Photo J.M. Gourreau
Kaori Ito :
Perte de mémoire
A l’instar d’un Noureev, il y a des artistes dont la seule présence sur scène littéralement fascine, captive tous les regards, capture l’énergie du spectateur : Kaori Ito est de ceux-là. Et ce, d’autant que sa danse, savant mélange de danse classique, de danse contemporaine, de cirque et d’arts martiaux, ne ressemble à aucune autre : elle est en effet incisive, toujours expressive et imagée, rapide et nerveuse, possédant l’énergie du taï-chi et autres arts japonais de combat. Ce qui ne l’empêche pas aussi d’être délicate, féline et pleine de sensualité, dégageant toujours une émotion intense. Island of no memories qu’elle vient de présenter au Centre National de la Danse à Pantin en apporte à nouveau la preuve tangible.
Une œuvre cependant pas toujours bien lisible au premier abord, d’autant que le programme n’en livre pas toutes les clés. En fait, cette pièce est née de l’observation du comportement de certains cadres japonais qui, pour oublier le stress et les tracas de l’existence, les chassent à coups de… saké ! Ce qui les amène parfois à se retrouver ivres-morts dans la rue, totalement amnésiques. Cette perte de mémoire est à l’origine d’un spectacle qui met en scène trois personnages ayant totalement perdu leur identité sur une île déserte du joli nom d’Isadora. Une île où règnent liberté, insouciance, animalité. Une île où les habitants ont gardé leur instinct animal et sauvage, à l’instar de Mowgli dans Le livre de la jungle. Et ces trois personnages - deux femmes et un homme - vont apprendre ou réapprendre les règles de la vie en communauté, la connaissance amenant bien évidemment ses corollaires néfastes, entre autres jalousie amoureuse et désir de domination, ce qui génère immanquablement manipulation, colère, échecs de communication et luttes sans merci.
Leitmotiv prégnant dans la scénographie de ce spectacle, un lacis de cordes qui pourrait être le symbole de liens, entraves à la liberté, mais aussi le fil d’Ariane de nos communications, voire l’image de nos circonvolutions cérébrales, nous enjoignant à réfléchir aux multiples conséquences de nos actes. Une œuvre qui doit donc son intérêt à sa symbolique mais aussi à son intensité dramatique, à la lisibilité des sentiments exprimés par ses interprètes et à l’originalité de l’atmosphère sonore illustrative de Guillaume Perret qui, par l’utilisation d’impressifs japonais, renforce l’intensité de l’atmosphère. Intérêt encore intensifié par l’originalité et l’inventivité d’une chorégraphie à la fois précieuse, suggestive et physique.
Ces éléments et qualités ne sont bien sûr pas dus au hasard. Cette jeune artiste japonaise, consacrée à 18 ans comme la meilleure danseuse et chorégraphe en solo de son pays, a été invitée par Découflé, de 2003 à 2005, à se produire dans son spectacle Iris. Cette même année, Preljocaj la remarque et la convie à danser ses Quatre saisons. On la retrouve en 2007 dans la compagnie de James Thiérrée comme interprète de sa pièce Au revoir, parapluie. Deux ans plus tard, elle cosigne avec lui le spectacle Raul. Sa première chorégraphie, Noctiluque, voit le jour en 2008. Elle apparaît l’année suivante dans House of sleeping beauties de Sidi Larbi Cherkaoui mais surtout à l’Hexagone de Meylan où elle remporte le 1er prix du concours « (Re)connaissance », précisément avec Island of no memories. Un parcours aussi étonnant que bien rempli qui mérite bien sa reconnaissance.
J.M. Gourreau
Island of no memories / Kaori Ito / Centre National de la Danse, Pantin, 25 - 27 Janvier 2012.
Prochaines représentations : - 17 et 18 Octobre 2012, Strasbourg (sous réserve)
- 25 Octobre 2012, La Filature, Mulhouse.
