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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Camille Mutel / Nicole Mossoux / Vânia Vaneau /Pour tous les goûts, sous toutes les formes

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Etna / Camille Mutel

Photos J.M. Gourreau

Camille Mutel, Nicole Mossoux et Patrick Bonté, Vânia Vaneau :

Pour tous les goûts, sous toutes les formes…

 

Un nouveau festival d’automne ? Au fond, pourquoi pas… L’inventivité de Christophe Martin, le dynamique directeur-administrateur de Micadanses, n’a pas de bornes quand il s’agit de promouvoir de jeunes chorégraphes. Pas question en effet de se contenter de « Faits d’hiver » en janvier et de « Faits maison » en juin lorsque l’on a sous sa patte - entendez en résidence - de jeunes et talentueux danseurs qui ne peuvent pas toujours bénéficier d'une programmation! Il faut bien dans ce cas élaborer autre chose, tout en aguichant le spectateur. « Bien faits », tel est le fruit de ses cogitations qui a pris un départ fulgurant dans une salle presque trop petite pour accueillir les spectateurs qui se pressaient à ses portes... A la différence des deux autres manifestations, il s'agit d'un festival composé de courtes pièces de thématiques différentes, pour ne pas dire diamétralement opposées, totalement élaborées en son sein. Un festival qui, au cours de sa programmation,  ne verra pas moins de quatre créations signées Christine Armanger, Aurélie Berland, Adhley Chen, Nicolas Maloufi et Bettina Masson.

La soirée d’ouverture, surprenante par son éclectisme et la qualité des œuvres présentées, débuta par un étonnant solo de Camille Mutel, Etna, tout en lenteur et en finesse, dont le rythme avait pour effet d’exacerber l’esthétique des lignes de son corps et la puissance de son mouvement.  Un solo voluptueux, charnel, lascif et sauvage, d’un éclat, d’une beauté et d’une profondeur incommensurables, parfois empreint d’un zeste de mystère, mettant parfaitement en valeur l’harmonie des formes corporelles de cette très belle danseuse que n’aurait sûrement pas renié Jean-Auguste Dominique Ingres.

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Vice versa / Nicole Mossoux

Rupture radicale avec Vice Versa, un duo répétitif et lancinant de Nicole Mossoux et Patrick Bonté pour deux de ses danseuses fétiches, Frauke Mariën et Shantala Pèpe, lesquelles ont évoqué - martelé devrais-je dire - certains effets de la violence dans un monde où l’Homme se trouve happé dans un engrenage dont il ne peut plus s'extraire. Un rythme infernal dominé par la jalousie, la cruauté et la vengeance et marqué par une sarabande de déhanchements et de torsions dont les deux "siamoises" ne parviendront à échapper qu’en s’épaulant après une prise de conscience salvatrice inespérée.

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Variations sur Blanc / Vânia Vaneau

La dernière œuvre du programme, Variation sur Blanc de Vânia Vaneau, s'avéra également une pièce déconcertante, installation plastique de personnages masqués aux atours multicolores évoluant dans un univers de percussions assourdissantes, et qui vont progressivement se mettre en branle, tournoyant comme des toupies à l'instar de derviches embarqués dans un voyage énigmatique censé passer de l’organique au tragique, avant de sombrer dans le chaos. Déroutant.

J.M. Gourreau

Etna / Camille Mutel, Vice Versa / Nicole Mossoux & Patrick Bonté, Variation sur Blanc / Vânia Vaneau, Micadanses, Paris, 19 septembre 2016.

 

Carolyn Carlson / Giotto solo / Giotto au Panthéon

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Photos J.M. Gourreau

 

Carolyn Carlson :

                                Giotto au Panthéon

 

