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Camille Mutel / Not I / L'offrande

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Camille Mutel :

L’offrande

 

Camille mutel 370x559Chez Camille Mutel, tout est longuement, mûrement réfléchi, soigneusement mesuré ; chacun de ses propos est toujours exposé avec calme,  dans la lenteur et la sérénité, donnant à son interlocuteur le temps à la réflexion, lui permettant de déguster avec félicité les images qui lui sont proposées. Comme dans ses précédents spectacles, cette chorégraphe fait preuve d’une très grande empathie vis-à-vis de ses semblables, tout particulièrement dans Not I, premier volet d’une quadrilogie intitulée « La place de l’autre ». Cette création fait allusion à ceux qui ont faim, certains pourraient y voir le bon samaritain de la Bible, tentant de trouver des remèdes à leur détresse. Dans ce solo, la chorégraphe -interprète dresse un cérémonial, celui de la préparation d’un repas qu’elle va proposer à l’un des spectateurs à l’issue du spectacle. On peut bien évidemment penser à La Cène de Léonard de Vinci ou aux tableaux représentant l’eucharistie pour les catholiques, la Sainte-Cène pour les protestants, sacrement chrétien qui occupe une place centrale dans la doctrine et la vie religieuse de la plupart des confessions chrétiennes. Ce rite fut institué par Jésus-Christ qui, la veille de sa passion, distribua du pain et du vin aux apôtres en tenant ces paroles : "Ceci est mon corps, ceci est la coupe de mon sang… Faites ceci en mémoire de moi".

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Photos J.M. Gourreau

Dans sa note d’intention, Camille Mutel évoque le fait de placer ce cérémonial sur le plan de l’intime, comme un manifeste pour un art de la relation et, en cela, place le paradigme dans une dimension résolument laïque. Ici pas de pain mais bien du vin que Camille Mutel va offrir à un spectateur, judicieusement choisi dans l’assistance, un homme ou une femme qui sera, par son attention, entré en communion avec elle au cours du spectacle. C’est en fait un repas, certes symbolique, qu’elle prépare minutieusement, cérémonieusement, devant lui tout au long de la représentation. La table qu’elle va dresser, faite d’une simple planche posée sur un étau de menuisier, peut faire penser à Saint-Joseph l’ouvrier, un homme humble parmi les humbles s’il en est un, et la blouse blanche qui fait office de nappe, évoque elle aussi celle d’une travailleuse, douce et sans tâche, à l’image de la vierge Marie. Le repas quant à lui sera constitué non de pain mais d’un plat d’oignons accompagné d’un maquereau - le plat du pauvre - que la chorégraphe va se mettre en devoir de trancher à l’aide d’un couteau de boucher extirpé de la poche de son tablier avant de le livrer comme une offrande à l’issue de la soirée.

Derrière ces gestes, fort violents, d’ailleurs assénés sur un oignon après mûre réflexion par la chorégraphe avec une impulsivité et une sauvagerie étonnantes, se cachent toutefois d’autres interprétations, en particulier l’intention de tuer, d’annihiler une vie, qu’elle soit animale ou végétale, d’ailleurs. Dans certaines peuplades primitives, les offrandes ne résultaient-elles pas de sacrifices bien souvent animaux voire humains ? D’un autre côté, ces tranches d’oignon, ne pourraient-elles pas être assimilées à des hosties ? Comme on le voit, malgré la ténuité de son propos et lenteur de son action, ce spectacle ouvre de nombreuses voies à la réflexion, déroulant un paysage propre à l’imagination. Il n’en reste pas moins avant tout une œuvre charismatique qui fait honneur à son auteur.

J.M. Gourreau

Not I / Camille Mutel, le Point Ephémère, Paris, 28 & 29 Janvier 2020, dans le cadre du festival « Faits d’hiver ».

Lucinda Childs / The day / Commémoration

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Lucinda Childs :

Commémoration

 

Lucinda childsLa tragédie du 11 septembre 2001 est restée dans toutes les mémoires. Ce matin là, deux avions détournés par les membres du réseau Al-Qaïda sont projetés sur les deux tours jumelles du World Trade Center de Manhattan à New York, causant la mort de 2977 personnes. A quelque distance  de là, le compositeur de musique minimaliste David Lang et la violoncelliste Maya Beiser sont en train de travailler sur le Concerto pour violoncelle solo et violoncelles préenregistrés, World to come (1). Pour rendre hommage aux victimes de cet attentat, Maya Beiser suggère au compositeur d’adjoindre à leur œuvre une pièce commémorative au sein de laquelle des voix seront superposées à la partition musicale. Celles-ci reprennent de courts textes rassemblés ou composés par David Lang à partir de quelque 300 réflexions recueillies sur le net après avoir posé sur Google la question : "I remember the day that I…" (Je me souviens du jour où j’ai…). Ces phrases, qu’elles soient  insolites, cocasses, émouvantes ou tragiques, sont insérées au rythme d’une toutes les six minutes dans la partition musicale de la première partie de The day, œuvre qu'il nous est donnée de voir en création européenne aujourd’hui. Celles-ci ne sont que le reflet de notre quotidien et viennent rétrospectivement en écho à la seconde partie de cette pièce, World to come. Ce duo, chorégraphié par Lucinda Childs pour Wendy Whelan et interprété sur scène par la musicienne Maya Beiser, questionne, comme le précise cette dernière, "la notion de vie, de disparition et d’anéantissement soudain". C’est à Wendy Whelan que revint l’idée de proposer à Lucinda Childs, par le biais de Maya Beiser, la composition d’une chorégraphie sur ce poème musical à deux facettes, lesquelles, bien que se rejoignant, se révèlent finalement diamétralement opposées. "Lucinda était très à l’écoute ; elle suggérait des idées et je restituais ses envies", nous rapporte Wendy... Pourtant, tout ne fut pas aussi simple pour cette artiste. Celle-ci fit en effet une grande partie de sa carrière - une bonne trentaine d’années - d’abord comme danseuse puis comme étoile auprès de Balanchine au New York City Ballet, avant de prendre la codirection artistique de cette illustre compagnie. Or, pour une danseuse d’essence exclusivement classique, se convertir à l’art de Lucinda n’était pas une sinécure ! Fort heureusement pour elle, elle eut l’heur de travailler avec Jérôme Robbins qui l’initia à une forme de danse toute différente, pour ne pas dire diamétralement opposée, ce qui lui permit d’aborder sans trop de difficultés le style de la chorégraphe, qu’elle admirait énormément, et qui le lui rendait bien d’ailleurs…