Lucie Mongrain et Carol Prieur
Photos Sylvie Ann-Paré
Marie Chouinard :
Egale à elle-même
Enigmatique et déconcertant : ne cherchez pas d’argument, il n’y en a pas. Tout au plus un fil conducteur qui pourrait-être le fil de la vie, son évolution depuis la naissance jusqu’à la vieillesse et la re-naissance. Ne cherchez pas non plus une quelconque explication dans le titre de l’œuvre, pourtant ô combien poétique, Le nombre d’or (live). Il a été établi par la chorégraphe une fois l’œuvre achevée. Il s’aligne cependant sur ce que l'on appelle le nombre d’or, ce nombre magique qui indique les proportions idéales sur le plan de l’esthétique, et sur lequel se base son complice de toujours, le compositeur Louis Dufort, pour toutes ses créations musicales, celle-ci ne faillant bien évidement pas à la règle. Le terme de live en revanche pourrait s’expliciter par le fait que les divers sons produits par les danseurs et incorporés dans le spectacle - ces cris et feulements évoquant la naissance, le plaisir, la jouissance, le chagrin, la douleur - sont issus de leurs chairs, de leurs entrailles...
Vous vous douterez bien en effet que cette œuvre, d’une très grande beauté esthétique de par son atmosphère édénique et les costumes de ses danseurs, dorés à franges blondes comme les blés, ne puisse pas porter un quelconque message. Son point de départ fut en fait un solo, Gloire du matin, que Marie Chouinard créa pour elle-même sur la « manifestation de la pensée dans l’espace ». On est peut-être loin de ce thème aujourd’hui, encore que, dans le programme, la chorégraphe nous indique que les danseurs « nous offrent une écoute des sens sereine et réinventée ». Quoiqu’il en soit, Le nombre d’or est une œuvre qui étonne et captive, par son élégance intrinsèque et son atmosphère chaleureuse d’abord ; puis par ce fabuleux solo que la chorégraphe confia à l’un des piliers de sa compagnie, Carol Prieur, époustouflant moment de danse pure d’une dizaine de minutes d’une puissance et d’une beauté sauvage étonnantes, merveilleux cadeau et juste récompense de la chorégraphe à l’une de ses plus brillantes interprètes ; par ses trouvailles scénographiques toujours surprenantes enfin, en l’occurrence le prolongement de la scène par un praticable remontant au sein de la salle sur une douzaine de mètres et sur lequel pouvaient évoluer les 14 danseurs. Trouvaille intéressante qui avait l’intérêt de plonger une partie du public au sein de l’action. Mais c’est aussi une œuvre déroutante, ne serait-ce que par ces masques dont sont affublés à certains moments les danseurs, entre autres celui de notre chef d’état, qui, pour la chorégraphe, « devient l’emblème de toutes les organisations politiques et sociales dans lesquelles, nous, humains, ne saurions survivre ». Cette connotation politique était-elle réellement nécessaire ?
J.M. Gourreau
Le nombre d’or (live) / Marie Chouinard / Théâtre de la Ville, Janvier 2012.
Fanny de Chaillé
Entretien avec Yvane Chapuis, préface de Matthieu Goeury, 64 pages, portfolio de 58 photos en couleurs, 13 x 19,5 cm, broché, Editions du Centre Pompidou-Metz, Octobre 2011, 12 €.
ISBN : 978-2-35983-012-5
Artiste pluridisciplinaire – vidéographe, auteur de théâtre, chorégraphe – engagée autant politiquement que socialement, Fanny de Chaillé travaille autant sur le théâtre, la performance et l’écriture que sur la chorégraphie. Elle s’intéresse cependant surtout au rapport que l’Homme entretient avec la langue dans laquelle il s’exprime, de cette langue issue du corps qui la fabrique et qui pour elle, devient matériau de prédilection. Nombre de ses œuvres ont pour base des textes qu’elle a retravaillés, par exemple en remplaçant un mot par son synonyme. Ces pages sont pour elle l’occasion d’évoquer, relativement brièvement tout de même, ses œuvres récentes, telles Bibliothèque vivante, Course de lenteur, Gonzo conférence ou Je suis un metteur en scène japonais au sein desquelles la parole est décalée dans le temps ou l’espace par rapport à l’image, afin de la rendre audible. Mais, ce qui primera au bout du compte, c’est l’espace qui sera créé par la parole. L’ouvrage se termine par un portfolio d’images ainsi que par une liste commentée de ses œuvres.
