Critiques Spectacles

Julien Lestel / La Jeune fille et la Mort / Quand Phil Glass détrône Schubert

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La Jeune fille et la Mort

Photos Cécile Manoha

 

 

Julien Lestel :

Quand Phil Glass détrône Schubert

 

Les deux atouts majeurs de Julien Lestel sont d'une part son écoute minutieuse de la musique et sa retranscription fidèle par le mouvement, d'autre part sa gestuelle fluide et emphatique, voluptueuse, toute en rondeurs. Si cette gestuelle peut paraître une évidence dans la transcription pour le ballet d'œuvres romantiques comme La Jeune fille et la Mort de Schubert, elle l'est beaucoup moins pour celle de partitions plus contemporaines comme les quatuors de Philip Glass. C'est pourtant ce que l'on a pu constater avec beaucoup de bonheur lors de la soirée de créations donnée dernièrement à l'Opéra de Massy où Lestel est en résidence avec sa compagnie de 10 danseurs.

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La Jeune fille et la Mort - Photo Didier Contant

La Jeune fille et la Mort est une œuvre qui se prête particulièrement bien à sa traduction par la danse et l'on a d'ailleurs pu en voir deux versions, l'une créée par Thomas Lebrun en mars 2012 à Chaillot (voir mon analyse de ce spectacle dans ces mêmes colonnes lors de sa présentation à Vitry en juin 2012), l'autre beaucoup plus récente, celle de Stephan Thoss pour les Grands Ballets Canadiens, donnée tout récemment à Chaillot en mars dernier. La version de Julien Lestel confronte la Jeune fille, la fort belle danseuse Aurora Licitra, à neuf personnages incarnant tous la Mort. Mais celle-ci n'en trépassera pas pour autant. Le ballet, calqué sur le poème de Mathias Claudius qui a servi de trame à Schubert, narre l'histoire de cette jeune fille naïve qui va finalement se laisser amadouer par ses assaillants. Le début de l'œuvre, magistralement interprétée par des artistes au mieux de leur forme, suit pas à pas la partition musicale, jouée en live par le quatuor à cordes de l'orchestre de l'Opéra de Massy sous la houlette de son premier violon Guillaume Plays. Bien évidemment cela donna une couleur particulière à la danse, les musiciens galvanisant les danseurs. Une gestuelle ample, coulée, faite d'avancées et de mouvements chassés en retrait, surtout chez la Jeune fille qui exprimait fort justement la crainte et la peur avant de dominer ses sentiments et de se confronter avec force à l'adversité. Un très beau ballet au romantisme exacerbé qui fait honneur à son auteur.

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Quartet - Photos Cécile Manoha

 

On s'attendait à un contraste assez violent avec Quartet, création sur les quatuors à cordes de Philip Glass nos 3, 4 et 5, eux aussi interprétés en live par le Quatuor à cordes de l'orchestre de l'Opéra de Massy. Si ce fut le cas pour la musique répétitive de Glass, il n'en a rien été pour la chorégraphie, Julien Lestel ayant adopté le même style que pour la Jeune fille et la Mort. Il faut avouer que cela convenait parfaitement à cette musique, ce qui peut s'expliquer par le fait que pour le chorégraphe, il existe une relation assez étroite entre les deux œuvres: "Quartet a pour thème le collectif, explique t'il, et finalement, la Jeune fille et la Mort aussi. Au départ, la jeune fille est isolée face à la mort, elle a comme une sorte de rejet envers celle-ci. Puis elle l'apprivoise pour conférer une action commune entre les personnages que représentent la Mort elle-même. Quartet parle de ce thème également et le développe ". En effet poursuit Lestel, dans la société actuelle, les gens sont isolés malgré les nouvelles technologies et les réseaux sociaux qui devraient nous permettre de communiquer plus facilement les uns avec les autres ;  mais l'on reste toutefois chacun dans son propre monde. Il semble qu'aujourd'hui, les hommes ont de nouveau besoin de communiquer, d'établir des liens plus étroits entre eux, des relations moins légères, de partager des idées communes pour avancer. Quartet montre un groupe d'artistes qui joue et danse ensemble à l'unisson dans un esprit de partage, dans la joie et la félicité.

