Critiques Spectacles

Andrew Skeels / Fleeting / Un petit bijou chorégraphique de grâce et de poésie

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Photos J.M. Gourreau

Andrew Skeels :

Un petit bijou chorégraphique de grâce et de poésie

 

Andrew skeels ph j benhamouAu cours du festival de danse Kalypso, Mourad Merzouki nous a offert un petit bijou du chorégraphe américain Andrew Skeels, Fleeting, créé en janvier dernier au Festival "Cités Danse Connexions" de Suresnes. Ce pas de deux, merveilleusement interprété par deux artistes d'une sensibilité à fleur de peau, Noémie Ettin et Victor Virnot, n'est pas à proprement parler une œuvre de pur hip-hop mais plutôt un patchwork de danses de diverses obédiences, façonné à l'image d'un Grand Pas classique avec deux solos - le premier pour la danseuse, le second pour son partenaire - enchâssés dans une variation pour le couple. Ce type de construction, qui tend à tomber dans l'oubli aujourd'hui, évoque les origines de son auteur : Andrew Skeels est en effet un ex-danseur des Grands Ballets Canadiens de Montréal, son port d’attache et, comme tel, un adepte de danse classique mais aussi de danse contemporaine, de hip-hop auquel il s’est initié dès l’âge de 10 ans, de break dance, de tap dance, de lindy hop,  de contact-improvisation et d'arts martiaux...

Le style inclassable de Fleeting, qui signifie fugace ou fugitif dans notre langue, résulte d’un harmonieux mariage entre ces différentes esthétiques, auréolé d'une incomparable poésie. Aucun argument ne sous-tend ce ballet si ce n'est l'évocation d'un état intérieur à la fois des interprètes et du chorégraphe, en parfaite connivence lors de l'élaboration de l'œuvre. Un état de sérénité, de plénitude du cœur et de l'âme, de don de soi à nul autre pareil, et de romantisme évanescent qui procure au spectateur une sensation d'incommensurable bonheur, de bien-être et de félicité. Une immense tendresse et une fascinante douceur émaillée d'une générosité sans égale sourdent en effet de l'âme des interprètes, rejaillissant sur le public, subjugué. Le ballet se compose de six miniatures écrites sur diverses musiques baroques de Bach, Haendel, Vivaldi et Albinoni, en passant par d’autres compositeurs moins célèbres, tels Nicola Porpora (1686-1768) ou Giovanni Bononcini (1670-1747) : ces chorégraphies, d’une chaleur, d’un moelleux et d’une fluidité ébouriffants, évoquent divers sentiments et états d'âme comme l’amitié et l’amour, la tendresse, la solitude, la souffrance, l’angoisse de la maladie et de la mort, la compassion ou l’empathie…

P1240282P1240258P1240259 copie 1Encore peu connu en France, Andrew Skeels, né à Boston et formé à l’École du Boston Ballet, fondateur et directeur artistique de la compagnie Skeels Danse, impose aujourd’hui un langage original aux frontières du classicisme qui l’a nourri, et des divers tendances chorégraphiques et théâtrales d’aujourd’hui. Bien qu’il s’en défende, il raconte des histoires, celles de l’aventure humaine, avec une gestuelle novatrice et un grand talent. Lauréat du Prix "Coup de Cœur du Public" du Festival Quartiers Danse de Montréal en 2013 pour sa pièce Remembering Giovanni, il reçoit encore, avec Mosaic, le prix de la meilleure chorégraphie à ce même festival en 2014 et se voit le gagnant de la compétition de résidence chorégraphique des ballets de l’opéra de Hanovre, avec Think Big, en 2015. Son insatiable appétit de tous les arts du mouvement et du cinéma que l’on retrouve au travers de son œuvre l’a rapidement propulsé sur les plus grandes scènes américaines et européennes, que ce soit Montréal, San Francisco, Hanovre, Genève, Cannes, Suresnes, voire même l’Opéra de Paris en février dernier avec Street Dance Club, pièce pour le jeune public. C’est d’ailleurs en 2015 qu'il s'est fait connaître en France avec cette chorégraphie au Festival "Cités Danse Connexions" de Suresnes. On l’y retrouvera dans cette même manifestation du 9 au 11 février l’année prochaine avec une création, Finding now.

J.M. Gourreau

Fleeting / Andrew Skeels, Créteil, Maison des Arts, 15 novembre 2017, dans le cadre du festival de danse Kalypso.

Jan Martens / Rule of Three / Rythme, quuand tu nous dévores...

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Photos Phile Deprez

 

Jan Martens:

Rythme, quand tu nous dévores...

 

Est-ce un spectacle sous l'égide d'Euterpe ou sous celle de Terpsichore ? Il est bien difficile de répondre à cette question... Ce qui est sûr, c'est que la danse s'imbrique, se coule dans la musique qui en est l'énergie motrice, la force propulsive, pour former un tout unique et indivisible. Pourtant, à l'origine, Rule of Three devait être une "collection d'histoires courtes". Mais, si cette œuvre s'avère bien une suite de pièces rapportées, aucune histoire ne paraît les sous-tendre, et la danse ne semble exister que du fait de la présence et de la réalité de la musique. Une musique fort prégnante, électrisante, dévorante même, dont l'interprétation relève même de la danse.

A l'origine, nous dit Jan Martens, "une vidéo de NAH que j'ai vue par hasard sur un blog de musique, une très belle vidéo mais dans laquelle le musicien n'apparaît pas. Je ne pouvais donc pas deviner s'il s'agissait d'un groupe ou d'un soliste. Après quelques recherches, j'ai découvert que c'était un one man's band. Il crée des combinaisons entre des compositions antérieures à la batterie et ses live. Je lui ai écrit, je l'ai vu jouer en live, et là, je me suis dit : c'est fantastique, il faut qu'on travaille ensemble"... Petit à petit, tout comme l'oiseau fait son nid, les choses se sont mises en place. A Steven Michel et Julien Josse, les deux compères du chorégraphe que l'on avait l'habitude d'admirer en tant qu'interprètes de ses pièces précédentes, il a adjoint une toute menue mais délicieuse "femme-enfant", Courtney May Robertson, danseuse hors pair, d'une incomparable présence sur scène. Irai-je jusqu'à dire qu'elle y est pour beaucoup dans la réussite du spectacle ?

