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La fureur du beau, Akram Khan Company / éd. Actes Sud

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                         Kaash                                                                                         Itmoi                                                                                    Torobaka

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La fureur du beau,  Akram Khan Company,

256 pages, 88 photos en N & B et 75 en couleurs sur une double page, 24 x 25,5 cm, cartonné, Actes Sud éd., Arles, décembre 2019, 59€.

ISBN : 978-2-330-12754-1

Un bref texte d’une dizaine de pages signé d’Akram Khan et de Farook Chaudhry, producteur et cofondateur historique de L’Akram Khan Company, accompagne les deux volets de photos - le premier en noir et blanc, le second en couleurs - dont cet ouvrage est composé, clichés réalisés par plus d’une vingtaine de photographes. De magnifiques images accompagnées de quelques maquettes de costumes qui permettent une plongée rétrospective au cœur des quelque 26 pièces créées ces vingt dernières années par cet étonnant artiste contemporain qui a su donner un nouveau visage à l’art de Terpsichore, en alliant, avec beaucoup de bonheur, certaines danses orientales comme le kathak, aux danses occidentales contemporaines. Les textes qui accompagnent cette monographie, la toute première consacrée à ce chorégraphe né en 1974 à Londres de parents originaires du Bengladesh, relatent, sous forme d’autobiographie, divers souvenirs, pensées, réflexions et faits divers qui ont jalonné la vie de ces deux complices de toujours. Une liste détaillée des œuvres du chorégraphe termine cet ouvrage.

J.M.G.

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Thierry Malandain / La Pastorale / Une ode à la nature

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Photos Olivier Houeix

Thierry Malandain :

Une ode à la nature

 

Tmalandain photo olivierhoueix 2 0Beethoven est un compositeur avec lequel Thierry Malandain aime bien musarder : La Pastorale, sur la symphonie éponyme de ce musicien, est en effet le troisième ballet de ce chorégraphe à s’appuyer sur une sublime partition de ce géant de la musique romantique qu’était Beethoven. Et, comme il fallait s’y attendre, Malandain a créé, en intelligence avec ce compositeur, une œuvre académique d’un lyrisme époustouflant, d’une beauté plastique à vous couper le souffle. Par sa sobriété et son architecture épurée d’abord, permettant aux danseurs de se révéler pleinement au travers d’une chorégraphie d’une fluidité sans égale, totalement calquée sur la musique qu’elle sublime et dont elle exprime parfaitement le contenu ; par sa poésie ensuite, la lecture de l’œuvre procurant au spectateur une sensation incommensurable de bonheur et de paix, évinçant comme d’un coup de baguette magique les affres qui auraient pu lui torturer les entrailles au moment où il glissait ses pieds dans la salle ; par son atmosphère et son message enfin, toujours signifiants, jamais anodins, donnant à réfléchir sur les vicissitudes de notre monde. Or, le choix de cette œuvre symphonique n’est pas un hasard. S’il a profité d’une commande de l’Opéra de Bonn, ville natale du compositeur, pour célébrer le 250è anniversaire de sa naissance, Malandain, comme nombre d’autres chorégraphes, s’avère préoccupé par le devenir de notre planète, massacrée chaque jour davantage par l’inconscience des hommes, bien que ce ne soit pas réellement le sujet de cette pièce. Mais l’on ne peut s’empêcher d’y penser. Que va-t-il bientôt rester de cette Nature dans laquelle nous éprouvons constamment l’impérieux besoin de nous ressourcer ? Car, au rythme où nous allons, nous ne laisserons bientôt plus à nos enfants qu’un désert de pierre et de terre stérile où, quasiment, toute vie aura disparu, un univers artificiel de béton sous l’égide de robots qui n’auront cure du bonheur que Dame Nature aura pu nous procurer en nous y donnant asile et couvert*... C’est donc une réaction profondément viscérale qui a poussé le chorégraphe à mettre en avant sa beauté qui, à elle seule, pourrait sauver le monde. Un monde qui n’est certes pas éternel mais qu’il convient à tout prix de sauvegarder.

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Comme nous le faisait remarquer Romain Rolland dans sa biographie sur Beethoven écrite en 1903 et fort heureusement aujourd’hui rééditée, l’âme de ce compositeur était très liée à la nature. Ainsi peut-on y lire au fil de ses lignes : « Il semble que, dans sa communion de tous les instants avec la nature, il ait fini par s'en assimiler les énergies profondes »... Par ailleurs, une gravure colorisée de Franz Hegi datant de 1838, Beethoven am Bach, devenue elle aussi emblématique (cf. illustration), montre le musicien l’air rêveur, assis dans la nature sous un arbre près d'un ruisseau, un carnet d'esquisses dans l’une de ses mains, un crayon dans l’autre avec, en arrière plan, un paysage édénique de collines, châteaux et moutons qui paissent au sein du bocage dans le calme et la sérénité, précisément sur cette terre de bergers "où l’on vivait d’amour"... Beethoven, d’ailleurs, ne le disait-il pas lui-même lorsqu’il écrivait en 1807 dans une lettre adressée à Thérèse Malfatti, une jeune fille de 22 ans plus jeune que lui et qu’il espérait pouvoir épouser : "Quelle chance avez-vous d'être déjà à la campagne ! Je ne pourrais jouir de ce plaisir que dans 8 jours… Comme je serai alors heureux de pouvoir me promener dans les bosquets, les forêts, sous les arbres, dans les herbes, sur les rochers, car personne ne peut aimer la campagne autant que moi : les forêts, arbres, rochers ne rendent-ils pas à l'homme l'écho de ce qu'il souhaite ?"… Et puis, La Pastorale, ne possède t’elle pas comme épigraphe "Souvenir de la vie rustique" ? Il s’avère donc que cette Symphonie n’est pas une peinture mais un manifeste artistique qui s'inscrit dans un héritage musical, lequel prend position dans un débat esthétique : la composition exprime d'abord une expérience émotionnelle, celle du bien-être ressenti par celui qui découvre la campagne et qui respire un air inaltéré. D’ailleurs, la fonction princeps de la musique n'est-elle pas de "peindre", mais d'exprimer ?

