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Saburo Teshigawara / Flexible Silence / Quand le silence est d'or

Saburo Teshigawara:

Quand le silence est d'or

 

Enigmatique il est, énigmatique il reste : pour Teshigawara, si la musique est le point de départ de son œuvre, c'est en fait sur les silences entre les sons qui la composent ou qui la prolongent que sa dernière création, Flexible silence, est basée. "La musique est composée de sons audibles et non audibles", dit-il, et de préciser: le son qui ne s'entend pas, c'est-à-dire le silence, coule dans la musique, derrière la musique et même après que la musique ait cessé. Ce silence peut s'étendre ou se rétrécir, d'où le titre de cette œuvre". Mais il précise aussi : "La musique est une sensation physique, comme un phénomène naturel". En fait, ce que le spectateur ressent à la contemplation de cette pièce, c'est une totale symbiose avec la musique, plus exactement une osmose entre elle et la danse. Comme si la danse venait compléter la musique, l'expliciter. Comme si son esprit et les vibrations qu'elle engendre pouvaient se traduire par le mouvement.

Une gestuelle spécifique, électrisante mais évidente à l'écoute des musiques de Takemitsu et de Messiaen, auxquelles nous ne sommes pas toujours habitués. Une danse virevoltante de feu follet, de pantin dégingandé, désarticulé, souvent sophistiquée, parfois pleine d'humour. Ce qui s'avère le plus intéressant dans cette chorégraphie, c'est que sa danse et celle de ses cinq compagnes ne coulent pas de source mais résultent d'une véritable analyse mathématique des flux vibratoires, comme il s'en explique au Monde du 23 février: "Je n'ai pas décrypté les partitions de façon académique mais les ai analysées mathématiquement, dans leur façon d'occuper l'espace par exemple. J'ai ensuite trouvé ma propre voie pour en comprendre la masse, la vitesse et l'amplitude sans qu'il soit question d'émotion". Le résultat est fascinant.

J.M. Gourreau

Flexible silence / Saburo Teshigawara, Théâtre National de la danse Chaillot, du 23 février au 3 mars 2017

Käfig, 20 ans de danse / Agathe Dumont / Coéd. Somogy-CCN de Créteil

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Käfig, 20 ans de danse,

par Agathe Dumont, préface de Isabelle Danto, ouvrage bilingue (français et anglais), 160 pages, 32 illustrations en couleur et 36 en noir et blanc, 19,5 x 24,5 cm, relié sous couverture cartonnée, coéditions Somogy - CCN Créteil & Val de Marne, février 2017, 25 €.

ISBN: 9782757211809

 

Voilà un ouvrage très attendu qui vient à point nommé pour célébrer les 20 ans de la compagnie Käfig. Un travail qui révèle surtout l'extraordinaire vitalité, inventivité et activité de son directeur et chorégraphe Mourad Merzouki. Un homme aux multiples facettes qui ne se contente pas de diriger et de réaliser des ballets pour sa compagnie de hip-hop au Centre Chorégraphique National de Créteil mais qui est également fondateur et directeur du centre chorégraphique Pôle Pik à Bron créé en 2009 et des festivals Karavel et Kalypso.

L'auteur de cet ouvrage, Agathe Dumont, est danseuse et enseignante-chercheuse dans les domaines de la danse et du cirque contemporains. Qui mieux qu'elle pouvait évoquer l'art de Merzouki, issu de la danse mais aussi à la croisée du cirque, de la boxe, du théâtre d'objet et des arts martiaux ? Toutes les cordes de son arc sont bien sûr évoquées let dans ce livre d'une conception et d'une facture très originales, depuis 1989, date de création de sa première compagnie Accrorap avec Kader Attou : les énergies collectives, les pratiques culturelles et les disciplines, l'évolution du geste, l'utilisation de la vidéo, les créations, les tournées dans le monde entier, la recherche de nouveaux lieux pour la danse... "Il a ouvert la voie à une réinvention du corps et de l'espace dans les pratiques contemporaines en redéfinissant le populaire, provoquant une onde de choc dont les effets se font toujours sentir", écrit Isabelle Danto dans sa préface. Et Kader Attou de conclure: "Tu as utilisé la danse comme un langage, la danse comme un partage, la danse pour un rire, un regard, la danse pour rêver et exister, pour simplement sortir de l'ordinaire"...

