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  • Nicole Mossoux - Patrick Bonté / Les Arrière-Mondes / Morts-vivants

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    Nicole Mossoux - Patrick Bonté :

    Morts-vivants

     

    Nicole mossouxBonte 1Il faut sans doute remonter à Twin houses (1994) pour trouver une pièce aussi étrange, aussi insolite, aussi délicieusement surréaliste de Nicole Mossoux et Patrick Bonté. Les Arrière-Mondes est en effet une œuvre énigmatique et déroutante, à mi-chemin entre le théâtre et la danse, génératrice d’images cauchemardesques qui donnent à réfléchir, sur la vie et la mort bien sûr, mais aussi sur tous ces êtres en proie aux turpitudes et tourments de l’existence.

    Ils sont six, tout droits surgis d’un autre monde, de la nuit des temps, des enfers peut-être... Ils semblent tous avoir suivi le même chemin ou, plutôt, des couloirs parallèles, émergeant tous au même instant des ténèbres, hagards, comme s’ils avaient échappé comme par miracle à un cataclysme effroyable, à l’image de rescapés d’une apocalypse. Qui sont-ils, d’où viennent-ils ? Sont-ils là pour nous torturer ? On ne le saura jamais. Des êtres intemporels, fantomatiques ou extravagants, surgis de nulle part qui, pourtant, semblent se connaître sans que l’on puisse en avoir la certitude. Tout droit sortis de l’univers d’un Brueghel ou d’un Bosch (La chute des damnés ; La nef des fous) que les chorégraphes auraient revisité, voire de celui de Charon, le passeur des enfers de la mythologie grecque, chargé de mener dans sa barque les âmes des défunts sur le Styx jusqu’au royaume d’Hadès.

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    Photos J.M. Gourreau

     

     

    D’entrée de jeu, le ton est donné. L’apparition des protagonistes de l’œuvre fait froid dans le dos. La peur, la détresse tant morale que physique, l’effroi, se lisent sur leurs visages. Leurs traits tirés laissent entrevoir que les sévices qu’ils semblent avoir enduré, les uns tout autant que les autres, aussi titanesques qu’insoutenables, sont bien réels... Leurs traits sont estompés. La maigreur de leurs corps desséchés fait peine à voir. Leurs vêtements élimés et troués laissent à penser qu’ils viennent peut-être même d’une époque révolue. Des revenants ? Une lueur d’espoir semble toutefois réchauffer l’atmosphère lorsque des souvenirs semblent leur revenir en mémoire, lorsqu’ils tentent de renouer un dialogue. Leurs corps, tordus, déformés, désaxés, finissent par se tâter, s’étreindre, fusionner dans des postures abracadabrantesques. Petit à petit, on parvient à percer un peu de leur mystère et de leur étrangeté, à découvrir puis partager leur détresse, leur misérabilisme, leurs maux et leurs infirmités, tant et si bien qu’ils en arrivent à devenir attachants. Leur besoin de douceur, de chaleur, de réconfort est incommensurable, et celui d’un retour à la vie, pressant. Et ils finissent par nous apitoyer.

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    Les Arrière-Mondes

     

     

    Comme à l’habitude chez Nicole Mossoux et Patrick Bonté, les images qu’ils nous assènent sont souvent très fortes, déconcertantes, lourdement chargées de sens. Oniriques certes, mais aussi fort ambigües. Mais elles trouvent toujours leur origine dans les arts ou les lettres. Cependant, chacun est libre de se forger sa propre histoire, de laisser vagabonder son imagination comme il l’entend. Dans sa chorégraphie, Nicole Mossoux prend bien soin d’accentuer le sens et la profondeur du geste par le ralenti, en en exacerbant de ce fait la tension pour en sublimer la portée. Ce, d’autant plus que les tableaux très théâtraux qui naissent peu à peu sont auréolés d’une musique résolument contemporaine qui laisse planer le mystère, en l’occurrence ici, celle tantôt envoûtante, tantôt cataclysmale de Thomas Turine. Les costumes de Jackye Fauconnier, les masques, coiffes et maquillages de Rebecca Florès-Martinez, saisissants, et les lumières blafardes de Patrick Bonté contribuent en outre fortement à renforcer l’atmosphère surréaliste et le caractère étrange, un tantinet macabre de l’œuvre, sans nul doute destinée à alimenter nos cauchemars. Décidément, Magritte n’est pas bien loin !  

