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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Nederlands Dans Theater 1 / Sol León, Paul Lightfoot & Crystal Pite / Les angoisses de l'âme humaine

Stop motion 04 rahi rezvaniIn the event 05 rahi rezvaniSafe as houses 02 rahi rezvani 1                             Stop -Motion                                                              Safe as Houses                                                                  In the Event

                                                                                 Photos Rahi Rezvani                                        

 

Nederlands Dans Theater 1 :

Les angoisses de l'âme humaine

 

Il ne s’était pas produit sur la scène du théâtre de Chaillot depuis 2014. Longtemps dirigé par Hans van Manen puis par Jiři Kilián avant de l’être aujourd’hui par Sol León et Paul Lightfoot, le NDT1 nous revient cette fois avec deux nouvelles pièces signées conjointement par ces deux chorégraphes, Safe as houses sur des partitions de Bach et Stop-Motion sur des musiques de Max Richter. Mais surtout avec une trop courte pièce de Crystal Pite, In the event, chorégraphe canadienne de génie qui s’est produite avec William Forsythe et que l’on a pu découvrir récemment au Théâtre de la Colline et à l’Opéra de Paris. Elle a commencé à travailler avec le NDT en 2005, compagnie avec laquelle elle est associée depuis 2008 et pour laquelle elle a déjà créé 8 pièces, Pilot en 2005, The second Person en 2007, Frontier en 2008, Plot Point en 2010 (nominé pour le prestigieux prix Benois de la danse), Solo Echo  en 2012, Parade en 2013, In the Event en 2015 et The Statement en 2016. Elle y présentera en mai 2018 une nouvelle œuvre, Savoir faire. Cette chorégraphe très prolifique qui débuta sa carrière en 1990 au Ballet British Columbia à Vancouver a aujourd’hui plus de 50 ballets à son actif, non seulement pour sa compagnie, Kidd Pivot, mais aussi pour une dizaine de troupes internationales, telles que The Royal Ballet, le Cullberg Ballet, The Frankfurt Ballett, The National Ballet of Canada et Les Ballets Jazz de Montréal, sans oublier le Ballet de l’Opéra de Paris (pour lequel elle a créé The Seasons’ Canon) pour ne citer que les plus célèbres. Sur la musique de Owen Belton, In the Event qu’elle présente ici avec les danseurs du NDT analyse les divers états psychologiques traversés par un individu lors d’un événement traumatique comme le deuil. C'est une danse au langage novateur, théâtrale, puissante et énergique, empreinte d’une vitalité débordante qui joue avec la lumière et les ombres. Ciselé par une gestuelle stroboscopée, il se termine par un audacieux solo dans une atmosphère sombre chère aux romantiques, quelques mouvements issus du classique venant interférer dans un langage contemporain fort subtil. Il n’est pas trop présomptueux de dire que Crystal Pite a renouvelé l’art de Terpsichore, son inventivité, tant du point de vue chorégraphique que scénographique ou dramaturgique, étant étonnante. "Créer, pour moi, c’est réaliser des choses, transformer l’inconnu en quelque chose de tangible" dit-elle. La guerre et les conflits, les frontières et l’exil sont des thèmes qu’on retrouve souvent dans son œuvre et qui peuvent être évoqués ici.

Moins novatrices mais tout aussi fascinantes Safe as Houses et Stop-Motion, les deux œuvres de Sol León et Paul Lightfoot présentées en début et en fin de la soirée, évoquent les tourments de l'âme humaine. Safe as Houses (2001) qui s’inspire du Yi Jing ou Classique des changements, un des plus anciens textes chinois, reflète la dépendance à l'environnement physique et, finalement, à la survie de l'âme. Soutenue par diverses pièces de Bach, la danse est construite autour d'un mur pivotant dévoilant alternativement les interprètes. La chorégraphie, toute en rondeurs, est sophistiquée mais moelleuse, parfois aérienne, toujours très musicale.

Dans Stop-Motion (2014), huit danseurs évoquent l'émotion et les perturbations brutales qu'occasionne l'adieu de la fille des deux chorégraphes, Saura, sur une musique de facture très classique mais mélancolique de Max Richter. L'œuvre fascine par sa fort belle mise en scène et par les lumières de Tom Bevoort qui lui confèrent un climat sombre et romantique, presque désespéré, mais aussi et surtout par ses pas-de-deux d'une très grande originalité, parfaitement exécutés. Une soirée qui réchauffe le cœur.

