Critiques Spectacles

Patrick Bonté - Nicole Mossoux / A Taste of Poison / Une satire humoristique de notre société

Patrick Bonté et Nicole Mossoux :

Une satire humoristique de notre société

 

Quel que soit le domaine concerné, politique, économique ou social, l'Homme n'agit généralement qu'en fonction de ses intérêts personnels, privilégiant les comportements égoïstes par rapport à ceux qui s'avèrent rationnels et sages de l'Homo sapiens. Tout l'art de Patrick Bonté et de Nicole Mossoux, en dignes émules de Molière, consiste à utiliser la scène comme reflet fidèle de ces comportements humains. Déjà, dans l'Histoire de l'imposture, ils dénonçaient avec tact et humour les hypocrisies de la vie en société. A Taste of Poison qui pourrait en constituer la suite est une satire aux confins de la danse, du mime et du théâtre, encore plus acerbe, aux relents politiques : elle met en scène cinq "experts" es psychologie, trois femmes et deux hommes en blouse blanche, sérieux comme des papes et plus vrais que nature, qui vont élaborer des tests comportementaux dont ils vont eux-mêmes être les cobayes, chacun vivant son propre délire dans une société déviante et corrompue.

Neuf saynètes sans rapport les unes avec les autres mais qui balayent les principaux comportements de nos compatriotes sur un ton badin et sous l'angle de la dérision vont ainsi se succéder : la machine s'emballe, dérape, les gestes deviennent délirants et provoquent tantôt le rire (jaune), tantôt la frayeur voire le dégoût, donnant ainsi à réfléchir sur la société actuelle : ainsi vont être tour à tour évoqués la domination, les addictions, la désinformation, le racisme - avec un petit clin d'œil à Hitler, Pol Pot, Pinochet et Mao Tsé Toung - les impulsions irrépressibles conduisant à la torture voire au meurtre, le pouvoir de l'argent et du pétrole au travers de la société capitaliste américaine, en passant par l'utilisation abusive des pesticides, bref l'inconscience à tous niveaux qui aboutit à des déviances irréparables... Quand ce n'est pas à des catastrophes environnementales telles Hiroshima, la disparition et l'extinction des espèces ou le réchauffement climatique et la montée des océans... Tout cela entremêlé de questions instinctives plus personnelles telles que les violences conjugales, le narcissisme, la pornographie, le viol, voire... la coca-colonisation ! De plus la pièce est servie par une chorégraphie spontanée qui permet le non-dit...

L'œuvre, d'une très grande richesse, se termine en comédie musicale remarquablement bien chantée, entre autres par Sébastien Jacobs, comédien, danseur et chanteur autodidacte au registre étonnant, servi en cela par la très belle partition de Thomas Turine. Une étonnante mais ô combien réelle lecture (à peine surréaliste) de la société d'aujourd'hui.

J.M. Gourreau

A Taste of Poison / Patrick Bonté et Nicole Mossoux, œuvre créée le 2 février 2017 au Festival Pharenheit du Havre et reprise entre autres au Théâtre de Châtillon le 24 mars 2017 dans le cadre de la 19è biennale de danse du Val-de-Marne.

Claude Brumachon / D'indicibles violences / Une humanité primitive

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Photos J.M. Gourreau

Claude Brumachon :

Une humanité primitive

Il est fidèle à lui-même, débordant d'une énergie difficilement canalisable. Depuis son départ de Nantes il y a un peu plus d'un an d'ailleurs, Claude Brumachon est partout, de Limoges, son port d'attache, à Genève en passant par Madagascar et le Chili, mais aussi Cannes, Bordeaux, Paris et même Nantes, donnant des cours, des stages, des spectacles. Son dernier passage dans la capitale date de 2014 au musée Zadkine où il présentait Les Exilés au milieu des sculptures de cet artiste. Créé à Biarritz en 2012, D'indicibles violences n'est pas une œuvre violente au sens propre du terme mais plutôt primitive et sauvage. Pas réellement d'argument ni de thème d'ailleurs mais la pièce met en avant l'animalité profonde qui enfièvre les corps des danseurs, qui touche à l'intime: "on est avant le désir", dit Brumachon, et la mise en tension de l'être profond des interprètes engendre une mise en image d'eux-mêmes, plus exactement de leur animalité, qui les pousse à exprimer certains sentiments refoulés au fond de leur subconscient. L'œuvre, soulignée par une partition de circonstance de Christophe Zurfluh est crue, tellurique, volcanique, tribale, à fleur de peau ; la gestuelle est épurée ; le temps est en permanence suspendu.