Pour les aficionados de la danse, un solo de Carolyn Carlson est toujours un évènement à ne pas manquer. C'est dans le cadre de "Monuments en mouvement # 2" que cette grande artiste a présenté au Panthéon, en partenariat avec le théâtre de Chaillot, Giotto solo (des vices et des vertus), une œuvre d'inspiration mystique d’une beauté et d'une grâce infinies qui lui a été inspirée par des fresques monochromes de Giotto, Les sept vertus et les sept vices, fresques qu’elles a découvertes en 1999 lors d’une visite de la Chapelle Scrovegni (chapelle de l’Arena) de Padoue  : ces quatorze figures allégoriques monochromes peintes en camaïeu, imitant des sculptures, ont été achevées par ce maître de la Pré-renaissance dans les premiers mois de l’année 1306 : durant toute sa vie en effet, Giotto s’ingénia à placer l’Homme au centre de l’univers, le rendant maître de sa destinée. Ces fresques ont été reproduites sur le Campanile de Giotto à Florence. Les thèmes qu’elles évoquent, Prudence-Folie, Force-Inconstance, Tempérance-Colère, Justice-Injustice, Foi-Infidélité, Charité-Envie et Espérance et Désespoir ont été magnifiés par la danse de Carolyn au point de les faire vivre. La chorégraphe explique en effet y avoir trouvé « un thème intemporel, rappelant le monde dans lequel nous vivons, tel que Giotto en avait la compréhension profonde et la prémonition ».

J.M. Gourreau

Giotto solo (des vices et des vertus) / Carolyn Carlson, Le Panthéon, Paris, 19 septembre 2016.

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Chapelle Scrovegni de Padoue

Les fresques qui ont inspiré Carolyn Carlson sont celles situées à la base des murs latéraux sur un soubassement coupé de pilastres

 

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Nadia Vadori-Gauthier / Réel machine / Aux confins du conscient et de l'inconscient

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Aux confins du conscient et de l'inconscient

 

C'est un bien étrange voyage que nous invitent à faire Nadia Vadori-Gauthier et le "Corps collectif" avec Réel Machine, une œuvre sortant des sentiers battus, en tout cas fort troublante car elle nous transporte aux confins du conscient et de l'inconscient, du réel et de l'imaginaire, dans un champ vibratoire aux limites de la vie, dans un état proche de la transe. Alors que le public entre en groupe dans la salle pour s'installer sur les sièges disposés sur trois des côtés de la scène, 13 performers-chercheurs en tenue aussi sombre que sobre occupent déjà les lieux, les uns assis sur quelques-uns des sièges, les autres allongés ou recroquevillés aux pieds des spectateurs ou au milieu d'eux: tous semblent plongés dans un état de catalepsie aussi insolite qu'inquiétant... Ce n'est qu'après de longues minutes qu'ils sortent petit à petit de leur torpeur, les yeux hagards, l'air absent ; ils se redressent à nos côtés dans un état second, nous frôlent sans toutefois jamais nous toucher. Leur gestuelle est hésitante, animée de tremblements et de soubresauts ; un rictus déforme les traits du visage de certains d'entre eux : les voilà déjà aux frontières de notre monde, dans un univers qu'ils semblent cependant bien connaître et qui les rapproche: ils se rassemblent lentement au centre de l'arène. Nous l'avons échappé belle !

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Grâce au champ énergétique de forces qu'il active et extériorise, chaque performer va s'engager avec son propre état de conscience dans une sorte de partage lui permettant d'entrer en résonance avec ses proches afin de faire sourdre des corps d'une autre nature, des corps qui ne se limitent pas aux frontières organiques mais qui, à la manière du Corps sans organes dont font état Artaud puis Deleuze, investissent des dynamiques fluides qui les agencent au monde. En appréhendant ces forces en devenir qui les interconnectent et en les faisant vibrer, ces corps vont alors donner vie à une dimension non formelle de l'existence, ouvrant des espaces habituellement fermés et inaccessibles à tout un chacun, espaces dans lesquels les spectateurs vont pouvoir projeter chacun leur propre émotion et la partager. Il en nait un état de transe quasi-chamanique en relation avec la terre et la nature, état très proche du butô et qui permet d'acquérir - c'est en fait ce que recherche inconsciemment le spectateur - une certaine philosophie le conduisant à former une alliance avec l'énergie de la matière et de la vie dans ce qui n'est encore qu'à l'état d'ébauche. C'est ainsi qu'il parvient à percevoir de nouvelles sensations et peut envisager certaines questions différemment de la manière dont il les appréhende habituellement.