    J.M. Gourreau

    Les Arrière-Mondes / Nicole Mossoux et Patrick Bonté, Chatillon-sous-Bagneux, 15 février 2022, dans le cadre du festival « La Belge saison ».

    Spectacle créé le 23.06.21 aux Tanneurs à Bruxelles puis le 12.08.21 au festival international des Brigittines.

     
     

  • Marinette Dozeville / Amazones / Corps en quête de liberté, un féminisme revendiqué

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    Marinette Dozeville :

    Corps en quête de liberté, un féminisme revendiqué

     

    Elles sont sept sur scène, dans le plus simple appareil ; elles n’ont rien à cacher et ne cachent rien ! Mais elles ont beaucoup à dire… Amazones peut en fait être considéré comme le développement et la démultiplication de la précédente pièce de Marinette Dozeville, Là, se délasse Lilith… manifestation d’un corps libertaire, que l’on avait pu voir notamment au Générateur à Gentilly en février 2018 ou, en juillet 2021, à « la Caserne », au festival Off d’Avignon. Dans ce solo, lui aussi inspiré du poème épique Les Guérillères de Monique Wittig, publié en 1969 et basé sur les concepts de supériorité et de libération des femmes qui gagnent la guerre pour instaurer un nouvel équilibre face au pouvoir des hommes, Marinette Dozeville affirmait ses revendications aussi féministes (entre autres sexistes) que politiques ou artistiques, autonomie inacceptable pour une société qui, basée sur un système de pensée et de fonctionnement ancestral détenu par les hommes, lui a d’ailleurs valu d’être tout autant vouée aux gémonies - et je ne fais aucune allusion aux talibans - qu’aux anges, comme le peuvent être encore aujourd’hui certaines interventions ou prises de position féministes contemporaines.

    Bien que l’on ne le retrouve plus dans les textes bibliques le nom de Lilith, dans la tradition hébraïque, celle-ci serait la première femme de la création, une anti-Ѐve moins soumise et bien plus libre qu’Ѐve, qui serait l’égale d’Adam. Elle aurait été façonnée dans de l’argile en même temps que lui et ne serait pas issue de l’une de ses côtes. Et c’est pour son statut censuré d’équivalente masculine qu’elle est devenue l’emblème de nombreux groupes féministes qui militent via la représentation du corps féminin : une personnalité libertaire non-conformiste qui symboliserait, sans en exclure la violence, l’opposé de l’étalon féminin entretenu et valorisé dans nos sociétés patriarcales. Etalon féminin également personnifié et magnifié par l’amazone, d’où le titre donné à l’œuvre. Dans la mythologie grecque en effet, les Amazones sont des femmes guerrières qui auraient vécu, pour d’aucuns, dans le nord de l’Asie mineure actuelle, pour d’autres, dans l’ouest de la Libye. Elles apparaissent cependant pour la toute première fois dans l’Iliade d’Homère en tant que personnages de fiction, probablement au VIIIè siècle av. J.-C., comme étant exclusivement des femmes. Selon Adrienne Mayor, historienne américaine des sciences et technologies de l’antiquité, les Amazones auraient un comportement similaire à celui des hommes libres chez les grecs. Dans l’art hellénistique d’ailleurs, certaines amazones ont été représentées totalement dénudées.

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    Photos Marie Maquaire

    Marinette Dozeville se serait donc inspirée de cette Lilith-amazone pour la démultiplier, décuplant ainsi sa force et sa puissance, mettant en valeur autant ses qualités de guerrière et sa rouerie que sa sensualité, passant de la provocation à la désinvolture, et ce sur une scène totalement dépouillée, vivement éclairée mais jonchée de morceaux de pomme, allusion sans doute à une Ѐve machiavélique tentant Adam aux fins de lui faire commettre l’irréparable : mordre dans le fruit défendu. C’est ainsi que l’on a pu voir cette horde d’amazones-guerrières se précipiter toutes ensemble sur ces goûteux fragments avant de les croquer avec un plaisir non dissimulé, affinités et sororités démultipliées.

