité remarquable, avaient quelque chose de magique, voire d’oppressant. Afin de conférer à l’œuvre un caractère plus contemporain, Cherkaoui a invité le compositeur londonien Nitin Sawhney, connu dans le milieu chorégraphique pour son étroite collaboration avec Akram Khan, à intercaler au sein de la partition de Debussy quelques pièces orchestrales de sa composition. Un intense moment qui clôturait avec beaucoup de bonheur la soirée.

J.M. Gourreau

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Faun - Photos Philip Van Roe

 

Memento Mori & Faun / Sidi Larbi Cherkaoui, Ballet Royal de Flandre, du 26 au 29 juin 2019.

Rihoko Sato / Izumi / Une grâce divine

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                          Ph. J. Couturier                                          Ph. Karas                                                                    Ph. J. Couturier

Rihoko Sato :

Une grâce divine

 

Rihoko satoSon nom vous est peut-être déjà connu, mais non en tant que chorégraphe. En effet, Rihoko Sato est, depuis presque vingt cinq ans, une interprète exceptionnelle des œuvres de Saburo Teshigawara, sa partenaire privilégiée et son assistante : on a pu la remarquer dans la quasi-totalité de ses pièces de groupe - une vingtaine - depuis Real-documents (1995) jusqu’à Sleeping water (2017), ainsi que dans ses duos avec Saburo, qu’il s’agisse d’Obsession (2009), d’Eclipse (2012), de Second Fall (2013), de Broken lights (2014), de Tristan et Isolde (2016) ou de The idiot (2016), mais surtout dans les deux soli qu’il a mis en scène pour elle, She en 2009 et Perfume en 2014. She, dont elle a réalisé la chorégraphie et que l’on a pu voir en mai 2014 dans ce même lieu, s’avère une œuvre emblématique des qualités de cette interprète, capable d'alterner des mouvements enchaînés à une vitesse étonnante avec d’autres d’une lenteur et d’une douceur lénifiantes. Sylvaine Van den Esch avait alors pu écrire à son propos : "Par une alchimie optique presque paradoxale, le corps de Rihoko Sato, matériau qui sculpte l’air et la lumière, atteint petit à petit une telle qualité d’énergie que, dans la même fraction de seconde, il affirme sa présence magistrale et se dissout sous nos yeux. À ce moment précis, toutes les matières (lumière, air, chair, couleurs...) présentes sur le plateau se conjuguent au service d’une fulgurance poétique hors du commun ".

Cependant, longtemps auparavant, bien avant de rencontrer Teshigawara, elle avait élaboré de petites chorégraphies pour un groupe de danse universitaire. Sa rencontre et son travail avec le chorégraphe japonais ont toutefois été déterminants. Son second spectacle, un solo sur les Vêpres de la vierge de Claudio Monteverdi avec l'ensemble vocal et instrumental "La Tempête" dirigé par Simon-Pierre Bestion est présenté le 26 août 2018 au Festival Berlioz, dans la Cour du Château Louis XI de la Côte-Saint-André, ce, dans le cadre des célébrations du 150ème anniversaire de la naissance de Paul Claudel. Une danse hypnotique en parfait accord avec la musique, qui remporta un succès immédiat.

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                 Ph. Karas                                                                                  Ph. J. Couturier                                                                              Ph. J. Couturier

Izumi (La source), que nous propose aujourd’hui Rihoko Sato, s’inscrit dans la lignée de She. C’est à nouveau un solo intemporel sur des musiques de Tchaïkovski, de Bach et de Hildegarde von Bingen, qui pourrait être un autoportrait : Ce qu’elle semble incarner, c’est "l’eau d’une source qui coule sans arrêt, et dont les méandres, aux innombrables contours ondulants, dessinent progressivement une silhouette"… Une source issue de la fonte de flocons de neige dont l’eau ruisselle tout au long des branches d’un arbre, sous les premiers rayons du soleil… Une image suffisamment suggestive pour l'imaginer et la rêver sortir en chair de l’arbre aux premières lueurs de l’aube, lentement et précautionneusement d’abord, en laissant sourdre de son corps fluet une incommensurable émotion… Plus impétueusement par la suite, comme si le besoin de se lâcher, de se libérer, de prendre son essor pour partir à la conquête du grand monde l’oppressait. Les mouvements s’enchaînent alors dans des torsions, tours, spirales et rotations ahurissantes, autant au sol que dans l’espace, dans une gestuelle nerveuse ample et large mais souple et moelleuse, laquelle la débride, lui imprime une indicible sensation de bien être, de liberté et de bonheur. La musique s’empare alors de son corps, l’enserre, fusionne avec elle, le fait vibrer. Si sa fluidité, sa sensibilité la subliment, sa fulgurante technique subjugue. A l’inverse de She qui était issue de son énergie qu’elle transformait en danse, Izumi est un solo beaucoup plus intime, dans lequel elle parvient à exprimer des choses très profondes, des choses qui existaient en elle avant de donner naissance à des mots ou des mouvements, explique-t-elle. Une gestuelle signifiante, empreinte d’une ineffable fragilité, à l'image d'un long fleuve tranquille dont le cours, en traversant des gorges profondes aux parois abruptes et resserrées, se transforme en un torrent sauvage et impétueux, en parfaite communion avec la nature vierge et indomptée. Un indicible moment de bonheur que l’on aimerait indéfiniment prolonger. "Ô temps, suspends ton vol", aurait dit Lamartine…

J.M. Gourreau

Izumi / Rihoko Sato, Maison de la culture du Japon à Paris, 26 et 27 juin 2019, en collaboration avec le Centre National de la Danse, dans le cadre de "Camping 2019".