J.M. Gourreau

Safe as Houses et Stop-Motion / Sol León et Paul Lightfoot & In the Event / Crystal Pite, Nederlands Dans Theater 1, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 22 au 30 juin 2017.

Daniel larrieu /

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Photos Benjamin Favrat

 

Daniel Larrieu:

60 balais, ça se fête…

 

Daniel Larrieu ne manque pas d’humour. A l’occasion de son soixantième anniversaire, dont 35 sur scène, et à l'invitation de Thomas Lebrun, actuel directeur du CCN de Tours que Larrieu a lui-même dirigé pendant 10 ans, il a concocté un petit bijou chorégraphique évoquant son parcours (une centaine de pièces à son actif) dans une scénographie de circonstance, 60 balais en paille de sorgho fabriqués écologiquement. Ce qui ne nous étonnera pas lorsqu'on sait que le chorégraphe, titulaire du BEP « Jardins espaces verts », est un adepte très attentif à la protection de l’environnement et qu'il a commencé la danse dans un atelier de pratiques artistiques dans un collège agricole. Ce véritable "corps de balais" suspendus dans les cintres au centre du plateau ou adossés aux murs de la scène ne danse, ni ne fait le ménage bien sûr mais offre un cadre de circonstance aux cinq danseurs qui l’accompagnent ! Car Larrieu, plein d'humour et d'allant, seul sur scène pendant une bonne dizaine de minutes, semble avoir retrouvé une seconde jeunesse. Une marche lente, paisible, élégante, empreinte de calme et de sérénité. A l'image d'une vie bien remplie dont quelques bribes lui reviennent en mémoire. Certains moments semblent plus ludiques et plus légers que d'autres ; mais ils sont toujours le reflet des univers musicaux diamétralement opposés signés Karoline Rose, Quentin Sirjacq et Jérôme Tuncer. Même atmosphère pleine de calme, de sérénité et de poésie lorsque ses 5 danseurs prennent le relai : le mouvement est continu, mesuré, empreint d'un charme ineffable.

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D'une durée de 60 minutes, Littéral, pièce en trois volets, est bien plus que l’évocation d’une vie toute entière consacrée à la danse, voire à la poésie: car Larrieu est aussi et avant tout un poète qui fut également comédien à ses heures. " J’ai eu envie de jouer entre des modalités distinctes, la perception et la description, le code des gestes et celui des mots. Et de tester l’équilibre entre discours et ressenti", ajoute t'il. Sa gestuelle est précise, légère, calculée, mûrement réfléchie. Comme s'il voulait montrer à ses jeunes interprètes qui le contemplent à l'arrière du plateau comment conférer beauté, grâce et harmonie au mouvement créé. Une véritable leçon de danse. Ses émules se caleront dès lors sur ses pas. Des solos, duos, trios et quintettes se forment puis se défont pour revenir à chaque fois à des chorégraphies d’ensemble d’une remarquable précision, le tout dans un climat ludique qui réchauffe le cœur. Et pourtant, ces danses tiennent davantage de l'évocation que de la démonstration. Et c'est bien là tout l'art de Larrieu : faire passer un message avec élégance, lyrisme et émotion.

J.M. Gourreau

Littéral / Daniel Larrieu, Théâtre Olympia Tours, les 14 & 15 juin 2017, dans le cadre de "Tours Horizons" et 17 juin 2017, Théâtre de l'Aquarium, en clôture du Festival "June Events".

Olivia Grandville / Combat de Carnaval et carême / Confrontation du passé au présent

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Olivia Grandville:

Confrontation du passé au présent

 

A l'instar de nombre de chorégraphes, Olivia Grandville, fascinée par certaines œuvres picturales d'un passé révolu, éprouve le besoin de les faire revivre ou de les remanier. Le tableau intitulé Combat de Carnaval et Carême de Pieter Bruegel l'Ancien, l’un des maîtres de la peinture flamande de la Renaissance, conservé au Kunsthistorisches Museum de Vienne et daté de 1559 est en effet le point de départ d'une pièce chorégraphique éponyme qui reprend l'idée d'un carnaval et de ses excès présentés par les 160 personnages du tableau. Mais pas question bien évidemment de mettre en scène 160 danseurs, bien que la chorégraphe ait déjà réalisé une pièce d'une ampleur gigantesque, Foules, pour une centaine d' interprètes de tous âges, non danseurs il est vrai: ce tableau vivant composé d'une multitude d'instantanés "empruntait à la rue ses gestes et ses rythmes les plus évidents et les plus mystérieux pour dessiner des communautés concrètes, conscientes ou hasardeuses".

