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Faizal Zeghoudi / No land demain ? / L’exode syrien

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Faizal Zeghoudi :

L’exode syrien

 

Tout est parti d’un poignant reportage réalisé par Omar Ouahmane sur les migrants syriens, diffusé au cours de l’émission Interception sur France Inter : ce dimanche-là, Faizal Zeghoudi était à l’écoute. Le chorégraphe franco-algérien referma le poste de radio, bouleversé, les larmes aux yeux. Ce que venait d’évoquer le reporter, ce qu’il avait entendu, ce qu’il avait vécu au contact de ces gens allait au-delà de toute imagination : comment ces hommes, ces femmes et leurs enfants pouvaient-ils avoir le courage de fuir, en abandonnant en toute hâte leur terre natale - sous les bombardements, il est vrai - en délaissant tous leurs biens, leur famille, leurs amis, leurs souvenirs ? Où trouvaient-ils la force d’âme et l’énergie pour affronter mille dangers et risquer leur vie pour accéder à une hypothétique terre promise, un eldorado inconnu présumé salvateur ? Que de vexations, de peurs, de sévices, d’agressions et de traitements inhumains avaient-ils dû subir pour en arriver à un tel point de non-retour… Quel courage leur avait-il fallu pour fuir leur quotidien, se lancer dans une aventure à l’issue plus qu’incertaine, tenaillés par la faim, la soif, la peur et seulement animés par le stress, l’instinct de survie, l’espoir…

C’est tout cela qui détermina Faizal Zeghoudi à vouloir partager ses interrogations, à se lancer sur les pas du journaliste de la radio pour évoquer à son tour cet exode, ce drame… Et notamment l’incommensurable détresse de ce peuple en fuite, les horreurs et vicissitudes qu’il a pu ressentir, vivre et subir sans jamais pouvoir revendiquer son statut d’humain. Ce, dans le seul but de reconquérir sa dignité et, surtout, sa liberté. No land demain ? est malheureusement un drame auquel nous sommes confrontés quotidiennement à l’heure actuelle et qui ne peut nous laisser dans l’indifférence.

L’on sait l’immense charisme qui étreint l’âme de ce chorégraphe. Lorsqu’un sentiment lui serre le cœur et qu’il tient à le faire partager, tous les moyens, tous les artifices à sa portée lui sont utiles pour en décupler la force. Or, dans cette création bicéphale avec le scénographe Rémi Bénichou, il eut l’idée d’immerger le spectateur avant son entrée dans la salle dans un étonnant dispositif scénique, installation plastique enveloppant le public d’images vidéo pour lui conférer, au travers d’un montage syncopé destiné à le mettre dans un état de transe, un choc commotionnel qui le place ex abrupto dans l’ambiance. La représentation qui lui fait aussitôt suite plonge d’entrée de jeu l’assistance dans une atmosphère de guerre et de chaos des plus poignantes : la bande-son de Lucas Barbier, composée de sons enregistrés en direct sur le terrain - bruits d’explosions, tirs de Kalachnikov, chutes de corps et de pierres sous l’emprise des obus - ne laisse aucune place à l’équivoque.

Dès lors, tout devient parfaitement lisible. La chorégraphie se veut calquée sur une musique souvent oppressante, ce qui rend ces deux atouts indissociables et renforce leurs effets. La peur se lit sur les visages des corps stressés qui tremblent, se terrent, sursautent au moindre bruit insolite, rampent et se dissimulent dans les décombres. Tout se passe dans l’urgence. Les gestes sont incohérents, saccadés, instinctifs, dénués semble t’il de toute motivation. Petit à petit, au fur et à mesure des rencontres pourtant totalement fortuites, une sorte de cohésion naît de ces êtres désorientés. Le groupe qui se forme rassemble et coordonne ses énergies, galvanise ses forces malgré l’angoisse qui l’envahit chaque minute un peu plus. Tous s’embarquent alors sur un esquif de fortune sur une mer plus souvent impétueuse que calme, surmontent tant bien que mal leurs peurs et leurs frayeurs alors que la tempête se déchaine, unissent leurs forces pour éviter le naufrage. Un passage volontairement long et répétitif mais poignant au sein duquel Faizal analyse et dissèque la souffrance engendrée par l’effort. Enfin, Lampedusa se profile à l’horizon. L’espoir renaît sur les visages, mais les difficultés de l’accueil surviennent très vite, les émigrants, à bout de forces, étant sans ménagement refoulés par les habitants de l’île.

Voilà un vibrant hommage au courage des migrants, orchestré de main de maître et servi par des interprètes acquis à la cause de leurs auteurs.

J.M. Gourreau

No land demain ? / Faizal Zeghoudi, Bois-Colombes, 12 octobre 2018.

