Accueil

Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.

Andréa Sitter / Juste au corps Salomé / Ecorchée vive

Sitter 02P1050740Sitter 03

Photos J.M. Gourreau

Andréa Sitter :

Ecorchée vive

 

Andrea sitterCe n’est un secret pour personne : Andréa Sitter prend un malin plaisir à se glisser dans la peau des personnages qui l’interpellent et qu’elle admire. Ne s’était-elle pas transmutée en George Sand en 1997 dans Un hiver à Majorque, solo ayant trait aux relations entre Frédéric Chopin et la célèbre romancière ? Et, un peu plus tard, dans celle de l’héroïne de Rock’N Roll Suicide, monologue inspiré par La voix humaine de Jean Cocteau ? Sa dernière création, Juste au corps Salomé, évoque cette fois certaines facettes de la vie de trois héroïnes des siècles passés, aussi hautes en couleur les unes que les autres, Valeska Gert, Hannah Arendt et, surtout, Salomé. Cette princesse juive, fille d’Hérode et d’Hérodiade, foncièrement méchante et de petite vertu, amalgame d’une indicible horreur et d’une abominable cruauté, fut immortalisée entre autre par Lucas Cranach l’Ancien qui l’a représentée tenant en ses mains un plat dans lequel avait été placée la tête de Jean-Baptiste, trophée qu’elle avait obtenu du roi son père en guise de récompense pour la danse qu’elle lui avait offerte à l’occasion de son anniversaire. Mais pas seulement. Au 19è siècle, Gustave Moreau consacre, lui aussi, plusieurs tableaux et dessins à cette danseuse corrompue mais totalement sous l’emprise de sa mère, entre autres Salomé dansant devant Hérode (tableau conservé à l’Armand Hammer Museum of Art & Collection de Los Angeles). La Salomé de ce peintre de la fin du 19è siècle, symbole de la féminité dangereuse, support de tous les fantasmes artistiques, fut l’œuvre phare de toute une génération car elle fut popularisée par le roman À Rebours de Joris-Karl Huysmans. Celui ci décrivait de manière particulièrement imagée l’impression laissée par la danseuse, reflet fort suggestif du personnage incarné par Andréa, qu’elle dépeint avec une acuité, une justesse et une force peu communes. Je ne résiste pas au plaisir de le reprendre ici et de le livrer dans son entièreté car on ne saurait mieux en dresser un tableau plus évocateur et plus précis : « la face recueillie, solennelle, presque auguste, elle commence la lubrique danse qui doit réveiller les sens assoupis du vieil Hérode ; ses seins ondulent et, au frottement de ses colliers qui tourbillonnent, leurs bouts se dressent ; sur la moiteur de sa peau, les diamants scintillent ; ses bracelets, ses ceintures, ses bagues crachent des étincelles ; sur sa robe triomphale couturée de perles, ramagée d’argent, lamée d’or, la cuirasse des orfèvreries, dont chaque maille est une pierre, entre en combustion, croise des serpenteaux de feu, grouille sur la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides aux élytres éblouissants, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore, diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon (…) Elle devenait, en quelque sorte, la déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite » (chapitre V, séquence 6).

Sitter 04Sitter 05Sitter 05

Cliquer sur les images pour les agrandir

En fait, si je me suis appesanti sur ce personnage, c’est sans doute qu’il est le portrait le plus reconnaissable et, aussi, le plus spectaculaire de ce triptyque. Mais Juste au corps Salomé est une pièce qui évoque également la mémoire de deux autres femmes, Valeska Gert et Hannah Arendt. Qu’y a-t-il de commun entre ces trois artistes et qui puisse se refléter dans la personnalité d’Andréa ? D’abord, ce sont toutes des compatriotes de la chorégraphe - interprète, des femmes de grande et forte personnalité, tout comme elle. Avides de liberté sous toutes ses formes. Mais pas seulement. Si Valeska et Salomé peuvent se targuer d’avoir approché de près ou de loin l’art de Terpsichore, Hannah, en revanche, était totalement étrangère à cet art. Née à Berlin de grands parents juifs, cette politologue philosophe va prendre conscience de la montée de l’antisémitisme et de la destinée de son peuple dès l’arrivée des nazis au pouvoir. Ce qui, d’ailleurs, la conduira à son arrestation par la Gestapo en 1933. Après moult péripéties elle parviendra à s’exiler aux Etats-Unis via la France et le Portugal et terminera sa carrière comme enseignante de philosophie à l’université de Chicago. Sa doctrine, très polémique, est axée, entre autres, sur la révolution et la liberté, le sionisme et le totalitarisme, ce qui l’amènera à aborder des problématiques contraires au socialisme et au libéralisme en vogue à cette époque, prises de position qui contribueront grandement à sa notoriété.

Gustave moreau salome dancing before herodSalome avec la tete de saint jean baptiste lucas cranach 2Salome gustave moreau

Salomé dansant devant Hérode / Gustave Moreau                                                 Salomé par Gustave Moreau                                  Salomé tenant la tête de Jean-Baptiste sur un plateau

                                                                                                                                                     par Lucas Cranach l'Ancien

Quant à Valeska Gert, née elle aussi dans une famille bourgeoise de Juifs berlinois en 1892, elle a commencé à danser à l’âge de 9 ans, et s’est produite très tôt en public dans des soli qui caricaturaient des personnages en marge de la société : "parce que je n'aimais pas les bourgeois, je dansais des personnages qu'ils méprisaient, prostituées, entremetteuses, marginaux, dépravés", nous dit-elle. Sa danse, contrairement à celle de Mary Wigman très en vogue à l’époque en Allemagne, se révèle virulente et provocatrice. "Elle croque au vitriol les travers des classes moyennes et illustre le rythme frénétique de la vie moderne"(1) . Elle aussi subira les persécutions du nazisme avant d'émigrer pour un temps aux Etats-Unis où elle créera de nouveaux cabarets insolites, renouvelant l'esthétique de la danse. Aujourd'hui encore, ses idées sont considérées comme révolutionnaires.         

 

Gustave moreau salome dansant devant herode

Salomé dansant devant Hérode / Gustave Moreau  (détail)

Ce sont tous ces éléments sous forme d’allusions plus ou moins intriquées que l’on retrouve dans l’œuvre d’Andréa Sitter et ce, sous forme de tableaux dansés d’une expressivité extrême, lesquels utilisent d’ailleurs pour la première fois la vidéo pour les éclairer et les expliciter. C’est ainsi qu’une flaque de couleur jaune, référence à l’étoile juive d’Israël, dispositif de discrimination et de reconnaissance imposé par les nazis aux juifs résidant dans les zones conquises, va progressivement envahir son visage et le recouvrir ; c’est ainsi encore que cette pièce est émaillée de textes acides de son cru, plus étonnants et cocasses les uns que les autres lorsqu’on les prend au premier degré mais qui, après réflexion, se révèlent beaucoup moins anodins qu’ils ne le paraissent. Quoiqu’il en soit, ils renforcent considérablement son discours chorégraphique, un discours violent saluant le courage de femmes résistantes, persécutées, qu’elle défend toutes griffes dehors par le biais d’une écriture ciselée, d’une gestuelle tranchante et satyrique, un tantinet grotesque, en référence à Valeska. Celui-ci est auréolé d’une scénographie épurée mais lourde de sens, qui met parfaitement en valeur les caractères des personnages qu’elle a cherché à incarner. Si elle se montre solidaire de ces trois femmes, on peut toutefois se poser la question de savoir si ce ne serait pas un pan de son histoire qu’elle cherche à nous faire partager…

J.M. Gourreau

Juste au corps Salomé / Andréa Sitter, Théâtre de l’Echangeur, Paris, du 4 au 8 octobre 2019.

