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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.
  • Les danseurs de hip-hop / Aurélien Djakouane & Louis Jésu / CND

    Les danseurs de hip hop

    Les danseurs de Hip-hop : trajectoires, carrières et formations, par Aurélien Djakouane & Louis Jésu, 96 pages, 15 illustrations en couleurs et 5 en N et B., broché, 25x20,5 cm, CND, Pantin, Sept. 2021. Ouvrage gratuit pouvant être déchargé sur https://www.cnd.fr/fr/page/3015-etude-les-danseurs-de-hip-hop-trajectoires-carrieres-et-formations.

    Apparu il y a maintenant plus de 40 ans en France, le hip-hop est désormais reconnu dans le monde entier comme discipline artistique à part entière. Mais il n’est pas encore inscrit partout dans le champ de l’enseignement supérieur, dans notre pays notamment. De nombreux établissements privés pallient toute fois cette carence, d’autant que les demandes sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses. Conscient de ce fait, le Ministère de la Culture a mandaté deux sociologues, Aurélien Djakouane & Louis Jésu, pour réaliser une étude sur la danse hip-hop en France et les formations  professionnelles existantes dans ce secteur. Cet ouvrage, fruit de plusieurs années de travail, répond à quelques questions fondamentales qui ont guidé les auteurs dans leur recherche : Quelles sont les grandes orientations professionnelles possibles pour les danseurs de chaque génération ? Comment se déroulent l’insertion et l’évolution professionnelles ? Quels sont les rites de passage et les grandes étapes des parcours ? Et, concernant les formations, qui en sont les opérateurs ? Quels sont leurs objectifs et les difficultés qu’ils rencontrent ? Quelle vision de la création dans cette discipline défendent-ils ? Enfin, quels sont les débouchés et perspectives professionnelles ouvertes ?

    L’analyse en détail des trajectoires éclectiques de 15 danseurs révèle 4 enjeux centraux pour l’avenir de la profession : 1 : l’autonomisation des carrières vis-à-vis des institutions publiques ; 2 : la part importante de travail informel parmi les emplois disponibles ; 3 : l’importance des logiques de réseaux sur le devenir des carrières professionnelles ; 4 : la proximité entre les secteurs privé et public. Quant aux formations, elles doivent pouvoir intégrer des réseaux professionnels divers ainsi que la logique individuelle des carrières artistiques et, enfin, réaliser l’intégration d’une certaine pluriactivité et la formalisation de la transmission.

    J.-M. G.

  • Clara Furey / Dog rising / Montée en puissance obsessionnelle

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        Photos J.M. Gourreau

     

     

     

    Clara Furey :

    Montée en puissance obsessionnelle

     

    Clara furey credit guillaume simoneauPeu connue en France, la chorégraphe canadienne Clara Furey s’était déjà produite à la Cartoucherie dans le cadre des "June Events " avec  Cosmic love en juin 2019 : une pièce au sein de laquelle cohabitent diverses énergies, une pièce autour de représentations intuitives et poétiques de phénomènes physiques, exacerbant le réveil des sens. Elle nous revient aujourd’hui avec Dog rising, une création chorégraphico-musicale dans laquelle "des corps célestes lancés en orbite, vibrent dans un rituel lascif et hypnotique", création qui questionne à nouveau la radiance des corps, clôturant la recherche de son autrice sur la tension et l’immobilité. Un spectacle qui débute toutefois de façon un peu mièvre mais qui a l’heur de monter en puissance lors de son développement.