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Ce travail à partir de la matière noire, de ce champ de forces en devenir, de cette dimension vibratoire qui nous interconnecte nécessite, on s'en sera douté, une parfaite connaissance des influx énergétiques qui font que les corps sont envisagés ici comme un canal au travers duquel l’énergie circule et se partage, canal analogue à ceux qu’activent les médiums. Lorsque, dans la seconde partie de ce spectacle, les danseurs se dénudent progressivement, outre le fait de pouvoir rentrer en communion plus étroite avec la nature, la peau dépourvue de ses atours devient bien évidemment plus propice à véhiculer et transmettre énergie, vibrations et sentiments. C'est peut-être aussi ce qui rapproche l'art de ces performers du butô, art qu'un occidental ne peut et ne pourra à mon sens jamais parfaitement maîtriser du fait des différences de philosophie et de culture. Toutefois, la pensée philosophique qui sous-tend et nourrit les chercheurs-performers du "Corps collectif", n'est vraisemblablement pas très éloignée de la pensée orientale et c'est sans doute celle-ci que ces performeurs cherchent à nous transmettre et nous faire partager au travers de cet étonnant spectacle, bien intraduisible par le verbe...

J.M. Gourreau

Réel machine / Nadia Vadori-Gauthier et le "Corps collectif", Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 23 & 24 juin 2016.

Ushio Amagatsu / Sankai Juku / Meguri / Pure recherche esthétique

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Pure recherche esthétique

 

Les spectacles de Sankai Juku ont jusqu'ici toujours exercé une indéniable fascination sur tous les publics du fait de leur recherche esthétique mais aussi et surtout de la magie, du mystère dont ils étaient auréolés. Créée en mars 2015 au Performing Arts Center de Kitakyushu au Japon avant d'être présenté aujourd'hui à Paris, Meguri, la dernière œuvre d'Ushio Amagatsu, ne suit pas précisément cette logique. Si son esthétique et son raffinement sont indéniables, si tout est fait pour que sa beauté plastique soit éclatante et que le public se laisse aller à la contemplation, voire à la méditation, il lui manque toutefois cette profondeur, cette touche de mystère et de magie, apanage des précédents spectacles d'Amagatsu, pour qu'elle parvienne à éblouir et subjuguer, voire, comme ce fut le cas par le passé, envoûter ou hypnotiser. Il émane cependant de Meguri, terme qui fait référence à un mouvement circulaire, un indicible parfum de bien-être, de paix intérieure, de calme qui séduit et exerce malgré tout un certain magnétisme, voire même un certain sortilège qui rend l'œuvre attachante. Mais, à l’issue du spectacle, l'on n'est pas réellement transporté...

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Meguri, qui fête le quarantième anniversaire de la compagnie Sankai Juku, est une pièce très dansée en 7 tableaux qui, tous, ont un rapport plus ou moins direct avec les éléments, l'eau, la terre, l'air et le feu, certains comme le sable et la mer étant plus prégnants. Ainsi la scène est-elle transformée tantôt en une vasque d'un bleu d'une profondeur incommensurable, tantôt en un erg désertique, vaste immensité de sable chaud qui prête au rêve. Bien évidemment dans un tel cadre, la lenteur est de mise, la gestuelle des préposés à cet énigmatique voyage est sereine et mesurée, rassurante, lourdement chargée de sens. Au milieu du spectacle, un poignant solo calme et pondéré d'Amagatsu, sage entre les sages, vient nous rappeler toute la fragilité tant de notre planète que de notre existence. Une belle leçon de tolérance et d'humilité.

J.M. Gourreau

Meguri / Ushio Amagatsu,  Sankai Juku, Théâtre de la Ville, du 23 juin au 2 juillet 2016.  

José Montalvo / Shiganè naï / Lui aussi a fini par faire son Boléro...

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Photos Jeon Kang-in

 

 

José Montalvo:

Lui aussi a fini par faire son Boléro...

 