J.M. G.
Danseur
Par Christian Lartillot, 160 pages, 95 photos en couleurs et 5 en N et B, 30 x 23 cm, relié sous jaquette, éditions Verlhac, Paris, Octobre 2011, 49 €.
ISBN : 978-2-91-6954-90-5
Christian Lartillot est plus connu comme photographe de cinéma, de cirque ou d’escrime que comme photographe de danse. C’est en fait à l’occasion d’un voyage à Broadway avec Lionel Hoche et l’un de ses danseurs que Christian découvrit le monde de la danse. Huit ans plus tard, l’occasion lui fut donnée, lors d’un reportage pour un magazine, de faire la connaissance de Brigitte Lefèvre, directrice de la danse à l’Opéra national de Paris : c’est ainsi qu’il prit contact avec le monde de la danse au Palais Garnier, univers qui le séduisit aussitôt. Très vite, il acquit la confiance et la complicité des danseurs qui font l’objet de ce magnifique ouvrage. Ceux-ci interprétèrent devant son objectif quelques extraits du répertoire de leur choix, instants d’énergie et d’expressivité fascinants que l’on retrouve au fil de ces pages. Mais du fait de leur emploi du temps extrêmement chargé, Christian dut jongler avec les cours du matin, les répétitions de l’après-midi et les spectacles du soir pour parvenir à de rares instants à saisir, le temps d’un cliché, leur âme. Le lecteur pourra ainsi appréhender l’essence de quelques gestes et l’envol de quelques-uns des plus grands danseurs de l’Opéra, sur une toile de fond monochrome devant laquelle se succèdent Jérémie Belingard, Laëtitia Pujol, Marie-Agnès Gillot, Hervé Moreau, Dorothée Gilbert, Agnès Letestu, Myriam Ould Braham, Stephane Phavorin, Josua Hoffalt, Isabelle Ciaravola, Eleonora Abbagnato, Karl Paquette, José Martinez, Clairemarie Osta, Aurélie Dupont, Alessio Carbone, Mathias Heymann, Mélanie Hurel, Benjamin Pech, Nolwenn Daniel, Ludmila Pagliero, Florian Magnenet, Mathieu Ganio, Muriel Zusperreguy, Vincent Chaillet, Christophe Duquenne, Stéphanie Romberg, Emilie Cosette, Stéphane Bullion, Nicolas Le Riche, Eve Grinsztajn et Yann Bridard.
J.M. G.
Photos J.M. Gourreau
F. Tartinville F. Werlé
Les turbulents à L’Etoile du Nord :
Excellente initiative, d’ailleurs pleinement couronnée de succès, que celle de faire découvrir à un public amateur de danse les dessous de la création chorégraphique, en présentant les extraits d’un travail en cours et en demandant à ses auteurs de l’expliciter : c’est ainsi que Jean-François Munnier, programmateur à l’Etoile du Nord, a récemment proposé de dévoiler les projets chorégraphiques de trois jeunes artistes, Françoise Tartinville, Guillaume Marie et Maxence Rey, sous le parrainage d’un « vieux de la vieille », Frédéric Werlé. Les trois œuvres en cours seront en fait créées en octobre prochain.
Blanc brut de Françoise Tartinville est peut-être la pièce la plus aboutie des trois. C’est un duo masculin dont l’intérêt ne réside pas tant dans son sujet – deux forces qui tantôt s’assemblent comme un aimant, tantôt se dissocient comme repoussées par des énergies contraires – que dans sa conception même : un travail sur la respiration imprimant aux corps différents états qui se modifient et se déforment au gré de l’univers sonore élaboré à partir du souffle même des interprètes, transformé par des ingénieurs du son de l’IRCAM. Une œuvre physique, puissante, très dansée.
