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Kaori Ito / Embrase-moi / L'amour mis à nu

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Photos Gabriel Wong

Kaori Ito :

L’amour mis à nu 

 

"Embrase-moi" : voilà un titre aussi provocateur qu’aguichant et qui laisse bien présager de la suite des évènements... C’est en effet à un bien étrange et fascinant spectacle que Kaori Ito invite son public, un spectacle au sein duquel elle réveille nos plus secrets tabous. Le suspense débute d’ailleurs bien avant l’entrée en salle: en effet, les ouvreuses se mettent en devoir de séparer arbitrairement les spectateurs massés devant les portes en deux groupes similaires pour les conduire non dans la salle de spectacles mais dans deux petits studios adjacents dans lesquels ils sont priés d’entrer. Dans l’un d’eux se tient Kaori Ito, affable et guillerette, qui aide les spectateurs à s’installer - tout comme le ferait une maîtresse de maison vis-à-vis de ses invités - avant de s’asseoir, elle aussi, sur une chaise au milieu d’eux. Dans l’autre, Théo Touvet, son compagnon sur scène comme dans la vie, fait de même. L’un comme l’autre, chacun de son côté, commence alors à évoquer devant son public son passé amoureux, ses passions, ses relations sentimentales, ses émotions, ses échanges, ses expériences et son vécu sexuel, même le plus cru. Et ce, sans aucune gêne, sans fausse pudeur. Comme si leur public était leur confident. Avec un tel naturel que l’atmosphère se détend très vite et que le semblant de gêne, voire de malaise qui s’installait au début de la soirée s’estompe et se dissipe. A tel point que quelques spectateurs vont même - qui l’eut cru - jusqu’à engager respectivement la conversation avec chacun des artistes. « En vous parlant sans retenues de nos histoires sentimentales à travers nos premières expériences amoureuses, nous cherchons à nous dévoiler le plus possible, comme devant celui que l’on aime. Nous explorons également nos tabous, nos cicatrices et nos blessures et la rencontre charnelle de nos corps » nous dit Kaori. Rien de plus sincère et spontané d’ailleurs dans cet échange audacieux, mais il fallait oser l’engager…

La suite des évènements, qui aura lieu au sein même de la salle de spectacles lorsque les deux groupes de spectateurs, assis en cercle autour des protagonistes de l’œuvre se seront rejoints, n’aura pour objectif que de dévoiler la réalité, la fraîcheur et la sincérité des sentiments amoureux, et de faire naître le désir chez le spectateur. Une mise à nu de « l’anatomie amoureuse » avec ses élans de tendresse, ses émois, ses déceptions et ses ruptures, sa souffrance aussi, lesquels se poursuivent par la mise à nu des corps dans toute leur beauté, leur pureté, leur candeur, leur innocence, et ce avec une grande élégance, une délicatesse infinie et beaucoup de sincérité. Une rencontre charnelle parsemée d’étreintes et de disputes, parfois brutale, un corps-à-corps aussi fascinant que brûlant, au sein d’un cerceau métallique que les artistes vont s’approprier, épouser et dans lequel ils vont se couler. Une chorégraphie très sensuelle, intuitive, qui dévoile et met à nu avec une beaucoup de raffinement certaines des pensées les plus intimes et les plus profondes de l’âme humaine.

J.M. Gourreau

Embrase-moi / Kaori Ito & Théo Touvet, Maison des arts de Créteil, 14 février 2018.

Cette pièce est le second volet d’un triptyque dont le premier, Je danse parce que je me méfie des mots, est un duo avec son père sculpteur, et le troisième, Robot, l’amour éternel, un solo autour de la solitude et de la mort, qui a été créé en janvier dernier à la MAC de Créteil (voir à cette date dans ces mêmes colonnes).

 

Emma Dante / Bestie di scena / Le langage de la nudité

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Photos Masiar Pasquali

 

 

Emma Dante :

Le langage de la nudité

 

Pour une fois, ne consultez surtout pas le programme avant le spectacle. Vous pourriez y lire en effet :"Bestie di scena est une sorte de « pressurage de théâtre », un jus de quelque chose qui nous fait se sentir mal à l’aise. Il n’y a pas de costumes, pas de rôles, pas de scénographie. Il n’y a même pas de texte, pas d’histoire, rien. C’est un zéro absolu qui doit faire face au vide de l’existence"… Pas de musique non plus, pourrait-on rajouter. Cette introduction de la chorégraphe, dramaturge et metteuse en scène italienne Emma Dante elle-même n’est, à première vue, pas très engageante et vous vous demandez bien ce que vous êtes venus faire dans cette galère ! L’idée de prendre la poudre d’escampette vous effleure… Eh bien, surtout, n’en faites rien ! Car Bêtes de scène est un spectacle à mi-chemin entre le théâtre et la danse d’une originalité époustouflante et d’une richesse incroyable. Or, si l’on prend les mots de son auteure à la lettre, rien n’est faux. Pas d’argument, pas de support musical, pas de décor. Juste des comédiens-danseurs. Alors, me direz-vous, comment diantre réaliser un aussi bon spectacle s’il n’y a rien de tangible ?

Il faut savoir qu’Emma Dante voit le théâtre comme un moyen de « révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler ». Ce qu’elle cherche à faire au travers de cette œuvre, c’est libérer le corps de ses contraintes tant sociales que vestimentaires pour l’offrir à son public tel qu’il est, dans toute sa crudité, sa nudité. Son univers, traversé de cauchemars qu’elle jette en pâture à ses interprètes, est un monde primitif et sauvage, fragile et rustique, parfois torturé, en tous les cas loin de celui qu’elle voulait décrire au départ, "celui du travail de l’acteur, ses efforts, ses envies, son abandon total jusqu’à perdre toute honte". Pour finalement ne pas y parvenir et  se retrouver, après des heures et des heures de recherche et de répétition, à se regarder mutuellement sans parler, désemparés. Comme des enfants. Comme des bêtes. Et tout est parti de ce renoncement, de cette atmosphère étrange qui ne les a plus quittés. Leurs gestes explorent le quotidien, dépeignant la comédie humaine, sauvage mais réelle, sous toutes ses facettes.