P1170860P1170866P1170879 copieEn fait, comme nombre de pièces précédentes de ce chorégraphe, la gestuelle est issue de l'observation de la nature, plus précisément, pour ce ballet, des Grands Causses, que ce soit des paysages ou des êtres qui y vivent. Rappelons que le compagnon de Claude Brumachon, Benjamin Lamarche, est également un ornithologue hors pair et que les formes animées de la nature sont une source inépuisable d'inspiration pour la création de mouvements chorégraphiques plus originaux les uns que les autres. Paradoxalement, il en résulte un spectacle où les danseurs se trouvent dans l'urgence, où les corps bouillonnants sont déformés, voire soumis à des décharges et des pressions chtoniennes qui semblent ne jamais devoir prendre fin. Ils les assument tout en cherchant à s'y soustraire mais sont rattrapés par des mouvements aussi impulsifs qu'instinctifs qui les engagent dans un tourbillon infernal, et le semblant d'humanité qui sourd de certains d'entre eux parvient à prendre corps. Enfin, il faut souligner la performance de certains danseurs, Benjamin Lamarche en particulier qui, à 56 ans, s'avère toujours capable d'exécuter avec une maestria ahurissante une gestuelle aussi acrobatique que sophistiquée. Voilà à nouveau une œuvre qui, bien qu'un peu linéaire, fait autant honneur à ses interprètes qu'à son auteur.

J.M. Gourreau

P1170881D'indicibles violences / C. Brumachon, MPAA St Germain, Paris, 15 et 16 Mars 2017.

Marie Chouinard / Le jardin des délices / Une lecture très personnelle du Jardin des délices de Bosch

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Photos: J.M. Gourreau

 

 

Marie Chouinard :

Une lecture très personnelle du Jardin des délices

de Bosch

 

Image004Hiéronymus Bosch est mort il ya tout juste 500 ans, très exactement le 9 août 1516. Pour commémorer cet anniversaire, la fondation éponyme demanda à Marie Chouinard de monter une pièce chorégraphique autour de son œuvre la plus célèbre, Le jardin des délices, conservée au Musée du Prado à Madrid. Ce peintre énigmatique fascinait Marie Chouinard depuis sa prime jeunesse, et elle plongea tête baissée dans ce triptyque pour édifier une pièce en trois tableaux, en insistant davantage sur le côté satanique et grotesque que sur le côté fantastique et mystique de l'œuvre. Créé en août dernier pour le Theaterfestival Boulevard à Bois-le-Duc (Pays-Bas), la ville natale du peintre, ce spectacle est donné pour la première fois en France en ouverture de la 19ème biennale de danse du Val-de-Marne.

Pour Bosch, l’homme est mauvais, il vit dans le vice et le plaisir facile, qu’il soit ecclésiastique ou paysan. La majorité des scènes qu’il représente dans son œuvre dénonce l’existence de ses contemporains auxquels il n’offre qu’une perspective: l’enfer. Pour Marie Chouinard toutefois,  le volet central de ce triptyque ne représente pas l'enfer mais le monde déjanté dans lequel nous vivons.

La pièce s'ouvre au chant des oiseaux sur le Jardin d'Eden où,sans vouloir paraphraser Baudelaire, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Dix danseurs nus poudrés de blanc,  symboleP1170842P1170832 de l'innocence voire de l'immatérialité (panneau central du triptyque) évoluent dans des positions issues de quelques attitudes de personnages du tableau. La chorégraphe est en effet partie de ces positions en se demandant dans quel sens elles pourraient évoluer: poses décomposées puis transformées en mouvement. Les danseurs gagnent bientôt une bulle de plastique transparente (symbole de la terre ?) renvoyant à celle du panneau de Bosch: celle-ci leur servira de refuge, de carapace et de lieu de jouissance. Orgie de plaisirs charnels sous sa voûte. Vanités, délices éphémères. Une gestuelle suggestive soutenue par la musique de Louis Dufort, magistralement interprétée par d'excellents danseurs.