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Photo Olivier Houeix

                     Photo Olivier Houeix                                                                                                                                                 Beethoven am Bach, par Franz Hegi

Ce sont donc ces émotions et sentiments ressentis par Malandain à l’écoute de cette musique, à laquelle il a adjoint des extraits des Ruines d’Athènes et de la Cantate opus 112, Mer calme et heureux voyage, que l’on retrouve ici, sublimés par une écriture chorégraphique "atemporelle" qui cherche à "exalter la puissance du corps dansant, ainsi que la sensualité et l’humanité des 22 danseurs de la compagnie". Ce ballet, bien évidemment dominé par sa musicalité, révèle, s’il le fallait encore, un chorégraphe d’une sensibilité à fleur de peau, chagriné de voir tant de beauté disparaître. Les gestes et pas qu’il tricote, d’une inventivité étonnante, laissent éclater une émotion non dissimulée au service d’un rêve ; celui-ci embarquerait son personnage central incarné par Hugo Layer, flanqué de quatre guides spirituels, Irma Hoffren, Mickaël Conte, Nuria López Cortés et Raphaël Canet, dans un voyage de la vie vers la mort ou de l’enfer au paradis, en prenant appui sur l’histoire de l’antiquité gréco-romaine, à une époque aussi troublée que contrastée qui conduisit les hommes à leur chute. Une œuvre hors du temps, qui donne fort à réfléchir.

J.M. Gourreau

La Pastorale / Thierry Malandain, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 13 au 19 décembre 2019.

Ballet créé le 21 octobre 2019 à Tarbes.

*Au moment précis où j’écris ces lignes, j’apprends que l’Amazonie, poumon vert de notre planète, a vu disparaître en fumée quelque 890 000 hectares de forêts au cours de la seule année 2019, ce qui représente le double de la superficie totale perdue en 2018…  

 

Anthony Egéa / Muses / Trop, c'est trop...

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Anthony Egea :

Trop, c’est trop…

 

Anthony egea maxresdefault copieL’une des plus grandes qualités de ce chorégraphe qui a suivi l’enseignement de Rosella Hightower avant de prendre des cours à l’Alvin Ailey American Dance Theater est, outre son penchant affirmé pour le hip-hop, son esprit… subversif ! Mais sa plus grande originalité est d’amalgamer et de mixer diverses formes d’art - et de danse en particulier - avec autant d’audace que d’impertinence. C’est en 2001 qu’il fonde sa compagnie « Révolution » avec laquelle il va présenter des spectacles en marge des sentiers battus avec une bonne dose d’humour et de fantaisie mais, parfois aussi, d’impertinence ou d’insolence comme, entre autres, dans Soli, créé en 2008 et Urban Ballet en 2011. Avec Bliss en 2014 (voir à cette date dans ces mêmes colonnes), il confronte les danses tribales avec les danses urbaines, tout en mettant sur scène les délices et délires du clubbing. Il réalise également une relecture fort originale du Magicien d’Oz pour les plus jeunes, avec Dorothy en 2014. S’il utilise le plus souvent des musiques contemporaines comme support de ses pièces, en particulier celles de son "âme damnée" Franck II Louise, il n’en dédaigne pas moins la musique classique qu’il associe à la danse hip-hop, comme par exemple en 2011 dans Tetris, commande du Ballet National de Bordeaux. Exploit qu’il va tenter de renouveler en 2018 avec Muses, une œuvre pour deux danseuses et deux pianistes en quatre parties, sur des partitions de Debussy, Bizet, Saint-Saëns et Ravel retranscrites pour piano, certaines étant habillées ou revisitées par Frank II Louise. Son souhait : "donner à voir des femmes indépendantes, de caractère, libres, puissantes dans leur fragilité, leur douceur, leur pudeur, des femmes virtuoses, efficaces, redoutables et qui savent aussi donner libre cours à leur folie"…

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Photos Dan Aucante

Cette fois cependant, le chorégraphe s’est laissé submerger par la beauté et la puissance de la musique. Tout est parti, dit-il, d’un concert auquel il assista un beau jour d’été au Théâtre de Brive-la-Gaillarde, concert au cours duquel il découvrit un duo de pianistes "de choc", Naïri Badal et Adelaïde Panaget, dans un récital à quatre mains. Il fut tellement subjugué par leur talent qu’il leur demanda d’accepter de décloisonner leur univers en s’associant à deux breakeuses de sa compagnie, Emilie Schram et Emilie Sudre, pour réaliser un cocktail chorégraphique détonnant, ce que les musiciennes acceptèrent avec un enthousiasme communicatif. Il ne restait plus qu’à concocter un choix de musiques appréciées d’un public pas nécessairement mélomane, lesquelles pourraient se prêter allègrement à ce genre d’exercice. Un choix aussi difficile que périlleux qui s’est finalement avéré servir davantage les deux pianistes-virtuoses que les danseuses. Et qui mieux est, la pièce de loin la plus originale, à savoir la Danse macabre de Saint-Saëns, était interprétée paradoxalement exclusivement par les deux musiciennes, lesquelles, complices pour la circonstance, avaient du même coup revêtu l’habit d’amuseur public, voire de clown facétieux, se présentant côte à côte devant leur piano, dos au public, impliquées totalement dans la danse, joignant le geste à la musique sans rien perdre de leur virtuosité !

