Analyse de livres

Never stop moving / Peter Goss / Editions de l’Attribut / Mars 2018

Peter goss

Never stop moving (Toujours en mouvement),

par Peter Goss, avec la collaboration de Patrick Germain-Thomas, préface d’Emmanuel Carrère, 128 pages, 14 photos en N et B en un cahier central, 13,5 x 20,5 cm, éditions de l’Attribut, Toulouse, Collection Culture Danse, Mars 2018, 15,50 €.

ISBN : 978-2-916002-56-9.

Voilà l’histoire d’un grand chorégraphe-danseur doublée de celle d’un pédagogue hors pair qui évoque avec beaucoup d’humilité son parcours d’artiste et son besoin de transmettre aux autres le fruit de ses recherches sur le mouvement, lesquelles ont également nourri ses créations. Pour cet artiste en effet, la pédagogie a toujours fait partie intégrante de son quotidien et il a été l’un des créateurs du Cursus en danse contemporaine du département Danse du Conservatoire Supérieur de Musique et Danse de Paris (CNMSD), mis en place par Jacques Garnier au début des années 1990. Son enseignement, issu de la méthode Feldenkrais, de la technique Alexander et du Body Mind Centering, est complété par le Yoga et par des disciplines chinoises, telles que le Qi-gong et le Tai-chi.

Le début de l’ouvrage est consacré à son histoire qui débute à Johannesburg au temps de l’apartheid qu’il vit difficilement. Il reçoit un enseignement dans les milieux blancs issus de l’immigration juive mais parvient tout de même à fréquenter quelques musiciens noirs et danseurs de jazz. Son apprentissage de la danse débute à l’Ecole d’Audrey Turner puis, rapidement, il entre dans sa compagnie. Il la quitte en 1967, à l’âge de 20 ans, pour Londres, afin d’y poursuivre des études de droit au King’s College. Parallèlement à celles-ci, il suit les cours de danse de Molly Molloy. C’est là qu’il fait la rencontre de Richild Springer puis de Lester Wilson et gagne sa vie comme danseur de cabaret. Au début des années 1970, on le retrouve à Paris, donnant des cours de danse jazz au sein de l’Ecole de Paul et Yvonne Goubé, fréquentée par deux élèves qui vont devenir célèbres, Brigitte Lefèvre et Jacques Garnier. Sa carrière de danseur s’arrête au moment où commence celle de chorégraphe et de professeur. C’est sa conception de la danse et son travail au sein de sa compagnie qu’il développe au fil des pages qui suivent. Son parcours croisera de nombreuses figures de la danse du moment, qu’elle soit classique, jazz ou contemporaine, mais aussi de la culture hippie ou du showbiz. Sa première pièce, People, date de 1973. Sa compagnie, au sein de laquelle Dominique Bagouet notamment fera ses débuts de chorégraphe, sera créée dans la foulée. 22 pièces verront le jour entre 1973 et 1982.  Il ouvrira son école en 1981. Celle-ci fermera ses portes en 1994 et déménagera à Micadanses, lieu où ce pédagogue enseigne encore aujourd’hui.

J.M.G.

Le corps dansant / D. Rebaud / L'Harmattan éd. / Novembre 2017

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Le corps dansant, par Dominique Rebaud, Arnaud Sauer, Gérard Astor, Adel Habbassi, Rachida Triki, Farhat Othman, Elisa Moulineau et Amel El Fargi, 135 pages, 8 photos en couleurs et 1 en N et B, 21,4 x 13 cm, broché, éd. L’Harmattan, Paris, Coll. Les carnets d’Archipel Méditerranées, Novembre 2017, 13,50 €.