(1) Valeska Gert, Je suis une sorcière, éd. CND, mai 2004.

Saburo Teshigawara / Symphonie fantastique / Un concert sublimé par la danse

Abe7721 trimAbe6892 trimAbe7572 trim

 

 

Saburo Teshigawara :

 Un concert sublimé par la danse

 

Saburo teshigawara by akihito abeIl fallait oser le faire. Car la Symphonie fantastique d’Hector Berlioz est à elle seule un chef d’œuvre du romantisme. Un monument. L’associer à l’art de Terpsichore aurait pu frôler le sacrilège, et l’on peut en effet s’interroger sur les motivations de Saburo Teshigawara lorsque l’idée lui vint d’utiliser cette partition comme support d’un ballet. Qui plus est, d’allier sur scène orchestre et danseurs. On aurait pu penser que, du fait de l’importance du nombre de musiciens inhérent à l’exécution de cette symphonie, il eut été rationnel d’y associer un corps de ballet conséquent. Paradoxalement, c’est l’inverse qu’il a adopté, faisant le choix de se produire lui-même en solo, en alternance avec sa partenaire, Rihoko Sato.

Difficile donc de dire ce qui a bien pu pousser ce chorégraphe à s’exprimer par le truchement d’un concert dansé. Souhaitait-il amener à la danse des mélomanes qui ne sont pas encore convaincus de la beauté intrinsèque de cet art ? Ou, plus simplement, désirait-il exprimer et partager son ressenti - conscient ou non - à l’égard de l’œuvre qui l’avait séduit, voire faire rejaillir sur son public les états d’âme du compositeur lorsqu’il conçut et écrivit sa partition ?  Car, si une musique peut parfois accompagner une danse sans nécessairement faire corps avec elle ou la sublimer, bien souvent son utilisation dans un ballet s’avère bien autre chose qu’un simple support en écho à une variation dansée. Or, dans le programme élaboré pour la création de l’œuvre à la Biennale de danse de Lyon le 22 septembre 2018, on pouvait lire que le chorégraphe avait pris le parti de "ne pas utiliser la Symphonie fantastique en tant que musique, mais de se servir du geste afin de donner corps à la structure de cette composition"...  Quoiqu’il en soit, dans ce concert dansé, Teshigawara et sa compagne sont parvenus à conférer une nouvelle dimension à un chef d’œuvre musical déjà bien connu des mélomanes, à le sublimer, à en dévoiler quelques facettes restées encore secrètes jusqu’alors.

Si l’on se réfère aux textes de l’époque de la création de l’œuvre musicale, très exactement le 5 décembre 1830 à Paris, la musique instrumentale, sous l’impulsion de Berlioz notamment, devait avoir le pouvoir et la capacité d’exprimer les motivations et les sentiments les plus intimes de l’âme, de "dire" l’Homme, la nature, le divin sans recours à la parole, d’être un langage à part entière bien supérieur au verbe, pour exprimer les mystères et les tourments de l’âme. Cette symphonie, primitivement appelée « Episodes de la vie d'un artiste, symphonie fantastique en cinq parties », est l'œuvre d'un créateur qui n'a pas encore vingt-sept ans, et qui fait toujours partie des élèves du Conservatoire. Son auteur y décrit les sentiments que lui inspire sa dulcinée - en l'occurrence l'actrice irlandaise Harriet Smithson - laquelle, après lui avoir infligé moult frustrations et déconvenues plus dramatiques les unes que les autres, finira par devenir sa femme en 1833. Cette pièce comporte cinq mouvements (Rêveries, passions ; Un bal ; Scène aux champs ; Marche au supplice ; Songe d'une nuit de sabbat) et fait appel à toute une pléiade d’instruments jusqu’alors inusités, cuivres et percussions notamment, lui conférant des couleurs à l’époque encore totalement inconnues.

Bien qu’elle soit truffée de références empruntées à l’œuvre de Victor Hugo, cette symphonie est considérée aujourd’hui encore comme une autobiographie - ce que toutefois Berlioz réfutera - déclarant avoir seulement voulu développer, "dans ce qu’elles ont de musical", différentes situations de la vie d’un artiste. En écho à l’attitude obsessionnelle de Berlioz à l’égard de cette comédienne, que l’on retrouve bien sûr à maintes reprises sous diverses formes dans la partition musicale, Saburo Teshigawara a conçu une chorégraphie répétitive puissante, nerveuse, vive et ampoulée, à certains moments "très rock", à d’autres, plus légère et plus féline, ample, chargée d’une grande émotion : elle traduit parfaitement les angoisses et les hallucinations du compositeur, épousant admirablement la ligne orchestrale de la partition par des jeux de jambe rapides, vifs et énergiques, et des ondulations voluptueuses des bras, chorégraphie interprétée alternativement - voire en duo - par Rihoko Sato et par lui-même à l’avant du plateau. Une gestuelle très imagée qu’il était intéressant de mettre en parallèle avec celle du chef d’orchestre Xian Zhang - bien sûr très codifiée, toute différente de par l’observance des conventions liées à sa fonction. Et je me suis surpris à rêver à ce qu’aurait pu être ce concert si Teshigawara s’était substitué au chef d’orchestre avec sa propre gestuelle dans la conduite de cette symphonie, ce qui aurait peut-être eu pour résultat d’en accentuer les nuances, voire d’en développer et d’en amplifier le lyrisme et l’expressivité…

J.M. Gourreau

Symphonie fantastique / Saburo Teshigawara et l’orchestre national de Lyon, Cité de la musique, Philharmonie de Paris, 4 octobre 2019.

