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Yumi Fujitani / Vinyl / Tu es poussière et tu retourneras poussière


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Yumi Fujitani

Tu es poussière et tu retourneras poussière (1)

 

Ces sages paroles extrait du Livre de la genèse et qui ont aussi adoptées par Maurice Béjart, ont été et sont encore la ligne de conduite des danseurs de butô. L’univers dans lequel ils voyagent et qu’ils nous font partager reflète toujours le cycle de la vie à la mort en passant par la renaissance, cycle qu’ils abordent et exploitent de façon récurrente sous toutes ses formes. C’est aussi ce thème éternel, qui a le pouvoir de fasciner les spectateurs occidentaux dont la culture et le mode de vie sont différents, que Yumi Fujitani a choisi de mettre en scène pour sa dernière création, Vinyl : très curieusement, cette pièce a germé dans l’esprit de la chorégraphe et du musicien dont elle s’assura la collaboration, Anthony Carcone, lorsqu’ils tombèrent par hasard sur de vieux disques vinyl enfouis sous la poussière d’une cave, à l’abandon depuis de nombreuses années. Ces disques qui avaient subi l’épreuve du temps et qu’ils étalèrent sur la terrasse d’un toit de la capitale comme pour les sortir de l’oubli, leur suggérèrent la création d’un captivant duo musique-danse en trois stances, la première évoquant la naissance et l’éveil à la vie, la seconde la métamorphose vers l’âge adulte, et la troisième, la vie d’une femme mûre, avec ses turpitudes. Une danse très imagée, dans laquelle on retrouve l’univers fantomatique de la chorégraphe dans ses pièces précédentes, eLLe[s] et Aka-Oni (voir dans ces mêmes colonnes au 30.01.20 & au 03.06.16), une œuvre dans laquelle elle quitte l’univers angoissant de Carlotta Ikeda et de Tatsumi Hijikata pour se rapprocher de celui, plus serein, de Kazuo Ohno. 

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Photos J.M. Gourreau

Généralement les danseurs de butô n’ont pas tendance à sortir de la voie qu’ils ont adoptée à leurs débuts, pas plus d’ailleurs qu’ils ne changent de style. Durant toute leur existence de danseur ou de chorégraphe, ils ont au contraire tendance à l’approfondir, à la creuser, à en explorer les moindres recoins pour s’y engouffrer et les exploiter à l’infini. Yumi Fujitani quant à elle a adopté un parcours un peu différent. Elle rencontre Carlotta Ikeda et Kô Murobushi en 1982 à Fukui au Japon et apparaît pour la première fois en France dans la compagnie Ariadone en 1985: son style d’alors était violent, reflétant un univers noir, angoissant. Elle poursuivra cette voie pendant dix ans aux côtés de Carlotta, temps au bout duquel elle la quittera pour faire éclater son ressenti de la vie et explorer d’autres univers. C’est alors qu’elle entamera un travail solitaire à l’écoute de son corps mais surtout de son âme, cherchant à extérioriser ce qui l’animait, à mettre en avant ce qui, aujourd’hui, est sa raison de vivre. 

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Vinyl est une œuvre paisible, qui débute par une page d’une très grande douceur, laquelle évoque la procréation et la nativité, l’éveil à la vie, la beauté et la pureté qui s’offrent à l’enfant lorsqu’il ouvre les yeux pour la première fois. Un instant profond aussi émouvant qu’attachant, d’une très grande beauté. Lui succède un passage fantomatique suggérant la métamorphose, en ombres chinoises, derrière un paravent. Des formes étranges pleines de mystère qui apparaissent pour disparaître aussitôt. Dans la dernière partie, on retrouve Yumi de rouge vêtue, une adulte dans la vie de tous les jours, dansant avec son ombre, libérée de toute contrainte, prenant son envol vers d’autres mondes. Un univers aussi énigmatique qu’angoissant. 

J.M. Gourreau

Vinyl / Yumi Fujitani, Espace Culturel Bertin Poirée, 21 & 22 juin 2021.

(1) Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris, verset 3, chapitre 10.

Héla Fattoumi et Eric Lamoureux / Ex-pose(s) / Sculptures en mouvement

Héla Fattoumi et Eric Lamoureux :

Sculptures en mouvement

 

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Ex-pose(s), partie féminine

Photos J.M. Gourreau

 

C’est dans le cadre du Printemps de la danse arabe que Héla Fattoumi et Eric Lamoureux ont présenté leur dernière création, Ex-pose(s), une pièce à nouveau construite sur des œuvres d’art. Que l’on se souvienne d’Oscyl inspirée de L’entité ailée de Hans Arp ou de Masculines, influencée par le tableau Le bain turc de Jean-Dominique Ingres (voir dans ces mêmes colonnes  au 22 février 2018 et au 13 janvier 2016) : Ex-pose(s) est de la même veine mais, cette fois, issue du regard de ces deux chorégraphes sur deux sculpteurs contemporains, l’un occidental, Henri Laurens, le second africain, Ousmane Sow, peut-être un peu moins connu dans notre pays. Leur but est davantage d’interroger l’immobilité et de donner un souffle à ces sculptures que de percer le mystère qui les entoure, que de retrouver l’âme du sculpteur et l’émotion dont il était étreint lors de leur conception. Si le sculpteur stoppe le temps, le chorégraphe, lui, le fait défiler tout en étirant la sculpture, la remettant en mouvement en lui conférant une nouvelle existence après avoir capté ce qu’elle renfermait dans son éternité.

