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  • Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero / Lamenta / La mort n’est qu’un simple passage vers l’éternité  

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    Photos Héloïse Faure & Ph Raynaud de Lage

    Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero :

    La mort n’est qu’un simple passage vers l’éternité  

     

    Mouvement d’humeur en guise de préambule: évolution vers... la régression : Voilà la troisième fois en l’espace d’un mois que mes pas me mènent vers une salle de spectacle à l’entrée de laquelle je ne trouve aucun programme, ni "feuille de chou" censée en tenir lieu, aux fins de m’éclairer un tantinet sur l’œuvre que je me suis proposé d’aller déguster. Renseignements pris, il m’est répondu sans autre forme de procès : « Monsieur, il faut que vous scanniez le QR code apposé ci-contre sur le guichet, vous trouverez alors tout sur votre Smartphone »… Comme par hasard, je n’avais pas pris mon téléphone portable pour me rendre au spectacle…  A quoi cela m’aurait-il servi d’ailleurs ? A déconcentrer mes voisins en cas de coup de fil intempestif, suite à un oubli de verrouillage de l’appareil?

    Cela étant, on peut s’inquiéter de voir bientôt cette dérive pour le moins fâcheuse se pérenniser. Serait-ce une conséquence fâcheuse de la COVID ? En effet, se passer de l’un à l’autre un document contaminé par le virus pourrait peut-être… Quoique, non, c’est peu crédible… Pour aider à la protection de la nature en tentant de limiter la production de papier, en outre inutile aux illettrés alors ? Peu plausible là encore, car ce ne sont vraisemblablement pas eux qui remplissent les salles de spectacle. Alors, quelle en serait la vraie raison car ce n’est pas le prix d’un programme qui va grever le budget du spectateur? Aux fins de réaliser quelques économies dans le noble but d’offrir une meilleure rémunération aux artistes ? Là encore, utopique… Mais, peut-être, la tablette sera-t-elle bientôt dans toutes les poches… et le programme devenu inutile… Quand je pense à ces merveilleux programmes d’antan agrémentés chacun d’une lithographie originale signée du décorateur ou du costumier et qui valent désormais une fortune ! Quoiqu’il en soit, cette mesure me semble être allée totalement à l’encontre du but recherché car les spectateurs se sont rués sur les "livrets-programmes" de la saison mis à leur libre disposition, opuscules qui ne comportent pas moins de 164 pages… Bien joué ! Ce, pour tenter d’en savoir un peu plus sur la pièce qu’ils allaient - ou avaient été - voir. Les programmateurs auraient ils pour but de favoriser l’obscurantisme ?                                                                                                                                                           

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    Koen augustijnen et rosalba torres guerrero jean louis fernandezRevenons-en maintenant à la dernière création de Koen Augustijnen intitulée Lamenta. Une œuvre fort curieuse qui, certes, porte bien son nom mais qui s’avère aussi particulièrement intéressante et que l’on pourrait qualifier d’ethnographique. Elle rapporte en effet les us et coutumes de certaines peuplades des montagnes reculées de l’Épire dans le Péloponnèse, péninsule grecque dans laquelle Rosa Torres Guerrero et Koen Augustijnen ont effectué un voyage d’études en compagnie des Ballets C de la B en 2017. Au cours de leur périple, ils ont découvert le Miroloï*, ensemble de chants ancestraux au rythme lancinant et plaintif accompagnés par le luth, le violon et la clarinette. Ces cantiques que l’on entonne lors de funérailles ou de fêtes de mariage (lequel aboutit en quelque sorte à une perte de sa famille), évoquent le drame du départ - abandon du pays natal, exil ou décès - et préparent à l’absence. Lamentations nostalgiques qui, parfois cependant, préludent à des fêtes au sein desquelles apparaissent les prémices d’une danse joyeuse destinée à surmonter la peine et la douleur. Pourquoi, dès lors, ne pas faire revivre cet héritage culturel par le truchement de ces danses qui extériorisent la tristesse, la colère, les frustrations, le deuil, avant de pouvoir à nouveau s’intégrer aux lumières et à la culture de la société actuelle? Proposition méritoire qui aboutit à un moment bouleversant, magistralement recréé sur le plateau par 9 danseurs contemporains grecs pénétrés par les rites ancestraux. Cérémonial qui va peu à peu amener les artistes à une sorte de transe au cours de laquelle une gestuelle contorsionnée primitive et puissante fait progressivement place à des mouvements harmonieux plus contemporains, inspirés de danses traditionnelles grecques. De fulgurants solos qui expriment tant le chagrin et la souffrance extrême que l’espoir étreignant leurs protagonistes, leur permettent de sublimer, au travers d’une écriture contemporaine, la préoccupation première des deux chorégraphes, à savoir celle de conjuguer aux états émotionnels du corps une époustouflante performance physique. 

    J.M. Gourreau

    Lamenta / Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero, Grande Halle de La Villette, 13 & 14 décembre 2021.

    Spectacle créé le 7 juillet 2021 au Festival d’Avignon.