J.M. Gourreau

La Jeune fille et la Mort & Quartet / Julien Lestel, Opéra de Massy, 18 et 19

Marcia Barcellos - Karl Biscuit/ Théorie des prodiges / Un univers fantasmagorique

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Photos Karl Biscuit

 

 

Marcia Barcellos et Karl Biscuit:

Un univers fantasmagorique

 

Comme à leur habitude, c'est dans un monde parallèle au nôtre que nous embarquent Marcia Barcellos et Karl Biscuit, un monde peuplé d'êtres fantasmagoriques mi-humains, mi-animaux, un monde de chimères tout droit sorti d'un manuscrit enluminé du 16ème siècle, le manuscrit d'Augsbourg (livre des miracles), lequel tente une explication de phénomènes célestes bien connus aujourd'hui. Ressurgi il y a quelques années dans la cité impériale souabe, ce précieux grimoire, élaboré très précisément au milieu du XVIème siècle, se compose de quelque 169 gouaches hallucinatoires représentant des constellations et des phénomènes célestes, astronomiques, météorologiques, géologiques ou zoologiques, souvent inquiétants, des incendies, inondations et autres catastrophes extraordinaires, des manifestations divines ou surnaturelles, de la Genèse à l'apocalypse de Saint-Jean. Il traite aussi bien de la création du monde et d’incidents tirés de l’Ancien Testament, de traditions anciennes et de chroniques médiévales, que d’événements contemporains et aborde même la fin du monde. Nombre de ces témoignages émanent des textes de Tite Live ou Pline l’ancien pour les plus reculés, puis des chroniqueurs du Moyen Age. Pluies de sang, de sauterelles, de météorites, comètes, éclipses, anneaux solaires et lunaires, réfractions lumineuses, animaux fantastiques… donnent lieu à des illustrations de toute beauté, dont se sont inspiré Marcia et Karl pour élaborer leurs 12 tableaux appelés "prodiges", pleins d'humour et de fantaisie.

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Le premier évoque la comète ayant apporté la vie sur terre : l'ange déchu vient de tomber au ralenti, rebondissant avec grâce et légèreté sur le sol de la planète. Cette vision poétique est soutenue par un chant a capella interprété de façon sublime par Maéva Depollier et Camille Joutard qui, disposées sur les côtés cour et jardin du plateau tout au long du spectacle, l'enlaceront comme un écrin. Le second "prodige" évoque l'émergence du langage. Il est servi par un étonnant environnement sonore inspiré de chants des indiens d'Amazonie. Le troisième, intitulé "exister", s'avère un des plus fascinants avec la mise en scène d'un cyclope, son œil occupant la totalité de son visage. Le quatrième évoque les beautés animales de la nature avec des grues au long bec noir, des antilopes fantasmagoriques en culotte bouffante et une licorne venue apporter un remède mystérieux au roi. Et tout à l'avenant. On y verra encore un monstre pachydermique au milieu de derviches tourneurs évoquant un rituel, on entrera dans un labyrinthe au sein duquel évoluent deux personnages clownesques coiffés d'un drolatique chapeau pointu, puis deux fantômes immergés dans un origami et un prédicateur de mauvais augure ; mais on retournera aussi dans un univers scientifique virtuel, avec allusion à la physique quantique et au paradoxe d'Enrico Fermi ayant trait à l'existence ou non des extraterrestres : celui-ci a permis de se rendre compte que l'univers était infiniment plus vaste qu'on ne le pensait et qu'il existait vraisemblablement d'autres soleils et des milliers d'autres planètes, évoquées sur la scène par toute une pléiade de diodes colorées...

Castafiore 7 co nes 1Tout ceci est bien sûr suggéré de façon aussi poétique qu'onirique grâce à une mise en scène, une vidéographie et une chorégraphie judicieuses fort bien adaptées au propos et, surtout, grâce à une musique de style moyenâgeux magistralement recomposée et adaptée par Karl Biscuit.

J.M. Gourreau

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Livre des miracles

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(Manuscrit d'Augsbourg)

 

 

 

 

Théorie des prodiges / Marcia Barcellos et Karl Biscuit, Système Castafiore, Théâtre national de danse Chaillot, du 29 au 31 mars 2017.