J.M. G.

Gyohei Zaitsu & Maki Watanabe / La création du monde / Un nouveau lieu pour la danse butô ?

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Photos J.M. Gourreau

 

Maki Watanabe & Gyhoei Zaitsu:

Un nouveau lieu pour la danse butô ?

 

Nous avons déjà eu l'occasion à différentes reprises d'évoquer la programmation de plusieurs spectacles de danse butô* dans ce petit théâtre sis aux fins fonds du 11ème arrondissement de Paris, très exactement au N° 9 de la rue du Morvan, le Théâtre du temps. Une toute petite salle bien méconnue mais fort chaleureuse, comme il en existe toute une pléiade bien cachées dans différents recoins de notre capitale. Un lieu, il est vrai, qui ne peut qu'accueillir qu'une cinquantaine de spectateurs et qui ne dispose que d'une scène d'une dizaine de mètres carrés, surface largement suffisante pour ce genre de spectacles qui nécessite bien souvent une promiscuité très étroite entre les artistes et le public.

les premiers spectacles de butô dans cette salle ont été programmés l'année dernière par l'acousmaticien** Michel Titin-Schnaider. Devant le succès de ces représentations, ce dernier proposa au théâtre de reconduire cette année ces spectacles en les programmant chaque 1er jeudi de chaque mois, de février à juin, sous le nom de "Palimpseste 17.X". Cette manifestation, qui faisait suite au festival "En chair et en son", débuta le 2 février avec la création d'une pièce de 1984 dansée par Gyohei Zaitsu et Maki Watanabe sur la célèbre œuvre de l'acousmaticien Bernard Parmegiani, La création du monde, une composition de 75 minutes en trois parties, les deux premières, Lumière noire et Métamorphose du vide étant dansées par Gyohei Zaisu et la troisième, Signes de vie, par Maki Watanabe.

Il semblerait que Zaitsu ait bâti le début de sa performance sur le big-bang ayant précédé la formation du nouveau monde, son jeu d'acteur violent très proche de la folie illustrant parfaitement la rêverie musicale de Parmegiani. Sa gestuelle, réaction viscérale aux sons et vibrations de la musique, d'une très grande richesse et d'une non moins grande expressivité, tenait en haleine les spectateurs subjugués. La seconde partie de son solo axée sur La métamorphose du vide faisait écho à la pensée du compositeur pour lequel "l’ébauche d’une organisation donne lieu à des oppositions ou des convergences de forces, à une dynamique de la matière à l’état naissant, puis évoluant vers des formes encore fra­giles et constamment avortées. Quelque chose devient forme, chaleur, lumière, mouvement, vibrations corpuscu­laires anarchiques. Tout est "énergie d’exis­tence".

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La prestation de Maki sur Les Signes de vie qui lui succédait était quant à elle d'une toute autre facture, empreinte de beaucoup plus de calme et de sérénité. Ce solo, axé sur l'espoir de voir un monde meilleur renaître et se reconstruire, m'a évoqué le solo de Kazuo Ohno dans La Argentina: un solo de butô blanc, diamétralement opposé à la prestation de butô noir de Gyohei Zaitsu, ce qui rendait l'œuvre d'autant plus intéressante car elle présentait les deux facettes de cet art. Pour d'autres au contraire, il y avait dans sa danse une sorte de violence contenue dans l'errance, une "force de vie "qui cherchait à s'extérioriser et s'exprimer, qui "souffrait" pour y parvenir...

J.M. Gourreau

* cf. Comme ça de Maki Watanabe du 1er au 6 avril 2016 dans le cadre de la manifestation Palimpseste#5.

** compositeur de musique dite acousmatique, c'est à dire d'une musique que l'on entend sans en voir ni en connaître la source.

