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Fredérick Gravel / This duet that we’ve already done (so many times) / Amours platoniques

Frédérick Gravel :

Amours platoniques

 

Ils sont là, seuls sur le plateau, comme un vieux couple, dans la plus parfaite indifférence. Et pourtant, ils sont jeunes et beaux, dans la fleur de l’âge. Mais ils n’ont rien à se dire. Aucun des deux ne parait même s’apercevoir de la présence de l’autre, ni pour autant s’en émouvoir. Tout pourrait être merveilleux dans le meilleur des mondes… Ils semblent presque étrangers l’un à l’autre, las de ne rien faire, de n’avoir rien à faire, n’aspirant qu’à trouver une occupation, chacun dans son coin. Les premiers accents musicaux sortent la jeune femme de sa torpeur.  Elle s’étire, cambre son buste vers l’arrière, dirigeant comme par dépit son regard vers le ciel. Lui est assis par terre, prostré sur son livre. Puis, d’un seul coup, alors que rien ne le laissait prévoir, tout s’emballe, de concert avec l’intensité du son qui va jusqu’à devenir assourdissant. Mais le retour au calme est rapide. Simple besoin de se dégourdir, de manifester sa présence ? C’est alors que leurs regards se croisent furtivement, se rejoignent. Ils se lèvent, se placent côte à côte. C’est elle qui ouvre le bal. Une gestuelle d’amoureux timides qui se cherchent, qui n’osent pas encore s’étreindre. Il lui prend les cheveux, les étire, les caresse, les emmêle, les tord. Le face-à-face est énergique, puissant, saccadé. Par moments, on croirait voir deux coqs qui paradent, se jaugent puis s’affrontent. Pourtant, rien ne transparaît de leurs sentiments, ils semblent toujours parfaitement indifférents l’un à l’autre. Chemisier et t-shirt finissent par tomber. Ils se retrouvent tous deux torse nu, étonnés, s’examinent, se palpent mutuellement la peau du ventre, l’étirent avec surprise et étonnement. Un moment étrange, voluptueux, fascinant, plein de douceur et de chaleur, d’une grande beauté. C’est pourtant sans réelle conviction qu’ils vont finir par s’enlacer dans des attitudes inhabituelles, fort originales mais platoniques, tout dans la lenteur. Moments intenses ponctués d’interrogations, de séparations et de rapprochements. L’atmosphère est lourde, triste, pesante. Tout n’est qu’insidieux, suggéré, en demi-teintes. Rien n’est réellement dit. La crudité des éclairages prend alors le relai, accentuant la force des gestes, mettant en valeur la beauté des formes, la violence sous-jacente qui surgit par intermittence. C’est sans étonnement qu’on les verra se séparer et s’écarter lentement, chacun de son côté.

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Photos Claudia Chan & Nans Bortuzzo

Cette histoire d’un couple ordinaire, en tout cas ressentie comme telle, interprétée par son auteur et par la danseuse Brianna Lombardo, reflète très fidèlement la pensée de Frédérick Gravel qui se refusait à faire du déjà vu, à savoir des relations évoluant entre l’amour et la haine, l’attraction et la répulsion. « Ce duo ne se joue pas dans le début de l’amour ou la fin de l’amour. Il se joue dans un moment où les choses sont acceptées chez l’autre, où les tensions sont parties. Ce temps de la relation permet de travailler sur le duo sans être dans le besoin ou dans la peur de l’autre, mais dans l’acceptation de l’autre ».

Ce n’est pas la première fois que ce chorégraphe canadien se produit au Théâtre de la Bastille. Il y avait en effet présenté il y a quatre ans Usually beauty fails, patchwork constitué de plusieurs petits duos (dont l’un, d’ailleurs, avec Brianna Lombardo), pièces qu’il considérait comme inachevées ou incomplètement exploitées, et qu’il a décidé de reprendre et d’étoffer. Ainsi est né This duet that we’ve already done (so many times), duo émotionnel hors des sentiers battus qui évolue au gré du temps, en fonction de l’attention que lui prêtent les spectateurs et de leur réactions au cours de la représentation.

J.M. Gourreau

This duet that we’ve already done (so many times) / Frédérick Gravel, Théâtre de la Bastille, du 4 au 8 avril 2018.

 

 

Leslie Mannès / Atomic 3001 / Vers la robotisation de l'Homme

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Leslie Mannès :

Vers la robotisation de l’Homme

 

Etonnant présage que la performance de cette artiste qui ne laisse rien augurer de bon pour l’avenir de l’espèce humaine, soumise à une mécanisation de plus en plus prégnante, de plus en plus poussée, qui la conduit peu à peu à annihiler ses pensées, sa réflexion, sa volonté, à se laisser mener par la machine, à devenir elle-même asservie par celle-ci, comme le serait un esclave, voire un jouet. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’être que nous avons en effet devant les yeux n’a plus rien d’humain, ni même d’animal. Il semble tout entier envoûté par le son qui l’auréole, possédé par quelque démon insidieux et se trouve dans l’incapacité de réagir, de s’extirper de l’engrenage dans lequel il s’est lui-même - sans s’en rendre compte - engoncé.