 

Rami Be'er / Asylum / La saga sur les migrants se poursuit…

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Rami Be’er :

La saga sur les migrants se poursuit…

 

Rami be er 1Décidément, le statut et la cause des immigrés et des réfugiés ne sont pas sans préoccuper les chorégraphes de tous pays et de toutes obédiences, une question certes brûlante de l’actualité qui ne laisse personne indifférent. On a pu voir dernièrement sur ce même thème plusieurs œuvres aussi différentes que Lames de fond de Christian Ubl (cf. au 16 avril 2019 dans ces mêmes colonnes), Franchir la nuit de Rachid Ouramdane (cf. au 23 juin 2019) ou, encore, No land demain de Faizal Zeghoudi (cf. au 12 octobre 2018). Mais, cette fois-ci, ce ne sont ni les motivations du voyage, ni les conditions de la traversée de la Méditerranée,  ni le débarquement  en terre étrangère qui sont évoqués mais l’étape suivante, à savoir le sort et le devenir de ces migrants, l’accueil qui leur est réservé par les autochtones de leur "terre d’asile", lesquels, bien évidemment, vont les considérer comme des envahisseurs, des intrus "taillables et corvéables à merci". Poussés à bout par les épreuves qu’ils viennent de subir - abandon de leur patrie, perte de leur identité, noyade de certains de leurs compatriotes - ces miséreux s’avèrent prêts à tous les sacrifices pour reconstruire un foyer dans la paix et oublier les vicissitudes du passé.

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Photos Udi Hilman

Si Rami Be’er n’est pas un réfugié, il est lui-même membre d’une famille de survivants de la shoah, holocauste qui s’est traduit par la persécution et l'extermination systématique programmée d'environ six millions de Juifs. Par ailleurs, à l’heure actuelle encore, son gouvernement veut expulser des milliers de demandeurs d'asile venus d'Afrique qui, pourtant, vivent en Israël depuis des années. Il est donc particulièrement sensibilisé à ces questions et les évoque sans ambages, avec une force peu commune. "Je suis inspiré par ce qui se passe autour de moi, dit-il. J'ai décidé de m'engager dans mon travail avec les choses qui affectent l’existence, notre existence. La danse ne doit pas être simplement un pur mouvement ou une esthétique. Je pense que nous pouvons utiliser cet art pour poser des questions. Une grande part de la chorégraphie me vient à l'esprit intuitivement. La danse ne peut pas résoudre nos problèmes, mais elle peut soulever des questions. Et, bien sûr, mes chorégraphies sont influencées par le fait que nous vivons ici en Israël, dans le nord du pays, à seulement huit kilomètres de la frontière libanaise. Cela fait partie de notre identité".

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Tout comme dans Horse in the sky qui révélait le désespoir et la douleur des soldats à la guerre, Asylum, Asile en français, répond à ces questions existentielles avec une vigueur et une violence incommensurables. L’œuvre débute par l’arrivée sur la scène d’un individu hagard, muni d’un porte-voix, hurlant des ordres inintelligibles à un groupe d’une quinzaine d’êtres apeurés, harassés, courbés par une charge invisible. Ils sont tous au même diapason, soumis, totalement soumis. Leur gestuelle est mécanique, répétitive, empreinte d’une parfaite inutilité. Qu’ont-ils donc fait pour mériter un tel traitement, une telle discrimination ? Ce ne sont pourtant que des demandeurs d’asile, des immigrés dans l’espoir et l’attente d’un monde meilleur. L’image des camps de concentration nazis nous vient alors à l’esprit. Le sort de ces êtres traités comme des parias de la société nous fait mal. Très mal. Et l’on assiste, impuissants, à leur déchéance. Les images qui vont suivre seront de la même veine. Cruelles, inhumaines, implacables elles aussi. Sans aucun espoir d’allègement. La chorégraphie qui les soutient est totalement issue du vécu et du ressenti du chorégraphe, impétueuse, violente, excessive certes mais inspirée par la peur, le découragement. De plus, auréolée d’une musique poignante de son cru, au sein de laquelle, toutefois, on peut déchiffrer des chants plaintifs d’enfants en hébreu qui disent approximativement ceci : "Aller en cercle, aller en cercle, aller en cercle toute la journée, debout, assis, aller en cercle jusqu’à ce que nous trouvions notre place". Voilà à nouveau une œuvre poignante qui vous prend à la gorge et qui ne vous lâche plus jusqu’à la fin du spectacle, les danseurs semblant réellement vivre leur disgrâce.

J.M. Gourreau


Asylum / Rami Be’er, Kibbutz Contemporary Dance Company, Théâtre de Paris, du 21 au 23 juin 2019.

