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Mats Ek / Alexander Ekman / Johan Inger / Dancing with Bergman / Quand la danse rejoint le cinéma

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Mats Ek et Ana Laguna dans Memory-@ Leslie Spings

Mats Ek, Alexander Ekman & John Inger :

Quand la danse rejoint le cinéma

 

Quel exceptionnel bonheur et quelle chance surtout de pouvoir retrouver réunis pour quelques soirées sur la scène du théâtre des Champs-Elysées Mats Ek, Ana Laguna et quelques-uns de leurs amis chorégraphes dans un spectacle d’une grande originalité, centré sur l’œuvre et la personnalité d’un autre monstre sacré des arts de la scène, leur compatriote, le réalisateur cinéaste Ingmar Bergman ! C’est en effet  la productrice de "Transcendances", Vony Sarfati, qui eut l’idée, il y a quelques mois, à l’occasion du centenaire de la naissance du cinéaste, de réunir sur le même plateau trois générations d’artistes suédois. Elle en confia la réalisation à Mats Ek, lequel avait fait ses adieux officiels à la danse en 2016, à l’âge respectable de 71 ans. La raison de ce retour ? D’abord le fait qu’Anders Ek, le père de Mats Ek, ait été l’un des acteurs fétiches de Bergman. Ensuite, que Mats, lui-même, ait été l’assistant du cinéaste sur certaines de ses mises en scène comme Woyzeck, de Büchner, en 1969 au Royal Dramatic Theatre de Stockholm. "Etre son assistant était un frisson constant et, chaque jour, une aventure. Par peur du chaos, il était extrêmement exigeant en matière d’organisation, ce qui peut paraître paradoxal dans ce milieu où la créativité doit être reine", se souvient-il. En outre, dit-il, "il a souvent travaillé avec des chorégraphes pour compléter ses talents ; il savait qu'il y avait une correspondance entre la danse et le théâtre". Et puis, si Mats Ek est davantage connu comme chorégraphe ou directeur des Ballets Birgit Cullberg, il faut se souvenir en effet qu’à ses tout débuts, il fut d’abord homme de théâtre tout comme son père, avant de devenir danseur. Passion qui ne l’a pas quitté puisqu’il a poursuivi la création de mises en scène telles que Don Giovanni en 1999, Andromaque en 2001 et Le songe d’August Strinberg en 2007. Ce n’est qu’à l’âge de 27 ans qu’il a basculé vers la danse. Enfin, il faut bien l’avouer, pour un artiste, il est toujours difficile de tourner brutalement la page après une vie entièrement consacrée à l’art et ce n’est bien souvent que la mort qui l’y contraint…

Le pas-de-deux qu’il danse aujourd’hui avec sa compagne Ana Laguna, Memory, avait été chorégraphié pour le Don Juan de Molière, créé à Stockholm en 2000, repris en 2004 et réactualisé aujourd’hui en y adjoignant un début et une fin. Très théâtrale, cette œuvre sur la vie au quotidien avec ses moments de félicité mais aussi ses mesquineries et ses épreuves, n'a donc pas été spécialement montée pour cet hommage à Bergman. Conçu comme la majorité des autres avec et pour Ana Laguna, ce duo, est d’une puissance extrême. Tous les sentiments qui émaillent la vie du couple y sont abordés, à commencer par cet amour passionnel que l’on retrouve à toutes les étapes de la vie, évoqué sans doute avec le maximum d’attention et de tendresse au fur et à mesure que l’âge avance, la fragilité et le besoin de protection se faisant plus prégnants.

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Bergman vu par Bengt Wanselius

 

 A. Ekman dans Thoughts on Bergman @ Eric Berg                                                                                                                                                         4 Karin de Johan Inger @ Erik Berg

Les deux autres œuvres de la soirée, confiées respectivement à deux plus jeunes chorégraphes suédois de grand talent, Johan Inger et Alexander Ekman, sont également toutes deux supportées par des extraits de films d’Ingmar Bergman dont on peut partager quelques instants sous la forme de clichés photographiques et de vidéos montées pour l’occasion par Bengt Wanselius, "mémoire visuelle de l’intime du célèbre metteur en scène", peut-on lire dans le programme. Johan Inger s’est inspiré du court métrage The dance of the damned women pour réaliser 4 Karin, pièce aussi curieuse qu’originale, conçue tel un exercice pédagogique, à savoir sa présentation dansée suivie d’une explication verbale par son auteur afin d’éclaircir les zones d’ombres éventuelles et d’en faciliter la compréhension. Ce, avant de la reprendre une seconde fois clés en mains pour en goûter pleinement toutes les subtilités. Très narrative, l’œuvre met en scène quatre femmes de générations différentes, la plus jeune se trouvant confrontée successivement à ses trois aïeules et contrainte à l’obéissance ou à la révolte. Un conflit de générations d’un réalisme saisissant.