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Ousmane soy

 

 

 

 

                    La Petite musicienne                                                                              Couple de lutteurs corps à corps                                                                                  La petite espagnole

Ex-pose(s) est un ensemble de deux duos l’un féminin, l’autre masculin qui, en fait, n’ont aucun point en commun. La première partie de l’œuvre s’inspire de deux sculptures de Henri Laurens, La petite musicienne (1937) et La petite espagnole (1954), toutes deux conservées par la donation Jardot à Belfort. Comme son nom l’indique, La petite musicienne, une des œuvres peut-être les plus connues de Laurens, est un hommage du sculpteur parisien à la musique dans laquelle l’instrument, une harpe, se fond dans la chevelure d’une femme. Harpe que les deux chorégraphes vont objectiver d’une façon très originale par les cheveux de leurs interprètes tressés en natte. Bien que réalisée l’année même de sa mort 17 ans plus tard, La petite espagnole est du même esprit, raison pour laquelle Héla Fattoumi et Eric Lamoureux n’ont pas hésité à les apparenter l’une à l’autre et à les mettre en scène ensemble, à les rendre complices, alors que rien ne semblait pouvoir les rapprocher. La gestuelle de ce duo – oserai-je le qualifier de cubiste – est bien évidemment fortement inspirée des deux sculptures, rendant les personnages complices, effets de mise en scène d’autant plus aisés que les bronzes de Laurens sont dépourvus de visage. Ce qui, d’ailleurs, a permis aux chorégraphes de laisser vagabonder leur imagination, de s’immiscer au sein de la structure de bronze de ces personnages, jusqu’à leur conférer des attitudes et expressions surprenantes, voire grotesques, auxquelles on était loin de s’attendre. Il n’en demeure pas moins que la chorégraphie de ce duo, d’une richesse et d’une originalité extrêmes, épouse parfaitement l’atmosphère cubiste de ces deux statues.

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Ex-pose(s), partie masculine - Ph. J. M. Gourreau

Le second duo de la soirée était un duo masculin inspiré par une œuvre du sculpteur Ousmane Sow datant de 1988, Couple de lutteurs corps à corps. Un bronze là encore d’une très grande puissance, exposé de façon pérenne Place de Valois à Paris depuis le 20 mars 2019. Ce Sénégalais originaire de Dakar a été découvert par les Parisiens en 1999 lors d’une rétrospective de son œuvre sur le Pont des arts. Ses colosses aux tons brun-ocre, Massaïs du Kenya ou  lutteurs Nouba du sud du Soudan, attirent alors plus de 3 millions de personnes. Ses athlètes qui se battent pour sauver l’Afrique sont une des compositions les plus fortes que l’artiste ait jamais réalisées. On comprend aisément que Héla Fattoumi et Eric Lamoureux aient été fascinés par la force émanant de cette sculpture et qu’ils aient cherché à la traduire en mouvement. La chorégraphie qu’ils ont concocté à partir de ces colosses est une pièce d’une violence certes incommensurable, un corps à corps empreint d’une grande sensualité mais truffé de difficultés dont les danseurs se sont départis avec une aisance incroyable tout en laissant à son public une impression de grande beauté. Un audacieux travail brisant les tabous, qui nourrit pleinement l’imaginaire du spectateur.

 

J.M. Gourreau

Ex-pose(s) / Héla Fattoumi - Eric Lamoureux, Institut du monde arabe, 26 juin 2021, dans le cadre des Arabofolies 2021.

Angelin Preljocaj / Le Lac des cygnes / Une vision noire mais réaliste de notre monde

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Angelin Preljocaj :

Une vision noire mais réaliste de notre monde

 

On l’attendait à Paris avec impatience : initialement prévu à Chaillot du 12 au 31 décembre dernier, Le Lac des Cygnes, version Preljocaj n’a finalement pu être présenté dans note capitale que six mois plus tard, du fait du confinement engendré par la COVID… Notre patience aura toutefois été largement récompensée, cette relecture contemporaine du célèbre ballet de Marius Petipa et Lev Ivanov faisant honneur à son auteur. Si Angelin Preljocaj a su en effet conserver sa structure en quatre actes, une grande partie de la musique de Tchaïkovski et le romantisme des actes 2 et 4 de ce ballet tout en le transposant à notre époque et dans notre univers, il ne reste en revanche presque plus rien de son caractère féérique. Les personnages principaux  sont bien toujours là, mais voués à d’autres destinées. Plus de château, de chasse, ni de sortilège, mais bien des cygnes, un roi et une reine transformés en magnats de la finance, ainsi que les trois personnages-clé du conte, Odette-Odile, Siegfried et Rothbart. Pas de pointes ni de tutus non plus mais bien un lac profond et mystérieux, romantique à souhait, au bord duquel se dresseront cependant d’immenses et inquiétants gratte-ciel. En fait, dans sa volonté de revisiter et d’actualiser cette œuvre, le chorégraphe, mêlant avec beaucoup de bonheur classique et contemporain, a souhaité mettre l’accent sur certains travers et turpitudes de notre société, totalement corrompue par le pouvoir de l’argent. Un univers noir, sans âme, sous l’emprise du monde de la finance, générateur d’inégalités, de conflits masqués et, surtout, de l’anéantissement à petit feu des quelques forêts et lopins de nature intacte qui subsistent encore et que l’on devrait à tout prix protéger. Toutefois, pour le spectateur de Chaillot, la lecture et la compréhension de l’œuvre étaient rendues difficiles du fait de la non-diffusion de programme à l’entrée de la salle pour raisons prophylactiques et sanitaires, d’ailleurs très contestables.