Dave St Pierre et Alex Huot / Fléau / Eloge de l'homosexualité

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Photos Dave St Pierre

 

 

Dave St Pierre et Alex Huot :

Eloge de l’homosexualité

 

Il faut de tout pour faire un monde et les arts du spectacle sont là pour en montrer toute l’ampleur et la diversité. Le canadien Dave St Pierre est précisément un de ces artistes hors normes, iconoclaste au sens propre du terme, en marge de notre société. Mais le regard qu’il porte sur celle-ci  est très juste, même si ce qu’il évoque peut déplaire, voire choquer. Et il ne s’en prive pas. Ce qu’il a à dire, il ose le dire franchement, crûment, sans prendre de gants. Sans être réellement choquantes, ses évocations sont souvent à la limite de ce que l’on a envie de voir et de ce que l’on peut supporter. Car cet  artiste se complait à créer des remous et secouer les tabous. C’est d’ailleurs pour cela que ses aficionados se rendent (en courant…) à ses spectacles, juste pour se rendre compte des limites que ce diable d’homme a encore bien pu franchir. Un désir malsain ? Pas tant que cela car, finalement, ses propos nous ouvrent les yeux sur des réalités dont nous n’avons pas toujours conscience, lesquelles, d’ailleurs, peuvent aller jusqu’à nous culpabiliser. C’est un fait que ses convictions ne nous laissent, il est vrai, jamais indemne.

Son dernier spectacle, Fléau, confirme une réputation non usurpée : Dave St Pierre, on le sait, est un homosexuel acquis à la cause, et ce, jusqu’au bout des ongles. C’est entre autres ce propos que le chorégraphe et son ami Alex Huot ont choisi d’évoquer pour nous*. Justement pour montrer que l’homosexualité, qui n’est pas encore universellement admise au sein de notre société, tant s’en faut, est tout de même universellement répandue. Et qu’elle doit avoir droit de cité partout. Seulement, il n’y est pas allé de main morte, même s’il en révèle les facettes les plus touchantes telles l’amour envers son compagnon, l’immense détresse et l’impuissance de l’Homme face à la maladie, l’attention et les soins que l’un des partenaires du couple peut prodiguer à son condisciple en cas de déficience ou de besoin. Cependant, il aurait pu  aussi utiliser un langage à demi-mot pour exprimer les pulsions parfois incoercibles qui agitent ces hommes, ce qu’il n’a nullement cherché à faire, bien au contraire, au risque de ne pas s’en sortir indemne, voire de se détruire. « Fléau, nous dit-il, est né de toutes les laideurs et les beautés de notre relation. Parce que c’est ça l’amour : être autant attaché à son visage qu’à l’odeur de sa merde. (…) Fléau est une vraie histoire d’amour, sans artifices, souvent un peu plate, maladroite, dégueulasse et parfois obscène. Mais c’est plus fort que nous, on trouve ça beau quand même »… 

Bon, OK, tout cela, on l’a déjà compris dès les premières minutes du spectacle. Il n’y a vraiment pas besoin de le marteler à gogo pour nous le faire rentrer dans le crâne, la crudité de sa mise en scène, d’ailleurs loin de la danse, étant stupéfiante. Trop, c’est trop, disait à juste titre Blaise Cendrars mais il faut avouer que la motivation du chorégraphe est des plus réaliste : « L’humain sera toujours un bâtard entre un dieu et une bête »…

J.M. Gourreau

 

*accompagnés d’ailleurs par leur ami le plus fidèle, le chien prénommé « Fléau », lequel s’est mis soudainement à réprimander par de furieux aboiements un spectateur qui s’était permis de manifester sa réprobation durant la représentation par une véhémente diatribe - bien évidemment prévisible - envers ses auteurs... Mais l’animal ne faisait que défendre son maître !

Fléau / Dave St-Pierre et Alex Huot, Le Tarmac, Paris, du 9 au 12 octobre 2018.

Rocío Molina / Grito Pelao / A un enfant sans père

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Photos Lorenzo Carnero & Pablo Guidali

 

Rocío Molina :

A un enfant sans père…

 

On n’en attendait pas moins de cette artiste iconoclaste aux multiples facettes, désormais associée au Théâtre National de Chaillot: voilà une œuvre d’une force incommensurable et d’une créativité étonnante qui, à nouveau, bouleverse et dépoussière le flamenco traditionnel sans pour autant l’écorcher d’une once. Le désir de  maternité et la grossesse sont un douloureux cri du corps pour la majorité des femmes. Même pour les lesbiennes. Ce que traduit Grito Pelao, (Cri écorché), la dernière création de Rocío Molina qui nous révèle un nouveau pan de son histoire et de sa personnalité. Plusieurs chorégraphes féminines avaient déjà mis en scène ce thème et leur ressenti avec beaucoup de bonheur, ne serait-ce que Christine Bastin, laquelle, en avril 1991 dans Grâce, mettait en avant sa féminité mais surtout, la volupté, la félicité, l’immense joie de mettre au monde un enfant avant de pouvoir l’élever.