ISBN : 978-2-343-13355-3

Pour Dominique Rebaud, coordonnatrice de cet ouvrage, le corps dansant est partout : dans les pratiques sociales, dans la création contemporaine tant chorégraphique que théâtrale picturale ou musicale mais, surtout, dans la profondeur des temps, l’infini des espaces et des cultures. Cet ouvrage rassemble et met en résonance quelques textes et réflexions d’auteurs d’obédiences souvent très diverses mais qui tous prônent l’accueil et le respect de l’autre, la diversité des cultures, la liberté, la rencontre. Le premier texte est celui de Gérard Astor, écrivain et directeur du théâtre de Vitry/Seine, lequel évoque sa rencontre avec l’art de Terpsichore, son parcours et son aventure au sein de ce théâtre, entre autres autour de Blan-C de Dominique Rebaud qui juxtapose théâtre et danse. Lui succèdent un texte d’Adel Habbassi qui disserte sur ce que représentent la danse et le jeu dans le monde contemporain et un extrait de l’ouvrage Les chantiers de Lia Rodrigues d’Alain Sers publié en 2010 dans « Les Cahiers de Convergences ». Viennent ensuite quelques réflexions de Dominique Rebaud et d’Arnaud Sauer sur leur parcours chorégraphique, la compagnie Camargo, le développement de la danse participative et la création du solo Corps Singulier – Corps Commun puis du Festival « Danses Ouvertes » à Fontenay-aux-Roses. Ce travail se termine par quelques propos philosophiques sur l’art de Rochdi Belgasmi, la transgression artistique et la danse-possession dans le rituel de Sidi Marzoug de Nafta (Tunisie), sujets qui n’ont à priori aucune relation entre eux mais qui tous reflètent la pensée d’Adel Habbassi selon laquelle le théâtre est l’un des plus remarquables « lieu de partage de nos intelligences ».

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J.M.G.

 

Eros et danse / Elisa Guzzo Vaccarino / Gremese

 

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Eros et danse, Le corps, l’amour, les sens dans la danse contemporaine, des Ballets Russes aux post-avant-gardes,

par Elisa Guzzo Vaccarino, 168 pages, 133 en N et B et 103 en couleurs, 22 x 24 cm, broché, Gremese éd., Rome, Mai 2017, 27 €.

ISBN : 978-2-36677-125-1

Le corps est l’instrument du chorégraphe. A l’époque du romantisme et jusqu’à la fin du XIXème siècle, il a privilégié le sentiment, le sublime et la communication spirituelle. Le début du XXème siècle marque une profonde rupture avec le passé et voit la mise en valeur du corps et de son animalité. L’éros devient alors la substance même de la danse. Aujourd’hui, il imprègne intensément la danse contemporaine. Les pulsions psychiques et sexuelles sont désormais mises en scène sans tabous, marquant le tournant esthétique et dramaturgique qui avait débuté avec les Ballets Russes de Serge de Diaghilev et qui se termine par la non-danse et la post-danse.

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Elisa Guzzo Vaccarino, écrivain et enseignante en danse dans diverses universités italiennes, en particulier à Milan, nous emmène, au travers de ce splendide ouvrage, dans un voyage fascinant aux quatre coins du monde. D’abord en Europe à l’époque du Spectre de la Rose et de Nijinsky puis de Mary Wigman et de sa Danse de la sorcière jusqu’à Angelin Preljocaj, Jean-Claude Gallotta, Maguy Marin, Claude Brumachon, Benjamin Millepied, Thierry Malandain, Carolyn Carlson et Olivier Dubois, en passant par les Ballets Russes, Roland Petit, Maurice Béjart pour ce qui est de la France. Mais ce voyage se poursuit bien sûr en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Hollande, en Suède, en Italie en Espagne et en Grèce pour le reste de l’Europe, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, aux Amériques du Nord et latine, en Orient, notamment en Chine et au Japon, pour se terminer par l’Afrique noire et l’Afrique du Sud. Un tour du monde complet « aux fruits souvent séduisants et évocateurs, parfois véhéments et cinglants, bien souvent anti-conventionnels et ouvertement "scandaleux" mais toujours denses de significations ».

A cet ouvrage, magnifiquement illustré s’ajoute un plus non négligeable, à savoir une centaine de références multimédias parmi lesquelles de nombreuses vidéos, lesquelles sont signalées dans les notes et disponibles en ligne grâce au code QR que l’on trouve au sein de ce très beau travail.