    Sur le plan chorégraphique, l’œuvre est construite autour de la figure du cercle, symbole féminin par excellence. Que les interprètes soient en position debout, allongée ou accroupie, tout mouvement part du pubis, faisant émerger, par ses ondulations, une énergie pelvienne. « C’est une émanation d’une énergie sexuelle qui est motrice de mouvement, comme un feu que l’on attise tout le long de la pièce nous dit Marinette Dozeville ». Le tout sur un texte porté en voix off par la voix légère, limpide et pure de la comédienne Lucie Boscher d’un côté, contrastant avec celle grave de la rappeuse sud-africaine Dope Saint-Jude de l’autre. Peu à peu, cette horde va se désengager progressivement de toute contrainte et tout lien pour explorer les territoires encore vierges, à la conquête du plaisir, ce par le truchement d’une écriture engagée, sans ambages, empreinte tantôt d’une violence infinie, tantôt d’une sensualité et d’une lascivité toutes féminines, laissant par moments sourdre un incommensurable parfum de désir et de liberté.

    J.M. Gourreau

    Amazones / Marinette Dozeville, Le Carreau du Temple, Paris, 2 et 3 février 2022, dans le cadre du festival Faits d’hiver. Spectacle créé le 16 novembre 1921 au Manège de Reims.

  • François Veyrunes / Résonance / L'arbre qui cache la forêt

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    Photos J.M. Gourreau

    François Veyrunes :

    L’arbre qui cache la forêt

     

    Veyrunes francois chatillon sous bagneux 31 01 22Résonance est un spectacle réellement fascinant, à priori aisément lisible par tout le monde et qui pourrait se dérouler entre ciel et mer au sein d’une roselière ou, même, dans la mer, à faible profondeur, au milieu d’un parterre de posidonies agitées par les vagues déchaînées d’une tempête, les algues ou les roseaux ayant pris l’apparence d’êtres humains. L’on ne se lasse pas en effet de contempler les images aussi diverses que variées que nous offrent ces êtres végétaux qui ont pris une apparence humaine et qui ploient leur tiges, ondulent de tous leurs appendices, se contorsionnent, s’enlacent, s’étreignent, s’entrecroisent, se tordent, se nouent puis se relâchent indéfiniment, tantôt dans une harmonie la plus parfaite, tantôt dans une lutte qui n’aurait d’issue que la mort. Tout se passe au ralenti, comme pour mettre en valeur la fantastique puissance de la nature, la force destructrice des éléments déchaînés, et nous permettre d’analyser, de décortiquer les mécanismes capables de ronger, voire de détruire progressivement tout notre univers ou, au contraire, de montrer que les algues, les roseaux, les lianes, les arbres peuvent, eux aussi, vivre en communauté, voire en symbiose avec d’autres êtres vivants. Les circonvolutions dont ils font preuve sont d’une sophistication rare mais aussi d’une beauté surnaturelle, et tout l’art de François Veyrunes est d’avoir su les traduire par des lignes d’une magnificence inégalée. Il faut bien avouer que bien peu de danseurs possèdent les aptitudes nécessaires pour sublimer une telle chorégraphie truffée de portés acrobatiques, d’enlacements serpentesques et de difficultés techniques tant en l’air qu’au sol, enchaînées dans un aussi court laps de temps. Mais l’éclectisme de ses interprètes est remarquable et chacun des sept artistes de la compagnie, danseur, rappeur, hip-hoppeur, acrobate ou circassien, excelle dans sa spécialité. Il n’en est cependant pas moins fort habile d’avoir pu mettre tout ce petit monde à l’unisson, et c’est davantage cette prouesse artistique qui a retenu l’attention de la plupart des spectateurs, lesquels n’ont pu qu’entrer en communion avec cet univers, le nôtre, trop souvent malmené.

     

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    Mais voilà : était-ce vraiment le message qu’avait souhaité délivrer le chorégraphe dans ce second volet de sa trilogie Humain trop humain, lequel a débuté avec Outrenoir en 2019 et qui s’achèvera avec Emergence, sans doute en 2024 ? Lorsqu’on l’interroge sur la signification du titre de son œuvre, François Veyrunes nous répond s’être mis en relation avec le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa dont la pensée met en son centre les concepts d’accélération de notre rythme de vie et de résonance, une façon de se connecter au monde en se débranchant de ce qui nous éloigne. « Cataclysmes et tragédies s’enchaînent comme s’enfilent les perles sur un collier depuis l’aube de l’humanité, nous rappelle le chorégraphe, et les relations hiérarchiques implicites entre les hommes et la Nature sont des positions de surplomb. Le fait de vouloir tout atteindre, tout maîtriser, tout exploiter est révélateur d’un besoin inextinguible de la toute puissance de l’Homme, artisan de sa propre destruction ». C’est donc en tant que témoin des turpitudes de ce monde que François Veyrunes, amoureux de toute forme de vie et des beautés d’une nature qui a mis des millions d’années pour se construire, tente de nous faire saisir la manière dont nous la détruisons, certes aussi lentement que sûrement, en portant son attention sur ses causes plutôt que sur ses effets, ce sous les injonctions musicales de François Veyrunes et d’Arvo Pärt.