Rocío Molina quant à elle nous entraîne aussi sur les voies du désir de maternité, mais elle nous révèle en même temps qu’en tant que lesbienne, la vie n’est pas toujours rose. Elever seule son enfant, même lorsqu’il est ardemment désiré, n’est pas sans soulever de nombreuses difficultés, ne serait-ce que le souhait, la soif, le besoin même de partage que cette situation nouvelle peut engendrer. Sans oublier le fait que cet état génère dans son corps une sensibilité et une énergie différentes. Aujourd’hui Rocío Molina, qui a eu recours à la fécondation artificielle, est enceinte de plus de 6 mois. C’est un prodige de la voir encore danser avec un tel courage et une telle fougue, encadrée par sa mère, Lola Cruz et l'une de ses amies, l’extraordinaire cantatrice catalane Sílvia Pérez Cruz. Deux complices aussi étonnantes qu’indispensables les unes aux autres, dont le rôle est autant celui d’un partenaire et d’un soutien que d’un protecteur.

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Photos F. Korsekva

 

 

Il ressort de cette autobiographie qui prône avant tout la féminité, la liberté et l’amour de la vie un spectacle attachant, plein de verve et d’espoir. Laissant une grande part à l’improvisation, le zapatéado de Rocío s’avère toujours aussi sauvage que percutant et porteur d’une grande émotion, même si la chorégraphe semble s’être un peu assagie avec cet évènement. L’épure extrême de la mise en scène met non seulement en valeur les sublimes fresques abstraites bleues du cyclo de David Benito, lesquelles changent toutefois de couleur selon le déroulement de l’histoire, mais aussi la pureté des lignes du bassin dans lequel la chorégraphe-interprète, telle une naïade ingénue dans sa nudité, ira se plonger voluptueusement au cours de la dernière partie de la représentation. Il est d’ailleurs dommage que le spectacle ne s’arrêtât pas sur cette fort belle image, la dernière demi-heure n’apportant rien de plus au message que la chorégraphe brûlait de transmettre à son public.

J.M. Gourreau

Grito Pelao / Rocío Molina, Théâtre National de la danse Chaillot, du 9 au 11 Octobre 2018.

Eloïse Deschemin / Se faire un non / Un univers plein de fantaisie

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Photos J.M. Gourreau

Eloïse Deschemin :

Un univers plein de fantaisie

 

A l’heure où la danse contemporaine tend vers un dépouillement et une sobriété extrêmes, peut-être pour mieux en valoriser la substantifique moelle, Eloïse Deschemin pour sa part effectue le cheminement inverse, en réaction au manifeste iconoclaste d’Yvonne Rainer*. Cette jeune artiste ne conçoit en effet le spectacle chorégraphique que comme un ensemble d’éléments d’importance similaire, indissociables et complémentaires les uns des autres, qu’il s’agisse de la musique, du décor et des costumes, de la mise en scène, des éclairages ou, bien sûr, de la danse. Et pourtant, elle ne cherche pas à conter une histoire au sens strict du terme comme c’était la coutume au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe mais plutôt à créer une ambiance, un nouvel univers à partir d’éléments épars glanés çà et là qu’elle réarrange, recompose, distord, détourne de leur sens et de leur usage princeps avant de les replacer avec une grande intelligence dans un nouveau contexte qu’elle cherche à rendre le plus onirique possible. Pas de message donc mais une invitation à la rêverie par le truchement d’un jeu ou d’une féérie qui pourrait se rapprocher du monde de l’enfance. Il en résulte la création d’un univers plein de fantaisie, un puzzle d’une richesse surprenante, un patchwork au sein duquel chacun peut y trouver ce qu’il cherche.

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Se faire un non… Un titre pour le moins curieux pour un spectacle ! Mais qui révèle le tempérament un tantinet joueur, railleur, facétieux et pétillant de son auteur… Certes, quand on est jeune et plein d’entrain, on éprouve l’envie, le besoin même, de se faire connaître, de se faire une place dans le « milieu », de partager ses idées. Et pour ce faire, il faut trouver le bon créneau, celui qui n’est pas encore trop exploité, celui qui sonne juste. D’où ce regard tourné vers l’enfance, celle que tout un chacun regarde avec nostalgie. D’où ce regard vers la féérie et la fantaisie, créatrices d’univers fantastiques dans lesquels tout un chacun aimerait bien se ressourcer. D’où ce diorama, jeu de construction et de déconstruction mettant en scène quatre personnages féminins, le regard certes tourné vers leurs origines mais aussi vers le futur et ce, avec une naïveté étonnante. Une foultitude d’idées émaille son univers, plus ou moins distordues au cours de la représentation. Pas de fil conducteur, pas de narration, pas de morale sous-jacente mais plutôt un jeu qui met en avant la féminité de son auteur et son sens des humanités. Un patchwork chorégraphico-théâtral dévoilant ses goûts pour la nature, la fête, le théâtre antique, le carnaval, le cinéma (West Side Story de Robert Wise et Jérôme Robbins avec Natalie Wood, La princesse de Clèves, film muet de Fritz Lang avec Marina Vlady ou, encore, Barbarella de Roger Vadim avec Jane Fonda)… Une suite d’images, toujours profondément humaines, qui nous traversent, nous nourrissent, nous questionnent, nous font rêver.