 

Lire la suite

Angelin Preljocaj / Winterreise / Un pathétique voyage vers les abîmes de la mort

Preljocaj winterreise3 jean claude carbonnePreljocaj winterreise4 jean claude carbonnePreljocaj winterreise2 jean claude carbonne

Photos J.-C. Carbonne

Angelin Preljocaj :

Un pathétique voyage vers les abîmes de la mort

 

Angelin preljocajAussi transcendant que poignant. On comprend aisément qu’Angelin Preljocaj ait été bouleversé par ce chef d’œuvre intimiste du romantisme autrichien, voyage inéluctable de la vie vers la mort. Et de s’en expliquer dans les quelques notes que l’on peut lire dans le programme: « La base dramatico-chorégraphique de Winterreise est celle d’un long suicide au ralenti. Quelqu’un veut mourir et se laisse transporter dans un voyage d’hiver (…). Aucun danseur en particulier n’interprète ce voyageur solitaire qui est un homme, mais ce pourrait être une femme, ou Schubert lui-même »… Ces mots, à l’issue de la représentation, deviennent une évidence, que le chorégraphe a merveilleusement transcrite pour son public. Ce, par le truchement de 12 prodigieux danseurs, nombre qui n’est sans doute pas sans relation avec les deux séries de 12 lieder qui composent Winterreise (Voyage d’hiver en français). Ces artistes ont en effet su à merveille évoquer les multiples facettes de l’âme de ce musicien qui acheva la composition de ce cycle pour piano et voix sur des poèmes de Wilhelm Müller en 1827, juste un an avant sa mort. A l’époque, Schubert avait 31 ans. Encore peu connu, blessé par un amour non partagé, il vivait dans la maladie, la solitude et l’angoisse de la mort. Et c’est pourtant dans cet état de décrépitude, « au seuil de la démence » comme l’évoquait Einstein, qu’il va composer ce voyage intérieur qui est sans doute son plus beau recueil de lieder. Leur force, leur expressivité, leur violence dépassent tout ce qu’il avait pu produire jusqu’alors. Plus sa mort - pressentie - approchait, plus sa musique devenait profonde et émouvante. Il s’agit vraisemblablement là de l’œuvre la plus triste de ce compositeur, car elle ne laisse absolument pas entrevoir la moindre issue. 

Preljocaj winterreise1 jean claude carbonnePreljocaj winterreise5 jean claude carbonnePrelj 6

C’est bien évidemment dans une atmosphère sombre et dépouillée mais romantique à souhait que le chorégraphe a bâti son œuvre, se laissant porter par la partition. La musique, à elle seule, est déjà chargée d’une émotion indicible. La griffe du chorégraphe, lui-même d’une sensibilité hors du commun, a décuplé la puissance sourde et contenue de cette pièce lyrique, d’ailleurs interprétée de façon magistrale par deux artistes prodigieux, le baryton-basse Thomas Tatzl, et le pianiste James Vaughan. Celle-ci a conféré à l'oeuvre une toute nouvelle dimension. Sur le plan purement chorégraphique, on reconnait parfaitement la signature de Preljocaj : une gestuelle originale, rigoureuse et énergique, densément chargée de sens, conduisant à l’élaboration de variations et de tableaux sans équivoque, reflets parfaits tant des tourments du compositeur brisé par le destin, que de l’atmosphère qui régnait lorsqu’il écrivit ces lieder. Une gestuelle directe, sensuelle, porteuse de sentiments variés, parfois contradictoires, conduisant à la résignation, à l’abandon, au désespoir, au déni de la vie. De temps à autre toutefois, une lueur d’espoir aux couleurs automnales, toutes en demies teintes, jaillissait de l’ombre et déchirait cette atmosphère mélancolique lourde et pesante, laissant planer sur le chant pathétique du "Joueur de vielle" une sensation de paix, de sérénité et de soulagement aux dernières minutes du spectacle. D’où les rappels enthousiastes et sans fin à l’issue de la représentation...

J.M. Gourreau

Winterreise / AngelinPreljocaj, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 3 au 5 octobre 2019, dans le cadre de TranscenDanses.

Commande du Ballet de la Scala de Milan sur la scène de laquelle elle a été créée le 24 janvier dernier, cette œuvre d’une incommensurable puissance a été remontée en France du 1er au 3 juillet dans le cadre du Festival Montpellier-danse, cette fois avec les danseurs du Ballet Preljocaj, avant de faire son entrée parisienne avec les mêmes artistes au Théâtre des Champs-Elysées.

Akram Khan / Outwitting the devil / Est-il encore possible de contrer le diable ?

Owtdavignon1 jeanlouisfernandez021Owtdavignon1 jeanlouisfernandez059

 

 

 

 

 

 

 

Akram Khan :

Est-il encore possible de contrer le diable ?

 

0 akram khan by lisa stonehouse for the times 2Voilà un spectacle comme on aimerait en voir plus souvent : avec Outwitting the devil (déjouant les magouilles du diable), Akram Khan nous offre à nouveau une œuvre d’une puissance exceptionnelle et d’une grande portée philosophique. Comme nombre de nos compatriotes, le chorégraphe londonien s’émeut si ce n’est s’inquiète de la destruction à petit feu par l’Homme de notre terre nourricière, ce par cupidité et sous la férule du démon caché au plus profond de notre âme. L’être humain en effet court petit à petit à sa perte, tant par les tsunamis qu’il déchaîne involontairement - les parents d’Akram ont dû quitter précipitamment leur patrie, le Bengladesh, directement menacé par la montée des eaux en 1971 - que par les flammes, notamment au Brésil où plus de 1200 départs de feu quotidiens, quant à eux le plus souvent volontaires,  dont certains entraînent parfois la destruction de près de 400 000 arbres par jour : la presse internationale nous révèle que ces destructions ont été enregistrées à plusieurs reprises ces derniers temps dans la forêt primaire amazonienne. Or celle-ci capte, à elle seule, 10% des gaz à effet de serre émis par les activités humaines... C’est ce combat à l’issue incertaine que le chorégraphe évoque au travers de cette œuvre d’une force et d’une beauté incommensurables, en s’inspirant d’un fragment de l’une des douze tablettes d’argile de l’épopée sumérienne de Gilgamesh, roi de Mésopotamie méridionale, retrouvé dans le musée de Sulaymaniyah en Irak et dévoilé à la communauté scientifique en 2014.

Owtdavignon2 jeanlouisfernandez015Owtdavignon2 jeanlouisfernandez033 1Photos Jean-Louis Fernandez

Dans ce passage écrit quelque 18 siècles avant notre ère, le tyran se livre à une destruction massive par le feu de l’une des plus belles forêts sacrées de cèdres de ce pays et de tous les êtres vivants qu’elle abrite, non sans avoir auparavant éliminé le gardien des lieux, Humbaba, et ce, avec l’aide de son compagnon d’infortune Enkidu qui lui est totalement soumis et devient son complice. Ce qui bien évidemment attisera la colère des dieux qui puniront Gilgamesh en tuant Enkidu. Un récit épique sur la condition humaine, la révolte, mais aussi la paix, l’amitié et l’amour, sur un fond cataclysmique duquel sourd une morale, celle du respect de son prochain mais, surtout, de la protection de la nature et de l’environnement.