Une tonitruante explosion de tambours, assortie d'un éclair aveuglant ponctue le début de l'œuvre. Les battements saccadés et rapides des percussions qui lui font suite régissent, de concert - du fait des variations de leur profondeur et de leur puissance sonore - non seulement l'intensité des éclairages mais aussi la gestuelle des trois danseurs qui viennent d'entrer sur scène. D'entrée de jeu, on est conquis par l'harmonieuse symbiose qui s'établit entre la musique et la danse. Les corps deviennent alors des réceptacles de la musique. Une musique syncrétique et variée aussi agréable à écouter que la danse l'est à contempler. Un solo de percussions et de musique électronique live que la danse, complémentaire, illustre, décrit et rend visible, atténue ou renforce, en lui apportant de nouvelles valeurs : du fait de sa répétitivité et de son rythme obsessionnel, elle finit par envoûter et conférer un état de transe qui embarque le spectateur. Une gestuelle abstraite, évidente, d'une grande richesse, saccadée, quasi-mécanisée, de temps à autre sautillée voire stroboscopée, jamais neutre.

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                                    Photo Joeri Thiry                                                                                                                                             Photo Phile Deprez

Pièce rapportée

Soudainement, alors que rien ne le laissait prévoir, le batteur quitte la salle. Changement brutal d'atmosphère. Comme désemparés, les danseurs se déshabillent, tandis que la lumière baisse et que la pénombre s'installe. Ils regagnent alors le centre de la scène qui s'éclaire soudain d'une lumière violente. C'est très lentement, avec calme et volupté qu'ils se rejoignent pour édifier, de leurs corps nus, des sculptures évoquant certaines œuvres de Rodin ou de Camille Claudel en différentes zones du plateau. Le spectateur aurait-il été transféré dans un atelier des beaux-arts ? Des poses plastiques, sensuelles, lascives et très recherchées il est vrai mais qui arrivent là comme des cheveux sur la soupe, on se demande bien pourquoi. Effet mode ? Dommage...

J.M. Gourreau

Rule of Three / Jan Martens, Espace Pierre Cardin, du 9 au 15 novembre 2017, dans le cadre de la 46ème édition du Festival d'automne à Paris.

Andrès Marin / D. Quixote / Plus déjanté tu meurs

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Photo B. Mengelle

Andrès Marin:

Plus déjanté, tu meurs...

 

Si vous vous imaginiez voir un spectacle de flamenco traditionnel, c'est raté... Pourtant, vous ne serez pas déçus : cela fait quelques années déjà qu’Andrès Marín bouscule les us et dérange les habitudes. A l’inverse d’un Israël Galván, plus traditionnel mais aussi plus connu dans notre pays, ce "trublion" sévillan n’a de cesse de faire évoluer son art vers de nouveaux horizons tout en conservant et promulguant son extraordinaire maîtrise du zapateado. Pour l'ouverture de la 3ème biennale d'art flamenco, il nous offre, en création mondiale, une œuvre d'art total on ne peut plus déjantée, mixant avec brio théâtre, musique, danse et chant dans le plus pur style flamenco sur un thème typiquement espagnol : quelle allégorie, plus que celle du mythe de Don Quichotte, immortalisé par le poète et dramaturge Miguel de Cervantes, pouvait en effet lui procurer l’occasion de satisfaire cette envie ? Bien évidemment, ce n'est pas tout à fait le chevalier à la triste figure que l'on va retrouver sur ce plateau, bien qu'il ait gardé toute sa niaiserie et sa gaucherie ; bien évidemment, ce n'est pas au 17ème siècle que Marin va nous embarquer mais au 21ème siècle, comme nous le montre la première image de D. Quixote : celle d'un danseur chevauchant non une rossinante mais un "gyropode-hoverboard", ce skateboard électrique fort à la mode aujourd'hui. Ce danseur nous invite à effectuer un voyage en sa compagnie dans un paysage abracadabrant au sein duquel une rampe de skateboard voisine avec une tente des plus modernes. A l'intérieur de celle-ci, on va découvrir, grâce à une caméra interne qui projette ses images en direct sur un écran extérieur, sa Dulcinée en burka rose, un Sancho Pança, alias Abel Harana, engoncé dans un sac de couchage, lequel tentera à grand-peine de s'en extirper par bonds et reptations alternés... Don Quichotte quant à lui apparaît sous l'apparence d'un escogriffe dégingandé, Andrès Marín lui-même, casque médiéval sur les oreilles et tee-shirt arborant le dossard N° 10, celui de l’attaquant et du meneur de jeu en football... S’il lui arrive aussi de chausser des godasses à crampons dans sa prestation de zapatéado - ce qui, entre nous, n’est sans doute pas sans poser quelque difficulté - on le rencontre l’instant d’après en tenue de boxeur ivre de vengeance en train de se ruer sur son adversaire et… de se faire voler dans les plumes ! C’est également sous forme de dessin animé humoristique en N. & B. qu’on le retrouvera livrant un combat dérisoire à l’issue duquel l’animal savourera son triomphe en jouant de la guitare de ses sabots… Bref, fiction et réalité se côtoient et s'entremêlent, évoquant toute l’impuissance du redresseur de torts dans l’incapacité de rétablir l’ordre des choses.