La dernière œuvre du programme, Thoughts on Bergman, est un solo d’Alexander Ekman, en fait une réflexion sur ce jeu qu’est la création, ainsi que sur la solitude de l’artiste face à son public mais, surtout, face à la vie et la fin des choses. Quant à Mats Ek, il n’abandonnera pas pour autant la danse puisqu’il présentera en juin l’année prochaine à l’Opéra de Paris deux créations, Another place sur une musique de Franz Liszt et Le Boléro sur la célèbrissime partition de Ravel.

J.M. Gourreau

Memory / Mats Ek, 4 Karin / Johan Inger, Thoughts on Bergman / Alexander Ekman, "Dancing with Bergman", Théâtre des Champs-Elysées, du 9 au 11 juin 2018.

Prochaines représentations: Opéra de Monte-Carlo, du 12 au 14 juillet 2018.

Jean-Christophe Maillot / Le songe / Un enchantement

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Photos Alice Blanchero

Jean-Christophe Maillot :

Un enchantement

 

Il faut bien se rendre à l’évidence : Jean-Christophe Maillot n’a pas son pareil pour faire vivre des histoires - les plus ésotériques soient-elles - avec finesse, sensualité et humour ; comme nul autre, il sait mettre en vie et animer ses personnages dans des tableaux d’une fulgurante beauté, tout en leur offrant des variations chorégraphiques dont l’esthétique, l’élégance et l’harmonie n’ont d’égales que leur délicatesse et leur poésie… Il est vrai que ce chorégraphe a su s’entourer d’artistes racés, certes d’une technique sans faille mais surtout d’une expressivité et d’un jeu d’acteur apanage de celui des plus grands comédiens. Mais il est vrai aussi que son talent lui permettrait de conférer de l’éloquence à n’importe quel personnage, fût-ce même un mannequin !

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Le Songe, ballet qui a une bonne douzaine d’années, n’échappe pas à la règle, même s’il n’a pu être présenté dans le faste des décors d’Ernest Pignon-Ernest ni, bien sûr, avec les danseurs de sa création, je songe en particulier à la sublime Bernice Coppieters… Mais les interprètes d’aujourd’hui sont tous aussi engagés et réellement fabuleux. Ce Songe, d’une grande originalité, est bien évidemment très inspiré par l’œuvre de Shakespeare et, tout comme celle-ci, comporte trois volets, en fait trois mondes différents et contrastés, qui mêlent habilement différentes intrigues alliant le comique et le merveilleux, mondes qui, pour Maillot, se rapportent chacun à un stade de maturité des danseurs. Le premier tableau qui correspond à l’insouciance et à l’ivresse de la vie, se déroule à la Cour d’Athènes au sein de laquelle se noue une conspiration réunissant deux couples d’amants aux amours contrariées, d’un côté Lysandre et Hermia, de l’autre, Démétrius et Héléna. Or Egée, le père d’Hermia, destine sa fille à Démétrius, ce qui provoque la fuite de la jeune fille avec son amant Lysandre dans un nouvel univers, une forêt profonde et mystérieuse, royaume d’Obéron et de ses elfes mais aussi des fées et de leur reine Titania, ainsi que d’un esprit espiègle et malicieux, Puck. Un univers sensuel, érotique et fantasmatique peuplé de sortilèges, royaume de l’illusion et du désordre, dépeint avec verve sur une musique fort suggestive de Daniel Terrugi. Quant au troisième tableau, tout aussi empreint d’humour et de fantaisie, c’est un hommage dévolu aux artisans du théâtre sans lesquels le spectacle ne pourrait avoir lieu. Ceux-ci, incarnés par les danseurs les plus aguerris de la troupe, évoluent sur une composition d’une grande originalité signée Bertrand Maillot. Un univers fascinant, d’une étonnante expressivité, débordant de lyrisme, de fièvre et de folie. Une incitation magistrale au rêve qui fait honneur au chorégraphe.

J.M. Gourreau

Le Songe / Jean-Christophe Maillot, Ballets de Mont-Carlo, Théâtre National de la danse Chaillot, du 8 au 15 juin 2018.