Edging de Guillaume Marie est également une pièce reposant avant tout sur les vibrations de l’univers sonore sur le corps, en fait, ses effets sensoriels sur un danseur restreint dans sa mobilité. L’idée princeps de cette œuvre est née de la rencontre entre le chorégraphe et le musicien japonais Kazuyuki Kishino, pilier de la Noise Music japonaise, au moment du désastre nucléaire de Fukushima et du tsunami qui lui suivit. L’œuvre chorégraphique minimaliste en train d’éclore, entièrement sur le fil du couteau, s’écoute plus que ne se contemple, le corps du danseur en souffrance n’étant que la traduction physique de l’univers sonore, rendant visibles l’invisible et l’excitation sourde qui y est contenue.
Sous ma peau de Maxence Rey est un voyage au dedans de l’être de trois femmes qui se mettent à nu, au propre comme au figuré, tentant de dévoiler les mystères de leur existence, leur féminité, leur sauvagerie, mettant en avant leur corporéité, tout comme des archéologues qui explorent et fouillent les entrailles de la terre pour en révéler les plus intimes secrets. Elles nous amènent à plonger dans les stéréotypes du féminin pour pouvoir ensuite les détourner et en révéler la profondeur mais aussi l’animalité. L’entreprise est osée car elle touche aux choses les plus intimes de l’être ou, plutôt, des trois êtres embarqués dans l’aventure, trois complices aux natures différentes, démasquant de manière crue mais fascinante leurs fantasmes et leurs délires mais également leur pudeur et leur beauté.
Un petit mot encore du roman feuilleton dansé concocté avec beaucoup d’humour et de poésie par Frédéric Werlé, chaleureux pince sans rire en résidence à l’Etoile du Nord : La véritable et très véridique histoire d’amour de Carmen Dragon et Louis Loiseau est une fable qui ne pourrait jamais s’arrêter car, au fil de ses différents épisodes, elle évoque de façon imagée et clownesque mais toujours renouvelée les frasques et aventures amoureuses d’un couple anodin dans lequel chacun de nous pourrait se retrouver…
J.M. Gourreau
Blanc brut – Intérieur crème / Françoise Tartinville, Edging / Guillaume Marie, Sous ma peau / Maxence Rey, La véritable et très véridique histoire d’amour de Carmen Dragon et Louis Loiseau / F. Werlé, L’Etoile du Nord, Janvier 2012.
With astonishment / R. Orlin Royaume uni / A. Preljocaj Ph. Dan Aucante
Suresnes cités danse:
Iconoclaste elle est, iconoclaste elle reste : Robyn Orlin, cette fois, a choisi d’évoquer nos relations et comportements par rapport à ceux de l’un de nos plus fidèles compagnons à quatre pattes, en l’occurrence, du chien. Au fond, pourquoi pas ? Mais à nouveau, on en prend plein la figure… Comme à son habitude, son sens de la mise en scène est redoutable et prend le pas sur la danse qui, pour la circonstance, est tout de même assez éloignée du hip-hop… Mais passons !
L’œuvre, vous vous en serez douté, un mélange soigneusement concocté de théâtre, de happening et de danse, ne débute pas sur la scène mais dans la salle, par une course en sac, les danseurs s’étant glissés dans d’immenses sacs en papier kraft évoquant grossièrement la robe de ces animaux, dévalant les escaliers sous de tonitruantes sonneries de trompes de chasse… Débordements assurés, la gente canine venant au passage faire des mamours et se vautrer dans les bras des spectateurs en quémandant quelques caresses, ce tout en poussant quelques grognements de satisfaction… Nombre de comportements, tant animaux qu’humains seront ainsi passés en revue, donnant lieu à des scènes cocasses, tendres ou, au contraire, plus ou moins ridicules, de la part des maîtres bien sûr, mais aussi des chiens, les danseurs-chiens réprouvant d’ailleurs parfois ces attitudes en affirmant leur identité de danseur ! L’humour est grinçant mais laisse transparaître la générosité de la chorégraphe qui, finalement, ne se prend pas au sérieux…
Autre temps, autres mœurs avec Angelin Preljocaj qui, lui aussi cependant, n’a fait qu’effleurer ce langage chorégraphique très éloigné du sien sans pouvoir réellement y pénétrer, sans parvenir à l’adopter, à l’amalgamer. Volonté délibérée sans nul doute de la part d’un chorégraphe pour lequel chaque geste est chargé d’une émotion indicible, ce qu’il a à nouveau prouvé dans ce Royaume uni, interprété par quatre danseuses de hip hop qu’il avait pourtant choisies lui-même mais qu’il a modelées à sa manière en faisant ressortir leur élégance, leur douceur et leur féminité, dans une œuvre géométrique sobre et rythmée, d’une très grande beauté.