J.M. Gourreau

Se faire un non / Eloïse Deschemin, L’Etoile du Nord, 1er et 2 octobre 2018. Dans le cadre du Festival Avis de turbulences #14.

* En 1964, la chorégraphe américaine Yvonne Rainer édicta un No Manifesto sur les conditions radicales de son approche théorique de la danse et de ses représentations. En voici la traduction: «  NON au spectacle, non à la virtuosité, non aux transformations et au merveilleux et au trompe-l'œil, non à la fascination et à la transcendance de l'image de la star, non à l'héroïque, non à l'anti-héroïque, non aux images de pacotille, non à l'engagement du performer ou du spectateur, non au style, non au maniéré, non à la séduction du spectateur par les artifices de l'interprète, non à l'excentricité, non à l'émouvant et à l'ému… »

 

Saburo Teshigawara / The Idiot / Un nouveau défi savoureux

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Saburo Teshigawara :

Un nouveau défi savoureux

 

Décidément, Saburo Teshigawara est un personnage déroutant, d’une créativité sans bornes et qui ne se présente jamais là où on l’attend, témoignant d’un étonnant éclectisme. Comme à son habitude, il ne livre jamais à son public la moindre piste qui puisse expliciter sa pensée, son art. Seul le titre de sa pièce peut-il mettre le spectateur sur la voie. C’est à nouveau le cas avec The Idiot, sa dernière création, tirée du célèbre roman éponyme, L’idiot, de Dostoïevski, publié pour la première fois en feuilleton entre 1868 et 1869 dans Le Messager russe. L'histoire est celle du prince Mychkine, victime de crises d’épilepsie, qui après avoir passé une grande partie de sa vie en Suisse pour recevoir les soins adéquats à sa maladie, revient à Saint-Pétersbourg pour retrouver une de ses parentes éloignées, la générale Epantchine : celle-ci va l’introduire dans la Haute Société russe, totalement corrompue comme il se doit, société que le prince va déstabiliser par sa naïveté, sa candeur et sa bonté. Une œuvre à nombreux rebondissements que, bien évidemment, Teshigawara ne va pas s’efforcer de retraduire dans son duo avec Rihoko Sato, se limitant à évoquer seulement ses relations tumultueuses avec Nastassia Filippovna, une jeune fille orpheline recueillie tout enfant par la générale. Le pas de deux qui en ressort, d’une grande sobriété, met en valeur les sentiments et émotions qui animent ces deux personnages par le truchement d’une gestuelle très expressive qui fait ressortir la diversité et la complexité des sentiments qui animent l’âme des deux protagonistes de la pièce.

Teshigawara cependant ne se lance pas dans un ballet narratif. « Je savais qu’il était impossible de créer une chorégraphie tirée d’un tel roman », a-t-il avoué en évoquant son œuvre. « Mais cette impossibilité a été la clef pour approcher et créer quelque chose de complètement neuf. Une danse qui existe seulement dans l’instant présent ». Pas tout à fait cependant, car il reste gravées dans la mémoire du spectateur des images d’une beauté inouïe du fait de leur épure et de leur fluidité. Un manège au cours duquel le prince exprime avec force et conviction la profondeur des sentiments qui jaillissent de son être : tantôt son amour pour sa jeune compagne, ce d’une manière radieuse et avec une étonnante jeunesse ; tantôt ses tourments et son désespoir lorsqu’il est éconduit, tel un pantin misérable aux gestes saccadés, investi par les tremblements spastiques qui révèlent son infirmité. Sentiments d’ailleurs exacerbés par la survenue inquiétante d’un rat dans une atmosphère crépusculaire glaçante, accentuant le malaise que l’on peut ressentir.

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Photos Abe Akihito & Aya Sakaguchi

 

Comme à l’habitude chez ce chorégraphe, tout est étudié avec le plus grand soin, et chaque détail a son importance. La gestuelle, très théâtrale, toujours significative, ciselée comme un joyau, fait corps avec la partition musicale. Elle emprunte son vocabulaire tant à la danse classique qu’à la danse contemporaine ou au hip-hop, tout en se parant d’un zeste de théâtre nô. L’expressivité de cette œuvre qui oppose un homme fougueux et maladroit à une femme  d’une grâce et d’une fluidité incommensurables, personnage magistralement interprété par Rihoko Sato d’ailleurs, est encore accentuée par des lumières et une mise en scène de son cru, en parfaite accord avec le propos. Une œuvre magistrale qui révèle une nouvelle facette de son auteur.