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Dans son œuvre, Bruegel recompose à partir d'éléments réels et vécus une vision synthétique de la vie religieuse de son pays, qu'il dispose sur une grande ellipse, comme sur un calendrier à roue. La scène s'ouvre sur la place d'un village flamand, offrant au regard placé en hauteur une vue en contreplongée de toutes les activités qui s'y déroulent. Le titre présente le tableau comme un "combat", ici entre les personnifications de Carnaval et de Carême. Mais on peut y découvrir aussi une dimension symbolique en référence à la situation politique et religieuse de l'Europe d'alors. On y voit en effet Carnaval en bleu et rouge, assis sur un tonneau qui brandit une broche de rôtisserie contre Carême, personnage bien plus maigre, à l’air maladif, avec ses deux poissons au bout de sa pelle de boulanger. Ces deux personnages symbolisent de façon caricaturale le catholicisme critiqué pour ses richesses (Carnaval) et le protestantisme et l'abstinence (Carême).

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Olivia Grandville n'a bien sûr pas cherché à évoquer par la danse les multiples allusions à la vie de l'époque contenues dans le tableau mais plutôt à les transposer à l’époque actuelle en mettant l'accent sur les excès du carnaval. L'intérêt de l'œuvre réside cependant davantage dans l'immédiateté de sa construction : les dix danseurs en effet sont munis de casques leur permettant de réagir aux injonctions et propositions gestuelles murmurées en direct par la chorégraphe depuis la coulisse : une voix que le spectateur perçoit au départ mais qui s'estompe progressivement pour réapparaitre à la fin de la pièce. Dispositif original qui permet de conférer spontanéité et fraîcheur à chaque nouvelle présentation de cette œuvre sur scène. La chorégraphie, complexe et sophistiquée, inspirée des gestes de la vie quotidienne, fait écho au foisonnement de situations présentes dans le tableau de Bruegel. C'est petit à petit que l'on quitte l'atmosphère chaude et fébrile du XVIème siècle pour aboutir à une situation plus contemporaine et plus froide dans une scénographie épurée signée Yves Godin et Daniel Janneteau, mise en lumière par un ruban tarabiscoté de néons qui va progressivement engloutir les danseurs. La bande sonore d'Olivier Renouf qui laisse transparaitre quelques passages des Quatre Saisons de Vivaldi - certes écrits bien plus tardivement - fait une transition entre les deux époques. Voilà une œuvre originale qui montre, si besoin l'est encore, que les tensions tant religieuses que politiques ou philosophiques ont existé sous diverses formes à toutes les époques et que notre monde n'est pas prêt à s'améliorer.

J.M. Gourreau

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Le Combat de Carnaval et Carême de Pieter Bruegel l'Ancien

Combat de Carnaval et Carême / Olivia Grandville, Montreuil, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.

Ohad Naharin / Last Work / La solitude du coureur de fond

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Photos Gadi Dagon

 

 

Ohad Naharin :

La solitude du coureur de fond

 

C’est à bureau fermés depuis presque un an que la Batsheva Dance Company se produit à nouveau sur la scène de Chaillot durant une huitaine de jours : après nous avoir présenté ces dernières années Sadeh 21, Decadence Paris et Naharin’s virus (voir l’analyse de ces pièces dans ces mêmes colonnes), Ohad Naharin nous convie cette fois à admirer Last Work, une œuvre typique de son style basé sur sa technique d’enseignement dite « Gaga ». En fait un langage unique et captivant qui établit une connexion entre plaisir et effort, dans lequel chaque mouvement a son originalité, chaque danseur ses propres mouvements. Les postures désarticulées de ses interprètes prennent vite des allures animales, du fait de leur agilité, de leur souplesse et de leur rapidité. La recherche de l’efficience du mouvement est permanente mais elle va de pair avec l’écoute du corps, la recherche d’émotions et la prise de conscience de l’espace, tout en accordant une grande importance à l’interprétation. "Il faut « se rendre », s’en remettre à l’univers et être connecté à lui, ne plus être au centre", affirme le chorégraphe. "Ce qui compte, dit-il encore, c’est la clarté de la forme interprétée par les corps, laquelle permet de créer des « Waouh moments »".