J.M.G.

Degas Danse Dessin, Hommage à Degas avec Paul Valéry / Marine Kisiel et Leila Jarbouaï

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Degas Danse Dessin. Hommage à Degas avec Paul Valéry,

Musée d’Orsay, catalogue d’exposition sous la direction de Marine Kisiel et Leila Jarbouaï, 256 pages, 220 photos en couleurs ou en sépia, 19,5 x 25,5 cm, relié, Gallimard éd., Paris, décembre 2017, 35 €.

ISBN Musée d’Orsay : 978-2-35433-262-4

ISBN Gallimard : 978-2-07-275197-4

Qui n’a jamais entendu parler de la petite danseuse de 14 ans sculptée par Degas ? C’est l’une des pièces majeures de l’exposition organisée par le musée d’Orsay à l’occasion du centenaire de la mort du peintre, le 27 septembre 1917, à Paris. On connait la fidèle amitié et la complicité artistique qui unissaient Edgar Degas à Paul Valéry, ce dès 1890 : c’est autour de cette complicité que le musée d’Orsay a organisé cette splendide exposition, laquelle a donné lieu à un catalogue qui, comme la plupart des catalogues réalisés par les musées nationaux, est remarquable et s’avère un véritable livre d’art. Si le moindre de ses atouts est de recenser et de mettre en images la quasi-totalité des objets présentés au travers d’une iconographie incomparable et d’une grande fidélité, les textes qui les accompagnent, très éclectiques, ont été réalisés par les plus grands spécialistes de l’art et des lettres de la fin du 19ème siècle et de la première moitié du 20ème, très exactement de 1870 à 1945. Les grands axes de cette exposition, bien sûr repris dans le catalogue, tournent autour des fameux « Carnets » de Paul Valéry d’une part, du célèbre ouvrage « Degas - danse - dessins » publié aux éditions Vollard à Paris en 1936 d’autre part. Ce catalogue comporte huit textes introductifs à l’exposition elle-même dus à Michel Jarrety, Lucile Pierret, Marine Kisiel, Masanori Tsukamoto, Laurent Mannoni, Serge Bourgea, Michel Jarrety et Stéphane Guégan, textes qui précèdent la description et l’analyse des œuvres présentées dans l’exposition. Leur suit un entretien avec le chorégraphe et danseur Alban Richard, aujourd’hui chef du département des peintures françaises à la National Gallery of Art de Washington. L’ouvrage se termine par une chronologie et quelques repères historiques recueillis et rassemblés par Lucile Pierret. Un document capital pour les amateurs de danse et de littérature de cette époque.

J.M.G

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  La petite danseuse de Degas                                                              Arlequin et Colombine                                                                 Etude de danseuse, bras levés

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Icones du ballet romantique, Marie Taglioni et sa famille / M. et D. Sowell, F. Falcone & P. Veroli / Editions Gremese

 

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Icônes du Ballet Romantique : Marie Taglioni et sa famille,

par M.U. Sowell, D.H. Sowell, F. Falcone & P. Veroli, 248 pages, 158 photos en couleur et 70 en N&B, relié sous jaquette, 17,5 x 25 cm, Gremese éd., Rome, Août 2016, 45 €.

ISBN: 978-2-36677-076-6y

Ce remarquable ouvrage complète les Souvenirs de Marie Taglioni publié par le même éditeur il y a tout juste un an et dont nous avons fait récemment l'analyse dans ces mêmes colonnes. Son grand atout est de rassembler plus de 200 images relatives à l'étoile la plus célèbre du ballet romantique (gravures, lithographies, photographies, peintures, frontispices de livrets et objets d'art ayant trait à Marie Taglioni et sa famille, dont 145 portraits et images de la ballerine). Celles-ci proviennent presque intégralement de la collection privée de deux des auteurs, Debra et Madison Sowell, la première, professeur en Humanities et Histoire du théâtre à l'Université de Southern Virginia (Etats-Unis) et auteure de The Christensen brothers, an american dance epic (Taylor & Francis, 1998), le second, vice-recteur de la même université de Virginia et auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels Il Balletto romantico, tesori della collezione Sowell (l’Epos, Palerme, 2007).