La danse contemporaine en Suisse, 1960 - 2010 / Anne Davier / Annie Suquet / Zoé éditions

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La danse contemporaine en Suisse, 1960-2010, Les débuts d'une histoire,

par Anne Davier et Annie Suquet, 368 pages, 60 photos en N. et B. de Steeve Iuncker, broché, 17 x 22 cm, Zoé éd., Genève; diffusion en France par Harmonia Mundi, Novembre 2016, 27,90 €.
ISBN: 978-2-88927-368-3.

 

Aussi étrange que cela puisse paraître, la danse contemporaine en Suisse est née du modern jazz américain (dans lequel la notion d'improvisation est fondamentale) dans le sillage des années 68 et de la vague libertaire que cette révolution entraîna. Nombre de danseurs tentent alors d'ouvrir les frontières entre la danse, le théâtre, le cinéma, la musique, le cirque et la littérature, ce tout en créant une hybridation entre ces différents genres et en  cherchant à élaborer des modes d'approche du mouvement qui transgressent les techniques de danse existantes; ce faisant, ils engagent d'autres modes moins coercitifs de relation au corps et une plus grande liberté.

Pour aborder cette histoire de la danse, les auteures se sont posées trois questions : en premier lieu, comment les tous premiers danseurs et chorégraphes contemporains suisses ont-ils façonné leur itinéraire ? Par quels héritages et sous quelles influences esthétiques ? En second lieu, quelles voies ces pionniers - Raoul Lanvin Colombo, Dominique Genton, Simone Suter, Fabienne Berger, Brigitte Matteuzzi, Tane Soutter, Alain Bernard, Geneviève Fallet - ont-ils ouvertes pour les danseurs qui sont arrivés à leur suite et quelle fut l'importance de leur activité pédagogique ? Enfin, comment cette nouvelle génération d'artistes s'est-elle battue pour sortir la danse contemporaine de la confidentialité et la faire accéder à la notoriété ? La dernière partie de l'ouvrage braque le projecteur sur les premières créations de chorégraphes qui ouvrent cette période afin d'interroger le renouvellement des enjeux, tant esthétiques que politiques, incarné par cette génération à laquelle appartiennent entre autres Noemi Lapsezon, Marco Berrettini, Foofwa d'Imobilité, Jean-Marc Heim, Martin Zimmermann, Gilles Jobin, Yann Marussich, Anna Huber, Thomas Hauert ou le brésilien Guilherme Botelho installé à Genève depuis 1982.

Cette histoire de la danse contemporaine helvétique, la première du genre, se nourrit avant tout du témoignage oral de ceux qui en ont été les protagonistes car aucune source documentaire exhaustive ayant trait à ce type de danse n'existait alors, mises à part les archives de la Collection suisse de la danse à Lausanne qui ont pu compléter les enquêtes passionnées d'Anne Davier et d'Annie Suquet durant les trois années de leurs recherches. Il en résulte un ouvrage aussi instructif que vivant qui fait le point sur l'histoire esthétique, culturelle et politique de la danse contemporaine en Suisse.

Les photographies illustrant cet ouvrage, réalisées tout comme les entretiens entre 2013 et 2016, pourront surprendre certains lecteurs par leur "banalité" et leur esthétisme. Elles résultent d'un parti pris éditorial et sont censées rendre perceptible le travail de recherche et de création d'une quinzaine de chorégraphes en travail durant la période des interviews.

J.M.G.

Agnès Letestu / Gérard Mannoni / Danseuse étoile/ éd Buchet-Chastel

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Danseuse étoile,

par Agnès Letestu, avec Gérard Mannoni, 216 pages, 25 photos en couleurs et 5 en N et B réunies en un cahier central, 14 x 20,4 cm, broché, éditions Buchet-Chastel, septembre 2016, 19 €.