Akram Khan Outwitting the devilOwtdavignon2 jeanlouisfernandez035Créé le 13 juillet 2019 à Stuttgart, Outwitting the devil a été donné pour la première fois en France au festival d’Avignon, dans la cour d’honneur du Palais des papes, du 17 au 21 juillet derniers. Le rideau se lève sur une déflagration étourdissante dans un décor apocalyptique de fin du monde et de terre calcinée dépourvue de toute vie. Six personnages errent sur la scène au beau milieu des ruines d’une cité et de blocs épars, dans une ambiance qui n’est pas sans évoquer l’Enfer de Dante. Le plus âgé d’entre eux, totalement désemparé et hagard, incarne à n’en point douter Guilgamesh à l’issue de sa déchéance : accablé par la mort de son compagnon Enkidu, il revit son épopée et semble seulement prendre conscience du désastre engendré, désastre dont il ne pourra plus se départir jusqu’à l’issue du spectacle. C’est au Français Dominique Petit, chorégraphe et ex-danseur au sein du G.R.T.O.P de Carolyn Carlson qu’Akram Khan a confié ce rôle : un rôle de composition écrasant, qu’il remplit en véritable acteur de théâtre, laissant sourdre de son être une immense émotion, évoquant et revivant comme un cauchemar cette épopée. Mis à part le personnage d’Enkidu (Sam Asa Pratt), les autres protagonistes du spectacle sont plus difficiles à cerner, les deux danseuses notamment : parée d’un sari jaune d’or, Mythili Pranash incarnerait-elle le diable, ou bien la courtisane Shamhat dont l’union avec Enkidu se prolongera durant six jours et sept nuits ? Comme à son habitude, Akram Khan nous offre une chorégraphie contemporaine envoûtante, mâtinée de kathak et de bharata natyam, servant parfaitement une œuvre tellurique et sauvage auréolée de mysticisme et d’ésotérisme, et soutenue, voire renforcée par une puissante et fort belle partition de circonstance signée Vincenzo Lamagna, compositeur britannique et ami du chorégraphe pour lequel il a composé les musiques de Until the lions, de Xenos et de son adaptation de Giselle. Voilà à nouveau une pièce qui fera honneur à son auteur.

J.M. Gourreau

Outwitting the devil / Akram Khan, Théâtre du 13è art Paris, du 11 au 20 septembre 2019, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville.

Alan Lucien Øyen / Bon voyage, Bob / N’est pas Pina qui veut…

Alan lucien oyen 04 mats backerAlan lucien oyen 07 mats backerAlan lucien oyen 01 mats backer copie

 

Alan Lucien Øyen :

N’est pas Pina qui veut…

 

Alan lucien oyen foto siren hoyland s terUn hommage à Pina Bausch ? Certes, tous les ingrédients y sont. Mais, malheureusement, la sauce ne prend pas… L’idée, pourtant, était on ne peut plus louable. Car on la regrette bougrement, cette grande dame de la danse disparue il y a tout juste 10 ans, le 30 juin 2009... Son nom, ses œuvres resteront pour toujours gravées dans la mémoire de ceux qui ont eu l’heur d’en goûter quelques unes… Alan Lucien Øyen n’a certes pas connu Pina mais, à voir Bon Voyage Bob, créé le 2 juin 2018 au Tanztheater de Wuppertal, l’on peut cependant affirmer qu’il a bien saisi les multiples facettes de l’art de cette chorégraphe - tout en cherchant à s’en emparer pour tenter de faire revivre son souvenir avec l’aide de seize de ses danseurs. Pas n’importe lesquels, d’ailleurs. Helena Pikon, Julie Shanahan, Nazareth Panadero, Rainer Behr entre autres, lesquels ont tous passé de nombreuses années, voire quelques décennies avec elle… Et, dans ce témoignage, tout comme elle le pratiquait, il les a sondés, questionnés, auscultés, interrogés pendant des heures et des heures, pour se nourrir de leur vie quotidienne et de l’atmosphère locale dans laquelle ils ont vécu, quel que soit le lieu, pour, par la suite, traduire sentiments et souvenirs en propositions chorégraphiques. Mais Pina avait l’heur de les enrober dans une "sauce" qui les liait, les amalgamait, et l’art de bâtir une histoire qui rendait ces anecdotes plausibles et dignes d’intérêt. L’approche de ce jeune et pourtant talentueux chorégraphe norvégien - qui est aussi metteur en scène et écrivain, et que l’on a d’ailleurs déjà pu voir à Chaillot dans Kodak en janvier 2018 - est très théâtrale, parfois davantage même que celle de Pina et, surtout, plus proche du cinéma. Øyen étant très influencé par cet art, ses œuvres sont en effet, elles aussi, marquées par les turpitudes du monde qui l’entoure, ce qui lui permet de s’inspirer d’une multitude de sources, notamment de conversations et d’expériences personnelles, et elles sont toujours à la recherche d’une expression sincère et humaine.

Alan lucien oyen 05 mats backerAlan lucien oyen 02 mats backerAlan lucien oyen 03 mats backer copie

Photos Mats Backer

L’accent, ici, est donné sur la mort et le deuil, sous tous leurs aspects et toutes leurs formes, durant 3 longues heures, ce qui n’est pas sans évoquer la durée de certains spectacles de Pina. Il faut dire qu’Alan Lucien Øyen est lui aussi coutumier de la chose car il a tout de même conçu un opéra dansé de 5 heures et demie, Cœlacanthe, qui a remporté le prix Hedda pour le meilleur texte de scène en 2014... Si Bon voyage, Bob est truffé de moments sombres entre fiction et réalité, d’autres le sont moins, voire même oniriques ou surréalistes comme le jeu du pendu ou l’image de ce cheval dansant derrière un couple d’amoureux qui devisent tendrement. L’œuvre évolue dans une atmosphère générale lourde, fataliste, créée aussi bien par la mise en scène sur plusieurs plans grâce à un ensemble de praticables amovibles évoluant simultanément, que par les textes dont le chorégraphe est également l’auteur. Les passages dansés, trop rares, sont toutefois réellement fabuleux, en raison d’une part, de l’originalité de leur écriture chorégraphique, sophistiquée mais élégante, d’autre part, d’une sublissime interprétation par des danseurs exceptionnels, aussi bien les vétérans que les plus jeunes d’ailleurs. Il est dommage que cet artiste bourré de ressources n’ait pas mis davantage ses talents au service d’un art dans lequel il excelle réellement, celui de Terpsichore !

J.M. Gourreau

Bon voyage, Bob / Alan Lucien Øyen / Tanztheater Wuppertal, Théâtre National de Chaillot, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la ville hors les murs, du 29 juin au 3 juillet 2019.