 

La Kibbutz Contemporary Dance Company (KCDC) a été fondée en 1973 après la guerre du Kippour par Yehudit Arnon, un survivant d’Auschwitz, qui a créé, depuis, avec d’autres rescapés de l’holocauste, ce que l’on appelle le village international de la danse; l’objectif de cet idéaliste qui croyait au communisme était d’offrir, au sein d’une société nouvelle appelée Kibboutz, des programmes d'éducation en danse toute l'année, tant pour les jeunes que pour les femmes en difficulté luttant contre la violence domestique. Ce village, dénommé Kibboutz Gaaton, abrite désormais 10 studios de danse, un théâtre et des logements pour une centaine d’étudiants et de professionnels de la danse israéliens mais, aussi, du monde entier. Rami Be’er y est entré en 1980.

Gaëlle Bourges / A mon seul désir / Apologie du désir

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La dame à la licorne - 6ème panneau - "A mon seul désir"

Gaëlle Bourges :

Apologie du désir


 

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Photos J.M. Gourreau

697724 sl gSeraient-ce les 35 petits lapins qui batifolent, épars, dans la célèbre tapisserie de La Dame à la licorne qui auraient séduit Gaëlle Bourges, au point de les mettre en scène à l'issue du spectacle  ? Ou, alors, cette jeune fille hypocrite, faussement pudique, trônant entre un lion à sa droite et une licorne à sa gauche, dans un jardin édénique parsemé de fleurs ? Sinon, cet étrange et mythique animal affublé d’une majestueuse corne fichée au milieu du front, à l’instar de celle d’un narval ?

Passionnée par l’histoire de l’art, Gaëlle Bourges, on le sait, adore plonger dans certaines des toiles emblématiques de peintres qui la fascinent, telles La fresque du bon et du mauvais gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti (Conjurer la peur, 2017), l’Odalisque d’Ingres ou l’Olympia de Manet (La Belle Indifférence, 2010), ou bien encore Le verrou de Fragonard (2013), pour faire revivre à sa manière certains des personnages ou autres êtres qui y sont représentés, tout en les parant d’une dynamique souvent sulfureuse… La dame à la licorne, tapisserie médiévale datant du début de la renaissance française, ne pouvait échapper à son attention. En effet, la licorne est un animal fantasmagorique que le poète grec Ctésias évoque déjà dans de vieux grimoires au 5ème siècle avant J.C. A la fin du Moyen-âge, cet être chimérique prend l’aspect d’un cheval blanc unicorne qui ne fréquenterait que les forêts profondes et qui ne se laisserait aborder que par une chaste et pure jeune fille… C’est sans doute la raison pour laquelle, dès cette époque, la licorne symbolise la pureté, la chasteté, la virginité ainsi que l’amour courtois, et qu’elle est associée, par les auteurs médiévaux chrétiens, à Jésus Christ ou à la vierge Marie. Depuis cette date, nombre de peintres se sont attachés à évoquer par les arts picturaux ce fabuleux animal, entre autres, Luca Longhi (Giulia Farnese), Moretto da Brescia (Ste Justine à la licorne), Domenico Zampieri (La jeune fille vierge et la licorne pour le palais Farnèse) et, même, Raphaël (La dame à la licorne)… Des centaines, voire des milliers de miniatures présentent la même mise en scène inspirée du Physiologos, bestiaire chrétien du IIe (ou IVe siècle) après J.-C., lequel eut une influence considérable au Moyen-âge: la bête est séduite par une vierge traitresse, alors qu’un fourbe chasseur survient pour lui transpercer le flanc de sa lance…

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Mais revenons-en à notre tapisserie. En fait, il s’agit d’un assemblage de six tentures qui sont conservées au musée national de l’Hôtel de Cluny à Paris. Longtemps, la symbolique de ces tapisseries est restée mystérieuse, et c’est seulement en 1921 qu’A. F. Kendrick identifie les cinq premières pièces comme étant des représentations des cinq sens, le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe et la vue. Mais la tropologie de la sixième reste aujourd’hui encore bien mystérieuse. Toujours est-il que c’est de celle-ci que la chorégraphe a repris le titre de son oeuvre, A mon seul désir. Et c’est peut-être là, dans ces deux derniers mots, qu’il nous faut en chercher la clé. Que se cache t’il en effet sous les mots de "seul désir" ? Le lion, la licorne, le renard, le singe et le perroquet représentés dans cette tapisserie au cœur d’un éden flamboyant sont incarnés, dans l’œuvre de Gaëlle Bourges, par des femmes totalement nues - en référence peut-être au Moyen-âge - portant toutefois un masque en papier mâché à l’image de l’animal qu’elles personnifient : la licorne symbolise la pudeur et la chasteté ; le lion, le pouvoir, la force et l’autorité ; le lapin, l’immoralité, la bestialité et le plaisir ; le renard, la fourberie ; quant au singe, il plagie bien évidemment l’Homme… Seule la femme à la licorne, toujours la même mais parée d’atours chatoyants et raffinés, différents dans chacun des tableaux, suscite réellement le désir. Et c’est effectivement ce qui ressort de cette pièce présentée comme une frise à l’avant scène, au sein de laquelle on pénètre progressivement par le truchement d’une gestuelle lourde de sens, de déplacements lents, réduits et mesurés, truffés de poses suggestives. Celles-ci suscitent une foultitude d’images révélant petit à petit la symbolique de l’œuvre en tentant d’en reconstituer l’histoire.