Le second tableau ne symbolise donc pas l'enfer mais s'avère être une satire des péchés et de la folie des hommes. Des personnages déjantés, sorcières et alchimistes, dans un bruit et une fureur indescriptibles, comme atteints d'une folie communicative, évoluent dans un univers chaotique délirant au sein duquel se côtoient seaux cabossés, bidons et poubelles éventrés, squelettes torturés... Une pléiade d'objets hétéroclites tels ces bottes d'un jaune citron criard utilisées de manière incongrue, une échelle dont on n'atteindra jamais le sommet, des prothèses et objets du même acabit totalement farfelus détournés de leur utilisation normale. A l'inverse de chez Bosch, peu de couteaux et autres instruments contondants pour torturer, taillader, charcuter, découper... N'oublions pas qu'à l'époque, la fin des temps était partout annoncée...

Le tableau final est en revanche empreint d'une grande sérénité, nous transportant au paradis pour assister à l'union d'Adam et d'Eve dans le bonheur et la paix sous l'œil approbateur et omniprésent de Dieu, en gros plan dans les médaillons latéraux. Les dernières notes de la partition s'égrènent sur les élus qui regagnent cérémonieusement et dans un calme olympien les tréfonds du tableau tandis que le triptyque se referme lentement sur le public subjugué.

J.M. Gourreau

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Le jardin des délices / Marie Chouinard, Théâtre Jean Vilar. Vitry-sur-Seine, 1er et 2 mars 2017, dans le cadre de la 19ème Biennale de danse du Val-de-Marne.

Saburo Teshigawara / Flexible Silence / Quand le silence est d'or

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                                Ph. Bengt Wanselius                                                                                                                                                  Ph.Akihito Abe

Saburo Teshigawara:

Quand le silence est d'or

 

Enigmatique il est, énigmatique il reste : pour Teshigawara, si la musique est le point de départ de son œuvre, c'est en fait sur les silences entre les sons qui la composent ou qui la prolongent que sa dernière création, Flexible silence, est basée. "La musique est composée de sons audibles et non audibles", dit-il, et de préciser: "le son qui ne s'entend pas, c'est-à-dire le silence, coule dans la musique, derrière la musique et même après que la musique ait cessé. Ce silence peut s'étendre ou se rétrécir, d'où le titre de cette œuvre". Mais il précise aussi : "La musique est une sensation physique, comme un phénomène naturel". En fait, ce que le spectateur ressent à la contemplation de cette pièce, c'est une totale symbiose avec la musique magistralement interprétée par les musiciens de l'Ensemble intercontemporain, plus exactement une osmose entre elle et la danse. Comme si la danse venait compléter la musique, l'expliciter. Comme si son esprit et les vibrations qu'elle engendre pouvaient se traduire par le mouvement.

Une gestuelle spécifique, électrisante mais évidente à l'écoute des musiques de Takemitsu et de Messiaen, auxquelles nous ne sommes pas toujours habitués. Une danse virevoltante de feu follet, de pantin dégingandé, désarticulé, souvent sophistiquée, parfois pleine d'humour. Ce qui s'avère le plus intéressant dans cette chorégraphie, c'est que la danse de Teshigawara et celle de ses cinq compagnes ne coulent pas de source mais résultent d'une véritable analyse mathématique des flux vibratoires, comme il s'en explique dans le Monde du 23 février: "Je n'ai pas décrypté les partitions de façon académique mais les ai analysées mathématiquement, dans leur façon d'occuper l'espace par exemple. J'ai ensuite trouvé ma propre voie pour en comprendre la masse, la vitesse et l'amplitude sans qu'il soit question d'émotion". Le résultat est fascinant.

J.M. Gourreau

Flexible silence / Saburo Teshigawara, Théâtre National de la danse Chaillot, du 23 février au 3 mars 2017

Gyohei Zaitsu & Maki Watanabe / La création du monde / Un nouveau lieu pour la danse butô ?

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Photos J.M. Gourreau

 

Maki Watanabe & Gyhoei Zaitsu:

Un nouveau lieu pour la danse butô ?