    J.M. Gourreau

    Résonance / François Veyrunes, Châtillon-sous Bagneux, 31 janvier 2022, dans le cadre du festival Faits d’Hiver.

  • John Neumeier / Le Bourgeois gentilhomme / Ode à la jeunesse et à l’amitié entre les peuples

     

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    John Neumeier et le Bundesjugendballett :

     

    Ode à la jeunesse et à l’amitié entre les peuples

     

    John neumeier c kiran westIls sont jeunes, débordent de joie de vivre et ont un enthousiasme communicatif…  Et, surtout, ils ont la chance et l’immense honneur d’avoir été sélectionnés par l’un des plus grands chorégraphes de notre temps, John Neumeier, afin de pouvoir porter sa dernière création, Der Burger als Edelmann (Le Bourgeois gentilhomme) à travers toute l’Europe. Ils sont 6 sur scène devant un parterre de 80 musiciens, ceux du Bundesjugendorchester allemand et de l’Orchestre Français des jeunes, placés sous la direction du chef britannique Alexander Shelley. A l’origine, ils devaient être 8, mais la Covid en a décidé autrement. Ce ballet est le 170è créé par le célèbre chorégraphe américain qui, à 82 ans, assume toujours la direction du Ballet de Hambourg ! Et, par la même occasion, celle de ce Bundesjugendballett qu’il a pris sous son aile… Créé en 2011, cet ensemble se voulait le chaînon manquant entre les jeunes danseurs en fin d’études, peaufinant leur apprentissage, et ceux, professionnels, venant d’être nouvellement engagés dans une compagnie. « Ces deux années au sein de ce "jeune ballet" leur permettent de devenir des artistes accomplis et d’acquérir l’expérience de la scène », nous explique Neumeier. Et celui-ci de poursuivre : « S’ils travaillent avec de jeunes chorégraphes ou avec moi-même, ils peuvent aussi s’essayer eux-mêmes à l’écriture chorégraphique ». Ce qu’ils se sont d’ailleurs empressés de faire avec leur création sur le Concerto pour piano, violon et violoncelle en la mineur de Maurice Ravel, adapté pour orchestre par Yan Pascal Tortelier, création qui clôturait la soirée. L’idée sous-jacente du chorégraphe était également que ces jeunes puissent aller porter l’art de Terpsichore dans tous les lieux, quels qu’ils soient, et pas seulement dans les théâtres, mais aussi dans les écoles, les maisons de retraite, voire les prisons, de toucher tous les milieux, toutes les classes sociales, toutes les catégories de gens car, pour le chorégraphe, la danse est le moyen de communication le plus direct.

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    Photos Silvano Ballone & Stephan Rabold

     C’est dans le cadre de cette soirée franco-allemande commémorant la signature du traité fondamental de Maastricht que Neumeier a créé cette œuvre sur le Bourgeois gentilhomme de Molière et la musique joyeuse et pleine d’humour de Richard Strauss. Dans cette pièce, Molière se moque d'un riche bourgeois qui veut imiter le comportement et le genre de vie des nobles. Ce spectacle fut très apprécié par Louis XIV qui l'imposa à ses courtisans, plutôt hostiles. Il est l'exemple parfait de la comédie-ballet et reste l'un des seuls chefs-d'œuvre de ce noble genre qui ait mobilisé les meilleurs comédiens et musiciens de son temps. Une anecdote au passage : c’est au second acte de cette comédie-ballet que Monsieur Jourdain s’exclame, au cours d’un échange avec son maître de philosophie : « Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela… » Si Neumeier n’en a qu’incomplètement respecté l’intrigue, il n’en a pas moins élaboré une suite de duos, trios, quintettes et sextuors pleins d’allant et d’entrain, truffés de difficultés techniques qui reflètent bien les sentiments poétiques et musicaux qui animaient à l’origine les protagonistes de l’œuvre, lesquels traduisent parfaitement l’atmosphère de l’époque. On y retrouve bien sûr avec beaucoup de bonheur la griffe du chorégraphe, sa rigueur, sa musicalité, son art de la construction et ses enchaînements chorégraphiques.