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Ces deux auteurs, ainsi que Francesca Falcone, professeur de théorie de la danse à l’Académie Nationale de Danse de Rome et Patrizia Veroli, présidente de l’Association italienne de recherche sur la danse de Rome ont également rassemblé dans cet ouvrage le fruit de leurs recherches sur la généalogie des Taglioni dont les premiers ancêtres  retrouvés remontent au XVIIIe siècle. Ils en ont revisité l’histoire et retracé la biographie afin de mieux comprendre la personnalité et la notoriété de Marie Taglioni. Cette richesse iconographique qui fait l’objet du 3ème chapitre, L’iconographie de Marie Taglioni, catalogue annoté et illustré, permet d'évoquer le contexte historique et culturel de l’époque, la façon dont les artistes et les spectacles étaient présentés et promus, ainsi que les circuits commerciaux des estampes. L’art et le talent de Marie Taglioni, que l’on a trop tendance à limiter aujourd’hui à la mise en œuvre et la promulgation des pointes, est replacé au sein des autres arts et ce, par rapport aux évènements historiques de son temps. Ainsi les auteurs ont-ils mis en avant non seulement la légèreté vaporeuse légendaire de l’artiste mais aussi ses talents de mime et d’actrice, très appréciés à l’époque, non seulement en France mais aussi dans tout le reste de l’Europe.

Si le 1er et le 6ème chapitre de cet ouvrage sont consacrés à la généalogie des Taglioni, le second aborde les talents et l’œuvre chorégraphique des membres de sa famille, ce qui permet de comprendre et d’apprécier la fulgurante ascension de Marie. Dans le 4ème chapitre, Francesca Falcone part sur les traces d’une Marie Taglioni moins connue que l’interprète de La sylphide, notamment des rôles principaux des ballets de son père, ainsi que d’autres plus tardifs comme La Bayadère, Cendrillon, La fille du Danube ou, encore, Pas de Diane. Le 5ème chapitre quant à lui est consacré aux images de Marie dans la culture visuelle de son époque. Cette magnifique étude se termine sur la reproduction, en annexe, du fac-similé de la Biographie de Melle Taglioni, publiée en français et en russe en 1837.

J.M. G.

 

Souvenirs / Marie Taglioni / Gremese

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de et par Marie Taglioni, Le manuscrit inédit de la grande danseuse romantique 

Edition établie, présentée et annotée par Bruno Ligore, préface de Flavia Pappacena, avec un essai d’Audrey Gay-Mazuel, conservatrice du patrimoine au musée des arts décoratifs de Paris, 192 pages, 28 illustrations en couleur et 3 en N. & B. en un cahier central, relié sous jaquette, 18 x 25 cm, éd. Gremese, Rome, diffusion en France Eyrolles, Juin 2017, 35 €.

ISBN : 978-2-36677-116-9.

Symbole du Ballet romantique par excellence, Marie Taglioni est sans doute la ballerine la plus célèbre de son époque. Née en avril 1804 dans une famille de danseurs, elle doit sa renommée au ballet pré-romantique La Sylphide : ce chef d'œuvre sur la musique de Jean-Madeleine Schneitzhoeffer fut en effet créé pour elle en 1832 par son père, Filippo Taglioni, au cours de son mandat à l’Opéra de Paris. Ce que l'on sait moins en revanche, c'est que Marie écrivait aussi d'une manière remarquable et qu'elle nous a laissé, au travers de 7 petits carnets, ses "Souvenirs", un document exceptionnel non seulement sur son art et son talent (c'est elle qui a valorisé les "pointes") mais aussi sur la vie artistique, sociale et politique de son temps(1). Les éditions Gremese ont d'ailleurs publié l’année dernière, sous la plume de F. Falcone et P. Veroli, un très bel ouvrage sur cette artiste et sa famille(2) rassemblant quelque 200 images, peintures, gravures, lithographies, photographies et objets d'art, réunis pour la plupart par deux collectionneurs italiens, Debra et Madison Sowell.