Last work 07 gadi dagonCréé en juin 2015, Last Work s’apparente donc à un jeu élaboré sur et avec les danseurs qu’il a invités à travailler sur trois images, des bébés, des ballerines et des bourreaux. Bien malin qui retrouverait ces allégories dans l’œuvre, encore que, dans certains passages, on puisse deviner des danseurs affublés de langes. Et peut-être aussi l’évocation des bourreaux, par les robes noires, ainsi que, à la fin de la pièce, par l’enlacement - le saucissonnage devrais-je dire - de tous les interprètes par un ruban de papier adhésif. D'autres thématiques sont toutefois plus explicites comme celles de ce danseur qui agite un drapeau blanc ou cet autre, une mitraillette... Voire celle de ce coureur de fond, qui effectue une course solitaire sur place en fond de scène, toujours sur le même rythme durant la totalité du spectacle, établissant une relation du temps à l'espace... L’univers et l’atmosphère créés peuvent paraître parfois énigmatiques mais ils résultent de l’écoute de chaque danseur et reflètent leur âme lors de l'élaboration de la performance. La subtilité et l'élégance dans laquelle soli, duos trios et ensembles s'agencent leur confèrent une poésie ineffable. Mais en dehors de cela, il ne faut pas chercher d’autre motivation et se laisser aller à admirer la beauté et la remarquable précision des figures que ce chorégraphe israélien nous propose, leur sophistication, leur harmonie et la virtuosité parfaitement maîtrisée avec laquelle elles sont exécutées. Chaque geste, qu'il soit contemplatif ou empreint de furieux élans d'énergie, est chargé de fortes et puissantes émotions. Un langage percutant au service d'une œuvre qui, finalement, reflète parfaitement certains aspects pas toujours glorieux de l'âme humaine.

J.M. Gourreau

Last Work / Ohad Naharin, Théâtre National de la danse Chaillot, du 8 au 16 juin 2017.

Fujieda Mushimaru / Period / Fascinant

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Photos J.M. Gourreau

Fujieda Mushimaru:

Fascinant

Il est des êtres qui vous subjuguent et effacent vos tourments comme d'un coup de baguette magique. Par leur seule force intérieure, leur assurance tranquille, la bonté et la paix qui émanent de leur âme. Fujieda Mushimaru est de ceux là. Son attitude toute simple qui inspire la confiance nous confère le besoin de se laisser aller, de s'abandonner, de se livrer. Cela fait maintenant 45 ans que ce danseur japonais sillonne les scènes du monde entier. Period est une longue, longue marche pesante et mesurée en pourtour de plateau, marche durant laquelle son passé lui revient par bribes en mémoire. On devine à son regard plein de miséricorde que la vie n'a pas toujours été facile pour lui. De temps à autre, son regard s'illumine d'un sourire qui réchauffe le cœur. Mais il est, parfois aussi, pensif et plus sombre, le visage entrecoupé par un rictus qui en dit long sur les affres qui ont traversé son existence. Son univers est très lyrique mais il déborde aussi de tensions. Rien de bien spectaculaire cependant dans cette marche poétique au cours de laquelle il laisse sourdre ses souvenirs et ses émotions, mais sa concentration, son besoin de partage nous bouleversent et nous atteignent aux tréfonds de notre être. Au travers de sa prestation, l’âme de Kazuo Ohno dans son sublime solo sur La Argentina revenait hanter ma mémoire… Fascinant. 

Les adeptes de butô s'en souviendront peut-être, Fujieda Mushimaru s'est déjà produit sur cette même scène en mai 2013 dans le cadre de la 14ème édition du Butô Festival (voir à cette date dans ces mêmes colonnes). Cet artiste, né à Aichi au Japon en 1952, débute sur scène à l'âge de 20 ans. Il est engagé dans la compagnie théâtrale "Ishin-ha" de 1978 à 1989, date à laquelle il est remarqué par le poète Beat Allen Ginsberg à New York. Il reçoit peu après le plus grand prix de poésie de cette ville des mains de Mr. Allen Ginsburg. Son art dans lequel se côtoient lyrisme et tension peut être caractérisé comme un mixage entre poésie et danse butô. A partir de 1989, Mushimaru se produit en solo et devient lauréat du prix du "Tobita Drama Award" en 1997. Tour à tour acteur, scénariste, écrivain et danseur au niveau international depuis 1972, on le retrouve dans de nombreux organismes artistiques, biennales d'art et festivals du monde entier, notamment aux États-Unis, au Japon, en Corée du Sud, en Chine, à Taiwan, en Inde, au Mexique et, quasiment, dans toute l’Europe... Il vit aujourd'hui en solitaire sur la petite île de Yakushima au sud du Japon.