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Photos Nils Schlebusch

Le résultat fut aussi étonnant que captivant, et ce, à divers titres. En premier lieu, et pour paraphraser ces quelques mots qu’Yvonne Rainer adressait le 4 avril 2002 à Lucinda Childs (2)  à propos de son solo Description, créé en 2000 (3) : "Superbement élégant, comme je m’y attendais... Mais c’était la première fois que je t’entendais parler sur scène. C’était fascinant - un tour de force de contrôle d’économie mais, aussi, délicat et expressif. Tu continues à être une présence unique." Termes particulièrement élogieux qui peuvent fort judicieusement être adressés à Wendy Whelan, interprète chorégraphique de cette œuvre très "puissante" qu’elle maîtrisa avec une remarquable fluidité et une très grande musicalité, en dépit des difficultés dont la chorégraphie était truffée. Et ce, malgré la déclamation des textes dans la première partie de l’œuvre dont la présence, certes importante si ce n’est judicieuse, était loin d’être musicale, ce qui altérait la fluidité de la danse.   

En second lieu, cette pièce bénéficia d’une scénographie géométrique futuriste fort seyante et d’une très grande originalité, signée Sara Brown, laquelle mettait remarquablement bien en valeur tant les deux interprètes que son sujet. Un praticable incliné en forme de deux trapèzes accolés auréolé d’une lumière d’un bleu électrique et situé côté jardin, séparait le plateau en deux unités, alternativement utilisées par les deux artistes dans les deux parties de l'oeuvre, la violoncelliste dans la première, la danseuse dans la seconde. Une disposition qui rehaussait la complémentarité des deux interprètes, tout en mettant en valeur et en accentuant la subdivision de la pièce, souhaitée et recherchée par leurs auteurs.

J.M. Gourreau

The day / Lucinda Childs, Théâtre de la ville - Espace Cardin, du 24 janvier au 6 février 2020.

 

(1) World  to come sera créé deux ans plus tard, très exactement le 30 octobre 2003, par Maya Beiser au Zankel Hall de New York. Elle inspirera Steve Reich dans sa composition WTC 9/11 en 2010.

(2) Traduction d’un texte écrit sur une carte postale qu’Yvonne Rainer adressa à Lucinda Childs à New York, le 4 avril 2002. Document faisant partie de l’exposition « Archives de spectateurs » présentée au CND à Pantin du 22.01.20 au 22.02.20.

(3) Solo conçu sur un texte de Susan Sontag qui a été donné à CND à Pantin le 30 septembre 2016 dans le cadre du Festival d’automne.

 

Nathalie Pubellier / Non, pas toi ! / Souvenirs, souvenirs, quand tu nous tiens…

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Nathalie Pubellier

Photos J.M. Gourreau

Nathalie Pubellier :

Souvenirs, souvenirs, quand tu nous tiens…

 

Jean gaudin copieQue du bonheur ! C’est avec  beaucoup de chaleur, de naturel et de poésie que Nathalie Pubellier évoque quelques truculents passages de sa vie de danseuse. Non, pas toi est une sorte de récit autobiographique vif, gai, spontané, malicieux, plein d’à-propos et d’allant, tendre et grave tout à la fois, dans lequel elle joint le geste à la parole. Quelle aisance, quelle justesse, quelle gouaille, quel bagout ! Bluffant… C’est remarquable de voir la justesse et la précision avec lesquelles le librettiste et concepteur du projet, Benoist Brumer et, surtout, le chorégraphe, Jean Gaudin*, sont parvenus à saisir la personnalité passionnante et passionnée de cette artiste dont on ne soupçonnait pas toute l’étendue des talents… Ils en ont brossé un portrait truffé d’anecdotes plus cocasses les unes que les autres qui nous sont narrées avec beaucoup d’humour et un immense bonheur. Il faut avouer que c’est fichtrement euphorisant d’avoir face à soi un être qui respire autant la joie de vivre et qui nous la communique avec une verve incommensurable, une aisance étonnante, une allégresse qui réchaufferait les cœurs les plus endurcis ! Car elle la revit avec un plaisir non dissimulé, son aventure !

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Tout a commencé il y a environ un an et demi. Nathalie éprouvait le besoin de partager ses souvenirs, de ré-évoquer la joie qu’elle eut, depuis sa plus tendre enfance, de danser, de créer, autant pour elle que pour les autres d’ailleurs. Si la plupart des artistes prennent la plume pour le dire, elle, pour sa part, préféra le geste et le verbe. Il faut dire que, toute sa vie fut fertile en évènements. Pas toujours heureux toutefois. Comme nombre d’artistes, elle dut se battre, parfois plus que d’autres, contre l’adversité. Sa destinée ne fut déterminée que tardivement, à l’issue de ses études de biologie animale à l’université de Marseille, imbibée de la philosophie de Spinoza qui identifiait Dieu à la nature. Une décision qui fut prise en une nuit alors qu’elle était encore étudiante à la faculté des sciences et ce, après avoir rencontré Karin Waehner, dont la doctrine était fondée sur la transmission des émotions. Très vite, elle prit des cours avec elle, s’imprégna de sa pensée et de sa philosophie, adopta sa discipline. Des échanges on ne peut plus fructueux qui lui permirent de s’immiscer dans le monde du théâtre, de mixer cette discipline à l’art de Terpsichore, de placer sa voix, de trouver les états de corps qui s’accordent avec elle… Tout cela pour se retrouver, quelque temps plus tard, mascotte au Paradis latin, baignant dans un monde totalement artificiel…