Je l'évoquais à nouveau tout dernièrement à propos de la dernière création de Julien Lestel: quasiment tous les chorégraphes sont fascinés par les rythmes et la puissance du Boléro de Ravel et éprouvent l'impérieux besoin de s'y confronter, tant et si bien que les chorégraphies sur cette partition se comptent par dizaines... Toutes ne sont bien évidemment pas de la même veine, certaines réalisations se révélant d'une originalité bien plus grande que d'autres... José Montalvo n'a pas pu lui non plus résister à la tentation et, pour ceux qui le connaissent un tantinet, il ne pouvait de toute évidence qu'en naître un chef d'œuvre... Bingo! D'une facture tout à fait différente de celles auxquelles il m'a été donné d'assister jusqu'ici, cette énième chorégraphie du Boléro pour la National Dance Company of Korea, est une danse fiévreuse à la limite de la transe menée avec verve et brio par l’étonnante Jang Hyun-soo, "une fête célébrant la vie et le désir à travers le rythme," ainsi que nous en rend compte son auteur. En fait, cette création, remixée avec des sons d'instruments de percussion coréens traditionnels, est le troisième volet d'un triptyque, Shiganè naï, (ce qui signifie L'âge du temps en coréen) présenté en avant-première à Séoul le 23 mars dernier dans le cadre des échanges culturels entre la France et la Corée. Cet étonnant ballet s'avère être non seulement un dialogue entre deux cultures, orientale et occidentale, mais aussi entre deux époques, celle de la danse traditionnelle coréenne et celle d'aujourd'hui, autrement dit celle du raffinement et celle de la sauvagerie de notre civilisation... Un patchwork dans lequel le chorégraphe s'est "amusé à détourner avec humour et fantaisie le vocabulaire des danses coréennes et à s'inspirer librement de l'imaginaire corporel de leur mémoire", pour bâtir une œuvre fantaisiste truffée de trouvailles en tous genres, pleine de spontanéité et d'allant, comme lui seul sait si bien le faire. Et, surtout, qui met en valeur les prodigieuses facultés tant techniques qu'artistiques de cette fabuleuse compagnie composée d'artistes qui sont à la fois de fabuleux danseurs et musiciens, très respectueux de leurs traditions.

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Inoubliable en effet l'ouverture de ce spectacle qui présente une brochette de musiciennes-danseuses frappant leur tambour avec un synchronisme époustouflant tel un bataillon de soldats de plomb auxquels un magicien aurait donné vie... Que dire encore de cette danse des éventails d’un raffinement extrême ou de cette séquence de la première partie de ce ballet dans laquelle Montalvo présente simultanément sur le plateau et sur l'écran la même chorégraphie, l'une par le biais d'une vidéo montrant une danseuse plus grande que nature habillée en hanbok traditionnel, l'autre interprétée en live sur la scène par deux danseuses mais vêtues à l'occidentale : cette synchronisation établit un merveilleux parallèle entre les deux cultures tout en conférant à ce passage chorégraphique un petit côté surréaliste ma foi fort plaisant. Un univers de contrastes donc, haut en couleurs, mettant certes en valeur les racines de la danse traditionnelle coréenne mais aussi la force du tempérament de ce peuple qui, petit à petit, réapprend, au contact de la civilisation occidentale à redevenir sauvage...

Shigane nai 10 jeon kang inCurieusement, entre la première et la troisième partie, le chorégraphe a inséré une séquence intitulée "Souvenirs de voyage à travers le monde" qui lève un pan sur la misère qui frappe notre univers. On y voit entre autres une petite mexicaine fouillant dans une décharge à la recherche d'une bien maigre pitance, séquence impressionnante extraite de Human, un film très touchant du cinéaste Yann Arthus-Bertrand, tandis que, sur la scène, des hommes et des femmes défilent, en trainant d'immenses sacs d'ordures ou de gravats et que devant eux, une femme crie sa douleur, vraisemblablement suite à la mort de son enfant dénutri. D'autres images tout aussi impressionnantes de vagues déferlantes d’êtres humains serrés les uns contre les autres comme dans une boîte de sardines ou de danseurs dans la solitude torturés par les tourments de l’existence devant un fond de gratte-ciel dans la brume ou de fonte de glacier font prendre conscience, sinon révèlent les affres que l'Homme fait subir à notre planète, laquelle risque de ne plus pouvoir s’en remettre. Une note peut-être pessimiste mais ô combien réaliste qui montre, sur une poignante musique d’Armand Amar, que tout n’est pas aussi rose que l’on voudrait bien le croire…

J.M. Gourreau

Shiganè naï / José Montalvo et la National Dance Company of Korea, dans le cadre du « Focus Corée » en France.

Christine Gérard / Le temps traversé / Voyage au cours du temps

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Photos J.M. Gourreau

Christine Gérard :

Voyage au cours du temps

 