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Photos J.C. Carbonne

Nous voilà donc transportés au 21ème siècle sur les berges d’un lac encerclé de tours et de gratte-ciel surréalistes qui ne sont pas sans évoquer ceux de Wall Street à Manhattan ou de la Willis Tower à Chicago, dans un univers sombre et inquiétant au sein duquel rôdent de mystérieux oiseaux noirs, univers que n’aurait certainement pas renié un certain Hitchcock. Le début de l’œuvre est marqué par la survenue de trois malfrats en blouson de cuir qui s’en prennent, sans mobile apparent, à une jeune fille de blanc vêtue qui passait tranquillement son chemin. Survient alors un jeune homme de fière allure, qui se mettra en travers et parviendra à la sauver, non sans avoir failli y laisser sa peau. La suite nous laissera deviner que cette frêle jeune fille, Odette en fait, s’avérait être une militante écologiste qui ne se trouvait pas là inopinément mais qui cherchait à contrecarrer les projets de forages et la construction d’une gigantesque usine sur les rives du lac pour exploiter le gisement de pétrole sous-jacent. Son attitude séduira et convaincra son sauveur, Siegfried, en l’occurrence, le fils du magnat de la finance locale qui avait conclu un accord avec Rothbart, le chef des trois roturiers, pour financer l’exploitation de l’énergie fossile sous-jacente. Quant au personnage principal, Janus à deux faces, il incitera en tant qu’Odette son sauveur à combattre les idées de son père, magnat sans scrupules de la finance, alors qu’en tant qu’Odile, il fera l’impossible pour satisfaire les ambitions de Rothbart et favoriser l’anéantissement de la forêt qui empêchait la pose des derricks, au grand désespoir de son amant, anéanti par l’idée de la pollution que ce projet pourrait engendrer.

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Ce livret ne serait pas aussi lisible s’il n’avait pas été supporté par l’époustouflante vidéo de Boris Labbé, d’un réalisme saisissant : les images de ce cinéaste évoquent en effet d’une manière hyperréaliste autant les immenses buildings de bureaux austères et impersonnels ainsi que l’atmosphère fébrile qui y règne (fluctuations des cours de la bourse) que les paysages idylliques forestiers et les fonds lacustres évoquant certains tableaux oniriques du peintre expressionniste français Edouard Goerg, paysages qui risquaient de disparaître à tout jamais. Quant à la chorégraphie qui sous-tend cette œuvre, oserais-je dire que c’est peut-être la plus sophistiquée et la plus créative de toutes celles qu’ait élaboré Preljocaj à ce jour ? Il faut dire que les premières répétitions de ce ballet se sont déroulées en juin dernier à la fin du premier confinement et que ses interprètes étaient tous très avides de se remettre à danser. Leur ardeur était telle qu’il concocta pour chacun - et pas seulement aux solistes auxquels sont généralement dévolus les prouesses et morceaux de bravoure - des variations endiablées et plus sophistiquées les unes que les autres, toujours signifiantes et en rapport étroit avec ce qu’il souhaitait exprimer. L’on y retrouve bien évidemment toutes les facettes de son style et de son esthétique chorégraphiques, d’une grâce, d’une charge émotionnelle et d’une sensualité considérables, avec lesquelles les 26 interprètes de ce Lac ont eu d’ailleurs plaisir à renouer. Les clins d’œil à la chorégraphie originelle sont nombreux, notamment la fête à la cour, les danses hongroise et espagnole, ainsi que le fameux pas de quatre électrisant des petits cygnes, pimenté de fantaisie et d’humour, lequel n’était pas fait pour déplaire au spectateur averti. Si la trame poétique de cette nouvelle version s’accommodait parfaitement de la musique de Tchaïkovski, les passages évocateurs du monde matérialiste actuel s’avéraient parfaitement servis par la musique additionnelle Electro du collectif « 79D », musiciens auxquels le chorégraphe avait d’ailleurs déjà fait appel, en particulier pour Blanche-Neige, Still Life et Gravité. Il serait trop long d’évoquer ici la foultitude d’idées dont le ballet est truffé, les turpitudes de cette lutte entre le bien et le mal, magnifiquement servies par des danseurs au mieux de leur forme et dont la virtuosité s’avère étroitement intriquée à la recherche de l’émotion. Le conte, on s’en doute, ne pourra se terminer que tragiquement, le disque lunaire qui auréolait d’une lueur blafarde l’atmosphère s’assombrissant progressivement pour finir par sombrer dans les eaux noires du lac, engloutissant avec lui tous les cygnes et les protagonistes de l’histoire et laissant entrevoir une imminente catastrophe écologique.