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Nathalie Pubellier

Non, pas toi ! est une œuvre construite par petites touches évoquant les Petites madeleines de Proust, qui réunissent les arts de Terpsichore et Polymnie, au sein de laquelle les émotions qu’elle a engrangé durant toute son existence ressurgissent, et qu’elle nous fait partager avec une grande simplicité. Un travail qui met en exergue son tempérament primesautier, un tantinet frondeur et capricieux, son humour - irrésistible dans sa parodie des méthodes pédagogiques, - sa préciosité mais, surtout, une exubérance pour le moins débordante. Si elle n’avait pas été danseuse, elle aurait d’ailleurs pu tout aussi aisément et avec le même bonheur embrasser la carrière de comédienne… Quoi qu’il en soit, voilà une pièce captivante, émouvante et qui réchauffe les cœurs les plus endurcis ! Et, en outre, une sacrée performance…

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Sierra Kinsora et Tudi Deligne

Chacune des 5 représentations s’ouvrait chaque soir sur une piécette très courte, trop même, généralement l’œuvre d’une jeune artiste encore peu connue. A cette occasion, il m’a été donné de revoir une toute jeune danseuse que j’avais pu découvrir trois ans plus tôt à l’occasion du festival  « En chair et en son » de 2017, Sierra Kinsora, dans une création intitulée The colour ; par son intériorité, son expressivité et sa tranquille assurance, elle m’avait évoqué l’art de Kazuo Ohno dans sa fabuleuse interprétation de La Argentina (voir dans ces mêmes colonnes au 26.10.2017). Dans ce spectacle, elle interprétait, avec le danseur Tudi Deligne, une très courte pièce de danse butô, 30.000 ans et douze minutes, dans laquelle elle apparaissait telle une ombre immatérielle, toujours aussi éthérée et envoûtante, captant l’énergie cosmique des spectateurs pour la concentrer, la démultiplier et la faire rejaillir comme une aura autour de son corps. Fascinant.

J.M. Gourreau

Non, pas toi ! / Nathalie Pubellier & 30 000 ans et douze minutes / Sierra Kinsora & Tudi Deligne (Cie Infradanse), Espace Culturel Bertin Poirée, Association franco-japonaise Tenri, Paris, du 16 au 22 janvier 2020, dans le cadre du Festival « Faits d’hiver ».

* La connivence entre Nathalie Pubellier et Jean Gaudin ne date pas d'aujourd'hui. En 2012 en effet, Nathalie proposait à Jean d'être l'interprète de son solo Henri, remanié spécialement pour lui et, l'année suivante, Jean réalisa pour elle un solo sublime, Al Atlal, qui fut présenté au Théâtre de verre à Paris en avril 2013 (Cf. dans ces mêmes colonnes au 19 avril 2013).

Thomas Chopin / Le charme de l’émeute / Un "charme" qui remet en question

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Photos J.M. Gourreau

Thomas Chopin :

Un "charme" qui remet en question


Thomas chopin a 8456433S’il est un sujet d’actualité brûlante, c’est bien celui des émeutes. On songe bien sûr à celles de mai 68, à celles des Gilets jaunes ou, à l’heure actuelle, à celles de la réforme des retraites. Mais les révoltes qui ont motivé et déterminé Thomas Chopin à s’emparer de cette thématique  ne sont pas tant celles-ci que celles du "Printemps arabe" en Tunisie, en Jordanie et en Egypte en 2011, voire celles d’Ukraine en 2014, lesquelles ont abouti à la chute du pouvoir en place. Née de la contestation, cette problématique existe cependant depuis la nuit des temps avec plus ou moins d’acuité, impliquant, suivant le sujet, des effectifs et des moyens plus ou moins importants, avec des résultats éminemment variables. Or, la question que s’est posée le chorégraphe est celle de savoir quelles en étaient les conséquences, et s’il était judicieux de s’y laisser embarquer. Le charme de l’émeute apporte quelques éléments de réponse à cette question cruciale. Aujourd’hui en effet, les révoltes sont devenues un problème récurrent dans notre société, "un langage pour ceux qui n’ont pas accès à la parole ou à la représentation politique, les jeunes et les pauvres", nous rappelle le chorégraphe. Les crises tant politiques qu’économiques ont pour effet de réveiller le chat qui dort et de soulever les foules. Rien qu’en 2013, pas moins de 2000 émeutes ont ébranlé notre monde, par ailleurs déjà bien malmené…

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Photos et photo du portrait de T. Chopin : C. Beauregard

 

 

Curieusement, la pièce de Thomas Chopin débute par une sorte de mascarade, les danseurs s’étant affublés de masques évoquant le carnaval, déguisements plus terrifiants les uns que les autres, celui de la mort étant bien évidemment l’un des plus glaçants. Or, il faut savoir que, déjà à l’époque de Molière, les carnavals étaient interdits car fréquemment générateurs d’émeutes. Bien que ces carnavals soient le plus souvent sujets à des rassemblements festifs, il n’était pas rare, par souci du maintien de l’ordre, que ces agapes se terminent encadrées par la maréchaussée… Il est vrai que ces élans joyeux, pacifiques à leur origine, dégénèrent sous l’impulsion de paroles malheureuses, des vociférations qui fusent, de mouvements d’humeur qui s’aggravent et se transforment en violence au fil de l’action et du temps.

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C’est tout cela qu’évoque platoniquement le chorégraphe avec beaucoup de fatalisme, par le truchement de cinq danseurs profondément engagés, au travers d’une chorégraphie percutante, pleine de mesure et de retenue mais mordante, laissant tout de même une certaine place à l’improvisation, permettant ainsi à l’instinct spontané des interprètes de ressurgir suivant leur état d’esprit et le ressenti du moment. Une chorégraphie sans emphase, précise, mêlant théâtre et cirque à la danse, dans laquelle le naturel prend le pas sur la sophistication. Thomas Chopin a eu en effet l’occasion à  plusieurs reprises d’observer le comportement de ces êtres qui engagent corps et intellect pour obtenir gain de cause, sans se soucier des conséquences immédiates que leur actes, bien que profondément humains, pourraient engendrer à leur encontre. Des affrontements d’ailleurs plus suggérés que réellement exécutés, suffisamment lisibles pour engager la réflexion chez le spectateur. Une création qui est la suite logique de sa pièce précédente, Ordalie, quatuor qui "interrogeait la capacité de l’individu à se régénérer par la prise de risque" et qui met en avant la volonté de l’Homme d’asseoir son désir d’indépendance, sa soif de liberté face à un ordre établi, qu’il se voit contraint de transgresser en engageant collectivement son âme et son corps dans une bataille dont il ne ressortira pas nécessairement victorieux. Certes, l’émeute est nourricière et forge l’homme à vivre en société. Mais peut-on réellement trouver un quelconque charme à ces manifestations libératoires parfois génératrices de mort ?