Alors que les notes mélodieuses d’une cornemuse se transforment progressivement en vrombissement cataclysmique, la chorégraphe révèle in fine l’appétit sexuel de l’homme se laissant aller à ses instincts, travers symbolisés par la sarabande débauchée aux portes de l’enfer de 34 petits lapins (cuniculus, en latin, signifie "qui copule partout") s’adonnant au plaisir, lesquels vont bien évidemment finir par se reproduire bien plus vite que de raison…

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Photo Thomas Greil

Ce sixième et dernier tableau du spectacle mis à part, la pièce, d’un calme olympien, donne cependant beaucoup à réfléchir, et se révèle être une caricature de nos comportements. Malgré sa douceur, son innocence et son calme apparents, la dame à la licorne n’afficherait-elle pas de son côté sa cupidité et sa vénalité - que, toutefois, elle parviendrait à réfréner ? Ne la voit-on pas en effet tenant en ses mains un collier de pierres tout droit sorti d’un coffre à bijoux qui lui est présenté ? Mais, s’en empare-t-elle, ou le repose-t-elle ? Dans le premier cas, son geste signifierait qu’elle s’adonne aux plaisirs sensuels ; dans le second, qu’elle renonce aux cinq sens…

Tout en évoquant les travers de notre société, voilà une nouvelle œuvre sur la représentation des passions et des faiblesses de la nature humaine dans l’art, une pièce d’un érotisme raffiné, évoquant avec discernement la virginité de la femme face aux élans et aux désirs charnels de l’homme.

J.M. Gourreau

A mon seul désir / Gaëlle Bourges, 3è volet d’un triptyque dénommé Vider Vénus, Le Carreau du temple, Paris, 13 et 14 juin 2019. Représentations données dans le cadre du festival June Events. Spectacle créé à la Ménagerie de verre le 2 décembre 2014. Avant-première à Tours le 4 juillet 2014.

Paris de la danse / De New-York à Paris / Gala d'étoiles

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Photos Luca Vantusso

Le Paris de la danse :

Gala d’étoiles

 

Suite au succès remporté par la Kibbutz Contemporary Dance Company l’année dernière à la même époque, le Théâtre de Paris, sous l’égide  de Richard Caillat et Stéphane Hillel, a de nouveau ouvert ses portes avec beaucoup de bonheur à la danse, en montant un spectacle qui renoue avec la tradition des grands galas du passé : ces représentations permettaient à un public qui ne pouvait que très rarement admirer étoiles ou premiers danseurs des grandes compagnies en vogue à l’époque - et notamment celle de l’Opéra de Paris - de les applaudir au travers de courts extraits de ballets du répertoire, soli, pas de deux ou brèves variations. Mais, si ces soirées donnaient l’occasion aux artistes de se faire valoir auprès d’un public aussi vaste que varié, en se montrant sous son meilleur jour tout en dévoilant ses atouts et ses talents, il faut savoir aussi que les spectateurs les attendaient très souvent au tournant. Ceux-ci se devaient en effet de briller de tous leurs feux au risque d’être livrés au petit jeu des comparaisons, lesquelles ne tournaient pas toujours à leur avantage… Gare à ceux qui faillaient ; leur réputation était en effet en jeu à tout instant  et ils risquaient de perdre en quelques minutes ce qu’ils avaient mis des années à acquérir, ce public occasionnel se révélant souvent impitoyable !

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Outre une master class exceptionnelle donnée par Laurent Hilaire, ex-danseur étoile et maître de ballet de l’Opéra de Paris et, depuis 2017, directeur du ballet du Théâtre Stanislavski de Moscou, trois soirées de courtes pièces de prestige ont été présentées dans le cadre de ce "Pari(s) de la danse". Celles-ci réunissaient sur la même scène neuf solistes de l’American Ballet sous la houlette de Daniel Ulbricht, soliste au New –York City ballet, et onze solistes et étoiles italiens de l’Opéra de Paris. Si, sur les 154 danseurs qui forment la troupe du Palais Garnier, 16 seulement sont d’origine étrangère, 11 parmi ces derniers sont des italiens et ont été regroupés en 2016 par le premier danseur Alessio Carbone pour former le groupe des "Italiens de l’Opéra de Paris". Cette petite troupe a eu l’heur, depuis lors, de tourner un peu partout à travers le monde mais jamais dans notre capitale, ce qui était vraiment regrettable car les danseurs qui la composent sont réellement des artistes de valeur. Un manquement désormais réparé !

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Trois programmes donc, essentiellement composés de brefs extraits de pièces du répertoire, pas de deux classiques de bravoure, comme le Don Quichotte de Noureev sur la musique de Minkus ou Le Corsaire de Perrot sur la partition d’Adolphe Adam, mais, aussi, de piécettes plus contemporaines et moins connues comme Palindrome presque parfait de Simone Valastro sur une partition de John Adams, Liturgy de Christopher Wheeldon sur une musique d’Arvo Pärt ou Delibes Suites de José Martinez sur une musique de Léo Delibes. Si ces soirées se sont révélées un véritable régal, le spectacle qu’il m’a été donné de voir avait pourtant mal débuté, La mort du Cygne de Fokine sur la partition éponyme de Saint-Saëns, dansée par Sofia Rosolini, manquant totalement d’immatérialité et d’éthéréité. Maladresse rectifiée au spectacle suivant, cette même pièce étant interprétée de façon sublime par Valentine Colasante, étoile de l’Opéra de Paris. Cette même artiste se produisait également de façon éclatante la veille dans le pas de deux de Don Quichotte où l’on put admirer sa fabuleuse technique, notamment dans ses 32 fouettés. Son partenaire, Paul Marque, noble, fin et racé, brilla lui aussi dans son manège de grands jetés. Il n’est bien sûr pas possible d’évoquer les 11 pièces programmées au cours de chacune des soirées, mais l’atout majeur de ces spectacles éclectiques, fort bien composés, fut de renouer avec une tradition un peu tombée en désuétude et d’établir un pont entre le romantisme et la danse contemporaine, mettant parfaitement en valeur les artistes de ces deux compagnies. Un mot tout de même de Aunis du regretté Jacques Garnier, petit bijou d'humour et de fantaisie sur une partition de Maurice Pacher (lui même avec son compère Gérard Baraton à l'accordéon), magistralement interprété par Simone Valastro, Francesco Mura et Andrea Sarri, qui terminait la soirée en feu d'artifice...