    En fait, lors du préambule de l’œuvre, une litanie sur le thème de l’amour dans la langue de Shakespeare est déclamée pendant une bonne dizaine de minutes par une lectrice dont le visage apparaît sur un écran, côté jardin, alors que la traduction française du texte qu’elle livre au public s’affiche sur un autre, côté cour. Durant ce long prologue auréolé de rouge, trois danseurs, indifférents les uns aux autres, s’ébattent sur le sol. Leur gestuelle est lente et semble peu chargée de sens : elle n’est, en tout cas, pas réellement en osmose avec le texte… Une entrée en matière donc fort propice à l’ennui, il est vrai mais qui, cependant, a l’heur de plonger dans la réflexion le spectateur en quête d’éventuelles émotions pouvant émaner des interprètes sur le plateau, l’engageant à se questionner sur son propre ressenti. Recherche d’autant plus prégnante que le public ne dispose malheureusement d’aucun programme ni d’élément propice à le guider dans sa réflexion... Est-ce une volonté délibérée de la part de la chorégraphe ou un simple choix de la part de la Production, peut-être dans le but de contribuer à la protection de la nature ? Quoiqu’il en soit, il n’est pas vraiment souhaitable de larguer le spectateur dans les gradins d’une salle de spectacle sans lui avoir proposé au préalable quelques éléments pour guider son attention durant la représentation à laquelle il se propose d’assister. Même si le but recherché est d’octroyer une large place à son imaginaire, d’éviter de trop l’influencer afin de lui laisser la liberté de vivre pleinement  les émotions qui peuvent surgir dans son esprit… Ce, d’autant que Clara Furey étant encore peu connue du public français, sa recherche n’était pas une évidence pour tous. Toutefois, ce qui est apparu au fil du spectacle, c’est que la musique qui l’accompagnait y tenait un rôle au moins aussi important que la chorégraphie. Et c’est la réelle osmose entre ces deux éléments qui a permis aux spectateurs de sortir de leur torpeur et de prendre alors un réel intérêt à la pièce.

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    Clara Furey est une artiste issue des Ateliers de danse moderne de Montréal. Elle a également fait des études de piano, de solfège et d’harmonie au Conservatoire de Paris ; aussi la musique prend-elle une importance capitale dans ses créations. Elle a le pouvoir de faire vibrer les corps, non seulement les chairs mais aussi les os, de révéler leur vécu à l’image d’un échographe qui permet de visualiser les diverses structures de l’organisme avec des ondes ultrasonores de haute fréquence, de les faire entrer en résonance. Cette conjugaison danse-musique-espace permet à la chorégraphe d‘écouter ce qu’ont à dire ces corps qu’elle guide, de mettre en exergue les fragments poétiques qui les animent, d’explorer leur vécu et les paysages intérieurs qui les exaltent. Tout son art consiste à les mettre progressivement en évidence, à les extérioriser et à les transcrire en vibrations puis en pulsions obsessionnelles qui vont peu à peu animer leurs postures contemplatives. A ce moment là seulement, elles stimulent un éveil sensoriel dans le public et, par leur répétitivité alliée à la montée en puissance de la musique à l’instar du Boléro de Ravel, prennent possession de celui-ci jusqu’à l’envoûter. Un plaisir spontané "fluctuant comme une vague" émerge alors du corps des interprètes, éclaboussant les spectateurs subjugués.

    J.M. Gourreau

    Dog rising / Clara Furey, Atelier de Paris CDCN, La Cartoucherie, Vincennes, 15 et 16 octobre 2021. Création le 26 mai 2021 à Montréal  (Canada) dans le cadre du festival Trans-amériques.

  • Blanca Li / Le Bal de Paris / Quand la danse transgresse ses frontières

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    Blanca Li :

    Quand la danse transgresse ses frontières

     

    Blanca liElle n’est jamais là où on l’attend. Car, pour Blanca Li, la danse est partout, elle n’a pas de frontières et tout la ramène à la danse. Le bal de Paris ne peut pourtant pas être rangé dans cette catégorie, bien que trois danseurs y participent. Mais, on le sait déjà, cette artiste pluridisciplinaire passionnée par les nouvelles technologies est un peu touche à tout…  N’a-t-elle pas fait danser des robots* ? Ce dernier spectacle - et c’est une incontestable réussite - se rapprocherait plutôt du cinéma ou, plus exactement, d’une expérience de réalité virtuelle au-delà des seuils jusque là expérimentés. Mais qu’entend-on exactement par réalité virtuelle? Il s’agit en fait d’une technologie relativement récente permettant à son utilisateur de créer des environnements virtuels qui lui confèrent la possibilité de vivre de nouvelles aventures et, par là même, de ressentir de nouvelles émotions. Celui-ci n’est dès lors plus simple spectateur mais devient acteur grâce à un casque spécial qui l’immerge dans une expérience, laquelle s’écrit sous son égide et par son intermédiaire. Les secteurs d’application de ce dispositif concernent bien sûr les spectacles et les jeux mais aussi l’éducation et le tourisme. Blanca Li n’est certes pas la première à l’utiliser dans des spectacles de danse : qu’il me suffise de citer Vortex de l’Allemand Ulf Langheinrich, récemment créateur, en association à la chorégraphe italienne Maria Chiara de’Nobili, d’un spectacle de danse en 3D stéréoscopique au cours duquel les corps bien réels des quatre interprètes finissent par se dissoudre et disparaître totalement pour laisser la lumière danser seule dans un espace où "l’émotion est en prise directe avec la sensation", révélant ainsi "la tension des corps pour mieux en faire émerger la poésie" ou, encore, Toulouse Lautrec de Kader Belarbi donné donné du 16 au 23 octobre 2021 au Capitole de Toulouse.

