Critiques Spectacles

François Lamargot / Reflets / Une vérité pas toujours bonne à entendre...

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                             Ph. Naian                                                                Ph. J.M. Gourreau                                                                   Ph. Naian

François Lamargot :

Une vérité pas toujours bonne à entendre…

 

Il y a un petit relent de José Montalvo dans l’air. Sauf que François Lamargot n’a en fait vu de ce chorégraphe que Carmen, sa dernière œuvre, et non des pièces plus anciennes comme Y Olé ou Don Quichotte du Trocadéro dans lesquelles la vidéo permettait à des personnages sur scène de traverser l’écran, de changer de taille ou de prendre leur envol au dessus du plateau… Reflets aurait-il aussi un arrière-goût humoristique, voire sarcastique évoquant certaines œuvres de Laura Scozzi ? Pas impossible, car il a été l’interprète de plusieurs de ses pièces, notamment de Barbe-neige et les 7 petits cochons au bois dormant (voir dans ces mêmes colonnes à la date du 13 janvier 2014). Cependant Reflets qui est sa 4ème pièce n’est pas un ballet plein d’un humour rayonnant mais, au contraire, une œuvre austère et sombre, certes auto-dérisoire et loufoque, qui trouve ses origines dans un court métrage cinématographique éponyme d’une extrême noirceur, Reflet, que François Lamargot a réalisé en 2015, alors qu’il s’initiait au 7ème art, parallèlement à son activité de chorégraphe.

L’œuvre chorégraphiée qu’il présente aujourd’hui, beaucoup moins sombre que le film, se veut tout de même une satire de la société actuelle dans laquelle l’Homme - entre autres le cortège de nos politiciens - a une fâcheuse tendance à chercher à se mettre constamment en avant et à se représenter à outrance. Elle met en scène un Janus à deux visages, seul sur scène face à un miroir qui va bien évidemment le démultiplier, lui et sa personnalité. Pas toujours facile de décrypter ce qui va se passer, confrontation, lutte, pacte ou ignorance ? Ou tout à la fois ? Attirance, indifférence, répulsion, peur, rejet total sont les différents sentiments qui traversent la rampe par l’intermédiaire d’une danse virile et forte mais aussi, douce, voire parfois même empreinte de sensualité, mêlant avec beaucoup de bonheur hip-hop et danse contemporaine. Mais aussi et surtout par le truchement de la vidéo, laquelle interfère avec la chorégraphie, dédoublant - voire démultipliant - le personnage, révélant la fourberie et la noirceur de son âme, et ce, paradoxalement, sans prétention aucune et, dirais-je même, de façon estompée, avec humour et légèreté ! Où est le vrai du faux ? Une image certes ludique et un peu fantaisiste, voire schizophrénique de la société dans laquelle nous sommes plongés mais qui évoque toutefois parfaitement les travers et outrances de notre enfermement. Kubrick, Scorcèse et Fellini ne sont pas bien loin… « Mon mode d’expression se veut poétique. Je tente d’exprimer une réalité du monde par le langage de la métaphore et de la suggestion, tant pour les danseurs que pour les spectateurs qui s’invitent au voyage. La poésie permet une distance capable d’une autre compréhension des événements. Car elle a pour toile de fond, la paix nécessaire pour constater ce qui passe, ici et là. Or le plus grand inspirateur de mon travail reste mes rêves, une clé qui me permet de réinterroger mes certitudes », révèle le chorégraphe.

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Ph. J.M. Gourreau

C’est à peine âgé de 17 ans que François Lamargot débute sa carrière comme danseur dans plusieurs comédies musicales, telles Gladiateur de Maxime le Forestier et Elie Chouraki ou,  encore, Belles, Belles, Belles de Redha et Claude François. François Lamargot a aussi été l’interprète de différentes pièces d’autres artistes, tels George Momboye, Salia Sanou, Seydou Boro, Claude Brumachon, Blanca Li, Ibrahim Sissoko ou, encore, Anthony Egéa qu’il assista pour les créations de Middle et de Rage en 2011, ainsi que pour celle de Mourad Merzouki, Wasterland, en 2015. Parallèlement à ce travail de danseur et de chorégraphe, il s’initie au cinéma et, la même année, signe son premier court-métrage dansé, Reflet, qui fait introduction à son projet de solo créé en janvier dernier au festival Suresnes-cités-danse. C’est la troisième fois que la Maison des Métallos accueille François Lamargot, qui y avait présenté Akasha en 2011 et Gardien du Temps en 2015.

J.M. Gourreau

Reflets / François Lamargot, La Maison des métallos, Paris, du 13 au 15 avril 2018.