Cette œuvre d’une très grande originalité, qui met bien évidemment en avant la prodigieuse technique et l’inventivité du chorégraphe-interprète, doit également sa singularité, sa fantaisie et son extravagance au metteur en scène et dramaturge Laurent Berger qui s’est acoquiné pour la circonstance à Andrès Marín. C’est en effet à lui que l’on doit la scénographie, les décors et les canciones dont la pièce est émaillée ainsi que, avec peut-être moins de bonheur, cette avalanche de projections de publicités des années soixante qui interfèrent avec la compréhension de cette création, truffée d’allusions aussi diverses que variées. Soulignons encore l’excellence de la musique originale interprétée par Daniel Súarez aux percussions, Batio Barnabas au violoncelle et au théorbe, Jorge Rubiales à la guitare électrique, sans oublier Rosario La Tremendita dont la beauté, la chaleur et la profondeur de la voix resteront à jamais gravées dans nos mémoires.

J.M. Gourreau

D. Quixote / Andrès Marín,  Théâtre National de Chaillot, du 7 au 10 novembre 2017, dans le cadre de la 3ème biennale d’art flamenco.

Mourad Merzouki / Récital Colombie / Tout feu tout flamme

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Récital Colombie / Mourad Merzouki

                                 Photo J.M. Gourreau                                                    Photo J.M. Gourreau                                                     Photo M. Merzouki

Festival Kalypso, 5ème édition :

Tout feu tout flamme

 

C'est sous la houlette de Mourad Merzouki que s'est ouverte avec faste et brio la 5ème édition du festival de danse Kalypso à la Maison des arts de Créteil. Pas moins de 36 compagnies qui se promettent d'investir dans les jours qui viennent 18 lieux d'Ile de France pour quelque 63 représentations... Une "bagatelle" qui ne peut que combler les amateurs  de hip-hop, d'autant que ce festival était jumelé avec son homologue lyonnais Karavel, lui aussi organisé par ce même surhomme-orchestre, chorégraphe, hip-hoppeur, metteur en scène, directeur de compagnie, organisateur de festivals et de manifestations chorégraphiques, pour ne citer que les plus prégnants de ses atouts... Il est partout, débordant d'une énergie communicative, jamais à court de ressources, aplanissant comme d'un coup de baguette magique tous les problèmes qui peuvent surgir sous ses pas. 13 des 36 compagnies qu'il invite ont d'ailleurs investi ou vont investir divers lieux de ces deux régions à la fois : le festival Karavel, qui a débuté le 6 octobre, vient  en effet tout juste de se conclure...

Pour l'inauguration de Kalypso, Mourad Merzouki a décidé de nous faire voyager en Amérique latine, un pays fort attachant de par sa vitalité et sa couleur. Et de nous faire goûter à nouveau son hommage à la Colombie en adaptant Récital, une pièce qu'il avait créée en 1998 et qui a déjà été donnée plus de 400 fois à travers notre vaste monde... Ce morceau d'anthologie qui a marqué l’histoire du hip-hop a été remanié en novembre 2015 pour 12 danseurs colombiens sous le nom de Récital Colombie : cette renaissance a vu le jour à la biennale de danse de Cali. L'œuvre a été redonnée par la suite lors du Festival Danza en la Ciudad de Bogota avant de poursuivre une tournée triomphale dans de nombreuses villes de Colombie. Kalypso et Karavel sont aujourd'hui l’occasion d'accueillir pour la première fois ce magnifique spectacle en France qui révèle que les hip-hoppeurs colombiens n’ont rien à envier aux danseurs européens : ils ont en effet fait preuve d’une grande maîtrise de leur art et ont su exprimer avec tact, abattage et éclat toute la poésie et l’humour contenus dans l’œuvre de Merzouki.

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Uma dancinha pra machucar os Corações / Cie Crütz - Ph. J.M. Gourreau

Autre pièce au programme, un assez long extrait du spectacle Uma dancinha pra machucar os Corações de la compagnie de danse brésilienne Crütz dirigée par Raul Stefano, invitée elle aussi en France pour la première fois. Mise en scène par Lucas Sauer et Ricardo Lima, cette œuvre évoque une longue soirée dans un bar de Rio dans les années 70. Plus théâtrale que chorégraphique mais dans laquelle hip-hop, danse jazz et danse contemporaine trouvent leur place, elle est émaillée d’instants de mélancolie et de profonde solitude: les rencontres vont bon train, les amitiés naissent, perdurent brièvement et se défont au rythme des saouleries et des disputes, voire des bagarres, jusqu’à l’heure de la fermeture, tard dans la nuit.

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Uma dancinha pra machucar os Corações / Cie Crütz - Ph. J.M. Gourreau

Le prochain spectacle, le 14 novembre, à nouveau à la MAC de Créteil, sera l'occasion d'admirer deux petits bijoux chorégraphiques. Le premier, Dis, à quoi tu penses, de Séverine Bidaud, est un voyage fantastique dans les contes de notre enfance: La petite fille aux allumettes, Le petit chaperon rouge, et Le vilain petit canard, tous trois revisités et transposés dans notre monde d'aujourd'hui, lesquels posent la délicate question du passage de l'enfance au monde adulte. Le second, Cabine d'essayage, de Jessica Noita, est une exploration psychologique de notre subconscient au sein duquel "les pensées s'habillent et se déshabillent à la vitesse d'un défilé". Tout un programme !

J.M. Gourreau

Récital Colombie / Mourad Merzouki & Uma dancinha pra machucar os Corações / Cie Crütz, Créteil, Maison des arts, 3 novembre 2017, dans le cadre du festival Kalypso.