J.M. Gourreau

De New-York à Paris / Stars of American Ballet & Italiens de l’Opéra, Théâtre de Paris, Paris de la danse, du 13 au 16 juin 2019.

Moeno Wakamatsu / Paysage au fonds du puits / Les mystères d'un puits sans fond

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Photos J.M. Gourreau

 

Moeno Wakamatsu :

Les mystères d’un puits sans fond

 

Il est des artistes dont la seule présence vous touche, vous attire, ne vous laisse pas indifférent. Moeno Wakamatsu est de ceux là. Dès son entrée en scène, son premier regard vous emplit d’empathie, de compassion, révèle ses états d’âme, quels qu’ils soient. Comme si toute la misère du monde reposait sur ses épaules et qu’elle cherchait à vous la faire découvrir. Et de vous la faire partager. D’autant que le langage qu’elle utilise, celui du butô, est un langage qui, bien assimilé, est d’une force incommensurable, laquelle, pour peu que vous le laissiez vous pénétrer, vous prend à la gorge dès les premières minutes, pour vous étreindre sans relâche. Pourtant, le titre de l’œuvre que Moeno présentait, Paysage au fond du puits, ne laissait rien présager de dramatique. Mais il est vrai que l’on peut trouver moult choses au fond d’un puits, abandonnées, volontairement ou non. Celles-ci peuvent s’avérer révélatrices de drames passionnels, d’actes malveillants ou violents, lesquels sont à même d'affecter puissamment celui qui les découvre.

Qu’a donc bien pu voir Moeno au fond du puits au bord duquel son chemin s’est arrêté ? "Des souvenirs oubliés qui se reflètent dans le miroir d’eau qui gît au fond du cœur", comme elle le laisse entendre dans le programme ? Peut-être, mais pas seulement. Car le temps s’est arrêté et lui a révélé une vérité bien lourde à partager. L’on ne saura cependant jamais précisément laquelle. Les mots sont impuissants pour traduire ce qu’elle ressentait. Son attitude quasi-immobile, sa raideur, son regard hagard et figé, cette sensation d’absence qui l’envahissait peu à peu, ce rictus qui se dessinait sur ses lèvres, son halètement en disaient long sur la souffrance qui l’étreignait. Son corps tout entier tremblait, vacillait, se tordait sous les affres de la douleur qui s’emparait petit à petit de son être tout entier…  Soudain, ce fut la chute. La terreur, l’épouvante se lisaient dans ses yeux qui se fermaient et se rouvraient alternativement. Son corps était agité de spasmes et de soubresauts intermittents. Mais, pour autant que fût grave l’épreuve, la faux de la mort ne parvint pas à remplir son office, et la vision d’horreur qui avait pu l’étreindre s’effaça aussi subrepticement qu’elle avait pu apparaître. Qu’avait t’elle donc pu vivre si intensément au cours de ce bref laps de temps ?

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"La danse est comme une apparition, dit-elle. Elle émerge comme sortant d’un vide. Elle n’explique rien et n’apporte pas davantage le salut mais fait éclore la conscience invisible du monde. La plus grande part de celle-ci est indécelable pour nous car elle est en dehors de notre perception. Mais l’imperceptible peut se manifester comme un phénomène, comme une ondulation sur l’eau par un vent invisible. L’invisible a le moyen de se faire connaître. Ce phénomène, lorsqu’il se produit au travers de notre corps, est la danse. Grâce à celle-ci, le spectateur peut faire l’expérience de ce que, sans doute, il ignore. Une telle danse a le pouvoir de modifier sa perception et son sens du temps. Nous ne créons pas une danse, nous créons un monde ou, plus exactement, nous rendons un monde visible".

J.M. Gourreau

Paysage au fond du puits / Moeno Wakamatsu, Espace Culturel Bertin Poirée, 11 juin 2019, dans le cadre du festival butô 2019.

Moeno Wakamatsu est née dans un temple Bouddhiste à Asakusa. Sa famille rallie très vite le temple de Mitaka, dans la banlieue de Tokyo, où elle grandit en bordure d'une plantation de noisetiers. Elle se souvient de cette période comme la plus heureuse de sa vie.

C’est assez jeune qu’elle part au Canada, à Toronto, pour gagner assez vite les Etats Unis. Les dix premières années de sa vie au Japon sont restées préservées comme dans une capsule, en une sorte de mémoire hallucinée d'un Japon où toute chose semblait douée de vie, où même les pierres et le béton parlaient...