"Signes de printemps" au Regard du Cygne / Toméo Vergés / Cécile Loyer / Thomas Lebrun

"Signes de printemps" au Regard du Cygne

 

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Brigitte Seth & Roser Montlló Guberna dans Luna et lotra performing - Ph. J.M. Gourreau 

 

Voilà une fête chorégraphique aux allures de festival concoctée par deux inénarrables joyeux drilles, pleins de verve et d’humour mais aussi de finesse et d’esprit - j’ai nommé Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna - lesquelles ont invité quelques amis chorégraphes et danseurs à partager avec le public durant trois semaines leur enthousiasme et leur passion dans un écrin aussi confortable que chaleureux, amoureusement bichonné par Amy Swanson. Le Regard du Cygne est en effet autant un théâtre pour la danse qu’un lieu convivial "au croisement des cultures, des langues, des langages et des générations", dans lequel on ne peut que se sentir parfaitement à l’aise, tout comme chez soi… Durant une quinzaine de jours, pas moins de onze chorégraphes s’y sont croisés dans une entente cordiale et souveraine, donnant souvent le meilleur d’eux-mêmes : il n’est bien sûr pas possible de tous les évoquer dans ces colonnes ; trois d’entre eux cependant ont davantage attiré mon attention, et c’est de leurs prestations dont je vais vous entretenir.

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Sandrine Maisonneuve dans Que du bonheur / Toméo Vergés - Ph. J.M. Gourreau

Toméo Vergés :

Un va-et-vient aussi cocasse que burlesque

Voilà une idée pour le moins aussi originale que peu banale. A savoir celle de faire exécuter durant une bonne trentaine de minutes à son interprète une étourdissante quantité d’allers retours de cour à jardin et de jardin à cour sur un tapis de sol tout en longueur et ce, juste au- devant de la scène avec, pour seul accompagnement, un métronome… Là, je vous vois venir : seriez-vous enclin à penser que cette machiavélique réitération de pas qui n’est pas sans évoquer ceux d’un "lion en cage" pourrait vite devenir lassante, voire obsessionnelle ? Eh bien non car, ce que je ne vous ai pas encore laissé entendre dans l’histoire, c’est que, si la gestuelle dévolue aux jambes pouvait effectivement paraître aussi agaçante qu’insupportable du fait de sa monotonie, c’est en fait au haut du corps que le chorégraphe a donné la parole. Or, il faut bien l’avouer, tant le visage que les bras et, bien sûr, les mains sont de fabuleux moyens d’expression, que Toméo Vergés a su utiliser et mettre en valeur avec autant d’humour que de délicatesse et d’à-propos. Le résultat est souvent désopilant et plein de fantaisie. Que du bonheur porte en effet bien son titre, d’autant lorsqu’il est présenté dans un tel cadre. C’est à Sandrine Maisonneuve que Toméo a confié ce carcan et cette lourde tâche… laquelle, il faut le souligner, lui va comme un gant ! Pince sans rire elle est, pince sans rire elle reste, du moins durant toute la durée du spectacle. Si, au début de la représentation, elle semble vouloir s’en affranchir, très vite elle va explorer tous les moyens pour attirer l’attention sur sa condition : expressions et gestuelle moqueuses, drolatiques, grotesques, empreintes de désespoir feint (un tantinet forcées, il est vrai), et j’en passe, sans compter les effets de robe qui forcent l’attention et appellent sans coup férir le rire et la bonne humeur. Tout un tas de petits riens qui, par leur charme et leur innocence, vous effacent, comme d’un coup de baguette magique, les ennuis et désagréments de votre journée. Un véritable remède contre la monotonie !

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Moments d'absence - Photos J.M. Gourreau

 

Cécile Loyer :