ISBN: 978-2-283-02938-1

 

Aucun balletomane  n'ignore le nom d'Agnès Letestu ni le rôle primordial qu'elle a joué au sein de l'Opéra national de Paris. Née à Saint-Maur dans le Val-de-Marne, cette grande artiste entre à l'âge de 8 ans au conservatoire de cette ville puis quatre ans plus tard à l'Ecole de danse de l'Opéra de Paris. A nouveau quatre années plus tard, on la retrouve dans le corps de ballet de cette institution. Promue coryphée en 1988, sujet en 1989 puis première danseuse en 1993, elle gagnera ses galons d'étoile à l'issue d'une mémorable représentation du Lac des cygnes le 31 octobre 1997.  Jusqu'à l'âge officiel de sa retraite le 10 octobre 2013 dans La Dame aux camélias de John Neumeier, elle aura sillonné, outre le Palais Garnier, les plus grandes scènes du monde entier, interprétant les plus importants rôles du répertoire avec le brio qu'on lui connait.

Ce n'est pas tant son parcours qu'elle retrace avec le concours du critique musical et chorégraphique Gérard Mannoni qui s'avère le plus intéressant dans cet ouvrage, que la découverte de son second métier artistique auquel elle se consacre désormais, celui de créatrice de costumes pour le ballet. Mais aussi et surtout ces mille et une petites choses de son métier de danseuse qui influent sur la réussite d'un spectacle, l'importance des partenaires, du chorégraphe, du chef d'orchestre, de l'entourage et du regard des autres, de la musique, des évènements qui surviennent avant le début de la représentation et de l'état d'esprit dans lequel on se trouve, des chaussons et du costume, bien sûr. Tout cela est analysé, disséqué dans ses moindres détails. C'est alors seulement que l'on se rend compte que cette magie qui nous est distillée est le fruit d'un immense travail artistique et d'une précision à nulle autre pareille. Voilà un livre que tout amateur de danse se doit d'avoir lu pour lui permettre de déguster avec bonheur toutes les subtilités et les difficultés de l'art des interprètes qu'il admire.

J.M.G. 

Angelin Preljocaj / Roméo et Juliette / Pas une ride au bout de 20 ans...

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Photos J.C. Carbonne

 

Angelin Preljocaj:

Pas une ride au bout de 20 ans...

 

Roméo et Juliette est sans doute le plus beau ballet inspiré d'un conte que Preljocaj n’ait jamais réalisé. Cette œuvre fut créée en décembre 1990 par Le Lyon Opéra Ballet, à la demande de son directeur, Yorgos Loukos. A l'époque, l'histoire se déroulait dans une centrale d'arrêt délabrée sous le régime totalitaire d'un pays de l'est, et évoquait non une lutte entre deux clans ennemis, les Montaigu et les Capulet (lesquels, dans la tragédie de Shakespeare, sont de niveau social semblable) mais entre deux classes sociales rivales, l'une favorisée et puissante, sous la protection de la milice, l'autre misérable et exploitée, celle des va-nu-pieds et sans-abris. La pièce était servie par la scénographie grandiose et théâtrale du dessinateur de BD, Enki Bilal, laquelle lui conférait une dimension politique d'une puissance étonnante tout en conservant intacte l'histoire d'amour impossible entre les deux amants de Vérone. Mais dans cette nouvelle version, Juliette est la fille d'un tyran oppresseur, alors que Roméo et ses amis sont de joyeux drilles, lurons sans foi ni loi. Outre la passion qui les étreint, chacun des deux amants aspire à ce que possède l’autre, la liberté sous toutes ses formes pour Juliette, la notoriété et la richesse pour Roméo. Ce qui démultiplie leurs affinités et décuple les forces de l’amour.