 

Nous avons déjà eu l'occasion à différentes reprises d'évoquer la programmation de plusieurs spectacles de danse butô* dans ce petit théâtre sis aux fins fonds du 11ème arrondissement de Paris, très exactement au N° 9 de la rue du Morvan, le Théâtre du temps. Une toute petite salle bien méconnue mais fort chaleureuse, comme il en existe toute une pléiade bien cachées dans différents recoins de notre capitale. Un lieu, il est vrai, qui ne peut qu'accueillir qu'une cinquantaine de spectateurs et qui ne dispose que d'une scène d'une dizaine de mètres carrés, surface largement suffisante pour ce genre de spectacles qui nécessite bien souvent une promiscuité très étroite entre les artistes et le public.

les premiers spectacles de butô dans cette salle ont été programmés l'année dernière par l'acousmaticien** Michel Titin-Schnaider. Devant le succès de ces représentations, ce dernier proposa au théâtre de reconduire cette année ces spectacles en les programmant chaque 1er jeudi de chaque mois, de février à juin, sous le nom de "Palimpseste 17.X". Cette manifestation, qui faisait suite au festival "En chair et en son", débuta le 2 février avec la création d'une pièce de 1984 dansée par Gyohei Zaitsu et Maki Watanabe sur la célèbre œuvre de l'acousmaticien Bernard Parmegiani, La création du monde, une composition de 75 minutes en trois parties, les deux premières, Lumière noire et Métamorphose du vide étant dansées par Gyohei Zaisu et la troisième, Signes de vie, par Maki Watanabe.

Il semblerait que Zaitsu ait bâti le début de sa performance sur le big-bang ayant précédé la formation du nouveau monde, son jeu d'acteur violent très proche de la folie illustrant parfaitement la rêverie musicale de Parmegiani. Sa gestuelle, réaction viscérale aux sons et vibrations de la musique, d'une très grande richesse et d'une non moins grande expressivité, tenait en haleine les spectateurs subjugués. La seconde partie de son solo axée sur La métamorphose du vide faisait écho à la pensée du compositeur pour lequel "l’ébauche d’une organisation donne lieu à des oppositions ou des convergences de forces, à une dynamique de la matière à l’état naissant, puis évoluant vers des formes encore fra­giles et constamment avortées. Quelque chose devient forme, chaleur, lumière, mouvement, vibrations corpuscu­laires anarchiques. Tout est "énergie d’exis­tence".

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La prestation de Maki sur Les Signes de vie qui lui succédait était quant à elle d'une toute autre facture, empreinte de beaucoup plus de calme et de sérénité. Ce solo, axé sur l'espoir de voir un monde meilleur renaître et se reconstruire, m'a évoqué le solo de Kazuo Ohno dans La Argentina: un solo de butô blanc, diamétralement opposé à la prestation de butô noir de Gyohei Zaitsu, ce qui rendait l'œuvre d'autant plus intéressante car elle présentait les deux facettes de cet art. Pour d'autres au contraire, il y avait dans sa danse une sorte de violence contenue dans l'errance, une "force de vie "qui cherchait à s'extérioriser et s'exprimer, qui "souffrait" pour y parvenir...

J.M. Gourreau

* cf. Comme ça de Maki Watanabe du 1er au 6 avril 2016 dans le cadre de la manifestation Palimpseste#5.

** compositeur de musique dite acousmatique, c'est à dire d'une musique que l'on entend sans en voir ni en connaître la source.

Angelin Preljocaj / Roméo et Juliette / Pas une ride au bout de 20 ans...

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Photos J.C. Carbonne

 

Angelin Preljocaj:

Pas une ride au bout de 20 ans...