Sidi Larbi Cherkaoui / Memento mori / Faun / Une lénifiante sérénité

Memento mori c alice blangeroMemento mori 4 c alice blangeroMemento mori 11 c alice blangero

Memento mori - Photos Alice Blangero

Sidi Larbi Cherkaoui :

Une lénifiante sérénité

 

Eh oui, souviens-toi que tu vas mourir… Memento mori que nous présente Sidi Larbi Cherkaoui s’avère en fait une réflexion pour nous rappeler que si la mort nous attend tous, inéluctablement, au détour de notre chemin, la vie est le bien le plus précieux que nous possédions et qu’il nous faut la ménager. D’une fluidité qui ne surprendra plus personne, cette pièce, 3ème volet de la trilogie entamée en 2004 avec In memoriam et suivie, en 2006, par Mea Culpa, a été créé par les Ballets de Monte-Carlo en juillet 2017. Nombre de pièces de ce chorégraphe contiennent en effet une dimension spirituelle, porteuse d’un regard sur notre société. Dans leur cheminement chorégraphique d’une grande sérénité mais sans ligne directrice, les danseurs, très convaincants et au mieux de leur forme, tentent de donner un sens à leur existence. Cette œuvre montre que la vie est un perpétuel renouvellement, chaque mouvement découlant du précédent. Elle est servie par une superbe scénographie futuriste évoquant un OVNI dû au designer Amine Eon Amharech et une puissante musique pop signée Woodkid, Yoann Lemoine de son vrai nom.

Memento mori 9 c alice blangeroMemento mori 3 c alice blangero

 

 

 

 

 

 

 

 

Memento mori - Photos Alice Blangero

Voilà tout juste dix ans que Sidi Larbi Cherkaoui, sous l’emprise fascinante du danseur James O’Hara, créait pour lui mais aussi pour la danseuse Daisy Phillips un pas de deux sur la célébrissime musique de l’Après-midi d’un faune de Claude Debussy, ce à l’occasion de la célébration du centenaire des Ballets Russes de Diaghilev. L’œuvre, dénommée tout simplement Faun, était donnée pour la première fois au Sadler’s Wells de Londres le 13 octobre 2009. Elle a fait depuis le tour du monde et a été présentée tout dernièrement en février et mars à l’Opéra de Paris. Ce qui frappe tout d’abord dans ce pas de deux librement adapté du célèbre solo de Nijinsky, c’est l’animalité et la sensualité exacerbée de James O’Hara qui avaient séduit le chorégraphe. Or, si, aujourd’hui, d’autres danseurs ont pris la relève, la fascination que l’œuvre exerce toujours sur le public tient précisément à l’extraordinaire mise en scène de ces sentiments, à la force et à la tension de leur désir bestial. Les interprètes du Ballet Royal de Flandre, Nicola Wills et Philipe Lens - dont les noms ont été malencontreusement tus dans le programme - possèdent tous deux cette qualité et sont parvenus à transmettre à leur public, fasciné, la puissance de leurs émotions aussi instinctives que sauvages. Ces créatures mythologiques, aussi bien le faune que la nymphe, ont incarné deux êtres mi-humains mi-animaux d’un érotisme sans pareil et, de l’espièglerie dans leurs jeux amoureux, au milieu du calme olympien d’une forêt qui avait revêtu sa parure automnale. Il émanait de ce spectacle un sentiment de calme, de paix, d’intense et inaltérable bonheur. Le primitivisme instinctif de leur gestuelle, leur sérénité, leurs ébats passionnés, la pureté et l’innocence de leurs évolutions dans un environnement d’une naturalité remarquable, avaient quelque chose de magique, voire d’oppressant. Afin de conférer à l’œuvre un caractère plus contemporain, Cherkaoui a invité le compositeur londonien Nitin Sawhney, connu dans le milieu chorégraphique pour son étroite collaboration avec Akram Khan, à intercaler au sein de la partition de Debussy quelques pièces orchestrales de sa composition. Un intense moment qui clôturait avec beaucoup de bonheur la soirée.

J.M. Gourreau

Faun vanmanen cherkaoui c filipvanroeFaun c nicha rodboon 1Faun vanmanen cherkaoui 01 c filipvanroe 1

Faun - Photos Philip Van Roe

 

Memento Mori & Faun / Sidi Larbi Cherkaoui, Ballet Royal de Flandre, du 26 au 29 juin 2019.

Rihoko Sato / Izumi / Une grâce divine

Rihoko sato izumi jean couturier 4Rihoko sato izumi jean couturier 3Rihoko sato izumi 1 credit karas

                          Ph. J. Couturier                                          Ph. Karas                                                                    Ph. J. Couturier

Rihoko Sato :

Une grâce divine

 

Rihoko satoSon nom vous est peut-être déjà connu, mais non en tant que chorégraphe. En effet, Rihoko Sato est, depuis presque vingt cinq ans, une interprète exceptionnelle des œuvres de Saburo Teshigawara, sa partenaire privilégiée et son assistante : on a pu la remarquer dans la quasi-totalité de ses pièces de groupe - une vingtaine - depuis Real-documents (1995) jusqu’à Sleeping water (2017), ainsi que dans ses duos avec Saburo, qu’il s’agisse d’Obsession (2009), d’Eclipse (2012), de Second Fall (2013), de Broken lights (2014), de Tristan et Isolde (2016) ou de The idiot (2016), mais surtout dans les deux soli qu’il a mis en scène pour elle, She en 2009 et Perfume en 2014. She, dont elle a réalisé la chorégraphie et que l’on a pu voir en mai 2014 dans ce même lieu, s’avère une œuvre emblématique des qualités de cette interprète, capable d'alterner des mouvements enchaînés à une vitesse étonnante avec d’autres d’une lenteur et d’une douceur lénifiantes. Sylvaine Van den Esch avait alors pu écrire à son propos : "Par une alchimie optique presque paradoxale, le corps de Rihoko Sato, matériau qui sculpte l’air et la lumière, atteint petit à petit une telle qualité d’énergie que, dans la même fraction de seconde, il affirme sa présence magistrale et se dissout sous nos yeux. À ce moment précis, toutes les matières (lumière, air, chair, couleurs...) présentes sur le plateau se conjuguent au service d’une fulgurance poétique hors du commun ".

Cependant, longtemps auparavant, bien avant de rencontrer Teshigawara, elle avait élaboré de petites chorégraphies pour un groupe de danse universitaire. Sa rencontre et son travail avec le chorégraphe japonais ont toutefois été déterminants. Son second spectacle, un solo sur les Vêpres de la vierge de Claudio Monteverdi avec l'ensemble vocal et instrumental "La Tempête" dirigé par Simon-Pierre Bestion est présenté le 26 août 2018 au Festival Berlioz, dans la Cour du Château Louis XI de la Côte-Saint-André, ce, dans le cadre des célébrations du 150ème anniversaire de la naissance de Paul Claudel. Une danse hypnotique en parfait accord avec la musique, qui remporta un succès immédiat.