04romeo et juliette jean claude carbonne03 romeo et juliette jean claude carbonneRomeo et juliette 04 jc carbonneL'importance scénique de cette production incita Angelin Preljocaj à la réadapter pour son ballet en 1996 lors de son arrivée au CCN d'Aix en Provence. La scénographie fut entièrement réactualisée et condensée, conférant de ce fait une force beaucoup plus grande à l'œuvre. Il est évident que le chorégraphe a été fortement bouleversé par les guerres qui ont traversé sa patrie d’origine, l'Albanie, marquée par l'influence militaire de l'Italie fasciste de Mussolini : ce pays ne parvint à s'en sortir qu'à l'issue de la seconde guerre mondiale. La chorégraphie, à quelques détails près, est restée identique à celle de la création. Une chorégraphie d'une puissance étonnante, très enlevée, admirablement servie par la partition de Prokofiev et, surtout, magistralement interprétée par des danseurs rompus aux difficultés dont elle est truffée. Sauts vertigineux, tours en l'air, combats athlétiques, faits d'armes et courses éperdues se succèdent en effet à une cadence étourdissante, quasi-insoutenable, et sont exécutés avec une précision diabolique et un ensemble absolument parfait. Il en est de même du jeu des deux personnages-clé de l’œuvre, Juliette et Roméo, dont la fraîcheur, le naturel, la tendresse et l’entrain, outre leur virtuosité, vous coupent le souffle. Le réalisme des scènes est lui aussi saisissant, la violence, la bestialité et le sadisme dont la milice est animée étant, quant à elles, d’un réalisme poignant difficilement supportable.

Voilà une œuvre fétiche de la compagnie qui, à l’issue de ses vingt ans d'existence, n’a pas pris une ride…

J.M. Gourreau

Roméo et Juliette / Angelin Preljocaj, Théâtre National de la Danse – Chaillot, du 16 au 24 décembre 2016.

Clément Debailleul & Raphaël Navarro / Wade in the water / Aux confins du naturel et du surnaturel

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Photos Clément Debailleul

 

 

Clément Debailleul et Raphaël Navarro:

Aux confins du naturel et du surnaturel

 

Chronique d'une mort annoncée, Wade in the water (entrer dans l'eau) nous convie au voyage intérieur d'un homme auquel les médecins ne donnent plus d'espoir. Ses états, ses angoisses, ses réflexions, ses illusions, ses luttes, sa résignation sont évoquées certes par le truchement du théâtre et de la danse mais aussi, et surtout, par la magie. Un voyage onirique porté par le célèbre chant de révolte éponyme des esclaves noirs américains, bouleversant négrospiritual appelant à la fraternité et à la libération, et par la poignante musique du trompettiste-compositeur Ibrahim Malouf.

La prestation d’Aragorn Boulanger, interprète de ce personnage qui pourrait être chacun d’entre nous, est étonnante à plus d’un titre, tout d’abord parce que cet artiste parvient à lui seul par ses attitudes à créer d’entrée de jeu un climat dérangeant, plein de sous-entendus, qui met le spectateur mal à l’aise, celui-ci redoutant ce passage vers la mort et ayant peur du jour où il se retrouvera dans la même situation. Mais également par les effets réellement magiques d’apesanteur et de lévitation qu’il crée (avec le concours de 7 manipulateurs tout de même !) : un résultat saisissant qui, à bien y réfléchir, n’est pas si loin de celui dans lequel pourrait se trouver un être éthéré qui s’est adonné à la drogue ou la boisson pour oublier son état. Son histoire est très lisible et magnifiquement évoquée, les deux autres acteurs, Ingrid Estarque et Marco Bataille-Testu, alias les parents de ce jeune homme, incarnant des personnages on ne peut plus crédibles. Le temps et l’espace sont abolis. Les effets d’apesanteur, chutes et envols au ralenti, fragmentation et disparition des corps sont aussi percutants que déroutants et perturbent nos sens.

Clément Debailleul et Raphaël Navarro, fondateurs de la Cie 14:20, sont les pionniers du mouvement artistique de la Magie nouvelle. On les avait déjà vus au Cent quatre-Paris en 2011 avec Notte dans le cadre de la première édition du festival C’MAGIC puis à Chaillot en 2012 avec Vibrations. Ce nouveau spectacle, nourri des travaux de la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross sur les différents états par lesquels passe une personne qui apprend sa mort prochaine, conforte la magie comme « un langage autonome où le réel et son dépassement sont placés au centre des enjeux artistiques ».

J.M. Gourreau

Wade in the water / Clément Debailleul & Raphaël Navarro, Compagnie 14:20, Centquatre-Paris, du 13 au 24 décembre 2016.