 

Frank Micheletti / Volt(s) face / Une nouvelle mise en garde

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Photos J.M. Gourreau

 

Frank Micheletti :

Une nouvelle mise en garde

 

Cette idée le travaillait depuis fort longtemps. Comme nombre d’autres chorégraphes, Frank Micheletti  ne pouvait pas faire autrement que de traduire par la danse son ressenti de la vie d’aujourd’hui avec ses agitations, ses tensions, cette fièvre qui nous anime dès les premières lueurs de l’aube jusque tard dans la nuit. Des trépidations, des pulsions, un délire frénétique qui, au moins dans les grandes cités, peuvent conduire à l’hystérie et engendrer un désordre difficilement maitrisable. Et qui traduisent l’urgence dans laquelle  nous vivons. "Tous nos actes, toutes nos entreprises se font aujourd'hui dans l'urgence, sans regard ni réflexion sur le long terme, précipitant notre fin", écrivais-je déjà il y a un peu plus de deux ans à propos de son spectacle Bien sûr, les choses tournent mal. Depuis lors, les "choses", bien évidemment, ne se sont pas améliorées et, même, n’ont fait que s’accroître et empirer. Le chorégraphe le clame haut et fort en s’adjoignant cette fois quatre musiciens du groupe de rock Mugstar qui se démènent sur scène comme de beaux diables, électrisant la salle. Une idée de génie qui met parfaitement en valeur le propos, par ailleurs magistralement servi par une danse poignante et tarabiscotée qui met en exergue les travers de notre société, l’effervescence du monde dans lequel nous évoluons. Un monde marqué par la mécanisation, l’individualisme et le manque de cohésion sociale, lesquels sont à l’origine d’incompréhensions, de ruptures, de décalages aussi préjudiciables que déconcertants. Un témoignage aussi réel qu’émouvant.

J.M. Gourreau

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Volt(s) face / Frank Micheletti, Kubilai Khan investigations, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre du Festival "June Events", le 7 juin 2018.

Ayelen Parolin / Autóctonos II / June Events / Une danse répétitive obsessionnelle

June events :

Ce sont plus de 100 artistes de toutes obédiences que le cru 2018 du festival "June Events" accueille cette année durant trois semaines, du 2 au 22 juin à la Cartoucherie de Vincennes, nous permettant de découvrir nombre de jeunes talents, certains se produisant pour la première fois en France. Il est bien sûr impossible de les passer tous en revue ici, et ne seront évoqués que ceux qui auront plus particulièrement retenu l’attention.

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Ayelen Parolin :

Une danse répétitive obsessionnelle

On ne peut s’empêcher de penser au Concerto pour clavecin et orchestre que Górecki composa dans les années 1970 pour la claveciniste polonaise Elzbieta Chojnacka, lequel a servi de support musical à Lucinda Childs pour son fameux Concerto créé en 1993. Cette pièce, tout comme Autóctonos II que vient de présenter la chorégraphe argentine Ayelen Parolin dans le cadre du Festival "June Events", est une anthologie de danse dite "répétitive": toutes deux sont basées sur les rythmes martelés de la musique qui font corps avec la danse et sans laquelle l’œuvre ne pourrait exister. Une œuvre totalement abstraite, mathématique, mécanique, virant à l’automatisme, dénuée de tout sentiment, vouée à l’endurance des danseurs. En effet, de l’endurance, il en faut, et une bonne dose, car Autóctonos II dure quasiment ¾ d’heure, sans la moindre once de répit. La chorégraphie, il est vrai, n’est pas extrêmement sophistiquée, la gestuelle dévolue aux jambes et aux pieds, minimaliste, évoquant le va-et-vient en huit de certaines danses de salon. Mais il faut tout de même l’assurer sur la durée, ce qui s’avère une véritable épreuve de force, une réelle performance. "Potentiellement tout aussi force d’exclusion que force de résistance", nous dit d'ailleurs la chorégraphe. Quoiqu’il en soit, une force animale, puisée à même le sol, la terre nourricière, qui fait corps avec l’improvisation musicale au "piano préparé" de Léa Pétra, additionnée des tonalités plus traditionnelles du percussionniste et chanteur coréen Seong Young Yeo. Une musique scandée de notes percussives qui évoque celle de deux baguettes de bois frappées l’une contre l’autre, voire de taquets d’horloge en mouvement ou les cadences d’une crécelle tournant lentement mais régulièrement, à des rythmes variés. Aussi curieusement que cela puisse paraître, ces rythmes impétueux deviennent obsessionnels et finissent par vous envoûter, tout comme le sont les quatre danseurs qui, dès lors, se trouvent dans l’incapacité totale de rompre leur mouvement, agissant sous l’effet de décharges impulsives de la musique, se révélant contraints d’aller au-delà de l’épuisement, "des limites du corps et de la pensée"…

J.M. Gourreau

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Autóctonos II / Ayelen Parolin, Théâtre de l’Aquarium, Atelier de Paris / CDCN, 5 juin 2018.