Aux frontières de la réalité et de la fiction

Etrange travail que ces Moments d’absence aux relents de butô, entre fiction et réalité, ayant pour origine l’œuvre du cinéaste Jean Eustache (1938-1981), en particulier son film, Une sale histoire. Ce diptyque cinématographique en deux volets qui date de 1977 navigue explicitement sur deux territoires, celui d’un documentaire et celui, en parallèle d’une allégorie, vision qui reflète son imagination. Mais, à l’inverse du film qui débute par la fiction pour enchainer sur le document, l’œuvre de Cécile Loyer relate quelques instants mémorables de son passé, en l’occurrence la création à Tokyo, 15 ans plus tôt, de son tout premier solo, Blanc (2000), pour le réactualiser tout en en faisant revivre les principales facettes. Un solo qui évoque le passé d’une femme peu avant son mariage, la magie, la force, la fragilité de ces moments de joie ou de tristesse vécus et partagés avec ceux et celles qui l’ont entouré et qui ont fait chaque jour partie de sa vie. Dix ans plus tard, l’idée l’effleure de reprendre la pièce en la modifiant, en l’adaptant, en la déconnectant du passé, tout comme l’avait fait Jean Eustache dans son court-métrage, conférant ainsi à l’œuvre une nouvelle facette qu’elle s’efforce de transmettre à son interprète, Eric Domeneghetty. Un travail tout en finesse reflétant la générosité extrême de son auteur, aux frontières entre la réalité et l’imaginaire, l’histoire vécue et la fiction, dans deux mises en scène analogues qui s’interpénètrent, abordant des questions qui interpellent mais qui resteront à jamais sans réponse… Un dialogue fascinant dans lequel on ne peut jamais discerner le bon grain de l’ivraie.

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Anne-Sophie Lancelin dans L'étoile jaune - Photos CCN Tours

Thomas Lebrun :

Au paroxysme de l’émotion

Autre registre avec le solo et le duo de Trois décennies d’amour cerné de Thomas Lebrun, pièces abordant les tabous du sida, suivies par le solo L’Etoile jaune du même chorégraphe. Les mots sont impuissants pour le dire et les décrire. Voilà un artiste dont l’œuvre toute entière est imprégnée d’un charisme hors du commun, d’une sensibilité exacerbée et qui ne parle qu’avec son cœur, sentiments parfaitement relayés par ses danseurs, tout particulièrement par Anne-Sophie Lancelin, interprète sublime des deux solos dont l’intensité dramatique rejaillissait avec une force peu commune sur les spectateurs subjugués.

Comme son nom le laisse entendre, Trois décennies d’amour cerné… de doutes ravive les peurs, les questions, les doutes générés dans les années 80 par l’épidémie de sida qui déferla entre autres sur le monde de la danse. Un solo fascinant, d’une grande intensité dramatique, qui révèle avec une force inouïe la crainte de vivre sereinement sa sexualité, le doute qui oppresse et tenaille les partenaires, ne serait-ce qu’à l’approche de l’étreinte, réveillant dans les esprits les risques et les dangers de la maladie. Ressenti exprimé tant dans la gestuelle que par l’étonnante expressivité théâtrale communicative d’Anne-Sophie qui donnait réellement l’impression de le vivre.

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Trois décennies d’amour cerné… de peur - Photos CCN Tours

Même sentiment d’effroi communiqué par Anne-Emmanuelle Deroo et Raphaël Cottin dans leur duo Trois décennies d’amour cerné… de peur, « de la crainte de l'autre et de l'acte, mais que le désir emporte ». Avec l’obsession sous-jacente de la mort. Un sentiment encore bien présent aujourd’hui, malgré les progrès de la médecine qui permettent désormais de soigner ce fléau, voire même de le renvoyer au pays des oubliettes.

Soirée poignante qui se terminait en apothéose avec L’Etoile jaune, solo d’une puissance évocatrice incommensurable extrait de La constellation consternée, pièce qui évoque le massacre de milliers d’innocents par les nazis durant la dernière guerre mondiale. Là encore, l’exceptionnel pouvoir de concentration d’Anne-Sophie Lancelin et sa force intérieure, son rayonnement et son innocence lui permirent d’exprimer toute l’horreur de ce drame, le désarroi, ainsi que la rage sourde et contenue de ceux qui y ont été confrontés et qui en ont fort heureusement réchappé.

J.M. Gourreau

Que du bonheur / Toméo Vergés, Le Regard du Cygne, Paris, 5 & 6 avril 2018. Moments d’absence / Cécile Loyer, Le Regard du Cygne, Paris, 12 & 13 avril 2018. La constellation consternée & L’Etoile jaune / Thomas Lebrun, Le Regard du Cygne, Paris, 12 & 13 avril 2018, dans le cadre du Festival "Signes du printemps".

Salva Sanchis / Radical light / Pas vraiment novateur mais admirablement réalisé

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Salva Sanchis :

Pas vraiment novateur mais admirablement réalisé

 

Ce n’est pas particulièrement original mais c’est bougrement bien fait. Une œuvre platonique issue de quelques mouvements minimalistes instinctifs, anodins, sur une musique elle aussi minimaliste, en sourdine, planante, qui s’amplifie progressivement jusqu’à l’explosion finale, radicale, souveraine. Sur la scène, quatre hommes et une femme. Des hésitations à s’engager, investir ce tapis d’un orange rutilant qui occupe le centre du plateau. Une gestuelle naturelle, insidieuse, à partir de banals échauffements qui se complexifient au fur et à mesure que la musique se fait plus présente, plus puissante. Des phrases qui, toutefois, n’ont rien de réellement extraordinaire mais qui mettent en valeur l’excellence et la virtuosité des exécutants et, surtout, leur énergie. Un démarrage peut-être un peu long mais, au final, pas du tout désagréable. On se laisse aller à admirer la beauté des mouvements concoctés, la pureté de leur ligne. Chaque danseur semble cependant faire ce que bon lui semble, sans s’occuper de ce que fait son voisin.