    *Terme qui signifie "Discours sur le destin"

  • Kader Attou / Les autres / Pour les autres

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    Photos Julie Cherki (cliquer sur les photos pour les agrandir)

    Kader Attou :

    Pour les autres    

                        

    Kader attou drKader Attou est un chorégraphe qui a toujours été très sensible à toute forme d’art quelle qu’elle soit, la danse bien sûr mais aussi la musique, le théâtre et la peinture… arts qui, pour lui, ont entre autres le pouvoir de faire oublier à l’Homme les vicissitudes de l’existence. Sa dernière création, une pièce aussi insolite qu’attachante, aurait sans doute pu être intitulée Pour les autres, et pas seulement, Les autres. En effet, ce spectacle qui a pris forme au cours de la COVID, avait bien évidemment pour but celui de satisfaire un brin la soif de liberté que pouvait éprouver le spectateur lors du confinement, mais aussi de le distraire, de l’émerveiller et, surtout, de lui révéler et de lui faire partager toute la profondeur, la richesse et la diversité du mouvement surréaliste : cet art né à la fin de la Première Guerre mondiale, en s’opposant à toute forme d’ordre moral et social, laissait s’exprimer les forces du rêve et du désir, leur donnant la possibilité de parvenir aux frontières de l’imaginaire et de créer des chimères.

    Né de la rencontre entre le chorégraphe et deux étonnants musiciens, Loup Barrow au Cristal Baschet et Grégoire Blanc au thérémine*, cette pièce a l’heur de créer un macrocosme étrange et déroutant qui cristallise le souhait de Kader, celui "de travailler des univers fantasques à partir d’une matière brute qui sort de l’ordinaire en explorant le potentiel de ces instruments étranges, tout comme celui de chaque danseur, pour faire émerger ce qui le rend unique dans sa virtuosité, sa fantaisie, sa capacité à jouer, prendre la parole et raconter". C’est ainsi que le chorégraphe est revenu à ses premières amours, "réinventer des lieux et des histoires en détournant des objets ou des situations de la vie quotidienne, en jonglant avec l’intensité, l’abstraction mais aussi l’absurde et la théâtralité".

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    Photos J.M. Gourreau 

    Le rideau s’ouvre sur une métropole sombre et austère au sein de laquelle s’élèvent nombre de gratte-ciels froids et impersonnels, mais non dénués d’une certaine beauté, évoquant la peinture de Soulages. Tours qui sculptent avec logique un espace pour le moins réduit tout en créant un paysage au sein duquel évolue une humanité suspicieuse et perdue mais qui cherche à se retrouver : celle-ci est incarnée par six danseurs, tous exceptionnels, qui vont finir par établir un dialogue, à deux d’abord, ensemble par la suite, tout comme le font les deux musiciens solistes avec le compositeur Régis Baillet. Au cours de leur périple entre rêve et réalité, ces personnages vont croiser des êtres aussi fantastiques qu’insolites, un homme sans tête ou une femme à tête de lampe de chevet coiffée de son abat-jour par exemple, tout droit sortis de l’univers d’un Magritte ou d’un Dali. Voire encore une cohorte de personnages hitchcockiens, tout de noir vêtus, symbolisant sans doute les forces du mal. La chorégraphie, mélange de contemporain et de hip-hop, est truffée de difficultés, en particulier dans les pas de deux qui, tout en laissant parler leurs interprètes et en établissant de solides liens entre eux, restent aussi poétiques qu’harmonieux. Certains soli le sont d’ailleurs tout autant, tel celui dans lequel Capucine Goust danse avec son ombre, d’une fluidité étonnante et dans lequel on retrouve d’ailleurs sa griffe. Un mélange d’écritures qui, intrinsèquement, met en avant l’extraordinaire travail de tous les interprètes. Un magistral élan de poésie dans l’exploration d’un univers certes un peu sombre mais auréolé de lumières d'une fabuleuse beauté, miroir diamétralement opposé au jardin enchanté dans lequel évolue Alice au pays des merveilles peut-être, mais qui reflète bien le monde dans lequel il nous est donné aujourd’hui d’évoluer.

    J.M. Gourreau

    Les Autres / Kader Attou, Les Gémeaux, Sceaux, du 3 au 5 décembre 2021, dans le cadre du Festival Kalypso. Spectacle créé à Décines le 30 septembre 2021.

    *Le Cristal Baschet ou "orgue de cristal" est un instrument de musique contemporain mis au point en 1952 par les frères Baschet. Il comporte un clavier constitué de 54 baguettes de verre que le musicien caresse de ses doigts humidifiés et qui, par des effets de vibrations, crée dans l’espace une sculpture sonore fascinante.

    Le thérémine est un instrument inventé en 1920 qui, comme la scie musicale, n’a qu’un seul timbre. Il se compose d’un boitier renfermant un oscillateur à tubes électroniques qui produit un signal électrique, et de deux antennes dont l’une commande le volume, et l’autre, la hauteur de la note. Cet instrument dont on joue sans le toucher, produit des mélodies éclatantes évoquant une voix féminine d’une pureté exceptionnelle.