J.M. Gourreau

Le Lac des cygnes / Angelin Preljocaj, Théâtre de la danse Chaillot, du 10 au 26 juin 2021. Ballet créé le 8 octobre 2020 à la Nouvelle Comédie de Clermont-Ferrand.

Stéphanie Lake / Colossus / Effets de masse

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Stéphanie lake :

Effets de masse

 

C’est à un véritable défi que la chorégraphe australienne Stéphanie Lake a dû s’attaquer pour présenter au Théâtre National de la Danse Chaillot Colossus, pièce créée à Melbourne en novembre 2018 et proposée pour la première fois en France. En effet, la situation sanitaire due à la pandémie de COVID19 l’empêcha de quitter l’Australie avec ses danseurs. La chorégraphe a donc dû faire preuve d’une bonne dose d’imagination et d’inventivité pour monter ce ballet, ce grâce aux techniques audio-visuelles les plus récentes par le truchement de tutoriels vidéo en ligne : accompagnés de notes détaillées, ceux-ci ont été la source du travail des quelques cinquante élèves du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP) choisis pour la mise en œuvre de cette création française. C’est un logiciel vidéo spécifique qui permit par conséquent tant aux artistes d’apprendre et d’assimiler aisément la chorégraphie à distance, qu’à la chorégraphe d’assurer la liaison parisienne avec son équipe de Melbourne : les danseurs travaillaient sous son égide à quelque 17000 km de là dans une salle de répétition du Conservatoire de danse de Paris… De la même manière, divers éléments techniques, son et lumière en particulier, ont également pu être transférés et reconstitués sur place grâce au tutoriel spécifique "Zoom" adopté pour la circonstance. Une indubitable prouesse transcontinentale, inutile de le souligner !  

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 Photos M. Gambino & B. Jackson

Cela dit, l’intérêt de Colossus, tient essentiellement au fait que l’œuvre s’appuie sur une cinquantaine de danseurs harmonieusement synchronisés. C’est effectivement avant tout le déplacement et les mouvements géométriques de cette masse ondulante "colossale" de danseurs évoluant à l’unisson et ce courant qui se transmet comme par magie d’un corps à l’autre qui fascinent, car la pièce ne repose en fait sur aucune histoire ni aucun argument. En revanche, cette succession d’effets visuels créés par les mouvements de masse des interprètes plonge le spectateur dans un univers onirique en perpétuelle mutation : toute une pléiade d’images animées du plus bel effet défilent alors devant les yeux du spectateur subjugué, laissant libre cours à son imagination, qu’il s’agisse du flux et du reflux des vagues déferlant sur une plage, d’un banc de poissons se disloquant à l’approche d’un prédateur pour se reconstituer une fois l’ennemi disparu, d’un torrent de lave en fusion qui s’écoule du rebord d’un volcan, du roulis et du tangage d’un navire secoué par une tempête, d’une roselière ployant sous l’effet de la brise avant de revenir à sa place originelle lorsque le souffle s’arrête… voire même de deux corps d’armée face à face, tout prêts à s’engager dans une lutte meurtrière au commandement de leur capitaine… Toutefois, comme l’explique la chorégraphe, bien que Colossus repose sur l’unité, la fluidité et le tempérament du groupe dans son ensemble, elle fait également appel aux spécificités de chacun des danseurs, qualités qu’elle a pu décrypter lors des séances de travail, toutes réalisées en distanciel…

J.M. Gourreau

Colossus / Stéphanie Lake, avec le concours des élèves du CNSMDP, Théâtre National de la Danse Chaillot, 2 au 5 juin 2021.

Capucine Goust  & Rafael Pardillo / Intimiteiten / Une sensibilité à fleur de peau

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Kenne Gregoire - Intimiteiten, 1951

Capucine Goust  & Rafael Pardillo:

Une sensibilité à fleur de peau

 

Il est bien rare que deux artistes parviennent à faire passer des sentiments aussi profonds, aussi intimes avec une telle force et une telle sincérité. Et, surtout, à les faire rejaillir sur leur public avec une intensité inouïe. Les mots sont impuissants pour l’exprimer mais c’est une émotion indicible qui se dégage de ce couple, qui vous serre à la gorge, qui vous étreint aux tréfonds de l’âme, qui reste gravée durablement dans tout votre être à l’issue du spectacle. Le point de départ de ce duo fut la découverte par Capucine Goust du tableau Intimiteiten (1951) de l’artiste hollandais contemporain Kenne Grégoire, œuvre réaliste qui dépeint deux êtres enlacés affalés sur une table délabrée, assaillis par les turpitudes de l’existence. Peinture qu’elle rapprocha de 1984, ce célèbre roman du britannique George Orwell publié en 1949, lequel imaginait ce que pourrait être la vie 35 ans après une guerre nucléaire entre l’Est et l’Ouest. Or, un passage de cet ouvrage évoquait un couple qui se retrouvait hors du temps, évadé de cette vision obsessionnelle permanente d’un état totalitaire reposant sur le mensonge et la violence, lesquels supplantaient toute autre forme d’existence. C’est en fait cet éden, cette lueur d’espoir et de vie, cette intimité retrouvée, ce rapport poétique au monde et ce sentiment d'harmonie avec la nature qu’elle-même et son compagnon, Rafael Pardillo, ont tenté de nous faire revivre par l’étreinte sous toutes ses formes, en "réponse à la confusion du monde actuel et au sentiment d’insécurité qui y règne" : enlacements charnels d’une infinie tendresse alternant avec les enroulements des lianes dans la forêt tropicale ou les cramponnements du lierre à l’écorce des arbres…