Philippe Jamet / Avant le ciel / La vie a t'elle un sens ?

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Philippe Jamet :

La vie a t'elle un sens ?

 

"M'obliger à aller vers les autres me fait du bien". Ces quelques mots de Philippe Jamet sont la clé de son nouveau spectacle, Avant le ciel. Les autres: il les a rencontrés aux quatre coins de la France, il ne leur a posé qu'une question: Qu'est ce qui est important, intimement parlant, pour vous aujourd'hui avant de rejoindre le ciel et comment l'exprimeriez-vous avec votre corps? Un préalable toutefois, celui d'évaluer son existence, avec ses frustrations et ses regrets mais aussi avec tout ce qu'elle a pu apporter de bien-être, de bonheur, de chaleur, de joie... Vidéaste autant que chorégraphe, Philippe Jamet a tenté d'obtenir une réponse à cette question d'abord par l'image avant de la traduire par la danse, avec ses propres danseurs. C'est ainsi qu'il a rencontré une quinzaine de personnes de tous âges et de tous milieux, les mettant en confiance pour filmer leurs réactions à froid, dans l'instant présent. Ces fragments spontanés de vie une fois assemblés devaient permettre au chorégraphe de faire partager aux spectateurs, par le truchement d’un film, ces instants fugitifs de réflexion sur leurs attentes, si diversifiées soient-elles, et les buts de l'existence. Il s’agissait moins de dresser un portrait de la société d’aujourd’hui que d’une envie, voire d’un besoin de faire partager les interrogations, les appréhensions, les besoins que d’aucuns portent sur leur avenir dans une société en perpétuelle mutation.

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Photos J.M. Gourreau

 

Mettre en parallèle l’image et le mouvement était en soi une bonne idée, le film devant révéler la diversité du monde qui nous entoure. Mais voilà : aussi divers que puissent être les personnages interviewés, la majorité d’entre eux ne s’était jamais posé au préalable la question de son devenir, ni même ne s’était penché sur son passé, à l’exception bien évidemment de ceux qui en avaient souffert et qui étaient dans l’attente d’un monde meilleur. D’où leurs hésitations devant la caméra, tant dans leur prise de parole que dans la mise en œuvre d’une gestuelle signifiante en réponse à leurs attentes de la vie aujourd’hui. La plupart d’entre eux répondait de la même façon d’une manière gauche, peu naturelle, et il n’était pas indispensable de présenter, même de façon rapide, le portrait d’une quinzaine de personnes, si ce n’est pour montrer que les réactions et préoccupations étaient identiques dans la majorité des cas.

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Il en allait fort heureusement tout autrement dans la seconde partie du spectacle, dans laquelle Philippe Jamet avait « digéré » pour ses cinq danseurs les pensées et interrogations des sujets interviewés : "comment rester dans le désir ? Dois-je au contraire l’écarter ? Je me sens à l’heure du bilan, j’ai sûrement raté quelque chose, aurais-je pu vivre autrement ? On vit toujours dans l’urgence et on ramène toujours tout à soi-même"… Ce sont finalement les notions les plus prégnantes de l’existence qui se sont avérées les mieux exprimées par la danse, entre autres la solitude, l’amour et le besoin de l’autre, la joie de se retrouver ensemble dans le partage et la fraternité. Philippe Jamet est un être d’un très grand charisme et d’une non moins grande bonté. Il aime les gens et, à l’instar d’un sociologue, se plaît à interroger l’individu en profondeur, peut-être pour présenter les différentes voies qu'il était encore possible d'explorer et qui donnent un sens à la vie. Ses danseurs s'y sont engouffrés dans l'urgence, avec verve, naturel et brio, offrant au public un spectacle chaleureux et haut en couleurs.

J.M. Gourreau

Avant le ciel / Philippe Jamet, CDC Atelier de Paris-Carolyn - Carlson, du 14 au 16 décembre 2016.

Jamet p avant le ciel 21 atelier carolyn carlson 14 12 16Prochaine représentation : le 25 janvier 2017 au Festival  CDC Art Danse Dijon Bourgogne.