Patrick Bonté - Nicole Mossoux / A Taste of Poison / Une satire humoristique de notre société

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Patrick Bonté et Nicole Mossoux :

Une satire humoristique de notre société

 

Quel que soit le domaine concerné, politique, économique ou social, l'Homme n'agit généralement qu'en fonction de ses intérêts personnels, privilégiant les comportements égoïstes par rapport à ceux qui s'avèrent rationnels et sages de l'Homo sapiens. Tout l'art de Patrick Bonté et de Nicole Mossoux, en dignes émules de Molière, consiste à utiliser la scène comme reflet fidèle de ces comportements humains. Déjà, dans l'Histoire de l'imposture, ils dénonçaient avec tact et humour les hypocrisies de la vie en société. A Taste of Poison qui pourrait en constituer la suite est une satire aux confins de la danse, du mime et du théâtre, encore plus acerbe, aux relents politiques : elle met en scène cinq "experts" es psychologie, trois femmes et deux hommes en blouse blanche, sérieux comme des papes et plus vrais que nature, qui vont élaborer des tests comportementaux dont ils vont eux-mêmes être les cobayes, chacun vivant son propre délire dans une société déviante et corrompue.

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A Taste of Poison

 

Neuf saynètes sans rapport les unes avec les autres mais qui balayent les principaux comportements de nos compatriotes sur un ton badin et sous l'angle de la dérision vont ainsi se succéder : la machine s'emballe, dérape, les gestes deviennent délirants et provoquent tantôt le rire (jaune), tantôt la frayeur voire le dégoût, donnant ainsi à réfléchir sur la société actuelle : ainsi vont être tour à tour évoqués la domination, les addictions, la désinformation, le racisme - avec un petit clin d'œil à Hitler, Pol Pot, Pinochet et Mao Tsé Toung - les impulsions irrépressibles conduisant à la torture voire au meurtre, le pouvoir de l'argent et du pétrole au travers de la société capitaliste américaine, en passant par l'utilisation abusive des pesticides, bref l'inconscience à tous niveaux qui aboutit à des déviances irréparables... Quand ce n'est pas à des catastrophes environnementales telles Hiroshima, la disparition et l'extinction des espèces ou le réchauffement climatique et la montée des océans... Tout cela entremêlé de questions instinctives plus personnelles telles que les violences conjugales, le narcissisme, la pornographie, le viol, voire... la coca-colonisation ! De plus la pièce est servie par une chorégraphie spontanée qui permet le non-dit...

L'œuvre, d'une très grande richesse, se termine en comédie musicale remarquablement bien chantée, entre autres par Sébastien Jacobs, comédien, danseur et chanteur autodidacte au registre étonnant, servi en cela par la très belle partition de Thomas Turine. Une fascinante mais ô combien réelle lecture (à peine surréaliste) de la société d'aujourd'hui.

J.M. Gourreau

A Taste of Poison / Patrick Bonté et Nicole Mossoux, œuvre créée le 2 février 2017 au Festival Pharenheit du Havre et reprise entre autres au Théâtre de Châtillon le 24 mars 2017 dans le cadre de la 19è biennale de danse du Val-de-Marne.

Claude Brumachon / D'indicibles violences / Une humanité primitive

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Photos J.M. Gourreau

Claude Brumachon :

Une humanité primitive

Il est fidèle à lui-même, débordant d'une énergie difficilement canalisable. Depuis son départ de Nantes il y a un peu plus d'un an d'ailleurs, Claude Brumachon est partout, de Limoges, son port d'attache, à Genève en passant par Madagascar et le Chili, mais aussi Cannes, Bordeaux, Paris et même Nantes, donnant des cours, des stages, des spectacles. Son dernier passage dans la capitale date de 2014 au musée Zadkine où il présentait Les Exilés au milieu des sculptures de cet artiste. Créé à Biarritz en 2012, D'indicibles violences n'est pas une œuvre violente au sens propre du terme mais plutôt primitive et sauvage. Pas réellement d'argument ni de thème d'ailleurs mais la pièce met en avant l'animalité profonde qui enfièvre les corps des danseurs, qui touche à l'intime: "on est avant le désir", dit Brumachon, et la mise en tension de l'être profond des interprètes engendre une mise en image d'eux-mêmes, plus exactement de leur animalité, qui les pousse à exprimer certains sentiments refoulés au fond de leur subconscient. L'œuvre, soulignée par une partition de circonstance de Christophe Zurfluh est crue, tellurique, volcanique, tribale, à fleur de peau ; la gestuelle est épurée ; le temps est en permanence suspendu.