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Intimiteiten / C. Goust & R. Pardillo - Ph. J.M. Gourreau

 

On les trouve donc seuls sur un plateau neutre, délibérément dépouillé de tout artifice, si ce n’est une volumineuse pierre, juste là pour évoquer les forces de la nature qui les entourent et avec laquelle ils vont traverser les différentes symboliques qui les unissent. Des émotions et sensations qui les baignent ou les déchirent - bonheur, tendresse, joie de vivre, partage, écoute de l’autre mais aussi doute, crainte, peur, douleur - sont tour à tour exprimées avec une sobriété, une fraîcheur et un naturel qui subjuguent le spectateur, petit à petit envahi par un intense moment de bonheur qui va finir par le submerger totalement, le plonger dans une plénitude de bien-être et de béatitude. Le vocabulaire et la gestuelle utilisés sont simples, d’une sobriété exemplaire mais lourdement chargés de sens. Un émouvant duo aussi poignant que puissant.

J.M. Gourreau

Intimiteiten / Capucine Goust et Rafael Pardillo, avant-première à Micadanses, le 27 mai 2021

Jann Gallois / Samsara / Vers la libération du corps et de l'esprit

 

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Jann Gallois :

 

Vers la libération du corps et de l’esprit

 

P1040548On se souvient peut-être de Compact, un très (trop) bref duo avec Rafael Smadja que l’on avait entre autres pu voir à L’Etoile du Nord en 2016* : dans cette œuvre, la chorégraphe  se questionnait déjà sur les principes fondamentaux de la vie en communion (avec les autres) et sur le contact spirituel entre deux âmes. C’est à nouveau ce même thème mâtiné de philosophie bouddhiste que l’on retrouve dans Samsara, créé à Chaillot - Théâtre National de la Danse en novembre 2019. Selon Bouddha, le Samsara est le cycle des réincarnations conditionné par le karma**. Dans ce cycle sont embarqués tous les êtres, attachés aux biens matériels et aux nourritures terrestres, qui se complaisent dans leurs habitudes, qui ne parviennent pas à se libérer de leurs désirs égocentriques… et qui, par conséquent, ne sont pas parvenus à atteindre le nirvâna, cet état d’éveil libératoire caractérisé par l’acquisition du savoir, l’indépendance et la disparition de la souffrance. Selon Bouddha en effet, tous les êtres vivants font l’expérience, sans liberté de choix, vie après vie, du cycle récurrent de la naissance, du vieillissement, de la maladie et de la mort.

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A l’origine donc, les contraintes du corps qui nous lient les uns aux autres, qui nous enchaînent, et dont il va falloir à tout prix se libérer pour accéder à une vie meilleure. Sur scène, sept hommes et femmes aux corps intriqués, enchevêtrés, enchaînés les uns aux autres, à leur destinée, dans un cycle infernal récurrent sans commencement ni fin, dans un monde de lutte et de souffrance. Sont-ils satisfaits de leur sort ? La machine semble tellement bien huilée que nul ne saurait le dire. Cycle qui va toutefois s’ébrécher puis se briser pour finir par se reconstituer et se poursuivre dans un nouveau cycle vital plus infernal que le précédent. Au cours de leurs tentatives et transformations, seul le karma de ces êtres survivra. Leur gestuelle est simple, sobre, naturelle, signifiante, sans ambages, illustrant bien le propos de la chorégraphe, elle-même imprégnée, voire convertie au bouddhisme. Son langage est original, contemporain mâtiné de hip-hop, auréolé d’une musique électro irréelle de Charles Amblard, composée au fur et à mesure de la création de l’œuvre. La scénographie est, elle aussi, simple mais insolite, les danseurs évoluant enchaînés, liés les uns aux autres comme des pantins durant la quasi-totalité du spectacle. Ils finiront par s’envoler, toujours enlacés, dans les cintres vers le nirvana, après avoir quitté ce monde d’illusion (maya), de souffrance et d’ignorance (avidya), par le truchement d’une étrange soucoupe-aéronef du plus bel effet. Les corps autant que les âmes ayant fini par lâcher prise, la pièce se terminera dans la délivrance, la sérénité et l’harmonie.

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Photos J.M. Gourreau

Curieusement, c’est après avoir fait dix ans de musique au conservatoire de Paris - elle joue  en effet du violon, du piano, du cor et du basson - que Jann Gallois découvre la danse au travers du hip-hop : c’est le coup de foudre immédiat: la liberté de ces artistes, leur exubérance, leur joie de s’exprimer par la danse la conquiert. Elle s’y lance à corps perdu, en autodidacte, au grand dam de ses parents tous deux musiciens. Sa destinée désormais toute tracée lui sied comme un gant. La danse, expression pure de l’âme, lui permet d’exprimer ce qui lui tenait à cœur. « La crise que nous vivons n’est pas simplement économique et financière, mais aussi philosophique et spirituelle, dit-elle. Elle renvoie à des interrogations universelles : qu’est-ce qui rend l’être humain heureux ? Qu’est-ce qui peut être considéré comme un véritable progrès ? Quelles sont les conditions d’une vie sociale harmonieuse ? Ce sont toutes ces questions qui me traversent et qui génèrent en moi l’envie d’exprimer et de partager cette réflexion à travers des corps en mouvement, car le corps, lui ne ment jamais ». Elle crée sa compagnie « BurnOut » en 2012. Samsara est sa 7è chorégraphie parmi lesquelles P=mg, un solo qui sera récompensé par 9 prix internationaux...