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Marie Taglioni, par Harry Scheffer, Vers 1829                      Marie Taglioni, âgée Anonyme, Vers 1870-1880                                Marie Taglioni, Anonyme, Vers 1830-1840   

                                                                                           Illustrations provenant du cahier central de l'ouvrage

Achevés en 1883, un an avant la mort de leur auteur, ces carnets, avaient fait l’objet entre autres d’une étude par Léandre Vaillat, écrivain et critique de danse, travail qui fut publié aux éditions Albin Michel en 1942 sous le titre La Taglioni ou la vie d’une danseuse, avec la collaboration de Serge Lifar d’ailleurs. Disparus à la fin de la seconde guerre mondiale, les manuscrits originaux ont été redécouverts par Bruno Ligore, doctorant en danse à l’université Côte d'Azur, alors qu'il faisait des recherches sur cette artiste à la demande des auteurs de l'ouvrage précité, Marie Taglioni et sa famille, à la bibliothèque de l'Opéra de Paris. Ce n'est en fait pas dans les archives de cette bibliothèque qu'il retrouva ces documents mais aux archives du Musée des arts décoratifs, lesquels y avaient été légués par Auguste Gilbert de Voisins, le petit fils de Marie Taglioni. Le cheminement effectué par Bruno Ligore pour retrouver ces cahiers, retracé dans les premières pages de cet ouvrage, est d’ailleurs véritablement digne des meilleures intrigues policières…

La seconde partie de ce livre est consacrée aux 7 cahiers du manuscrit de Marie Taglioni, retranscrits in extenso par Bruno Ligoré,  jusqu'à leur orthographe. Si on les compare aux textes publiés par Léandre Vaillat en 1942, on s'aperçoit que ce dernier a pris quelque liberté avec les textes originaux en les coupant et en les réorganisant, tout en leur adjoignant divers commentaires, adaptations pas toujours très heureuses d'ailleurs. Ces écrits s'avèrent cependant d'un grand intérêt car, outre la vision que la Taglioni pouvait avoir d'elle-même et de sa famille, ils nous donnent un aperçu original de la vie à cette époque et ce, sous la plume d'une femme de la haute société, ce qui était loin d'être fréquent... En outre, ces textes, pleins de verve et d'allant, fourmillent d'anecdotes truculentes plus cocasses les unes que les autres, ce qui rend leur lecture un véritable régal. On y croise au fil des pages toutes sortes de personnages, du monde de la danse bien sûr comme Fanny et Thérèse Elssler, Tamara Karsavina, Sophie Hedwige Karsten, Serge Lifar, Emma Livry, Lola Montez, Paul, Philippe et Salvatore Taglioni, mais aussi des personnalités de l'époque, tels Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, Caroline de Bade, reine de Bavière, la comtesse et le comte Gilbert de Voisins, Gustave III, roi de Suède, la princesse et le prince Hoehnlohe-Öhringen, Louis XVI, Maximilien 1er, roi de Bavière, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, Pierre Louys, Napoléon 1er ainsi que Napoléon II, Duc de Reichstadt, et bien d'autres encore... Voilà donc un ouvrage captivant que les ballétomanes, spécialement les fans de  l'époque romantique, auront à cœur de déguster à petites doses, ce d'autant qu'il est agrémenté de documents iconographiques encore inédits...

J.M.G.

(1) "Ils renferment de piquantes révélations sur la haute société de Berlin, de Vienne, de Paris vers 1840, et de très curieux détails sur l’ancienne cour de Belgique au temps du sage roi Léopold, si justement nommé le Nestor des souverains. Le monde artistique de l’époque y est aussi l’objet d’appréciations originales et l’on y voit défiler presque tous les sujets de l’Opéra de Paris, de 1835 à 1860" (in Le Petit Marseillais du 24 mai 1884).

(2)Marie Taglioni et sa famille, Icônes du Ballet romantique, par M.U. Sowell, D.H. Sowell, F. Falcone & P. Veroli, Gremese ed., août 2016.