 

Roméo et Juliette est sans doute le plus beau ballet inspiré d'un conte que Preljocaj n’ait jamais réalisé. Cette œuvre fut créée en décembre 1990 par Le Lyon Opéra Ballet, à la demande de son directeur, Yorgos Loukos. A l'époque, l'histoire se déroulait dans une centrale d'arrêt délabrée sous le régime totalitaire d'un pays de l'est, et évoquait non une lutte entre deux clans ennemis, les Montaigu et les Capulet (lesquels, dans la tragédie de Shakespeare, sont de niveau social semblable) mais entre deux classes sociales rivales, l'une favorisée et puissante, sous la protection de la milice, l'autre misérable et exploitée, celle des va-nu-pieds et sans-abris. La pièce était servie par la scénographie grandiose et théâtrale du dessinateur de BD, Enki Bilal, laquelle lui conférait une dimension politique d'une puissance étonnante tout en conservant intacte l'histoire d'amour impossible entre les deux amants de Vérone. Mais dans cette nouvelle version, Juliette est la fille d'un tyran oppresseur, alors que Roméo et ses amis sont de joyeux drilles, lurons sans foi ni loi. Outre la passion qui les étreint, chacun des deux amants aspire à ce que possède l’autre, la liberté sous toutes ses formes pour Juliette, la notoriété et la richesse pour Roméo. Ce qui démultiplie leurs affinités et décuple les forces de l’amour.

04romeo et juliette jean claude carbonne03 romeo et juliette jean claude carbonneRomeo et juliette 04 jc carbonneL'importance scénique de cette production incita Angelin Preljocaj à la réadapter pour son ballet en 1996 lors de son arrivée au CCN d'Aix en Provence. La scénographie fut entièrement réactualisée et condensée, conférant de ce fait une force beaucoup plus grande à l'œuvre. Il est évident que le chorégraphe a été fortement bouleversé par les guerres qui ont traversé sa patrie d’origine, l'Albanie, marquée par l'influence militaire de l'Italie fasciste de Mussolini : ce pays ne parvint à s'en sortir qu'à l'issue de la seconde guerre mondiale. La chorégraphie, à quelques détails près, est restée identique à celle de la création. Une chorégraphie d'une puissance étonnante, très enlevée, admirablement servie par la partition de Prokofiev et, surtout, magistralement interprétée par des danseurs rompus aux difficultés dont elle est truffée. Sauts vertigineux, tours en l'air, combats athlétiques, faits d'armes et courses éperdues se succèdent en effet à une cadence étourdissante, quasi-insoutenable, et sont exécutés avec une précision diabolique et un ensemble absolument parfait. Il en est de même du jeu des deux personnages-clé de l’œuvre, Juliette et Roméo, dont la fraîcheur, le naturel, la tendresse et l’entrain, outre leur virtuosité, vous coupent le souffle. Le réalisme des scènes est lui aussi saisissant, la violence, la bestialité et le sadisme dont la milice est animée étant, quant à elles, d’un réalisme poignant difficilement supportable.

Voilà une œuvre fétiche de la compagnie qui, à l’issue de ses vingt ans d'existence, n’a pas pris une ride…

J.M. Gourreau

Roméo et Juliette / Angelin Preljocaj, Théâtre National de la Danse – Chaillot, du 16 au 24 décembre 2016.

Clément Debailleul & Raphaël Navarro / Wade in the water / Aux confins du naturel et du surnaturel

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Photos Clément Debailleul

 

 

Clément Debailleul et Raphaël Navarro:

Aux confins du naturel et du surnaturel

 

Chronique d'une mort annoncée, Wade in the water (entrer dans l'eau) nous convie au voyage intérieur d'un homme auquel les médecins ne donnent plus d'espoir. Ses états, ses angoisses, ses réflexions, ses illusions, ses luttes, sa résignation sont évoquées certes par le truchement du théâtre et de la danse mais aussi, et surtout, par la magie. Un voyage onirique porté par le célèbre chant de révolte éponyme des esclaves noirs américains, bouleversant négrospiritual appelant à la fraternité et à la libération, et par la poignante musique du trompettiste-compositeur Ibrahim Malouf.

La prestation d’Aragorn Boulanger, interprète de ce personnage qui pourrait être chacun d’entre nous, est étonnante à plus d’un titre, tout d’abord parce que cet artiste parvient à lui seul par ses attitudes à créer d’entrée de jeu un climat dérangeant, plein de sous-entendus, qui met le spectateur mal à l’aise, celui-ci redoutant ce passage vers la mort et ayant peur du jour où il se retrouvera dans la même situation. Mais également par les effets réellement magiques d’apesanteur et de lévitation qu’il crée (avec le concours de 7 manipulateurs tout de même !) : un résultat saisissant qui, à bien y réfléchir, n’est pas si loin de celui dans lequel pourrait se trouver un être éthéré qui s’est adonné à la drogue ou la boisson pour oublier son état. Son histoire est très lisible et magnifiquement évoquée, les deux autres acteurs, Ingrid Estarque et Marco Bataille-Testu, alias les parents de ce jeune homme, incarnant des personnages on ne peut plus crédibles. Le temps et l’espace sont abolis. Les effets d’apesanteur, chutes et envols au ralenti, fragmentation et disparition des corps sont aussi percutants que déroutants et perturbent nos sens.