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    C’est tout à fait ce que l’on ressent lorsque l’on assiste au Bal de Paris, spectacle en trois tableaux concocté par Blanca Li, avec Vincent Chazal pour la création graphique et Tao Gutierrez pour la partie musicale. Un spectacle qui devait être présenté en novembre 2020 dans ce même théâtre, mais que la COVID a contraint de reporter quasiment d’une année. Le scénario, inspiré de diverses opérettes et comédies musicales traditionnelles, est bien évidemment des plus fantaisistes, transférant dix spectateurs dans un espace-temps irréel et intemporel : pour la circonstance, chacun d’eux se voit affublé dans le dos d’un ordinateur relié à divers capteurs apposés sur ses bras et ses jambes, ce afin d’analyser ses réactions et lui permettre d’interagir avec les trois danseurs qui le guident. Une histoire d’amour en 3 actes que l’on oublie finalement bien vite, happés par la magie de la fête et du fabuleux voyage que nous sommes amenés à partager. Un kaléidoscope d’images plus puissantes et féériques les unes que les autres jouant sur les limites de notre perception, lesquelles s’inscrivent sur notre rétine, nous faisant perdre tout sens de la réalité. C’est ainsi que nous pouvons croiser dans notre périple des créatures mi-humaines, mi-animales – lièvres,  renards, cerfs, ours – habillés par Chanel ; c’est ainsi également que nous pouvons nous perdre dans les labyrinthes de jardins merveilleux ou effectuer en bateau un court voyage sur les berges d'un canal ou les rives d’un lac enchanté dans lequel s’ébattent des sirènes qui aimeraient bien nous embarquer dans leur élément ; c’est encore ainsi que nous sommes amenés à participer à des fêtes et bals plus fastueux les uns que les autres, alors que, dans la réalité, nous nous trouvons enfermés dans une quasi-obscurité au sein d’un studio qui fait à peine 100 m2… Réellement aussi bluffant que déboussolant !

    J.M. Gourreau

    Le Bal de Paris / Blanca Li, Théâtre National de la danse Chaillot, du 7 au 16 octobre 2021.

    *Robot : Voir critique dans ces mêmes colonnes au 19.10.2013.

  • Hofesh Shechter / Double murder / Un double meurtre profondément vécu

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    Hofesh Shechter :

    Un double meurtre profondément vécu

     

    Hofesh shechterSon style, sa griffe ne peuvent être confondus avec aucun(e) autre : le chorégraphe et musicien israélien Hofesh Shechter est marqué par la violence, les tensions et les turpitudes qui règnent dans notre monde d’aujourd’hui et qu’il a sans doute vécues. Toutes ses œuvres sont de la même veine, noyées dans une atmosphère glauque, évocatrice de l’enfer : une danse tribale puissante, sauvage et agressive, sur une musique tout aussi tellurique, composée par le chorégraphe lui-même d’ailleurs, et qui nous embarque aux tréfonds du monde des ténèbres. Ce pandémonium, évoqué dans la première partie de ce diptyque par Clowns, est une pièce créée à Londres en 2016 qui nous plonge dans une orgie de violence désinvolte, révélant l’horreur qui règne dans les bas-fonds de l’humanité… Horreurs qui, comble du cynisme, sont dépeintes par des clowns sur fond de rideau rouge, lesquels, par essence, se devraient d’être sympathiques, drôles et joueurs mais qui, pour la circonstance, se révèlent des êtres méchants, sadiques et cruels, témoignant de leur bestialité profonde, à l’image du Joker, ennemi juré de Batman dans les "Comic Books" de D.C Comics ou de Grippe-sou dans le roman "Ça" de Stephen King (1986). Un univers tribal d’un réalisme effrayant, mis en exergue par l’alternance brutale d’éclairages en contre-jour, tantôt sombres, tantôt aveuglants. Les dix interprètes de l’œuvre se livrent un corps à corps sauvage et violent mené avec brio par des artistes engagés, une lutte sans répit qui vous happe et vous donne à réfléchir sur la condition humaine d’aujourd’hui.