J.M. Gourreau

Samsara / Jann Gallois, Théâtre de Châtillon, 25 mai 2021.

* cf. au 23 novembre 2016, Un corps à corps fascinant, dans ces mêmes colonnes.

** Principe de l'hindouisme qui veut que la vie des hommes dépende de leurs actes et vies passés

Gaëlle Bourges / OVTR / Quand les chefs d’œuvre du passé spoliés retrouveront-ils leur berceau originel ?

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Le temple d'Érechtéion et ses cariatides à Athènes - Photo Jebulon

Gaëlle Bourges :

Quand les chefs d’œuvre du passé spoliés retrouveront-ils leur berceau originel ?

Gaelle bourges7th earl of elgin by anton graff around 1788L’intérêt des spectacles de Gaëlle Bourges réside dans le fait qu’ils lèvent toujours un pan du voile sur quelques œuvres d’art célèbres qui nous entourent, sur leur histoire, leur mystère, leur perception, leur devenir. OVTR (On Va Tout Rendre) n’échappe bien évidemment pas à la règle. Et si cette pièce évoque et met en valeur le portique du temple d’Érechtheion de l’acropole d’Athènes ainsi que les six cariatides qui le soutiennent, ils n’en sont pas pour autant le sujet réel de sa pièce, le faire-valoir de leur magnificence. En effet, au travers de cette œuvre, c’est sur un bien triste mais bien réel moment de notre histoire et du comportement d’aucuns d’entre nous que la chorégraphe veut attirer notre attention et qu’elle cherche à nous faire partager.

Joyau de la civilisation grecque, cet ancien temple ionique situé sur l'acropole d'Athènes au nord du Parthénon est le dernier monument érigé sur l’Acropole peu avant la fin du Vème siècle avant J.C. : il est renommé pour son architecture à la fois élégante et inhabituelle. Situé à l’emplacement de l’Acropole primitive, Il remplaça le temple archaïque d’Athéna Polias qui se trouvait entre le Parthénon et l’emplacement actuel, lequel fut détruit lors des Guerres médiques par les Perses en  480 avant J.-C. . Périclès, auquel l’on doit sa construction après celle du Parthénon, le destinait à la conservation des œuvres antiques et des reliques les plus sacrées des Athéniens. C’est au sud de ce temple que l’on peut voir le fameux portique des Cariatides dont l’entablement est supporté par six colonnes figurant vraisemblablement des jeunes filles de Laconie qui, chaque année, dansaient en l’honneur d’Artemis Karyatis. Au fil du temps, endommagé à plusieurs reprises, notamment par des incendies, le temple vit son architecture modifiée. En décembre 1801, un écossais, Thomas Bruce, alias Lord Elgin, ambassadeur britannique à Constantinople, fit démonter de nombreux bas-reliefs du Parthénon pour les transporter au British Museum à Londres, certes dans le but de les protéger mais aussi sans doute par avidité et, surtout, pour meubler son château en Ecosse, engageant sa fortune personnelle dans l'opération.

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C'est ainsi qu'il obtint du sultan Sélim II un firman (décret royal) qui l'autorisa à faire enlever les sculptures du fronton, les métopes de l'entablement ainsi que la frise qui court sur le pourtour du Parthénon. En 1806, le démontage s'étendit à l’une des cariatides de l'Érechtéion et à d'autres sculptures qui furent chargées sur l'Hydra. En 1817, les dernières pièces du butin firent le voyage vers Londres sur le Tagus et le Satellite. Beaucoup seront perdues au cours du laborieux transfert, et l'un des navires de transport fera même naufrage. Certains marbres se briseront aussi lors de leur démontage. À Londres, lord Elgin obtint du gouvernement britannique qu'il lui rachète son trésor et les installe au British Museum. A l’heure actuelle, il ne subsiste qu’une seule de ces cariatides, conservée à Londres, tandis que celles que l’on peut voir aujourd’hui sur l’acropole d’Athènes ne sont plus que des copies.

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L’œuvre de Gaëlle Bourges permet d’assister très fidèlement à l’histoire du pillage éhonté de ce site antique, en particulier au démantèlement du Parthénon, au transport de quelques unes des frises et de l’une des cariatides de l'Érechtéion vers Londres puis à leur installation ultérieure dans le célèbre musée britannique. L’histoire est habilement reconstituée et mise en œuvre avec beaucoup d’ingéniosité et une grande économie de moyens. Les cariatides qui, pour l’occasion, ont repris vie, sont animées d‘une force tranquille, d’une majesté et d’une grâce immatérielle dans leurs déplacements tout en lenteur, qualités qui siéent autant à leur fragilité qu’à la détermination inébranlable de son commanditaire. L’action, bien qu’un peu longue, évoque parfaitement tous les avatars qui ont pu survenir, tant durant la déconstruction des éléments du temple qu’au cours de leur transport ou de leur débarquement. Les splendides atours et les coiffes dont sont parées les cariatides au début de l’œuvre sont d’une ligne et d’un faste admirables mais, surtout, en accord parfait avec ceux que l’on pouvait imaginer portés à l’époque par la gent féminine dans la demeure des nobles. Mais était-il vraiment nécessaire de dévêtir ces statues animées afin, sans doute, de mettre l’accent sur leur plastique et leurs ondulations, aussi gracieuses que fascinantes, et d’une irréelle beauté ?