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La pièce débute avant l’entrée même du public dans la salle par un échauffement collectif des danseurs sur le plateau : un groupe d’artistes parfaitement homogène magnifiant l’effort qu’ils s’imposent. Ils sont seize, des deux sexes, de tous âges, de toutes tailles, de tous gabarits, parcourant l’espace dans toutes ses dimensions, en groupe compact. Subitement, tout s’arrête. Ils s’alignent alors en rang d’oignon en front de scène, haletants et dégoulinants de sueur, avant de dévisager les spectateurs, de les scruter, comme pour savoir s’ils allaient supporter le choc qui allait leur être infligé. En effet, dans l’instant qui suit, ils se mettent en devoir de se déshabiller lentement les uns après les autres avec un flegme des plus britannique, cachant de leurs mains sexe et seins, comme s’ils venaient de se rendre compte dans l’instant de la tenue dans laquelle ils se trouvaient, de la gêne, voire du malaise qu’ils engendraient et qu’ils pouvaient d’ailleurs réciproquement ressentir. Car nous, public, sommes là comme des voyeurs, tranquillement vautrés dans nos fauteuils, n’ayant d’autre obligation que celle de les contempler dans l’effort, voire de les juger.

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C’est en tenue d’Eve et d’Adam qu’ils évolueront ainsi durant la quasi-totalité du spectacle, affrontant les autres, leur regard et, aussi, le nôtre. Le premier mouvement de honte passé, tout redevient quasi naturel. Ils n’animent effectivement aucun récit mais, instinctivement, retracent leur histoire. Celle de leur origine, révélant leur apprentissage, leurs joies, leurs peurs, leurs colères, leurs préoccupations, leur folie. Tous ensemble, serrés les uns contre les autres. Faisant face, unis, aux évènements agréables ou tragiques qui animent leur monde. Tous embarqués dans la même galère. C’est cette force et, en même temps, cette fragilité qui nous frappe, qui nous tient en haleine. Car leur histoire c’est aussi la nôtre. Même si nous ne nous y retrouvons pas toujours entièrement. Bien sûr, tous n’agissent pas de la même manière. Les imbéciles finissent toujours par être exclus de la société. On se retrouve aux origines de l’humanité où il fallait lutter pour survivre, en groupe ou chacun pour soi, écarter les dangers, les prévoir, s’en protéger. Nourrie d’attitudes et d’une gestuelle issues du quotidien, la chorégraphie est spontanée, empreinte d’une telle sincérité et d’un tel naturel qu’elle semble inexistante. C’est la raison pour laquelle on s’y reconnait et que l’on y adhère sans hésitation.

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L’œuvre est en outre parsemée de moments cocasses qui détendent l’atmosphère. Tels ces êtres simiesques, mi-hommes, mi-singes, qui agissent en tout cas comme tels, se gavant de cacahuètes lorsque celles-ci font profusion sur la scène. Ou, encore, cette bombonne d’eau à laquelle ils vont s’abreuver bien sagement les uns à la suite des autres avant de la recracher en partie en brouillard (tout en en faisant profiter les spectateurs des premiers rangs…) et de s’en asperger comme des gamins… Que dire encore de ces seaux, serpillières et balais qui tombent mystérieusement du ciel et dont ils trouvent immédiatement l’usage ? Ou de ces ébats sexuels plus drôles qu’érotiques avec leurs "zizis" sur lesquels ils tirent avec autant d'étonnement que d'amusement ? Bref, mine de rien, voilà une pièce écrite avec une économie de moyens et une intelligence remarquables, pleine de finesse et d'esprit, jamais décalée mais, au contraire, parfaitement connectée à notre univers, et qui nous détend autant qu’elle nous donne à réfléchir.

J.M. Gourreau

Bestie di scena / Emma Dante, Théâtre du Rond-Point, Paris, du 5 au 25 février 2018.

Joanne Leighton / Songlines / La mécanique des fluides

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Photos J.M. Gourreau

Joanne Leighton :

La mécanique des fluides

 

L’on sait que la marche détend l’esprit, délasse et calme les ardeurs, élimine autant que faire se peut contrariétés et soucis... Mais ce que l’on sait moins, c’est que la contemplation de la marche peut générer les mêmes effets, aboutir au même résultat et engendrer un état, disons, "lénifiant". Enfin, quand je dis "marche", je ne suis peut-être pas tout à fait objectif. En effet, si on le demande aux danseurs qui l’ont interprétée, cette "marche" haletante d’un peu plus d’une heure les a totalement épuisés… Je ne fais cependant que reprendre les termes de Joanne Leighton, chorégraphe belge d’origine australienne, à propos de sa dernière création, Songlines, laquelle est censée "saisir ce mouvement fondateur qu’est la marche", l’expliciter et le développer. En fait cette œuvre, sur une composition musicale répétitive littéralement envoûtante de Terry Riley intitulée In C, s’avère plutôt une suite de variations et de développements sur les mouvements initiés par la marche, prodigieusement mis en scène. Un va-et-vient qui engage le corps tout entier. Une sorte de mouvement perpétuel obsessionnel, repris et démultiplié en permanence par les 7 danseurs en communion permanente, jusqu’à ce que le geste ne puisse plus être perfectionné, jusqu’à ce qu’il aboutisse à ses ultimes limites. De temps à autre, la machine s’emballe, de plus en plus vite, de plus en plus fort mais, l’instant d’après, elle se ralentit pour revenir à la normale. Les tableaux qui se créent sous l’égide des interprètes à l’unisson forment tantôt des cercles qui s’élargissent et se resserrent à l’infini, tantôt des lignes qui se croisent, se brisent pour se ressouder, voire des courbes serpentiformes qui s’infléchissent, se tordent et se déploient comme des rubans en hélice, tout cela sans relâche au rythme obsédant de la musique : c’est impulsif, lancinant, hypnotisant. On ne peut objectivement s’empêcher de penser aux pièces minimalistes de Lucinda Childs sur les partitions de Steve Reich ou de Philip Glass, d’une construction plus rigoureuse peut-être mais qui s’avèrent tout aussi obsessionnelles. Cependant, Songlines semble plus spontanée, moins calculée. En fait, dans cette chorégraphie qui évoque l’embiellage d’une locomotive, ce sont les membres qui, dans leur va-et-vient perpétuel, entrainent le reste du corps dans une sarabande effrénée, laquelle ne s’apaisera et ne récupérera son calme qu’avec l’inflexion de la partition musicale.