Clément Debailleul et Raphaël Navarro, fondateurs de la Cie 14:20, sont les pionniers du mouvement artistique de la Magie nouvelle. On les avait déjà vus au Cent quatre-Paris en 2011 avec Notte dans le cadre de la première édition du festival C’MAGIC puis à Chaillot en 2012 avec Vibrations. Ce nouveau spectacle, nourri des travaux de la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross sur les différents états par lesquels passe une personne qui apprend sa mort prochaine, conforte la magie comme « un langage autonome où le réel et son dépassement sont placés au centre des enjeux artistiques ».

J.M. Gourreau

Wade in the water / Clément Debailleul & Raphaël Navarro, Compagnie 14:20, Centquatre-Paris, du 13 au 24 décembre 2016.

Jean-Guillaume Bart / La Belle au bois dormant / Yacobson Ballet

                                                                                                                

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                      Photo M. Logvinov                                                                                                                                           Photo Jacobson Ballet

Jean-Guillaume Bart:

Une splendide compagnie de ballets de caractère

 

Voilà une version de La Belle au bois dormant par le Yacobson Ballet de Saint-Pétersbourg qui évoque de très près celle de Marius Petipa, créée précisément le 15 janvier 1890 dans cette même ville au Théâtre Mariinsky (l'actuel Kirov)! Depuis cette date en effet, ce chef d'œuvre du romantisme en un prologue, trois actes et cinq tableaux, inspiré de Charles Perrault et des frères Grimm, est le plus long et, peut-être aussi, le plus populaire des ballets de Tchaïkovski. Il a connu de nombreuses versions qui se sont complexifiées au cours du temps, entre autres celles d'Alicia Alonso, de Rosella Hightower, d'Alexei Ratmansky et, surtout, de Noureev - lequel d'ailleurs en aura conçu lui-même quatre - ce pour ne citer que les plus renommées.

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Photos Yacobson Ballet

 

 

Tout comme Alexei Ratmansky, Jean-Guillaume Bart, qui connait particulièrement bien cette œuvre pour avoir obtenu le titre de danseur-étoile le 5 janvier 2000 à la suite de son interprétation du rôle du prince Désiré (version Noureev) sur la scène de l'Opéra de Paris, a cherché à se rapprocher le plus possible de la version originelle de Marius Petipa, lui permettant de retrouver son rythme et son panache, tout en en gommant en partie les prouesses techniques rajoutées ultérieurement. Si les fervents balletomanes qui les attendent toujours avec une impatience non dissimulée peuvent s'en trouver frustrés, il faut dire que la lecture de cette version, créée en octobre dernier, s'est trouvée très nettement améliorée, d'autant que le chorégraphe y a rétabli les coupures faites par le passé et s'est autorisé à donner davantage d'importance au rôle du Prince Désiré. Il lui a également adjoint un pré-prologue, mettant en scène la fée Carabosse et le roi, favorisant de ce fait la compréhension de la colère de cette sorcière (mais non de sa méchanceté) à l'égard du couple princier.

Ce n'est pas le premier ballet du répertoire classique auquel Jean-Guillaume Bart s'intéresse de près: en effet, il réalise ses premières chorégraphies dès 1997 tout en poursuivant sa carrière de danseur, à laquelle il met fin en 2008 à l'âge de 36 ans pour devenir professeur au Palais Garnier. Trois ans plus tard, il remonte pour ce même Ballet de l'Opéra La Source, une œuvre d'Arthur Saint-Léon sur des musiques de Delibes et de Minkus, suivant ainsi avec beaucoup de bonheur les traces de Pierre Lacotte: créé en 1866, ce ballet glorifiant la nature était en effet passé dans les oubliettes de la danse 10 ans après son avènement sur la scène de l'Opéra de Paris.