Rihiko sato izumi 2 credit karas 1Rihoko sato izumi jean couturier 7Rihoko sato izumi jean couturier 8

 

 

 

                 Ph. Karas                                                                                  Ph. J. Couturier                                                                              Ph. J. Couturier

Izumi (La source), que nous propose aujourd’hui Rihoko Sato, s’inscrit dans la lignée de She. C’est à nouveau un solo intemporel sur des musiques de Tchaïkovski, de Bach et de Hildegarde von Bingen, qui pourrait être un autoportrait : Ce qu’elle semble incarner, c’est "l’eau d’une source qui coule sans arrêt, et dont les méandres, aux innombrables contours ondulants, dessinent progressivement une silhouette"… Une source issue de la fonte de flocons de neige dont l’eau ruisselle tout au long des branches d’un arbre, sous les premiers rayons du soleil… Une image suffisamment suggestive pour l'imaginer et la rêver sortir en chair de l’arbre aux premières lueurs de l’aube, lentement et précautionneusement d’abord, en laissant sourdre de son corps fluet une incommensurable émotion… Plus impétueusement par la suite, comme si le besoin de se lâcher, de se libérer, de prendre son essor pour partir à la conquête du grand monde l’oppressait. Les mouvements s’enchaînent alors dans des torsions, tours, spirales et rotations ahurissantes, autant au sol que dans l’espace, dans une gestuelle nerveuse ample et large mais souple et moelleuse, laquelle la débride, lui imprime une indicible sensation de bien être, de liberté et de bonheur. La musique s’empare alors de son corps, l’enserre, fusionne avec elle, le fait vibrer. Si sa fluidité, sa sensibilité la subliment, sa fulgurante technique subjugue. A l’inverse de She qui était issue de son énergie qu’elle transformait en danse, Izumi est un solo beaucoup plus intime, dans lequel elle parvient à exprimer des choses très profondes, des choses qui existaient en elle avant de donner naissance à des mots ou des mouvements, explique-t-elle. Une gestuelle signifiante, empreinte d’une ineffable fragilité, à l'image d'un long fleuve tranquille dont le cours, en traversant des gorges profondes aux parois abruptes et resserrées, se transforme en un torrent sauvage et impétueux, en parfaite communion avec la nature vierge et indomptée. Un indicible moment de bonheur que l’on aimerait indéfiniment prolonger. "Ô temps, suspends ton vol", aurait dit Lamartine…

J.M. Gourreau

Izumi / Rihoko Sato, Maison de la culture du Japon à Paris, 26 et 27 juin 2019, en collaboration avec le Centre National de la Danse, dans le cadre de "Camping 2019".

 

Rami Be'er / Asylum / La saga sur les migrants se poursuit…

Asylum by rami be er kibbutz contemporary dance company photo by eyal hirsch 8454Asylum by rami be er kibbutz contemporary dance company photo by eyal hirsch 8908Asylum by rami be er kibbutz contemporary dance company photo by eyal hirsch 8485 a

Rami Be’er :

La saga sur les migrants se poursuit…

 

Rami be er 1Décidément, le statut et la cause des immigrés et des réfugiés ne sont pas sans préoccuper les chorégraphes de tous pays et de toutes obédiences, une question certes brûlante de l’actualité qui ne laisse personne indifférent. On a pu voir dernièrement sur ce même thème plusieurs œuvres aussi différentes que Lames de fond de Christian Ubl (cf. au 16 avril 2019 dans ces mêmes colonnes), Franchir la nuit de Rachid Ouramdane (cf. au 23 juin 2019) ou, encore, No land demain de Faizal Zeghoudi (cf. au 12 octobre 2018). Mais, cette fois-ci, ce ne sont ni les motivations du voyage, ni les conditions de la traversée de la Méditerranée,  ni le débarquement  en terre étrangère qui sont évoqués mais l’étape suivante, à savoir le sort et le devenir de ces migrants, l’accueil qui leur est réservé par les autochtones de leur "terre d’asile", lesquels, bien évidemment, vont les considérer comme des envahisseurs, des intrus "taillables et corvéables à merci". Poussés à bout par les épreuves qu’ils viennent de subir - abandon de leur patrie, perte de leur identité, noyade de certains de leurs compatriotes - ces miséreux s’avèrent prêts à tous les sacrifices pour reconstruire un foyer dans la paix et oublier les vicissitudes du passé.

Asylum by rami be er kibbutz contemporary dance company photo by eyal hirsch 8539Asylum by rami be er photo credit udi hilman dsc 10549Asylum by rami be er kibbutz contemporary dance company photo by eyal hirsch 8608

Photos Udi Hilman

Si Rami Be’er n’est pas un réfugié, il est lui-même membre d’une famille de survivants de la shoah, holocauste qui s’est traduit par la persécution et l'extermination systématique programmée d'environ six millions de Juifs. Par ailleurs, à l’heure actuelle encore, son gouvernement veut expulser des milliers de demandeurs d'asile venus d'Afrique qui, pourtant, vivent en Israël depuis des années. Il est donc particulièrement sensibilisé à ces questions et les évoque sans ambages, avec une force peu commune. "Je suis inspiré par ce qui se passe autour de moi, dit-il. J'ai décidé de m'engager dans mon travail avec les choses qui affectent l’existence, notre existence. La danse ne doit pas être simplement un pur mouvement ou une esthétique. Je pense que nous pouvons utiliser cet art pour poser des questions. Une grande part de la chorégraphie me vient à l'esprit intuitivement. La danse ne peut pas résoudre nos problèmes, mais elle peut soulever des questions. Et, bien sûr, mes chorégraphies sont influencées par le fait que nous vivons ici en Israël, dans le nord du pays, à seulement huit kilomètres de la frontière libanaise. Cela fait partie de notre identité".

Asylum by rami be er kibbutz contemporary dance company photo by eyal hirsch 8593Asylum by rami be er kibbutz contemporary dance company photo by eyal hirsch 8978Asylum by rami be er kibbutz contemporary dance company photo by eyal hirsch 8585

Tout comme dans Horse in the sky qui révélait le désespoir et la douleur des soldats à la guerre, Asylum, Asile en français, répond à ces questions existentielles avec une vigueur et une violence incommensurables. L’œuvre débute par l’arrivée sur la scène d’un individu hagard, muni d’un porte-voix, hurlant des ordres inintelligibles à un groupe d’une quinzaine d’êtres apeurés, harassés, courbés par une charge invisible. Ils sont tous au même diapason, soumis, totalement soumis. Leur gestuelle est mécanique, répétitive, empreinte d’une parfaite inutilité. Qu’ont-ils donc fait pour mériter un tel traitement, une telle discrimination ? Ce ne sont pourtant que des demandeurs d’asile, des immigrés dans l’espoir et l’attente d’un monde meilleur. L’image des camps de concentration nazis nous vient alors à l’esprit. Le sort de ces êtres traités comme des parias de la société nous fait mal. Très mal. Et l’on assiste, impuissants, à leur déchéance. Les images qui vont suivre seront de la même veine. Cruelles, inhumaines, implacables elles aussi. Sans aucun espoir d’allègement. La chorégraphie qui les soutient est totalement issue du vécu et du ressenti du chorégraphe, impétueuse, violente, excessive certes mais inspirée par la peur, le découragement. De plus, auréolée d’une musique poignante de son cru, au sein de laquelle, toutefois, on peut déchiffrer des chants plaintifs d’enfants en hébreu qui disent approximativement ceci : "Aller en cercle, aller en cercle, aller en cercle toute la journée, debout, assis, aller en cercle jusqu’à ce que nous trouvions notre place". Voilà à nouveau une œuvre poignante qui vous prend à la gorge et qui ne vous lâche plus jusqu’à la fin du spectacle, les danseurs semblant réellement vivre leur disgrâce.