A peine sommes-nous confortablement calés dans notre fauteuil que nous voilà saisis par les notes sournoises et lancinantes d’une musique répétitive, à peine audibles au début, les feux de la rampe ne s’étant pas encore éteints. Alors que la lumière s’estompe, celles-ci deviennent plus insidieuses, enveloppantes, de plus en plus puissantes, conquérant petit à petit l’espace tout entier. Sur scène apparait alors une femme, tout de rouge vêtue, qui, dès son entrée, semble possédée par cette musique techno convulsive et envoûtante qui lui saisit d’abord les bras, leur imprimant une sorte de décharge à chacune de ses impulsions, avant de gagner les hanches et le bassin, leur conférant un mouvement de va-et-vient et de rotation alternés. Un rythme effréné et obsédant, entrecoupé cependant de cassures mais qui l’amène à la transe et à la folie dont elle ne sortira qu’à l’arrêt de cette musique, épuisée. On ne peut s’empêcher de penser à l’Apprenti sorcier de Walt Disney sur la musique de Paul Dukas, narrant l’aventure de Mickey Mouse travesti en jeune sorcier, encore incapable de maîtriser les forces maléfiques qu’il a lui-même provoquées. Ou, encore, à ces machines qui s’emballent et dont on devient le jouet, dans l’incapacité que l’on est de les maîtriser.

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Photos J.M. Gourreau

La chorégraphe et interprète d’Atomic 3001, Leslie Mannès, n’est pas inconnue du public français. Si elle vit et exerce son art majoritairement à Bruxelles, on a pu la voir comme interprète depuis 2006 dans diverses pièces de la compagnie Mossoux-Bonté. Elle a également travaillé avec la chorégraphe brésilienne Ayelen Parolin et, dernièrement, avec Maxence Rey, notamment dans l’interprétation de Sous ma peau. En 2012, elle a aussi joué le rôle de Deborah dans le film Fatcat de Nicolas Deschuyteneer et Patricia Gelise, long métrage  évoquant l’urbanisme bruxellois qui dévaste cette ville depuis des décennies par les logiques répétitives et incohérentes du « tout raser pour tout remplacer ». Ses premiers travaux chorégraphiques voient le jour en 2005, mais ce n’est qu’en 2012 qu’elle crée, avec Louise Baduel, sa compagnie, « System Failure ». Ses recherches, à mi-chemin entre le théâtre et la danse, mettent en avant des moyens futuristes permettant d’anticiper la vision du monde qui nous entoure et de de regarder autrement. Le premier spectacle de la compagnie, précisément dénommé System failure, est créé en 2013 aux « Brigittines » à Bruxelles. Cette œuvre, qui explore la thématique du contrôle de l’automatisation en naviguant avec humour dans la science-fiction, a été présentée en Avignon au théâtre des Doms en 2015. C’est également cette année-là que ces deux chorégraphes créent leur second spectacle, Human decision, qui spécule par l’absurde sur un futur où les nouvelles technologies pourraient modifier fondamentalement la nature humaine, son corps, ses émotions, sa communication. Atomic 3001, en collaboration avec le compositeur Thomas Turine et l’éclairagiste Vincent Lemaître, toujours dans la même logique de création, voit le jour en mars 2016 au festival In movement des « Brigittines ». Ce spectacle nous est aujourd’hui présenté dans le cadre du festival Incandescences, en partenariat avec les Journées Danse Dense ainsi que dans celui des rendez-vous "On y danse 2018".

J.M. Gourreau

Atomic 3001 / Leslie Mannès, Centre Culturel Wallonie-Bruxelles, 3 & 4 avril 2018.

 

Gaëlle Bourges / Le bain / La danse, un moyen de sensibilisation aux arts picturaux

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Photos Danielle Voirin

Gaëlle Bourges :

La danse, un moyen de sensibilisation aux arts

picturaux

 

Sensibiliser les jeunes, voire les moins jeunes, à la beauté et à la sensualité du nu dans la peinture par le truchement de la danse, du mime et des arts apparentés, tel est le parti pris et la voie que s’est désormais tracée Gaëlle Bourges en ce début d’année 2018. Elle y est parvenue avec finesse, justesse, délicatesse, élégance et clairvoyance, bien que la tâche ne fût pas aisée, les vicissitudes de la vie trépidante d’aujourd’hui s’avérant peu propices à attirer l’attention de nos bambins vers ce domaine. Mais l’attirance et la fascination de la chorégraphe pour la beauté charnelle du corps de la femme était telle qu’elle n’a pu réfréner son désir de la faire partager, voire de la susciter.

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Diane au bain, d'après François Clouet   (Cliquer sur les images pour les agrandir)

Son choix s’est dès lors porté sur deux chefs d’œuvre fort connus du 16ème siècle : d’une part Diane au bain, œuvre d’un peintre anonyme de l’Ecole de Fontainebleau d’après le tableau de François Clouet, exécuté aux environs de 1565 et conservé au musée des Beaux-Arts de Tours ; d’autre part, Suzanne au bain du Tintoret, œuvre quant à elle déposée par le Louvre au musée de Lens. Il ne lui restait plus alors qu’à les analyser finement, à en évoquer son ressenti puis à les décrire au travers d’une histoire susceptible d’éveiller la curiosité et la sensibilité de notre jeune classe. Ce qu’elle parvint à faire, il faut le souligner, avec beaucoup de poésie, d’humour et de talent. Bien sûr, grâce à l’art de Terpsichore par lequel elle évoqua entre autres la chasse, mais aussi à l’aide de marionnettes manipulées par ses danseuses, le tout dans un environnement sonore propice, qu’il soit issu de la nature comme le chant du rossignol, ou familier aux oreilles enfantines, telle la comptine très populaire A la claire fontaine dans laquelle intervient d’ailleurs ce charmant oiseau. Celui-ci, tout comme la fontaine aux eaux claires, la feuillée des bois et le chagrin d’amour, font  partie du cadre traditionnel des « chansons de toile », sans doute de savants arrangements de chants populaires que psalmodiaient les fileuses et tisseuses qui travaillaient le lin. Chansonnettes qui remontent au 17ème siècle et qui évoquent bien évidemment inlassablement l’amour. Toutefois, cette ritournelle, vraisemblablement originaire de Normandie, n’est pas si innocente que cela car elle servit de chant national aux patriotes franco-canadiens lors de la grande révolte de 1837-38 contre l’hégémonie anglaise. En Poitou comme au Canada, ce chant avait pris un rythme de marche plus entraînant aux fins de mobiliser chouans et patriotes...