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Ken Mai / Vigyanbhairav / Le paradoxe du comédien

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Photos J.M. Gourreau

 

Ken Mai :

Le paradoxe du comédien

 

Comment un artiste peut-il être aussi réaliste et convaincant tout en exprimant une émotion qu'il ne ressent pas ? Il peut en effet rire sans être gai, et pleurer sans être triste. Et, partant, comment peut-on incarner une femme alors que l’on est un homme ? C’est là tout le paradoxe du comédien que Diderot explicitait en affirmant qu’il y a deux sortes de jeux d’acteurs : le premier est de "jouer d’âme et de ressentir les émotions que l’on exprime, le second est de jouer d’intelligence,  jeu qui repose sur le paraître et qui consiste à jouer sans ressentir"…

Il peut paraître en effet étonnant qu’un danseur de butô puisse successivement endosser dans le même spectacle la peau d’un homme et celle d’une femme avec le même bonheur. Il semble pourtant que Ken Mai s’en soit fait une spécialité. Il s’était déjà produit dans cette même salle de l’Espace Culturel Bertin Poirée il y a tout juste deux ans, très exactement les 31 mai et 1er juin 2016, dans un spectacle intitulé Xesdercas et dans lequel il se métamorphosait en démon, en satyre, en monstre mais aussi en ballerine classique, en danseuse de rock ou en clown pathétique (voir ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes). On avait également pu apprécier ses talents en ce même lieu en 2014 (voir Dhyana / Méditation dans ces mêmes pages à la date du 19 mai 2014) et en 2012 dans Poem of Phenomenon. A l’époque déjà, le rôle des êtres méchants, fourbes et cruels qu’il incarnait était dévolu aux hommes, à l’image de ceux façonnés par Hijikata, alors que les rôles féminins étaient empreints de douceur, de sérénité, de félicité et de bonté, à l’évocation des personnages de Kazuo Ohno. Tout cela pour dire que, selon les circonstances, l’Homme peut s’avérer le plus exécrable des êtres vivants mais aussi le plus affable et d’une mansuétude sans limites. Mais ce qui est plus extraordinaire, c’est qu’il puisse incarner ces deux facettes instantanément ou à quelques minutes d’intervalle, sans préparation psychologique préalable, ce qui peut toutefois s’expliquer lorsque l’on saura que cet artiste japonais, installé à Helsinki depuis 2006, féru d’expressionnisme allemand, est le seul à l’heure actuelle à pouvoir retransmettre avec un égal bonheur et une même force, l’art de ses deux maîtres, aussi bien celui de Kazuo Ohno, le butô blanc, que celui de Tatsumi Hijikata, le butô noir.

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C’est effectivement ce qu’il nous a à nouveau donné à voir dans Vigyanbhairav, ce qui peut se traduire par La science de la conscience (allusion à un chef d’œuvre de la méditation écrit en Sanskrit il y a plus de 5000 ans). Dans la 1ère partie de cette œuvre, Ken Mai incarne un personnage grimaçant, maléfique et ubuesque dans un univers aussi ténébreux que satanique, au son des gongs et des tambours. Un personnage oppressant, angoissant, sinistre et stressant, de plus doté d’une voix grave et chevrotante qui vous glace autant que sa gestuelle, d’une expressivité extrême, tout-droit sortie des affres de l’enfer. Une image d’une violence extrême que ne renierait sans doute pas Tatsumi Hijikata. En revanche, le personnage dont il se fait l’écho dans la seconde partie de l’œuvre, une grande et belle femme arborant un chapeau évoquant celui de Kazuo Ohno dans La Argentina, est à l’opposé de celui qu’il brossait au début du spectacle, une femme irréelle, immatérielle et intemporelle, laquelle, en frôlant, voire caressant telle une ombre fugitive les spectateurs du 1er rang, faisait rejaillir dans toute la salle la bonté, la douceur et la sérénité qui émaillaient son sourire et qui semblaient également sourdre de ses mains…

J.M. Gourreau

Vigyanbhairav / Ken Mai, Espace Culturel Bertin Poirée, 4 et 5 juin 2018.