J.M. Gourreau


Asylum / Rami Be’er, Kibbutz Contemporary Dance Company, Théâtre de Paris, du 21 au 23 juin 2019.

 

La Kibbutz Contemporary Dance Company (KCDC) a été fondée en 1973 après la guerre du Kippour par Yehudit Arnon, un survivant d’Auschwitz, qui a créé, depuis, avec d’autres rescapés de l’holocauste, ce que l’on appelle le village international de la danse; l’objectif de cet idéaliste qui croyait au communisme était d’offrir, au sein d’une société nouvelle appelée Kibboutz, des programmes d'éducation en danse toute l'année, tant pour les jeunes que pour les femmes en difficulté luttant contre la violence domestique. Ce village, dénommé Kibboutz Gaaton, abrite désormais 10 studios de danse, un théâtre et des logements pour une centaine d’étudiants et de professionnels de la danse israéliens mais, aussi, du monde entier. Rami Be’er y est entré en 1980.

Gaëlle Bourges / A mon seul désir / Apologie du désir

A mon seul desir la dame a la licorne

La dame à la licorne - 6ème panneau - "A mon seul désir"

Gaëlle Bourges :

Apologie du désir


 

Bourges gaelle a mon seul desir 06 carreau du temple paris 13 06 19 1Bourges gaelle a mon seul desir 29 carreau du temple paris 13 06 19 1Bourges gaelle a mon seul desir 22 carreau du temple paris 13 06 19 1

Photos J.M. Gourreau

697724 sl gSeraient-ce les 35 petits lapins qui batifolent, épars, dans la célèbre tapisserie de La Dame à la licorne qui auraient séduit Gaëlle Bourges, au point de les mettre en scène à l'issue du spectacle  ? Ou, alors, cette jeune fille hypocrite, faussement pudique, trônant entre un lion à sa droite et une licorne à sa gauche, dans un jardin édénique parsemé de fleurs ? Sinon, cet étrange et mythique animal affublé d’une majestueuse corne fichée au milieu du front, à l’instar de celle d’un narval ?

Passionnée par l’histoire de l’art, Gaëlle Bourges, on le sait, adore plonger dans certaines des toiles emblématiques de peintres qui la fascinent, telles La fresque du bon et du mauvais gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti (Conjurer la peur, 2017), l’Odalisque d’Ingres ou l’Olympia de Manet (La Belle Indifférence, 2010), ou bien encore Le verrou de Fragonard (2013), pour faire revivre à sa manière certains des personnages ou autres êtres qui y sont représentés, tout en les parant d’une dynamique souvent sulfureuse… La dame à la licorne, tapisserie médiévale datant du début de la renaissance française, ne pouvait échapper à son attention. En effet, la licorne est un animal fantasmagorique que le poète grec Ctésias évoque déjà dans de vieux grimoires au 5ème siècle avant J.C. A la fin du Moyen-âge, cet être chimérique prend l’aspect d’un cheval blanc unicorne qui ne fréquenterait que les forêts profondes et qui ne se laisserait aborder que par une chaste et pure jeune fille… C’est sans doute la raison pour laquelle, dès cette époque, la licorne symbolise la pureté, la chasteté, la virginité ainsi que l’amour courtois, et qu’elle est associée, par les auteurs médiévaux chrétiens, à Jésus Christ ou à la vierge Marie. Depuis cette date, nombre de peintres se sont attachés à évoquer par les arts picturaux ce fabuleux animal, entre autres, Luca Longhi (Giulia Farnese), Moretto da Brescia (Ste Justine à la licorne), Domenico Zampieri (La jeune fille vierge et la licorne pour le palais Farnèse) et, même, Raphaël (La dame à la licorne)… Des centaines, voire des milliers de miniatures présentent la même mise en scène inspirée du Physiologos, bestiaire chrétien du IIe (ou IVe siècle) après J.-C., lequel eut une influence considérable au Moyen-âge: la bête est séduite par une vierge traitresse, alors qu’un fourbe chasseur survient pour lui transpercer le flanc de sa lance…

Bourges gaelle a mon seul desir 26 carreau du temple paris 13 06 19Bourges gaelle a mon seul desir 24 carreau du temple paris 13 06 19Bourges gaelle a mon seul desir 34 carreau du temple paris 13 06 19

Mais revenons-en à notre tapisserie. En fait, il s’agit d’un assemblage de six tentures qui sont conservées au musée national de l’Hôtel de Cluny à Paris. Longtemps, la symbolique de ces tapisseries est restée mystérieuse, et c’est seulement en 1921 qu’A. F. Kendrick identifie les cinq premières pièces comme étant des représentations des cinq sens, le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe et la vue. Mais la tropologie de la sixième reste aujourd’hui encore bien mystérieuse. Toujours est-il que c’est de celle-ci que la chorégraphe a repris le titre de son oeuvre, A mon seul désir. Et c’est peut-être là, dans ces deux derniers mots, qu’il nous faut en chercher la clé. Que se cache t’il en effet sous les mots de "seul désir" ? Le lion, la licorne, le renard, le singe et le perroquet représentés dans cette tapisserie au cœur d’un éden flamboyant sont incarnés, dans l’œuvre de Gaëlle Bourges, par des femmes totalement nues - en référence peut-être au Moyen-âge - portant toutefois un masque en papier mâché à l’image de l’animal qu’elles personnifient : la licorne symbolise la pudeur et la chasteté ; le lion, le pouvoir, la force et l’autorité ; le lapin, l’immoralité, la bestialité et le plaisir ; le renard, la fourberie ; quant au singe, il plagie bien évidemment l’Homme… Seule la femme à la licorne, toujours la même mais parée d’atours chatoyants et raffinés, différents dans chacun des tableaux, suscite réellement le désir. Et c’est effectivement ce qui ressort de cette pièce présentée comme une frise à l’avant scène, au sein de laquelle on pénètre progressivement par le truchement d’une gestuelle lourde de sens, de déplacements lents, réduits et mesurés, truffés de poses suggestives. Celles-ci suscitent une foultitude d’images révélant petit à petit la symbolique de l’œuvre en tentant d’en reconstituer l’histoire.