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Photos Danielle Voirin

La reconstitution de ces évènements avec exactitude et vraisemblance n’a pu se faire que grâce aux nombreuses lettres émanant de Lord Elgin (ou qui lui ont été adressées), correspondance qui nous est lue sur scène par le comédien Gaspard Delanoë. Elle est agrémentée d’une bande son de circonstance due à Stéphane Monteiro, malencontreusement entrecoupée de musique pop et de fragments des Beatles, de Kate Bush, de David Bowie ou des Sex Pistols qui nous sortent de cette torpeur hors du temps dans laquelle les cariatides nous avaient plongé.

De tous temps, les objets et œuvres d’art ont fasciné l’Homme et été l’objet de sa convoitise. Peut-être parce qu’ils sont et ont été les témoins de son temps, de son histoire. On ne peut s’empêcher  bien sûr de penser aux antiquités égyptiennes pillées depuis la nuit des temps ou aux peintures spoliées par les nazis et qui, peu à peu, retrouvent leurs propriétaires ou leur pays d’origine. Aujourd’hui cependant, la seule cariatide originale du temple de l'Érechtéion qui a survécu aux vicissitudes du temps et aux turpitudes des hommes n’a toujours pas été restituée dans sa patrie d’origine, malgré les nombreuses réclamations de la Grèce depuis l’acquisition de son indépendance en 1832… Quoiqu’il en soit, voilà à nouveau une création qui fait honneur à sa conceptrice.

J.M. Gourreau

OVTR (On Va Tout Rendre) / Gaëlle Bourges, Théâtre de l’Aquarium Vincennes, 19.05.21, dans le cadre du festival JUNE EVENTS de l’Atelier de Paris / CDCN.

Danse et érotisme / Philippe Verrièle / Editions La Muscardine, Avril 2021

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Danse et érotisme. La muse de mauvaise réputation, par philippe Verrièle, 304 pages, broché, 13x18,5 cm, éditions la Musardine, Paris, Avril 2021, 18€.

ISBN : 9782364905481

Danse et érotisme sont indissociables. Ce, depuis la nuit des temps. C’est ce que nous démontre, sans ambigüité aucune, le critique de danse Philippe Verrièle au travers de cet ouvrage d’une très grande richesse dont la première édition date déjà d’une quinzaine d’années. Mais l’art évolue au cours du temps, les mentalités également, tant et si bien qu’il s’avérait nécessaire de faire état de cette évolution, en s’appuyant autant sur les créations chorégraphiques de ces deux dernières décennies que sur l’évolution de l’état d’esprit de leur public.

Pourquoi donc sommes nous tant attirés, fascinés par la danse ? Pour sa seule esthétique, la beauté envoûtante des mouvements éphémères qu’elle crée, la transe qu’elle nous suggère et qui nous emporte ? Certes, mais pas seulement : il y a en effet en elle quelque chose de plus profond, d’un peu mystérieux, que nous ne décryptons pas consciemment au premier abord, que nous avons du mal à évoquer et, finalement, que nous n’osons dévoiler : sa dimension érotique. En vérité, l’art de Terpsichore, quel qu’il soit, a toujours eu et a, aujourd’hui encore, une dimension érotique considérable, laquelle nous questionne, nous nourrit et nous pousse, consciemment ou non, à souvent le considérer avec un intérêt particulier non dissimulé.

C’est en fait une facette particulière de l’histoire de la danse à travers le monde que l’auteur revisite par le truchement de nombreux exemples judicieusement choisis, une analyse philosophique fine et pertinente de cet art sous toutes ses formes et dans tous ses états, une œuvre qui a le mérite d’expliciter ouvertement une partie de l’inconscient tabou qui nous habite lorsque l’on a l’heur de goûter à un spectacle chorégraphique qui nous fait vibrer. En mettant ainsi au grand jour une face cachée de nous-mêmes que nous ne cherchions pas nécessairement à voir sortir de l’ombre, cette étude critique a le mérite de nous aider à mieux nous analyser et nous comprendre, tout en nous contraignant à se remettre en question.

J-M. G.

Analyser les œuvres en danse / Isabelle Ginot / Philippe Guisgand / C.N.D.

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Analyser les œuvres en danse, Partitions pour le regard,

par Isabelle Ginot et Philippe Guisgand, 272 pages, 16 illustrations, 16x24 cm., éd. Centre national de la danse, Coll. Recherches, janvier 2021, 25 €.

ISBN : 979-10-97388-08-9.