  • Mats Ek, Jiři Kylián, Ohad Naharin, Crystal Pite, Emma Portner, Sasha Waltz / Dialogues / Pas de deux contemporains

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                           Mats Ek : Juliet & Romeo                                                                                                            Sasha Waltz : Impromptus                                                                                                           Mats Ek : Juliet & Romeo 

                                                                                                                                                                                                            Photos Erik Berg

    Mats Ek, Jiři Kylián, Ohad Naharin, Crystal Pite, Emma Portner, Sasha Waltz :

    Pas de deux contemporains

     

    Excellente initiative que celle des Productions Sarfati d’avoir réuni en une seule et même soirée six pas de deux de chorégraphes contemporains de tous horizons, donnant ainsi un aperçu de la danse actuelle dans le monde. Certes, l’idée n’est pas nouvelle, les galas dans les années cinquante étaient souvent composés de pas de deux du répertoire classique, lesquels avaient pour but de présenter et de mettre en valeur, auprès de ceux qui ne pouvaient se payer le luxe de s’acheter une place à l’Opéra, les grands danseurs du moment. A l’époque, on n’affichait certes que des pas de deux classiques dans lesquels les artistes avaient la possibilité de montrer leur talent et de briller de mille feux, la danse contemporaine n’étant alors qu’à l’état de balbutiements. Mais le public - et il était généralement nombreux - "adorait" ces représentations ! Le temps s’étant écoulé, la mode a évolué et s’est tournée vers un style plus contemporain, plus proche de ses aspirations du moment. Initiative qui a l’heur de renouer avec un passé aujourd’hui révolu.

    Parmi les six pièces présentées, toutes d’une quinzaine de minutes, l’une d’elles se distinguait réellement des autres par l’originalité de sa chorégraphie et sa sublime interprétation, Juliet & Roméo, de Mats Ek. Créée en 2013 pour le Ballet Royal de Suède, cette œuvre, d’un romantisme exacerbé, sur une musique non de Prokofiev mais de Tchaïkovski, met en avant, plus que la rivalité entre les Capulet et les Montaigu, la puissance de l’amour de la jeune fille s’opposant à sa famille et au patriarcat. Un pas de deux charnel qui émeut par sa spontanéité et sa sensualité hors normes, magnifiant la puissance de l’amour et faisant rayonner la grâce de Mariko Kida.

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                           Crystal Pite : Animation                                                                                                                      Jiři Kylián : 14'20''                                                                                                                  Ohad Naharin :  B/olero

    Autre pas de deux qui a gagné l’attention du public, Animation de Crystal Pite, une pièce exaltant l’art de la marionnette au travers de laquelle la chorégraphe cherche à savoir le pourquoi et le comment de ce qui nous anime. Une œuvre là encore d’une grande originalité sur une musique électro-acoustique d’Owen Belton, mettant en valeur la gestuelle cassée des interprètes qui, par moments, évoque celle d’insectes, tels mantes religieuses ou scarabées.

    Chacune des œuvres figurant au programme de cette soirée présentait un intérêt particulier. B/olero de Ohad Naharin, sur le Boléro de Ravel dans un arrangement de musique électronique d’Isao Tomita,  est une pièce aux coupes franches dans laquelle les danseurs Maayan Shienfeld et Rani Lebzelter, interagissant à la fois dans une parfaite harmonie et une compétition chaotique, fascinent par leur vivacité et leur légèreté ; 14’20’’ de Jiři Kylián est un extrait de 27’52’’, titre du pas de deux qui indique la durée exacte de la pièce. Une oeuvre qui porte sur quatre éléments au moins : "temps, vitesse, amour et changements constants" mais qui traite aussi du vieillissement. Au cours de la pièce, les interprètes qui subissent des ondes de choc, progressent par à-coups. "Nous n’avons pas à rester les mêmes de notre naissance à notre mort... nous dit le chorégraphe ; nous avons la capacité de changer. Je sais que c’est une partie essentielle de l’enseignement de nombreuses religions orientales, mais c’est quand même très excitant quand nous le réalisons réellement"... Quant à Sasha Waltz, elle met en œuvre, sur les Impromptus de Schubert, pièce créée à Berlin en avril 2004, une conversation lente et mesurée entre danse et musique qui magnifie la personnalité de ses interprètes, Claudia de Serpa Soares et Gyung Moo Kim.  

    Une belle exploration de l'âme humaine dans tous ses états.

    J.M. Gourreau

    Dialogues / Mats Ek, Jiři Kylián, Ohad Naharin, Crystal Pite, Emma Portner, Sasha Waltz, Théâtre des Champs-Elysées, du 2 au 5 décembre 2021, dans le cadre de "Transcendanses".

  • Jan Fabre / The Generosity of Dorcas / Une humanité qui tient du sacrifice

     

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    Jan Fabre :

    Une humanité qui tient du sacrifice

     

    Jan fabre 1Les œuvres de Jan Fabre, qu’elles soient plastiques, théâtrales ou chorégraphiques, attirent toujours les foules. Peut être en raison de leur radicalité et de leur démesure. Né en 1958, ce maître incontesté du mysticisme et de l’ésotérisme est célèbre pour ses excès, ses performances subversives et ses scandales. En 2012, n’a t’il pas procédé à un lancer de… chats sur le parvis de la mairie d’Anvers ? Au Musée de l’Ermitage à Saint Petersburg, n’a-t-il pas soulevé une vague d’indignation en accrochant des cadavres de chiens à des crocs de boucher ? N’a-t-il pas aussi tapissé, à l’invitation de la reine Paola, le plafond de la Galerie des glaces du Palais Royal de Bruxelles de quelque 1,4 million de carapaces de scarabées rutilants réverbérant la lumière ? Ne lui doit-on pas encore des spectacles hors normes, tel son Mount Olympus  to glorify the cult of tragedy d’une durée de 24 heures sans interruption, lequel avait frappé le public par ses scènes de masturbation collective ? Frasques parfois accompagnées de moments de violence, d’humiliations, de chantage, voire de harcèlements… lesquels, bien sûr, ne sont pas du goût de tout le monde, entre autres de certains de ses interprètes…