J.M. Gourreau

Le charme de l’émeute / Thomas Chopin, Théâtre de la Cité Internationale, Paris, dans le cadre du festival « Faits d’hiver ».

Pièce créée à Nantes le 14 janvier 2019.

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Teresa Vittucci / Hate me, tender / Un ineffable parfum de scandale

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 Photos Yushiko Kusano

Teresa Vittucci :

Un ineffable parfum de scandale

 

Teresa vittucciOn lui aurait pourtant donné le Bon Dieu sans confession. Avec ses allures de matrone un tantinet rondouillarde - fort loin, il est vrai, des canons que l’on imagine être ceux d’une danseuse - et son assurance tranquille, endosser le personnage de la Vierge Marie, divinisée autant par les chrétiens du monde entier que par les musulmans, pour la déparer de ses attributs sacrés, de son innocence, de sa pureté…, et l’asservir, l’émanciper, tout en lui conférant un petit air sardonique, voire démoniaque, était carrément sacrilège, plus exactement, iconoclaste. En fait, cela ne nous étonne pas de la part de son auteure, Teresa Vittucci, artiste suisse d’origine autrichienne, quand on sait que ses deux précédents soli traitaient de sujets tout aussi tabous sur le même ton de la dérision: si Lunchtime, créé en 2015, évoquait la faim dans le monde, il développait aussi le thème du désir et de l’appétit sexuel… Et All eyes on (2017), celui de l’exhibitionnisme et du voyeurisme! Quant à Hate me, tender  (déteste-moi, mon cher), sous-titré Solo pour un féminisme du futur qui nous est donné à voir aujourd'hui et qui lui valut le Prix suisse de la danse en 2019, elle aborde les thèmes de la haine et du féminisme en prenant le contrepied de l’image que l’on se fait de la Vierge, une femme angélique, candide, adulée, à l’opposé de ce que l’on rencontre généralement dans la société d’aujourd’hui, souvent dominée par la haine et la vengeance.

En fait, de la part de cette artiste, tout n’est finalement que malice et rouerie délibérée. C’est dans un décor on ne peut plus dépouillé qu’elle nous livre son propos, puisqu’il n’y a sur le plateau qu’un grand vase, n’offrant à la vue qu’un bien maigre bouquet de fleurs blanches et quelques feuilles de roseau disposées en éventail.  A ses côtés, Teresa Vittucci git sur le sol, en talons hauts mais dans le plus simple appareil, le corps peinturluré d’une sorte d’arbre de vie, soulignant ou délimitant une musculature factice, en partie estompée par un voile en tulle, d’un rouge-orange criard évoquant le feu dévorant qui la consume petit à petit, dévoilant sa véritable personnalité, bien loin de celle que l’on imaginait chez le personnage dont elle a endossé l’apparence et qu’elle déconstruit petit à petit. Et, tout au long du spectacle, l’on se demande bien si c’est "de l’art ou du cochon"… Tout va d’ailleurs dans ce sens, jusqu’au texte susurré à voix basse "Ô vierge pure, réjouis-toi, épouse inépousée…" issu de l’hymne religieux Agni Parthene, chant grec composé par Saint Nectaire d’Egine au XIXe siècle, après avoir eu une vision de la Vierge alors qu’il était directeur de l’école de théologie Rizarios d’Athènes.

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Le premier moment de stupéfaction passé, on se laisse prendre au jeu tout en se demandant bien jusqu’où Teresa Vittucci va pouvoir pousser le bouchon. Naïveté candide ! Elle se met en effet en devoir de bousculer crûment les traditions et l’ordre établi, franchissant toutes les limites de la bienséance mais, toutefois, avec de louables intentions, celles de faire prendre conscience au monde, que la haine est sans doute le sentiment contagieux le plus odieux, le plus révoltant de la nature humaine. Provocation ? Certes, mais il fallait la faire, oser la faire. Au fond de tout être - et la femme en fait partie - il y a un démon qui sommeille, qui se réveille et émerge de temps à autre, mû par des pulsions incoercibles, se glissant sous la peau des féministes convaincues. Si tant est que cela puisse exister, la femme n’est pas uniquement la mater dolorosa décrite dans la Bible, symbole de la virginité, de l’innocence, de la résignation et du sacrifice. La mère de Dieu se doit "de remettre de l’ordre dans le chaos de ce monde et du chaos dans l’ordre", nous dit la chorégraphe. Et c’est en féministe émancipatrice, engagée et convaincue - et non en icône du christianisme - qu’elle se présente aujourd’hui devant son public, déconstruisant l’image de la pureté angélique féminine traditionnelle, quitte à réveiller un mort. Mais il faut bien de tout pour faire un monde… Ainsi va la vie !

 

J.M. Gourreau

 

Hate me, tender / Teresa Vtitucci, Centre Culturel Suisse à Paris, les 15 & 16 janvier 2020. Dans le cadre du Festival « Faits d’hiver ».