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                       Diane au bain, de Rembrandt                                 Le bain de Diane, de P.-P. Rubens                             Diane sortant du bain, de F. Boucher

Le mythe de Diane au bain a beaucoup inspiré les peintres. Dans la mythologie, Diane est la sœur jumelle d’Apollon et la fille de Jupiter et de Latone. Elle est fréquemment représentée en déesse de la chasse et de la lune, et est réputée pour sa chasteté. Ayant assisté à la venue au monde de son frère, elle en fut choquée et demanda à son père de lui accorder la virginité perpétuelle. Le tableau le plus célèbre qui la magnifie est sans doute celui de François Boucher, Diane sortant du bain, daté de 1742 et qualifié d’« hymne au corps féminin », œuvre qui évoque le lien entre le corps de la déesse et la nature. Le peintre hollandais Pierre-Paul Rubens a, lui aussi, exécuté entre les années 1635 et 1640 une toile intitulée Le bain de Diane, actuellement conservée au Musée Boijmans van Beuningen à Rotterdam. Autres œuvres très connues, Diane au bain de Rembrandt, datée de 1634 et conservée au Musée Wasserburg Anholt à Isselburg, ainsi que celle d’Antoine Watteau de 1716 que l’on peut voir au Louvre et qui porte le même nom. François Clouet, peintre officiel de la Cour de France, protégé de Catherine de Médicis, représenta lui aussi un Bain de Diane très charnel en 1565. Dans l’œuvre Diane au bain du peintre anonyme de l’Ecole de Fontainebleau (du nom de ce groupe d’artistes italiens invités dès 1526 par François 1er pour embellir son palais de Fontainebleau) qui a inspiré Gaëlle Bourges, la nymphe assise alanguie est Catherine de Médicis, en deuil de la mort d’Henri II (1559). La déesse à la coiffe et parée de bijoux qui semble se pâmer à l’écoute d’un satyre jouant de la turlure est Diane de Poitiers, maîtresse d’Henri II, qui portait ses couleurs (blanc et noir) dans le tournoi fatal. La nymphe qui tient le voile nuptial antique (couleur flamme) au-dessus de la pourpre royale est Marie Stuart, épouse de François II, mariée par l’entremise de ses oncles, les Guise ; la fleur de chardon, emblème des Stuart, le confirme au premier plan, tandis que le lierre qui couronne l’un des deux satyres le désigne comme le cardinal de Guise-Lorraine. Une consonance politique à laquelle la chorégraphe ne s’est pas attachée, privilégiant la beauté de l’univers féminin dans la nature. Dans tous ces tableaux, la déesse chasseresse abandonne son caractère farouche et volontaire ; on la reconnaît à ses attributs traditionnels : elle porte dans les cheveux un croissant d'or rappelant son lien avec la Lune, et a posé près d'elle un carquois et le gibier récemment abattu. Sa condition virginale éloigne d'elle toute malice, et c'est avec franchise qu'elle ignore la pudeur et laisse voir sa nudité.

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Suzanne et les deux vieillards, par Jacopo Robusti, dit Le Tintoret

C’est un parti pris du même ordre que Gaëlle Bourges a choisi dans son évocation de l’œuvre du Tintoret, Suzanne au bain, encore connue sous le nom de Suzanne et les vieillards, peint en 1555-1556. Cet épisode biblique, qui fait l’objet du 13ème chapitre du livre de Daniel dans l’Ancien Testament, relate l'histoire d'une jeune femme, Suzanne, laquelle, épiée par deux vieillards lubriques alors qu'elle prend son bain, refuse leurs propositions pour le moins malhonnêtes. Pour se venger, ceux-ci l'accusent alors d'adultère et la font condamner à mort. Cependant, l’intervention du prophète Daniel qui a observé du haut des cieux la scène prouve son innocence, parvenant à faire condamner les mécréants.

 

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Diane au bain surprise par Actéon, par A. Van Dyck                           Diane au bain, par A. Watteau                                Suzanne au bain, par T. Chassériau

De nombreux autres artistes ont par la suite choisi d’évoquer ce même thème par la peinture, entre autres Théodore Chassériau en 1839 dans un tableau bien évidemment intitulé Suzanne au bain et conservé au Musée du Louvre. De même, Antoine Van Dyck en 1621 immortalisa le mythe dans son œuvre intitulée Diane au bain surprise par Actéon, elle aussi conservée au Louvre. Il est toutefois dommage qu’il ne soit pas venu à l’idée de la chorégraphe de projeter, à un moment ou l’autre du spectacle, l’image des peintures à l’origine de son travail, ce qui aurait permis à son public de faire le parallèle entre ces deux arts et de mieux appréhender ses propos parfois un peu abstraits.