    Rien de tout cela pourtant dans The Generosity of Dorcas qui, à l’origine, devait s’appelert The Generosity of Thabita car ce solo devait être interprété par une artiste de sa compagnie, Thabita Cholet.  Mais, en septembre 2018, celle-ci, ainsi qu’une vingtaine de danseurs de la troupe, signèrent une lettre ouverte dénonçant les exactions de leur directeur, ce qui, bien évidemment, se traduisit par le départ de l’élue et de cinq autres danseurs. Jan Fabre dut alors réadapter ce solo pour un autre de ses "guerriers de la beauté", Matteo Sedda, un italien qui lui était resté fidèle et qui s’était révélé particulièrement brillant dans l’interprétation du fameux Mount Olympus. Le point de départ de The Generosity of Dorcas se trouve dans un passage des Actes des Apôtres (Nouveau testament) qui mentionne l’existence, dans la ville biblique de Joppé connue aujourd’hui sous le nom de Japho (Jeffa), d’une femme du nom de Tabitha, en grec Dorcas. Celle-ci aurait distribué aux pauvres, notamment aux veuves et aux orphelins, des vêtements qu’elle avait confectionnés avec grand soin, entre autres ses propres habits, allant même jusqu’à se dévêtir totalement, incarnant de ce fait la charité chrétienne. A sa mort, elle fut, selon les textes, ressuscitée par l’apôtre Saint-Pierre, devenant ainsi le premier disciple féminin de Jésus. The Generosity of Dorcas magnifie par la transe son exaltation.

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    Photos J.M. Gourreau

    Le rideau s’ouvre sur une sorte de voûte céleste en arc de cercle évoquant le plafond d’une caverne ou d’une cathédrale, voûte de laquelle pendent, comme des stalactites, quelque 200 fils de couleur, reliés chacun à une longue alène  dont certaines vont être "cueillies" une à une par le danseur tout au long de sa transe puis fichées dans son corps ou ses habits. Une sorte de rituel extatique au cours duquel celui-ci, qui a revêtu plusieurs couches de vêtements, cherche à se transpercer le corps aux fins d’expier ses péchés. Au fil du temps, illuminé par une foi intérieure de plus en plus prégnante, le danseur va subir une pléiade de transformations au travers d’une danse sensuelle d’une virtuosité extrême, plus ou moins répétitive, tourbillonnante, envoûtante, confinant à l’extase, portée par la musique de Dag Taeldeman dont les rythmes percussifs obsessionnels s’amplifieront progressivement jusqu’à leur paroxysme. Plus le danseur se dépouille jusqu'aux confins de la nudité, abandonnant au sol ses vêtements, plus il entre en transe et plus il atteint, dans une nudité totale, cet état d’être supérieur, de corps céleste détaché des vicissitudes de notre monde.

    Voilà un spectacle empreint de spiritualisme, de mysticisme et d’exorcisme qui n’a pris aucune ride depuis sa création et qui se révèle plus actuel que jamais. Comme la quasi-totalité des œuvres de Jan Fabre d’ailleurs, il surprend, étonne mais ne laisse jamais indifférent.

    J.M. Gourreau

    The Generosity of Dorcas / Jan Fabre, Théâtre de l’Onde, Vélizy-Villacoublay, 27 novembre 2021, spectacle donné dans le cadre de "Immersion danse".

    Présenté pour la 1ère fois à Paris au Théâtre de la Bastille du 16 au 31 janvier 2019, dans le cadre d’une coproduction avec le festival "Faits d’hiver".

  • Maud Blandel / Diverti Menti / Une analyse pour le moins originale du 3è divertimento de Mozart

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    Maud Blandel :