J.M. Gourreau

Period / Fujieda Mushimaru, Espace Culturel Bertin Poirée, 6 et 7 juin 2017, dans le cadre de la 18ème édition du Butô Festival

Sidi Larbi Chekaoui / Icon / Décevant

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Photos Mats Bäcker

 

 

Sidi larbi Cherkaoui :

Décevant

 

"L'Homme est capable tout à la fois de créer, détruire et faire renaître" dit Sidi Larbi Cherkaoui. Cette maxime est à la base de Icon, œuvre créée le 21 octobre 2016 à Göteborg avec les danseurs de cet Opéra.

Au début de sa création, les interrogations du chorégraphe portaient sur les concepts d'icône et d'iconoclasme. Les leaders religieux, les politiciens, les pop-stars, les modèles. We create them, reproduce them, worship them.Nous les créons, les reproduisons, les adorons. Comment et pourquoi leur octroyons nous du pouvoir, pourquoi avons-nous tendance à les briser, à les détruire, à profaner leur image par la suite ? "Il y a quelque chose à dire sur la façon dont nous avons besoin parfois de nos vies pour commencer une nouvelle phase en brisant les choses.It is fascinating for me to see how we as a society react to certain destructions. Il est fascinant pour moi de voir comment nous, en tant que société, réagissons à certaines destructions.Certain demolitions we find very painful to watch, and – strangely enough – at certain losses we feel almost euphoric, although actually they may be just as painful.” – Sidi Larbi Cherkaoui Envers certaines démolitions que nous trouvons très douloureuses et - étrangement - à certaines pertes, nous nous sentons presque euphoriques, même si elles peuvent être aussi pénibles," dit encore Cherkaoui. Ce qu'il a donc cherché à préciser et mettre en valeur à travers cette œuvre, c'est comment nous réagissons à certaines destructions, dans quel état psychologique nous nous retrouvons après. 

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Sur la scène, 3,5 tonnes d'argile (sic), en nappe, en plaques ou en figurines modelées par le sculpteur Antony Gormley que les danseurs de l'Opéra de Göteborg vont s'ingénier durant tout le spectacle à détruire et saccager pour les remodeler, les refaçonner sur leur propre corps sous les accents un peu monotones de chants et percussions traditionnels japonais et coréens. L’idée en soi était intéressante surtout si l’on se réfère aux multiples allusions sous-jacentes relatives à ce matériau, qu’elles soient religieuses ou profanes, la diversité et la malléabilité des religions entre autres. Mais ces allusions à certains personnages tels Mao Tsé-Toung, Madonna, Mandela voire même le pape ne sont pas très claires et ne viennent pas immédiatement à l’esprit, d’où la naissance d’un certain ennui qui rend le spectacle décevant malgré la fluidité de la danse, la chaleur et l’harmonie des couleurs sur le plateau. A noter toutefois l’originalité de la chorégraphie qui nous prouve à nouveau le talent de Cherkaoui et l’excellence des danseurs de sa troupe alliée à ceux de la compagnie de l’Opéra de Göteborg.

J.M. Gourreau

Icon / Sidi Larbi Cherkaoui, Grande Halle de la Villette, du 31 mai au 3 juin 2017

Crystal Pite / Betroffenheit / Un univers fantasmagorique percutant

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Photos D. Wendy

 

 

 

Crystal Pite:

Un univers fantasmagorique percutant

 

La mort d'un être cher dans un accident, qui plus est de son enfant, entraîne toujours des troubles psychologiques graves voire irréversibles qui peuvent aller jusqu'à la névrose. Surmonter sa souffrance devient alors la préoccupation de sa vie. Un tel drame survenu à l'acteur et dramaturge canadien Jonathon Young, lors d'un incendie qui se produisit le 24 juillet 2009 sur le bateau familial, entraina la mort de sa fille de 14 ans, Azra, ainsi que celle de son neveu et de sa nièce, Fergus et Phoebe Conway. Ecrit 6 ans plus tard par le protagoniste lui-même, Betroffenheit, spectacle hybride de théâtre et de danse, retranscrit sur scène le drame psychologique vécu par Jonathon Young dans une pièce cathartique, accompagné par 6 des danseurs de "Kidd Pivot", compagnie fondée à Vancouver en 2002 par la danseuse canadienne Crystal Pite. Ceux-ci vont incarner les démons qui hantent l’auteur.