J.M. Gourreau

Le bain / Gaëlle Bourges, Atelier de Paris Carolyn Carlson, du 29 au 31 mars 2018.

Adrienne Canterna / Rock the Ballet /Romeo & Juliet / Une relecture de la tragédie de Shakespeare

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Adrienne Canterna :

Une relecture de la tragédie de Shakespeare

 

Les transpositions du célèbre ballet Roméo et Juliette à la comédie musicale ne sont pas nouvelles. La première de ces adaptations, bien évidemment américaine, est l’illustre West Side Story de Léonard Bernstein, avec des paroles de Stephen Sondheim, en 1957. Dans cette œuvre, le cadre de l'intrigue est déplacé à New-York au XXe siècle, et les familles ennemies sont supplantées par des gangs ethniques. D'autres comédies musicales reprennent par la suite la pièce, entre autres, William Shakespeare's Romeo and Juliet de Terrence Mann, coécrite avec Jérôme Korman en 1999, Romeo et Juliette, de la haine à l’amour de Gérard Presgurvic, créée en 2001, et Giulietta & Roméo de Richard Cocciante en 2007. Plus récemment, en 2015 très exactement, la compagnie américaine « Bad Boys of dance » fondée en 2007 par la star Rasta Thomas et la chorégraphe et danseuse Adrienne Canterna, créateurs du célèbre Rock the ballet qui fut applaudi par plus d’un million de spectateurs dans le monde, décide à son tour de se lancer dans l’aventure.

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Le résultat, pour le moins étonnant, a cependant conquis le public. Si l’histoire originelle des deux amants de Vérone est strictement respectée et parfaitement lisible, la partition musicale qui l’accompagne n’a quant à elle plus grand chose à voir avec la musique de Prokofiev à laquelle nous sommes habitués, encore que trois des vingt-trois scènes de l’œuvre soient soutenues par la partition de ce compositeur. Les autres musiques qui auréolent la pièce, d’une grande variété, évoquent toutes - à des degrés divers, il est vrai - la passion de ces amants, qu’il s’agisse des Quatre saisons de Vivaldi, de l’Adagio pour cordes de Samuel Barber, de mélodies ou de pièces musicales de Bruno Mars, The Police, Lady Gaga, Jay-Z, Katy Perry et David Guetta, pour n’en citer que quelques-unes. Un choix très éclectique par conséquent, séquençant trop abruptement peut-être cette « tragédie musicale ». Ce qui fait en revanche son attrait, c’est la polyvalence de ces étonnants artistes sur scène, tout autant comédiens, danseurs qu’acrobates passionnés, passés maîtres aussi bien en danse hip-hop que classique ou contemporaine, et qui débordent d’une énergie communicative. Mais la magie du spectacle est également - et surtout - issue de sa scénographie, de ses somptueux éclairages et de ses décors, projections-vidéo superbes qui ont l’heur de transporter le spectateur dans un univers fantasmagorique et qui rendent l’œuvre réellement fascinante. Une relecture sans doute discutable du fait de son parti-pris syncopé et de son éclectisme musical mais qui a le mérite de retracer fidèlement le livret shakespearien et de mettre en avant sa perpétuelle intemporalité.

J.M. Gourreau

Romeo & Juliet / Adrienne Canterna, Rasta Thomas - Rock the Ballet, Opéra de Massy, 28 mars 2018.

Prochaines représentations : Sarcelles, le 30 mars ; Roubaix, le 3 avril ; Levallois-Perret, le 4 avril ; Mérignac, le 5 avril ;  Le Perreux, le 6 avril ; Caluire et Cuire, les 8 et 9 avril 2018.

Blanca Li / Elektrik / Décoiffant !

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Photos Laurent Philippe

Blanca Li :

Décoiffant !

 

On n’en attendait pas moins d’elle: voilà à nouveau un spectacle où la verve le dispute à l’entrain, la vitalité à l’énergie, la virtuosité à la fantaisie, à l’image de son auteure. Un spectacle dans lequel on s’étonne aussi de voir comment la musique classique baroque – qu’il s’agisse de celle de Carl Emmanuel Bach, de Jean-Sébastien Bach, de Vivaldi ou de Scarlatti – s’accorde aussi parfaitement que la musique techno à la danse "électro" de Blanca Li. Ce n’est certes pas une découverte car cette chorégraphe nous en avait déjà donné un aperçu en 2009 avec Elektro-Kif et, plus récemment, en 2016, avec le film Elektro-Mathematrix. Cette danse urbaine qui se rapproche du hip-hop est fondée sur des mouvements atypiques inspirés du "voguing", du "locking", de la "house" ou du "popping" adaptés aux rythmes de la musique "électro-house" rapidement popularisée dans les night-clubs dès le début des années 2000. Elle se caractérise par une gestuelle des membres à la fois circulaire et ample autour du corps, langage exécuté de façon énergique, voire frénétique, aussi spectaculaire qu’électrisant. Une danse physique, puissante, fascinante, dans laquelle les bras de ces danseurs, hommes-caoutchouc, se tordent, s’enlacent comme des lianes autour de leur propre corps, réalisant des figures géométriques d’une inventivité époustouflante.