Relâche - Dernier coup d'éclat des Ballets suédois / Carle Boulbès / Presses du réel

Relâche

Relâche - Dernier coup d'éclat des Ballets suédois,

par Carole Boulbès, 670 pages, 330 illustrations dont 44 en couleurs, 19x23,5 cm, broché, Les presses du réel éd., Dijon, Coll. Nouvelles Scènes, 2è trimestre 2017, 32€.

ISBN: 978-2-84066-844-2

De nombreux ouvrages ont été consacrés aux Ballets suédois et, parmi eux, ceux de Bengt Häger (1990), d’Erik Näslund (2009) et de Mathias Auclair, Frank Claustrat & Inès Piovesan (2014). Aucune recherche approfondie n’avait cependant été réalisée sur Relâche, farce dadaïste dansée de Jean Börlin sur une musique de Satie dans des décors de Picabia. Ce ballet, le dernier des Ballets suédois, créé le 4 décembre 1924 au Théâtre des Champs-Elysées à Paris et très décrié lors de sa création, est probablement le premier spectacle comptant des numéros de danse improvisés, dont il ne subsiste malheureusement aujourd'hui comme trace que le chef-d'œuvre cinématographique de René Clair, ainsi que quelques photographies de répétition et des témoignages écrits de l’époque. Cet ouvrage de l’historienne et critique d’art Carole Boulbès, spécialiste du dadaïsme et du surréalisme, vient à point nommé combler cette lacune. Son travail qui vise à retracer la genèse de Relâche, est le fruit d’une grande érudition assortie de nombreuses recherches ; il s’appuie sur les documents encore disponibles aujourd’hui sur le ballet, les articles de presse d’octobre 1924 à février 1925 (34 recensés), le scénario cinématographique, Entr’acte, de René Clair (1924) et, aussi, sur de nombreux essais et écrits de ou sur Picabia, Satie, Rolf de Maré ainsi que sur la danse, le music-hall, le cinéma et le théâtre de l’époque. Il comporte cinq parties, Prémisses, La campagne de presse, Satie et Picabia, parfaits complices, Relâche, le jour et la nuit et Relâche et le cinéma, lesquelles retracent avec beaucoup de verve et d’humour l’atmosphère de cette époque qui n’est pas sans évoquer celle du scandale du Sacre du printemps un peu plus de dix ans auparavant…

J.M.G.

Olivia Grandville / Combat de Carnaval et carême / Confrontation du passé au présent

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Olivia Grandville:

Confrontation du passé au présent

 

A l'instar de nombre de chorégraphes, Olivia Grandville, fascinée par certaines œuvres picturales d'un passé révolu, éprouve le besoin de les faire revivre ou de les remanier. Le tableau intitulé Combat de Carnaval et Carême de Pieter Bruegel l'Ancien, l’un des maîtres de la peinture flamande de la Renaissance, conservé au Kunsthistorisches Museum de Vienne et daté de 1559 est en effet le point de départ d'une pièce chorégraphique éponyme qui reprend l'idée d'un carnaval et de ses excès présentés par les 160 personnages du tableau. Mais pas question bien évidemment de mettre en scène 160 danseurs, bien que la chorégraphe ait déjà réalisé une pièce d'une ampleur gigantesque, Foules, pour une centaine d' interprètes de tous âges, non danseurs il est vrai: ce tableau vivant composé d'une multitude d'instantanés "empruntait à la rue ses gestes et ses rythmes les plus évidents et les plus mystérieux pour dessiner des communautés concrètes, conscientes ou hasardeuses".