Comment analyser objectivement le spectacle que l’on vient de voir ? Comment disserter à bon escient sur sa valeur ? C’est là tout l’art du critique, bien évidemment, mais aussi la question que tout spectateur et tout artiste quel qu’il soit se pose et doit se poser à l’issue d’un spectacle, chorégraphique en l’occurrence, dans un but de partage notamment. Un art complexe et bien difficile qu’Isabelle Ginot et Philippe Guisgand évoquent pour nous par le truchement de cet ouvrage en trois parties, la première étant consacrée à nos repères éthiques et théoriques, la seconde, aux outils et pratiques de l’analyse, et la troisième, aux usages sociaux, à savoir la raison et la manière de débattre ou écrire sur une œuvre donnée. Sans passer par l’acquisition préalable d’un vocabulaire technique ou analytique, les auteurs cherchent à rendre le regard analytique du spectateur plus aiguisé tout en tenant compte de l’importance et des dimensions poétiques et artistiques de l’œuvre.

Pour Guisgand, analyser n’est pas expliquer un spectacle mais plutôt rendre notre réception accessible à l’Autre, dans l’espoir de conférer, ne fût-ce que temporairement, une unité au monde. Et pour Isabelle Ginot, les œuvres importent parce qu’elles font problème, qu’elles mettent nos façons usuelles de sentir et de comprendre en échec, (…) qu’elles n’obéissent pas à ce que l’on sait déjà, et parce qu’aucune analyse ne permet de dissoudre cette opacité ou de la résoudre. (...) Or le travail de l’analyste n’est pas d’illuminer les œuvres de son savoir mais de s’engager dans une relation avec elles, dominée par une dynamique d’intuition, d’invention, de poésie, loin de tout contrôle ou autorité. Une démarche qui se place du côté d’une approche subjective et réceptive.

Au travers de cette boîte à outils, les auteurs cherchent à rendre explicites et visibles les processus de l’analyse d’œuvres habituellement invisibles afin, notamment, de faire durer le plaisir. Ils aboutissent cependant à la conclusion qu’il n’existe en fait ni regard idéal, ni méthode pour analyser les œuvres en danse. Chacun est invité à sortir du jugement, du goût personnel ou du sentiment d’ineffable pour explorer différentes modalités de regard, entre le temps de la contemplation d’une œuvre et la formulation d’une pensée construite à son sujet.

J.M.G.

Erika Zuenelli / Para Bellum / Réflexions intimes sur le devenir de l'être /

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Photos

Olivier Renouf

 

 

 

 

Erika Zueneli :

Réflexions intimes sur le devenir de l’être

 

P1020408Comme nombre d’artistes à l’heure actuelle, la situation engendrée par la Covid-19 a contraint Erika Zuenelli à poursuivre sa réflexion sur les questions existentielles. Nous vivons, depuis quelques mois en effet une période difficile, pour beaucoup pleine d’incertitudes, génératrices de solitude et de tensions, voire même de désespoir. L’instant est propre à la réflexion et met le corps en état de tension. Qu’allons-nous bien devenir ? A quoi faut-il s’attendre ? Va-t-il falloir se préparer à un nouveau combat ? Et comment notre être intime va-t-il réagir ?

Plus que toute autre forme de danse, le solo permet au chorégraphe-interprète, fut-ce par une gestuelle minimaliste, d’exprimer, avec une force considérable l’état intérieur profond qui le tenaille. Le moindre de ses sentiments est capté, assimilé par les spectateurs conditionnés, lesquels le lui renvoient, décuplé, par le truchement d’une énergie irradiante, à l’image du va-et-vient d’une balle de ping-pong. C’est ainsi qu’il s’établit un courant, une osmose entre l’artiste et son public.

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Photos J.M. Gourreau

C’est un être profondément plongé dans ses pensées, comme désemparé, qui s’offre à nous lorsque le rideau se lève. Un être tendu, perplexe, bouillonnant d’une énergie intérieure contenue, qui ne peut s’extérioriser. Un être qui semble souffrir, qui se questionne et qui émerge peu à peu de sa torpeur. L’univers qui s’offre à lui n’est que cendres. Un état de peur l’étreint : bien que perdu, il est sur le qui-vive, face à une réalité nouvelle. Petit à petit, sa raison lui revient : il lui faut réagir, sortir, se détacher de ce fatalisme qui envahit son esprit. Sa gestuelle, étroite et dépouillée, désordonnée, entrecoupée de longs silences, est lourdement chargée de sens. Ses attitudes, ses mouvements, bien que répétitifs, se réorganisent peu à peu. Son existence s’affirme. Il est totalement à l’écoute de son corps. De la perdition, il passe à l’alerte puis à l’hésitation et à la prise de risque, s’électrise, se prépare au combat. Mais aura-t-il vraiment lieu ?

Au travers de ce solo, Erika Zueneli semble se remettre en question, se reconstruire après un passage d’évènements douloureux. Les différents états qu’elle a traversés sont exprimés certes avec un fatalisme non feint mais aussi avec une grande pudeur et suffisamment de force pour que nous puissions les comprendre et, à notre tour, y faire face pour engager la lutte. Se « préparer à la guerre » afin de ne pas se laisser dépasser. Une réflexion intime sur la vie mais aussi, d’une manière plus générale, sur le devenir de l’existence, qu’elle parvient superbement à nous faire partager.

J.M. Gourreau

Para Bellum / Erika Zueneli, avant-spectacle donné à huis-clos au Regard du Cygne  à Paris le 5 février 2021, dans le cadre du Festival "Faits d'hiver".