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Si l’œuvre par elle-même est fascinante, le message que la chorégraphe cherche à délivrer n’est cependant pas évident. Pour Joanne Leighton en effet, la marche lie les hommes entre eux, tout en les reliant au monde vivant. "Le marcheur exténué le long d’une route est l’une des images les plus convaincantes et universelles de ce que signifie être humain, dépeignant les individualités et la solitude dans un vaste monde, tout en montrant la force et la volonté des corps", dit-elle. C’est donc une des facettes de l’être humain que la chorégraphe a cherché à mettre en valeur dans ce spectacle, une facette révélée par la marche qui engendre "une perception différente du temps, des sens, et une ouverture du corps aux paysages, perception générée par un état dans lequel l’esprit, le corps et le monde tendent à s’aligner". Voilà peut-être la raison pour laquelle nous sommes inconsciemment touchés par cette performance qui nous fait découvrir une autre vision et une nouvelle perception de notre monde par le truchement d’individualités différentes, parfois diamétralement opposées. Le titre de l’œuvre le laisse d’ailleurs entendre : les Songlines, également appelées Dreaming titres par certains Australiens autochtones sont, dans le système de croyances des indigènes animistes, des chemins à travers la lande qui marquent l’itinéraire tracé par leurs ancêtres lors de la création du monde et qu’ils sont capables de retrouver et de suivre instinctivement. Ces chemins rendent possible les échanges entre les êtres vivants et leur communion avec la nature. De ce fait, les marcheurs "développent une nouvelle perception du temps, des sens et une ouverture du corps aux paysages". Cela ne vous engage-t-il pas à vous mettre, sinon à la marche, du moins à la randonnée ?

J.M. Gourreau

Songlines / Johanne Leighton, Atelier de Paris Carolyn Carlson, La Cartoucherie, Vincennes, du 8 au 10 février 2018, Dans le cadre du Festival "Faits d’hiver".

 


 

Maurice Béjart / La flûte enchantée / Un rituel fascinant

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Photos Anne Bichsel

Maurice Béjart :

Un rituel fascinant 

 

Cela fait un peu moins de 15 ans que l’on avait eu le loisir d’admirer ce joyau de l’art béjartien dans cette même salle : créée le 10 mars 1981 au Cirque Royal de Bruxelles, La flûte enchantée, tirée de l’œuvre éponyme de l’ultime opéra de Mozart, fut donnée à Paris d’abord au Théâtre du Châtelet en mars 1982 puis au Palais des Congrès en mars 2003. Ce ballet, d’une longueur peu commune et qui n’avait plus été dansé depuis 2007, fut repris l’année dernière sur les rives du Léman, avant de l’être à Tokyo puis à Shanghai dans une version restaurée par l’actuel directeur artistique du Béjart Ballet de Lausanne, Gil Roman. Celui-ci en effet tenait à raviver la mémoire de son maître en célébrant avec faste le 10ème anniversaire de sa disparition et, en même temps, le trentenaire de sa dernière compagnie, le Béjart Ballet Lausanne.

Il peut paraitre étonnant que Béjart ait voulu adapter une chorégraphie à un opéra qui, par essence, se suffit à lui-même, surtout lorsqu’il s’agit d’un tel chef d’œuvre. "Mais, se défend-t-il, d’une part la voix humaine est le plus merveilleux support pour la danse, d’autre part le geste chorégraphique transcende le réalisme et prolonge la pensée subtile de la phrase musicale". Il est vrai qu’il n’a égratigné en aucune façon cette splendide partition en l’entrelaçant de pas et variations plus éclatants les uns que les autres et en le gratifiant d’un écrin scénographique zen des plus épurés : une arche rouge, quelques marches pour accéder à son faîte, et des symboles, telle cette étoile à cinq branches au sol. De ce fait,  il a conféré à cet opéra une nouvelle aurore. D’où la présence côté cour d’un récitant (doublé d’un prodigieux danseur) dont le verbe explicite et complète l’action dansée.

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Photos Anne Bichsel

 

Mais quel est le sujet de La flûte et pourquoi Béjart a-t-il précisément choisi cet opéra ? Est-ce une fable, un conte féérique pour enfants ? Un récit ésotérique, philosophique et initiatique, empreint de symboles francs-maçons, de la pyramide au compas ? Ou, plus simplement, une bouffonnerie populaire et allégorique, assemblage de pensées charitables et de péripéties enfantines, que la main ineffable de Mozart éclaire, ordonne et équilibre ? Dans les faits, cette œuvre raconte l'histoire du prince Tamino chargé par la Reine de la Nuit, ce avec l'aide de l'oiseleur Papageno, de sauver sa fille Pamina, enlevée par un mage diabolique, Sarastro. Pour se protéger, Tamino reçoit une flûte enchantée et Papageno un carillon magique. Les deux héros comprennent très vite que Sarastro s’avère être un être fort gentil qui n'avait kidnappé Pamina que pour la soustraire à l'emprise néfaste de sa mère. Tamino devra alors se soumettre à diverses épreuves pour prouver sa sagesse, son courage et sa force. Il finira par triompher et épousera Pamina. Papageno quant à lui échouera dès sa première épreuve mais finira tout de même par s’unir à sa Papagena adulée. Selon les mots du chorégraphe lui-même, "si cette œuvre nous emporte dans la poésie pure de l’enfance ou du génie", elle demeure avant tout un rituel précis et rigoureux dans lequel on peut voir un grand-prêtre, un chaman et un sorcier danser devant l’image de leur divinité. En fait, selon le musicologue Jacques Chailley qui a analysé cet opéra maçonnique dans un magistral ouvrage*, "le sujet fondamental est le conflit des deux sexes, conflit qui trouve son aboutissement dans le mystère du couple. L’homme et la femme doivent d’abord se chercher puis, s’étant trouvés, dépasser leur condition première par une série d’épreuves qui les rendront dignes de leur nouvel état". En mettant fidèlement en scène la partition de Mozart, ce ballet, au travers de l’alternance de scènes magiques et comiques, rend la musique visible et révèle l’essence du mouvement. En retranscrivant par la danse les sentiments et émotions contenus dans l’opéra, "La Flûte enchantée prône l’acceptation de l’humaine faillibilité, le triomphe du couple sur la désunion et la victoire de la lumière sur l’obscurité".