 

Gilles Coullet / Wakan, la terre dévorée / Un ardent défenseur de la nature

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Gilles Coullet :

 

Un ardent défenseur de la nature

 

Son spectacle ne relève, à proprement parler, ni de la danse ni du théâtre, ni du mime. Pas davantage du butô d'ailleurs. Mais de tout à la fois. Pour Gilles Coullet en effet, tous les langages, tous les moyens d'expression sont dignes d'intérêt, et il les utilise tous à bon escient. Sa pièce la plus récente, Wakan la terre dévorée, est un one man show fascinant dans lequel il ne s'exprime jamais pour ne rien dire. Et ce qu'il a à dire, il le dit avec force et conviction, par le geste et l'expression corporelle mais aussi, quand il le faut, par la parole, laquelle appuie le mouvement, le renforce. Son discours, grave et profond, est d'une rare éloquence. Et d'une portée autant philosophique que sociale. Le spectacle qu'il propose s'inspire d'une requête de 1854 que le chef amérindien Seattle de la tribu des Duwamish adressa au gouverneur de l'état de Washington, Isaac Stevens. Les propos d'un sage, lourds de sens, que les aménageurs ou les destructeurs de terres et de forêts vierges devraient méditer profondément. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer  quelques extraits : "Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ? Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte sont sacrés dans le souvenir et l’expérience de mon peuple. (...) Aussi, lorsque le Grand Chef à Washington envoie dire qu’il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand chef envoie dire qu’il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. Il sera notre père et nous serons ses enfants. Nous prenons donc en considération votre offre d’acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée. Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres. (...) Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l’enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère. Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère mais son ennemi et, lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants, et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert. Il n’y a aucun endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre, si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang, la nuit "?

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Photos J.M. Gourreau

Dans la tradition des Sioux, Wakan est un terme qui désigne ce qui a un caractère sacré ou divin. D'où le titre de l'œuvre. Imprégné de ce texte, Gilles Coullet s'est lancé dans un hymne à la vie et au respect de tous les êtres qui la composent. Une promenade initiatique et poétique très imagée dans laquelle s'immiscent, avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, les animaux et les arbres, l'homme d'hier et d'aujourd'hui, l'eau, la terre, l'air et le feu. Un voyage certes moralisateur mais non violent, enrichi du langage des signes et de mythes amérindiens et dans lequel le mime prend une part prépondérante.

Curieux cheminement que celui de cet homme auquel ses parents ont communiqué leur amour pour la nature sauvage dès l'âge de 3 mois. Son enfance est marquée par la découverte précoce et intime de la nature, de la forêt, de leurs forces et de leurs mystères. Il part fêter ses 20 ans à San Francisco à la fin des années 68 et y vit dans une communauté hippie... A son retour en France, il s'inscrit aux cours du soir de la Faculté de Vincennes qui venait juste de s'ouvrir pour y étudier la philo, dicipline qu'il abandonne après avoir obtenu sa licence. En même temps, il se passionne pour le théâtre et la danse. C'est à Vincennes qu'il découvre le cheminement du maître haïtien Herns Duplan, fondateur de la démarche "Expression primitive" du corps, et ses propos anthropologiques qui conduisent l'individu à une rencontre du corps avec ses sources. Après avoir quitté l'université, Gilles Coullet continue à travailler avec ce maître pour finir par devenir son assistant. L’approche de Duplan avec les enfants était très créative et lui a beaucoup apporté, entre autres son travail d'aujourd'hui autour de l'animal.  Il s'est également physiquement nourri au théâtre corporel d'Yves Lebreton qui s’est consacré à la création d'un mode d'expression centré sur la présence physique de l'acteur. Cet artiste poyvalent complète enfin sa formation en approfondissant la relation corps-voix avec le Roy Hart Theâtre.

Pour réaliser ce projet qu'il cogite maintenant depuis deux à trois ans, il a collecté des milliers de photos, de disques, de livres, de séquences vidéo sur les Amérindiens et, surtout, ce texte dont il déclame en partie les temps forts dans le spectacle. Son idée était non de travailler sur les Amérindiens d'aujourd'hui mais sur ceux d'il y a plusieurs siècles, avant que Christophe Colomb ne débarque en Amérique, ainsi que sur tous ces peuples qui vivent encore en relation étroite avec la nature, en harmonie totale avec ses éléments.

J.M. Gourreau

Wakan, la terre dévorée / Gilles Coullet, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 30 & 31 octobre 2017.

En chair et en son # 3 / Festival de butô d'Issy-les-Moulineaux / Un festival qui gagne ses lettres de noblesse

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The colour / Sierra Kinsora

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En chair et en son # 3:

Un festival qui gagne ses lettres de noblesse

 

Trente six danseurs et musiciens de onze pays réunis pendant trois jours dans un festival alliant butô et musique acousmatique, voilà une gageure, un défi pour le moins original. C'est en effet en ce mois d'octobre que le festival international En chair et en son fête sa troisième année d'existence, à Issy-les-Moulineaux, sous la houlette du compositeur électro-acousticien Michel Titin-Schnaider. "Les plus belles histoires ont souvent pour origine un rêve", nous dit Elizabeth Damour, psychothérapeute par l'art et la danse, elle-même danseuse de butô. "Tout est parti il y a trois ans de la rencontre entre ce musicien, créateur en 2007 des Aventures électro-acoustiques (association dont le but est de promouvoir la musique électro-acoustique, encore connue sous le vocable de musique "concrète", ou "acousmatique") et de Veronica Navia, sa compagne, tous deux fervents passionnés de danse butô et de musique concrète. "Et si l'on créait un festival où la chair du danseur butô sublimerait le son de la musique acousmatique" suggérèrent-ils à Vincent Laubeuf, directeur de la compagnie musicale Motus et du Festival Futura. L'idée devait prendre corps quelque temps plus tard grâce au soutien de Carine Le Malet, responsable de la programmation au Cube, centre de création numérique géré et animé par l'association ART3000. Celle-ci releva le défi et mit à la disposition des artistes "cette forêt habitée de haut-parleurs qui constitue l'acousmonium", « orchestre » d'enceintes de référence, lesquelles mettent en avant la spatialisation du son.