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Il faut dire que ce nouveau show, dans lequel les solos virtuoses alternent divinement avec les variations conçues pour le groupe, est servi par huit fabuleux danseurs. Issus pour la plupart de milieux défavorisés, ces artistes remarquables ont été remarqués par la fée Blanca qui, d’un coup de baguette magique pourrait-on dire, en leur inculquant le goût et l’amour du travail, les a métamorphosés en prestigieux artistes et hissés en un rien de temps en champions, chacun au sommet de sa discipline. Le plus remarquable d’entre eux est sans nul doute Mamadou Bathily, alias Bats, un autodidacte qui pratique le "flexing" depuis 2009. Il acquiert le titre de champion du monde de danse électro en 2011. Mais il n’est pas le seul. Taylor Château fut lui aussi champion du monde la même année au "Vertifight" dans une catégorie voisine. Jérôme Fidelin, alias Goku, remporta le titre de champion de France  dans cette même catégorie en 2010. Jordan Oliveira, alias Jordy, est devenu en 2016 champion du monde avec Alliance Crew au festival hip-hop Paris-Berlin. Quant à Adrien Larrazet, alias Vexus, il est actuellement double champion de France aux compétitions "World of dance" et " Hip hop International". Tous, autant les uns que les autres, ont gagné de nombreuses "battles" et s’adonnent activement à conserver leurs titres et à améliorer leur art. Pas étonnant alors qu’avec un tel talent servi par une brochette de danseurs aussi prestigieuse, Blanca Li fasse un tabac à chacun de ses spectacles…

J.M. Gourreau

Elektrik / Blanca Li, Théâtre le 13ème art, Paris, du 27 mars au 14 avril 2018.

Fabrizio Favale / Circeo / Enigmatique mais envoûtant

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Photos Alfredo Anceschi

Fabrizio Favale :

Enigmatique mais envoûtant

 

Circe john william waterhouseLa danse pour la danse. Le mouvement pour le mouvement. L’abstraction pour l’abstraction. Pas de réelle volonté affirmée d’évoquer quoi que ce soit, un sentiment, une idée. C’est davantage une atmosphère, une ambiance que Fabrizio Favale suggère dans Circeo, un patchwork chorégraphique certes énigmatique mais fort plaisant, du fait des questions que l’on se pose en le contemplant mais, surtout, de la beauté de la danse dévolue aux sept hommes qui l’interprètent. Une danse complexe mais rigoureuse, hypnotique et envoûtante, tantôt forte, brutale, voire guerrière, tantôt douce, légère et coulée, toute en courbes et en arrondis, qui fait pendant à l’intervention beaucoup plus théâtrale et non dansée - presque incongrue dirais-je même - de deux personnages venus d’un autre monde, Andrea del Bianco et le chorégraphe lui-même. Ce sont d’ailleurs eux qui ouvrent le spectacle, bottés, encapuchonnés et vêtus d’une combinaison d’un blanc immaculé, l’un muni d’une longue canne, l’autre courbé, tapi sous une sorte de peau de bête évoquant la toison d’un mouton. Seraient-ils, le premier la fille d’Hélios, l’ensorceleuse Circé, nantie de sa baguette magique, l’autre, l’une de ses victimes, transformée, à l’instar des compagnons d’Ulysse, en animal ? Personne ne le saura jamais. Toujours est-il que leur présence auréolée de mystère, qui plus est au début d’un spectacle qui se veut chorégraphique, interpelle… Atmosphère étrange perturbée par l’arrivée de sept danseurs, êtres éphémères qui vont et viennent fugitivement, disparaissent pour mieux réapparaître l’instant d’après. Leur fougue et leur entrain réchauffent le cœur. Mais eux non plus ne semblent pas porteurs de message, sinon leur joie d’être et de vivre ensemble. Leur danse, tantôt tellurique, tantôt céleste et sensuelle, est résolument abstraite, empreinte cependant d’une certaine magie. On peut toutefois y retrouver les forces originelles de la nature qui évoquent les contrées d’origine du chorégraphe, ces terres mythiques de la côte tyrrhénienne et de l’île d’Eéa, où Ulysse débarqua et rencontra la magicienne Circé ; on peut aussi y voir le feu des volcans, les tempêtes meurtrières, les volutes moutonnées et sinueuses des monts sous-marins, la rigueur des étendues glacées sibériennes mais peut-être également les déchets et tas d’immondices abandonnés par l’Homme, accumulés depuis des siècles au fond des océans, comme le suggère la dernière image de la pièce.

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 "Presque toutes mes œuvres tendent vers la danse abstraite, comme j’aime l’appeler", nous dit Fabrizio Favale dans le programme. Et de s’en expliquer : "Elles se tournent vers les astres, se propulsent à une distance qui laisse derrière elle les choses du monde. Et, en même temps, elles semblent naître des paysages italiens et de la culture populaire qui s’y rattache". En effet, ce que ce chorégraphe transmet à son public, c’est une trace certes fugitive des beautés de notre univers mais aussi de tout ce qui fait, "la puissance des roches désolées, des volcans en activité, des îles lointaines, des glaciers alpins, des transhumances des hommes et des migrations d’animaux sauvages", révèle t-il. Un univers tout de même assez loin de celui de l’Odyssée d’Homère et de l’histoire de Circé et d’Ulysse, de laquelle cette pièce pourrait avoir été inspirée.

J.M. Gourreau

Circeo / Fabrizio Favale, Cie "Les suppléants", Théâtre de la danse Chaillot, 22-24 mars 2018.