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Photos Bart Grietens

Puis, sans que l’on s’en rende vraiment compte, la gestuelle, devenue plus prégnante, concentre notre attention, nous prend aux tripes, nous sort de cette torpeur qui nous avait progressivement envahi, dans laquelle nous nous étions lentement installés. Dès lors, tout s’emballe. Le rythme de la musique du duo musical "Discodesafinado" (Joris Vermeiren et Senjan Jansen) devient de plus en plus saccadé, de plus en plus impulsif, engendrant une danse convulsive, mécanique, fougueuse, emportée. Le langage s’approfondit, se charge petit à petit de sens, de pair avec l’intensité de l’écriture et sa profondeur. La musique ruisselle sur les corps, les enveloppe, les habite, mais ils demeurent malgré tout chacun dans leur monde. Ils n’en sortent que pour aller s’écrouler dans un coin, épuisés, ou pour reprendre leur souffle. Bien vite cependant, la fièvre, le besoin de se couler dans le rythme, de s’y mesurer, les ranime : ils rejoignent alors leurs compagnons d’infortune et rentrent dans la sarabande. Dès lors, le spectacle subjugue, hypnotise, devient électrisant. Les performances s’enchaînent à un rythme étourdissant, les danseurs se relayant les uns les autres. Il ne semble toujours rien y avoir de cohérent, même si, par moments, à la fin de la représentation essentiellement, ils parviennent à se rejoindre. Mais ça coule, ça se laisse contempler comme les flots d’un long fleuve qui gagne de l’impétuosité au fil de son parcours, et on s’y laisse prendre. La cadence musicale, syncopée, génère un mouvement perpétuel totalement abstrait, obsessionnel, sans apparentes répétitions. Et l’on en vient à se demander comment les interprètes parviennent à  enregistrer, à retenir ces enchaînements. Car, bien sûr, quasiment tout est écrit, rien n’est laissé ni au hasard, la part de l’improvisation étant réduite. Et c’est bien là le prodige. Car la musique, répétitive, ne permet que bien difficilement de s’y retrouver. Torsions, vrilles, déséquilibres plus étonnants les uns que les autres alternent avec des mouvements au sol du plus bel effet pour, finalement, laisser les corps s’imbriquer les uns dans les autres. Fascinant.

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Salva Sanchis n’est pas un inconnu des aficionados français de danse. En juin 2001 en effet, il a présenté dans ce même théâtre - dans le cadre de la manifestation P.A.R.T.S. (Opening Parts@Paris) - un solo, Gap, intégré l’année suivante dans la pièce de groupe Itch & fear. Ce chorégraphe espagnol, né à Manresa près de Barcelone, débute sa carrière artistique dans le théâtre, le mime et l’aïkido avant de se rendre en Belgique à l’Ecole P.A.R.T.S. d’Anne Teresa de Keersmaker. Il en sortira, diplôme sous le bras, en 1998. Cette même année, le Centre culturel Belem de Lisbonne lui commande une courte pièce pour trois danseurs Underline. Dès lors, tout ira très vite. De 1998 à 2017, date à laquelle il se consacre uniquement à la psychologie, Sanchis ne montera pas moins de 20 chorégraphies et participera à la création de 14 autres, avec Anna Teresa de Keersmaker et Marc Vanruxt essentiellement mais aussi Georgia Vardarou, Peter Lenaerts, Thomas Plischke et Jan Ritsema. Alors que ses premières pièces étaient très influencées par le théâtre, ses dernières, telles Radical light qu’il présente aujourd’hui, sont devenues totalement abstraites. On a également pu le voir comme danseur d’abord chez Anne Teresa de Keersmaeker puis comme chorégraphe associé jusqu’en 2008, période durant laquelle il développera un travail personnel entre danse et musique. En 2010, on le retrouve avec Marc Vanrunxt à la direction artistique de la compagnie flamande Kunst/Werk qu’il quittera définitivement – et avec elle la danse – en 2017. Seules sont aujourd’hui encore présentées ses deux dernières créations, Radical Light (2016) et A love supreme (2017).