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Viviane / Masaki Iwana

                    Ph. F. Pairault                                                                    Ph. J.M. Gourreau                                                                      Ph. J.M. Gourreau

Temps forts du festival

Difficile en quelques lignes d'évoquer les 18 prestations des artistes réunis pour la circonstance, certaines d'entre elles étant malheureusement peu ou prou éloignées du butô. Cet art étant par essence d'obédience japonaise, il était à prévoir que les prestations les plus poignantes seraient nippones, ce qui fut bien évidemment le cas. Toutefois, contrairement à ce que l'on aurait pu penser, certaines performances d'artistes occidentaux, telle celle de Sierra Kinsora, The colour, m'a évoqué, par sa douceur, son intériorité et son extrême expressivité, le souvenir de Kazuo Ohno dans La Argentina. Un intense moment de poésie dramatique qu'elle parvint à sublimer avec beaucoup de naturel. Sa tranquille assurance, son  fatalisme et l'émotion qu'elle éprouvait à l'écoute de la partition du musicien-vidéaste allemand Ʌrtvr sourdait par tous les pores de sa peau, parvenant à faire ressentir - voire même vivre - la profondeur de cette musique inspirée par l'œuvre de H.P. Lovecraft : celle-ci, intitulée The colour out of space (La couleur du ciel), évoquait en effet les désastres engendrés par la chute, en 1880, d'une météorite sur la ferme de Nahum Gardner, détruisant toute forme de vie, semant la désolation, la démence et la mort sur son passage. Son interprète s'était dématérialisée pour gagner cette lande maudite et errer dans ce bien triste univers. Pas étonnant lorsque l'on saura que cette danseuse d'origine américaine, après avoir étudié la danse classique pendant 13 ans, s'est tournée vers le butô avec pour maîtres Masaki Iwana et sa compagne, Moneo Wakamatsu... Ces deux derniers artistes se sont d'ailleurs aussi produits au cours de ce 3ème festival, le premier dans un poignant solo, Viviane, sur une musique de Sandrine Robelin, la seconde dans une splendide Allégorie japonaise, sur la partition fort évocatrice de Michel Titin-Schnaider. Si l'on connait assez bien la puissance de l'art de Masaki Iwana, on appréhende moins celle de son épouse qui a conçu pour cette manifestation un petit bijou de délicatesse et de poésie chargé d'une très grande émotion, invitant son public à parcourir et visiter différentes époques ou états du Japon, Nature, Tradition, Modernité, Américanisation et Fukushima. Il fallait en outre noter la parfaite adéquation entre la musique et la danse, ce qui n'a malheureusement pas toujours été le cas au cours de ce festival.

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Allégorie Japonaise / Moeno Wakamatsu - Ph. J.M. Gourreau

Autre chorégraphe et danseur dont la prestation fût remarquable et remarquée, La forêt du crépuscule de Dominique Starck, lui aussi en osmose parfaite avec la musique de Blas Payri. Cet artiste alsacien a conçu une pièce aussi onirique que poétique, profonde et ténébreuse, que n'aurait pas reniée un Heinrich Heine, se métamorphosant en arbre torturé par les rafales de vent et de pluie sous l'orage crépusculaire. Dominique Starck possède d’ailleurs plusieurs cordes à son arc : formé entre autres au butô par Carlotta Ikeda, Yoshito Ohno (le fils de Kazuo), Katsura Kan et Masaki Iwana, c'est aussi un peintre diplômé de l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg qui organise chaque année une manifestation culturelle alliant arts visuels, musiques et danses contemporaines (entre autres des festivals de danse butô), tant à Strasbourg qu’en milieu rural avec le soutien de cette Ville, du Conseil Régional d’Alsace et du Conseil Général du Bas-Rhin. Les derniers en date : Silent wisdom arts visuels, danse butô et spiritualité et Butoh off à Strasbourg. Enfin, bien que légèrement en marge du butô traditionnel mais non de son esprit, j’aurais également à cœur de mentionner la prestation sombre et ténébreuse d'Anna Ventura Natsuki dans Here lies one whose name was writ in water, laquelle avec ses corbeaux empaillés mais plus vrais que nature, m’évoquait le thriller d'Hitchcock, Les oiseaux, narrant les attaques inexpliquées de volatiles de toutes espèces sur les habitants de la petite ville de Bodega Bay en Californie, dans un climat d’intense terreur.

Voilà donc une manifestation particulièrement originale de par l’osmose impérieuse, incontournable et singulière entre musiciens et danseurs, laquelle tient parfaitement sa place dans le paysage chorégraphique actuel, occupant en outre un créneau resté jusque là vacant.

J.M. Gourreau

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         Here lies one whoses name was writ in water /                           

  Les pensées de Jeanne / S. Grandjean                                Anna Ventura Natsuki                            Dans le silence, on ne sait pas / Marlène Jöbstl

                   Ph. J.M. Gourreau                                                      Ph. J.M. Gourreau                                                         Ph. F. Pairault

Programme du festival :

26.10.17 : ● Souffle / Yves Comeliau, musique CandleSangue 

                 ● Dance / Marek Jason Isleib, musique Alexandre Bellenger ;

                 ● The colour / Sierra Kinsora, musique Ʌrtvr ;

                 ● In the shadow of times / Juju Alishina, musique Alexandre del Torchio.

27.10.17 : ● Stonewashed / Maxime Pierre, musique Christophe Lambert ;

                 ● Anthropocène / Alyona Ageeva, musique Céline Perier ;

                 ● Viviane / Masaki Iwana, musique Cendrine Robelin ;

                 ● Expressivitesse /Tamara Pitzer, musique David Fenech ;

                 ● Here lies one whose name was writ in water / Anna Ventura Natsuki, musique Giosuè Grassia ;

                 ● Eviction / Ephia Gburek, musique Céline Pierre ;

                 ● Allégorie japonaise / Moeno Wakamatsu, musique Michel Titin-Schnaider.

28.10.17 : ● (dé)placements / Elizabeth Damour, musique Yves Zysman ;

                 ● Les pensées de Jeanne / Sarah Grandjean, musique Iris Lancery & Bruno Capelle ;

                 ● La forêt du crépuscule /  Dominique Starck, musique Blas Payri ;

                 ● Marguerite au cachot / Brigitta Horváth, musique Edgar Nicouleau ;

                 ● Le silence de la montagne / Maité Soler, musique Nicolas Marty ;

                 ● Le crépuscule des cités abandonnées / Sylvia Hanff, musique Pierre Boeswillwald ;

                 ● Dans le silence on ne sait pas / Marlène Jöbstl, musique Vincent Laubeuf.