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                                 Ph. Anne Bichsel                                                                                                                                                  Ph. Laure N. Pasche

Il faut dire aussi que Béjart n’avait pas choisi n’importe quel enregistrement comme ossature de cet hymne à l’amour et à la fraternité : la partition enregistrée en 1964 par l’orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Karl Böhm avec les voix des ténors Franz Crass et Fritz Wunderlich, celle du baryton Dietrich Fischer-Dieskau ainsi que celles des sopranos Roberta Peters et Evelyn Lear est tout simplement prodigieuse. Mozart n’aurait sûrement pu rêver mieux ! Quant aux 44 danseurs-interprètes du ballet, il s’avère également impossible de trouver des artistes à la fois plus engagés et plus talentueux. Tous, aussi bien les uns que les autres, se sont parfaitement glissés dans la peau de leur personnage, sublimant l’action suggérée par le génie de Mozart. A nouveau Elisabet Ros incarne à la perfection la Reine de la nuit, rôle que Maurice Béjart lui avait confié de son vivant en 2003. Ce rôle, redouté par les danseuses du fait de sa technicité, répond à la délicatesse et à la complexité d’un chant auréolé d’aigus incroyables. Si la Reine de la nuit n’a pas usurpé son rôle, elle n’est cependant pas la seule. Du côté masculin, un autre "ancien", Julien Favreau incarne un Sarastro machiavélique plus vrai que nature. Quant à Masayoshi Onuki, alias Papageno, il personnifie un joyeux drille plein d’esprit et de fantaisie, tout en se parant d’une technique et d’une virtuosité éblouissantes. Au bout du compte, on ne s’ennuie pas une seconde durant les trois heures que dure la représentation, même si ce ballet n’a pas conservé tout le charme et l’éclat qu’il pouvait avoir à sa création.

J.M. Gourreau

La flûte enchantée / Maurice Béjart, et le Béjart Ballet Lausanne, Palais des congrès, Paris, du 7 au 11 février 2018.

* Jacques Chailley, La flûte enchantée, opéra maçonnique, Robert Laffont éd., Paris, 2002.

Rappelons également que les éditions Arthaud viennent de publier un ouvrage d’Ariane Dollfus intitulé Béjart, le démiurge. En s’appuyant sur de nombreux entretiens inédits, avec Béjart comme avec ses proches, elle dévoile les coulisses de la création, mais aussi la personnalité ambivalente de ce chorégraphe médiatique et humble, aimant et distant, généreux et exigeant.

Christian Ubl / Stil / Retour aux sources

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Photos J.M. Gourreau

Christian Ubl :

Retour aux sources

 

Le rideau s’ouvre sur de chatoyants personnages aux ailes noires qui vont et viennent sur le plateau en agitant leurs flamboyants manteaux de plumes couleur or, aux sons sibyllins d’une harpiste enchanteresse. Les envolées lyriques de voiles de la Loïe Fuller et sa danse serpentine hypnotisante ne sont pas bien loin. En effet, c’est bien à son époque que nous nous retrouvons, Christian Ubl ayant choisi de nous faire voyager dans sa patrie d’origine, l’Autriche, plus précisément à Vienne au début du 20ème siècle. Très exactement au temps où la Sécession viennoise, la Jugendstil - très proche de l’Art Nouveau (encore appelé style Guimard ou style nouille en France) - revendiquait la liberté d’expression du corps comme "désir absolu". Une période qui anéantit les codes du classicisme pour les remplacer par un art échappant aux conventions, un art nouveau permettant l’expression sans entrave de la pensée et du désir, ce sous la houlette de Gustav Klimt et d’Egon Schiele. Deux artistes "décalés", d’obédience opposée mais, finalement complémentaires, tous deux originaires de Vienne, provocateurs voire pervers, dans l’ombre desquels Ubl a grandi. « Le corps est très présent dans leur peinture, dans des postures à la fois humaines et très exagérées qui rejoignent la danse », nous dit-il. Et de poursuivre : « Schiele, qui refusait de se conformer aux normes officielles de son temps, a fait de la prison pour outrage à la morale publique ! La censure peut aller jusqu’au contrôle des désirs intimes »... Il n’en est pas moins vrai que certaines des œuvres picturales de ces deux peintres avaient à l’époque de quoi choquer la morale, lesquels artistes, confrontés à l’hypocrisie et à l’imposture de l’aristocratie, n’ont pas hésité à représenter des scènes tragiques et crues, certaines d’entre elles à la limite de la pornographie, comme ces tableaux dépeignant des attitudes de masturbation féminine chez Klimt 1 ou masculine (Eros) chez Schiele 2. « Tous deux, dit encore le chorégraphe, ont mis à jour les pulsions et les perversions qui bouillonnaient derrière les tabous sociaux et les interdits qui les accompagnaient. (…) Un siècle plus tard, il m’a paru salutaire de revisiter les perturbations générées par la Sécession viennoise. Je crois en effet que nous vivons une période similaire. Le sens et l’utilité de l’art sont discutés, tout comme la liberté d’expression ».

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Stil est donc une pièce audacieuse et dérangeante, mise en scène à partir de postures glanées dans les œuvres de Klimt et de Schiele « où la représentation du corps mis à nu dans ce qu’il a de plus intime est questionnée ». Certaines de ces œuvres, qui ne sont certes pas les plus connues, montrent des corps nus, squelettiques, déformés, rongés par la maladie et la souffrance, comme s’ils avaient vécu la famine et la guerre, ce que Klimt et Schiele ont d’ailleurs traversé. Stil est bâti comme un voyage entre deux époques, et il n’est pas anodin que la pièce débute et se termine par une référence à Loïe Fuller qui fut l’une des premières danseuses à incarner la modernité sur scène. Ce fut aussi l’une des rares artistes à se produire seule dans un cabaret à Paris pour défendre sa démarche artistique, « tout comme les sécessionnistes ont défendu leur démarche en créant leur propre espace d’exposition, avec des écrivains et des architectes, pour réfléchir aux possibilités d’approcher l’art et la vie au quotidien ». Cette célèbre danseuse et chorégraphe américaine a en effet, à l’instar d’Egon Schiele, provoqué le scandale de par la liberté de ses mouvements et, aussi, du fait de danser sans corset...