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Tout autre, Le Prélude à l’après-midi d’un faune sur la musique de Debussy transcrite - sans détournement de phrasé - pour deux pianos, une danse féline dans le plus pur style hip-hop, mâtinée toutefois de contemporain, mettant en avant la sensualité, la souplesse reptilienne et la féminité de ses interprètes. Une pièce dans laquelle les deux pianistes tiraient on ne peut mieux leur épingle du jeu. Lui succédait un arrangement heureusement assez court de Carmen, mettant en avant le caractère énergique, impulsif et violent de la protagoniste, trait que l’on peut retrouver aujourd’hui encore chez certaines matrones dominatrices. Ce concert chorégraphique se terminait sur une parodie du Boléro de Ravel dans un arrangement électro des plus cocasses de Frank II Louise, mascarade totalement débridée, qui aurait pu s’avérer des plus captivantes si elle n’avait pas été outrancière, voire dérangeante dans la gestuelle qui l’accompagnait… En fait, elle s’avérait être une joyeux délire au sein duquel on pouvait assister à des crêpages de chignon en règle, des vols planés de chaussure et autres facéties du même acabit… Dommage, si l’on considère que l’un des objectifs poursuivi par le chorégraphe était de défendre la cause des femmes et de sensibiliser à la musique classique un public qui ne l’était pas encore…

J.M. Gourreau

Muses / Anthony Egéa, Théâtre de la Cité internationale, Paris, 13 et 14 décembre 2019. Spectacles présentés dans le cadre du festival de danse Kalypso.

Akram Khan / Xenos / Les affres de la guerre

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Photos Jean-Louis Fernandez

Akram Khan :

Les affres de la guerre

Akram khan by lisa stonehouseCe sera sans doute une des dernières fois qu’on le verra sur scène. Tout au moins dans un solo. En effet, Akram Khan sillonne les théâtres du monde entier avec sa compagnie depuis maintenant presque vingt ans. Et il en a 45. Un âge respectable pour faire ses adieux de danseur à la scène avec, à l’heure actuelle, une bonne trentaine d’œuvres à son actif parmi lesquelles trois solos très connus : Polaroid Feet (2001), Ronin (2003) et Third Catalogue (2005) ! Né en 1974 dans le quartier de Wimbledon, à Londres, de parents originaires du Bengladesh, ce danseur, profondément humain, s’est forgé une réputation internationale en mixant danse contemporaine et kathak hindou. En outre, son originalité réside également dans son style, très viril, impétueux et audacieux, que l’on retrouve avec tout son éclat dans le solo Xenos qu’il a concocté - et prodigieusement interprété - pour tirer sa révérence.  En beauté, inutile de le souligner…  

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Xenos, mot grec qui peut se traduire par "L’étranger" en français, est une commande pour un programme d’évènements artistiques du Royaume Uni, « l4-18 Now », destiné à célébrer le centenaire de la Première guerre mondiale. A l’origine cependant, l’intention du chorégraphe était de monter un solo sur le mythe de Prométhée, ce Titan connu surtout pour avoir dérobé le feu sacré de l’Olympe aux fins d’en faire don aux humains. Irrité par ce sacrilège sournois, Zeus le condamna à mourir sous le bec et les griffes de l’aigle, seigneur de ces lieux, attaché à un rocher au sommet du Mont Caucase. Akram Khan dont l’humanité est légendaire, eut alors l’idée d’associer les deux propos, cette légende de la mythologie grecque et l’histoire dramatique on ne peut plus réelle de ces quelques 1,4 million de paysans indiens, enrôlés bien malgré eux dans cette guerre et en grande partie tombés sur les champs de bataille. Dans Xenos, il incarne autant l'un de ces soldats indiens morts dans la boue, que Prométhée dont le foie sera arraché progressivement par le rapace sacrificateur. La scénographie spectaculaire imaginée par la designer allemande Mirella Weingarten et l’éclairagiste Michael Hulls rend parfaitement lisible son propos : une "colline" escarpée et très pentue, laquelle sera gravie avec moult difficultés par le protagoniste de ce drame et qui sera aussi le champ de bataille à cette pléiade de soldats, dont la chute sera symbolisée par une avalanche de pommes de pin tombant des cintres à l’issue du spectacle. Aussi pertinente que convaincante, la chorégraphie quant à elle, de par sa gestuelle signifiante, violente et débridée, d’une puissance dramatique incommensurable, met particulièrement en valeur les angoisses, tourments, souffrances et affres de douleur du héros enchaîné, livré aux foudres sonores de l’Olympe, magistralement reconstituées par la création musicale de Vicenzo Lamagna. Voilà un nouveau spectacle qui évoque la Condition humaine chère à Cocteau, en fait un manifeste politique contre la guerre, la folie meurtrière des hommes et les prémices de la fin du monde, et qui met en avant avec beaucoup de force un pan de l’histoire encore trop ignoré du public. "Ma danse doit servir à réveiller les consciences", s’était-il exclamé à l’issue du spectacle donné en Avignon en juillet dernier…

J.M. Gourreau

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Xenos / Akram Khan, La Villette, Paris, du 12 au 22 décembre 2019, dans le cadre des spectacles du Théâtre de la Ville hors les murs.

Créé le 21 février 2018 au Centre culturel Onassis à Athènes.

Xenos a fait l’objet d’une version pour enfants réinventée par Sue Buckmaster, directrice artistique de Theatre-Rites, sur une partition musicale de Domenico Angarano adaptée de la partition originale : "Chotto Xenos fait remonter le temps au jeune public, explorant les histoires souvent oubliées et indicibles des soldats coloniaux de la Première Guerre mondiale, afin de faire la lumière sur notre présent et notre avenir".

Un ouvrage de photos sur l'oeuvre de ce chorégraphe, La fureur du beau, vient de paraître aux éditions Actes Sud. Voir à la rubrique "Analyse de livres".

Marcia Barcellos & Karl Biscuit / Anthologie du cauchemar / Pas si "épouvantable" que cela, bien au contraire…

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Marcia Barcellos et Karl Biscuit :

Pas si "épouvantable" que cela, bien au contraire…

 

Marcia barcellosK. Biscuit ph. MaxresdefaultIl est aussi étrange qu’étonnant de découvrir, sur le programme d’une œuvre que l’on s’apprête à déguster, que les auteurs l’aient sous-titré "ballet épouvantable" (sic)… Et, de plus, que ces mêmes auteurs déclarent à ceux qui pourraient se montrer surpris d’une telle dénomination, voire carrément ébaubis, que leur souhait le plus cher serait que leur auditoire "sorte de la salle en hurlant de terreur"...