J.M. Gourreau

Radical Light / Salva Sanchis, Théâtre de la Bastille, du 9 au 15 avril 2018.

 

Florence Peake / Do disturb / Un festival d’art avant-gardiste au sein duquel la danse a finalement bien trouvé sa place

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Rite / Florence Peake - Ph. J.M. Gourreau

 

Florence Peake :

Un festival d’art avant-gardiste au sein duquel

la danse a finalement bien trouvé sa place

 

Do disturb, vous connaissez ? C’est l’antagoniste de don’t disturb, ne pas déranger… En l’occurrence, un festival au nom engageant, dont la vocation est donc de déranger, de décoiffer, de vous bousculer dans vos habitudes… Un festival désormais annuel de performances tous azimuts, avant-gardistes bien évidemment, qui se tient pour la quatrième année consécutive dans notre capitale, au Palais de Tokyo. Un festival ouvert à tous les arts, qu’il s’agisse des arts inanimés tels la peinture, la sculpture ou l’écriture, ou des arts du mouvement comme le théâtre, le mime, le cirque ou la danse, dans lequel - et c’est là son originalité - le spectateur n’est pas tenu à l’écart. Si, dans cette manifestation, l’art de Terpsichore a été jusqu’à présent relégué au second plan, cette fois-ci ont été programmés, sinon de courts spectacles de danse contemporaine, du moins des performances inhabituelles, voire déjantées. Quatre des prestations proposées peuvent se rapporter à cette catégorie, Rite de la chorégraphe Florence Peake, An homage de Jérémie Nedd, Man Made et Elephant du "Dance on Ensemble", compagnie de vétérans sous l’égide du CND qui a vu le jour en 2015, sans oublier  Dancehall de Cécilia Bengolea, performance de quelque 6 heures autour d’une installation vidéo présentée durant toute une nuit (du 7 au 8 avril).

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Rite / Florence Peake - Cliquer sur les photos pour les agrandir

Encore peu connue en France, Florence Peake, danseuse, chorégraphe et peintre d’origine britannique, réalise, depuis 1995, des performances ludiques aussi étranges que radicales, faisant appel à des matières et des objets inhabituels qu’elle met en relation avec le corps en mouvement, mixant ainsi le théâtre, la sculpture et la danse. Il en naît des images d’une fulgurante beauté plastique, fort originales, du fait notamment des alliances éphémères "live" ainsi créées. Sous l’égide de la célèbre "Hayward Gallery" londonienne qui vient tout juste de réouvrir après deux ans de travaux, Rite s’avère un fascinant jeu sculptural de trois danseuses, en partie sur quelques accents de la fort célèbre partition - sulfureuse pour l’époque - du Sacre du printemps de Stravinsky, et qui illustre ici les ébats dans la boue de trois jeunes femmes aussi affranchies que dénudées… De véritables sculptures en mouvement que n’auraient sans doute pas reniées Rodin ou Camille Claudel. Outre l’attrait artistique évident que présente ce jeu chorégraphique dans la glaise - jeu auréolé en outre de sons amplifiés issus du pétrissage de l’argile ou du glissement des corps sur cette matière - son intérêt tient au fait qu’il évoque avec objectivité le rituel païen primitif sous-jacent dans l’œuvre de Stravinsky. Plusieurs tonnes d’argile ont été nécessaires pour réaliser cette performance qui montre et développe la relation entre le mouvement et la matière originelle brute, notre terre nourricière. L’artiste y présente également le corps comme primal, viscéral, érotique, de « normalisation néo-fasciste », précise-t-elle. Son approche est donc aussi une forme de protestation corporelle cynique contre le climat politique actuel. Une fois le spectacle achevé, l’argile empreinte par les corps des interprètes, laissera une trace sculpturale immuable des ébats chorégraphiques dont elle a été la matière et l’objet.

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An homage / Jérémie Nedd - Ph. J.M. Gourreau

Autre volet chorégraphique de ce festival, An homage de Jeremy Nedd. Né à Brooklyn mais basé à Bâle, ce jeune danseur, chorégraphe et D.J. tout à la fois, tente de s’approprier certains "diktats" esthétiques de la danse contemporaine nés « d’une pratique de déconstruction et de démystification ». An homage, dont il a conçu la chorégraphie, la mise en scène, les lumières et le décor évoque, de par sa texture et ses couleurs argent et or, celles d’une couverture de survie. Au cours du spectacle, deux couples féminins vont mettre en parallèle l’intérêt et l’originalité de l’inspiration ainsi - et surtout - que sa subtile appropriation par le plagiat. Une pièce aussi étonnante qu’électrisante mais d’un abord pas toujours évident.