Fouad Boussouf / Näss / Rythme, quand tu nous tiens





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Fouad Boussouf :

Rythme, quand tu nous tiens…

 

Une danse obsédante née du rythme de la musique. A l’inverse de ses pièces précédentes, Fouad Boussouf dans Näss ne cherche pas à priori à délivrer de message. En effet, cette œuvre, peut-on lire dans le programme, se veut « un dialogue entre les danses et les musiques traditionnelles d’Afrique du Nord qui ont bercé l’enfance du chorégraphe, et leur réécriture à l’aune des cultures urbaines qu’il a découvertes et embrassées en France ». Il est vrai que, dès les premières minutes, la création musicale et les arrangements modern-jazz de Roman Bestion inspirés de rythmes d’Afrique du Nord, en particulier du Maroc (musiques et danses taskiouine, reggada et ahidous) et d’Afrique subsaharienne (tradition gnaoua) vous subjuguent, vous prennent à la gorge, vous obsèdent sans répit, pénètrent et envahissent peu à peu votre corps jusqu’à vous donner l’irrésistible envie de rejoindre sur le plateau les 7 danseurs qui, eux, se sont laissés totalement envoûter et capturer par leur infernale cadence. Et ce, jusqu’à la fin de la pièce.

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Photos J.M. Gourreau

Toutefois, si l’on arrive à s’extraire de cette fascination pour tenter d’analyser les motivations réelles et profondes du chorégraphe, on s’aperçoit qu’il est et reste fidèle à lui-même. Näss, terme arabe qui peut se traduire par « Les gens » mais qui fait aussi référence au groupe de danseurs hip-hop Nass el Ghiwane d’Algérie, est une véritable pièce d’anthologie de la culture hip-hop, dans le sens où on la considère comme une culture qui se sert des arts à des fins sociales, en l’occurrence de la danse et de la musique, pour délivrer un message de paix comme alternative aux violences que le chorégraphe a pu lui-même vivre au cours de sa jeunesse et que, bien sûr, il réprouvait. Näss évoque en en effet un pan de la vie et de l’histoire de ces ados qui, dans les années 70, à l’image de ce qui se passait en Amérique, cherchaient à contrer le racisme, l’esclavage et l’exclusion, à rompre les frontières entre les classes sociales en invitant des êtres d’origine très diverses, de l’occident à l’Afrique du Nord, à cohabiter, à rétablir l’unité perdue, à construire quelque chose de fort ensemble. C’est la raison pour laquelle Fouad Boussouf s’est entouré de danseurs tous d’obédiences et de cultures différentes dont les états de corps contradictoires ont permis d’exprimer les diverses facettes de l’existence à laquelle il a été confronté pour les amener à dialoguer et à établir une communion étroite, solide et durable tout en conservant leur identité et leur spécificité. Ce à quoi il est parfaitement parvenu par le truchement d’une danse tribale judicieusement imprégnée de folklore et mêlée de hip-hop, de break, de jazz et de contemporain, une danse puissante, électrisante, exécutée pieds nus, dont l’intensité expressive rejaillit avec beaucoup de force émotionnelle sur le public.


J.M. Gourreau

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Näss / Fouad Boussouf, Compagnie Massala, Chevilly-Larue, Théâtre André Malraux, 1er juin 2018.

Lin HWai-min / Cloud Gate Dance Theatre of Taïwan / Formosa / Le charme et la poésie de l’Orient

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Lin Hwai-min :

Le charme  et la poésie de l’Orient

 

Cela fait tout juste deux ans que l’on ne l’avait pas vu à Paris : c’est en effet en avril 2016 que Lin Hwai-min, fondateur et directeur artistique du Cloud Gate Dance Theatre, s’était produit au Théâtre de la Ville avec Rice, sa dernière chorégraphie en date. Un monde onirique d’une poésie, d’une douceur et d’une chaleur à nulle autre pareilles, évoquant bien évidemment l’atmosphère de Taïwan, son peuple et ses rizières. Il nous revient aujourd’hui, peut-être pour la dernière fois car cet infatigable artiste a tout de même décidé, à 70 ans, après quelque 45 années à la tête de l’une des plus grandes compagnies asiatiques de danse contemporaine, de prendre une retraite méritée... En effet, c’est en 1973 qu’il fondait The Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan, à Taipei, compagnie qui acquerra très vite une renommée internationale.