    Le Concerto pour piano, violon et violoncelle en la mineur de Maurice Ravel créé et interprété par les danseurs du Bundesjugendballett est une œuvre certes moins intéressante, d’une facture moins sophistiquée mais pleine de joie de vivre, d’entrain et d’allant, au travers de laquelle on peut tout de même retrouver la griffe de Neumeier. Mais l’œuvre manque un peu d’homogénéité. A noter que ces deux ballets étaient entrecoupés par deux pièces orchestrales, La Valse de Maurice Ravel et Les joyeuses facéties de Till l’espiègle de Richard Strauss, toutes deux interprétées avec beaucoup de brio par le Bundesjugendorchester allemand et l’Orchestre Français des jeunes.

    J.M. Gourreau

    Le bourgeois gentilhomme  / J. Neumeier, La Scène musicale, Boulogne, 20 janvier 2022, dans le cadre de Danse Musique Europe 2022.

  • Philippe Lafeuille / Car/men / Serions-nous tous des Carmen ?

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    Car/men :

    Serions-nous tous des Carmen ?

     

    Lafeuille philippeFacétieux et farfelu il est, facétieux et farfelu, il demeure… Il le restera sans doute à jamais ! Et c’est tant mieux car c’est comme cela qu’on l’aime ! Philippe Lafeuille et ses Chicos Mambo ne sont pas inconnus du public parisien. Souvenez-vous : c’était il y a très exactement 7 ans… Il présentait à Bobino Tutu*, une parodie sur la danse dans toute sa diversité, totalement déjantée, tant et si bien que ceux qui ont eu l’heur de la goûter s’en souviennent encore… s’ils ne sont pas morts entre temps d’en avoir trop ri ! Eh bien, notre amuseur public récidive cette année avec un spectacle sur Carmen, l’opéra sans doute le plus joué au monde. Mais cette fois, Philippe Lafeuille ne pouvait bien sûr pas se contenter de mettre en scène ses huit danseurs, masculins s’entend, chacun proposant une facette différente de la célèbre héroïne espagnole de Georges Bizet : il se sentit en effet - avec juste raison d’ailleurs - dans l’obligation d’adjoindre à sa troupe, sans doute pour ne pas subir les foudres de Bizet ou de Mérimée, un chanteur - l’extraordinaire Rémi Torrado en l'occurrence - et non une cantatrice, qui, là encore, n’était pas le vibrant reflet de Don José, mais celui de Carmen !  

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    Photos Michel Cavalca

    Bref, vous l’aurez compris, c’est une analyse en bonne et due forme de toutes les qualités et, surtout, des moult travers et défauts de cette enjôleuse bohémienne, femme aussi ivre de liberté que rebelle, qu’il nous distille depuis sa boîte de Pandore avec, bien évidemment, beaucoup de finesse, de perspicacité et d’humour, le tout truffé d’allusions coquines… Nul n’ignore en effet la destinée tragique de cette fière séductrice sévillane aux pieds nus, représentation iconique de la féminité, dont le sort se règlera dans le sang. Lafeuille a cependant brouillé les pistes en se départissant de l’histoire originelle aux fins de matérialiser les images qui ont traversé son esprit lors de la création quasi-instinctive de l’œuvre. Bien sûr, on va retrouver l’atmosphère qui régnait au milieu du 19è siècle à Séville, bien sûr, on va retrouver la manufacture de cigares et ses cigarières, bien sûr, on va aussi retrouver les espagnolades au travers desquelles l’Espagne est décrite sous un jour pittoresque, sans doute assez loin de la réalité d’ailleurs… Mais on va surtout découvrir les différents aspects de la personnalité de cette roturière sans scrupules ni états d’âme, ainsi que son animalité qui, à bien y réfléchir, se retrouvent également chez l’Homme, et qui nous sont ici présentés sous un jour qui nous fait bien rire, comme si nous-mêmes n’étions pas concernés… Belle leçon de morale en vérité !