C’est un solo plein de finesse et de poésie auquel nous a convié Christine Gérard, un solo en cinq séquences qui pourraient être un essai autobiographique si ce n’est que cette traversée au cours du temps a pour point de départ la Marche pour la cérémonie des Turcs de Jean-Baptiste Lully, pièce extraite du Bourgeois gentilhomme, une musique sur laquelle, il est vrai, nul chorégraphe ne résiste à l'envie d’esquisser quelques pas de danse. Mais, pour Christine, pas question de l’utiliser dans son sens historique: elle avait en effet été créée pour accompagner le couronnement de Monsieur Jourdain en Mamamouchi, farce dans laquelle Molière se gaussait de l'orgueil et de l'afféterie de ce bourgeois. Bien au contraire, Le temps traversé s’avère une œuvre sans prétention aucune, calme et mesurée, à l’image de son auteure, et dont la musique a été utilisée en tant que passage pour se rendre d’un lieu à un autre, pour se glisser ou s'envoler d’un thème à l'autre, pour amener une autre danse. Cinq lieux et univers bien différents qu’elle a mis en parallèle avec les tableaux de la photographe-vidéaste Isabelle Lévy-Lehmann et dans lesquels elle va, par instants, s’incruster. Tous, bien sûr, ont trait à certains évènements de sa vie, épisodes qu’elle a, curieusement, cherché à traduire et symboliser par le port d’un costume différent, vêtements qu’elle a portés ou porte encore régulièrement, empreintes qui vont lui servir de prétexte à l’évocation d’un souvenir qui lui tient à cœur.

La première marche avec, en fond, la parure de feuilles d’un robinier, s’avère la réminiscence d’une promenade dans un jardin labyrinthique, celui de Versailles peut-être, qui traduit son penchant pour les beautés de la nature, entre autres à l’époque de la chute des feuilles à l’automne. La seconde séquence, toujours sur la même marche, est une œuvre plus intimiste qui révèle la volupté qu’une femme peut éprouver à l’idée de mettre une robe ou de s’en dévêtir, offrant au spectateur des images d’une grande pudeur mais aussi d’une incommensurable beauté, images prolongées par une marche d’un très grand romantisme sur le sable de la plage de son enfance noyée dans la grisaille. La troisième séquence, sur le même leitmotiv et toujours accompagnée par les images d'Isabelle Lévy-Lehmann, met en scène une vision plus banale et moins romantique de la vie, celle d’une marche dans la rue sous la pluie avec glissades et chutes auxquelles sans doute elle s'est trouvée confrontée. Atmosphère empreinte de monotonie et d'une certaine tristesse que l'on retrouve par la suite sur un trottoir où la danse, "farandole de lignes brisées, se multiplie comme dans un miroir".  

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Portrait d'Anita Berber par Otto Dix

La séquence sans doute la plus intéressante est la dernière, celle de la robe rouge, inspirée d'un tableau d'Otto Dix, le portrait de la danseuse de cabaret Anita Berber. Une créature d'une beauté fascinante qui, au début du siècle dernier, incarna la gloire et la misère de son époque. Elle mourut en 1928 de la tuberculose dans l'étreinte de la douleur et l'ombre du scandale, en laissant flotter derrière elle le parfum d'une icône. Là encore un solo inspiré par une robe extraordinaire dont on assiste à la reconstruction par la couturière Catherine Garnier sur l'écran, à son essayage et son ajustage sur la scène avec ses soubresauts et ses ruptures. Un évènement fascinant.

J.M. Gourreau

Le temps traversé / Christine Gérard, Micadanses, Paris, 14 juin 2016.

Orpheline n° 27 - De la Sierra Leone en guerre au ballet d'Amsterdam / Michaela & Elaine DePrince / Presses de la Cité

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Orpheline n° 27 - De la Sierra Leone en guerre au ballet d'Amsterdam,

par Michaela DePrince et Elaine DePrince, traduit de l'anglais par Florence Hertz, 300 pages, 15 photos en couleurs et 1 en N. & B. réunies en un cahier central, broché, 14 x 22,5 cm, Presses de la Cité, Paris éd., mars 2016, 20 €.

ISBN: 978-2-258-13350-1

 

Devenir danseuse-étoile est un rêve que caressent de nombreuses jeunes filles mais un rêve que bien peu parviennent à réaliser tant le chemin pour y parvenir est semé d'embûches difficiles à surmonter. Cet ouvrage autobiographique, aussi fascinant que bouleversant, en cours d'adaptation cinématographique, retrace l'impossible ascension d'une jeune africaine née en en 1995 en Sierra Leone, Mabinty Bangura, devenue ballerine au Ballet National des Pays-Bas après de nombreuses péripéties et d'énormes sacrifices.

