Carlotta Ikeda / Utt / La dernière révérence

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Photos Frédéric Desmesure

 

Carlotta Ikeda :

La dernière révérence

 

Comme l'écrivait si élégamment Rosita Boisseau dans Le Monde au lendemain de sa mort le 24 septembre l'année dernière, Carlotta  Ikeda "tenait dans sa main tous les âges de la vie, depuis la naissance jusqu'à la vieillesse, avec la mort en fantôme permanent derrière chaque étape". C'est ce cycle de la vie d'une femme parsemé d'embûches et de déconvenues que la Maison de la culture du Japon à Paris a choisi de faire revivre au travers d'une œuvre phare de cette grande prêtresse du butô, Utt, chorégraphié pour elle et sur elle en 1981 par son compatriote Kô Murobushi, solo qu'elle a transmis avec beaucoup de bonheur en 2012 à sa disciple, Maï Ishiwata. Cette jeune danseuse japonaise avait rencontré la chorégraphe en 2010 et a poursuivi depuis son chemin à ses côtés, interprétant notamment Uchuu-cabaret, Chez Ikkyû, et Un coup de don.

Œuvre hors du temps, Utt est d'abord un cri mais aussi un voyage intérieur, l'itinéraire d'une femme de la vie vers la mort ou, peut-être, comme l'évoquait Carlotta, de la mort à la naissance. "La vie est là, disait-elle, pour que l’on puisse atteindre un état de pureté et de véracité que l’on trouve dans le néant. Ne rien représenter, devenir néant, vous offre la possibilité d’être toutes choses. La vie est un entraînement à la mort". Chercher à n’être plus, apprendre comment se fondre dans cet abîme, laisser son corps s'agiter de spasmes qui le conduisent à ce voyage vers l'éternité, tendre vers cette beauté fanée qui, rongée par la morsure du temps, précède la mort, voilà ce que l'on peut lire au travers de cette œuvre-testament, ce portrait intemporel au sein duquel se matérialise le souffle de vie qui régit l'existence. La danse de Carlotta était un effacement de soi car, pour elle, "devant le corps, l’esprit s’efface  aussi. Et l’être dépasse le soi."

L'intérêt de ce spectacle résidait bien évidemment dans la reprise de cette oeuvre datant de plus de 35 ans et de sa re-présentation au public, démontrant une fois encore que certaines pièces résistant au temps resteront à jamais éternelles. Mais la projection à sa suite du documentaire aussi extraordinaire que touchant d'Anna Kendall, Carlotta Ikeda, danseuse de butô danseuse de toute peau où l'on voit Carlotta se métamorphoser en répétant Utt sous la direction de Ko Murobushi, avait le mérite de montrer la somme incommensurable de travail qu'il fallut à Maï Ishiwata non seulement pour assimiler l'œuvre mais aussi et surtout pour entrer dedans, la faire sienne car, à l'inverse du théâtre où il suffit souvent de paraître pour être*, dans le butô, il faut vivre le message que l'on cherche à faire passer. Et c'est réellement un magnifique hommage que lui rendit Maï Ishiwata, sublime dans ce rôle, pour le plus grand bonheur de tous.

J.M. Gourreau

Utt carlotta ikeda ph f desmesure

Utt / Kô Murobushi & Carlotta Ikeda, Maison de la Culture du japon à Paris, 28 & 29 mai 2015.

 

*cf. le Paradoxe sur le comédien

Frédéric Desmesure

Carlotta Ikeda / Utt / Maison de la Culture du Japon / Mai 2015

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