C’est à nouveau son pays que Lin Hwai-min évoque au travers de Formosa, ancien nom de l'île de Taïwan. Selon la légende, ce nom proviendrait d’une interjection prononcée au 16ème siècle par les conquistadores portugais, Isla formosa !, (ce qui peut se traduire par "Quelle belle île !"), lorsqu’ils la découvrirent et mirent pour la première fois les pieds sur son rivage. Toute la beauté de ses paysages, sa nature, son histoire, les us et coutumes de ses habitants se retrouvent au fil des images de cette magnifique fresque qui défile devant nos yeux, agrémentée de musique, de chants, de poèmes et de calligraphies d’une saisissante beauté. Formosa s’appuie en effet fortement sur la poésie des mots et des lignes qui apparaissent furtivement sur le plancher et les murs du plateau : c’est aux artistes Chou Tung-yen et Chang Hao-jan que Lin Hwai-min a commandé une création scénographique picturale entièrement composée de caractères calligraphiques inspirés de la langue chinoise, formant une voie lactée de mots qui vont se noyer dans la mer à l’issue du spectacle. Au début de l’œuvre, les lettres noires qui forment les poèmes sont parfaitement alignées. Au fil du temps cependant, elles se déforment, s’entrecroisent, fusionnent pour mieux se désintégrer l’instant d’après puis se déverser en masse comme l’eau d’un torrent avant de rejoindre dans leur course les danseurs sur scène. Dans la première partie de l’œuvre, les figures et dessins arrondis et spiralés de la chorégraphie se marient harmonieusement avec les caractères projetés sur le sol et le rideau de fond tout en les soulignant, d’autant que la scénographie oppose des soli à des groupes de danseurs qui découpent et sculptent l’espace. Leur gestuelle, sophistiquée et très travaillée, prolongée à l’infini, fait appel à la fois à la danse contemporaine occidentale, à la danse classique, aux arts martiaux, au Taï-chi et au Qi Gong, d’où la virtuosité et l’homogénéité de ces 24 interprètes, leur remarquable fluidité, leur étonnante présence et l’exceptionnelle maîtrise du mouvement dont ils font preuve. Il en résulte une danse imagée, certes alambiquée mais très coulée, parfaitement adaptée à la représentation de toutes les circonstances de la vie à Formose, depuis l’évocation des paysans dans les rizières ou des pêcheurs au bord de la mer jusqu’à la vie trépidante et tourmentée des villes, sujette, comme partout ailleurs, aux vagues de violence, aux règlements de compte, aux conflits et affrontements sauvages des clans pour la conquête du pouvoir et des terres arables. Mais aussi une danse tout aussi évocatrice de l’harmonie, du faste et de la beauté de la faune sauvage, en particulier de ses aigrettes dans les rizières, de la somptuosité des paysages verdoyants qui sont l’apanage de l’île, des vagues impétueuses, voire déchaînées, de l’océan. Une danse sobre, délicate, précieuse et raffinée, soulignée par sa géométrie originale et les tons pastel de la scénographie qui l’auréole, très inspirée par l’esthétique traditionnelle chinoise. Si le solo d’ouverture de Chen Mu-han, évoquant la découverte de Formosa - "une feuille flottant au bord du Pacifique" - s’avère d’une beauté céleste, l’œuvre se termine par une lueur d’espoir, celle d’un homme seul dans le vide sidéral, le regard tourné vers le ciel, symbole de l’avenir.

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Photos : LIU Chen-hsiang

Rien au départ cependant ne prédestinait Lin Hwai-min à la danse : à l’origine en effet, cet artiste débute sa carrière comme écrivain, auteur d’essais dans les années 1960-1970. Sa nouvelle intitulée Cicada est d’ailleurs un succès de librairie à Taïwan, alors que quelques autres de ses nouvelles ont été traduites en anglais et publiées aux États-Unis. Mais il a toujours été fasciné par la danse. C’est à l’âge de 23 ans qu’il commence sa formation dans cette discipline au Centre de danse contemporaine Martha Graham de New York, alors qu’il était encore inscrit en maîtrise es beaux-arts au Writer’s Workshop de l’Université de l'Iowa. En 1973, il fonde le Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan.  "Je savais que j'étais trop vieux (pour devenir danseur), mais lorsque je suis retourné à Taiwan, se souvient Lin, j’ai rêvé de devenir chorégraphe. Il n'y avait à l’époque pas de compagnie de danse ; alors nous en avons créé une ". C'était à Taipei en 1973. Lin avait tout juste 26 ans. Depuis lors, il a écrit et créé 90 spectacles, Formosa, ayant vu le jour le 24 novembre dernier.