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Man made / Jan Martens - Ph. J.M. Gourreau

Enfin, Man made est une création du chorégraphe belge Jan Martens dont nous avons pu voir la dernière pièce, Rule of three, en novembre dernier à l’Espace Cardin, dans le cadre du Festival d’automne. Cette nouvelle œuvre, qui fait intervenir les six danseurs vétérans du "Dance on Ensemble" sur une musique répétitive signée Mattef Kuhlmey, est à nouveau un spectacle au sein duquel les leitmotivs - mouvements de rotation et torsion ellipsoïde du corps scandés par les impulsions régulières de la partition musicale - prennent de la puissance et de la vitesse au cours du temps. Ces rythmes sourds interprétés en live, qui évoquent ceux d’une machine qui s’emballe, sont la source de l’énergie motrice et la force propulsive des danseurs, lesquels ont été salués par une ovation à l’issue du spectacle donné en clôture de ce festival.

J.M. Gourreau

Rite / Florence Peake, An homage / Jérémie Nedd & Man Made / Jan Martens et le "Dance on Ensemble", Festival "Do disturb", Palais de Tokyo, Paris, du 6 au 8 avril 2018.

 

Fredérick Gravel / This duet that we’ve already done (so many times) / Amours platoniques

Frédérick Gravel :

Amours platoniques

 

Ils sont là, seuls sur le plateau, comme un vieux couple, dans la plus parfaite indifférence. Et pourtant, ils sont jeunes et beaux, dans la fleur de l’âge. Mais ils n’ont rien à se dire. Aucun des deux ne parait même s’apercevoir de la présence de l’autre, ni pour autant s’en émouvoir. Tout pourrait être merveilleux dans le meilleur des mondes… Ils semblent presque étrangers l’un à l’autre, las de ne rien faire, de n’avoir rien à faire, n’aspirant qu’à trouver une occupation, chacun dans son coin. Les premiers accents musicaux sortent la jeune femme de sa torpeur.  Elle s’étire, cambre son buste vers l’arrière, dirigeant comme par dépit son regard vers le ciel. Lui est assis par terre, prostré sur son livre. Puis, d’un seul coup, alors que rien ne le laissait prévoir, tout s’emballe, de concert avec l’intensité du son qui va jusqu’à devenir assourdissant. Mais le retour au calme est rapide. Simple besoin de se dégourdir, de manifester sa présence ? C’est alors que leurs regards se croisent furtivement, se rejoignent. Ils se lèvent, se placent côte à côte. C’est elle qui ouvre le bal. Une gestuelle d’amoureux timides qui se cherchent, qui n’osent pas encore s’étreindre. Il lui prend les cheveux, les étire, les caresse, les emmêle, les tord. Le face-à-face est énergique, puissant, saccadé. Par moments, on croirait voir deux coqs qui paradent, se jaugent puis s’affrontent. Pourtant, rien ne transparaît de leurs sentiments, ils semblent toujours parfaitement indifférents l’un à l’autre. Chemisier et t-shirt finissent par tomber. Ils se retrouvent tous deux torse nu, étonnés, s’examinent, se palpent mutuellement la peau du ventre, l’étirent avec surprise et étonnement. Un moment étrange, voluptueux, fascinant, plein de douceur et de chaleur, d’une grande beauté. C’est pourtant sans réelle conviction qu’ils vont finir par s’enlacer dans des attitudes inhabituelles, fort originales mais platoniques, tout dans la lenteur. Moments intenses ponctués d’interrogations, de séparations et de rapprochements. L’atmosphère est lourde, triste, pesante. Tout n’est qu’insidieux, suggéré, en demi-teintes. Rien n’est réellement dit. La crudité des éclairages prend alors le relai, accentuant la force des gestes, mettant en valeur la beauté des formes, la violence sous-jacente qui surgit par intermittence. C’est sans étonnement qu’on les verra se séparer et s’écarter lentement, chacun de son côté.

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Photos Claudia Chan & Nans Bortuzzo

Cette histoire d’un couple ordinaire, en tout cas ressentie comme telle, interprétée par son auteur et par la danseuse Brianna Lombardo, reflète très fidèlement la pensée de Frédérick Gravel qui se refusait à faire du déjà vu, à savoir des relations évoluant entre l’amour et la haine, l’attraction et la répulsion. « Ce duo ne se joue pas dans le début de l’amour ou la fin de l’amour. Il se joue dans un moment où les choses sont acceptées chez l’autre, où les tensions sont parties. Ce temps de la relation permet de travailler sur le duo sans être dans le besoin ou dans la peur de l’autre, mais dans l’acceptation de l’autre ».