J.M. Gourreau

The Idiot / Saburo Teshigawara, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 27 septembre au 5 octobre 2018. Spectacle créé à Tokyo en juin 2016 et donné dans le cadre de la 47ème édition du Festival d’automne à Paris, à l’occasion de « Japonismes 2018 », manifestation qui marque le 160ème anniversaire des relations franco-japonaises.

 

Maguy Marin / Cendrllon / Maguy sur tous les fronts

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Photos Jaime Roque de la Cruz

 

Maguy Marin :

Maguy Sur tous les fronts

 

Maguy marin tim douet 0014Après avoir investi tout dernièrement le Théâtre des Abbesses avec sa dernière création,  Ligne de crête (cf. ma critique en date du 25 septembre 2018), Maguy Marin reprend aujourd’hui l’un de ses ballets les plus célèbres, Cendrillon, créé par le Ballet de Lyon dans cette même ville le 29 novembre 1985 et présenté au Théâtre de la Ville à Paris dans le mois qui suivit. Il n’a été redonné qu’une seule fois dans notre capitale, l’année suivante pour les fêtes de Noël. Il faut dire cependant que cet étonnant ballet, aussi grotesque que poétique, a connu plus de 470 représentations et 11 renouvellements d’interprètes depuis sa création !

La comparaison de ces deux œuvres réalisées à plus de trente ans d’intervalle nous permet de remarquer que la ligne de conduite de Maguy Marin n’a pas dévié d’un iota au cours de toute sa carrière. Tout comme Ligne de crête, sa Cendrillon est une satire acerbe de notre société, d’un tout autre genre il est vrai. Ce conte offre en effet à la chorégraphe plusieurs sujets de réflexion : l’enfance malheureuse d’un enfant né d’un premier mariage, souffre-douleur de sa belle-mère mais aussi et surtout la jalousie, la méchanceté et l’hypocrisie qui infiltrent nos sentiments et notre façon d’agir tout au long de notre existence. L’idée de génie de la chorégraphe et de sa collaboratrice Montserrat Casanova fut de s’adresser en priorité aux enfants et de transformer ses personnages en les affublant de masques grotesques et de perruques de poupée afin de mieux les sensibiliser. Pour l’enfant, la poupée est d’abord une compagne qu’il chérit bien sûr, mais aussi qu’il malmène, martyrise ou torture selon son humeur. Cet « être » est en fait incapable de se défendre et subit la cruauté de sa maîtresse ou de son seigneur. Par ailleurs, pour l’adulte, la poupée symbolise entre autres un objet magique ayant une forme et des traits humains. Or cette poupée peut être manipulée, dans les séances d’envoûtement notamment, dans un but maléfique. Là encore, la chorégraphe rejoint l’univers de Perrault et son cortège de fées.

L’utilisation des masques rappelle en outre le nô ou plutôt le bunraku japonais qui est précisément le théâtre des poupées. La magie du nô est en partie issue des masques qui prennent possession de l’acteur et lui insufflent vie et esprit. Au Japon en effet, le masque est un élément de culte qui élève au-dessus de l’existence terrestre celui qui s’en est paré. A travers lui, le transcendantal prend possession de l’humain qui le porte. Le masque ne sert alors nullement à dissimuler mais, au contraire, à révéler la face profonde et cachée de l’âme. C’est donc lui qui fera agir l’acteur, et non l’inverse. C’est précisément ce qu’évoque la mise en scène de Maguy Marin car les poupées masquées qui symbolisent les deux demies-sœurs de Cendrillon et sa marâtre apparaissent trop grotesques pour être réelles. Elles n’en sont pas moins crédibles pour autant et, si leur jeu scénique prête souvent à rire, un petit pincement de cœur furtif nous fait entrevoir que les sentiments qui les animent pourraient bien ne pas être que de la fiction. En revanche, il émane de l’apparence calme et sereine du Prince et de Cendrillon ainsi que de la douceur des traits de leurs masques un sentiment de bonheur ineffable : ils rayonnent et communiquent leur espoir à tout l’univers.

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Photos de la création à Paris en décembre 1985. C° J.M. Gourreau

Si Maguy a pu prendre quelques libertés avec le conte original pour actualiser l’histoire, il n’en reste pas moins la trame et les grandes lignes, parsemées çà et là de pointes d’humour plus cocasses les unes que les autres. Ainsi le prince va-t-il ligoter la marâtre et ses deux filles pour les punir de leur méchanceté ! Ainsi la chorégraphe va-t-elle terminer sa pièce en symbolisant le bonheur de Cendrillon et du Prince en imageant la célèbre maxime « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants », par une ribambelle de poupées défilant en l’occurrence de cour à jardin lors de la chute du rideau de scène … Mais si son œuvre est parsemée de truculentes trouvailles dans sa mise en scène étalée sur trois étages, elle n’en est pas moins sujette à profonde réflexion tout en nous ravissant par une chorégraphie parfaitement adaptée à son propos et magistralement interprétée par les danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon.