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Klimt - Hope (1903)                                                       Klimt - Portrait d'Adèle Bloch-Bauer                                                                       Schiele - Girl in black

Ce sont toutes ces images et postures qui ont inspiré Christian Ubl et lui ont permis de réaliser une œuvre d’une force dramatique étonnante, savamment élaborée et qui met à nu, au propre comme au figuré, les danseurs, tous remarquables, chacun dans son style. Au bout du compte, cette pièce s’avère très actuelle car, en faisant le parallèle à un siècle d’intervalle entre les 19ème et 20ème siècles, elle montre en fait que les préjugés, les mœurs et les attitudes de l’Homme n’ont guère évolué au cours du temps, les problèmes dans les deux sociétés - celle d’hier et celle d’aujourd’hui - restant identiques, même s’ils se présentent sous un jour différent. Une œuvre « certes provocatrice et engagée mais salutaire », soutenue par une musique fort originale, celle de l’étonnant Fabrice Cattalano avec lequel le chorégraphe travaille depuis une dizaine d’années, mais aussi et surtout celle de la harpiste et néanmoins "harpie" sur scène, Hélène Breschand, laquelle, dans sa transe, se déchaine et torture son instrument au point de lui en extraire des sons déchirants (mais aussi d’autres très harmonieux, rassurez-vous !) particulièrement bien adaptés à la situation évoquée sur le plateau, sons qui ont le pouvoir maléfique de vous glacer les os…

Laissons encore à Christian Ubl le soin de conclure : « La pièce se présente comme une peinture vivante qui cherche à la fois sa proie et son voyeur. Si elle est porteuse d’un expressionisme dérangeant, c’est que - selon moi - l’étrangeté est une force qu’il convient de renouveler »…

J.M. Gourreau

Stil / Christian Ubl, La briqueterie, CDN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine, 1er et 2 février 2018.

 

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                   Schiele - Eros                                                                                                                                                                                 Klimt - Femme assise

1 Avec plusieurs de ses amis, dont Koloman Moser, Joseph-Maria Olbrich, Carl Moll, Josef Hoffman, Max Kurzweil, Josef Engelhart  et Ernst Stöhr, Gustav Klimt crée, le 3 avril 1897, le groupe des sécessionnistes, lequel fonde en janvier 1898 une revue d'art intitulée Ver sacrum (« Printemps sacré »). Le groupe ambitionne de construire un édifice consacré aux arts. Klimt participe la même année à la fondation de l'Union des artistes figuratifs, appelée Sécession viennoise avec dix-neuf artistes de la Künstlerhaus. Cette séparation marque le désir de nouveauté du peintre et d'une multitude d'autres artistes face à « l'inflexible résistance au changement » de l'académisme viennois, responsable d'un véritable « obscurantisme » artistique. Il devient rapidement président de cette association, dont l'objectif est de réformer la vie artistique de l'époque et de réaliser des œuvres d'art qui élèvent « l'art autrichien à une reconnaissance internationale à laquelle il aspire ». Cette fondation est en quelque sorte la réponse au mouvement Art nouveau en France et au Jugenstil qui se développe en Allemagne. La revue Ver sacrum devient le moyen d'expression de la Sécession, et le porte-parole de cette volonté de changer le monde.

A la fin de sa carrière, dans la première décennie du 20ème siècle, Klimt s'intéresse davantage à la peinture intimiste et aux portraits. Il réalise de nombreuses scènes de femmes nues ou aux poses langoureuses et érotiques, en tenues extravagantes dans des compositions asymétriques, sans relief et sans perspectives, riches d'une ornementation chatoyante, envahissante et sensuelle. Il utilise souvent les formes phalliques dans ses œuvres, notamment dans Judith II (1909), dans Le Baiser (1907-1908), mais surtout dans Danaé (1907). Un des thèmes récurrents du travail de Klimt est la femme dominatrice, personnifiée par la femme fatale. (Source : Wikipedia)

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Loïe Fuller

2 C’est à 17 ans qu’Egon Schiele rencontre en 1907 Gustav Klimt, alors âgé de 45 ans, en qui il reconnaît son modèle et maître spirituel. L'admiration est réciproque entre les deux artistes. Les portraits et les nus que Schiele réalisera tout au long de sa carrière sont saisis dans des poses insolites, voire caricaturales, cet artiste ayant étudié les attitudes de certains déments dans un asile psychiatrique, ainsi que les positions des marionnettes manipulées, ce qui donne cet aspect « désarticulé » propre à certains de ses personnages et à son art. L'œuvre de Schiele occupe également une place essentielle dans l'histoire des relations entre art et érotisme. Certains de ses nus prennent des poses explicites : par exemple, le modèle de Vu en rêve (1911) ouvre son sexe face au spectateur. L'artiste a aussi largement traité le thème de la masturbation tant féminine que masculine dans des œuvres que l'on pourrait qualifier de pornographiques encore aujourd'hui (L'Hostie rouge, Eros ou Autoportrait se masturbant, tous de la même année, 1911). (Source : Wikipedia)

José Montalvo / Carmen(s) / Carmen(s), bis

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José Montalvo :

Carmen(s), bis

 

C’est une lapalissade : si la première lecture d’un spectacle aussi captivant qu’émouvant, fourmillant d’idées plus alléchantes les unes que les autres, apporte toujours son lot d’émotions fortes, il convient toujours de le revoir pour en apprécier et déguster toute la saveur, la richesse et les subtilités. J’ai évoqué dans mon article précédent (voir ci-dessus dans ces mêmes colonnes) l’idée générale qui avait préludé à l’élaboration de l’œuvre, notamment le charisme du chorégraphe qui lui a permis d’ouvrir les yeux sur la condition féminine dans différentes régions de l’univers et la soif de ces êtres, que dis-je, leur ivresse, de liberté. Ce, par le truchement d’images choc sur écran, aussi esthétiques que poignantes, en réponse au Cri et aux attitudes touchantes des mêmes personnages sur le plateau. Tout cela sur un ton badin, léger et primesautier qui, mine de rien, va marquer inconsciemment le spectateur qui en ressortira abasourdi.

Dans cette pièce en effet, rien n’est laissé au hasard et le moindre détail a son importance. Notamment dans la distribution des rôles et l’agencement des personnages sur scène. Chez Montalvo, chaque interprète a une mission, un rôle sur mesure, créé en fonction de ses facultés et de ses aptitudes, comme celle de jouer de la cornemuse tout en dansant du hip-hop. Ce qui le rend tout bonnement irremplaçable. C’est en fait leur juxtaposition, la variété et la combinaison à bon escient de tous ces talents qui conditionne le succès de l’œuvre, qui engendre de l’émerveillement chez le spectateur et qui met en valeur l’imagination de son auteur. Chorégraphiquement parlant, tout l’art de Montalvo consiste à associer, combiner, voire mixer avec beaucoup de bonheur des styles aussi différents que la danse espagnole et le zapateado, prérogatives de Carmen, le rap et le hip-hop, apanages d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui et, bien évidemment, la danse contemporaine, ne serait-ce que pour être et rester en phase avec son temps. En outre, il sait mettre chacun de ces styles en valeur en les utilisant avec discernement et brio, en leur donnant à chacun leur raison d’être, en les chargeant d’une forte émotion, tout en les confiant à des artistes de très haut niveau, judicieusement triés sur le volet. Dans de telles conditions, ˮcomment ne pas prendre son piedˮ, nous aurait dit l’écrivain et critique d’art Louis-Ferdinand Céline…

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Photos J.M. Gourreau

En fait, cette œuvre est truffée de détails touchants tels, par exemple, les mains respectives de cet homme noir debout aux côtés d’une femme blanche qui, à un moment donné, vont se chercher, s’effleurer, se caresser l’une à l’autre pour finir par se joindre avec force dans un élan passionné : une scène quasi insignifiante noyée parmi nombre d’autres dans un coin du plateau… Quant à la vidéo, si elle sert à replacer les personnages dans un contexte donné, elle peut également être utilisée pour mettre en exergue un détail ou une émotion par le truchement du gros plan d’un visage sur scène, ce qui a pour effet de renforcer ou de démultiplier l’action présentée.