    Le Cube, Issy-les-Moulineaux, du 26 au 28 octobre 2017, dans le cadre du festival En chair et en son # 3.  

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      Photos F. Pairault

    La forêt du crépuscule / D. Starck                                              Souffle / Yves Comeliau                                 Dé-placement(s) / Elizabeth Damour

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Dance / Marek Jason Isleib - Ph. F. Pairault

Boris Charmatz / 10 000 gestes / Patchwork

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Photos Tristram Kenton

 

Boris Charmatz :

Patchwork

 

Ils sont 24 sur scène. Chacun dans son monde. Symboles de l'humanité toute entière. Et ils vont devoir effectuer, en une heure de temps, 10 000 gestes non répétés, donc visibles une seule et unique fois. Pas un de moins, pas un de plus. Inutile de dire que les spectateurs ne s'amusent pas à les compter ! Mais les interprètes, eux, les comptent... C'était LA gageure. Pratiquement la seule. 10 000 gestes tirés de leur imagination, à l'exception toutefois de 400 disséminés tout au long du spectacle, dévolus au chorégraphe. Outre la conception de l'œuvre et l'harmonisation du jeu de ses administrés, il fallait bien qu'il intervienne un tantinet quelque part, au risque de voir sa réputation du moins usurpée sinon ternie. Cela veut-il dire que les 9600 autres gestes restaient dévolus aux danseurs ? Bien évidemment ! Vous allez aussitôt imaginer un beau foutoir... Eh bien non ! ou, plutôt, si... Mais organisé ! Ces mouvements, ils les inventent à leur guise, c'est vrai, en suivant leur inspiration du moment. Mais en jetant aussi de temps à autre un coup d'œil sur les voisins. Et en saisissant de ce même coup d'œil ce qu'ils réalisent d'intéressant, quitte à s'en inspirer l'instant d'après pour le reprendre sous une autre forme. Résultat: si d'aucuns cherchent quelque temps leur voie, d'autres la trouvent assez rapidement, quittes à marcher sur les traces de l'autre, des autres. Et, ma foi, le spectateur ne s'ennuie pas une seconde. Il y a toujours quelque part quelque chose qui l'interpelle. Il en est même parfois envoûté. N'est-ce pas ainsi le reflet de notre société ? On retrouve par le biais de ces danseurs, de leurs attitudes et de leur gestuelle nos souhaits et nos désirs mais aussi nos travers, nos sautes d'humeur, notre ire, nos rancœurs. Et notre bestialité. Ce n'est pas toujours beau à voir mais c'est foutrement bien concocté. Et bien réalisé. Car le chorégraphe leur a laissé toute liberté pour s'exprimer. Et ils en ont bien sûr tiré le meilleur profit. Petit à petit, on se laisse prendre au jeu. On voyage en Absurdie, dans un monde parallèle à celui de Bosch. Le tout sur le Requiem en ré mineur de Mozart. Encore un univers diamétralement opposé. Contraste à nouveau volontaire.

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C'est par un splendide solo que débute l'œuvre. Celui d'une fort belle jeune fille qui semble vivre dans un monde à 100 à l'heure. Sauts, chutes, glissades, relevés ponctués de cris et d'onomatopées, avant de se voir chassée par une horde déferlante d'individus venus d'on ne sait où, laquelle ne s'arrête qu'en front de scène. Il y a de tout dans cet univers, des grands et des petits, des gros et des maigres, des noirs, des blancs, certains vêtus de rutilants costumes et d'autres quasiment nus... Et l'on peut même entrevoir trois personnages en simili-burka noire, ne laissant transparaître de leur anatomie que leurs yeux et leur nez... Si d'aucuns cherchent à élaborer des mouvements ultrasophistiqués, d'autres terminent leurs variations par des figures artistiques d'une indéniable élégance. Mais rien ne semble réellement structuré, se trouvant même en dysharmonie complète avec le chef-d'œuvre mozartien dont les premières mesures sont égrenées au beau milieu du brouhaha d'une foule hystérique... Désordre indescriptible, crises de delirium tremens, scènes communicatives de profond désespoir... Bientôt les impétrants vont bien évidemment quitter le plateau pour envahir les gradins, se faufilant parmi les spectateurs mais sautant aussi par dessus eux (en en embarquant certains au passage) pour partager leur liesse... Fort heureusement, ces scènes très théâtrales de bordel organisé vont alterner avec des moments de calme - arrêts sur image - bénéfiques pour tout le monde, spectateurs compris. Mais tout finira par repartir de plus belle l'instant d'après, comme si une nouvelle vie renaissait de ses cendres, mieux réglée, solidarisée et plus structurée cette fois. Comme si l'Homme avait fini par acquérir l'âge de raison, ce qui, tout compte fait, s'avère totalement utopique...

J.M. Gourreau

10 000 gestes / Boris Charmatz, Théâtre National de la danse Chaillot, du 19 au 21 octobre 2017.

Anne Nguyen / Kata / La breakdance à sa juste valeur

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Photos Little Shao

 

Anne Nguyen:

La breakdance à sa juste valeur

 

C'est délibérément qu'Anne Nguyen artiste associée au Théâtre de Chaillot, s'est écartée d'une danse narrative pour en présenter les mécanismes, la structure, la richesse et la technicité : Kata est en effet une œuvre de breakdance* qui laisse médusé devant la beauté et la variété des formes démultipliées par les ombres que génèrent les éclairages, ainsi que par la virtuosité et la richesse du vocabulaire de ses exécutants, leur maîtrise et leur engagement. Aucun message dans cette pièce de danse pure qui laisse le spectateur inventer sa propre histoire, entrer dans la transe des interprètes, s'approprier l'énergie qu'elle dégage, très proche de celle d'un rituel. L'œuvre est en fait une succession de courtes séquences (des battles) juxtaposées ou imbriquées pour un ou plusieurs interprètes dans lesquelles la chorégraphe "cherche à réconcilier les notions de liberté, de plaisir, de progression technique et de dépassement de soi propres au hip-hop avec une écriture scénique poussée, exigeante, qui questionne la place de l’être humain dans le monde actuel".