J.M. Gourreau

Cendrillon / Maguy Marin, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 27 au 29 septembre 2018.

 

Laura Arend / Anna / Féministe tant dans le corps que dans l'âme

 

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Photos J.M. Gourreau

Laura Arend :


Féministe tant dans le corps que dans l’âme

 

Laura Arend est l’une de ces artistes qui ont le pouvoir de fasciner par leur seule présence et la force de leur regard, lequel, à lui seul, exprime un désir farouche de partager et transmettre ses sentiments, ses idées, ses espérances. Mis au service de la danse, cela peut devenir fascinant comme l’on a pu en juger à l’issue de sa dernière création, Anna. Bien que cette pièce portât le titre d’un prénom féminin, le plus répandu en Allemagne, ce n’est pas la destinée et la vie d’une seule femme qu’elle évoque mais bien de cinq, toutes révolutionnaires chacune dans son domaine, tant dans leurs pensées que dans leur parcours. C’est à la lecture d’un article du Courrier International consacré à la destinée de quatre d’entre elles « oubliées » de leurs compatriotes allemands que l’idée lui vint de les évoquer à son tour, ce d’autant qu’elle aussi avait des origines germaniques.

C’est d’ailleurs pour mettre en valeur le portrait de ces quatre femmes – auxquelles elle rajouta celui de Pina Bausch – qu’elle conçut un cadre radieux en néons au sein duquel Fanny Sage et elle-même évoluent tour à tour ou conjointement, exprimant certaines de leurs facettes avec une force peu commune et un réalisme saisissant. Une danse forte, expressive, vive, profonde, poignante. La première d’entre elles, Clara Schumann, est bien sûr connue de tous. Ce sont les affres de cette musicienne aux amours tumultueuses et contrariées mais qui, malgré tout, parvint à épouser son amant qu’évoque Laura Arend par le truchement d’une chorégraphie d’une grande sensibilité de laquelle sourd une non moins grande émotion.

P1370233arend laura anna 26 micadanses 22 09 18Arend laura anna 28 micadanses 22 09 18Arend laura anna 09 bis micadanses 22 09Bien qu’autrichienne, Lise Meitner, « mère » de la fission nucléaire à l’origine de la mise au point de la bombe atomique réalisa la plupart de ses travaux scientifiques en Allemagne. Cette jeune physicienne qui fut la première femme à ouvrir les portes de l’université de Vienne à la gent féminine, ne put accéder au Prix Nobel en raison de son statut de femme mais aussi de sa résistance contre le nazisme. D’une toute autre obédience, Sophie Scholl, embrigadée contre sa volonté dans les « Jeunesses hitlériennes », fut guillotinée par les nazis à Munich en 1943. Elle fut l’un des piliers de la Rose Blanche, célèbre réseau de résistance au régime hitlérien. D’où la présence sur scène de ces aussi fragiles que délicates roses blanches dans des vases de cristal partiellement renversés au cours du spectacle.

Pilote automobile, Clärenor Stinnes quant à elle fut la première personne au monde à faire le tour du monde en voiture de tourisme, à une époque où les voies de communication ne le permettaient pas aisément. Elle remporta en outre 17 victoires en course automobile, presque toutes contre des adversaires masculins, ce qui lui conféra le titre de pilote le plus récompensé d’Europe dans cette discipline.

Enfin, à tout seigneur tout honneur, Laura Arend ne put s’empêcher d’évoquer la mémoire de sa compatriote, la chorégraphe Pina Bausch avec laquelle elle n’eut pas l’heur de travailler. Ce vibrant hommage à des femmes d’exception, en l’occurrence allemandes, révèle une artiste au regard tourné vers les autres, toujours prête à faire partager avec conviction ses découvertes et passions, traits de caractère que l’on retrouve d’ailleurs déjà dans ses deux premières œuvres, Yama inspirée d’un bouleversant voyage en Inde, et Five, d’un fascinant séjour de près de cinq ans en Israël.

Ce spectacle a été donné dans le cadre de la troisième édition de la manifestation « Bien fait » concoctée par Christophe Martin et Micadanses, mini-festival d’automne destiné à promouvoir de jeunes artistes de talent n’ayant pu être programmés par ailleurs.


J.M. Gourreau

Anna / Laura Arend, Micadanses, Paris, 22 septembre 2018.