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    Photos Todd MacDonald

    Paradoxalement, le second volet de ce diptyque, The Fix, né de la solitude engendrée par la COVID et donné en écho à Clowns, est d’une toute autre veine, totalement inhabituelle chez cet artiste au pessimisme exacerbé. Curieusement, The Fix (le remède) est une pièce beaucoup plus calme, nourrie d’espoir, antithèse de la précédente, comme si le chorégraphe s’était dit que l’Homme pouvait encore réagir et sortir du marasme qui le conduisait irrémédiablement à sa perte. Certes, la mort est toujours sous-jacente mais l’agressivité disparaît par moments jusqu’à laisser poindre des élans de tendresse, des instants de douceur, d’harmonie et de félicité. Un univers étrange entrecoupé de méditations, qui met toutefois un peu mal à l’aise car l’épée de Damoclès reste suspendue au dessus de nos têtes; et l’on comprend que, du fait de sa fragilité, cette tentative d’harmonie, de réconciliation, de partage et de paix "pour célébrer la vie et le retour à la normale" n’est finalement qu’illusoire et fatalement vouée à l’échec.

    J.M. Gourreau

    Double murder, diptyque composé de Clowns et de The Fix / Hofesh Shechter, Théâtre du Châtelet - Théâtre de la Ville hors les murs, du 5 au 15 octobre 2021.

  • La COVID met les spectacles de butô en danger de mort

    La COVID met les spectacles de butô en danger de mort

     

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    Affiche en chair et en son 2018

     

    Le butô en France

    Discipline chorégraphique un peu à part parmi les arts de Terpsichore, le butô, encore peu répandu en Europe, est une forme de danse informelle née au Japon à la fin des années cinquante, en résonance avec l’état d’esprit qui régnait dans le pays à cette époque : il représentait peut-être, selon Béatrice Picon-Vallin*, une exploration de soi au travers de l’autre. En cinquante ans, il s’est diversifié, a conquis l’Europe, assez timidement, il est vrai, et arrive en France en 1978 avec Kô Murobushi et Carlotta Ikeda. Le choc créé par Le dernier éden qu’ils présentent au Carré Silvia Montfort ouvrira la porte à des artistes de même obédience, tous japonais mais de sensibilités différentes, ce qui conduira cet art à une grande diversification. Depuis lors, s’il n’a pas pris dans notre pays l’essor auquel on aurait pu s’attendre, il n’en reste pas moins vrai que l’on peut assister chaque année à une vingtaine de spectacles, la plupart regroupés sous forme de mini-festivals : le premier d'entre eux, « Dance box », fut monté sous l’égide de l’Association Culturelle franco-japonaise de Tenri au Centre Culturel Bertin Poirée à Paris, et le second, « En chair et en son », fut quant à lui fondé et dirigé par un compositeur de musiques électro-acoustiques, Michel Titin-Schnaider. Ce dernier a vu le jour en 2015 et, au fil des années, a connu un succès grandissant grâce à l’enthousiasme et au soutien de MOTUS et du « Cube » à Issy-les-Moulineaux, 1er Centre français de création et formation au numérique. Pas moins de 200 créateurs y ont été accueillis au cours de ses 6 premières années d’existence. Que n’a-t-il pas fallu déployer de trésors de patience et d’ingénuité pour en arriver là ! Mais voilà que la COVID a fait son apparition et, avec elle, toute une série de catastrophes économiques et culturelles plus dommageables les unes que les autres. Si les spectacles ont dû voir leur existence réduite à néant, les aides et subventions indispensables à la mise sur pied et au fonctionnement de tous ces spectacles, notamment celles de la DRAC, de la SACEM, de l’ADAMI, de la CNCM et de la Région ont été d’un seul coup supprimées ou refusées. Le « Cube » n’a plus souhaité accueillir dans ses locaux le festival, et Michel Titin-Schnaider s’est vu contraint de trouver d’urgence un nouveau lieu d’accueil qui n’anéantisse pas totalement ses finances personnelles déjà bien malmenées pour poursuivre son œuvre. Mais il ne faut pas trop se leurrer : sans subsides ni aide aucune, ce qui actuellement semble se profiler, le festival qui, aujourd’hui, ne survit que par la force et la volonté de quelques passionnés, est voué à une disparition inéluctable, ce qui est bien évidemment fort dommageable pour un art en pleine expansion, un art qui, par sa singularité, pourrait apporter beaucoup à l’art de Terpsichore en occident.

