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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Dominique Brun et François Chaignaud / Le Boléro de Nijinska "revu et corrigé" par Dominique Brun

 

 

Dominique Brun et François Chaignaud :

 

Le Boléro de Nijinska "revu et corrigé" par Dominique Brun

 

La chorégraphie de Maurice Béjart sur le Boléro de Ravel est à jamais gravée dans toutes les mémoires. Mais sait-on qu’il existe une bonne vingtaine de pièces chorégraphiées, avec plus ou moins de bonheur il est vrai,  sur cette partition ? Sait-on aussi que c’est Bronislava Nijinska, la sœur du fabuleux danseur Vaslav Nijinsky, qui en réalisa la chorégraphie initiale ? Sait-on encore que si l’accueil que reçut cette œuvre à sa création fut largement favorable*, Maurice Ravel la tenait cependant comme « vide de musique » et que, le critique Edward Robinson la retint comme « la plus insolente monstruosité jamais perpétrée dans l'histoire de la musique » ? Sait-on enfin que ce ballet fut créé le 22 novembre 1928 au Palais Garnier par sa dédicataire, la danseuse russe Ida Rubinstein, ancienne égérie des Ballets Russes de Diaghilev mais aussi amie et mécène du compositeur auquel elle avait demandé d’écrire à son attention la musique d’un « ballet de caractère espagnol » ? C’est précisément à cette œuvre, d’ailleurs remaniée par Nijinska elle-même en 1966, que s’est intéressée Dominique Brun qui avait auparavant déjà beaucoup travaillé sur les danses de Nijinsky, dont la sœur était en quelque sorte la complice et l’émule. Cette dernière avait d’ailleurs participé dès 1913 à la chorégraphie du Sacre du Printemps que Dominique a recréé tout juste cent ans après sa création.

La plus connue des quelque 70 chorégraphies laissées par Nijinska, Les Noces, sur une partition de Stravinsky, date de 1923. Parallèlement au Boléro, Dominique Brun s’y est intéressée et en a commencé la reconstitution. A l’inverse du Boléro dont il ne nous reste quasiment aucune image filmée de la version initiale, il existe plusieurs captations fragmentaires des Noces, lesquelles permettent de reconstruire le ballet, à l’image d’un archéologue et d’un muséographe contemporain**. Ce ne sont pas tout à fait ces mêmes préceptes qui ont conduit la chorégraphe à revisiter le Boléro. C’est en allant fouiller dans les archives de la Bibliothèque du Congrès à Washington que la chorégraphe retrouva un ensemble de carnets contenant de nombreuses notes, schémas et photos de l’époque, ainsi que des coupures de presse ayant trait à cette œuvre. Le déchiffrage de ces documents (écrits en russe), l’étude de la gestuelle et de la dramaturgie qu’il était possible de reconstituer d’après les photos permirent à la chorégraphe de retrouver en partie les intentions et postures d’Ida Rubinstein, et d’élaborer par le truchement d’un dialogue concerté en totale connivence avec François Chaignaud, l’interprète qu’elle avait choisi et qu’elle a associé à la chorégraphie : celui-ci campa un personnage androgyne sans doute certes différent de celui de la création mais plus en phase avec le goût de notre époque, tantôt impulsif, cruel et violent, tantôt empreint de beaucoup de douceur, d’une grande sensualité et d’une réelle libération corporelle, contrant la musique de Ravel. La pièce qu’elle a "réinventée" reste cependant une espagnolade nourrie de diverses influences, celle du flamenco bien sûr mais aussi et surtout celle du butô, inspirée d’un côté, par les écrits de Tatsumi Hijikata, de l’autre, par l’art de Kazuo Ohno qui, rappelons-le, a été immortalisé par son solo sur la Argentina. Au plan scénographique, on y retrouve aussi la table sur laquelle dansait Ida Rubinstein, une idée de Nijinska que Béjart magnifiera  en 1961.

Il est dommage que les aléas de la mise en scène aient contraint la chorégraphe à placer son Boléro sur un praticable à mi hauteur de la salle et non au milieu des musiciens de l’orchestre, ce qui occultait sa vision pour les spectateurs situés au parterre, les pieds de son interprète n’étant que peu visibles. Toutefois, l’interprétation magistrale de la partition par l’orchestre Les Siècles sous la baguette de François-Xavier Roth servit l’œuvre à merveille, conférant à la danse une dimension insoupçonnée. Cette re-création était précédée, dans le cadre de la Cité de la Musique, par deux autres pièces symphoniques de Ravel, La Rhapsodie espagnole et La valse, ainsi que par une création d’Olga Neuwith, Clinamen/Nodus.

J.M. Gourreau

Un Boléro / Nijinska, relecture de Dominique Brun et François Chaignaud, Philharmonie de Paris, 26 et 27 Septembre 2020. Dans le cadre du Festival d’automne à Paris.

 

* Dans Excelsior, Emile Vuillermoz écrivait le 26 novembre 1928 que Ravel avait "trouvé le moyen non seulement d'éviter toute monotonie, mais d'éveiller jusqu'au bout un intérêt toujours croissant, en répétant vingt fois (sic) son thème comme un motif de frise, en demandant à la seule magie de la couleur vingt changements d'éclairage qui nous conduisent, émerveillés, d'un bout à l'autre de ce paradoxe musical. Il n'y a pas, dans toute l'histoire de la musique, un exemple d'une virtuosité pareille..."

** Cette pièce verra le jour au Volcan au Havre en novembre prochain   dans un programme qui s'intitulera Nijinska / Voilà la femme, lequel associera dans une même soirée Les Noces et Un Boléro. Ce programme sera ensuite diffusé en tournée puis repris au Théâtre National de Chaillot en mars 2021 avec 5 musiciens des Siècles et l'ensemble vocal Aedes (17 chanteurs).