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    Mais, tout comme Mérimée, Philippe Lafeuille était aussi animé par la volonté de plonger le spectateur dans une ambiance exotique, le ramenant en un lieu et à une époque donnés, ce, grâce à des images pittoresques qui font revivre, avec beaucoup d’humour, les aventures de ce personnage bien typé. Un voyage fantasmagorique, au sein duquel on peut d’ailleurs retrouver l’univers chorégraphique de Tutu A ce titre, je me dois de souligner l’harmonie des lignes et la splendeur des couleurs de la scénographie de Dominique Brunet sous les lumières de Dominique Mabileau, d’une sobriété digne d’éloges. Certaines de ces projections en vidéo sont en outre d’une beauté saisissante, telle la majestueuse représentation du taureau Apis qui nous rappelle, si besoin l’était, que Carmen était née sous le signe de l’Egypte. Voilà donc à nouveau une œuvre chargée d’une poésie aussi ineffable que l’émotion qui la sous-tend, et qui fait honneur à ses auteurs.

    J.M. Gourreau

    Car/men / Philippe Lafeuille et les « Chicos Mambo », Théâtre libre, Paris, du 15/12/21 au 30 janvier 2022.

    *Voir dans ces mêmes colonnes mon analyse critique lors de sa reprise parisienne, le 21décembre 2017.

  • François Gremaud / Giselle / Miniature pédagogique

    Giselle francois gremaud samantha van wissenGiselle f gremaud dorothee thebertGiselle francois gremaud samantha van wissen 03François Gremaud :

    Miniature pédagogique

     

    Giselle f gremaud 4Voilà une œuvre pour le moins surprenante. Vous pensiez sans doute assister à un"remake" de Giselle, apothéose du ballet romantique, condensé etcentré sur lepersonnage principal ? Eh bien non, avec ses trois points de suspension à la suite de son nom - qui laissent présager du fait que quelque chose est susceptible d’apparaître - ce n’est pas tant le ballet éponyme que vous allez voir, mais une pièce de théâtre, encore que la protagoniste du rôle, la danseuse et comédienne néerlandaise Samantha van Wissen, ancienne interprète de la compagnie Rosas d’Anne-Teresa de Keersmaker, esquissât quelques pas de danse tout au long du spectacle. Normal, me direz-vous pour une adepte de l’art de Terpsichore qui va tout de même évoquer et incarner - à sa façon, il est vrai - la célèbre muse de Théophile Gautier… En fait, c’est plus exactement une explication, non pas de texte mais de ballet, une analyse approfondie et raisonnée de l’œuvre de Théophile Gautier, de Jean Coralli et de Jules Perrot que nous livre l’auteur et metteur en scène suisse François Gremaud, lequel s’est acoquiné pour un temps à Samantha van Wissen. Mais rassurez-vous, vous ne serez pas déçus car, d’une part, cette paraphrase pleine de malice est très fidèle à l’œuvre originale et, d’autre part, elle est accompagnée par une magistrale relecture musicale de la partition d’Adolphe Adam par Luca Antignani, lequel l’a recomposée pour quatre instrumentistes de grand talent, une violoniste (Léa Al-Saghir), une harpiste (Tjasha Gafner), une flûtiste (Héléna Macherel) et une saxophoniste (Sara Zazo Romero), placées en arc de cercle en fond de scène. Un véritable bijou musical ! Et ce que vous allez découvrir par la pantomime, même si cela peut paraître un peu parodique, voire loufoque du fait du langage très libre mais surtout très éloquent de François et de Samantha*, ce sont les dessous de cette tragédie d’un romantisme exacerbé, son histoire, sa structure, ses avatars, son appropriation par les différentes interprètes du rôle au cours du temps. Et, surtout, vous allez pouvoir ressentir, au travers de la personnalité de Giselle et des conséquences d’un amour impossible « l’ineffable de l’émotion » qui saisit le spectateur lorsqu’il a l’heur de contempler sa prestation…

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    Au début du spectacle, vous vous demandez bien la raison de l’apparition sur scène de cette "présentatrice" en verve, agitée comme une petite souris et qui vous narre avec force gestes l’histoire du ballet. Et puis, petit à petit, vous comprenez très vite qu’elle a endossé le costume de son héroïne, et vous vous laissez embarquer dans les méandres de ce conte de fées romantique à souhait. En fait, toutes les phrases et paroles qui s’envolent joyeusement d’entre ses lèvres ne sont que suggestions qui vous ouvrent les portes d’un monde fantasmagorique duquel il vous seradifficile de vous extirper. De plus, ces textes explicatifs sont toujours très imagés et souvent d’une drôlerie irrésistible. Je n’en veux pour seul exemple que ce passage narrant l’entrée, au 1er acte, du garde-chasse Hilarion, bien sûr en joignant le geste à la parole: " Oui, il marche comme ça, orteils-talon, orteils-talon : c’est très délicat, et nous faisons pareil puisque nous ne savons pas encore où nous mettons les pieds. "Voilà qui présage bien de la suite. Et tout à l’avenant… 

    Voilà donc une conférence dansée qui nous embarque dans un voyage romantique plein de fougue, de lyrisme, de drôlerie et de gaieté, lequel vient à point nous apporter, en cette période due à la COVID, un soupçon de rêve et de réconfort.