J.M. Gourreau
With astonishment we note the dog…Part 3 / remix... / Robyn Orlin et Royaume uni / Angelin Preljocaj, Théâtre de Suresnes Jean Vilar, Janvier 2011, dans le cadre de la 20ème édition de Suresnes cités danse.
Photo J.M. Gourreau
Stéphane Marjan :
Il aura fallu attendre les cinq dernières minutes pour voir de la danse belle et pure, de la danse véritablement rédemptrice, celle de la délivrance de tout ce qui nous écrase, la souffrance, l’angoisse, la solitude, les humiliations, la mort, aux fins fonds de l’Espace de la perte… Car c’est de cela qu’il s’agit, c’est cela que Stéphane Marjan nous a montré dans cette pièce qui, cependant, fait une large part au théâtre et à la poésie.
Au début de l’œuvre, la scène et la salle sont plongées dans le noir tandis qu’une voix féminine grave déclame un poème dans la langue de Shakespeare : Lady Lazarus, de et lu par Sylvia Plath, poète américaine qui sombra dans la dépression avant de se suicider. D’entrée de jeu, le ton est donné. L’atmosphère est sombre et pesante. La lumière s’allume sur deux mondes parallèles de la même veine, l’un rouge, l’autre bleu. Dans le premier, le marasme. Une femme en plein délire éthylique, devant une table, dans une pièce quasi-nue, seulement éclairée par la lueur d’une bougie. Elle boit, fait deux pas et s’affale sur un tabouret. Dans le second, un homme désespérément seul, un peintre peut-être, qui en sort pour apporter un bouquet de tournesols, - ceux de Van Gogh ? - à sa compagne. Après les avoir disposés dans un vase, il tente de la réveiller, la fait manger tandis qu’une voix d’enfant déclame le Notre-Père. Un univers au sein duquel détresse rime avec désespoir et abnégation, baigné par la musique « furieuse » de Varèse, Déserts, qui provoqua, lors de sa création en 1954, un scandale au moins aussi mémorable que l’émeute qui eut lieu à l’issue de la Première du Sacre du printemps en 1913.
De retour dans son domaine, l’homme se saisit d’un crucifix, le pose dans une boîte transparente et le recouvre de lait… Allusion peut-être au poids de la morale chrétienne qui baigna son enfance ? Puis il se met à déchirer nerveusement les pages d’un livre avant de saisir une toile blanche et de la peindre méthodiquement en noir. Peinture refuge ou délire surréaliste ? On pense à la folie de Nijinsky, à ses crises d’angoisse. De son côté, la femme quitte ses vêtements de nuit, change les bandelettes tachées de sang qui enserraient ses seins et revêt douloureusement son corsage et sa robe avant d’éplucher une pomme puis de brûler ses lettres d’amour, tout comme Sylvia Plath avant de se donner la mort.
Ce n’est finalement qu’un troisième homme, Jean-Gabriel Manolis, - ange ou démon ? - venu on ne sait d’où, qui la tirera de ses angoisses et lui apportera la lueur d’espoir rédemptrice par une danse quasi-religieuse, d’une beauté et d’une force indicibles, sur une merveilleuse partition répétitive de Phil Glass. Une œuvre profonde, puissante, souvent énigmatique mais qui donne à réfléchir.
J.M. Gourreau
L’espace de la perte / Stéphane Marjan, Vanves, Salle Panopée, dans le cadre du Festival Ardanthé, Janvier 2012.