P1170860P1170866P1170879 copieEn fait, comme nombre de pièces précédentes de ce chorégraphe, la gestuelle est issue de l'observation de la nature, plus précisément, pour ce ballet, des Grands Causses, que ce soit des paysages ou des êtres qui y vivent. Rappelons que le compagnon de Claude Brumachon, Benjamin Lamarche, est également un ornithologue hors pair et que les formes animées de la nature sont une source inépuisable d'inspiration pour la création de mouvements chorégraphiques plus originaux les uns que les autres. Paradoxalement, il en résulte un spectacle où les danseurs se trouvent dans l'urgence, où les corps bouillonnants sont déformés, voire soumis à des décharges et des pressions chtoniennes qui semblent ne jamais devoir prendre fin. Ils les assument tout en cherchant à s'y soustraire mais sont rattrapés par des mouvements aussi impulsifs qu'instinctifs qui les engagent dans un tourbillon infernal, et le semblant d'humanité qui sourd de certains d'entre eux parvient à prendre corps. Enfin, il faut souligner la performance de certains danseurs, Benjamin Lamarche en particulier qui, à 56 ans, s'avère toujours capable d'exécuter avec une maestria ahurissante une gestuelle aussi acrobatique que sophistiquée. Voilà à nouveau une œuvre qui, bien qu'un peu linéaire, fait autant honneur à ses interprètes qu'à son auteur.

J.M. Gourreau

P1170881D'indicibles violences / C. Brumachon, MPAA St Germain, Paris, 15 et 16 Mars 2017.

Marie Chouinard / Le jardin des délices / Une lecture très personnelle du Jardin des délices de Bosch

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Photos: J.M. Gourreau

 

 

Marie Chouinard :

Une lecture très personnelle du Jardin des délices

de Bosch

 

Image004Hiéronymus Bosch est mort il ya tout juste 500 ans, très exactement le 9 août 1516. Pour commémorer cet anniversaire, la fondation éponyme demanda à Marie Chouinard de monter une pièce chorégraphique autour de son œuvre la plus célèbre, Le jardin des délices, conservée au Musée du Prado à Madrid. Ce peintre énigmatique fascinait Marie Chouinard depuis sa prime jeunesse, et elle plongea tête baissée dans ce triptyque pour édifier une pièce en trois tableaux, en insistant davantage sur le côté satanique et grotesque que sur le côté fantastique et mystique de l'œuvre. Créé en août dernier pour le Theaterfestival Boulevard à Bois-le-Duc (Pays-Bas), la ville natale du peintre, ce spectacle est donné pour la première fois en France en ouverture de la 19ème biennale de danse du Val-de-Marne.

Pour Bosch, l’homme est mauvais, il vit dans le vice et le plaisir facile, qu’il soit ecclésiastique ou paysan. La majorité des scènes qu’il représente dans son œuvre dénonce l’existence de ses contemporains auxquels il n’offre qu’une perspective: l’enfer. Pour Marie Chouinard toutefois,  le volet central de ce triptyque ne représente pas l'enfer mais le monde déjanté dans lequel nous vivons.

La pièce s'ouvre au chant des oiseaux sur le Jardin d'Eden où,sans vouloir paraphraser Baudelaire, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Dix danseurs nus poudrés de blanc,  symboleP1170842P1170832 de l'innocence voire de l'immatérialité (panneau central du triptyque) évoluent dans des positions issues de quelques attitudes de personnages du tableau. La chorégraphe est en effet partie de ces positions en se demandant dans quel sens elles pourraient évoluer: poses décomposées puis transformées en mouvement. Les danseurs gagnent bientôt une bulle de plastique transparente (symbole de la terre ?) renvoyant à celle du panneau de Bosch: celle-ci leur servira de refuge, de carapace et de lieu de jouissance. Orgie de plaisirs charnels sous sa voûte. Vanités, délices éphémères. Une gestuelle suggestive soutenue par la musique de Louis Dufort, magistralement interprétée par d'excellents danseurs.

Le second tableau ne symbolise donc pas l'enfer mais s'avère être une satire des péchés et de la folie des hommes. Des personnages déjantés, sorcières et alchimistes, dans un bruit et une fureur indescriptibles, comme atteints d'une folie communicative, évoluent dans un univers chaotique délirant au sein duquel se côtoient seaux cabossés, bidons et poubelles éventrés, squelettes torturés... Une pléiade d'objets hétéroclites tels ces bottes d'un jaune citron criard utilisées de manière incongrue, une échelle dont on n'atteindra jamais le sommet, des prothèses et objets du même acabit totalement farfelus détournés de leur utilisation normale. A l'inverse de chez Bosch, peu de couteaux et autres instruments contondants pour torturer, taillader, charcuter, découper... N'oublions pas qu'à l'époque, la fin des temps était partout annoncée...