Maguy Marin / Ligne de crête / Une nouvelle satire de notre société


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Photos Peter Thomson & Compagnie Maguy Marin

 

 

Maguy Marin :

Une nouvelle satire de notre société

 

Il fallait bien sûr s’y attendre : Maguy Marin n’a toujours pas fini de régler ses comptes avec notre société qu’elle caricature à souhait, révélant l’absurdité d’un bon nombre de nos comportements. Sa nouvelle création, Ligne de crête, exprime en effet son ras-le-bol vis-à-vis d’un monde incapable de réagir aux évènements dramatiques qui le secouent, une société de surconsommation engoncée dans ses petites habitudes, une société faite d’individus qui ne se préoccupent que de leur petit confort, sans regarder ni même se rendre compte de ce qui peut se tramer autour d’eux. Elle le dit à nouveau sans ambages ni détours, crûment, avec une force peu commune, plus par le théâtre d’ailleurs que par la danse, martelant ses propos comme l’on enfoncerait un clou dans le crâne. Et ça fait mal. Un leitmotiv d’une heure servi par un bande son monocorde, volontairement agressive, que l’on pourrait comparer au bruit assourdissant des rotatives d’une imprimerie à plein régime

Ligne de crête sous-entend précipice de part et d’autre d’une sente étroite de laquelle il serait dangereux de s’écarter. C’est donc aussi une mise en garde que la chorégraphe nous adresse vis-à-vis d’une société qui chaque jour tombe un peu plus bas et renonce - étouffée par les tourments mais peut-être aussi par paresse et ras-le-bol - à des acquis qui, par le passé, ont fait ses heures de gloire.

L’espace scénique est compartimenté en petites logettes aux murs de verre, labyrinthe dans lequel évoluent six personnages qui vont s’employer, durant toute la durée du spectacle, à les remplir sans relâche d’objets plus ou moins hétéroclites : mobilier de bureau, lampadaires, tableaux, plantes en pot et documents divers au début de l’œuvre, tout comme si l’on se trouvait en présence d’une société en cours d’installation dans ses nouveaux locaux. Mais, très vite, de nombreux objets du quotidien plus disparates les uns que les autres, tous symboles d’une société de consommation dont nous ne sommes même pas conscients, vont s’empiler pêle-mêle et meubler déraisonnablement les petits boxes dévolus à chacun, transformant le plateau en supermarché : ainsi bouteilles de lait, de soda et de jus de fruit vont côtoyer paquets de lessive et paquets-cadeau, jouets en peluche, robes en tous genres, sapin de Noël, skis, guitare et, même, un chien statufié, un parasol, une bonbonne de gaz voire un pneu… Objets qui vont changer de place au fil du temps, manipulés par des êtres robotisés et animés de tics, mais qui, cependant, savent s’empiffrer de gourmandises lorsque l’envie les en prend…

Ce va-et-vient perpétuel qui dure une bonne heure et s’écoule dans la plus parfaite indifférence peut amuser ou agacer le spectateur selon son humeur du moment. Il peut aussi avoir un effet lénifiant. Cette leçon de morale ne pourra malheureusement pas  changer la face du monde, mais elle ne laissera du moins personne indifférent.

J.M. Gourreau

Ligne de crête / Maguy Marin, Théâtre des Abbesses, Paris, du 25 septembre au 6 octobre 2018.

Marlène Jöbstl / Heimliche Hymne / Clin d'oeil à son passé

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Photos J.M. Gourreau

 

Marlène Jöbstl :

Clin d’œil à son passé

 

Il arrive un moment dans la vie d’un artiste où celui-ci éprouve le besoin de tourner son regard vers le passé, de mettre en avant les évènements et instants cruciaux qui ont marqué son existence, de les livrer et de les faire partager à son public. Marlène Jöbstl, artiste qui s’est engagée dans l’étude, la pratique et l’enseignement du butô, cet art expressionniste japonais très imagé, né dans le sillage de la seconde guerre mondiale sous les pas de Tatsumi Hijikata et de Katsuo Ohno, n’a cependant pas choisi ce langage pour s’exprimer : elle s’est en effet plutôt tournée vers l’art du spectacle qui a vu sa destinée s’accomplir, celui du mime, plus précisément celui de Jacques Lecoq, pédagogue et fondateur de l’Ecole internationale de théâtre et de mime de Paris. C’est en effet avec cet artiste qu’elle a fait ses premiers pas avant de découvrir en 2002 - sous l’égide de Yumiko Yoshioka, Atsushi Takenouchi, Daisuke Yoshimoto et le fils de Katsuo Ohno, Yoshito Ohno - le butô, cet art fascinant qui, dans une certaine mesure d’ailleurs, appelle le mime.