Deux fois lauréat du prix national des arts de Taïwan, Lin Hwai-min s’est vu décerner des doctorats honorifiques par six universités à Taïwan et Hong Kong. Le département de la culture de la ville de New York lui a concédé un prix d’excellence pour l’ensemble de son œuvre ; outre le fait d’avoir été décoré de l’insigne de Chevalier de l’Ordre des Arts et Lettres par le ministère français de la Culture, il a aussi été lauréat du troisième prix John D. Rockefeller, du prix Joyce de Chicago ainsi que du prix Ramon Magsaysay, appelé « prix Nobel de l’Asie ». En 2000, Lin a été sacré "Chorégraphe du 20e siècle" par Dance Europe ; il a figuré parmi les « personnalités de l’année » de Ballet International et a été nommé "Meilleur chorégraphe" lors de la Biennale de la danse de Lyon. En 2005, le Time Magazine a vu en lui l’un des « héros de l’Asie » et, en 2006, l’International Society of Performing Arts (ISPA) lui a décerné son prix d’Artiste remarquable de l’année.

 

J.M. Gourreau

 

Formosa / Lin Hwai-min, Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan, Grande Halle de La Villette, du 30 mai au 2 juin 2018.

  

Les danses de la culture hip-hop / Milady Lubrano / L’Harmattan éditions / Avril 2018

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Les danses de la culture hip-hop,

par Milady Lubrano, 290 pages, 19 illustrations en N. & B., Broché, 13,5 x 21, 4 cm, Coll. L’univers de la danse, L’Harmattan éd., Paris, Avril 2018, 29 €

ISBN : 978-2-343-14438-2.

Contrairement à des idées reçues et bien établies, le hip-hop n’est pas une danse mais une culture contestataire alternative à la violence, qui se sert, dans sa lutte contre l’oppression, des arts à des fins sociales, arts nés dans les rues des ghettos du Bronx aux Etats-Unis. D’où le titre de cet ouvrage qui propose d’expliciter les liens qui existent entre danses et culture hip-hop, qu’il s’agisse du rap (chant), du dessin (graffiti), de la musique (DJing) ou de la danse (B-boying). Dans un premier temps, l’auteure dresse donc un portrait de cette culture, de son origine et de son évolution pour, dans un second temps, évoquer l’éventail, la richesse, les diverses facettes et particularités des danses qui en découlent afin de déterminer les relations qui existent entre les différents arts composant cette culture.

Née dans les années 1970-1980, la culture hip-hop s’avère très vite un moyen - un défi même - de rassembler et de faire cohabiter des individus d’origines différentes, jamaïcaine, africaine, hispanique et américaine, à une époque où l’on sortait de l’esclavage, de la ségrégation et de la peur de l’autre, afin de construire quelque chose ensemble dans la tolérance, la paix et le respect de ses proches. Issue du charleston, la première danse du hip-hop, "le B-boying", fut adoptée dès 1975 par les jeunes qui n’avaient pas l’âge requis pour entrer dans les clubs. Né de l’observation du quotidien et basé sur le rituel du conflit et la compétition, un dialogue riche et varié s’est progressivement établi entre les danseurs, lesquls éprouvaient le besoin d’une confrontation avec le public et les medias pour pouvoir se diversifier et évoluer vers d’autres univers, le "locking" et le "popping".

Aujourd’hui, aussi bien les danses que les autres arts de la culture hip-hop sont devenus universels. Dans cet ouvrage, Milady Lubrano nous en fait découvrir toutes les facettes, les faits marquants de leur histoire, leur richesse, leurs particularités et leurs codes, nous permettant d’entrevoir les liens qui se sont petit à petit tissés entre eux.

J.M.G.

 

Dansez ! Le corps, livre de connaissance / Poumi Lescaut / Editions Accarias - L’Originel / Octobre 2017

Poumi lescaut

Dansez ! Le corps, livre de connaissance,

par Poumi Lescaut, préface de Patrice van Eersel, 360 pages, 42 photos et illustrations en N. & B., 13,5 x 21 cm, broché, éditions Accarias - L’Originel, Paris, Octobre 2017, 23 €.

ISBN : 978-2-86316-293-4.