Le tableau final est en revanche empreint d'une grande sérénité, nous transportant au paradis pour assister à l'union d'Adam et d'Eve dans le bonheur et la paix sous l'œil approbateur et omniprésent de Dieu, en gros plan dans les médaillons latéraux. Les dernières notes de la partition s'égrènent sur les élus qui regagnent cérémonieusement et dans un calme olympien les tréfonds du tableau tandis que le triptyque se referme lentement sur le public subjugué.

J.M. Gourreau

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Le jardin des délices / Marie Chouinard, Théâtre Jean Vilar. Vitry-sur-Seine, 1er et 2 mars 2017, dans le cadre de la 19ème Biennale de danse du Val-de-Marne.

Saburo Teshigawara / Flexible Silence / Quand le silence est d'or

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                                Ph. Bengt Wanselius                                                                                                                                                  Ph.Akihito Abe

Saburo Teshigawara:

Quand le silence est d'or

 

Enigmatique il est, énigmatique il reste : pour Teshigawara, si la musique est le point de départ de son œuvre, c'est en fait sur les silences entre les sons qui la composent ou qui la prolongent que sa dernière création, Flexible silence, est basée. "La musique est composée de sons audibles et non audibles", dit-il, et de préciser: "le son qui ne s'entend pas, c'est-à-dire le silence, coule dans la musique, derrière la musique et même après que la musique ait cessé. Ce silence peut s'étendre ou se rétrécir, d'où le titre de cette œuvre". Mais il précise aussi : "La musique est une sensation physique, comme un phénomène naturel". En fait, ce que le spectateur ressent à la contemplation de cette pièce, c'est une totale symbiose avec la musique magistralement interprétée par les musiciens de l'Ensemble intercontemporain, plus exactement une osmose entre elle et la danse. Comme si la danse venait compléter la musique, l'expliciter. Comme si son esprit et les vibrations qu'elle engendre pouvaient se traduire par le mouvement.

Une gestuelle spécifique, électrisante mais évidente à l'écoute des musiques de Takemitsu et de Messiaen, auxquelles nous ne sommes pas toujours habitués. Une danse virevoltante de feu follet, de pantin dégingandé, désarticulé, souvent sophistiquée, parfois pleine d'humour. Ce qui s'avère le plus intéressant dans cette chorégraphie, c'est que la danse de Teshigawara et celle de ses cinq compagnes ne coulent pas de source mais résultent d'une véritable analyse mathématique des flux vibratoires, comme il s'en explique dans le Monde du 23 février: "Je n'ai pas décrypté les partitions de façon académique mais les ai analysées mathématiquement, dans leur façon d'occuper l'espace par exemple. J'ai ensuite trouvé ma propre voie pour en comprendre la masse, la vitesse et l'amplitude sans qu'il soit question d'émotion". Le résultat est fascinant.

J.M. Gourreau

Flexible silence / Saburo Teshigawara, Théâtre National de la danse Chaillot, du 23 février au 3 mars 2017

Gyohei Zaitsu & Maki Watanabe / La création du monde / Un nouveau lieu pour la danse butô ?

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Photos J.M. Gourreau

 

Maki Watanabe & Gyhoei Zaitsu:

Un nouveau lieu pour la danse butô ?

 

Nous avons déjà eu l'occasion à différentes reprises d'évoquer la programmation de plusieurs spectacles de danse butô* dans ce petit théâtre sis aux fins fonds du 11ème arrondissement de Paris, très exactement au N° 9 de la rue du Morvan, le Théâtre du temps. Une toute petite salle bien méconnue mais fort chaleureuse, comme il en existe toute une pléiade bien cachées dans différents recoins de notre capitale. Un lieu, il est vrai, qui ne peut qu'accueillir qu'une cinquantaine de spectateurs et qui ne dispose que d'une scène d'une dizaine de mètres carrés, surface largement suffisante pour ce genre de spectacles qui nécessite bien souvent une promiscuité très étroite entre les artistes et le public.

les premiers spectacles de butô dans cette salle ont été programmés l'année dernière par l'acousmaticien** Michel Titin-Schnaider. Devant le succès de ces représentations, ce dernier proposa au théâtre de reconduire cette année ces spectacles en les programmant chaque 1er jeudi de chaque mois, de février à juin, sous le nom de "Palimpseste 17.X". Cette manifestation, qui faisait suite au festival "En chair et en son", débuta le 2 février avec la création d'une pièce de 1984 dansée par Gyohei Zaitsu et Maki Watanabe sur la célèbre œuvre de l'acousmaticien Bernard Parmegiani, La création du monde, une composition de 75 minutes en trois parties, les deux premières, Lumière noire et Métamorphose du vide étant dansées par Gyohei Zaisu et la troisième, Signes de vie, par Maki Watanabe.