Bref, il est des pièces aussi riches que raffinées qui foisonnent d’images dont on ne peut que difficilement embrasser toutes les facettes et subtilités à la première lecture et qui méritent d’être vues et revues à plusieurs reprises. Carmen(s) est de celles-là. 

J.M. Gourreau

Carmen(s) / José Montalvo, Théâtre National de la danse Chaillot, du 1er au 23 février 2018.

Jean-Christophe Maillot / Jiri Kylián / Bella Figura / Aleatorio / Ballets de Monte-Carlo / Hymne à la beauté

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Jean-Christophe Maillot :

Hymne à la beauté

 

Les Ballets de Monte-Carlo sont sans conteste l’une des plus prestigieuses compagnies de danse classique au monde. A sa tête, Jean-Christophe Maillot, ex-danseur du Ballet de Hambourg, ex-danseur et chorégraphe du Ballet du grand Théâtre de Tours, nommé aux rênes des Ballets de Monte-Carlo par son Altesse Royale la Princesse de Hanovre en 1993.  En un peu plus d’une vingtaine d’années,  il y créera près de 40 œuvres, certaines d’entre elles telles Roméo et Juliette, Cendrillon, Le Songe, Faust ou, encore, Le lac étant devenues de véritables pièces d’anthologie. C’est dire que son déplacement hors de son fief méditerranéen est toujours un évènement à ne manquer sous aucun prétexte !

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Aleatorio / J.C. Maillot

Photos Alice Blangero

 

 

Il faut souligner que les deux ballets présentés à Saint-Quentin-en-Yvelines sont tout particulièrement captivants du fait de leur construction d’une part, de leur esprit et de leur interprétation d’autre part. En ouverture, Bella Figura, ballet mythique de Jiri Kylián, signifiant en italien à la fois "beau corps", mais aussi " bonne figure", dans le sens où l’on se doit  de se montrer sous son meilleur jour, même si l’on n’est pas au mieux de sa forme. Dans cette pièce qui doit donc être, dans l’absolu, parfaitement interprétée, le chorégraphe tchèque s’interroge sur la frontière entre le réel et l’illusion théâtrale et "nous invite à réfléchir sur les sources de la beauté au quotidien". Créée en 1995 pour le Nederland Dans Theater 1, elle figure désormais également depuis 2002 au répertoire des Ballets de Monte-Carlo, son auteur ayant accepté de l’y inscrire du fait de l’excellence de cette troupe et des profondes relations d’amitié liant les deux chorégraphes. C’est en fait une œuvre alerte et fluide, d’apparence simple et d’une grande pureté mais qui, en réalité, s’avère très sophistiquée bien que primesautière et d’une admirable sensualité. "Un moment dans lequel le rêve se mêle à nos vies et la vie à nos rêves", nous dit Kylian...

La seconde œuvre inscrite au programme, Aleatorio, est un ballet en trois parties né du souhait de Jean-Christophe Maillot de retravailler sur une même partition musicale deux de ses anciennes pièces, Men’s dance de 2002 et  Men’s dance for women de 2009, tout en les reliant à une troisième du même esprit, Presque rien. En effet, le simple fait de renouveler la partition musicale suffit pour que notre lecture et notre perception de l’œuvre soient totalement changées. Le propos sous-jacent à ces trois pièces tourne autour du couple et des relations amoureuses dans toute leur intensité et leur complexité, thèmes chers au chorégraphe. Men’s dance avait été créé sur une musique de Steeve Reich ; sur la musique de Bach, cette pièce donne l’impression d’une œuvre entièrement nouvelle, bien que la chorégraphie restât la même. De même, une même musique pourra être perçue de manière différente lorsqu’elle sert de support à deux intentions ou deux chorégraphies diamétralement opposées. Ce que Jean-Christophe a mis en œuvre dans Men’s dance, pièce pour les danseurs hommes, et dans Men’s dance for women réalisée pour des danseuses. « En regardant en arrière, nous dit Maillot, je vois une filiation entre ces trois pièces. Et ce format se prêtait bien à un exercice que je voulais essayer depuis un moment : dissocier une pièce de la musique avec laquelle elle avait été créée ».  Men’s dance, est une sorte de jeu à géométrie variable pour 7 danseurs,  fascinés par la finesse et la beauté  des jambes de leurs compagnes, images projetées sur un écran au fond du plateau. Men’s dance for women  qui lui succède est une danse pour des danseuses elles aussi aguichées par leurs partenaires masculins. Si la chorégraphie peut paraître un tantinet sophistiquée, elle n’en est pas moins sensuelle et fort expressive : elle évoque au début le désir mais, rapidement des tensions vont apparaître, les relations devenant peu à peu conflictuelles. Un tableau plus vrai que nature de notre société.

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La troisième partie de cette pièce, Presque rien, n'est quant à elle pas construite sur une partition de Bach mais sur une musique de Bertrand Maillot, frère du chorégraphe, lequel s’est inspiré pour son œuvre de sons et de chants puisés au sein de la nature. Et ce pas-de-deux s’avère un petit bijou de finesse et d’esprit qu’il convient de déguster à pleine dents. Là encore, il évoque un volet de l’amour sous une forme qui n’avait pas encore été présentée jusqu’alors, tantôt charnelle, tantôt ambigüe et explosive. « Certaines personnes ne semblent pas faites pour vivre ensemble et, pourtant, leur amour nous détrompe » nous dit le chorégraphe. Ce qu’il a mis en scène et en gestes avec subtilité, élégance, intelligence et  raffinement. A savoir la relation entre deux êtres unis par un amour chaotique et  tumultueux qui oscille constamment entre attraction et répulsion, révélant toutefois que la vie dans la solitude est difficile à supporter. "Parfois je t'aime, parfois je te déteste, mais il n'y a pas un jour qui passe sans que tu me manques", dit un jour un poète. Une pièce incisive, fascinante, montrant que l’Amour n’est pas qu’une pulsion romantique dévorante facile à maîtriser mais un sentiment fragile qui n’est pas atavique mais qui se construit peu à peu, évolue et s’entretient au quotidien malgré son lot de désillusions.