Bien sûr, ce n’est en fait qu’une plaisanterie, "a joke" comme disent les anglais ! Car les protagonistes de ce ballet ne cherchent nullement à faire fuir leurs spectateurs. Il faut toutefois se souvenir que Marcia Barcellos et son complice Karl Biscuit ont, de tout temps, aimé se plonger dans un monde burlesque et cocasse aussi extravagant que divertissant, un monde dans lequel ils adorent voyager, qu’ils nous apprennent à découvrir au fil de leurs créations et qu’ils cherchent à nous faire partager ! En fait, cette mise en garde n’est qu’une mise en condition du public pour recevoir les images et propos qu’ils nous offrent : âmes fragiles et sensibles, s'abstenir car ce que vous allez voir est susceptible de provoquer en vous des délires hallucinatoires… Je dis bien, susceptible car, en réalité, petits et grands, jeunes et moins jeunes sont si bien happés, autant par les personnages que par les fresques mises en scène, que l’on pourrait entendre dans la salle une mouche voler !

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Photos F. Pasquini

Anthologie du cauchemar est en fait un kaléidoscope de saynètes oniriques que l’on feuillette comme un livre d’images qui font voyager les spectateurs dans un univers fantasmagorique aussi ludique que loufoque, tout comme l’était celui de la Théorie des prodiges que nous avons pu voir dans ce même théâtre de Chaillot en mars 2017. Un morceau d’anthologie cependant beaucoup plus sombre, à l’image de Renée en botaniste dans les plans hyperboles, créé quatre ans auparavant. Comme son nom l’indique, cette Anthologie du cauchemar rassemble une trentaine de tableaux qui interrogent, au sein de nos rêves, nos cauchemars, longtemps attribués, dans diverses traditions populaires, à des créatures s'asseyant durant la nuit - à l’image des mara scandinaves - sur le torse de leur victime, les empêchant de respirer. Or, les songes que nous proposent Marcia Barcellos et Karl Biscuit, un tantinet surréalistes, sont entre autres inspirés par le traité L’Eau et les Rêves du philosophe Gaston Bachelard, par La tempête de William Shakespeare,* ainsi que par des poèmes non traduits de Lovecraft et de Lautréamont ; mais également par la peinture, tel Le cauchemar du peintre britannique d’origine suisse, Johann-Heinrich Füssli, ainsi que par la photographie et le cinéma, en particulier les films de Miyasaki (Le château dans le ciel et Le voyage de Shihiro). Ils sont décrits comme à l’accoutumée avec beaucoup de poésie, autant par la danse et le théâtre que par des images-vidéo projetées sur différents plans de tulle transparents. Le tout, bien évidemment, auréolé par la musique originale de Karl Biscuit, mixage de musique contemporaine et de soul mais aussi de musique classique remaniée - on peut entre autres y reconnaître un réarrangement de la Chaconne de Bach - composant un univers sonore très cinématographique, créateur d’atmosphères étranges parfaitement adaptées à cette œuvre.

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                                      Ph. K. Biscuit                                                        Le Cauchemar / J.H. Füssli                                                      Ph. K. Biscuit

Pas de réelle histoire donc, mais l’élaboration de mini-mondes fascinants, au sein desquels vont se côtoyer des créatures fantastiques que ne renierait pas un Edgar Allan Poe, chez lequel l'horreur atteint son point culminant bien que, pourtant, la réalité soit là, tangible, pour chasser l'irrationnel. S’il peut parfois en être de même chez les auteurs de cet envoûtant spectacle, leurs protagonistes sont tout droit sortis de leur imaginaire et des phobies de leur enfance, araignées aussi hideuses qu’effrayantes, prêtes à vous inoculer leur salive venimeuse, gnomes masqués dont la tête semble vouloir se séparer du corps, squelettes aux mains démesurées qui semblent chercher à vous broyer, pieuvres géantes et bernards l’hermite d’apparence reptilienne, aussi monstrueux qu’effrayants, errant à la recherche des charognes dont ils se nourrissent, lutins affublés d’une capirote rouge à l’image des adeptes du ku-klux-klan, et tout à l’avenant… On y croisera aussi des êtres angoissés et angoissants, tel ce danseur emprisonné par son reflet ou, encore, ce marathonien dynamique, fataliste et résigné, en quête d’un objectif mythique qu’il ne parviendra jamais à atteindre. Mais ces chimères, monstres, spectres et sorcières qui hantent nos nuits ne sont pas toujours aussi méchants que l’on pourrait l’imaginer et peuvent même prendre peur, comme ce géant devant les frasques d’un enfant capricieux ; ils savent parfois se montrer réellement affables, à l’image de ce faune aux majestueuses cornes enroulées qui s’émerveille devant les jeux innocents d’une petite fille, voire de ce marabout qui veille, interrogateur et dubitatif tel un médicastre de l’époque de Molière, sur le sommeil agité de la Belle dans les bras de Morphée. Ces images poétiques, d’un romantisme exacerbé, sont mises en mouvement par cinq danseurs exceptionnels, chacun mettant en avant avec beaucoup de finesse et d’à propos sa propre spécificité. La réalité se mêle alors à la fiction grâce à la projection de paysages édéniques émergeant de brumes surnaturelles dans lesquelles nous aimerions cependant bien nous plonger !

J.M. Gourreau

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Photos F. Pasquini

Anthologie du cauchemar / Marcia Barcellos & Karl Biscuit, Système Castafiore, Théâtre National de la danse Chaillot, du 5 au 10 décembre 2019. Spectacle créé le 26 février dernier à Grasse (Alpes-Maritimes).