Il semblerait que Zaitsu ait bâti le début de sa performance sur le big-bang ayant précédé la formation du nouveau monde, son jeu d'acteur violent très proche de la folie illustrant parfaitement la rêverie musicale de Parmegiani. Sa gestuelle, réaction viscérale aux sons et vibrations de la musique, d'une très grande richesse et d'une non moins grande expressivité, tenait en haleine les spectateurs subjugués. La seconde partie de son solo axée sur La métamorphose du vide faisait écho à la pensée du compositeur pour lequel "l’ébauche d’une organisation donne lieu à des oppositions ou des convergences de forces, à une dynamique de la matière à l’état naissant, puis évoluant vers des formes encore fra­giles et constamment avortées. Quelque chose devient forme, chaleur, lumière, mouvement, vibrations corpuscu­laires anarchiques. Tout est "énergie d’exis­tence".

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La prestation de Maki sur Les Signes de vie qui lui succédait était quant à elle d'une toute autre facture, empreinte de beaucoup plus de calme et de sérénité. Ce solo, axé sur l'espoir de voir un monde meilleur renaître et se reconstruire, m'a évoqué le solo de Kazuo Ohno dans La Argentina: un solo de butô blanc, diamétralement opposé à la prestation de butô noir de Gyohei Zaitsu, ce qui rendait l'œuvre d'autant plus intéressante car elle présentait les deux facettes de cet art. Pour d'autres au contraire, il y avait dans sa danse une sorte de violence contenue dans l'errance, une "force de vie "qui cherchait à s'extérioriser et s'exprimer, qui "souffrait" pour y parvenir...

J.M. Gourreau

* cf. Comme ça de Maki Watanabe du 1er au 6 avril 2016 dans le cadre de la manifestation Palimpseste#5.

** compositeur de musique dite acousmatique, c'est à dire d'une musique que l'on entend sans en voir ni en connaître la source.

Angelin Preljocaj / Roméo et Juliette / Pas une ride au bout de 20 ans...

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Photos J.C. Carbonne

 

Angelin Preljocaj:

Pas une ride au bout de 20 ans...

 

Roméo et Juliette est sans doute le plus beau ballet inspiré d'un conte que Preljocaj n’ait jamais réalisé. Cette œuvre fut créée en décembre 1990 par Le Lyon Opéra Ballet, à la demande de son directeur, Yorgos Loukos. A l'époque, l'histoire se déroulait dans une centrale d'arrêt délabrée sous le régime totalitaire d'un pays de l'est, et évoquait non une lutte entre deux clans ennemis, les Montaigu et les Capulet (lesquels, dans la tragédie de Shakespeare, sont de niveau social semblable) mais entre deux classes sociales rivales, l'une favorisée et puissante, sous la protection de la milice, l'autre misérable et exploitée, celle des va-nu-pieds et sans-abris. La pièce était servie par la scénographie grandiose et théâtrale du dessinateur de BD, Enki Bilal, laquelle lui conférait une dimension politique d'une puissance étonnante tout en conservant intacte l'histoire d'amour impossible entre les deux amants de Vérone. Mais dans cette nouvelle version, Juliette est la fille d'un tyran oppresseur, alors que Roméo et ses amis sont de joyeux drilles, lurons sans foi ni loi. Outre la passion qui les étreint, chacun des deux amants aspire à ce que possède l’autre, la liberté sous toutes ses formes pour Juliette, la notoriété et la richesse pour Roméo. Ce qui démultiplie leurs affinités et décuple les forces de l’amour.