    En marge du festival « En chair et en son », sans doute l’œuvre la plus importante de Michel Titin-Schnaider réalisée pour le butô, ce musicien a également créé une série de cycles qui associent butô et musique concrète proposée aux danseurs, « Les Palimpsestes ». Ces spectacles qui réunissent généralement des soli ou des duos, ont lieu deux ou trois fois par an dans de petits théâtres parisiens, accueillant certes un public réduit mais fervent. Au cours de la dernière soirée des Palimpsestes se sont produites deux figures du butô, toutes les deux ayant élu domicile en France, Juju Alishina et Tina Besnard.

     

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    Photos J.M. Gourreau

     

    Juju Alishina

    Née à Kobé au Japon, Juju Alishina fonde en 1990 à Tokyo la compagnie NUBA qui se produira dans de nombreux festivals internationaux. En 1998, elle décide de s’installer à Paris, y donne de nombreux cours, stages et masterclasses, ainsi que divers spectacles dont un au Palais des Congrès devant plusieurs personnalités politiques européennes parmi lesquelles Jacques Chirac. Son style est un mélange de danse traditionnelle et d’avant-garde au sein desquelles le butô prend un rôle prépondérant. Elle a consigné sa méthode dans un ouvrage, Le corps prêt à danser - Secrets de la danse japonaise,  édité d’abord en 2010 en japonais puis, par la suite, en français** et en anglais. On ne lui dois pas moins d'une cinquantaine de chorégraphies. Pour cette nouvelle œuvre créée dans le cadre des Palimpsestes, elle a proposé à Michel Titin-Schnaider de lui composer une musique en trois parties, La cantate solitaire, trois tableaux sonores d’un calme olympien, le premier, assez sombre, à base de voix d’hommes, le second, de voix mixtes créant une atmosphère neutre, et le troisième, de voix de femmes, plus aérien, plus mystique, tableaux qu’elle a admirablement meublés de son style si particulier, un butô nourri de toute l’histoire humaine et artistique de son pays, se rapprochant de ce fait de l’art de Kazuo Ohno.

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    C’est peut-être le premier tableau qui s’avère le plus fascinant, de par la beauté immatérielle du personnage qu’elle incarnait, un être céleste en kimono, dissimulant son visage sous une voilette du plus bel effet, à l’instar des femmes de la noblesse japonaises de l’époque pour dissimuler leur beauté, voire occulter leur personnalité. Sa gestuelle, chargée d’une grande émotion, s’avère d’une délicatesse extrême. Par instants, une grâce étrange émane de ses gestes, de tout son corps, la rendant intemporelle. Difficile de dire par des mots ce qu’ils expriment car ils naissent de abrupto, étant conçus inconsciemment. C’est la raison pour laquelle la gestuelle d’un spectacle de butô, non codifiée, n’est jamais reproductible. Mais le geste qui nait, lourdement chargé de sens, peut toutefois être interprété de diverses manières par les spectateurs, et ressenti différemment par chacun. C’est d’ailleurs cela qui en fait son charme et son intérêt. Pour ma part, mon ressenti de ce spectacle allie beauté à sensualité et diversité, Juju Alishina en tant que danseuse d’une très grande présence étant parvenue à insérer un jeu théâtral aussi expressif que fascinant à un jeu chorégraphique apaisant, calme et pondéré. Sa danse  ne conte ni ne dépeint ; elle évoque ou suggère : c’est pour cela qu’elle est fascinante. Comme son nom l’indique, La cantate solitaire exprime, d’une manière intemporelle, la solitude et la désocialisation de l’être isolé, ce que l’on observe de plus en plus souvent de nos jours.

    J.M. Gourreau

    La cantate solitaire / Juju Alishina, Théâtre Aleph, Ivry-sur-Seine, 30 septembre 2021.

    A noter que le 6è festival  « En chair et en son » aura lieu dans ce même théâtre du 19 au 23 octobre 2021. Il réunira, au cours des 17 créations présentées, 39 artistes de 17 pays.

    *Butô(s), par Odette Aslan & Béatrice Picon-Valllin, CNRS éd., Paris, 2002.                                                  

    **Le corps prêt à danser, par Juju Alishina, L’harmattan éd., Paris, 2013