 *"Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil"…

Boris Eifman / Rodin / De bien tumultueuses amours

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                                       Ph. M. Khoury                                                                   Ph. M. Khoury                                                Rodin et son éternelle idole en 2013

Rodin :

De bien tumultueuses amours

 

Boris eifmanNul ne l’ignore, la vie de Rodin a été intimement liée à celle de son élève, Camille Claudel. Et c’est peut-être davantage l’histoire des amours torrides de ce couple ou, plutôt, de l’instable et déchirant trio que Rodin formait avec Camille et Rose Beuret, son premier amour, que Boris Eifman nous narre avec beaucoup de bonheur dans ce fabuleux ballet. En effet, durant toute sa carrière, ce chorégraphe n’a eu de cesse de s’éloigner de l’académisme très en vogue dans son pays, la Russie, pour inventer une danse néo-classique plus contemporaine et axée sur l’expressionnisme, une danse narrative alambiquée d’une très grande expressivité mais, aussi, d’une grande liberté, proche de l’expressionnisme allemand ; ce chorégraphe considère en effet que la beauté formelle du geste n’est pas une fin en soi mais qu’elle doit être au service d’une réelle émotion ; d’où une danse inspirée par la comédie humaine, au sein de laquelle ses personnages, réels ou fictifs, sont souvent l’exact reflet d’une réalité gênante, dictée par des sentiments de peur, de honte, voire par la folie, une danse qui excelle à décrire non seulement les passions de l’âme, mais aussi les sentiments les plus sombres, désespoir, obsessions, souffrances et tortures, jalousie ou vengeance... Il n’est donc pas étonnant que Boris Eifman ait été inspiré par cette histoire d’amour, avec tout son lot de luttes intestines, de haine et de trahison, mais aussi par les échanges autant culturels qu’énergétiques entre Rodin et Claudel, et par leur passion commune  pour la sculpture, depuis leur première rencontre jusqu’à la descente aux enfers et l’internement de Camille. "Tous ces phénomènes de l'esprit humain sont brillamment exprimés par Rodin et Camille en bronze et marbre", relate Eifman. "Transformer un moment gravé dans la pierre en un flux de mouvements corporels riche et sans émotions est ce que je recherchais lors de la création de cette nouvelle performance de ballet".

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Il faut dire cependant que ce n’est pas la première fois que la vie de ces deux sculpteurs subjugue un chorégraphe. Peter Quanz a, lui également, conçu et réalisé une chorégraphie et une mise en scène des relations agitées de ces deux artistes pour les Grands Ballets Canadiens, laquelle fut créée en octobre 2011 à Montréal dans les décors de Michael Gianfrancesco. La version que Boris Eifman nous offre aujourd’hui dans une chorégraphie aussi inventive qu’expressive et une scénographie épurée du plus bel effet, due à Zinovy Margolin, a été élaborée un mois plus tard, très exactement le 22 novembre 2011, au Théâtre Alexandrinsky de St Petersbourg : une œuvre que nous avons déjà pu voir à Paris au Théâtre des Champs-Elysées en mars 2013 sous le titre de Rodin et son éternelle idole, magistralement interprétée d’ailleurs dans ses rôles-titres par deux des mêmes danseurs qu’aujourd’hui, Liubov Andreyeva dans le rôle de Camille, et Oleg Gabyshev dans celui de Rodin ! Comme on le voit, la valeur n’attend point le nombre des années, ainsi que le laissait entendre Corneille…

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Ph. M. Khoury

Certes, il faut bien connaître la vie bouillonnante et chaotique de Rodin pour pouvoir suivre pleinement le déroulement de l’action et apprécier à leur juste valeur tous les méandres du ballet. Au début du spectacle, Eifman nous transporte au sein d’un asile psychiatrique dans lequel les patients errent comme des somnambules : celui de Montdevergues près de Montfavet dans le Vaucluse. Camille y restera internée pendant 30 ans, jusqu’à la fin de ses jours, en 1943, abandonnée et oubliée par tous ses proches. On lui annonce une visite : celle de Rodin, repentant, désespéré. Flash back. Camille se remémore sa vie à ses côtés et les épreuves traversées. Eifman nous ramène au début de la relation amoureuse des deux sculpteurs, en 1884, deux ans après leur rencontre. Camille travaille alors sans relâche dans son atelier à la sculpture d’un couple, à l’image de leur amour, Sakuntala, Rodin à ses côtés. La passion qu’ils manifestent l’un pour l’autre est incommensurable. Camille a juste 21 ans, alors que le maître en a 45. Les scènes suivantes évoquent divers évènements de la vie des deux amants, à l’ombre de Rose, son ancien modèle, omniprésente, rencontrée 20 ans auparavant, et que Rodin aimera jusqu’à sa mort. La scène suivante transporte le spectateur un peu plus tard devant l’imposant groupe statuaire des Bourgeois de Calais : devant son talent, Rodin charge Camille de sculpter les mains des personnages qu’il a mis en scène. Plusieurs œuvres résulteront ultérieurement d’un tel travail en commun, entre autres, La porte de l’enfer ou l’Eternelle idole. A côté de ces scènes très réalistes, magistralement reconstituées, il faut le souligner, Eifman agrémente son œuvre d’instants imaginaires pittoresques plus légers, telle cette fête des vendanges évoquant Giselle ou, encore, ce French cancan aussi énergique qu’émoustillant, cliché symbolique des plaisirs de la vie parisienne de l’époque…

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Ph. E Matveev & Y. Kudryashova

Les deux amants se sépareront en 1892, après plus de 10 ans d’une vie commune, aussi tumultueuse que passionnée, Camille ne supportant plus la présence de Rose auprès de Rodin, le soupçonnant même d’avoir d’autres liaisons et se sentant trahie par lui. Sentiments encore exacerbés jusqu’à en devenir pathologiques par le fait que les critiques ne reconnaitront pas à sa juste valeur son talent et son génie, l’attribuant à tort à Rodin. Désespérée, cette artiste détruira la plupart de ses œuvres, entre autres sa Clotho*, avant de plonger petit à petit dans les ténèbres de la paranoïa et de la folie. Elle se réfugiera alors, recluse, dans son atelier du Quai de Bourbon jusqu’en juillet 1913, date à laquelle sa mère la fera interner à l’asile de Ville-Evrard en Seine-St-Denis, avant qu’elle ne soit transférée un an plus tard dans celui de Montdevergues, là où précisément nous nous retrouverons à nouveau à la fin du ballet.