Après l’acquisition de ses diplômes à la "Cooper Union School of Architecture of New York" et à l’issue de trois ans de travail comme architecte, elle délaisse ce métier pour se consacrer à la danse qu’elle aborde à la suite d’une période dépressive de sa vie, lorsqu'elle sent la contradiction entre le monde de l'entreprise et la superficialité des rapports humains dans le travail. Elle a alors vingt sept ans.

Avant d’abandonner l'architecture, Moeno étudie plusieurs styles de danse, autant que le lui permettait son travail : elle passe alors quatre ans à l'école de Merce Cunningham et s’initie à différentes formes d'expression, ballet contemporain, jazz... pour, finalement, laisser derrière elle toutes les formes expérimentées auparavant et s’investir dans la méthode Feldenkrais dans laquelle elle prend de plus en plus confiance.

A l’issue de quatre ans d'études, le butô demeure la seule forme de danse qui l'inspire encore.

Elle présente une première série de performances en solo à l'âge de 28 ans, spectacles qu’elle présentera par la suite également aux Etats-Unis, au Canada et en Europe. Elle a travaillé entre autres avec Masaki Iwana, Joan Laage, Atsushi Takenouchi, et au sein de la Zendora Dance Company.

Pierre Rigal / Merveille / Loufoque et déjanté

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Pierre Rigal :

Loufoque et déjanté

 

7 865908Ne prenez surtout pas ces épithètes dans le mauvais sens du terme, bien au contraire. Si, effectivement, Merveille est une œuvre étrange, aux confins de l’opéra, de la danse, du théâtre et de la musique contemporaine, c’est également un spectacle total, aussi utopique que farfelu, qui a l’heur de nous propulser dans un univers futuriste fascinant, aux confins du rêve et de la réalité. En fait, la préfiguration de ce qui nous attend dans un proche avenir au sein duquel Pierre Rigal, qui déborde d’imagination, ne se départit jamais ni de son humour, ni de sa poésie. Il nous en apporte ici à nouveau la preuve.

Point de départ de cette pièce, le souhait du chorégraphe d’initier jeunes et moins jeunes à l’art lyrique contemporain, de leur transmettre son goût pour l’opéra, et de le leur faire partager. De leur montrer aussi que, comme tous les arts, celui-ci évolue avec son siècle, se cherche, encore et toujours. Or, qu’admire-t-on dans l’opéra, qu’est-ce qui exerce sur nous une telle fascination ? La voix ! En effet, y a-t-il quelque chose de plus merveilleux, musicalement parlant, que la voix ? D’où le titre de l’œuvre et, de fait, l’intervention prépondérante de chanteurs lyriques dans le spectacle, sans toutefois oublier la partition orchestrale qui les accompagne. A l’heure de l’électronique et de l’intelligence artificielle, plus question bien évidemment de rester à l’arrière-garde en utilisant exclusivement dans la composition les instruments traditionnels. Sans toutefois les renier ! Il faut bien vivre avec son temps, aller de l’avant, s’adapter à son public, à sa sensibilité, chercher de nouvelles sonorités en utilisant tous les moyens mis à sa disposition, même - et surtout - ceux auxquels on n’avait guère pensé jadis ou jamais osé utiliser. Quitte, d’ailleurs, à ce que cela dérape ! Telle est la prérogative du musicien-chercheur, auquel il sera aussi dévolu d’évaluer l’effet produit… Toutefois, il doit y mettre les formes, au risque d’effaroucher son auditoire. D’où une mise en scène burlesque et fantasmagorique au sein de laquelle il est impossible de distinguer le vrai du faux, la réalité de l’utopie. Non sans y avoir en outre inséré une once de piquant, juste pour rajouter un soupçon d’inquiétude. Une cuisine savante par conséquent, au sein de laquelle Mélanie Chartreux, remarquable artiste polyvalente, présentatrice pince-sans-rire pour l’occasion, excelle. Je me demande d’ailleurs si elle ne serait pas aussi un tantinet psychopédagogue car elle est parvenue avec une étonnante précision à ajuster ses réparties au gré des réactions de son auditoire...

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Photos J.M. Gourreau

Bref, vous l’aurez deviné, ces six compères sur scène - deux chanteurs lyriques, Laure Poissonnier et Nicolas Simeha, ouverts tant à l’expérimentation qu’à l’improvisation et appartenant tous  deux à l’Académie de l’Opéra National de Paris "dont l’ambition est d’accompagner l’émergence des professionnels de demain", deux musiciens du groupe Microréalités, Gwenaël Drapeau, et Mélanie Chartreux, docteurs ès électronique pour les besoins de la cause, ainsi que le musicien électro-acousticien Julien Lepreux et la danseuse coréenne Bora Wee, artiste de la compagnie de Pierre Rigal, "Dernière minute", se sont ingéniés, à la surprise de tous, à créer un étonnant patchwork lyrico-chorégraphico-délirant truffé de trouvailles par sérendipité* sur l’histoire bien connue d’Orphée et d’Eurydice. Ainsi vont-ils faire partager à leur public une odyssée entre le passé et l’avenir, le mythe et la réalité, au sein duquel Eurydice va terminer sa vie non dans les enfers - ce serait bien trop triste ! - mais dans le cosmos, transmutée en constellation…  Voyage accompagné par un patchwork musical mixant le quatrième acte réarrangé pour deux voix à capella de l’Orfeo de Monteverdi, auteur de l’un des premiers opéras de l’histoire, avec une musique électronique originale "savante", signée Gwenaël Drapeau et Julien Lepreux. Et ce, par le truchement d’un prototype de "générateur d’opéra artificiel" doté d’un système algorithmique leur permettant de créer un "opéra grandiose et poétique avec des moyens dérisoires", tout en s’adaptant à la sensibilité de leur auditoire…  Sur le plan scénographique, les premières images de Merveille déroutent un peu car, d’une part, le plateau est truffé de câblages et d’objets de science-fiction plus hétéroclites et étranges les uns que les autres et, d’autre part, par le fait que les électroniciens ne semblent pas vraiment maîtriser leur matériel, une bordée de parasites étant crachée par les enceintes dès la mise en route de l’ordinateur, le tout auréolé d’effets lumineux psychédéliques. Mais, très vite, le public comprend, suite aux propos un tantinet absurdes de la speakerine, que le spectacle qui lui est offert est aussi burlesque que déjanté ! Il est vrai cependant que le naturel avec lequel les artistes opèrent a de quoi donner le change…