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Dans son œuvre, Bruegel recompose à partir d'éléments réels et vécus une vision synthétique de la vie religieuse de son pays, qu'il dispose sur une grande ellipse, comme sur un calendrier à roue. La scène s'ouvre sur la place d'un village flamand, offrant au regard placé en hauteur une vue en contreplongée de toutes les activités qui s'y déroulent. Le titre présente le tableau comme un "combat", ici entre les personnifications de Carnaval et de Carême. Mais on peut y découvrir aussi une dimension symbolique en référence à la situation politique et religieuse de l'Europe d'alors. On y voit en effet Carnaval en bleu et rouge, assis sur un tonneau qui brandit une broche de rôtisserie contre Carême, personnage bien plus maigre, à l’air maladif, avec ses deux poissons au bout de sa pelle de boulanger. Ces deux personnages symbolisent de façon caricaturale le catholicisme critiqué pour ses richesses (Carnaval) et le protestantisme et l'abstinence (Carême).

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Olivia Grandville n'a bien sûr pas cherché à évoquer par la danse les multiples allusions à la vie de l'époque contenues dans le tableau mais plutôt à les transposer à l’époque actuelle en mettant l'accent sur les excès du carnaval. L'intérêt de l'œuvre réside cependant davantage dans l'immédiateté de sa construction : les dix danseurs en effet sont munis de casques leur permettant de réagir aux injonctions et propositions gestuelles murmurées en direct par la chorégraphe depuis la coulisse : une voix que le spectateur perçoit au départ mais qui s'estompe progressivement pour réapparaitre à la fin de la pièce. Dispositif original qui permet de conférer spontanéité et fraîcheur à chaque nouvelle présentation de cette œuvre sur scène. La chorégraphie, complexe et sophistiquée, inspirée des gestes de la vie quotidienne, fait écho au foisonnement de situations présentes dans le tableau de Bruegel. C'est petit à petit que l'on quitte l'atmosphère chaude et fébrile du XVIème siècle pour aboutir à une situation plus contemporaine et plus froide dans une scénographie épurée signée Yves Godin et Daniel Janneteau, mise en lumière par un ruban tarabiscoté de néons qui va progressivement engloutir les danseurs. La bande sonore d'Olivier Renouf qui laisse transparaitre quelques passages des Quatre Saisons de Vivaldi - certes écrits bien plus tardivement - fait une transition entre les deux époques. Voilà une œuvre originale qui montre, si besoin l'est encore, que les tensions tant religieuses que politiques ou philosophiques ont existé sous diverses formes à toutes les époques et que notre monde n'est pas prêt à s'améliorer.

J.M. Gourreau

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Le Combat de Carnaval et Carême de Pieter Bruegel l'Ancien

Combat de Carnaval et Carême / Olivia Grandville, Montreuil, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.

Käfig, 20 ans de danse / Agathe Dumont / Coéd. Somogy-CCN de Créteil

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Käfig, 20 ans de danse,

par Agathe Dumont, préface de Isabelle Danto, ouvrage bilingue (français et anglais), 160 pages, 32 illustrations en couleur et 36 en noir et blanc, 19,5 x 24,5 cm, relié sous couverture cartonnée, coéditions Somogy - CCN Créteil & Val de Marne, février 2017, 25 €.

ISBN: 9782757211809

 

Voilà un ouvrage très attendu qui vient à point nommé pour célébrer les 20 ans de la compagnie Käfig. Un travail qui révèle surtout l'extraordinaire vitalité, inventivité et activité de son directeur et chorégraphe Mourad Merzouki. Un homme aux multiples facettes qui ne se contente pas de diriger et de réaliser des ballets pour sa compagnie de hip-hop au Centre Chorégraphique National de Créteil mais qui est également fondateur et directeur du centre chorégraphique Pôle Pik à Bron créé en 2009 et des festivals Karavel et Kalypso.