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                  Clotho / C. Claudel                                                            Les Bourgeois de Calais / Rodin                                                        L'éternelle idole / Rodin

Toutes ces péripéties sont magistralement décrites chorégraphiquement en deux actes par le truchement d’un langage alambiqué mais imagé et toujours signifiant. Je pense notamment au pétrissage d’un bras, d’une jambe, au modelage d’un corps ou d’une tête qui, peu à peu, prennent vie, reconstitution vivante des œuvres que nous ont laissées les deux sculpteurs. La gestuelle utilisée par Boris Eifman est toujours chargée d’une émotion indicible, illustration parfaite de ses propos. Certains effets visuels sont en outre particulièrement réussis, telle la selle tournante du chevalet de sculpteur qui met en valeur les statues lors de leur élaboration. Voilà donc à nouveau une œuvre d’un romantisme exacerbé, dans la lignée de ses autres ballets inspirés de la littérature ou de l’histoire, tels l’Idiot, Eugène Oneguine, Les frères Karamazov ou Anna Karénine.

J.M. Gourreau

Rodin / Boris Eifman, Palais des Congrès, Paris, 30 novembre 2019.

*Clotho était la plus jeune des trois Parques, celle qui tient le fil de la destinée humaine. Présentée sous les traits d’une très vieille femme, la sculpture s’inscrit dans un dialogue artistique entre Rodin et Camille Claudel autour de la représentation de la vieillesse. Exposée, dans sa version en plâtre, en 1893 à la Société nationale des Beaux-arts, l'œuvre s'inspire de la mythologie gréco-romaine.

 

Ana Rita Teodoro / Fofo / Provoc ou "foutage" de gueule ?

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Photos Marc Domage

Ana Rita Teodoro :

Provoc ou "foutage" de gueule ?

 

Anaritateodoro 1500x1004Les  mauvais spectacles, traduisez, ceux qui ne nous apportent rien ou très peu de choses, sont légion. Le critique a pour coutume de les ignorer et de ne leur faire aucune publicité. Il y en a cependant qui vont plus loin. Ceux qui mettent mal à l’aise par exemple. Et, aussi, ceux qui provoquent et scandalisent car contraires à la morale ou aux idées reçues. Il en existe encore une troisième catégorie : ceux qui vous laissent passifs au début de la représentation mais qui vous font "sortir de vos gonds" au fur et à mesure de leur déroulement. Non qu’ils soient agressifs, tant s’en faut, mais leur puérilité, l’absurdité ou l’ineptie de leur propos provoque au fond de votre être une montée d’adrénaline qui vous rend nerveux, vous fait bouillir. Fofo, de la portugaise Ana Rita Teodoro, est de ceux-là. Pourtant, à votre entrée dans la salle, tout semble d’excellent augure. Deux crédences dont les trois faces visibles sont parées de fort belles fleurs semblent là pour vous accueillir. Leur tablette, très étroite, est toutefois encombrée de différents ustensiles de cuisine, réchaud compris. En outre, plusieurs coussins gonflables en plastique transparent dont on va vite comprendre l’usage, à savoir celui de canapé, voire de fauteuil, jonchent çà et là le plateau. Vous vous demandez bien ce qui va se passer. Rapidement, l’un des quatre protagonistes qui viennent de faire leur entrée, s’installe derrière l’une de ces consoles et se met bientôt en devoir, aussi lentement que méticuleusement, de casser un œuf dans un plat - l'histoire ne nous précise pas s'il était bio ou non - et de se le faire cuire, non sans y avoir ajouté tous les ingrédients qu’il convient pour le déguster. Bien évidemment, l’odeur de la cuisson se distilla peu à peu dans la salle, se substituant à celle, printanière et délicate, des fleurs qui diffusait dans l’atmosphère à l’entrée du public. Agréable sans doute pour celui qui n’avait pas encore eu l’heur de souper, beaucoup moins assurément pour les autres… La lenteur de la gestuelle minimaliste du "cuisinier", l’économie de ses mouvements, le ralenti de leur exécution n’étaient pas conçus pour aguicher le spectateur ni pour le faire saliver, mais ils faisaient allusion à l’esprit du butô, dont la finalité, selon la scénographe, était de conforter la relation entre existence et essence*. Présentement, cela s’avérait une hérésie quand on considère le caractère superficiel de la motivation de cette gestuelle, au regard de celle, profondément philosophique, du butô et à la gravité de sa finalité...

Rebelote au bout de ces 45 premières minutes pour un même laps de temps, l’une des autres interprètes se proposant cette fois de mitonner du… pop-corn dont, bien sûr, le public ne verra pas la couleur mais dont ses narines se délecteront de l’odeur bien caractéristique... Instant peut-être un peu plus ludique, ces céréales de maïs soufflé éclatant et sautant comme il se doit hors de la casserole lors de leur confection pour se répandre largement aux pieds de la cuisinière, laquelle s’affaira avec empressement à leur faire réintégrer au plus vite leur récipient !

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Rien d’autre ne se passera durant tout ce spectacle. Temps morts meublés par des jeux ponctués de bagarres, de crêpage de chignons, de vociférations, de miaulements déchirants, de hurlements à la mort… Et, aussi, de siestes sur et au sein des "coussins" éparpillés ça et là sur le plateau. La puérilité du propos, navrante, ne va bien sûr pas conquérir les spectateurs qui ne peuvent réfréner la moutarde qui leur monte au nez et l’impérieux besoin de quitter la salle, se demandant bien ce qu’ils sont venus faire dans cette galère ! En fait, au-delà de ces démonstrations culinaires bassement matérialistes que l’on pouvait admirer et sentir mais non goûter, quelles étaient les intentions réelles de son auteure ? Or, si l’on se réfère au programme, « Fofo décortique avec dérision le curieux phénomène du Kawaï (mot japonais qui signifie mignon ou mimi en français), cet univers régressif peuplé de créatures à poil doux et aux grands yeux humides, dans lequel se réfugie le corps adolescent pour mieux faire barrage à la cruauté du monde adulte ». Propos certes louables, mais dont la traduction sur scène était vraiment loin d’être perceptible, bien loin en tout cas de l’art du maître de butô Kazuo Ôno auquel Ana Rita Teodoro se réfèrait… Certes, celle-ci a peut-être décrit avec plus ou moins de bonheur "ce monde enfantin, rempli de couleurs, de personnages souriants et de formes rondes et rassurantes" que nous avons tous traversé un jour ou l’autre, mais l’on regrette que la vision de son univers soit aussi limitée et, qu’en outre, elle n’ait pas introduit une once de danse en son sein - l'involontaire danse du pop-corn mise à part - alors que cette artiste a fait ses armes au CNDC d’Angers...