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Si l’on peut être surpris tant par le propos que sa mise en scène au sein de laquelle on retrouve l’artiste qui s’était illustré à ses débuts dans le domaine du cinéma documentaire et des clips-vidéo, il n’en demeure pas moins que ce spectacle, qui évoque les facéties délirantes de Marcia Barcellos, bien qu’à l’origine destiné aux enfants, aura su également séduire leurs parents...

J.M. Gourreau

Merveille / Pierre Rigal, Châtillon-sous-Bagneux, 28.05.19. Pièce créée à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille le 12.12.18.

* La sérendipité est le fait de réaliser une découverte scientifique ou une invention technique de façon inattendue à la suite d'un concours de circonstances fortuites et très souvent dans le cadre d'une recherche concernant un autre sujet (wikipedia).

Philippe Saire / Hocus Pocus / Grand Guignol et poésie

Philippe saire hocus pocus 02Philippe saire hocus pocus 01Philippe saire hocus pocus 07Philippe Saire :

Grand-Guignol et poésie

 

Philippe saireRares sont les chorégraphes qui créent spécifiquement pour l’enfance et la jeunesse. Philippe Saire est de ceux-là. Hocus pocus est une œuvre très imagée qui est interprètée avec beaucoup de brio par deux danseurs de sa troupe, Philippe Chosson et Mickael Henrotay-Delauney. Comme le nom du spectacle l’indique, il suffit de prononcer ces deux mots magiques - que l’on peut traduire en français par Abracadabra, terme qui pourrait être le titre de cette pièce - pour voir surgir, entre deux néons placés à l’horizontale, lesquels délimitent l’ouverture béante d’une immense grotte noire sans fond, quelques fragments de corps humains, mains, bras, coudes, pieds, jambes, dos, troncs, têtes hirsutes, pièces d’un puzzle humain qui surgissent de l’obscurité avant de s’accoler, de se nouer et d’entamer une danse diabolique au cours de laquelle ils vont s’éclipser, réapparaitre, se croiser, s’étreindre, s’entrechoquer, s’empoigner, se congratuler… Pour le plus grand bonheur des enfants qui assistent, hilares et émerveillés, à la scène. Il n’est pas donné à tout le monde le pouvoir de faire rire. Mais le suisse Philippe Saire a su parfaitement doser son spectacle : cette entrée en matière, hors d’œuvre à mi-chemin entre théâtre, danse et magie, était fait pour mettre en confiance, attirer la sympathie de ses jeunes spectateurs. Une fois son public conquis, il était possible au chorégraphe de le faire voyager dans des lieux empreints d’une plus grande poésie, au sein desquels il s’est mis en devoir de mettre en avant les mystères et les beautés de la vie mais aussi sa dureté et son implacabilité, sur terre comme dans les airs ou au fond des océans. C’est ainsi que l’on aura pu assister au vol d’Icare et à sa chute dans les flots de la mer crétoise, avant de goûter aux beautés du monde sous-marin, peuplé de coraux aux chatoyantes couleurs, d’algues ondulant harmonieusement au gré des courants, d’anémones aux bras tentaculaires donnant refuge à une multitude de poissons de différentes tailles, plus colorés les uns que les autres. Mais aussi à des animaux moins inoffensifs tels une méduse aux tentacules venimeux, une araignée géante aux rêts recouverts de glu et un requin mangeur d’hommes : l’un des deux interprètes va d’ailleurs se retrouver englué dans la toile de l'araignée, tandis que l'autre va être avalé tout cru, victime de la voracité du squale : fort heureusement, il ne s’en trouvera pas le moins du monde meurtri, ni même égratigné, puisqu’il va en ressortir recraché, tel Jonas du ventre de la baleine, sain et sauf, non pas au bout de trois jours mais au bout de trois minutes ! Ce qui, d’ailleurs, donnera lieu à de chaleureuses retrouvailles entre nos deux compères, mettant en avant les sentiments d’amour et de fraternité annonciateurs de la fin du spectacle …

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Photos Philippe Saire

Bref, une pièce aux frontières du théâtre, du mime et de la danse, qui à l’heur d’ouvrir tout grand les portes de nos chimères et de nos rêves en s’appuyant sur la magie d’images fantasmagoriques, un voyage fantastique au sein d’univers plus étonnants les uns que les autres, auréolés par la musique envoûtante de Peer Gynt d’Edvard Grieg.