04romeo et juliette jean claude carbonne03 romeo et juliette jean claude carbonneRomeo et juliette 04 jc carbonneL'importance scénique de cette production incita Angelin Preljocaj à la réadapter pour son ballet en 1996 lors de son arrivée au CCN d'Aix en Provence. La scénographie fut entièrement réactualisée et condensée, conférant de ce fait une force beaucoup plus grande à l'œuvre. Il est évident que le chorégraphe a été fortement bouleversé par les guerres qui ont traversé sa patrie d’origine, l'Albanie, marquée par l'influence militaire de l'Italie fasciste de Mussolini : ce pays ne parvint à s'en sortir qu'à l'issue de la seconde guerre mondiale. La chorégraphie, à quelques détails près, est restée identique à celle de la création. Une chorégraphie d'une puissance étonnante, très enlevée, admirablement servie par la partition de Prokofiev et, surtout, magistralement interprétée par des danseurs rompus aux difficultés dont elle est truffée. Sauts vertigineux, tours en l'air, combats athlétiques, faits d'armes et courses éperdues se succèdent en effet à une cadence étourdissante, quasi-insoutenable, et sont exécutés avec une précision diabolique et un ensemble absolument parfait. Il en est de même du jeu des deux personnages-clé de l’œuvre, Juliette et Roméo, dont la fraîcheur, le naturel, la tendresse et l’entrain, outre leur virtuosité, vous coupent le souffle. Le réalisme des scènes est lui aussi saisissant, la violence, la bestialité et le sadisme dont la milice est animée étant, quant à elles, d’un réalisme poignant difficilement supportable.

Voilà une œuvre fétiche de la compagnie qui, à l’issue de ses vingt ans d'existence, n’a pas pris une ride…

J.M. Gourreau

Roméo et Juliette / Angelin Preljocaj, Théâtre National de la Danse – Chaillot, du 16 au 24 décembre 2016.

Clément Debailleul & Raphaël Navarro / Wade in the water / Aux confins du naturel et du surnaturel

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Photos Clément Debailleul

 

 

Clément Debailleul et Raphaël Navarro:

Aux confins du naturel et du surnaturel

 

Chronique d'une mort annoncée, Wade in the water (entrer dans l'eau) nous convie au voyage intérieur d'un homme auquel les médecins ne donnent plus d'espoir. Ses états, ses angoisses, ses réflexions, ses illusions, ses luttes, sa résignation sont évoquées certes par le truchement du théâtre et de la danse mais aussi, et surtout, par la magie. Un voyage onirique porté par le célèbre chant de révolte éponyme des esclaves noirs américains, bouleversant négrospiritual appelant à la fraternité et à la libération, et par la poignante musique du trompettiste-compositeur Ibrahim Malouf.

La prestation d’Aragorn Boulanger, interprète de ce personnage qui pourrait être chacun d’entre nous, est étonnante à plus d’un titre, tout d’abord parce que cet artiste parvient à lui seul par ses attitudes à créer d’entrée de jeu un climat dérangeant, plein de sous-entendus, qui met le spectateur mal à l’aise, celui-ci redoutant ce passage vers la mort et ayant peur du jour où il se retrouvera dans la même situation. Mais également par les effets réellement magiques d’apesanteur et de lévitation qu’il crée (avec le concours de 7 manipulateurs tout de même !) : un résultat saisissant qui, à bien y réfléchir, n’est pas si loin de celui dans lequel pourrait se trouver un être éthéré qui s’est adonné à la drogue ou la boisson pour oublier son état. Son histoire est très lisible et magnifiquement évoquée, les deux autres acteurs, Ingrid Estarque et Marco Bataille-Testu, alias les parents de ce jeune homme, incarnant des personnages on ne peut plus crédibles. Le temps et l’espace sont abolis. Les effets d’apesanteur, chutes et envols au ralenti, fragmentation et disparition des corps sont aussi percutants que déroutants et perturbent nos sens.

Clément Debailleul et Raphaël Navarro, fondateurs de la Cie 14:20, sont les pionniers du mouvement artistique de la Magie nouvelle. On les avait déjà vus au Cent quatre-Paris en 2011 avec Notte dans le cadre de la première édition du festival C’MAGIC puis à Chaillot en 2012 avec Vibrations. Ce nouveau spectacle, nourri des travaux de la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross sur les différents états par lesquels passe une personne qui apprend sa mort prochaine, conforte la magie comme « un langage autonome où le réel et son dépassement sont placés au centre des enjeux artistiques ».

J.M. Gourreau

Wade in the water / Clément Debailleul & Raphaël Navarro, Compagnie 14:20, Centquatre-Paris, du 13 au 24 décembre 2016.