Désolé, ami lecteur,  pour ces propos amers et peu seyants mais je me devais de vous en avertir… Un coup de gueule de temps à autre, ça fait du bien !

J.M. Gourreau

Fofo / Ana Rita Teodoro, Théâtre de la Cité internationale, les 28 & 29 novembre 2019, dans le cadre de New settings, un programme de la Fondation d’entreprise Hermès.

*cf. l’article de Leonard Adrien dans le tiré-à-part « New settings » de la revue Art Press N° 470, octobre 2019.

Kader Attou / Allegria / Une énergie primesautière

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                                                  Photo Pierre Meunié                                                                                                        Photo Mirabelwhite

Kader Attou :

Une énergie primesautière

 

Portrait kaderattou ccn la rochelleQue de joie, de virtuosité, d’énergie et d’entrain dans ce spectacle truffé de trouvailles, qui célèbre les 30 ans de la compagnie Accrorap. Allegria est en effet une pièce comme on n’en avait pas vu depuis The Roots, une pièce dominée par la fraternité mais, aussi, par l’allégresse, la joie de vivre et de danser, entièrement portée par le hip-hop, sans mélange de style. A l’inverse d’Athina, spectacle dans lequel Kader Attou avait intégré de la danse classique ou, encore, d’Anokha, dans lequel il avait fait appel à une danseuse indienne. Et, ma foi, en ces temps qui courent, pas toujours faciles à vivre, c’est fichtrement  agréable, même si l’œuvre ne repose sur aucun argument, car elle nous enveloppe de sa poésie, nous abandonnant à notre imagination. Il ne faut pas vouloir y chercher autre chose, simplement se laisser aller au plaisir de partager, avec des danseurs qui défient la pesanteur, ce rare moment de bonheur et de félicité. Et quels danseurs ! Ils sont huit, tous plus étonnants les uns que les autres, chacun dans sa spécialité, que Kader Attou a su mettre en valeur avec beaucoup de bonheur. Je pense notamment à deux d’entre eux, Jackson Ntcham, un colosse d’une virtuosité étonnante, acoquiné - dans le ballet tout au moins - avec un pince-sans-rire, vétéran de la compagnie, Maxime Vicente. Tous deux ont le diable au corps mais la danse dans le sang. Le duo qu’ils forment dans la pièce tient parfois des sketches de Laurel et Hardy…

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                                                 Photo Justine Jugnet                                                                                                           Photo Mirabelwhite    

Pas d’histoire donc mais une suite de séquences enjouées, souvent fort drôles, en tout cas pleines de poésie et d’inventivité, réglées sur une partition musicale originale de Régis Baillet, Diaphane, judicieusement saupoudrée de fragments de Philip Glass et de René Aubry. Parmi ces séquences s’en dégagent particulièrement deux : la première, qui revient aussi à l’issue du spectacle, apparentée à de la prestidigitation, met inévitablement en scène une mystérieuse valise, du "ventre" de laquelle s’échapperont tour à tour lors de son ouverture, des jambes, une tête puis un corps tout entier, ce, bien entendu, par le truchement d’une danse habile et talentueuse comme lui seul en a le secret… Séquence drolatique voisinant avec une autre, plus poétique, évoquant des virtuoses du surf se jouant des vagues d’une mer déchaînée, délicieusement mises en valeur par les lumières de Fabrice Crouzet… On pense inévitablement à Philippe Genty ou, encore, à James Thierrée. Très originale, l’écriture chorégraphique conjugue la tendresse à la virtuosité et à l’humour, apanage  également de cette "danse des épaules", d’une originalité à vous couper le souffle…

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Photo Justine Jugnet

Bref, voilà un spectacle pour les jeunes de 7 à 77 ans, aussi théâtral que dansé, d’une ineffable poésie et d’une non moins grande légèreté, nourri par le 7ème art et le mime, tutoyant l’imagination et le rêve. Une danse burlesque mais pleine de tendresse et d’humanité, qui interroge son époque et qui s’avère, au bout du compte, une ode à la joie mais, surtout, un pied de nez à  la violence qui déferle aujourd’hui sur notre monde.

J.M. Gourreau

Allegria / Kader Attou et la Compagnie Accrorap, Théâtre National de la danse Chaillot, du 23 novembre au 5 décembre 2019. Soirée du 29 novembre parrainée par l’UNICEF dans le cadre des droits de l’enfant.

Tatiana Julien / Soulèvement / Un engagement autant physique que moral

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Photos Hervé Goluza

Tatiana Julien :

Un engagement autant physique que moral

 

Tatiana julienUn cri déchirant. Celui d’une femme qui ne peut plus se satisfaire de la vie d’aujourd’hui, accepter l’injustice sociale qu’elle avait dû endurer durant son enfance et sa jeunesse. Celle-ci avait eu un tel impact sur sa vie artistique qu’elle ne parvenait plus à réprimer le besoin de s’en révolter bec et ongles, toutes griffes dehors, de l’exprimer avec une rage peu commune de tout son corps, jusqu’à le mettre à nu...