    Une analyse pour le moins originale du 3è divertimento de Mozart

    Maud blandel 02Ne vous attendez pas à voir une traduction chorégraphique du divertimento de Mozart K136 en ré majeur pour quatuor à cordes, encore que…  Si cette œuvre est bien le point de départ du travail de la chorégraphe suisse Maud Blandel, il est bien difficile de reconnaître les sonorités de ce célèbre divertimento composé par Mozart à l’âge de 16 ans, sinon juste à la fin de la pièce. Le rideau s’ouvre sur une danseuse, Maya Masse, entourée des trois musiciens de l’ensemble Contrechamps de Genève. Or, curieusement, les instrumentistes disposés en arc de cercle sur le plateau ne sont pas ceux d’un quatuor à cordes à l’image de celui prévu par Mozart mais y figurent un pianiste, un guitariste et un tubiste (joueur de tuba), le quatrième étant matérialisé par une jeune femme dont le corps va entrer en résonnance avec les accents musicaux égrenés par les musiciens. Quant aux phrases mélodiques interprétées par les 3 musiciens précités, ce ne sont nullement celles de la partition mozartienne originale mais des phrases atypiques issues de sa décomposition puis de sa recomposition fragmentaire. Celles-ci entraînent la danseuse, les yeux clos, dans une danse giratoire aussi délicate que sensuelle, faite de petites touches plus ou moins répétitives, enjouées, pleines de gaieté et d’humour, d’où le nom de Diverti menti donné à l’œuvre par son auteure, terme italien que l’on peut traduire par "divertissements". Inscrite dans un pentagone central, sa danse, mouvement de flux et reflux entre le guitariste et le pianiste, est d’une légèreté incomparable, qui n’enlève rien à sa précision. Une danse sautillée évoquant parfois la tarentelle, danse du sud de l’Italie qui, selon les croyances locales, permettait de guérir des morsures causées par la tarentule…

    Le premier moment de surprise passé, on peut se demander la raison d’un tel chambardement. A la fin de la partition originale, nous dit Maud Blandel, "il y a un symbole qui signifie la répétition et renseigne sur la fonction que remplissait cette musique : elle était jouée pendant les dîners mondains ; elle devait inspirer légèreté et gaieté, durer jusqu’à ce que la fête s’achève. Cela nous a fourni un premier principe de composition : la répétition, le temps qui s’étire". On comprend dès lors mieux que la pièce originale, d’une durée de 12 minutes, puisse atteindre, une fois étirée et recomposée, une durée d’une heure ! Ce texte pourrait en outre aussi expliquer les petites piques de légèreté, d’ironie et de malice dont la partition chorégraphique est truffée. Par ailleurs, Halbreich Harry, dans le Guide de la musique de chambre de Tranchefort,* écrivait que ces Divertimenti de Mozart "sonnent d’ailleurs mieux à l’orchestre, auquel semblent les destiner leur écriture, leur caractère, et jusqu’à leur titre. (…) Ce sont des pages charmantes et pleines d’invention, curieusement à cheval entre deux domaines de la musique instrumentale." Peut-être faut-il y voir là l’origine de cette transcription ? Toujours est-il que Maud Blandel a travaillé durant plusieurs mois sur le corps de Maya Masse pour traduire les notes en mouvements. "Les rondes, les blanches et les croches sont devenues des bonds, des élancements ou des voltes," nous dit-elle. Et l’on pourrait rajouter "tout en en conservant leur expressivité et l’esprit enjoué de Mozart" !

    Cette approche fort originale, tant au niveau de la partition musicale que de sa transcription chorégraphique, s’avère plus qu’une relecture, une véritable réadaptation pour notre époque d’un chef d’œuvre du 18è siècle qui a su déjouer la marche du temps.

    J.M. Gourreau

    Diverti Menti / Maud Blandel, Théâtre de la Bastille, du 24 au 27 novembre 2021.

    Oeuvre créée en janvier 2020 à L'Arsenic de Lausanne et présentée les 2 et 13 octobre derniers au Carreau du Temple à Paris.

    *Halbreich Harry, in François-René Tranchefort (direction), « Guide de la Musique de chambre », Fayard, Paris 1998, p. 634.

  • Mourad Merzouki / Zéphyr / Les 40èmes rugissants

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                                Ph. J.M. Gourreau                                                                                                                         Ph. L. Philippe                                                                                                                              Ph. J.M. Gourreau

     

    Mourad Merzouki :

    Les quarantièmes rugissants

     

    Mourad merzoukiComment conquérir, s’approprier l’espace aérien par la danse, s’interrogeait Mourad Merzouki lors de l’élaboration de son ballet Vertikal ? Comment se jouer des tempêtes, cyclones et ouragans lorsqu’on affronte les océans sur une frêle embarcation, s’est-il demandé cette-fois-ci lors de la création de Zéphyr ? L’une des réponses pourrait nous être apportée par Homère qui attribue à Éole, roi de l’île flottante d’Éolia qui hébergeait temporairement Ulysse et ses compagnons, la lourde tâche d’amadouer, voire de maîtriser les vents pour contrer leur colère lorsqu’elle se déchaîne. Dans L'Odyssée en effet, le poète raconte qu’au moment de repartir pour Ithaque, Eole remit à Ulysse une outre dans laquelle étaient emprisonnés les vents contraires. Au cours du voyage, ses compagnons ouvrirent l'outre à son insu, pensant qu'elle était pleine de vin. Les mauvais vents s’en échappèrent alors repoussèrent les marins vers Eole qui, sans pitié, les chassa de son territoire.