Ce n’est pas la première fois que ce chorégraphe canadien se produit au Théâtre de la Bastille. Il y avait en effet présenté il y a quatre ans Usually beauty fails, patchwork constitué de plusieurs petits duos (dont l’un, d’ailleurs, avec Brianna Lombardo), pièces qu’il considérait comme inachevées ou incomplètement exploitées, et qu’il a décidé de reprendre et d’étoffer. Ainsi est né This duet that we’ve already done (so many times), duo émotionnel hors des sentiers battus qui évolue au gré du temps, en fonction de l’attention que lui prêtent les spectateurs et de leur réactions au cours de la représentation.

J.M. Gourreau

This duet that we’ve already done (so many times) / Frédérick Gravel, Théâtre de la Bastille, du 4 au 8 avril 2018.

 

 

Leslie Mannès / Atomic 3001 / Vers la robotisation de l'Homme

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Leslie Mannès :

Vers la robotisation de l’Homme

 

Etonnant présage que la performance de cette artiste qui ne laisse rien augurer de bon pour l’avenir de l’espèce humaine, soumise à une mécanisation de plus en plus prégnante, de plus en plus poussée, qui la conduit peu à peu à annihiler ses pensées, sa réflexion, sa volonté, à se laisser mener par la machine, à devenir elle-même asservie par celle-ci, comme le serait un esclave, voire un jouet. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’être que nous avons en effet devant les yeux n’a plus rien d’humain, ni même d’animal. Il semble tout entier envoûté par le son qui l’auréole, possédé par quelque démon insidieux et se trouve dans l’incapacité de réagir, de s’extirper de l’engrenage dans lequel il s’est lui-même - sans s’en rendre compte - engoncé.

A peine sommes-nous confortablement calés dans notre fauteuil que nous voilà saisis par les notes sournoises et lancinantes d’une musique répétitive, à peine audibles au début, les feux de la rampe ne s’étant pas encore éteints. Alors que la lumière s’estompe, celles-ci deviennent plus insidieuses, enveloppantes, de plus en plus puissantes, conquérant petit à petit l’espace tout entier. Sur scène apparait alors une femme, tout de rouge vêtue, qui, dès son entrée, semble possédée par cette musique techno convulsive et envoûtante qui lui saisit d’abord les bras, leur imprimant une sorte de décharge à chacune de ses impulsions, avant de gagner les hanches et le bassin, leur conférant un mouvement de va-et-vient et de rotation alternés. Un rythme effréné et obsédant, entrecoupé cependant de cassures mais qui l’amène à la transe et à la folie dont elle ne sortira qu’à l’arrêt de cette musique, épuisée. On ne peut s’empêcher de penser à l’Apprenti sorcier de Walt Disney sur la musique de Paul Dukas, narrant l’aventure de Mickey Mouse travesti en jeune sorcier, encore incapable de maîtriser les forces maléfiques qu’il a lui-même provoquées. Ou, encore, à ces machines qui s’emballent et dont on devient le jouet, dans l’incapacité que l’on est de les maîtriser.

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Photos J.M. Gourreau

La chorégraphe et interprète d’Atomic 3001, Leslie Mannès, n’est pas inconnue du public français. Si elle vit et exerce son art majoritairement à Bruxelles, on a pu la voir comme interprète depuis 2006 dans diverses pièces de la compagnie Mossoux-Bonté. Elle a également travaillé avec la chorégraphe brésilienne Ayelen Parolin et, dernièrement, avec Maxence Rey, notamment dans l’interprétation de Sous ma peau. En 2012, elle a aussi joué le rôle de Deborah dans le film Fatcat de Nicolas Deschuyteneer et Patricia Gelise, long métrage  évoquant l’urbanisme bruxellois qui dévaste cette ville depuis des décennies par les logiques répétitives et incohérentes du « tout raser pour tout remplacer ». Ses premiers travaux chorégraphiques voient le jour en 2005, mais ce n’est qu’en 2012 qu’elle crée, avec Louise Baduel, sa compagnie, « System Failure ». Ses recherches, à mi-chemin entre le théâtre et la danse, mettent en avant des moyens futuristes permettant d’anticiper la vision du monde qui nous entoure et de de regarder autrement. Le premier spectacle de la compagnie, précisément dénommé System failure, est créé en 2013 aux « Brigittines » à Bruxelles. Cette œuvre, qui explore la thématique du contrôle de l’automatisation en naviguant avec humour dans la science-fiction, a été présentée en Avignon au théâtre des Doms en 2015. C’est également cette année-là que ces deux chorégraphes créent leur second spectacle, Human decision, qui spécule par l’absurde sur un futur où les nouvelles technologies pourraient modifier fondamentalement la nature humaine, son corps, ses émotions, sa communication. Atomic 3001, en collaboration avec le compositeur Thomas Turine et l’éclairagiste Vincent Lemaître, toujours dans la même logique de création, voit le jour en mars 2016 au festival In movement des « Brigittines ». Ce spectacle nous est aujourd’hui présenté dans le cadre du festival Incandescences, en partenariat avec les Journées Danse Dense ainsi que dans celui des rendez-vous "On y danse 2018".