 

Emanuel Gat / Works / A la découverte de l'autre, des autres

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Emanuel Gat :

A la découverte de l’autre, des autres…

 

E gatWorks, baptisé à l’origine Ten works, est le fruit d’une collaboration entre la compagnie d’Emanuel Gat et le Ballet de Lyon, réunissant, dans une confrontation amicale, 10 danseurs de chaque troupe. Deux ans après sa création en 2017, le chorégraphe israélien associé à Chaillot en a remonté une nouvelle version uniquement pour les danseurs de sa compagnie, celle-ci développant les divers éléments mis en œuvre dans la première. Cette nouvelle pièce met davantage en avant le talent des interprètes, leur engagement, leur intériorité, leur lyrisme et l’originalité de chacun d'eux…

 

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Le rideau s’ouvre sur une horloge digitale posée à même le sol, côté jardin ; ses caractères rouges, qui égrènent à rebours minutes et secondes, tranchent sur la blancheur éthérée qui règne sur la scène. Alors que les premières notes de la musique se font entendre, les dix danseurs envahissent petit à petit le plateau. Ils s’observent avec attention, s’animent, se rencontrent, papillonnent. Des petits groupes se forment par duos, trios, quatuors ou sextuors. S’instaure alors un flux de mouvements simples et virtuoses tout à la fois, aussi lyriques que légers, d’une très grande poésie et d’une harmonie transcendante, lesquels enveloppent le spectateur pour le transporter au sein d’un monde dans lequel explosent bonheur et joie de vivre, une sorte d’éden passionnel et ludique fondé sur l’écoute de l’autre, des autres, et dans lequel semble régner une inaltérable sérénité. Les sentiments de chacun des protagonistes à l’égard de ses compagnons éclatent et rejaillissent sur les spectateurs subjugués.

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Photos Julia Gat

Les tableaux ainsi formés, dans un éclectisme musical étonnant qui va de Bach et Strauss à Emanuel Gat lui-même en passant par Nina Simone, retracent des instants privilégiés de la vie des interprètes, puisés dans leurs souvenirs, leur vie quotidienne, voire leurs aspirations futures. Des amitiés naissent, des liens finissent par se nouer, les affinités des uns pour les autres se révèlent et s’affirment, des stratégies prennent corps ; les jeux, dialogues et échanges gestuels qui s’établissent donnent naissance à la formation de groupuscules qui s’étoffent ou se dissolvent au fil du temps ; les tempéraments les plus forts émergent progressivement, endossant les responsabilités en parfaite entente avec les autres, à la recherche d’une connexion. « Pour moi, nous dit Emanuel Gat, une pièce chorégraphique est une conversation entre les interprètes ». Et, effectivement, outre  leur humanité et leurs stratégies, ce que la pièce met en avant, c’est leur écoute de l’autre et leur sens des responsabilités. Les variations qui composent les six séquences de l’œuvre sont le fruit d’une collaboration, voire d’une communion du chorégraphe avec ses danseurs, lesquels peuvent les agencer à leur guise, à l’image d’un jeu  dont les cartes seraient redistribuées lors de chaque partie, ce qui rend chacun des  spectacles unique, différent des précédents ou des suivants. Un bel hommage à ses interprètes, qui se laisse déguster avec beaucoup de plaisir.

J.M. Gourreau

Works / Emanuel Gat, Théâtre national de la danse Chaillot, du 8 au 11 janvier 2020.

Création de la 1ère version le 30 juin 2017 dans le cadre du Festival de Montpellier-danse. Création de la version actuelle le 4 octobre 2019 au Centre Suzanne Dellal à Tel-Aviv (Israël). 

Israel Galván / La consagración de la primavera / Un flamenco iconoclaste

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Israel Galván :

Un flamenco iconoclaste

 

Portr israel galvan sylvie courvoisier cory smythe la consagracion de la primavera photo jean louis duzert285Que l’on ne se méprenne pas : je ne veux pas dire par ces termes que le nouveau spectacle que nous présente Israel Galván est indigne du roi du Flamenco. Non, son zapatéado est toujours aussi étourdissant. Mais La consagración de la primavera est une œuvre sortant des sentiers battus, du flamenco traditionnel tel qu’on l’entend, une pièce déstabilisante qui bafoue les traditions, qui transgresse les codes. Ce qui n’est pas étonnant quand on connait le personnage : il n’est jamais là où on l’attend, et a fait sienne la célèbre devise de Diaghilev : "Etonne-moi !"

Premier sujet d’étonnement : le choix de la partition musicale, Le Sacre du printemps de Stravinsky. Mais cela, on le savait déjà avant de pénétrer dans la salle. Ses aficionados vous diront d’ailleurs que c’est pour cela qu’ils ont été - ou iront - voir le spectacle. On imagine mal en effet une exhibition de flamenco en solo sur cette grandiose partition musicale, même s’il s’agit d’un arrangement pour deux pianos et à quatre mains. Il n’est certes pas le seul à s’être attaqué à ce monument qui a défrayé la chronique durant de longues années et n’a jamais été à l’abri du scandale, tout au moins avant d’être reconnue comme une œuvre de génie… Il était donc dans la logique des choses que Galván s’y frotte lui aussi…

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Photos J.L. Duzert & L. Rossi

Seconde surprise : la chorégraphie elle-même. Savez-vous que l’on peut exécuter un zapateado autrement qu’en claquant les talons (ferrés) sur le sol ? Avec les pieds nus par exemple, voire même avec les mains ? Si, si, si, Israel Galván, au travers de cette œuvre, vient d’en faire une démonstration aussi éclatante que brillantissime ! Du grand art, que d’aucuns ont d’ailleurs qualifié de grand guignol… Certes, l’artiste a volontairement fait fi de la tradition, s’écartant du "droit chemin" pour ouvrir d’autres horizons, pour sortir le flamenco de son carcan, ce qu’il pouvait bien évidemment se permettre après en avoir exploré toutes les facettes. Sous cet angle, cette épithète peut donc se comprendre ! Elle ne s’avère d’ailleurs pas fausse si l’on considère sa tenue de scène : une vareuse noire dissimulant un short de même couleur, la jambe droite chaussée d’un bas rouge sang, la gauche quant à elle en étant dépourvue, laissant admirer le jeu de ses muscles… Tenue pour le moins provocante, sinon subversive pouvant faire la joie de ses détracteurs qui n’ont cependant pu faire fi de son éblouissante technique, que lui seul est capable de maîtriser avec une aisance à nulle autre pareille… Et diantre, il l’a fichtrement mise à l’épreuve au travers d’une chorégraphie brutale, emportée, fougueuse, tempétueuse, explosive, agressive… reflet de la violence sourde et contenue dans la partition de Stravinsky, de ses lignes de force, de son essence, de sa substantifique moelle, pour paraphraser Rabelais !