J.M. Gourreau

Bella Figura / Jiri Kylián & Aleatorio / Jean-Christophe Maillot, Ballets de Monte-Carlo, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, du 26 au 28 janvier 2018.

Christian Ubl / H & G / Un diététicien d'un nouveau genre

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Photos J.M. Gourreau

Christian Ubl :

Un diététicien d’un nouveau genre

 

Curieusement, la dernière création de Christian Ubl, H & G, n’est pas dans le même registre et diffère radicalement de ses précédentes œuvres*. Préoccupé par les dérives de l’alimentation dues à nos modes de consommation ainsi que par les problèmes pathologiques qu’elles peuvent engendrer, notamment chez les enfants, Christian Ubl a décidé de s’adresser à eux au travers d’une pièce très ludique et fort imagée dont il a eu l’idée à la (re)lecture du célèbre conte allemand Hänsel et Gretel des frères Grimm**. En effet, l’analyse fort judicieuse que le chorégraphe se fait de ce conte et la morale qu’il en tire vont dans le même sens  que cette réflexion de l’économiste canadien Michel Chossudovsky*** selon laquelle « la famine n’est pas la conséquence d’un manque de nourriture mais bien tout le contraire : les surplus alimentaires mondiaux sont utilisés pour déstabiliser la production agricole dans les pays en voie de développement ».

Coup d’essai, coup de maître. La pièce créée par Christian Ubl, fruit d’une imagination totalement débridée, est aussi poétique, facétieuse et ludique que fantasmagorique, tant par sa chorégraphie enjouée que par les costumes drolatiques aussi sophistiqués que suggestifs endossés par les joyeux drilles qui la dansent. Et, surtout, par le travail vocal et instrumental interprété en « live » par le compositeur et musicien Fabrice Cattalano, saltimbanque à ses heures lui aussi… Les trouvailles scéniques (ne serait-ce que celle de donner vie à moult gâteries et sucreries…) qui abondent s’avèrent parfaitement adaptées à l’univers primesautier tant de nos bambins que des enfants plus grands, bien que l’on puisse se demander si elles les dégoûteront réellement à tout jamais du péché de gourmandise… Bref, un univers de contes de fées très suggestif qui doit tout de même pouvoir donner à réfléchir…

J.M. Gourreau

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H & G / Christian Ubl, La Briqueterie - CDCN, Vitry, les 26, 29 et 30 Janvier 2018.

* Après s’être adonné au patinage artistique sous l’angle de la danse et remporté de nombreux prix en compétition internationale, Christian Ubl s’essaye à la danse contemporaine comme interprète entre autres auprès de Robert Seyfried, Abou Lagraa, Michel Kelemenis, Christiane Blaise, Daniel Dobbels et Thomas Lebrun. En 2005, il aborde la chorégraphie et signe May you live in interesting Times puis, en 2006, ErsatZtrip. Suivront Klap! Klap ! en 2008, I’m rom Austria like Wolfi ! en 2010, La Semeuse en 2011, BlackSoul & WhiteSpace  (B&W’s) en 2010-2012,  Shakeit out et How much en 2014, AU et Waouhhhhh ! en 2015, Langues de feu en 2016 et, enfin, S T I L  en 2017.

** Abandonnés au plus profond d’une sombre forêt par leurs parents qui n’avaient plus de quoi les nourrir, Hänsel et Gretel, affamés et épuisés, vont finir par découvrir une fort jolie chaumière dans laquelle vit une sorcière se nourrissant de chair humaine : cette harpie a édifié sa demeure en pain et gâteaux pour attirer ses proies, piège dans lequel les deux enfants  vont bien sûr tomber. Mais Gretel parvient à s’en échapper au moment où la méchante femme se prépare à attirer Hänsel dans son four pour le faire rôtir et à l’y enfourner à sa place. Par la suite, lorsque les enfants pénètrent dans sa demeure, ils y trouvent un coffre plein de diamants et de pièces d’or qu’ils rapportent à leur père, le sauvant ainsi de la famine et de la misère.

*** Directeur du Centre de recherche sur la mondialisation à l’université d’Ottawa (Canada). Editeur du site multilingue « Mondialisation ». Dernier ouvrage en français : Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial, publié en 1998 et traduit en 11 langues.

José Montalvo / Carmen(s) / Hommage aux femmes du monde entier

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Photos J.M. Gourreau

José Montalvo :

Hommage aux femmes du monde entier
 

Montalvo j apres la representation de carmen s 01 mac creteil 24 01Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? On peut en effet s’étonner que, du fait de son charisme, de son humanisme, de sa mentalité et de sa conception de l’existence,  Montalvo n’ait pas réalisé cette œuvre plus tôt. Car cette Carmen(s) correspond si parfaitement à la personnalité de son auteur, à son esprit, à ses préoccupations et à ses penchants, qu’il ne pouvait pas ne pas les faire partager à son public. Peut-être ne se sentait-il pas jusqu’à présent tout à fait prêt ? Qu’il se rassure, cette pièce est un véritable chef d’œuvre, une réussite sur tous les plans, une pièce pleine de vie et d’allégresse, au sein de laquelle on le retrouve plus que jamais fidèle à lui-même. Elle apporte en effet une réponse aux questions existentielles qu’il se pose, que ce soit au sujet de l’immigration, de l’errance, des valeurs du métissage, des inégalités sociales, de l’émancipation féminine, de l’enfance. « Carmen est une femme insoumise, sans patrie ni racines, un être libre de faire ce qui lui plaît », dit-il. Et s’il se sent si proche d’elle, si celle-ci le touche autant, c’est qu’il s’identifie lui aussi à elle étant lui-même fils de réfugiés politiques, en l’occurrence espagnols, qui ont dû fuir leur pays à l’époque du franquisme* pour s’expatrier à Argens près de Carcassonne où le jeune José a passé toute sa petite enfance. Et puis, Carmen était aussi le prénom de sa grand-mère, féministe catalane enthousiaste et rebelle qu’il adorait car elle l’abreuvait de contes qui ont bercé son enfance. C’était en outre le rôle préféré de sa mère, catalane elle aussi, danseuse de flamenco à ses heures…