Si le texte que Jonathon Young interprète lui-même sur scène traduit parfaitement son désarroi et sa souffrance puis son rétablissement, la force de l'œuvre réside toutefois essentiellement dans la chorégraphie et le langage corporel de Crystal Pite, axés sur la déformation des corps qui traduisent affliction, douleur et tourment, ainsi que dans l’univers glauque et le décor volontairement triste et sombre de Jay Gower Taylor évoquant un entrepôt en décrépitude, univers réellement angoissant.

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Photos Michael Slobodian

 

 

Betroffenheit est un mot allemand qui désigne la consternation, l’état de choc qui survient après un drame ou une catastrophe. D’entrée de jeu, le ton est donné par le mouvement serpentesque de câbles électriques jonchant la scène, lesquels s’animent et ondulent tout seul dans la pénombre comme s’ils étaient manipulés par des fantômes, tandis que des néons déchargent des éclairs aveuglants. Puis les projecteurs se braquent sur un homme seul en scène, ballotté dans un état de conscience incertain, comme tiraillé par la drogue ou l’alcool. Une voix venant d'outre tombe l’interpelle, l’exhortant à trouver une issue salvatrice à ses tourments. Un dialogue va ainsi s’établir mettant en avant le fait qu’au travers de cette autobiographie, on touche à quelque chose de beaucoup plus universel. L’œuvre en effet ne s’attache pas seulement à l’évènement et au traumatisme qui en est la conséquence mais au type de situation dans lequel on se trouve, entre autres l’enfermement dans la douleur. Par leur gestuelle sauvage et déjantée, les danseurs, tous autant les uns que les autres, chacun avec un moyen d’expression différent, rendent réellement vivantes les angoisses qui harcèlent l’auteur.

La seconde partie de l'œuvre, beaucoup plus dansée et moins tourmentée, semble mettre en avant le processus de récupération cathartique de Young une fois les sursauts de douleur atténués. Une pièce fantasmagorique percutante, profondément humaine, radicalement différente de The season’s Canon, avant-dernier spectacle de Crystal Pite créé il y a quelques mois pour les danseurs de l’Opéra de Paris.

J.M. Gourreau

Betroffenheit / Crystal Pite, Théâtre de la Colline, du 29 mai au 2 juin 2017.

Francesca Pennini / 10 miniballetti / Hors normes

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Photos L. Gasparroni et A. Pedroni

 

Francesca Pennini :

Hors normes

 

Elle est totalement atypique, hors normes... Mais elle nous scotche à notre siège.  La danse de Francesca Pennini, très gymnique, quasi géométrique, est cependant empreinte d'une poésie indicible. Le spectacle de cette jeune chorégraphe italienne, 10 miniballetti, est autobiographique et évoque, avec moult artifices, sa peur de la gent ailée - l'ornithophobie -  et, partant, le lien entre le vol et la perte de contrôle du corps. D'où la mise en scène durant toute une séquence sur la Gazza Iadra de Rossini d'un drone qu'elle dirigera au dessus du plateau et qui fera virevolter, pour l'éparpiller aux quatre coins de la scène dans un show un tantinet surprenant, le tas de plumes blanches qui trônait en son centre. Et tout à l'avenant.

Souvenirs d'enfance. Toute petite, elle couchait sur le papier ses chorégraphies. Aujourd'hui, elle les interprète. Ce solo débute par une incursion au sein du public devant lequel elle déclame: "inspiration, 4 temps; expiration 4 temps", ces temps de préparation nécessaires à la mise en condition pour la représentation. Puis, après un bref retour sur scène, elle se jette au cou d'une spectatrice assise au second rang. Sa maman ? Instant d'une tendresse infinie. The show must go on. On la retrouve alors sur la scène tantôt assise, tantôt allongée, tantôt redressée dans des positions gymniques très étudiées, pas nécessairement artistiques d'ailleurs. Sa souplesse est étonnante, les tableaux qu'elle compose aussi. On a parfois l'impression qu'elle cherche à étudier diverses possibilités de métamorphoser son corps. Elle interrogera ainsi successivement entre autres la pression, la viscosité, l'inertie et la symétrie, allusions à certaines des composantes de sa danse. Ainsi naitront 10 mini-ballets sur des musiques de Purcell, Bach, Frescobaldi, Romitelli, Ligeti et J. Strauss : au cours de cette dernière piécette sur sa Voci di Primavera, laquelle s'avérera particulièrement fascinante, elle recouvrira entièrement son corps nu de peinture noire, se transformant en un corbeau à la Hitchcock dans un nuage de fumée blanche du plus bel effet.  