Kata 07 little shaoKata 05 little shaoKata 02 little shaoKata est une pièce très proche des arts martiaux dont la chorégraphe s'est nourrie, la capoeira entre autres, mais aussi le Jiu-jitsu brésilien, le Viet Vo Dao et le Wing Chun. Son nom fait référence aux katas, mouvements coordonnés et codifiés à partir des joutes d'anciens combattants dont les noms sont aujourd'hui tombés dans l'oubli. On retrouve cette gestuelle dans différents arts japonais comme le judo, le karaté, le karatéou encore l'aïkido (lequel, d'ailleurs, ne s'enseigne quasiment que sous la forme de katas, que ce soit à mains nues ou aux armes), ainsi qu'au théâtre dans le nô, le kabuki ou, encore, le bunraku. Dans les arts martiaux, le kata représente un combat réel contre un adversaire qui, éventuellement, peut être imaginaire. Dans cette huitième création que nous offre Anne Nguyen, ces joutes exécutées en parfaite harmonie et en étroit contact avec le partenaire étaient parfois nimbées d'une émotion traduisant l'état d'esprit dans lequel se trouvaient les danseurs lors de leur exécution, ce qui les rendait moins froides et moins "techniques", mettant en valeur leur(s) interprète(s). Ce fut le cas notamment pour la seule fille de ce groupe de huit danseurs, Valentine Nagata-Ramos, dont certaines attitudes évoquaient celles de mantes religieuses, voire d'autres insectes. A d'autres moments, ces katas me faisaient songer à certains jeux, entre autres celui de Pokemon GO, ou aux combats et luttes d'autrefois dans les arènes, lesquels n'étaient cependant pas toujours pacifiques... Kata reste donc une pièce très visuelle, dans la lignée et le style de celles réalisées précédemment par Anne Nguyen, volontairement écartée de son éventuelle mise au service d'un imaginaire, ce que d'aucuns ont pu regretter.

J.M. Gourreau

Kata / Anne Nguyen, Théâtre de la danse Chaillot, du 11 au 20 octobre 2017.

*style de danse développé à New-York dans les années 70, caractérisé par son aspect acrobatique et ses figures au sol. Un danseur de breakdance est appelé breakdancer, Bboy ou b-boy (pour un homme), Bgirl ou b-girl (pour une femme).

Dave St-Pierre / Néant / Un pitre déjanté mais heureux de vivre

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Ph. J.M. Gourreau

 

Dave St-Pierre:

Un pitre déjanté mais heureux de vivre

 

Il a une réputation sulfureuse. Dave St-Pierre, l'enfant terrible de la danse canadienne, se commet cette fois dans un one man show déjanté de quasiment deux heures*, une Première pour cet artiste hors normes, avide d'audace, de sexe et de sang. On ne peut pas dire que ce soit vraiment de la danse, laquelle fait cependant partie du spectacle qui débute déjà dans l'atrium du théâtre où se presse le public avant la représentation : un énergumène, que l'on pourrait croire éméché, la tête coiffée d'une moumoute blonde laissant transparaître une barbe d'un beau noir de jais, engoncé en tenue d'Adam dans une sorte de sac semi-transparent ou de housse à vêtements qui l'enserre jusqu'au cou, vocifère, manifestant bruyamment son mécontentement devant les portes encore fermées...

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Bien sûr, on le retrouve assis au beau milieu de la salle, haranguant le public d'une voix de fausset éraillée, dénigrant les retardataires. Bien sûr, lors de sa montée sur la scène, il ne va pas pouvoir s'empêcher de gonfler deux ballons en forme de "zizi" et de jouer avec, non sans avoir invité sur le plateau une jeune femme pour partager ses ébats devant les regards hilares des spectateurs. Lesquels, d'ailleurs, vont se prendre au jeu lorsque notre amuseur public se met en devoir de lancer ses ballons dans la salle afin que le parterre s'en empare et joue avec comme des gamins. Le clou du spectacle viendra un peu plus tard lorsque Dave St-Pierre rendra à sa propriétaire le portable qu'il lui avait emprunté un instant plus tôt agrémenté  non seulement de la photo de sa binette mais aussi de celle de sa quéquette... Un souvenir inoubliable que cette jeune personne conservera sans doute pieusement ! Et tout à l'avenant. Pourtant rien de véritablement provoquant ni scandaleux dans cette mise en scène tout compte fait bon enfant dans laquelle il ne renie pas son passé de saltimbanque. Même si, parfois, l'on peut être un peu gêné - mais jamais ennuyé - devant les audaces irrévérencieuses de cet artiste nommé personnalité de l'année en 2004 par les médias canadiens !  

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Comme Parachute, sa pièce précédente (2015), Néant (2016) est un collage de tableaux, une forme hybride entre théâtre, performance, music-hall, marionnette et danse, dans laquelle Dave St-Pierre évoque les thèmes de la solitude d’une part, de l’identité de son corps d’autre part. Un autoportrait insaisissable tout comme l’air qui agite ses voiles, révélant sa fragilité et son animalité : tantôt feu follet plein de verve et de gaieté, tantôt Œdipe tragique et pitoyable « devant le dilemme de tout détruire et recommencer, ou juste pleurer devant l’immensité d’un absolu que je ne peux atteindre ». Jan Fabre n’est vraiment pas bien loin ! Mais il y a aussi dans ce spectacle émaillé d’une bonne dose d’autodérision, outre des biches gonflables destinées à mourir à petit feu, de fabuleuses images dues au vidéaste-plasticien Alex Huot, véritables tableaux projetés sur le corps du danseur en "vidéo-mapping" qui semblent sortir de ses entrailles, faisant « apparaître son corps-tragique avec des restrictions physiques » : celles-ci traduisent et dévoilent les paradoxes qui pèsent autant que les vérités dans la conduite quotidienne de l’Homme. Un spectacle total qui sort toutefois du champ de ceux auxquels cet artiste nous avait jusque là habitués.