J.M. Gourreau

Hocus Pocus / Philippe Saire, Théâtre des Malassis, Bagnolet, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, 21 et 22 mai 2019.

Spectacle créé à Lausanne le 25 octobre 2017.

Imre Thormann / Le faux David / Un butô européanisé

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Imre Thormann :

Un butô européanisé

 

Imre thormann trainingLe butô festival 2019 vient d’ouvrir ses portes à l’Espace Culturel Bertin Poirée à Paris avec la prestation d’un fascinant danseur encore peu connu en France, Imre Thormann. Par le truchement du personnage qu’il incarne, Le faux David, il nous apporte la vision d’un butô assez différent de celui que nous ont laissé les précurseurs de cet art, Tatsumi Hijikata et Kuazo Ohnô, vision néanmoins fort intéressante car nourrie de diverses influences occidentales, notamment celles de Jean Genêt et d’Antonin Artaud mais, surtout, celles inspirées de la "Neuer Tanz", née au milieu du XXème siècle. Ce courant d’expression allemand prônait en effet une danse qui se rapprochait de l’expressionnisme, condamnant la démarche esthétique et narrative du ballet classique qui primait à la fin du XIXème siècle, s’inscrivant dans un mouvement culturel de réforme de la vie. Les artistes de l’époque - et en particulier les danseurs - cherchaient alors à exprimer les vibrations violentes qui résonnaient en eux, qui les secouaient et qui ne demandaient qu’à s’extérioriser.

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Photos J.M. Gourreau

Le faux David que Thormann personnifie n’est pas un héros de légende comme il le précise, mais un voyageur qui pourrait être n’importe qui d’entre nous, un être « issu de là où la douleur d’être né résonne comme un écho infini », une sorte de fantôme qui jaillit de notre ombre, qui se cherche, qui tente de trouver sa raison de vivre et de subsister. Les poignantes images qui naissent sous sa Geste, celles de l’angoisse, de l’oppression, de la tristesse, de la douleur, voire même de la mort, sont les reflets de l’âme d’un personnage qui a souffert et qui souffre encore, d’un être qui aspire à un renouveau spirituel, guidé, étreint et enlacé par le fil de la vie, cordon ombilical aussi ténu et fragile soit-il ; un corps qui tente, impuissant, de se rebeller contre l’adversité, tournant en rond mais finissant toujours par revenir à son point de départ. Sa danse est la danse de la vie, avec toutes les questions qu’elle peut engendrer, qu’elles soient matérielles ou  philosophiques. Elle traduit les images qui naissent de son subconscient pour les capturer, les comprendre, les écouter, y réfléchir, y réagir sans toutefois leur résister. Dans sa danse, le mouvement va toujours de pair avec les émotions. "Au lieu de résister à l’image entrante (subconsciente), on l’assimile dans son corps, en prenant la forme de ce qui s’exprime", dit-il. Puis il la redirige en plaçant son corps dans une position différente, inspirée de cette impulsion initiale. La philosophie de sa danse peut être résumée en ces quelques lignes : " Les matériaux qui constituent notre corps sont sans aucun doute de cette Terre et ont participé à son processus de création. Par conséquent, notre corps, vivant ici présentement, recèle la totalité de l’histoire de la Terre. Ce que l’on appelle « vivre », « corps » et « esprit », ce sont précisément des phases de changement et de flux de la Terre". Kazuo Ohnô a dit un jour que "la danse est la prière de l'instinct". C’est par cette prière instinctive que, selon Imre, nous pouvons accéder aux forces intérieures qui nous émeuvent, et découvrir à quoi cela ressemble de vivre.

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Né à Berne (Suisse) en 1966, Imre Thormann est fasciné très jeune par les arts martiaux qu’il aborde au travers de diverses disciplines, l’aikido, le kung fu, le taichi et le taekwondo, art martial sud-coréen voisin du karaté. Par la suite, il approche la danse par l’étude de la technique Alexander, laquelle permet d'apprendre à rétablir soi-même l’équilibre postural nécessaire au bon fonctionnement de l'organisme. Il part pour la première fois au Japon en 1989 et fait alors la connaissance de Kazuo Ohnô. Le butô en tant que tel n’y était alors pas encore connu, bien que ce mouvement ait toujours été considéré depuis ses débuts comme une forme d’art. Il retourne au Japon l’année suivante et s’installe pour 5 ans à Tokyo où il suit les cours de Kazuo Ohnô et de Michizou Noguchi. Si la danse qu’il pratique aujourd’hui est fortement influencée par l’art de ces deux danseurs, elle s’avère pour lui, le moyen de révéler la beauté intérieure de l’être humain, d’exprimer sa « fleur intérieure ». "Ce que j’essaie d’offrir lorsque je danse, dit-il, c’est d’ouvrir ce corps afin que cette fleur intérieure puisse pousser, que cette fleur intérieure puisse s’exprimer, que cette beauté intérieure puisse être mise en valeur". Voilà pourquoi sa danse nous interpelle, nous touche et nous fait vibrer.

J.M. Gourreau

Le faux David / Imre Thormann, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 16 & 17 mai 2019. Dans le cadre du Festival Butô 2019.