Jean-Guillaume Bart / La Belle au bois dormant / Yacobson Ballet

                                                                                                                

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                      Photo M. Logvinov                                                                                                                                           Photo Jacobson Ballet

Jean-Guillaume Bart:

Une splendide compagnie de ballets de caractère

 

Voilà une version de La Belle au bois dormant par le Yacobson Ballet de Saint-Pétersbourg qui évoque de très près celle de Marius Petipa, créée précisément le 15 janvier 1890 dans cette même ville au Théâtre Mariinsky (l'actuel Kirov)! Depuis cette date en effet, ce chef d'œuvre du romantisme en un prologue, trois actes et cinq tableaux, inspiré de Charles Perrault et des frères Grimm, est le plus long et, peut-être aussi, le plus populaire des ballets de Tchaïkovski. Il a connu de nombreuses versions qui se sont complexifiées au cours du temps, entre autres celles d'Alicia Alonso, de Rosella Hightower, d'Alexei Ratmansky et, surtout, de Noureev - lequel d'ailleurs en aura conçu lui-même quatre - ce pour ne citer que les plus renommées.

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Photos Yacobson Ballet

 

 

Tout comme Alexei Ratmansky, Jean-Guillaume Bart, qui connait particulièrement bien cette œuvre pour avoir obtenu le titre de danseur-étoile le 5 janvier 2000 à la suite de son interprétation du rôle du prince Désiré (version Noureev) sur la scène de l'Opéra de Paris, a cherché à se rapprocher le plus possible de la version originelle de Marius Petipa, lui permettant de retrouver son rythme et son panache, tout en en gommant en partie les prouesses techniques rajoutées ultérieurement. Si les fervents balletomanes qui les attendent toujours avec une impatience non dissimulée peuvent s'en trouver frustrés, il faut dire que la lecture de cette version, créée en octobre dernier, s'est trouvée très nettement améliorée, d'autant que le chorégraphe y a rétabli les coupures faites par le passé et s'est autorisé à donner davantage d'importance au rôle du Prince Désiré. Il lui a également adjoint un pré-prologue, mettant en scène la fée Carabosse et le roi, favorisant de ce fait la compréhension de la colère de cette sorcière (mais non de sa méchanceté) à l'égard du couple princier.

Ce n'est pas le premier ballet du répertoire classique auquel Jean-Guillaume Bart s'intéresse de près: en effet, il réalise ses premières chorégraphies dès 1997 tout en poursuivant sa carrière de danseur, à laquelle il met fin en 2008 à l'âge de 36 ans pour devenir professeur au Palais Garnier. Trois ans plus tard, il remonte pour ce même Ballet de l'Opéra La Source, une œuvre d'Arthur Saint-Léon sur des musiques de Delibes et de Minkus, suivant ainsi avec beaucoup de bonheur les traces de Pierre Lacotte: créé en 1866, ce ballet glorifiant la nature était en effet passé dans les oubliettes de la danse 10 ans après son avènement sur la scène de l'Opéra de Paris.

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Photos Yacobson Ballet

 

 

Cette Belle au bois dormant, est une commande du Yacobson Ballet comportant 75 danseurs sous la houlette d'Andrian Fadeev: celui-ci s'est donné pour tâche de reprendre, en les dépoussiérant, les ballets romantiques du répertoire. Opposant le bien au mal, cette œuvre s'avère d'une lisibilité absolument parfaite du début jusqu'à la fin; elle est magistralement interprétée, par les danseurs masculins tout particulièrement, ceux-ci s'avérant nobles et racés. Les danseuses quant à elles se font remarquer par leur précision, la perfection de leurs ensembles et leur maintien mais elles manquent toutefois d'un peu d'âme. Il faut également louer la beauté des décors romantiques à souhait signés Olga Shaishmelashvili, parfaitement adaptés à ce ballet. Une remarque cependant, la présence au 3ème acte de guirlandes multicolores au plafond de la salle du palais, celles-ci détruisant l'harmonie et la sobriété des colonnades style renaissance italienne de la salle du palais princier. Une petite faute de goût qui n'enlève toutefois rien à la magie et à la beauté de ce spectacle.