Photo dans le texte à gauche: "Circé offrant une coupe à Ulysse", par William Waterhouse

Christian Rizzo / Le syndrome ian / Le Cent Quatre / Les spectres de la nuit

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Photos J.M. Gourreau

Christian Rizzo :

Les spectres de la nuit

 

Quel cauchemar a bien pu étreindre et torturer l’âme de Christian Rizzo lors de la création du Syndrome Ian ? Voilà en effet une œuvre obsessionnelle qui  embarque le spectateur dans l’univers du « clubbing », un univers certes banal mais au sein duquel règne, dès le début du spectacle, une atmosphère étrange, pesante, dérangeante, on ne sait trop pourquoi. Dans cette boîte de nuit new style, les couples se forment, s’enlacent, dansent et se succèdent pourtant calmement, tranquillement, normalement, s’étreignant, virevoltant, s’abandonnant l’un à l’autre dans la plus parfaite indifférence. Deux danseurs esseulés toutefois, un homme et une femme, vont et viennent, tournent autour des couples sans prêter attention l’un à l’autre, sans se rapprocher, sans jamais se rencontrer. Au bout de quelques minutes cependant, on remarque la présence d’un bien étrange et inquiétant personnage encapuchonné, entièrement vêtu de noir, debout dans un coin du plateau, qui observe attentivement la scène. Qui est-il ? Que fait-il ? On ne le saura jamais vraiment. Une présence inopportune, fascinante mais dérangeante, quasi-maléfique qui obsède, que l’œil ne cessera jamais de chercher.

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La réponse nous sera peut-être donnée en s’immisçant dans le passé du chorégraphe. Déjà, en 2010, dans L’oubli, toucher du bois, Christian Rizzo affirmait : « toutes mes pièces sont sous-tendues par une dramaturgie autobiographique, comme un fil conducteur qui, avec le temps, devient de plus en plus visible » (cf. ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes). Le syndrome ian qui clôt le volet de sa trilogie, D’après une histoire vraie, n’échappe pas non plus à la règle. Remontons à l’année 1979, date de la première sortie du tout jeune Christian - il n’avait alors que 14 ans - en discothèque dans un night-club célèbre de Londres. A l’époque, le chanteur et guitariste du groupe post-punk Joy Division, Ian Curtis, qui régnait en maître sur la scène britannique, l’impressionna très vivement. Sa célébrité ne fut malheureusement que de courte durée puisque, l’année suivante, cet artiste, qui était atteint épisodiquement de crises d’épilepsie et se trouvait dans l’impossibilité d’assurer certains de ses concerts, se suicida par pendaison. Est-ce le spectre de ce musicien à la gloire éphémère qui impressionna le jeune danseur au point qu’il chercha à faire revivre sa mémoire sur scène ? Est-ce lui-même qui incarne le jeune homme errant en solitaire sur la piste parmi les couples enlacés ? Lui seul pourrait le dire. Toujours est-il que la force de cette pièce tient peut-être davantage à la présence de cet inquiétant personnage en noir qui n’est pas sans évoquer la Mort - d’ailleurs démultipliée à la fin du spectacle - qu’aux évolutions des danseurs, tantôt envoûtantes, tantôt pleines d’une énergie communicative. Il n’en demeure pas moins que la chorégraphie, servie par la voix aussi électrisante qu’ensorcelante de Ian Curtis qui auréole ce spectacle émaillé d’instants émouvants d’abandon, est d’une fluidité sans failles et en parfaite adéquation avec ce que l’on pouvait vivre à l’époque dans une discothèque. L’œuvre se terminera par le poignant solo d’une danseuse, celle isolée du début sans doute et qui pourrait fort bien être la compagne du rocker défunt, rendant ainsi un vibrant hommage à l'amour et à la vie.


J.M. Gourreau

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Le syndrome ian / Christian Rizzo, Le cent Quatre, Paris, 19 et 20 Mars 2018.

Spectacle créé au festival Montpellier danse en 2016.

 

Eva Klimackova / Pure / A la recherche d’un dialogue

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Photos J.M. Gourreau

Eva Klimackova :

A la recherche d’un dialogue

 

Deux corps qui se cherchent, se rencontrent, s’explorent, dans la nuit des temps. Deux corps auréolés d’une lumière aussi chaleureuse qu’éclatante, celle du dieu Râ, qui illuminent et réchauffent l’atmosphère. Deux corps qui tracent dans l’espace comme sur le sol des courbes d’une fluidité qui n’a d’égale que leur perfection. Pure, la dernière œuvre d’Eva Klimackova porte bien son nom, l’esthétique des lignes esquissées par les corps qui s’approchent, se frôlent, se rejoignent, s’enlacent, s’enchevêtrent pour mieux se disjoindre et s’écarter l’instant d’après est aussi sublime que fascinante. Pure, qui s’inspire de l’esthétique de l’Art Nouveau, "explore la plasticité de deux corps qui portent en chacun de leurs gestes la singularité du parcours d’une autre culture - ou de plusieurs cultures - et qui inventent des espaces en quête d’un dialogue" nous dit la chorégraphe. En fait, cette pièce créée dans le cadre du Festival des Incandescences, est composée de deux duos accolés, le premier, homme-femme et le second, homme-homme, lesquels "déploient le temps dans une recherche sensorielle et tactile où les corps se relayent, se délient, s'entremêlent, se superposent, s'équilibrent à l'infini avec une musicalité du geste très singulière". Une œuvre fluide et hypnotisante, caractérisée par le fait qu'elle ne laisse que rarement voir le visage de ses interprètes et qui n’a d’autre ambition que de séduire par l’harmonie et l'inventivité des lignes, des mouvements, des rythmes et des figures inspirées par les mille et une merveilles que la nature nous offre quotidiennement, mais que l’on ne sait pas toujours voir ni apprécier… "En laissant apparaître une plasticité des formes, des lignes, des courbes, des plis et des matières sans hiérarchies, Pure est chargée de mémoire et parsemée d'empreintes" conclura-t-on avec elle.