A sa naissance, la guerre civile régnait sur le pays. Son père fut tué par les rebelles du Front révolutionnaire alors qu'elle n'avait que trois ans. Sa mère fut emportée par la fièvre de Lassa quelques mois plus tard. Elle fut recueillie par son oncle qui la détestait d'autant qu'elle était affublée d'une dépigmentation de la peau, le vitiligo, et qui la "vendit" à l'orphelinat le plus proche. On lui attribua alors le n° 27. Elle vécut les horreurs de la guerre, fut confrontée, à de nombreuses reprises, à la mort et dût fuir avec les  autres "pikins" vers un camp de réfugiés des Nations-Unies en Guinée pour être adoptée in extremis par une famille américaine à l'âge de 4 ans. C'est là qu'elle vécut ses premières années de bonheur intense, celles qui lui permirent de voir son rêve d'enfant se réaliser: l'apprentissage de la danse. A 8 ans, elle monte la première fois sur scène dans Casse-Noisette. Puis elle est admise au stage d'été du Dance Theater of Harlem sous la direction d'Arthur Mitchell. Tout s'enchaîne alors très vite. Elle est amenée à se présenter dans la catégorie "précompétition" au Youth America Grand Prix, le concours international de danse classique le plus réputé du monde où elle remporte le Hope Award, avant de gagner, l'année suivante, le Youth Grand Prix de ce même concours. C'est à 12 ans, à l'Albany Berkshire Ballet, qu'elle fait ses premières armes à et gagne, à peine âgée de 14 ans, une bourse pour le stage d'été de l'ABT à New York. C'est également à cette époque qu'elle est choisie pour être l'héroïne d'un documentaire sur la danse, Le concours de danse de Bess Kargman, film qui la rendra célèbre dans le monde entier mais qui, rançon de la gloire, la confrontera à des personnes prétendant être ses parents et qui tenteront de l'arracher à sa famille adoptive pour la faire rentrer dans un pays qui lui était devenu totalement étranger... Et, lorsqu'elle chercha à entrer dans une compagnie de danse classique américaine, la quasi-totalité des portes se ferma devant elle du fait de la couleur de sa peau... Sauf une, le Dance Theatre of Harlem où elle dansera durant une saison. Aujourd'hui, âgée de 20 ans, son rêve s'est enfin réalisé et elle fait désormais partie du Het Nationale Ballet, l'une des plus prestigieuses compagnies de danse en Europe. Une biographie pathétique digne des plus beaux contes de fée...

J.M.G.

Les danseurs fous de Strasbourg, une épidémie de transe collective en 1518 / John Waller / La Nuée Bleue-Tchou

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Les danseurs fous de Strasbourg, une épidémie de transe collective en 1518,

par John Waller, traduit de l'anglais par Laurent Perez, 224 pages, 41 illustrations en N. et B., broché, 15, 5 x 22 cm, La Nuée bleue - Tchou éd., Strasbourg, février 2016, 18 €.

ISBN: 978-2-7107-8897-3

Voilà un passionnant ouvrage, de plus extrêmement bien documenté, sur l'histoire de la danse au Moyen-âge, et qui lève un pan sur les mystères entourant un étrange phénomène de transe spontanée décrit en son temps par le célèbre médecin Paracelse et dont s'étaient inspirés Bosch, Bruegel et Dürer dans certains de leurs tableaux. C'est par la description fascinante et fort imagée de Paracelse sur la folie "dansante" qui étreignit Frau Troffea en Juillet 1518 que débute cet ouvrage, folie qui gagna au moins 400 personnes au cours des deux mois qui suivirent: nombre d'entre elles en moururent de fatigue, de soif ou d'inanition. Ce travail tente d'expliquer les raisons de cet étrange phénomène de délire ou de transe, s'appuyant pour ce faire sur un grand nombre de récits et descriptions historiques, parmi lesquelles celles du médecin et alchimiste Theophrastus von Hohenheim, ainsi que sur des analyses de l'époque plus ou moins confidentielles, outre, bien sûr, les découvertes les plus récentes dans les domaines de l'anthropologie, de la psychologie et des neurosciences. Il n'est pas inintéressant d'apprendre qu'il ne s'agissait pas d'un phénomène isolé mais que l'on recensa en Europe, avant 1518, au moins 7 épisodes de cette "chorémanie". Dans celle qui sévit durant l'été 1374, les chroniqueurs parlent de "milliers d'hommes et de femmes qui dansaient en hurlant de douleur, sautaient en l'air, couraient follement d'un lieu à l'autre en implorant la miséricorde de Dieu et des saints"... Outre l'élucidation de ces faits divers, l'intérêt de cet ouvrage réside essentiellement dans le fait que ce travail a été réalisé par un historien de la médecine, titulaire d'un doctorat d'histoire et de philosophie des sciences de l'Université de Londres qui a déjà à son actif un grand nombre d'articles scientifiques et de livres sur l'histoire de l'hérédité, l'eugénisme et les épidémies scientifiques, garants de l'excellence de ce travail.