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Heimliche Hymne qu’elle vient de créer dans le cadre de la 18ème édition du Butô Festival à l’Espace Culturel Bertin Poirée évoque, par son titre, les origines autrichiennes de cette artiste qui, après la France, a désormais choisi l’Espagne pour vivre et exercer son art. Un pays dont elle retranscrit la chaleur et la vivacité dans la dernière partie de son spectacle. Le début de celui-ci évoque cependant le souvenir d’Hijikata qui, tout comme elle à ses débuts, était en quête de son identité. Pour sa part, elle y affirme et revendique sa féminité mais aussi sa fierté d’être née dans un pays très attaché à la paix entre les nations. C’est en effet drapée dans un tissu évoquant le drapeau national aux couleurs rouge et blanche (couleurs de la paix) taché par endroits de sang qu’elle apparaît, fardeau dont elle va peu à peu se séparer pour se présenter sous son vrai visage, celui d’une femme secrète, d’une grande sensibilité mais aussi d’une non moins grande fragilité, dansant avec son âme et son cœur. Une danse expressive, spontanée, puissante et imagée qui relate autant les moments heureux qu’elle a pu vivre que les vicissitudes de l’existence auxquelles elle s’est trouvée confrontée, comme la drogue, laquelle a emporté son compatriote, le chanteur pop-rock Falco, Johann Hölzel de son vrai nom, auquel elle a entre autres emprunté un fragment musical pour accompagner son spectacle. Une pièce émaillée de nombreuses autres allusions historiques évoquant notamment l’occupation nazie et ses insoutenables "restrictions" alimentaires, celle du sel en particulier, auxquelles le peuple autrichien était soumis. Faits relatés dans ce livre qui l’accompagne, ouvrage écrit par son père dont elle déclame au fil du temps quelques passages particulièrement poignants. Il n’en reste pas moins que l’œuvre, bien qu’émaillée de propos graves, reste dans son ensemble assez enjouée, voire primesautière, du fait de la truculence de ses propos soutenus en grande partie par deux "tubes" musicaux, Le beau Danube bleu de Johann Strauss, apologie de l’Autriche, et Non, je ne regrette rien d’Edith Piaf, symbole de la France, Marlène Jöbstl bénéficiant des deux nationalités.

J.M. Gourreau

Heimliche Hymne / Marlène Jöbstl, Centre culturel Bertin Poirée, Paris, 12 & 13 juin 2018.

 

Rami Be'er / Mother’s Milk / Kibbutz Contemporary Dance Company / Les horreurs de la shoah

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Photos Eyal Hirsch

 

 

Rami Be'er :

Les horreurs de la shoah

 

Rami be erIl ne fait pas dans la dentelle. S’il avait pour but de nous faire partager les horreurs de la  Shoah (massacre ethnique  peut-être plus connu sous le nom d’Holocauste), sa réussite est totale. En effet, au travers de Mother’s Milk, le chorégraphe israélien Rami Be'er, également directeur artistique de la Kibbutz Contemporary Dance Company basée dans l’ouest de la Galilée, évoque l'extermination des Juifs de Palestine pendant la Seconde Guerre mondiale. Propos qui sied bien à cette troupe, puisque sa fondatrice, Yehudit Arnon, décédée en 2013, était une rescapée des camps de concentration. Entre 1939 et 1945, ce ne sont en effet pas moins de  cinq à six millions de Juifs, soit les deux tiers des Juifs d'Europe et approximativement 40 % des Juifs du monde que les nazis, ces membres d'un parti politique raciste allemand, se sont mis en devoir d’exterminer avec une violence sans égale. Le père de Rami, l’un des architectes éminents d’Israël auquel l’on doit le concept du kibboutz au milieu des années 50, exploitation construite autour de l’idée d’une vie communautaire et d'égalité au sein d'une société unie et homogène, avait été lui aussi pris dans la tourmente et avait pu en réchapper. Ce sont ces horreurs dont nous entretient son fils au travers d’une œuvre fort sombre, d’une puissance et d’une violence incommensurables mais malheureusement linéaire, confuse, répétitive, mécanique et sans nuances. Deux points positifs toutefois, de fabuleux danseurs, parfaitement rôdés aux difficultés dont la chorégraphie est truffée et, aussi, une mise en scène et une occupation de l’espace scénique remarquables. Mais l’œuvre manque énormément de sensualité,d'âme et de spontanéité, quelques pas de deux mis à part.

Si l’on se réfère au programme, le chorégraphe Rami Be'er est né au sein du Kibboutz Ga’aton créé par Yehudit Arnon et surnommé par la suite « le village international de la danse ». Ce lieu accueille une centaine de danseurs, tant israéliens qu'issus du reste de l'univers. Plus d’une cinquantaine de ballets, dont un grand nombre à l’attention du jeune public, y ont été élaborés par Rami Be'er qui en a conçu non seulement la chorégraphie mais aussi la scénographie, les décors et lumières. Une vision très large du monde, foisonnante d’images plus réalistes les unes que les autres, toujours très fortes, traduisant souvent la violence et le malaise qui étreignent les communautés de ce pays. Des danses guerrières traduites par une chorégraphie ample et large, heurtée, soutenue par des musiques rythmées et scandées, signées Elia Suleiman et Amon Tobin mais aussi Jean-Sébastien Bach. Ce, dans des lumières violentes et contrastées qui, malgré le choc qu’elles occasionnent à l’œil, conviennent parfaitement à l’esprit de cette œuvre.

J.M. Gourreau

Mother’s Milk / Rami Be'er / Kibbutz Contemporary Dance Company / Théâtre de Paris, du 13 au 17 juin 2018.