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Eva Klimackova n’est pas encore une artiste très connue en France. Danseuse, chorégraphe et pédagogue née en Slovaquie, elle est cependant installée à Paris depuis 2001. A la suite de ses études à l’Ecole supérieure des arts libéraux de Bratislava, elle participe à plusieurs créations en collaboration avec divers danseurs, musiciens, plasticiens, comédiens, circassiens et chorégraphes, tant en Slovaquie, en Belgique, en République Tchèque que dans l’hexagone, notamment avec les compagnies Kubilai Khan Investigations, Petite Fabrique, Laurent Goldring, Faustin Linyekula… En 2007, elle fonde la compagnie E 7 K A basée à Paris puis créé plusieurs spectacles, tels Alzbeta Hlucha (2007), Alzbeta, (2008), Ivanuska (2009), Touch.ed (2011), Move/masculin (2013), Move/ (2014), Ouvrir le temps (The perception of) (2017) et, enfin, Pure, œuvres présentées en France, Slovaquie, Allemagne, et République Tchèque.

J.M. Gourreau

Pure / Eva Klimackova, Théâtre Berthelot, Montreuil, 17 mars 2018.

Pour sa 13è édition, le festival itinérant "Les Incandescences" propose pendant un mois, du 8 mars au 13 avril 2018, un parcours chorégraphique dans des lieux aux architectures et aux espaces scéniques spécifiques. De jeunes chorégraphes y présenteront leurs pièces sur scène, parfois pour la première fois. Pas d'histoire. Mais une invitation à ressentir. Un festival dédié aux artistes chorégraphiques d'une nouvelle génération. Ils ont une belle mission : celle de livrer une idée du monde sur un plateau ou dans l'espace public. Celle aussi de semer le trouble, déplacer le réel, créer de la curiosité, poser la radicalité d'un propos, renouveler le langage et les habitudes, mettre en scène le vivant, tout cela en tenant compte de leurs préoccupations du moment et imaginer de quoi sera fait CE monde demain. 

Yuko Kawamoto / Sasara Mosara / Le spectre d’Hijikata

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Yuko Kawamoto :

Le spectre d’Hijikata

 

Le 6 août 1945, une bombe atomique américaine explose au-dessus de la ville d'Hiroshima qui comptait à l’époque quelque 340 000 habitants. Trois jours plus tard, Nagasaki (195 000 résidants) est à son tour bombardée. Ces drames seront le prélude à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le 11 mars 2011, à la suite d’un séisme suivi d’un tsunami sur la côte Sud du Tōhoku, à 300 km au nord de Tokyo, survient à Fukushima un accident nucléaire gravissime qui provoquera la mort de plus de 15000 habitants. C’est lors de ce séisme que Yuko Kawamato, alors âgée de 53 ans, apprend pour la première fois que son père avait été l’une des victimes de la bombe de Nagasaki et qu’il en avait réchappé ; mais il n’en avait jamais parlé, préférant garder le silence sur cette période sombre de sa vie durant 66 ans… Depuis lors plane sur le monde la crainte qu'une catastrophe ou un conflit nucléaire ne dégénère en une destruction totale de l'humanité.

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Photos J.M. Gourreau

 

Ces deux évènements ont eu une influence considérable sur Yuko Kawamato qui, depuis 1975, avait consacré son existence à l’art de la danse, après avoir été fortement impressionnée par la retransmission télévisée d’un spectacle d’Hijikata… Elle n’avait alors que 17 ans.

En 1991, elle s’initie au butô à Tokyo, auprès de Yukio Waguri, disciple d’Hijikata, et fonde, huit ans plus tard avec deux autres danseuses, Chisato Katata et Asuka Chimada, la compagnie Shinonome Butoh, nom qui peut se traduire par "aube au cours de laquelle le ciel de l’est s’éclaircit" ou, plus exactement, en vieux japonais, "ciel embrasé d’un orange profond avant que l’obscurité ne se change en lumière au petit matin"… Termes qui s’avèrent fort appropriés à son art, ainsi qu’à celui d’Hijikata, pour lequel la lumière, source de vie et d’espoir, ne pouvait survenir qu’à la suite des ténèbres. Ce qui est d’ailleurs également une connotation judéo-chrétienne.  

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Si le style de danse qu’elle pratique aujourd’hui n’est pas exactement calqué sur celui de ses deux maîtres, il n’en est pas moins, à certains moments tout au moins, empreint d’une violence incommensurable et d’une folie dévastatrice, comme l’on peut en juger dans son dernier spectacle, Sasara Mosara, - ce qui a pour sens "absurde" ou "déraisonnable" dans le dialecte d’Hiroshima - créé à l’occasion du 30ème anniversaire de la mort d’Hijikata et présenté pour la première fois en France. N’y voit-on pas en effet deux femmes se « crêper le chignon » avec un réalisme étonnant, se battre avec fougue à coup de meuleuse électrique (laquelle n’est pas sans évoquer une tronçonneuse), se rouler à terre, terrassées, dans des affres qui donnent le frisson ? Quant à Yuko Kawamoto elle-même, ne suggère-t-elle pas au travers de sa folie les désastres survenus par la haine et l’égarement des hommes ? "Ici s’exprime un sentiment mélangé de tristesse, de haine, de peur, de colère, non seulement de la bombe, mais également de l’image universelle d’une situation aussi déraisonnable que désastreuse qui jamais ne cessera d’exister historiquement", nous fait-elle savoir au travers de sa danse. Et, à la fin du spectacle, ne parvient-elle pas à nous faire pénétrer, grâce à son étonnante présence - et à la fascination qu’elle exerce - dans un monde de lumière, un monde dans lequel, pour paraphraser Baudelaire, "tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté" ? Son style, très affirmé, amalgame de gestes traditionnels et de danse contemporaine, parfois à la limite du grotesque, subjugue par sa force suggestive, sa puissance et sa détermination. Son étonnant réalisme ne peut procéder, à l’inverse de celui des comédiens, que de sentiments vécus, profondément ressentis, et qu’elle cherche à partager avec foi et conviction. Aussi ne pouvait-on s’empêcher de penser à ces terribles images déjà présentes dans ses précédents spectacles et qui évoquent, à l’instar du Petit Prince de Saint-Exupéry, les innombrables vies devenues des étoiles à la suite de ces gigantesques catastrophes…   