Créé à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône en novembre 2018 dans le cadre du festival Instances, Soulèvement est un solo soutenu entre autres par des textes de Martin Luther King (Civil rights lead to racism and injustice), de Gilles Deleuze (L’abécédaire), de Jack Lang (Des artistes au pouvoir), d’André Malraux, et par la chanson Désenchantée de la compositrice-interprète Mylène Farmer sur une composition de Laurent Boutonnat pour lequel cette chanson était « un coup de projecteur sur une génération en mal de futur ». C’est l’histoire d’un être révolté dont la conception, curieusement, a coïncidé avec le début du soulèvement des "Gilets jaunes" en France et qui suit de peu le mouvement social "Nuit Debout" du printemps 2016. Or ce solo impressionne peut-être plus par sa théâtralité, que par la danse qui l’auréole ou qui l’habille. Mais, à l’inverse de Mylène Farmer qui, au travers de ses paroles hors du temps, hors de l’histoire, exprime seulement son désenchantement de la vie, Tatiana Julien, elle, se veut interventionniste ou, tout au moins, cherche à l’être. Son spectacle, très attachant, n’est pas le simple reflet d’un constat ; il se veut autant politique que social ; au travers de celui-ci, elle exhorte son public à partager ses convictions et, partant, à réagir contre son laisser-aller, sa passivité, et à passer à l’acte, à se soulever. D’où un engagement total, une chorégraphie violente, sauvage, provocatrice, saccadée, débridée mais contenue, qui emprunte ses figures à la gestuelle observée dans les manifestations, voire au "voguing" ou au "krump", mais qui est issue des tripes de son auteur. D’où aussi la nécessité, pour mieux faire passer le message, de se trouver au plus près possible des spectateurs. Jusqu’à aller à leur rencontre, à leur contact. Et ce, le plus étroitement possible. Un partage sans ambigüité aucune, qui peut d’ailleurs désorienter, voire mettre mal à l’aise. En se mettant à nu au propre comme au figuré, elle se libère de ses pulsions, de ses tabous, de l’amertume qui l’étreint toute entière. Difficile d’aller plus loin, de s’engager davantage, tant socialement que politiquement. A bien y réfléchir, il est vrai que ses gestes, ses mots - bien qu’empruntés - sonnent juste. On peut ne pas les apprécier mais on ne peut pas rester indifférent.

J.M. Gourreau

Soulèvement / Tatiana Julien, Théâtre National de la danse Chaillot, du 22 au 27 novembre 2019.

Hervé Robbe / Grand Remix de la Messe pour le temps présent / Un jerk remixé

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Hervé Robbe :

Un jerk remixé

 

Herve robbeS’il est une œuvre de Maurice Béjart qui a fortement marqué les esprits lors de sa création, c’est bien sa Messe pour le temps présent sur une composition électro-acoustique de Pierre Henry et de Michel Colombier. Ce "spectacle total", conçu pour le festival d’Avignon en août 1967 et interprété par le Ballet du XXème siècle, bousculait en effet les traditions du fait, d’une part, de sa partition musicale "concrète", mais, surtout, de sa chorégraphie, notamment de sa fameuse séquence des jerks sur le désormais célèbre Psyché rock du compositeur. On n’avait jusqu’alors encore jamais vu de danseurs en jeans, baskets blanches et tea-shirts dans la Cour du Palais des papes, pas plus d’ailleurs qu'une telle gestuelle saccadée, très géométrique, caractéristique de l’œuvre…

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Photos Cédric Alet

A l’époque, Hervé Robbe n’avait que six ans. Ce n’est que bien plus tard qu’il entend à la radio cette messe et découvre un disque dont la pochette représentait une photo des danseurs du Ballet du XXème siècle en jeans et tee-shirts dans l’interprétation de cette œuvre. Il se dit alors qu’il aimerait bien, lui aussi, participer à "cette incantation des corps, cette utopie collective", frappé par la pulsation frénétique de la musique de ce ballet qui lui évoque une "rave-party"… Désir bien légitime quand on sait que ce chorégraphe fit ses premières armes à Bruxelles au début des années 80 à l’Ecole Mudra de Béjart qu’il admire avec ferveur. Son souhait se concrétise en 2015, 49 ans après la création de cette pièce. A l’époque, ce jerk – une danse de société qui avait fait son apparition dans les années 60 aux Etats-Unis et qui avait progressivement gagné toute l’Europe – était alors encore en vogue du fait de la liberté de sa gestuelle, laquelle mettait en avant des ondulations du corps, des rotations des hanches, des mouvements géométriques et saccadés des membres, les danseurs se faisant face tout en élaborant des figures plus ou moins sinueuses et alambiquées. A l’issue d’une rencontre entre Robbe et Pierre Henry dans son studio de travail, ce dernier propose au chorégraphe de "remixer" les jerks de la version initiale de la Messe avec diverses couches sonores, quitte à Robe à adapter à ce "remix" une chorégraphie nouvelle, rajeunie, qui resterait toutefois dans le goût et le style de celle de Béjart. Réécriture, découpages, collages, remaniements, démultiplications de mouvements et d’effets sont alors le lot du chorégraphe qui parvient à une version fort dynamique, certes similaire à l’originelle mais plus contemporaine, plus adaptée à notre temps. L’interprétation de ce Grand Remix de la Messe pour le temps présent est alors confiée aux étudiants de l’Ecole supérieure de danse contemporaine d’Angers, et la Première est donnée dans cette même salle de la Philharmonie de Paris le 8 janvier 2016, avec le succès qu’on lui connait. Hervé Robbe en évoque le souvenir : "L'homme (Pierre Henry) est accueilli en star, très applaudi par la salle, avant de prendre place à sa table de mixage, face à la scène. Installé avec ses machines électroniques, en hauteur, sa silhouette est repérable de loin, et sa tignasse blanche surgit par moments, effleurée par la lumière des projecteurs. La musique de Pierre Henry part de là, de sa table sans partition, sans interprètes ni instruments, manipulée par lui et livrée par d'immenses enceintes placées sur la scène. Elles sont une trentaine en tout, de tailles et de couleurs différentes, érigées comme des statues".

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C’est cette même œuvre qui nous est reproposée aujourd’hui avec le même bonheur et le même succès, précédée bien évidemment de la Messe pour le temps présent dans sa version originale, sous la direction sonore de Thierry Balasse.

J.M. Gourreau

Messe pour le temps présent / Maurice Béjart & Grand Remix de la Messe pour le temps présent / Hervé Robbe, Cité de la musique, Paris, 20 novembre 2019.

*Extrait d’une interview donnée par Hervé Robbe en 2015.