Cela dit, une telle liberté d’expression, une telle provocation, une telle audace génèrent une prise de risque, un défi qu’il assume avec une mâle assurance, si ce n’est avec une certaine fierté. Et, ma foi, on le lui pardonne bien volontiers car il fallait oser le faire, quitte à s’attirer les foudres de ses admirateurs. Sa chorégraphie incisive, percussive, martelée, confère une nouvelle force à l’œuvre tellurique du compositeur, l’ancrant dans le sol sitôt qu’elle en jaillit.

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Cette œuvre relativement brève, interprétée avec une éclatante maestria au piano par Cory Smythe et Sylvie Courvoisier - laquelle avait déjà collaboré avec Israel Galván pour La Curva - était suivie par une composition musicale de cette dernière, Spectro, sur laquelle le chorégraphe avait également apposé sa griffe. Une pièce certes de la même veine, et d’essence similaire au Sacre, mais effacée par la force de la partition de Stravinsky, bien que ne dépareillant pas avec elle. Il eut été préférable de l’insérer entre Conspiración, composition pour deux pianos signée Sylvie Courvoisier et Cory Smythe qui ouvrait la soirée et Le Sacre qui aurait dû la clore.

J.M. Gourreau

La consagración de la primavera / Israel Galván, musiques de Stravinsky (Le Sacre du printemps), Sylvie Courvoisier et Cory Smythe, Théâtre de la Ville au 13ème art, du 7 au 15 janvier 2020.

Pièce créée à Lausanne le 23 novembre 2019.

Yoann Bourgeois / Celui qui tombe /Tout n’est finalement qu’une question d’équilibre…

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Yoann Bourgeois :

Tout n’est finalement qu’une question d’équilibre…

 

Yoann bourgeois geraldine aresteanuYoann Bourgeois souhaiterait-il initier son public à ce que peut ressentir un immigré lorsqu’il traverse une mer démontée pour fuir son pays et nous dépeindre la somme de courage nécessaire pour affronter une telle épreuve ? Ou bien, chercherait-il à nous faire partager la peur panique qui pourrait gagner à petit feu les entrailles d’un alpiniste gravissant une paroi quasi-verticale lorsqu’il sent la prise qui l’assure se dérober, alors que 400 mètres de vide s’ouvrent sous ses pieds ? A moins qu’il tente de nous communiquer les affres et tourments de cet héroïque voyageur du Roi des aulnes de Goethe dans sa chevauchée diabolique au sein des éléments déchaînés, entraîné par son cheval une sombre nuit d’orage, son fils mourant blotti dans son giron ? Celui qui tombe peut en effet évoquer cela tout à la fois. A bien y réfléchir, nous ne sommes finalement que bien peu de choses face à une nature en colère et déchaînée…

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Photos Géraldine Arestéanu

Imaginez un simple plancher en bois, une sorte de radeau de forme carrée de 6 mètres de côté, tantôt monté sur un vérin, tantôt accroché aux cintres, et mobilisé par différents mécanismes ; un dispositif soumis aux lois de la pesanteur ou de la force centrifuge qui va entraîner les interprètes de l’œuvre, trois femmes et trois hommes, dans des bascules, pertes d’équilibre et rotations de plus en plus accentuées… Une aire de jeu pour six danseurs simulant le roulis et le tangage d’un bateau dont le pont serait jonché de matelots pris dans la tourmente s’inclinant alternativement sur bâbord et sur tribord, mouvements qui les embarqueraient d’avant en arrière dans des situations burlesques au sein desquelles ils seraient contraints de s’agripper pour ne pas être entraînés par les flots…

En fait, la pièce qui nous est donnée à voir est composée d’une suite de séquences juxtaposées dans lesquelles les protagonistes, placés dans des situations instables auxquelles ils sont forcés de s’adapter, cherchent à maintenir, voire retrouver leur équilibre dans une lutte permanente contre les éléments déchaînés. Une lutte qui peut parfois se transformer en jeu lorsqu’ils parviennent à maîtriser la situation. Et, comme dans bien des cas, c’est la solidarité qui permet d’éviter la chute. Toutefois, lorsque l’un d’eux vacille et tombe, il entraîne les autres dans le mouvement… N’est-ce pas également le cas pour nombre d'initiatives dans notre société ?

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Mais, me direz-vous, et l’art de Terpsichore dans tout cela ? Il semble malheureusement tombé aux oubliettes ou inscrit au registre des abonnés absents, le spectacle s’avérant plutôt une performance circassienne, une quête à la recherche d’un équilibre artificiellement rompu, un défi aux lois de la pesanteur… Un spectacle ludique certes, par moments spectaculaire, qui n’est pas inintéressant du fait de la performance des interprètes mais qui, toutefois, s’avère bien plus proche du cirque que de la danse. Ce que l’on peut peut-être regretter de la part d’un artiste qui tient les rênes d’un Centre chorégraphique national…

J.M. Gourreau

Celui qui tombe / Yoann Bourgeois, Cent Quatre, Paris, du 28 décembre 2019 au 11 janvier 2020.

Pièce créée le 20 septembre 2014 à la Biennale de danse de Lyon.