    J.M. Gourreau

    Giselle… / François Gremaud et sa complice Samantha van Wissen, Théâtre des Abbesses, du 11 au 30 décembre 2021, dans le cadre du Festival d’automne à Paris.

    *Un petit livret de 75 pages intitulé "Giselle" de François Gremaud, d’après Théophile Gautier et Henri de Saint-Georges est remis à chaque spectateur à son entrée dans la salle de spectacles. Il contient l’intégralité du texte déclamé sur scène par Samantha van Wissen au cours de la soirée.

  • Danser hip hop / Rosita Boisseau / Laurent Philippe

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    Danser hip hoppar Rosita Boisseau & Laurent Philippe, 144 pages, 130 photos en couleurs, 23x 30 cm, broché, Nouvelles éditions Scala, Paris, novembre 2021, 29 €.

    ISBN : 978-2-35988-265-0.

    Voilà un ouvrage qui attire l’œil, tant par son titre que par la beauté de sa couverture : Ne l’ouvrez surtout pas, vous risqueriez de ne jamais le refermer,  tant font rêver les photographies qui l’illustrent ! Or, s’il existe déjà plusieurs écrits sur cette discipline, le hip-hop est encore et toujours en constante évolution, et son histoire se complète tous les jours : parti de la rue en 1983, il a investi aussi bien la télévision, le cinéma que les théâtres, au point que, dans certains d’entre eux, il soit devenu prédominant. Il sera inscrit d’ailleurs comme discipline à part entière aux J.O. de 2024, au même titre que les épreuves sportives. C’est l’histoire de ce mouvement, né au début des années 1980 et qui, petit à petit, a conquis notre pays, soutenu par les pouvoirs publics, que Rosita Boisseau, critique de danse, journaliste au Monde et à Télérama, a cherché à nous faire partager en retraçant, en cinq chapitres, le parcours de quelques uns des artistes qui ont contribué à son développement en France : des précurseurs comme Frank II Louise, Hamid Ben Mahi, Corinne Lanselle, Christine Coudun, Amala Dianor ou les Pockemon Crew, et les suiveurs actuels, Farid Berki, Kader Attou, Fouad Boussouf, Jann Gallois, Anne Nguyen, Sébastien Lefrançois, Khalil , Bboy junior, Ousmane Sy, R.A.F. Crew, Soria Rem, Anthony Égéa , sans oublier Mourad Merzouki, pour ne citer que les plus célèbres…

     

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    Les compositeurs, musiciens et DJ, sans lesquels toutes ces danses, d’une extrême diversité, break, rap , smurf, graf, waacking, locking, popping, voguing, krump, electric boogie… et ces battles sont emportés par les musiques funk, soul, disco, rap et RnB, ne sont pas en reste non plus dans cet ouvrage, tant la musique a son importance dans ces spectacles. Bref, un travail aussi précis que concis, qui n’est pas sans oublier l’influence de ces danses sur la mode et qui ouvre la porte sur un monde qui ne pourra que se développer dans les années futures.

    J.M.G.

  • Mette Ingvartsen / The dancing public / transe de la folie ou folie de la transe ?

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    Ph. J.M. Gourreau

     Mette Ingvartsen :

    Transe de la folie ou folie de la transe ?