Cet ouvrage est l’aboutissement et la synthèse de près de 50 ans de recherches sur le volet particulier de l’art chorégraphique, où la danse intègre la spiritualité et certaines disciplines orientales comme le yoga, lequel se révèle comme un moyen de maintenir le corps et l’esprit en un état de perpétuelle jeunesse. C'est aussi une forme de thérapie et d'outil d'évolution, ainsi qu’un moyen de découvrir les autres d'une autre façon, et de vivre en harmonie avec la nature vue ici comme un maître. Ex-danseuse du ballet du XXème siècle de Maurice Béjart, chorégraphe, peintre, chanteuse et écrivain, Poumi Lescaut a passé une partie de son existence en Inde - sa seconde patrie - auprès des plus grands maîtres du siècle dernier, notamment de Yogi Bhajan qui lui a enseigné les secrets du Kundalini Yoga, technique millénaire qui est, entre autres, à la base de l’enseignement qu’elle distille à ses élèves aujourd’hui. En effet, cette artiste, après avoir exploré diverses formes de danse, mais surtout la danse classique puis le contemporain, c'est produite sur de grandes scènes jusqu'aux lieux les plus originaux,  ou encore dans les temples de l’Inde les plus anciens. A ce jour, elle se consacre encore et toujours à transmettre ses connaissances et à partager son expérience.

Pour elle, danser, chorégraphier, créer, c’est aller à la rencontre de l'être par le corps et l'esprit reliés (sans oublier la dimension cosmique) alors que les perturbations de la vie quotidienne empêchent d'en prendre conscience. C'est aussi et surtout exprimer ce que le corps sait mais que l’intellect ignore. Pour elle, la danse doit permettre au-delà des limites du corps physique, de transmuter les maux qui sont en lui pour l'en libérer, le transformer, en déployer l’énergie, l’intelligence, la liberté, vers l’unité. Elle nous raconte aussi la danse chamanique d’exorcisme. Au fil des pages, elle nous explique avec passion les mécanismes qui font que la danse nous touche ; elle nous livre les moyens de donner du sens au geste ou au mouvement, de la faire vibrer de poésie et de mystère, de la charger d’énergie, permettant au corps de l’habiter, d’en écouter les messages et par là « de retrouver le chemin de l’intuition qui précède la connaissance ». Ce travail dresse un pont entre les pensées orientale et occidentale, « reliant de ce fait la raison et l’intuition, le corps et l’esprit, le visible et l’invisible, la Terre et le Ciel ».

Un travail fourmillant d’images, d’histoires, une pédagogie toute de sensibilité, démontrant que « la danse est un chant de l’être en fusion avec l’infini ».

J.M.G.

Perrine Valli L'E féminin du mot sexe, Riveneuve éd., Paris

 

Numerisation 20180417 3

Perrine Valli, L’E féminin du mot sexe,

par Perrine Valli , P. Verrièle, M. Bertholet , R. Boisseau, A. Davier, C. Demierre, G. Degeorges, J. Piris, C. Martin  et B. Tappolet, 174 pages, 8 photos en couleurs et 19 en N. & B., 17 x 22,5 cm, broché, Riveneuve éd., Paris, Coll. L’Univers d’un chorégraphe, Novembre 2017, 22 €.

ISBN : 9-782360-134601.

« Je pense comme une fille enlève sa robe. C’est-à-dire que je me dénude. J’enlève la protection pour trouver quelque chose de vrai. Pas la vérité mais une vérité. Ou, encore, ma vérité. Chorégraphier, c’est signer. C’est affirmer la sienne ». Dans cet ouvrage, qui évoque la démarche de cette jeune chorégraphe, essentiellement au travers de quatre œuvres, Je pense comme une fille enlève sa robe (2009), Si, dans cette chambre, un ami attend (2012), Une femme au soleil (2015) et La danse du Tutuguri (2016), Perrine Valli ainsi que les neuf auteurs qui ont participé à ce livre ont tenté chacun à sa manière d’expliciter le non-dit, à révéler la face cachée des choses, à la compléter par le verbe. Car sa démarche et son discours, inspirés par les univers de Bataille, Deleuze, Artaud et ceux de Balthus, Warhol et Hopper… est tourné, au moins pour certaines de ses pièces, vers l’érotisme au féminin, voire la prostitution mais aussi le désir, la séduction, l’amour, la mort. Toutefois, rien n’est réellement dit, tout n’est que sous-jacent. Ces analyses et réflexions sont bien évidemment complétées par une biographie de l’artiste, la liste de ses œuvres, ainsi que par des observations et notes personnelles sur son travail. « Il s’agit d’une lecture sexuée du monde, assumant ce qu’un regard féminin pourra y voir au-delà de l’immémoriale censure de la tradition masculine ».

J.M.G.