Alors que les notes mélodieuses d’une cornemuse se transforment progressivement en vrombissement cataclysmique, la chorégraphe révèle in fine l’appétit sexuel de l’homme se laissant aller à ses instincts, travers symbolisés par la sarabande débauchée aux portes de l’enfer de 34 petits lapins (cuniculus, en latin, signifie "qui copule partout") s’adonnant au plaisir, lesquels vont bien évidemment finir par se reproduire bien plus vite que de raison…

Gaelle bourges amsd 2 c thomas greil

Photo Thomas Greil

Ce sixième et dernier tableau du spectacle mis à part, la pièce, d’un calme olympien, donne cependant beaucoup à réfléchir, et se révèle être une caricature de nos comportements. Malgré sa douceur, son innocence et son calme apparents, la dame à la licorne n’afficherait-elle pas de son côté sa cupidité et sa vénalité - que, toutefois, elle parviendrait à réfréner ? Ne la voit-on pas en effet tenant en ses mains un collier de pierres tout droit sorti d’un coffre à bijoux qui lui est présenté ? Mais, s’en empare-t-elle, ou le repose-t-elle ? Dans le premier cas, son geste signifierait qu’elle s’adonne aux plaisirs sensuels ; dans le second, qu’elle renonce aux cinq sens…

Tout en évoquant les travers de notre société, voilà une nouvelle œuvre sur la représentation des passions et des faiblesses de la nature humaine dans l’art, une pièce d’un érotisme raffiné, évoquant avec discernement la virginité de la femme face aux élans et aux désirs charnels de l’homme.

J.M. Gourreau

A mon seul désir / Gaëlle Bourges, 3è volet d’un triptyque dénommé Vider Vénus, Le Carreau du temple, Paris, 13 et 14 juin 2019. Représentations données dans le cadre du festival June Events. Spectacle créé à la Ménagerie de verre le 2 décembre 2014. Avant-première à Tours le 4 juillet 2014.

Paris de la danse / De New-York à Paris / Gala d'étoiles

2019 06 16 paris de la danse luca vantusso 144738 eosr8365 12019 06 16 paris de la danse luca vantusso 200154 eosr0642 3Stars of american ballet diamonds

Photos Luca Vantusso

Le Paris de la danse :

Gala d’étoiles

 

Suite au succès remporté par la Kibbutz Contemporary Dance Company l’année dernière à la même époque, le Théâtre de Paris, sous l’égide  de Richard Caillat et Stéphane Hillel, a de nouveau ouvert ses portes avec beaucoup de bonheur à la danse, en montant un spectacle qui renoue avec la tradition des grands galas du passé : ces représentations permettaient à un public qui ne pouvait que très rarement admirer étoiles ou premiers danseurs des grandes compagnies en vogue à l’époque - et notamment celle de l’Opéra de Paris - de les applaudir au travers de courts extraits de ballets du répertoire, soli, pas de deux ou brèves variations. Mais, si ces soirées donnaient l’occasion aux artistes de se faire valoir auprès d’un public aussi vaste que varié, en se montrant sous son meilleur jour tout en dévoilant ses atouts et ses talents, il faut savoir aussi que les spectateurs les attendaient très souvent au tournant. Ceux-ci se devaient en effet de briller de tous leurs feux au risque d’être livrés au petit jeu des comparaisons, lesquelles ne tournaient pas toujours à leur avantage… Gare à ceux qui faillaient ; leur réputation était en effet en jeu à tout instant  et ils risquaient de perdre en quelques minutes ce qu’ils avaient mis des années à acquérir, ce public occasionnel se révélant souvent impitoyable !

New york parisNy a paris 3Ny a paris 2

Outre une master class exceptionnelle donnée par Laurent Hilaire, ex-danseur étoile et maître de ballet de l’Opéra de Paris et, depuis 2017, directeur du ballet du Théâtre Stanislavski de Moscou, trois soirées de courtes pièces de prestige ont été présentées dans le cadre de ce "Pari(s) de la danse". Celles-ci réunissaient sur la même scène neuf solistes de l’American Ballet sous la houlette de Daniel Ulbricht, soliste au New –York City ballet, et onze solistes et étoiles italiens de l’Opéra de Paris. Si, sur les 154 danseurs qui forment la troupe du Palais Garnier, 16 seulement sont d’origine étrangère, 11 parmi ces derniers sont des italiens et ont été regroupés en 2016 par le premier danseur Alessio Carbone pour former le groupe des "Italiens de l’Opéra de Paris". Cette petite troupe a eu l’heur, depuis lors, de tourner un peu partout à travers le monde mais jamais dans notre capitale, ce qui était vraiment regrettable car les danseurs qui la composent sont réellement des artistes de valeur. Un manquement désormais réparé !

2019 06 16 paris de la danse luca vantusso 151708 eosr86332019 06 16 paris de la danse luca vantusso 154634 eosr9421 12019 06 16 paris de la danse luca vantusso 195909 eosr0580

Trois programmes donc, essentiellement composés de brefs extraits de pièces du répertoire, pas de deux classiques de bravoure, comme le Don Quichotte de Noureev sur la musique de Minkus ou Le Corsaire de Perrot sur la partition d’Adolphe Adam, mais, aussi, de piécettes plus contemporaines et moins connues comme Palindrome presque parfait de Simone Valastro sur une partition de John Adams, Liturgy de Christopher Wheeldon sur une musique d’Arvo Pärt ou Delibes Suites de José Martinez sur une musique de Léo Delibes. Si ces soirées se sont révélées un véritable régal, le spectacle qu’il m’a été donné de voir avait pourtant mal débuté, La mort du Cygne de Fokine sur la partition éponyme de Saint-Saëns, dansée par Sofia Rosolini, manquant totalement d’immatérialité et d’éthéréité. Maladresse rectifiée au spectacle suivant, cette même pièce étant interprétée de façon sublime par Valentine Colasante, étoile de l’Opéra de Paris. Cette même artiste se produisait également de façon éclatante la veille dans le pas de deux de Don Quichotte où l’on put admirer sa fabuleuse technique, notamment dans ses 32 fouettés. Son partenaire, Paul Marque, noble, fin et racé, brilla lui aussi dans son manège de grands jetés. Il n’est bien sûr pas possible d’évoquer les 11 pièces programmées au cours de chacune des soirées, mais l’atout majeur de ces spectacles éclectiques, fort bien composés, fut de renouer avec une tradition un peu tombée en désuétude et d’établir un pont entre le romantisme et la danse contemporaine, mettant parfaitement en valeur les artistes de ces deux compagnies. Un mot tout de même de Aunis du regretté Jacques Garnier, petit bijou d'humour et de fantaisie sur une partition de Maurice Pacher (lui même avec son compère Gérard Baraton à l'accordéon), magistralement interprété par Simone Valastro, Francesco Mura et Andrea Sarri, qui terminait la soirée en feu d'artifice...

J.M. Gourreau

De New-York à Paris / Stars of American Ballet & Italiens de l’Opéra, Théâtre de Paris, Paris de la danse, du 13 au 16 juin 2019.