Jean-Christophe Maillot / Coppél-i.A. / Coppélia à l’ère de l’intelligence artificielle

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Jean-Christophe Maillot:

Coppélia à l’ère de l’intelligence artificielle

 

J c maillotC’est un bien beau cadeau de noël que nous a concocté Jean-Christophe Maillot pour ces fêtes de fin d’année en revisitant le plus célèbre ballet d’Arthur Saint-Léon, Coppélia, d’après L’homme au sable, un conte d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann(1). Son idée était on ne peut plus séduisante : pourquoi ne pas remettre au goût du jour ce chef d’œuvre du romantisme en tentant de donner vie à l’automate du savant Coppélius par le truchement de l’intelligence artificielle ? Dans cette création(2), l’intrigue suit la trame originelle du conte. Frantz, le fiancé de Swanilda, est fasciné par la silhouette de Coppélia, une éblouissante jeune fille aperçue dans l’antre du vieux savant. Il s’éprend d’elle, mais celle-ci s'avère n'être finalement qu'un automate... En transposant ce ballet - que Balanchine considérait comme la plus grande comédie - dans un futur proche, Maillot l’a dépoussiéré, éliminant comme d’un coup de baguette magique ce petit côté ringard qu’il pouvait avoir acquis au fil du temps, tout en en exacerbant les qualités humaines sous-jacentes conférées par son créateur et ce, en reconsidérant trois des atouts majeurs de la pièce : sa musique, sa chorégraphie et sa scénographie. La fin de l’œuvre s’avère toutefois infiniment plus sombre que dans le ballet original car sa Coppél-i.A., après avoir découvert l’amour puis la déception amoureuse, prend soudain l’ascendant sur son créateur pour finir, dans un élan sauvage et incontrôlé, par le tuer de ses propres mains, la libérant du même coup de l’emprise qu’il exerçait sur elle… En fait, ce ballet ne nous mettrait-il pas en garde contre les dangers des technologies liées à l’intelligence artificielle et à la robotique ?

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Photos Alice Blangero

Et pourtant, s’il est une science qui, aujourd’hui, a réellement le vent en poupe, c’est bien l’intelligence artificielle. Mais qu’entend-t-on exactement par ce terme, abrégé sous le vocable de "I.A.", et que se cache t’il sous ces deux voyelles ? L'idée d'intelligence artificielle émerge dans les années 1950 quand Alan Turing se pose la question de savoir si une machine est apte à « penser ». Le concept d’intelligence artificielle forte, quant à lui, fait référence à une machine capable non seulement de produire un comportement intelligent, notamment de modéliser des idées abstraites traduites en algorithmes(3), mais aussi d’éprouver de « vrais sentiments » (indépendamment de ce que l’on puisse mettre derrière ces mots), de juger de ses actes selon une certaine idée du bien et du mal et de manifester « une compréhension de ses propres raisonnements ». En fait, l’I.A. désigne l’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre dans le but de réaliser des machines pouvant simuler l’intelligence et remplacer l'homme dans la concrétisation de certaines de ses fonctions cognitives. Or, dès la fin des années 1980, quelques artistes, en particulier des chorégraphes, s'emparèrent de l'intelligence artificielle pour donner un comportement autonome à leurs créations. Le dernier en date est Israel Galván, icone du flamenco, dans sa proposition chorégraphique, Israel & Israel. Une performance cosignée par le chorégraphe-interprète lui-même et un expert nippon en intelligence artificielle, Nao Tokui. (Voir l’analyse de cette pièce dans ces mêmes colonnes). Idéalement, le comportement du robot créé par l’I.A. doit ressembler à celui de l’être humain, tout en étant aussi rationnel que lui. Présentement, dans la création de Coppél-i.A., Jean-Christophe Maillot s’est posé deux questions : un homme peut-il tomber amoureux d’une machine et, a contrario, un robot peut-il développer des sentiments ? Une réponse précisément apportée conjointement par le chorégraphe, le compositeur Bertrand Maillot et la scénographe Aimée Moreni. La réussite de ce ballet est incontestablement liée à la connivence la plus parfaite entre ces trois prodigieux artistes, et cette création ne doit son succès qu’à cette conjoncture.  

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Il n’est un secret pour personne que Jean-Christophe Maillot aime tout particulièrement plonger dans les contes et la littérature fantastique pour en retracer et dépeindre à sa manière le caractère - souvent empreint d’une grande humanité - des personnages qui l’ont ému. La Mégère apprivoisée, sa dernière œuvre narrative, créée le 4 juillet 2014 sur la scène du Théâtre Bolchoï de Moscou, en est un des meilleurs exemples. Sa Coppél-i.A. procède de la même veine. Toutefois, si l’argument de ce ballet évoque avant tout l’Homme au sable, on peut y retrouver également la trame de l’Ève future, roman de l’écrivain français Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, publié en 1886. Celui-ci retrace les amours d’un jeune Lord et d’une cantatrice fort belle mais, malheureusement, très niaise. Afin d’évincer cette femme dans le cœur du jeune homme, Thomas Edison lui substitue une "andréide", laquelle ressemble physiquement à son modèle humain, mais possède un esprit bien plus évolué.

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Si l’on retrouve des bribes et, parfois même, des passages entiers de la musique de Léo Delibes dans Coppél-i.A., le compositeur et frère du chorégraphe, Bertrand Maillot, les a mixés avec une bande son hybride fort originale, tantôt planante, tantôt évocatrice des émotions des personnages sur scène, composée d’allitérations et d’assonances de la partition originelle de Delibes. Une musique instrumentale et vocale seyant parfaitement à cette relecture, qui rehausse tant l’atmosphère futuriste de la pièce que le jeu des danseurs. La chorégraphie qui sert l’œuvre, extrêmement signifiante et en parfaite harmonie avec la danse, met elle aussi en valeur chacun des interprètes, leur conférant un réalisme époustouflant. La palme revient bien sûr à l’héroïne du conte, l’extraordinaire Lou Beyne, qui incarnait avec une finesse, une subtilité, une précision et un vérisme étonnants l’androïde rêvé par Maillot, sachant parfaitement lui donner vie au moment opportun, notamment lorsqu’elle décide froidement de donner la mort à son géniteur, lequel avait malheureusement omis d'inculquer à son androïde, lors de sa mise au point, la première des trois "Lois" d'Isaac Asimov(4), pourtant édictée dès 1942 : "Un robot, ne peut pas porter atteinte à un être humain"... Un acte aussi surprenant que saisissant, exécuté sans aucune once de remords avec un déterminisme glaçant, sans appel, qui contrastait de façon saisissante avec les sentiments de compassion qu’elle semblait avoir éprouvé et communiqué à l’égard de Frantz - alias Simone Tribuna - lors de son duo avec celui-ci.