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                                 Ph. J.M. Gourreau                                                                                                                         Ph. L. Philippe                                                                                                                           Ph. J.M. Gourreau

    Pas question cependant d’outre dans Zéphyr mais bien de mers déchaînées, de vents violents, redoutables et de brumes quasi-impénétrables semant la mort sur leur passage, amenant les navires à se jeter sur les brisants. C’est à l’occasion du "Vendée Globe",compétition de skippers qui se déroule à la voile autour du monde en solitaire, sans escale ni assistance, que Mourad Merzouki imagina cette œuvre. Sa lecture nous rappelle bien évidemment les milliers de migrants qui fuient, en ce moment encore, leur patrie, en quête d’un monde meilleur, mais également à tous ces marins qui périrent au cours des siècles passés dans les flots impétueux des mers démontées, victimes de leur mauvaise fortune ; on pense bien sûr aussi au Radeau de la Méduse du peintre romantique français Théodore Géricault, chef d’œuvre réalisé entre 1818 et 1819, lequel représente un épisode tragique de l’histoire de la marine coloniale française, à savoir l’échouage d’une frégate sur un banc de sable au large des côtes de la Mauritanie, lequel entraîna la mort de 132 hommes. Quant au dernier tableau, d’une somptueuse beauté dans ses rouges flamboyants, il fait allusion aux sirènes évoquées par Homère dans L’Odyssée, lesquelles aguichent, par leur chant, les marins en détresse, les invitant à les rejoindre aux tréfonds de leur mystérieux domaine ; Il rappelle également ces nymphes, naïades, nixes, ondines ou tritons qui hantent le fond des mers, et toutes ces créatures mythologiques infernales auxquelles Jules Verne a prêté vie et qui recrachent les proies qu’elles viennent d’ingurgiter…

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                                                Le radeau de la méduse  - Théodore Géricault - Musée du Louvre                                                                                                                              Éole donnant les vents à Ulysse - Isaac Moillon - Musée de Tessé

    C’est aux côtés d’une vaste coque de bateau plus ou moins éventrée et aux parois rouillées desquelles sourdent les brumes que vont se nouer les drames. Des drames magnifiquement illustrés par la danse contemporaine mâtinée de hip-hop dont Mourad a le secret et qui font voyager ses interprètes, sublimes eux aussi, au gré des vents et des marées… C’est angoissant de voir leurs vains efforts, la peur qui se lit sur leurs visages, leur résistance, leur lutte désespérée pour survivre. Une atmosphère pesante baignée par la musique irréelle et pleine de mystère d’Armand Amar, laquelle évoque un voyage au-delà du réel. Admirables elles aussi les lumières de Yoann Tivoli qui auréolent le spectacle d’une atmosphère aussi magique que fantasmagorique. Bref, voilà une nouvelle pièce pleine de mystère et de rebondissements qui fait honneur à ses auteurs.

    J.M. Gourreau

    Zéphyr / Mourad Merzouki, MAC Créteil , du 12 au 17 novembre 2021, dans le cadre de la 9è édition du festival Kalypso. Prochaines représentations : Les Gémeaux, Sceaux, du 10 au 12 décembre 2021, 20 au 23 décembre, Grande halle de La Villette, Paris.

  • Thierry Malandain & Martin Harriague / L'oiseau de feu / Le Sacre du printemps / Hommage aux Ballets Russes

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    L'oiseau de feu - Claire Lonchampt, Hugo Layer, Mickaël Conte © Olivier Houeix

     

    Thierry Malandain et Martin Harriague :

    Hommage aux Ballets Russes

     

    Malandain ph olivier houeixCréés respectivement en juin 1910 sur la scène de l’Opéra de Paris par les Ballets russes de Diaghilev dans une chorégraphie de Michel Fokine, et en mai 1913 sur celle du Théâtre des Champs-Elysées dans une chorégraphie de Nijinski,  L’oiseau de feu et le Sacre du printemps sont toutes deux des œuvres de Stravinsky qui auront véritablement révolutionné l’art de Terpsichore aux débuts du XXème siècle. Toutes deux ont par la suite été reprises par de nombreux chorégraphes parmi lesquels Balanchine qui utilisa pour l’Oiseau de feu non pas la musique du ballet dans son entité mais une des suites plus courte, la 3ème, que Stravinski écrivit en 1945. C’est cette même partition que Thierry Malandain utilisa pour son ballet. Comme à son habitude, une œuvre d’une beauté incommensurable chargée de mysticisme et d’ésotérisme, révélant à nouveau la sensualité et la sensibilité à fleur de peau de ce chorégraphe.

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    L'Oiseau de feu © Olivier Houeix