L'auteur de cet ouvrage, Agathe Dumont, est danseuse et enseignante-chercheuse dans les domaines de la danse et du cirque contemporains. Qui mieux qu'elle pouvait évoquer l'art de Merzouki, issu de la danse mais aussi à la croisée du cirque, de la boxe, du théâtre d'objet et des arts martiaux ? Toutes les cordes de son arc sont bien sûr évoquées let dans ce livre d'une conception et d'une facture très originales, depuis 1989, date de création de sa première compagnie Accrorap avec Kader Attou : les énergies collectives, les pratiques culturelles et les disciplines, l'évolution du geste, l'utilisation de la vidéo, les créations, les tournées dans le monde entier, la recherche de nouveaux lieux pour la danse... "Il a ouvert la voie à une réinvention du corps et de l'espace dans les pratiques contemporaines en redéfinissant le populaire, provoquant une onde de choc dont les effets se font toujours sentir", écrit Isabelle Danto dans sa préface. Et Kader Attou de conclure: "Tu as utilisé la danse comme un langage, la danse comme un partage, la danse pour un rire, un regard, la danse pour rêver et exister, pour simplement sortir de l'ordinaire"...

J.M. G.

La danse contemporaine en Suisse, 1960 - 2010 / Anne Davier / Annie Suquet / Zoé éditions

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La danse contemporaine en Suisse, 1960-2010, Les débuts d'une histoire,

par Anne Davier et Annie Suquet, 368 pages, 60 photos en N. et B. de Steeve Iuncker, broché, 17 x 22 cm, Zoé éd., Genève; diffusion en France par Harmonia Mundi, Novembre 2016, 27,90 €.
ISBN: 978-2-88927-368-3.

 

Aussi étrange que cela puisse paraître, la danse contemporaine en Suisse est née du modern jazz américain (dans lequel la notion d'improvisation est fondamentale) dans le sillage des années 68 et de la vague libertaire que cette révolution entraîna. Nombre de danseurs tentent alors d'ouvrir les frontières entre la danse, le théâtre, le cinéma, la musique, le cirque et la littérature, ce tout en créant une hybridation entre ces différents genres et en  cherchant à élaborer des modes d'approche du mouvement qui transgressent les techniques de danse existantes; ce faisant, ils engagent d'autres modes moins coercitifs de relation au corps et une plus grande liberté.

Pour aborder cette histoire de la danse, les auteures se sont posées trois questions : en premier lieu, comment les tous premiers danseurs et chorégraphes contemporains suisses ont-ils façonné leur itinéraire ? Par quels héritages et sous quelles influences esthétiques ? En second lieu, quelles voies ces pionniers - Raoul Lanvin Colombo, Dominique Genton, Simone Suter, Fabienne Berger, Brigitte Matteuzzi, Tane Soutter, Alain Bernard, Geneviève Fallet - ont-ils ouvertes pour les danseurs qui sont arrivés à leur suite et quelle fut l'importance de leur activité pédagogique ? Enfin, comment cette nouvelle génération d'artistes s'est-elle battue pour sortir la danse contemporaine de la confidentialité et la faire accéder à la notoriété ? La dernière partie de l'ouvrage braque le projecteur sur les premières créations de chorégraphes qui ouvrent cette période afin d'interroger le renouvellement des enjeux, tant esthétiques que politiques, incarné par cette génération à laquelle appartiennent entre autres Noemi Lapsezon, Marco Berrettini, Foofwa d'Imobilité, Jean-Marc Heim, Martin Zimmermann, Gilles Jobin, Yann Marussich, Anna Huber, Thomas Hauert ou le brésilien Guilherme Botelho installé à Genève depuis 1982.

Cette histoire de la danse contemporaine helvétique, la première du genre, se nourrit avant tout du témoignage oral de ceux qui en ont été les protagonistes car aucune source documentaire exhaustive ayant trait à ce type de danse n'existait alors, mises à part les archives de la Collection suisse de la danse à Lausanne qui ont pu compléter les enquêtes passionnées d'Anne Davier et d'Annie Suquet durant les trois années de leurs recherches. Il en résulte un ouvrage aussi instructif que vivant qui fait le point sur l'histoire esthétique, culturelle et politique de la danse contemporaine en Suisse.

Les photographies illustrant cet ouvrage, réalisées tout comme les entretiens entre 2013 et 2016, pourront surprendre certains lecteurs par leur "banalité" et leur esthétisme. Elles résultent d'un parti pris éditorial et sont censées rendre perceptible le travail de recherche et de création d'une quinzaine de chorégraphes en travail durant la période des interviews.

J.M.G.