J.M. Gourreau

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Photo M. Logvinov

La Belle au bois dormant / Jean-Guillaume Bart, Yacobson Ballet de Saint-Pétersbourg, Opéra de Massy, du 9 au 11 décembre 2016 et Théâtre de Saint Quentin en Yvelines, du 15 au 17 décembre 2016.

Luigia Riva / Innesti / Elephant men

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Photos Stéphane Bellocq

 

 

Luigia Riva:

Elephant men

 

Elephant man joseph merrickOn ne peut s'empêcher de penser, en voyant les quatre danseurs de Luigia Riva, à Joseph Carey Merrick, alias Elephant man, ce britannique né à Leicester en 1862 qui vécut durant l'ère victorienne et fut présenté comme phénomène de foire. Une légende colportée par lui-même veut que, lors d'une parade de la ménagerie Wombwell dans les rues de Leicester, sa mère, Mary Jane Merrick, alors enceinte, trébuche et manque de se faire piétiner par un éléphant. Joseph Merrick attribua à cet incident la cause de ses malformations. En fait, celui-ci souffrait d'une maladie neurologique congénitale très rare appelée syndrome de Protée, laquelle se manifeste par une croissance asymétrique des membres, des anomalies vertébrales et un développement asymétrique des muscles et des os. Cette affection est assez proche de la Maladie de von Recklinghausen ou neurofibromatose de type 1, quant à elle plus courante, et qui se traduit par la présence de tumeurs de taille très variable en différents endroits du corps, certaines d'entre elles pouvant être très volumineuses.

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Les quatre danseurs munis de leurs prothèses que nous présente Luigia Riva dans Innesti sont la copie conforme de malades atteints de neurofibromatose. Il est vrai, comme elle le souligne, qu'ils "remuent nos inconscients en profondeur" mais vraisemblablement pas dans le sens où elle l'entend, à savoir la représentation "d'archétypes masculins comme le guerrier, le gladiateur, le super-héros et le sportif". Et de poursuivre: "Ces ajouts, qui semblent d'abord synonymes de puissance, les fragilisent énormément". Psychologiquement peut-être car ces hommes s'avèrent différents du commun des mortels mais physiquement, je ne le pense pas vraiment.  En effet, les malades atteints de neurofibromatose se sont parfaitement bien adaptés à leur condition et se sont généralement bien intégrés à la société. La véritable motivation de la chorégraphe serait plutôt ailleurs, à savoir celle "d'expérimenter, les réactions du corps vis-à-vis de la contrainte, et de voir comment ce corps est capable de se réorganiser et de trouver des solutions" face à ces difformités. Recherche certes louable mais fallait-il la mettre en scène et faire partager son expérience avec le public ?

Neurofibromatose 01Neurofibromatose 02Syndrome de protee 02                       Neurofibromatose                                                       Syndrome de Protée                                                      Neurofibromatose

Vu sous cet angle, le spectacle qu’elle nous donne à voir présente malgré tout un certain intérêt mais sa durée d’une heure et quart est rédhibitoire. Il débute dans la pénombre, une masse difforme de corps enchevêtrés se déplaçant longuement en rampant, roulant, se tordant et se retournant dans une lumière rougeoyante, sous les accents de craquements et de chutes de pierres. Au fur et à mesure que l’obscurité se dissipe, on distingue quatre corps boudinés, affreusement déformés qui s’individualisent et entament au ralenti une série d’exercices d’étirements et d’assouplissements, pas vraiment originaux ni passionnants. Des simulacres de lutte tête contre tête et combats singuliers, des jeux de construction à partir de corps qui s’emmêlent et se démêlent, se nouent et se dénouent viennent rompre la monotonie. Mais le spectacle est linéaire et, peu à peu, l’ennui gagne le public qui n’aura pas saisi les motivations de la chorégraphe.

J.M. Gourreau

Innesti / Luigia Riva, Théâtre de la danse, Chaillot, du 1er au 10 décembre 2016.