J.M. Gourreau

Sasara Mosara / Yuko Kawamoto, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris, les 15 et 16 mars 2018.

Elizabeth Czerczuk / Matka / L’art de désorienter le spectateur

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Elizabeth Czerczuck :

L’art de désorienter le spectateur

 

C’est à nouveau à une saga bien étrange que nous convie Elizabeth Czerczuk avec Matka, le second volet de danse-théâtre de son triptyque Les Inassouvis, dont nous avons pu voir le troisième, Dementia Praecox 2.0, dans ce même théâtre-laboratoire en décembre dernier. Un univers sombre, certes empreint de pessimisme mais toujours poignant, nourri par toutes les vicissitudes de notre monde, dans la lignée de ceux de ses compatriotes et maîtres polonais, Tadeusz Kantor, Henryk Tomaszewki et Jerzy Grotowski. Créée à l'origine en 1996, cette nouvelle présentation de Matka qui nous est offerte aujourd’hui bénéficie d’une mise en scène réactualisant les relations entre ses différents personnages. C’est une œuvre puissante, plus théâtrale que dansée mais, peut-être, moins spectaculaire que Dementia Praecox 2.0, laquelle s’avérait être une libre adaptation de la folie au travers des personnages du "Fou" et de la "Nonne" de Stanislaw Ignacy Witkiewicz (cf. mon analyse à cette date dans ces mêmes colonnes). Adapté du texte éponyme du même auteur, Matka évoque à nouveau un monde étrange, macrocosme de contrastes tout aussi surréaliste qu’absurde dans lequel se dessine au final une lueur d’espoir. Un univers au sein duquel l’on retrouve certains des fous de Dementia Praecox 2.0 parvenus à franchir les barrières de l’enfer pour gagner un purgatoire, pré-paradis où la guérison de leur mal s’avère imaginable. On y retrouve la mère et son fils, respectivement incarnés d’une façon poignante et fort réaliste par Elizabeth Czerczuk et Zbigniew Rola, ainsi qu’une partie du petit monde des fous de Dementia Praecox, dès lors devenus immatériels après avoir perdu quelques bribes de leur apparence humaine. Une œuvre de théâtre total aussi dérisoire que parodique au sein de laquelle l’amour côtoie à nouveau la mort, leitmotiv dans l’œuvre de cette chorégraphe dont l’ambition est de « faire de la folie un art raffiné en célébrant des mariages improbables ».

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Photos J.M. Gourreau

 

Le spectacle réunit autour de la mère et de son fils six danseuses, trois musiciens et un narrateur, lequel d’ailleurs ouvre la soirée dans l’atrium du théâtre en déclamant quelques poèmes, entre autres de La Fontaine, Ronsard, Baudelaire, Lamartine ou Verlaine, laissés au choix et à l’appréciation des spectateurs. Mise en condition aussi surprenante que déstabilisante quand on sait que la suite du spectacle qui n’a rien d’éthéré va paradoxalement nous plonger dans la décadence « où l’alcool coule à flots, où la drogue circule plus librement que la parole »… Bien plus que de nous surprendre, l’art d’Elizabeth Czerczuk se veut un "art du choc" au sens propre du terme, « un art contre les aliénations de notre époque, sans compromis ni demi-mesure » dit-elle. C’est effectivement le but qu’elle atteint, tout d’abord en déroutant le spectateur par ses images-choc violentes et colorées à l’extrême (mais d’une certaine beauté dans leur laideur), clichés que l’on se refuse parfois même à admettre… Par cette prise en otage volontaire du spectateur ensuite, lequel, surpris, intimidé, voire abasourdi, n’a guère le temps de réagir, sinon de s’y soustraire en s’enfermant dans sa coquille. Images reflétant bien évidemment la fragilité et la faiblesse de l’Homme mais aussi sa couardise et son incapacité à communiquer autant qu’à réagir et, partant, son intempérance et ses excès… L’amorce de dialogue et la lueur d’espoir qu’elle prône ne surviendront que tout à la fin du spectacle, à l’instar d’une délivrance. Une œuvre visionnaire électrisante, aussi violente qu’étonnante, à mi-chemin entre le théâtre, l’opéra-rock et la danse, qui donne à réfléchir et qui ne peut laisser indifférent.

J.M. Gourreau

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Matka / Elizabeth Czerczuk, Théâtre Elizabeth Czerczuk, Paris, les jeudi, vendredi et samedi, du 8 mars au 14 avril 2018.