Francesca Pennini est l'un des piliers fondateurs du "ColletivO CineticO", un collectif d'une cinquantaine de jeunes chorégraphes et artistes italiens de différentes disciplines fondé en 2007. Née en 1984 à Ferrara en Emilie-Romagne, elle débute sa carrière en tant que gymnaste avant d'aborder la danse contemporaine au Balletto di Toscana puis au Laban Center de Londres. Elle a entre autres travaillé pour Sasha Waltz & guests. Son art, très éclectique, épouse les codes et les règles de la performance, éprouvant la relation avec le spectateur. Elle a déjà créé une trentaine de pièces au sein de la compagnie et gagné de nombreux prix, entre autres le Giovani Danz’Autori award, le Rete Critica Award / Meilleur artiste italien 2014, le MESS / meilleure jeune metteuse en scène 2014. Elle a été nominée en tant que meilleure actrice-performeuse de moins de 35 ans pour le prix UBU en 2015 et elle gagne le Danza & Danza Award en tant que meilleure chorégraphe et interprète 2015. Le miniballetto N° 1 a été sélectionné par la plateforme NID (nouvelle plateforme de danse italienne pour la diffusion et la promotion de la meilleure création chorégraphique italienne) et classé comme l'un des 10 meilleurs spectacles de paperstreet 2014. 10 miniballetti a été présenté au T2G dans le cadre de la manifestation Italiani a parigi.

J.M. Gourreau

10 miniballetti / Francesca Pennini, Théâtre de Gennevilliers, du 14 au 17 mai 2017.

Thierry Malandain / Noé / Profondément humain

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Photos Olivier Houeix

 

 

Thierry Malandain:

Profondément humain

 

Il est rare dans un ballet classique d'assister à une osmose aussi parfaite entre la musique et la danse. C'est pourtant l'impression qui transparait en premier lieu à l'issue de la dernière création de Thierry Malandain, Noé, sur la Messa di Gloria de Rossini. A tel point que l'on aurait dit que cette splendide partition de musique sacrée avait été écrite pour la danse et non l'inverse. Ce n'est pas réellement du déluge ni de l'histoire inspirée de la mythologie sumérienne dont Malandain va nous entretenir au travers de son œuvre. Le récit biblique évoque en effet la colère divine qui va aboutir à l'extermination de toute forme de vie sur terre en punition des exactions toujours plus nombreuses et plus graves commises par l'Homme depuis sa création. Pour se préserver du désastre, Noé construisit une arche destinée à l'abriter, lui, sa femme et ses trois fils ainsi qu'un couple de chaque espèce animale, afin de les soustraire à cette pluie diluvienne qui submergera en 40 jours plaines et montagnes, exterminant tous les animaux et les humains. Ce mythe, dans le ballet, est le prétexte à l'évocation de la nature humaine qui chaque jour détruit davantage l'univers qui lui a été offert pour vivre. Une histoire commune à de nombreuses civilisations, lesquelles malheureusement, retomberont, même après épuration, dans ces mêmes travers. Ainsi peut-on voir le ballet débuter par un meurtre et se terminer de la même façon.

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Aucun animal n'apparait cependant dans l'œuvre à l'exception de deux oiseaux: une colombe, "signe d'espérance d'une nouvelle vie" aussi altière et blanche qu'un corbeau peut se révéler noir, symbole de l'humanité décadente. Le couple apparait comme un nouvel Adam et une nouvelle Eve, allusion à la résurrection d'un nouveau monde après sa rupture brutale avec le passé. L'eau tient évidemment un rôle important dans la pièce : si sa montée s'avère l'élément de destruction qui prélude à la régénération de l'humanité, elle peut aussi être le symbole de la perpétuation de l'espèce humaine assagie au travers des fonts baptismaux. Leitmotiv dans le ballet, elle fait l'objet d'une fascinante mise en scène, les 22 danseurs du Malandain Ballet Biarritz évoluant comme des vagues à différents moments du spectacle. L'œuvre, d'essence classique parsemée de variations plus contemporaines, est émaillée ça et là de danses rituelles et de danses en hommage au renouveau de la nature; elle est magistralement interprétée par une troupe de haut niveau au mieux de sa forme: une pièce qui fera date dans l'histoire du ballet.