    L’œuvre ne lui était d’ailleurs pas inconnue puisqu’il avait pu la danser en 1979 avec le Ballet du Rhin dans la version de Maurice Béjart. Pour Malandain, ce "phénix qui renaît de ses cendres" est un oiseau allégorique qui relie le ciel à la terre et la vie à la mort, symbolisant l’immortalité de l’âme et la résurrection du Christ. “D’où la tentation de faire de l’Oiseau de feu un passeur de lumière portant au cœur des hommes la consolation et l’espoir, à l’image de François d’Assise, le saint poète de la nature qui conversait avec ses frères les oiseaux”, explicite le chorégraphe. Le ballet est d’une lisibilité extraordinaire et d’une très grande musicalité. Le rideau s’ouvre sur un chœur ondulatoire de femmes et d’hommes en noir m’évoquant les corbeaux d’Hitchcock, en fait les forces du mal et la noirceur de l’âme humaine. Au fil de l’œuvre, cette cohorte passera par le rouge puis le jaune avant d’acquérir la blancheur de l’immortalité, évocation de la résurrection du Christ. L’oiseau quant à lui, vêtu de rouge et d’or, en devenant le phénix, est le passeur qui guidera ses ouailles, humaines ou animales, vers l’éternité. La gestuelle longiligne de son interprète, la grâce de ses mouvements de bras évoquant le battement des ailes d’un oiseau, la sensation éthérée qui émane de tout son être transporte le spectateur dans un univers irréel au delà des limites de notre monde et confère au ballet un sentiment de sur-naturalité. Il ne faut pas oublier en effet que François d’Assise, franciscain qui vivait au début du 13è siècle, était tout d’abord un grand admirateur de la nature, œuvre de Dieu dont il chantait les louanges mais, également, un grand protecteur des animaux, que ce soit des alouettes, des rossignols ou des renards mais aussi des vers de terre, des fourmis, des cigales et des araignées sur lesquels il a d’ailleurs laissé de passionnants écrits... Ne les appelait-il pas ses frères et sœurs? L’originalité de sa vision sur les animaux résidait dans le fait que l’être humain ne se distingue pas radicalement des animaux et que ces derniers ont pour origine le même créateur. C’est tout cela que l’on peut retrouver dans les différents tableaux de cette partition chorégraphique aux lignes épurées, d’un raffinement et d’une harmonie sans pareils, entachée d’une profonde spiritualité, à l’image de la piété légendaire de Stravinsky. Bien évidemment l’oiseau, après sa mort, renaîtra sous la forme d’un œuf incandescent. Pas de décors risquant d’entraver la lecture du ballet, bien sûr mais des éclairages édéniques renforçant la sensation de mysticisme et de profonde pureté dont il est auréolé.

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    Le Sacre du printemps © Olivier Houeix 

     

    Martin harriagueLe second volet de ce spectacle consacré à Stravinsky s’avère d’une tout autre veine. Son auteur, Martin Harriague, est un jeune chorégraphe originaire de Bayonne que Malandain avait découvert il y a quelques années à Biarritz lors de la première édition du concours de jeunes chorégraphes classiques et néoclassiques. Il lui avait proposé de monter pour le Ballet de Biarritz une chorégraphie sur la pollution des océans, Sirènes, dont la création, en avril 2018, avait révélé un chorégraphe très éclectique doublé d’un dramaturge exceptionnel. Martin Harriague, dont on avait pu apprécier la très grande musicalité, avait en outre réalisé plusieurs œuvres parmi lesquelles Pitch créé en 2016 pour six danseurs de la Kibbutz Contemporary Dance Co. et la chorégraphie de l’opéra Idoménée de Campra, créé en octobre 2020 à Lille. Il est aujourd’hui intégré à la compagnie en tant qu’artiste associé au CCN de Biarritz.

    Sa relecture du Sacre du printemps, véritable défi pour un si jeune chorégraphe, mérite le détour en raison de son originalité et de sa puissance. Le rideau s’ouvre sur un pianiste, en fait la réincarnation de Stravinsky, qui égrène les premières notes de la partition sur un piano droit. Surgit soudain des entrailles de l’instrument une horde sauvage avec, à sa tête, une sorte de gnome hystérique qui embarque ses acolytes dans une bacchanale sabbatique infernale, au diapason des violences musicales du Sacre. Les bonds et sauts répétitifs qui les animent sont en phase parfaite avec les impulsions terriennes de la musique. Effet saisissant garanti ! Le second tableau, moins fantasmagorique, voit cette meute mi-humaine, mi-animale qui semblait tout droit sortie des enfers se ranger à l’appel d’un "disque solaire" dominateur. Le dernier tableau, Le sacrifice, met en scène les jeunes filles dans une ronde sauvage pour désigner l’Élue, laquelle, vouée à la mort, sera violemment malmenée par ses congénères. Sera-t-elle la proie du vieillard satanique qui menait la horde ? Finalement, celle-ci s’élèvera, ensanglantée, dans les cintres, sous les huées de ses semblables et les accents telluriques de la partition musicale.

    En présentant à Paris ce jeune chorégraphe au talent prometteur, Thierry Malandain, auquel il aura fallu, rappelons-le, quasiment 20 ans de lutte contre vents et marées pour atteindre la consécration et acquérir une renommée internationale, poursuit sans faille ni relâche sa destinée, celle de voir la danse classique se perpétuer aux côtés des autres formes de danse afin d’éviter qu’elle ne sombre dans l’oubli...

    J.M. Gourreau

    L’oiseau de feu / Thierry Malandain & Le Sacre du printemps / Martin Harriague, Programme Stravinsky, Malandain Ballet Biarritz, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 4 au 12 novembre 2021.