Matèj Urban, campa lui aussi un Coppélius fascinant, reflétant parfaitement les différentes facettes de son personnage avec réalisme et théâtralité, sans avoir oublié d’y adjoindre une pointe de drôlerie et d’humour. Quant au personnage de Swanilda, il était incarné par une merveilleuse artiste, Anna Blackwell, aussi espiègle que malicieuse,  pleine de fougue et d’entrain. Toute la troupe - et, en particulier, les facétieuses amies de Swanilda - d’un niveau artistique et d’une technicité remarquables, servit d’ailleurs merveilleusement ce fabuleux spectacle placé dans un écrin futuriste astral, aux lignes et aux couleurs épurées et d’une sobriété transcendantes, formé de cercles concentriques blancs dans le premier acte et noirs dans le second, signé Aimée Moreni : une jeune designer, scénographe et costumière, à laquelle on doit également le décor et les costumes d’Abstract life, un des derniers ballets de Jean-Christophe Maillot, créé en avril 2018 sur une musique de Bruno Mantovani. Voici donc une nouvelle version de l’un des plus célèbres ballets romantiques du répertoire qui fera date dans l’histoire de la danse.

Coppél-i.A. / Jean-Christophe Maillot et les Ballets de Monte-Carlo, Grimaldi Forum de Monaco, Du 27 décembre 2019 au 5 janvier 2020.

J.M. Gourreau

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(1) Plus connu sous le nom d’E.T.A. Hoffmann, cet écrivain (et compositeur) allemand est l’auteur de nombreux contes parmi lesquels on trouve, outre L’Homme au sable, Casse-Noisette et le roi des souris, autre chef d’œuvre du romantisme ayant servi de trame au ballet féérique éponyme de Marius Petipa sur une musique de Tchaïkovski.

(2) Il existe de nombreuses versions de Coppélia ou la Fille aux yeux d’émail. Ce ballet en deux actes et trois tableaux d’Arthur Saint-Léon sur un livret de Charles Nuitter et une partition de Léo Delibes, est créé à l’Opéra de Paris le 25 mai 1870. Marius Petipa en donnera une nouvelle version en 1884, version qui sera à nouveau révisée dix ans plus tard par Lev Ivanov et Enrico Cecchetti. Parmi les plus récentes, il faut garder en mémoire celles de Nicolas Sergueïev en 1933, d’Albert Aveline en 1936, de Michel Descombey en 1966, de Balanchine en 1974 et, l’année suivante, de Roland Petit. Maguy Marin créera la sienne en 1993, Patrice Bart en présentera à son tour une nouvelle en 1996, puis Charles Jude en 1999 et, enfin, Jo Strømgren pour le Ballet du Rhin en 2008. C’est cette dernière œuvre qui se rapproche le plus par son esprit de celle de Jean-Christophe Maillot. D’autres versions plus ou moins adaptées du ballet original comme celles de Ninette de Valois au Covent Garden de Londres (1954), de Pierre Lacotte (1973), ou d’Alfonso Catá (1985) sont également au répertoire d’autres compagnies européennes, américaines ou russes (versions d’Oleg Vinogradov et de Sergueï Vikharev notamment).

(3) Traduire des principes de comportement éthique en algorithmes s’avère un défi peu difficile à relever. Le "calcul éthique" s'inclut en effet naturellement dans le schéma général de fonctionnement d'un robot : d'abord, reconnaître une situation extérieure (c'est-à-dire l'associer à son modèle informatique interne conçu par le programmeur ou appris par l'expérience), ensuite, simuler toutes les actions possibles sur cette situation ainsi que leurs conséquences et, enfin, choisir l'action la plus efficace au regard de l'objectif général programmé. Un algorithme éthique vient brider la deuxième étape (le choix de l'action à effectuer) : il en interdit certaines ou en impose d'autres. Et là, l'intelligence artificielle possède déjà la bonne technologie. A partir de la logique, les informaticiens ont en effet conçu des langages de programmation intégrant des commandes du type "tu dois" (obligation), "tu ne dois pas" (interdiction) ou "tu peux" (permission). Ces trois commandes permettent d'énoncer des règles simples, comme "si tu vois un humain, tu ne dois pas t'approcher à plus d'un mètre", et de les faire respecter par un robot. (Extrait d’un article de Román Ikonicoff, Robot : tu ne tueras point ! paru dans la revue "Science et Vie" le 25 janvier 2012).

(4) Biochimiste de formation, l'écrivain américain Isaac Asimov (1920-1992) a imaginé trois lois auxquelles tous les robots sont supposés obéir, afin de garantir une saine cohabitation avec les humains. Il a présenté pour la première fois cette éthique robotique dans sa nouvelle de science-fiction Cercle vicieux, en 1942, puis en a testé systématiquement les conséquences dans une grande variété de situations. Ces trois lois sont les suivantes :

1 - Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

2 - Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.

3 - Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

La fureur du beau, Akram Khan Company / éd. Actes Sud

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                         Kaash                                                                                         Itmoi                                                                                    Torobaka

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La fureur du beau,  Akram Khan Company,

256 pages, 88 photos en N & B et 75 en couleurs sur une double page, 24 x 25,5 cm, cartonné, Actes Sud éd., Arles, décembre 2019, 59€.

ISBN : 978-2-330-12754-1

Un bref texte d’une dizaine de pages signé d’Akram Khan et de Farook Chaudhry, producteur et cofondateur historique de L’Akram Khan Company, accompagne les deux volets de photos - le premier en noir et blanc, le second en couleurs - dont cet ouvrage est composé, clichés réalisés par plus d’une vingtaine de photographes. De magnifiques images accompagnées de quelques maquettes de costumes qui permettent une plongée rétrospective au cœur des quelque 26 pièces créées ces vingt dernières années par cet étonnant artiste contemporain qui a su donner un nouveau visage à l’art de Terpsichore, en alliant, avec beaucoup de bonheur, certaines danses orientales comme le kathak, aux danses occidentales contemporaines. Les textes qui accompagnent cette monographie, la toute première consacrée à ce chorégraphe né en 1974 à Londres de parents originaires du Bengladesh, relatent, sous forme d’autobiographie, divers souvenirs, pensées, réflexions et faits divers qui ont jalonné la vie de ces deux complices de toujours. Une liste détaillée des œuvres du chorégraphe termine cet ouvrage.

J.M.G.

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