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Carmen représente donc la révolte en chantant et en dansant. « C’est un être qui traverse les frontières culturelles et géographiques tout à la fois », dit-il. Sa patrie est un monde sans frontière, libre. Ce à quoi rêvent toutes les femmes aujourd’hui. Comme autrefois d’ailleurs Isadora Duncan, Loïe Fuller, Camille Claudel... C’est la raison pour laquelle il a démultiplié son héroïne, incarnée par des artistes d’horizons très divers, tous d’expressivité différente, et qu’il l'a déclinée au pluriel. Car il y a un peu de Carmen chez toutes les femmes du monde. C’est en outre ce que reflète sa mise en scène, comme à l’habitude, une explosion jubilatoire sur plusieurs plans, les danseurs sur scène étant replacés dans un univers virtuel plus vrai que nature, projeté en vidéo sur la toile de fond. Ils  vont et viennent, se superposent aux personnages de l'écran, font corps avec eux. Et quels artistes ! De toutes obédiences, de tous acabits. Des virtuoses en tous genres et de toutes disciplines dans une chorégraphie raffinée, parfaitement adaptée au propos et qui porte admirablement en elle tous les sentiments qui vont les animer, amour, amitié, tristesse, joie, crainte, colère, peur… De plus interprétée par des danseurs de flamenco, de danse contemporaine, de danse de caractère ou des hip-hoppeurs, tous forçant l’admiration, chacun s’étant parfaitement adapté tant aux souhaits du chorégraphe qu’à son style. Il en résulte un spectacle flamboyant, une fête du métissage haute en couleurs mais, surtout, une grande leçon d’humanité qui marquera à jamais les annales de la danse.

J.M. Gourreau

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Carmen(s) / José Montalvo, Maison des arts de Créteil, du 24 au 27 janvier 2018 et Théâtre National de la danse Chaillot, Paris, du 1er au 23 février 2018.

*Régime politique qui associa, entre 1939 et 1977, les caractères du fascisme et de la dictature militaire.

Camille Mutel / Animaux de béance / Cérémonie initiatique

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Photos J.M. Gourreau

Camille Mutel :

Cérémonie initiatique

 

Voilà un spectacle troublant. Par son propos d’abord, l’exploration du comportement de l’être sous l’emprise d’un philtre qui le métamorphose jusqu’à le faire sombrer dans un état de transe. Par son étrange support musical ensuite, les éclats de voix et stridulations aiguës de la cantatrice et compositrice Isabelle Duthoit, souffles et cris rauques aussi déchirants qu’angoissants, qui créent un univers chamanique, transportant le spectateur au beau milieu d’un rituel de possession ou d’exorcisme. Des cris agressifs inhumains, évoquant ceux de corvidés, voire de rapaces prêts à tout pour défendre leur proie. On pense inévitablement à Hitchkock…

Point de départ de cette œuvre étonnante créée en novembre dernier au Manège de Reims, un rituel sarde curatif et festif, celui de l’Argia. Ce rituel tire son nom de celui d’une araignée éponyme qui, en Sardaigne, est aussi celui d’un être mythique évoquant une tarente dont la morsure venimeuse pouvait menacer la vie des paysans d’autrefois. Une légende sarde veut que les personnes mordues par la tarentule se soient mises à danser sur un rythme endiablé, sous l’effet du poison qui envahissait peu à peu leur corps. Par la suite, cette danse entrainante a été utilisée comme remède pour soigner les femmes névrosées. « Celui qui est frappé par l'Argia, nous dit Clara Gallini, auteur d’un livre sur l’ethnologie italienne, 1 ressent de très vives douleurs et se trouve plongé dans un état confusionnel dû à un empoisonnement du sang car il s'agit souvent de latrodectisme. 2. Il souffre sans aucun doute d'une « crise de la présence », au cours de laquelle il se remémore tous les autres moments critiques de son existence ». Et cet auteure de poursuivre : « Le rite de l'Argia combine des pratiques symboliques qui réapparaissent dans d'autres rituels : la lamentation funèbre que l'on retrouve dans les funérailles et le Carnaval, l'accouchement symbolique lui aussi présent dans le Carnaval, tout comme le travestissement. Les femmes qui montrent leurs seins et leur sexe ont les mêmes gestes obscènes que dans la lamentation funèbre ». Au cours de ces cérémonies d’exorcisme dansées et chantées, se joue l’inversion, l’échange des identités et des vécus sexuels, les hommes y devenant femmes ou jeunes filles, ou vice-versa. En Sardaigne, c'est l'araignée qui mène la transe. Les tarentules ont toujours été popularisées avec l’image du mal.

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Dans cette pièce rituelle à mi-chemin entre théâtre et danse, Camille Mutel,  pour la première fois, n’intervient pas comme interprète mais seulement comme chorégraphe et metteur en scène, entre autre par l’intermédiaire d’un jeu de masques digne de ceux de la commedia dell’arte. Ces croyances qui l’ont nourrie lui ont suggéré une scénographie originale au sein de laquelle les différentes scènes qu’elle développe font allusion aux symptômes de cette envenimation ou, plutôt, à cet empoisonnement et au comportement des personnes mordues. C’est l’araignée qui tisse, file et coupe le fil de la vie, nous dit-elle. Et les trois personnages mis en scène qui vont tous les trois survivre à leur malheur, ceux-ci incarnés par Mathieu Jedrazak, contre-ténor et performeur issu des scènes lyriques et queer, 3 Isabelle Duthoit étonnante chanteuse « expérimentale » ou la danseuse Alessandra Cristiani, formée au butô, vont tenter, malgré leur animalité, de renouer un lien social pour regagner leur place dans la société.

 

J.M. Gourreau

Animaux de béance / Camille Mutel, Micadanses, Paris, les 25 et 26 janvier 2018.

 

1 Gallini C. & G. Charuty, 1989, « L’ethnologie italienne : un itinéraire », Terrain éd., n° 12, p. 110-124.

2 envenimation par la morsure d'une araignée du genre Latrodectus, appelé communément « veuve noire ». Son venin possède une action neurotoxique plus dangereuse que celle du venin d'un cobra et peut, dans certains cas, entraîner la mort.

3 Le Grand dictionnaire terminologique définit le terme queer comme un adjectif monosémique, à remplacer par allosexuel ou altersexuel. Il le définit ainsi : « Se dit de ce qui se rapporte à l'ensemble des orientations sexuelles autres qu'hétérosexuelle »[