     

    On peut aimer ou ne pas aimer, mais il faut bien reconnaître que c’est une performance dans tous les sens du terme. Un solo d’1 heure à un rythme on ne peut plus soutenu, au beau milieu du public, sans s’arrêter une seconde, et en ressortir fraiche comme une rose, sans la moindre goutte de sueur, il faut quand même le faire…

    La création deThe dancing public débuta l’année dernière, lorsque l’épidémie de Covid était quasiment à son acmé et que, pour la plupart des artistes chorégraphiques, le besoin de danser devenait de plus en plus impérieux, voire irrépressible. Que l’on se souvienne de ces épidémies de chorémanie, terme plus connu sous le nom de danse de Saint-Guy, phénomène d'hystérie collective observé notamment en Allemagne et en Alsace entre les XIVᵉ et XVIIIᵉ siècles. Il s'agissait en fait d'un groupuscule de personnes qui se mettaient subitement à danser de façon aussi étrange qu’incontrôlable, mal qui affectait tant les hommes que les femmes ou les enfants. Ils dansaient jusqu'à s'écrouler de fatigue, continuant à se trémousser et à se tordre à même le sol. De là à se souvenir que, depuis des temps immémoriaux, en période de disette notamment, des "frénésies dansantes"éclataient dans les rues durant des jours, voire des semaines, sans que l’on puisse exactement en donner la raison. Mouvements libérateurs du stress occasionné par un joug politico-social ? Pulsions contagieuses consécutives à un moment pathologique de folie irrépressible ? Possession démoniaque par des esprits maléfiques ou embrigadement par des gourous officiant au sein de sectes religieuses ? Empoisonnement collectif par du pain contenant de l’ergot de seigle ? On sait en effet que ce champignon qui parasite les épis de diverses graminées, entre autres le seigle, était responsable d'une maladie, l'ergotisme, appelée au Moyen-âge "mal des ardents" ou "feu de saint Antoine". Une pathologie liée à la présence d'ergot dans le seigle utilisé dans la fabrication du pain. En effet, les symptômes engendrés par ce poison se caractérisaient par des délires hallucinatoires, d’intenses sensations de brûlure et de mortification des chairs*. Tourment qui fut d’ailleurs mis à profit par les sorciers… Cette intoxication, qui perdura jusqu'au XVIIè siècle, se manifestait également sous forme d'hallucinations passagères, similaires à celles provoquées par le LSD. 

     

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    Représentations picturales médiévales du Feu de Saint Antoine ou Mal des ardents

    Tel est le prétexte pris par la danseuse et chorégraphe danoise Mette Ingvartsen qui joignit le geste à la parole pour évoquer et faire revivre ces moments d’enivrement où le corps, tenaillé par les rythmes d’une musique obsédante, qu’elle soit intérieure ou extérieure, reçoit des impulsions incoercibles qui le mettent en état de transe, le forcent à danser comme s’il était envoûté, mû par une force invisible qui le contraint à se dépenser jusqu’à l’épuisement. Les balletomanes penseront à Giselle, morte dans sa folie pour avoir trop dansé.

    Toutefois, la performance de Mette Ingvartsen est tout autre et consiste à mettre le spectateur au cœur de l’action. Première surprise pour celui-ci qui, sans doute, s’attendait à goûter le spectacle, confortablement installé dans son fauteuil. Eh bien, non, il va devoir rester debout en déambulant au milieu de ses congénères pendant l’heure que durera la représentation, piégé dans le mouvement de foule généré par les déplacements de la danseuse aux quatre coins de la salle vers les trois plateformes agrémentées d’une colonne lumineuse sur l’un des bords. Un spectacle son et lumière à l’image de celui d’une boîte de nuit mais dans lequel seuls quelques spectateurs oseront se trémousser aux accents de la musique techno qui envahit l’atmosphère. Quant à Mette Ingvartsen, elle circule comme une onde furtive au sein de l’espace, frôlant les spectateurs, avant d’entamer des soli convulsifs et déjantés. Une gestuelle spontanée, violente, frénétique, jusqu’auboutiste, extatique et jouissive, parfois provocante, collée à la musique, qui invite à se défouler, à se libérer du joug de l’existence, des catastrophes naturelles et du stress engendré par la COVID... Invitation d’ailleurs suivie par d’aucuns à l’issue de la représentation…

    J.M. Gourreau

    The dancing public / Mette Ingvartsen, Théâtre de l’Aquarium,  Vincennes, 16 et 17 décembre 2021, dans le cadre du Festival d’automne à Paris & des spectacles de l’Atelier de Paris/CDCN.

    *Flodoard, en 945, décrit ainsi dans ses Annales la "peste de feu" (ignis plaga) qui sévit à l'époque à Paris : "Les malheureux avaient l'impression que leurs membres brûlaient, leurs chairs tombaient en lambeaux et leurs os cassaient"; et Raoul Glaber, en 993, relatait dans Le Limousin : "C'était une sorte de feu caché (ignis occultus) qui attaquait les membres et les détachait du tronc après les avoir consumés".