Edmond Russo et Shlomi Tuizer :
Photos J.M. Gourreau
Une réelle complicité
Dès les premières minutes du spectacle, on ne peut s’empêcher de penser au film culte d'Eric Toledano et Olivier Nakache, Les intouchables. Edmond Russo et Shlomi Tuizer nous font en effet partager leur connivence avec une telle délicatesse que l’on ne peut qu’admettre le fait que leur relation homosexuelle soit une relation pure, vraie, sincère, consommée. Leur complicité, leur partage, la force de leurs étreintes ne font que s’affirmer tout au long de l’œuvre, leur amour l’un pour l’autre est évident, leur aventure entachée d’aucune ombre. Tout est parfaitement huilé, magnifiquement rôdé, d’autant que leur technique est prodigieuse, et pour cause : l’un a débuté sa carrière au sein du Ballet National de Lyon, l’autre dans la prestigieuse Batsheva Dance Company. Leur danse, basée sur une chorégraphie faisant alterner face-à-face en miroir et courbes aériennes harmonieuses prolongées à l’infini, d’une étonnante épure, alliait douceur et moelleux, surtout dans les moments où la musique de Oren Bloedow se faisait prégnante et enveloppante, ce qui ne fut malheureusement pas toujours le cas : en effet, les chorégraphes-interprètes recherchèrent, peut-être pour enrichir leur œuvre, la complicité d’un poète en la personne de Christina Clark, laquelle composa un texte certes imagé et attendrissant mais récité en anglais, - une détestable habitude, soit dit en passant ! - dont la déclamation monopolisait inutilement l’attention de spectateurs non nécessairement familiarisés avec la langue de Shakespeare, les détournant de l’action dansée sur scène. Autre petit bémol qui m’apparut rompre inutilement cette merveilleuse harmonie, le fait que les protagonistes aient renouvelé à plusieurs reprises et sans raison apparente leurs vêtements de scène, ce qui ne se justifiait pas et qui, là encore, cassait inutilement le rythme.
Il n’en reste pas moins le fait qu’Embrace s’avère être une œuvre fraîche et touchante de par son expressivité et son exceptionnelle interprétation qui, manquant peut-être un peu de spontanéité, aurait sans doute été encore plus percutante si elle avait été interprétée par un couple d’homosexuels venant tout juste de découvrir l’amour.
J.M. Gourreau
Embrace / Edmond Russo et Shlomi Tuizer, Micadanses, Paris, Janvier 2012, dans le cadre du festival Faits d’hiver
Photo J.M. Gourreau
Yossi Berg et Oded Graf :
Pour l’ouverture de son 14ème festival, José Alfarroba a frappé très fort, présentant à son public une des compagnies israéliennes contemporaines les plus en vogue du moment. Plus que l’histoire qu’ils abordent, c’est l’énergie des danseurs de la compagnie, ainsi que leur stupéfiante technique qui étonnent et qui, d’ailleurs, les ont fait connaître et reconnaître dans le monde entier. Toutefois, l’œuvre qu’ils présentent, aussi violente que tourmentée, donne à réfléchir, évoquant certains de nos comportements, en prenant des animaux comme modèle. Créé en 2010, Animal lost pourrait en effet faire penser à l’animal qui se cache au fond de chacun d’entre nous avec ses côtés plus ou moins pervers, ses fantasmes, ses peurs, sa sexualité et ses désirs souvent inassouvis, sous forme de clichés stéréotypés… Mais, en dessous de ceux-ci se révèlent, par le truchement d’un langage original extrêmement expressif, heurté, sans ambages et direct, les différences entre les classes sociales et la misère qui règnent un peu partout de par le monde. Les animaux qu’ils mettent en scène - un cochon, un cheval, un chien, un lapin, un panda, un oiseau, un ours blanc… - donc tous extrêmement différents les uns des autres, reflètent la diversité des êtres qui vivent sur notre planète, mais aussi celle des hommes. Et tous sont habités par les mêmes sentiments, ont les mêmes qualités et les mêmes défauts. Ils en sont tous parfaitement conscients et culpabilisent de la même manière. Toutefois, à un moment ou un autre, leur nature profonde reprend le dessus, et ils se laissent aller... Aux scènes de débauche volontairement surréalistes comme celle où le cochon s’amourache du lapin, succèdent d’autres scènes plus calmes, à connotation cependant souvent sexuelle, tels ces déhanchements cadencés de tous les protagonistes sur une musique arabe qui ne sont pas sans évoquer les danses du ventre orientales. Une très grande émotion se dégage de ces tableaux du fait de leur expressivité, même s’ils s’avèrent provocateurs car l’on sent qu’au fond, il ne s’agit malgré tout que d’une comédie, tragi-comique certes, mais d’une comédie quand même. Cependant, derrière les masques, la souffrance est toujours présente, souvent sous-jacente.