J.M. Gourreau

Néant / Dave St-Pierre, Le Tarmac, Paris, du 11 au 14 octobre 2017.

* La version intégrale de Néant qui dure 6 heures a été présentée dans le cadre du Festival « Actoral »  les 4 et 5 octobre derniers à Marseille.

John Neumeier / Nijinsky / Grandeur et décadence de Nijinsky

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Photos K. Welfred & E. Tomasson

 

John Neumeier :

Grandeur et décadence de Nijinsky

 

Virtuose extraordinaire, chorégraphe révolutionnaire et scandaleux, figure légendaire de l’art de Terpsichore, Vaslav Nijinsky, surnommé "le dieu de la danse", sombra dans la folie dans la fleur de l’âge, à seulement 29 ans. On ne compte plus le nombre de chorégraphes qui puisèrent leur inspiration dans l’œuvre de ce visionnaire et qui tentèrent une reconstitution, même partielle, de ses productions, mais le plus célèbre d’entre eux est sans conteste John Neumeier. Celui-ci ne consacra en effet pas moins de  trois ballets à l’art de Nijinsky durant son mandat de directeur du Ballet de Hambourg : Vaslaw en 1979, Nijinsky en 2000 et Le pavillon d’Armide en 2009.

Créé le 2 juillet 2000 par le Ballet de Hambourg dans le théâtre éponyme et entré au répertoire du Ballet National du Canada en 2013*, Nijinsky, qui bénéficie ici d'une interprétation exceptionnelle, se veut non un ballet narratif mais essentiellement « une biographie de l’âme, une biographie des sentiments et des sensations » révélant les différentes facettes de la personnalité de cet artiste, comme l’évoque Neumeier. Le rideau s’ouvre sur la Festsaal du Suvretta Haus, l’hôtel de Saint-Moritz en Suisse où Nijinsky donna sa dernière représentation devant un parterre d’invités de la haute société, aristocrates ivres de pirouettes, de grands jetés virtuoses et autres performances du même acabit. Ceux-ci entrent par petits groupes aux accents du Prélude N° 20 de Chopin égrenés sur scène par le pianiste Andrei Streliaev. Parmi eux, Bronislava Nijinska, la sœur  de Nijinsky (Jenna Savella) et Romola de Pulsky, son épouse (Heather Ogden), majestueuse dans sa robe pourpre, d’une grande sensualité et d’une non moins grande douceur, laquelle n’évoque cependant en rien la femme fatale qui va être, en partie tout au moins, à l’origine de la folie de son mari. Vêtu d’une cape blanche, celui-ci (l’extraordinaire Guillaume Côté dans la version qui m’a été donnée de voir) apparaît au balcon, descend cérémonieusement les marches et entame un solo d’une grande intensité dramatique qui évoque ses premières chorégraphies, et met en avant ses talents de danseur. Rien ne semble présager des tourments qui vont progressivement apparaître et devenir de plus en plus prégnants sur la tumultueuse partition de la 11ème symphonie de Chostakovitch, magnifiquement interprétée par l’orchestre Prométhée sous la houlette de David Briskin. Il faut d’ores et déjà aussi souligner la remarquable mise en scène de Neumeier et sa magnifique reconstitution du salon de l’hôtel de Saint-Moritz, lequel va successivement accueillir Diaghilev portant l’Esclave d’Or, les filles du harem de Shéhérazade dans leurs splendides atours inspirés par les croquis originaux et signés de Neumeier lui-même, la marionnette tragique de Pétrouchka, un des grands rôles tenus par Nijinsky aux Ballets Russes et, enfin, le Faune, dans toute sa dimension aussi érotique qu’énigmatique. En effet, pour rendre son ballet plus lisible, Neumeier a dédoublé son héros fétiche, chacune des 7 facettes de sa personnalité étant incarnée par un danseur différent. C’est ainsi que l’on peut également le retrouver dans les rôles de Harlequin dans Carnaval, du poète dans Les Sylphides, d’Albrecht dans Giselle, de l’esclave dans Shéhérazade et de l'esprit de la rose dans le Spectre de la rose. Malgré tout, il est parfois difficile de suivre le déroulement du ballet pour celui qui ne connaît pas très bien la vie et l’œuvre de ce personnage exceptionnel…

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Le second acte, de beaucoup le plus fascinant de par la puissance émotionnelle qu’il dégage, embarque le spectateur dans les arcanes de la folie de notre héros. La présence de Romola et des autres membres de la famille est plus prégnante, évoquant des souvenirs plus intimes du danseur. Le spectre de la guerre de 14, cette guerre qui a emporté son frère dans la mort, vient interférer avec les images aussi angoissantes que poignantes de Vaslav dans sa schizophrénie sous l'emprise de ses démons. Sa gestuelle saccadée, spasmée, répétitive, désespérée, ponctuée de douloureux silences devient vite insupportable. A ces scènes de violence marquées par le délire et la déchéance alternent des scènes plus calmes mais non moins bouleversantes car empreintes d'une infinie tendresse et d'une non moins grande compassion, entre autres celle qui montre un Nijinsky prostré, hébété, hagard, assis sur une luge que tire une Romola en proie à un profond désespoir. La fin de l'œuvre, grandiose, sera marquée par un solo, celui où Nijinsky, déroule sur la scène deux tapis, l'un rouge et l'autre noir, qu'il dispose en croix avant de s'y enrouler avec une majesté infinie, concluant ainsi son "mariage avec Dieu".

J.M. Gourreau

Nijinsky / John Neumeier, Ballet National du Canada, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 3 au 8 octobre 2017, dans le cadre de la manifestation "Transce en danses".

 

*Cette œuvre a également été dansée sur la scène du Palais Garnier en janvier 2003.