Jean-Guillaume Bart / La Belle au bois dormant / Yacobson Ballet

                                                                                                                

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                      Photo M. Logvinov                                                                                                                                           Photo Jacobson Ballet

Jean-Guillaume Bart:

Une splendide compagnie de ballets de caractère

 

Voilà une version de La Belle au bois dormant par le Yacobson Ballet de Saint-Pétersbourg qui évoque de très près celle de Marius Petipa, créée précisément le 15 janvier 1890 dans cette même ville au Théâtre Mariinsky (l'actuel Kirov)! Depuis cette date en effet, ce chef d'œuvre du romantisme en un prologue, trois actes et cinq tableaux, inspiré de Charles Perrault et des frères Grimm, est le plus long et, peut-être aussi, le plus populaire des ballets de Tchaïkovski. Il a connu de nombreuses versions qui se sont complexifiées au cours du temps, entre autres celles d'Alicia Alonso, de Rosella Hightower, d'Alexei Ratmansky et, surtout, de Noureev - lequel d'ailleurs en aura conçu lui-même quatre - ce pour ne citer que les plus renommées.

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Photos Yacobson Ballet

 

 

Tout comme Alexei Ratmansky, Jean-Guillaume Bart, qui connait particulièrement bien cette œuvre pour avoir obtenu le titre de danseur-étoile le 5 janvier 2000 à la suite de son interprétation du rôle du prince Désiré (version Noureev) sur la scène de l'Opéra de Paris, a cherché à se rapprocher le plus possible de la version originelle de Marius Petipa, lui permettant de retrouver son rythme et son panache, tout en en gommant en partie les prouesses techniques rajoutées ultérieurement. Si les fervents balletomanes qui les attendent toujours avec une impatience non dissimulée peuvent s'en trouver frustrés, il faut dire que la lecture de cette version, créée en octobre dernier, s'est trouvée très nettement améliorée, d'autant que le chorégraphe y a rétabli les coupures faites par le passé et s'est autorisé à donner davantage d'importance au rôle du Prince Désiré. Il lui a également adjoint un pré-prologue, mettant en scène la fée Carabosse et le roi, favorisant de ce fait la compréhension de la colère de cette sorcière (mais non de sa méchanceté) à l'égard du couple princier.

Ce n'est pas le premier ballet du répertoire classique auquel Jean-Guillaume Bart s'intéresse de près: en effet, il réalise ses premières chorégraphies dès 1997 tout en poursuivant sa carrière de danseur, à laquelle il met fin en 2008 à l'âge de 36 ans pour devenir professeur au Palais Garnier. Trois ans plus tard, il remonte pour ce même Ballet de l'Opéra La Source, une œuvre d'Arthur Saint-Léon sur des musiques de Delibes et de Minkus, suivant ainsi avec beaucoup de bonheur les traces de Pierre Lacotte: créé en 1866, ce ballet glorifiant la nature était en effet passé dans les oubliettes de la danse 10 ans après son avènement sur la scène de l'Opéra de Paris.

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Photos Yacobson Ballet

 

 

Cette Belle au bois dormant, est une commande du Yacobson Ballet comportant 75 danseurs sous la houlette d'Andrian Fadeev: celui-ci s'est donné pour tâche de reprendre, en les dépoussiérant, les ballets romantiques du répertoire. Opposant le bien au mal, cette œuvre s'avère d'une lisibilité absolument parfaite du début jusqu'à la fin; elle est magistralement interprétée, par les danseurs masculins tout particulièrement, ceux-ci s'avérant nobles et racés. Les danseuses quant à elles se font remarquer par leur précision, la perfection de leurs ensembles et leur maintien mais elles manquent toutefois d'un peu d'âme. Il faut également louer la beauté des décors romantiques à souhait signés Olga Shaishmelashvili, parfaitement adaptés à ce ballet. Une remarque cependant, la présence au 3ème acte de guirlandes multicolores au plafond de la salle du palais, celles-ci détruisant l'harmonie et la sobriété des colonnades style renaissance italienne de la salle du palais princier. Une petite faute de goût qui n'enlève toutefois rien à la magie et à la beauté de ce spectacle.

J.M. Gourreau

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Photo M. Logvinov

La Belle au bois dormant / Jean-Guillaume Bart, Yacobson Ballet de Saint-Pétersbourg, Opéra de Massy, du 9 au 11 décembre 2016 et Théâtre de Saint Quentin en Yvelines, du 15 au 17 décembre 2016.