Yossi Berg et Oded Graf sont deux joyeux lurons de la même trempe qui, un jour de 2005, décident de s’associer et de travailler ensemble. Ce qu’ils ont à dire, ils le disent crûment, sans détours, d’une manière très physique, avec un langage original, très coloré, et un dynamisme peu commun. Et quand ils touchent à notre société, cela peut faire mal, très mal. Mais c’est aussi cela qui fait leur force.
J.M. Gourreau
Animal lost / Yossi Berg et Oded Graf, Théâtre de Vanves, Janvier 2012, dans le cadre du festival Ardanthé.
Photo J.M. Gourreau
Sarah Crépin :
Madison ou football américain ?
Au début de l’œuvre, on se croirait sur un terrain de football américain : une vingtaine de joueurs revêtus de la combinaison idoine multicolore, casqués et rembourrés de toutes parts, sont assis en U au fond de la scène et sur ses deux côtés. Ils se lèvent à tour de rôle aux premières notes de la musique et se placent petit à petit sur le devant du plateau, comme pour venir saluer. C’est alors qu’ils entament de concert un chant en américain... Se serait-on trompé de spectacle ?
Bien vite cependant, les choses vont rentrer dans l’ordre et, à un solo de danse élégante et désinvolte, succèdent, sur une musique de plus en plus rythmée, un duo puis un trio, puis un quatuor, tous de la même veine, qui ont la particularité d’être linéaires, géométriques et très carrés. Les séquences s’enchainent et se suivent, se terminant très précisément à l’endroit où elles ont commencé. Du terrain de sport, nous sommes passés à une salle de bal où l’on danse du…madison !
Cette danse de société, géométrique et rythmée, est née dans les années soixante aux Etats-Unis pour s’opposer au twist, hully-gully et autres pachanga beaucoup plus turbulents et animés qui, eux aussi, venaient de voir le jour. De par son atmosphère calme et bon enfant, cette danse ludique au charme hypnotique est accessible à tous, ce qui explique la présence sur scène, outre des danseurs professionnels, d’une quinzaine d’amateurs « éclairés ». Il était d’ailleurs difficile pour le public de savoir qui appartenait à telle catégorie plutôt qu’à telle autre, public qui pouvait en outre avoir l’impression de se trouver non dans une salle de spectacles mais dans une salle de bal confortablement attablé à côté de la piste de danse, en train de siroter son whisky. Sauf que, ce soir là, l’organisateur du spectacle ne nous avait pas proposé de whisky !
Le but pour suivi par Sarah Crépin n’était cependant pas de présenter à son public une danse aujourd’hui un peu tombée en désuétude. Certes, ce n’était pas désagréable de voir tous ces danseurs exécuter ces pas d’une simplicité quasi-enfantine, répétés en boucle et qui, à la longue, pouvaient devenir soit fascinants, soit tout au contraire, exaspérants. Peu à peu en effet, les accents de la fort belle partition musicale d’Etienne Cuppens imprimèrent à cette architecture géométrique rigoureuse des impulsions qui lui étaient étrangères, entrainant des déphasages qui, petit à petit engendrèrent des chutes puis le chaos. La chorégraphe voulait-elle montrer par là que l’Homme, lorsqu’il s’écarte du droit chemin, reprend vite sa nature primitive et sauvage ?
J.M. Gourreau
Madison / Sarah Crépin, Auditorium St Germain, Paris, dans le cadre du Festival Faits d’hiver.
Prochaine représentation : 22 Janvier 2012, St Lô.
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