     

  • Kea Tonetti / Terre rare, mémoire des sols / En chair et en son / Une talentueuse danseuse occidentale de butô

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    En chair et en son # 6 :

    Kea Tonetti : une talentueuse danseuse occidentale de butô

     

    M titin schnaiderCréé en 2015, le festival "En chair et en son", outre sa spécialité de faire appel exclusivement à des pièces musicales acousmatiques (encore appelées électro-acoustiques ou concrètes) comme support de chorégraphies était, à l’origine, axé sur le butô. Avec, il est vrai, quelques écarts vers des pièces contemporaines plus occidentales, le butô n’ayant pas encore gagné ses lettres de noblesse dans notre pays. Mais, comme je l’ai évoqué dernièrement, l’avenir de ce festival se trouve aujourd’hui compromis, la quasi-totalité des subventions dont il bénéficiait ayant été supprimées, suite à la COVID… Ce festival, dont c’est la sixième année d’existence, a certes permis de présenter le travail d’artistes japonais comme Masaki Iwana, Maki Watanabe, Shiro Daïmon, Juju Alishina, Yumi Fujitani, Moeno Wakamatsu, mais aussi de révéler de jeunes danseurs et chorégraphes occidentaux telle Sierra Kinsora*qui sont parvenus à s’immiscer et se lover au sein de cet art, quasiment "réservé" à des artistes dont les modes de pensée, voire de vie, sont très différents de ceux des occidentaux. 

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    Kea Tonetti Ph. J.M. Gourreau

    Cette année, c’est une italienne, Kea Tonetti, fondatrice de la compagnie Kha, que nous avons pu découvrir (ou, plus exactement, redécouvrir car elle s’était déjà produite à l’Espace Culturel Bertin Poirée, il y a deux ans avec un duo dirigé par John Laage, Two little Pierrot) et qui est parvenue, avec sa création de style butô, Terre rare, mémoire des sols, à nous émouvoir profondément ce, grâce à une culture artistique pluridisciplinaire impressionnant. En effet, après s’être d’abord formée à la danse classique et contemporaine en Italie pendant 12 ans puis aux Etats-Unis, entre autres à l’Alvin Ailey American Dance Center, à l’école de Martha Graham, ainsi qu’au Limon Institute et au Peridance Center, elle poursuivit ses études  chorégraphiques durant quatre ans en France avec, entre autres, Peter Goss, Norio Yoshida, Anne Dreyfus, Jean-Marc Boitière, Carolyn Carlson et Redha. Au fil du temps elle compléta sa formation chorégraphique en Italie avec la chorégraphe Raffaela Giordano et par le théâtre, le chant, le hatha-yoga , la danse africaine la danse sensible de Claude Coldy… Elle se forma au butô dès 2002 avec Atsushi Takenouchi, Yumiko Yoshioka, Ko Murobushi, Seisaku (Hijikata Butoh), Yoshito Ohno, Yukio Waguri, Hisako Horikawa, Natsu Nakajima, Mitsuyo Uesugi et Masaki Iwana, art au sein duquel elle parvint dès lors à s’immiscer avec beaucoup de bonheur du fait de cet incroyable bagage artistique...  Son palmarès chorégraphique est d’ailleurs, lui aussi, fort  impressionnant : pas moins de 36 créations en une vingtaine d’années…

    Mastracci helena voiles et voile e s 02 th aleph ivry 19 10 21Torregiani c la lumiere de la conscience 01 th aleph ivry 21 10 21Alishina juju cosmogonie saturnienne 13 th aleph ivry 19 10 21

    Autres artistes de la 6ème édition:

                           Helena Mastracci                                                                                            Juju Alishina                                                                                           Corinna Torregiani

    Il n’est dès lors pas étonnant qu’elle puisse avoir acquis la faculté de pouvoir vivre et transmettre intensément, à l’instar des danseurs orientaux, une pensée universelle d’une grande latitude et faire vivre à son public l’univers onirique qui émanait de son subconscient, ce par la seule force du geste, aussi fragile qu’éphémère mais lourdement chargé de sens. La danse butô représentait pour elle la possibilité de réunir son chemin spirituel avec celui de la danse occidentale et, de ce fait, celle-ci devint naturellement, en 2009, prédominante dans ses créations et ses présentations. Ses propos et sa philosophie rejoignèrent alors ceux de nombreux danseurs japonais de butô. Sa création pour ce festival, Terre rare, mémoire des sols, évoque la vie qui, bien sûr, s’écoule et se consume dans le corps de l’Homme, des animaux et des végétaux mais également dans la terre et les pierres, lesquelles, elles aussi, seraient capables d’éprouver des émotions et de les faire rejaillir dans l’âme des initiés. C’est ainsi que l’être que nous avions devant nous, quasi-immatériel, empreint d’une poésie et d’une sensibilité qui n’avaient d’égale que sa sensualité, était traversé par une pléiade de sentiments d’une rare intensité, et d’idées faisant appel à la mythologie. Sa palette, très large, s’étendait de la béatitude à la colère, en passant par la peur, la souffrance, la haine, la cruauté, tous sentiments qu’elle parvint à rendre attachants et qui n’eurent finalement d’égal que leur profondeur et leur beauté. Car, de la mort, nait la vie. Il faut dire que la chorégraphe-interprète était servie par une musique électro-acoustique enveloppante signée Rodolphe Collange, parfaitement adaptée à son propos : sa puissance et sa gravité sublimaient son art. Il est vraiment dommage que de tels artistes ne soient pas davantage connus et programmés dans notre pays…

    J.M. Gourreau

    Terre rare, mémoire des sols / Kea Tonetti, , Théâtre Aleph, Ivry-sur-Seine, 22 octobre 2021, dans le cadre de la 6ème édition du festival « En chair et en son ».

    *Voir ma critique dans ces mêmes colonnes en octobre 2017