J.M.G.

Françoise Dupuy & Paola Piccolo / Épitaphe & Haïku d'automne / Un poignant dialogue entre la chorégraphe et son interprète

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Françoise Dupuy & Paola Piccolo :

 Un poignant dialogue entre la chorégraphe et son interprète

 

P1130056 Il y a bien souvent des artistes de grand talent qui restent dans l’ombre et que l’on aimerait voir plus souvent sur scène. Paola Piccolo est de ceux-là. Pendant presque 30 ans, elle a suivi Françoise Dupuy comme interprète, voire comme assistante durant toutes ses pérégrinations, tant sur scène que dans ses à-côtés, en particulier dans son enseignement. Tant et si  bien qu’elle en a parfaitement assimilé le style et qu’elle est sans doute devenue la plus digne émule de cette pionnière de la danse moderne en France. Ces échanges de pensée entre les deux artistes, les liens qui les unissent, ces confrontations permanentes, cette osmose dirais-je même ont permis à Paola de traduire sur la scène avec une fidélité extrême, une très grande finesse et une non moins grande délicatesse la substantifique moelle de l'art de son maître.

Il est fort intéressant, pour ceux qui s'intéressent à l'évolution de la danse, de pouvoir établir une comparaison entre deux soli réalisés par un chorégraphe pour une même interprète à 20 ans d'intervalle. Épitaphe a été créé en 1997 pour fêter les 50 ans de collaboration artistique entre Françoise et Dominique Dupuy, et présenté  au Mas de la Danse à Fontvieille. Quant à Haïku d'automne, il a été produit pour la première fois sur scène  en novembre 2015 au "Regard du Cygne" à Paris. On retrouve dans ces deux pièces des thèmes communs chers à Françoise, la terre, le voyage, le dépouillement, le silence.

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Photos J.M. Gourreau

 

Epitaphe est un poème dansé, inspiré par la présence de toutes ces femmes qui ont imprégné le romantisme allemand d'une "féminité souveraine". Le texte qui sert de support à l'œuvre (lu par Dominique Dupuy) et qui "scande le silence dans lequel la danse se déroule" a été écrit par l'une d'entre elles, Caroline De Gunderode, quelque temps avant son suicide au bord du Rhin en 1806. Un texte qui, comme le dit la chorégraphe, "n'appuie en rien les mouvements de la danse" mais qui, ajouterais-je, les porte réellement. Ce qui a permis a Paola - qui s'en est totalement imprégné jusqu'à en devenir l'héroïne - d'exécuter une danse d'une sensibilité à fleur de peau, empreinte d'une très grande émotion, réellement poignante car laissant transparaître l'ombre de la mort. Ce voyage vers l'au-delà, ce retour vers la terre nourricière s'est traduit par un remarquable travail sur le déséquilibre, la chute, la perte de la verticalité pour en arriver à l'horizontalité mais aussi et surtout sur l'abandon du corps dans le silence et la solitude pour l'éternité.

Contraste saisissant avec Haïku d'automne, une pièce d'une espièglerie étonnante, d'essence beaucoup plus contemporaine. Là encore un dialogue, mais aussi un jeu entre la chorégraphe et son interprète qui semblent s'entendre comme larrons en foire. Là encore une danse dans le silence soulignant le désir de la chorégraphe de mettre en avant la musicalité intrinsèque du geste... Là encore, la volonté de se mettre à nu pour retourner vers la terre qui a donné naissance à la vie et qui est la mère nourricière de tous les êtres qu'elle porte. Une danse pleine d'énergie et de couleur, allant de la rapidité à la lenteur, "pour en arriver, selon son interprète, à la sobriété de l’immobilité, sorte de mouvement en pendule où le temps est suspendu et devient éternel". Une danse axée sur le passage de la richesse et de la luxure au dépouillement et au dénuement total. Finalement, une œuvre grave sous des dehors primesautiers, totalement en accord avec son temps et qui révèle la richesse considérable et l'éclectisme du travail d'une grande créatrice ayant ouvert la voie à la danse contemporaine.