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Photos Yacobson Ballet

 

 

Cette Belle au bois dormant, est une commande du Yacobson Ballet comportant 75 danseurs sous la houlette d'Andrian Fadeev: celui-ci s'est donné pour tâche de reprendre, en les dépoussiérant, les ballets romantiques du répertoire. Opposant le bien au mal, cette œuvre s'avère d'une lisibilité absolument parfaite du début jusqu'à la fin; elle est magistralement interprétée, par les danseurs masculins tout particulièrement, ceux-ci s'avérant nobles et racés. Les danseuses quant à elles se font remarquer par leur précision, la perfection de leurs ensembles et leur maintien mais elles manquent toutefois d'un peu d'âme. Il faut également louer la beauté des décors romantiques à souhait signés Olga Shaishmelashvili, parfaitement adaptés à ce ballet. Une remarque cependant, la présence au 3ème acte de guirlandes multicolores au plafond de la salle du palais, celles-ci détruisant l'harmonie et la sobriété des colonnades style renaissance italienne de la salle du palais princier. Une petite faute de goût qui n'enlève toutefois rien à la magie et à la beauté de ce spectacle.

J.M. Gourreau

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Photo M. Logvinov

La Belle au bois dormant / Jean-Guillaume Bart, Yacobson Ballet de Saint-Pétersbourg, Opéra de Massy, du 9 au 11 décembre 2016 et Théâtre de Saint Quentin en Yvelines, du 15 au 17 décembre 2016.

Luigia Riva / Innesti / Elephant men

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Photos Stéphane Bellocq

 

 

Luigia Riva:

Elephant men

 

Elephant man joseph merrickOn ne peut s'empêcher de penser, en voyant les quatre danseurs de Luigia Riva, à Joseph Carey Merrick, alias Elephant man, ce britannique né à Leicester en 1862 qui vécut durant l'ère victorienne et fut présenté comme phénomène de foire. Une légende colportée par lui-même veut que, lors d'une parade de la ménagerie Wombwell dans les rues de Leicester, sa mère, Mary Jane Merrick, alors enceinte, trébuche et manque de se faire piétiner par un éléphant. Joseph Merrick attribua à cet incident la cause de ses malformations. En fait, celui-ci souffrait d'une maladie neurologique congénitale très rare appelée syndrome de Protée, laquelle se manifeste par une croissance asymétrique des membres, des anomalies vertébrales et un développement asymétrique des muscles et des os. Cette affection est assez proche de la Maladie de von Recklinghausen ou neurofibromatose de type 1, quant à elle plus courante, et qui se traduit par la présence de tumeurs de taille très variable en différents endroits du corps, certaines d'entre elles pouvant être très volumineuses.

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Les quatre danseurs munis de leurs prothèses que nous présente Luigia Riva dans Innesti sont la copie conforme de malades atteints de neurofibromatose. Il est vrai, comme elle le souligne, qu'ils "remuent nos inconscients en profondeur" mais vraisemblablement pas dans le sens où elle l'entend, à savoir la représentation "d'archétypes masculins comme le guerrier, le gladiateur, le super-héros et le sportif". Et de poursuivre: "Ces ajouts, qui semblent d'abord synonymes de puissance, les fragilisent énormément". Psychologiquement peut-être car ces hommes s'avèrent différents du commun des mortels mais physiquement, je ne le pense pas vraiment.  En effet, les malades atteints de neurofibromatose se sont parfaitement bien adaptés à leur condition et se sont généralement bien intégrés à la société. La véritable motivation de la chorégraphe serait plutôt ailleurs, à savoir celle "d'expérimenter, les réactions du corps vis-à-vis de la contrainte, et de voir comment ce corps est capable de se réorganiser et de trouver des solutions" face à ces difformités. Recherche certes louable mais fallait-il la mettre en scène et faire partager son expérience avec le public ?