J.M. Gourreau

Noé / Thierry Malandain / Malandain Ballet Biarritz, Théâtre National de la danse Chaillot, du 10 au 24 mai 2017.

Julien Lestel / La Jeune fille et la Mort / Quand Phil Glass détrône Schubert

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La Jeune fille et la Mort

Photos Cécile Manoha

 

 

Julien Lestel :

Quand Phil Glass détrône Schubert

 

Les deux atouts majeurs de Julien Lestel sont d'une part son écoute minutieuse de la musique et sa retranscription fidèle par le mouvement, d'autre part sa gestuelle fluide et emphatique, voluptueuse, toute en rondeurs. Si cette gestuelle peut paraître une évidence dans la transcription pour le ballet d'œuvres romantiques comme La Jeune fille et la Mort de Schubert, elle l'est beaucoup moins pour celle de partitions plus contemporaines comme les quatuors de Philip Glass. C'est pourtant ce que l'on a pu constater avec beaucoup de bonheur lors de la soirée de créations donnée dernièrement à l'Opéra de Massy où Lestel est en résidence avec sa compagnie de 10 danseurs.

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La Jeune fille et la Mort - Photo Didier Contant

La Jeune fille et la Mort est une œuvre qui se prête particulièrement bien à sa traduction par la danse et l'on a d'ailleurs pu en voir deux versions, l'une créée par Thomas Lebrun en mars 2012 à Chaillot (voir mon analyse de ce spectacle dans ces mêmes colonnes lors de sa présentation à Vitry en juin 2012), l'autre beaucoup plus récente, celle de Stephan Thoss pour les Grands Ballets Canadiens, donnée tout récemment à Chaillot en mars dernier. La version de Julien Lestel confronte la Jeune fille, la fort belle danseuse Aurora Licitra, à neuf personnages incarnant tous la Mort. Mais celle-ci n'en trépassera pas pour autant. Le ballet, calqué sur le poème de Mathias Claudius qui a servi de trame à Schubert, narre l'histoire de cette jeune fille naïve qui va finalement se laisser amadouer par ses assaillants. Le début de l'œuvre, magistralement interprétée par des artistes au mieux de leur forme, suit pas à pas la partition musicale, jouée en live par le quatuor à cordes de l'orchestre de l'Opéra de Massy sous la houlette de son premier violon Guillaume Plays. Bien évidemment cela donna une couleur particulière à la danse, les musiciens galvanisant les danseurs. Une gestuelle ample, coulée, faite d'avancées et de mouvements chassés en retrait, surtout chez la Jeune fille qui exprimait fort justement la crainte et la peur avant de dominer ses sentiments et de se confronter avec force à l'adversité. Un très beau ballet au romantisme exacerbé qui fait honneur à son auteur.

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Quartet - Photos Cécile Manoha

 

On s'attendait à un contraste assez violent avec Quartet, création sur les quatuors à cordes de Philip Glass nos 3, 4 et 5, eux aussi interprétés en live par le Quatuor à cordes de l'orchestre de l'Opéra de Massy. Si ce fut le cas pour la musique répétitive de Glass, il n'en a rien été pour la chorégraphie, Julien Lestel ayant adopté le même style que pour la Jeune fille et la Mort. Il faut avouer que cela convenait parfaitement à cette musique, ce qui peut s'expliquer par le fait que pour le chorégraphe, il existe une relation assez étroite entre les deux œuvres: "Quartet a pour thème le collectif, explique t'il, et finalement, la Jeune fille et la Mort aussi. Au départ, la jeune fille est isolée face à la mort, elle a comme une sorte de rejet envers celle-ci. Puis elle l'apprivoise pour conférer une action commune entre les personnages que représentent la Mort elle-même. Quartet parle de ce thème également et le développe ". En effet poursuit Lestel, dans la société actuelle, les gens sont isolés malgré les nouvelles technologies et les réseaux sociaux qui devraient nous permettre de communiquer plus facilement les uns avec les autres ;  mais l'on reste toutefois chacun dans son propre monde. Il semble qu'aujourd'hui, les hommes ont de nouveau besoin de communiquer, d'établir des liens plus étroits entre eux, des relations moins légères, de partager des idées communes pour avancer. Quartet montre un groupe d'artistes qui joue et danse ensemble à l'unisson dans un esprit de partage, dans la joie et la félicité.

J.M. Gourreau

La Jeune fille et la Mort & Quartet / Julien Lestel, Opéra de Massy, 18 et 19