J.M. Gourreau

Épitaphe et Haïku d'automne, Françoise Dupuy & Paola Piccolo, "Arta" (Association de Recherche des Traditions de l'Acteur), Cartoucherie de Vincennes, 9 juin 2016.

Prochaines représentations: 14 et 16 octobre 2016 à Arta, 10 et 11 novembre 2016 au Regard du Cygne à Paris.

Yumi Fujitani / eLLe[s] / Eloge de l'ombre

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Photos J.M. Gourreau

 

Yumi Fujitani :

Eloge de l'ombre

 

Comme toute danseuse de butô, Yumi Fujitani se pose cette question existentielle : Qui suis-je ? Une femme ? Un homme ? Un être hybride, mi-femme mi-homme ? Question qui ne cesse de la hanter depuis sa rencontre avec Carlotta Ikeda et Kô Murobushi en 1982, deux icônes de butô qui ont été ses maîtres et dont elle a assimilé le style. Le dernier solo qu’elle nous livre, eLLe[s], tente à nouveau d’y apporter une réponse. C’est une œuvre aussi fascinante que poignante qui repose sur trois axes, l’identité de l’être féminin au travers d’Uzume, divinité de la gaieté et de la bonne humeur, l’obscurité de la nuit louangée par le poète Tanizaki, et les deux attitudes verticalité et horizontalité, symboles de la vie et de la mort.

Ame no Uzume no Mikoto, plus simplement appelée Uzume est, selon la mythologie japonaise, un être joufflu au front large, enjoué et moqueur, éternellement souriant, affublé de deux taches noires de part et d’autre du nez, connu pour avoir, au moyen d'une danse érotique, aidé les Dieux à ramener la lumière sur terre en faisant sortir Amaterasu (la Déesse Soleil) hors de la caverne d’Iwayado où elle s'était réfugiée..

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Jun'ichirō Tanizaki quant à lui est un écrivain japonais né le 24 juillet 1886 et mort le 30 juillet 1965 à Tokyo. Son œuvre révèle une sensibilité frémissante aux passions propres à la nature humaine et une curiosité illimitée des styles et des expressions littéraires. Son essai sur l'esthétique japonaise, L'Eloge de l'ombre, le dépeint comme un être hanté par la beauté féminine et la blancheur des corps mais aussi par la noirceur des pulsions qui les habitent; il y défend une esthétique de la pénombre comme par réaction à l'esthétique occidentale où tout est éclairé et part en quête de la beauté, enfouie dans l'obscur. "Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, disait-il, mais seulement un dessin d’ombres, un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses." C'est précisément ce qui ressort du solo très intimiste de Yumi Fujitani, eLLe[s], une pièce d'une étonnante richesse évoquant la vie, la mort et la renaissance d'une femme entre deux âges évoluant entre ombre et lumière : une pièce qui s’appuie en particulier sur cet Eloge de l’ombre, dans laquelle elle s'identifie par instants au personnage de l'écrivain, non pas en tant qu'homme - ce solo est très féminin - mais en tant qu'apôtre d'une esthétique de la pénombre, synonyme de suggestion (et donc d'imagination), de subtilité, de retenue, de calme et de profondeur. Ce, bien évidemment en réaction à l'esthétique occidentale où tout est illuminé et clinquant, ne laissant transparaître que le superficiel. "Les jeux d'ombres, lumières diffuses et reflets captent le regard, dévoilent les contrastes et les reliefs, créent une atmosphère propice à la contemplation, à sublimer les lueurs et les lignes", écrit encore Tanizaki, phrase qui pourrait être en exergue de ce solo car elle s'applique parfaitement à la gestuelle minimaliste et aux attitudes créées par Yumi, qui, maquillée avec l'encre noire des calligraphes, se fondait dans les étonnantes images en clair-obscur de la vidéaste Yuka  Toyoshima.

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La danseuse va donc naviguer en permanence entre ces deux pôles, tantôt sur une musique classique, tantôt sur des souffles ou du free-jazz, effectuant de nombreuses transformations, se révélant tantôt gaie et enjouée, tantôt plus sombre, dévoilant les multiples facettes d’une femme chamanique très humaine, particulièrement émouvante dans sa variation finale au sein de laquelle elle retrouve la pureté et l’innocence de la naissance et de l’enfance. Un moment de partage exceptionnel.

J.M. Gourreau

eLLe[s] / Yumi Fujitani, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris, les 3 et 4 juin 2016.