Neurofibromatose 01Neurofibromatose 02Syndrome de protee 02                       Neurofibromatose                                                       Syndrome de Protée                                                      Neurofibromatose

Vu sous cet angle, le spectacle qu’elle nous donne à voir présente malgré tout un certain intérêt mais sa durée d’une heure et quart est rédhibitoire. Il débute dans la pénombre, une masse difforme de corps enchevêtrés se déplaçant longuement en rampant, roulant, se tordant et se retournant dans une lumière rougeoyante, sous les accents de craquements et de chutes de pierres. Au fur et à mesure que l’obscurité se dissipe, on distingue quatre corps boudinés, affreusement déformés qui s’individualisent et entament au ralenti une série d’exercices d’étirements et d’assouplissements, pas vraiment originaux ni passionnants. Des simulacres de lutte tête contre tête et combats singuliers, des jeux de construction à partir de corps qui s’emmêlent et se démêlent, se nouent et se dénouent viennent rompre la monotonie. Mais le spectacle est linéaire et, peu à peu, l’ennui gagne le public qui n’aura pas saisi les motivations de la chorégraphe.

J.M. Gourreau

Innesti / Luigia Riva, Théâtre de la danse, Chaillot, du 1er au 10 décembre 2016.

Akram Khan / Until the lions / Sauvage et inquiétant

Akram Khan:

Sauvage et inquiétant

 

BhishmaAkram Khan n'a pas usurpé sa réputation: sa dernière création, Until the lions, est une œuvre qui tient le spectateur en haleine jusqu'à son issue. La trame de l'histoire est tirée d'un conte du Mahabharata, grand poème épique de la mythologie  hindoue datant des derniers siècles avant J.-C. qui a baigné l'enfance du chorégraphe. Créé à Londres en janvier dernier, Until the lions évoque l'histoire d'Amba, fille du roi de Kashi, enlevée le jour de son mariage avec ses deux autres sœurs, par Bhîshma, un guerrier redoutable, fils du roi Kuru. Celui-ci souhaite en effet les donner comme épouses à son demi-frère Shalva. Ce dernier, apprenant qu'Amba était déjà mariée, la répudie. Blessée et humiliée, Amba invoque le dieu Shiva qui lui promet qu'elle parviendra à vaincre Bhîshma, mais dans une autre vie. Amba se suicide alors par le feu et renaît sous la forme d'un homme, Shikhandi qui parviendra, avec l'aide de son double (son âme) Arjuna, à tuer Bhîshma, sous l’égide d’une tête de mort fichée sur un bâton, une avalanche de flèches déferlant sur la scène.

Voilà une œuvre qui s’avère remarquable par sa lisibilité (il faut toutefois avoir lu le programme avant la représentation…), sa chorégraphie originale et puissante et son éblouissante interprétation par Ching-Ying Chien, Christine Joy Ritter et Akram Khan lui-même.  Mais c’est surtout la conception scénographique de Tim Yip qui est fascinante de par son approche et son inventivité. La collaboration de ce décorateur et costumier chinois avec Akram Khan n’est pas nouvelle puisqu’on lui doit également les décors de Desh (voir l’analyse de ce spectacle dans ces mêmes colonnes). Pour Until the lions, Tim Yip a imaginé un plateau circulaire évoquant la coupe horizontale et fissurée du tronc d’un arbre immense avec ses cernes de croissance, sur lequel vont évoluer les danseurs, plateau qui, au cours des évènements, va se fendre puis se soulever en divers endroits tout comme la coupe d’un tronc en train de sécher. Ce qui est d’ailleurs la réalité puisque du feu couve à l’instar d’un volcan au dessous de ce tronc géant, laissant échapper ses fumerolles par les fentes qui s’entrouvrent. L’effet est saisissant.

Cela dit, quatre musiciens et chanteurs rythment les affrontements, combats, courses désespérées et duos sauvages mâtinés de kathak comme seul Akram Khan sait en concocter. Si la gestuelle de ce dernier, alias Bhîshma, avec ses tours vrillés est vigoureuse et empreinte d’une violence sourde mais contenue, celle de Ching-Ying Chien qui incarne Amba est en revanche simiesque et primitive, reflétant l’attitude d’une femme soumise mais révoltée intérieurement, ressassant sans fin sa colère et son ardent désir de vengeance. Bref, une chorégraphie puissante qui fait honneur à son auteur.

J.M. Gourreau

Until the lions / Akram Khan, Grande Halle de la Villette, Paris, du 5 au 17 décembre 2016.