J.M. Gourreau

Atomic 3001 / Leslie Mannès, Centre Culturel Wallonie-Bruxelles, 3 & 4 avril 2018.

 

Adrienne Canterna / Rock the Ballet /Romeo & Juliet / Une relecture de la tragédie de Shakespeare

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Adrienne Canterna :

Une relecture de la tragédie de Shakespeare

 

Les transpositions du célèbre ballet Roméo et Juliette à la comédie musicale ne sont pas nouvelles. La première de ces adaptations, bien évidemment américaine, est l’illustre West Side Story de Léonard Bernstein, avec des paroles de Stephen Sondheim, en 1957. Dans cette œuvre, le cadre de l'intrigue est déplacé à New-York au XXe siècle, et les familles ennemies sont supplantées par des gangs ethniques. D'autres comédies musicales reprennent par la suite la pièce, entre autres, William Shakespeare's Romeo and Juliet de Terrence Mann, coécrite avec Jérôme Korman en 1999, Romeo et Juliette, de la haine à l’amour de Gérard Presgurvic, créée en 2001, et Giulietta & Roméo de Richard Cocciante en 2007. Plus récemment, en 2015 très exactement, la compagnie américaine « Bad Boys of dance » fondée en 2007 par la star Rasta Thomas et la chorégraphe et danseuse Adrienne Canterna, créateurs du célèbre Rock the ballet qui fut applaudi par plus d’un million de spectateurs dans le monde, décide à son tour de se lancer dans l’aventure.

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Le résultat, pour le moins étonnant, a cependant conquis le public. Si l’histoire originelle des deux amants de Vérone est strictement respectée et parfaitement lisible, la partition musicale qui l’accompagne n’a quant à elle plus grand chose à voir avec la musique de Prokofiev à laquelle nous sommes habitués, encore que trois des vingt-trois scènes de l’œuvre soient soutenues par la partition de ce compositeur. Les autres musiques qui auréolent la pièce, d’une grande variété, évoquent toutes - à des degrés divers, il est vrai - la passion de ces amants, qu’il s’agisse des Quatre saisons de Vivaldi, de l’Adagio pour cordes de Samuel Barber, de mélodies ou de pièces musicales de Bruno Mars, The Police, Lady Gaga, Jay-Z, Katy Perry et David Guetta, pour n’en citer que quelques-unes. Un choix très éclectique par conséquent, séquençant trop abruptement peut-être cette « tragédie musicale ». Ce qui fait en revanche son attrait, c’est la polyvalence de ces étonnants artistes sur scène, tout autant comédiens, danseurs qu’acrobates passionnés, passés maîtres aussi bien en danse hip-hop que classique ou contemporaine, et qui débordent d’une énergie communicative. Mais la magie du spectacle est également - et surtout - issue de sa scénographie, de ses somptueux éclairages et de ses décors, projections-vidéo superbes qui ont l’heur de transporter le spectateur dans un univers fantasmagorique et qui rendent l’œuvre réellement fascinante. Une relecture sans doute discutable du fait de son parti-pris syncopé et de son éclectisme musical mais qui a le mérite de retracer fidèlement le livret shakespearien et de mettre en avant sa perpétuelle intemporalité.

J.M. Gourreau

Romeo & Juliet / Adrienne Canterna, Rasta Thomas - Rock the Ballet, Opéra de Massy, 28 mars 2018.

Prochaines représentations : Sarcelles, le 30 mars ; Roubaix, le 3 avril ; Levallois-Perret, le 4 avril ; Mérignac, le 5 avril ;  Le Perreux, le 6 avril ; Caluire et Cuire, les 8 et 9 avril 2018.

Blanca Li / Elektrik / Décoiffant !

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Photos Laurent Philippe

Blanca Li :

Décoiffant !

 

On n’en attendait pas moins d’elle: voilà à nouveau un spectacle où la verve le dispute à l’entrain, la vitalité à l’énergie, la virtuosité à la fantaisie, à l’image de son auteure. Un spectacle dans lequel on s’étonne aussi de voir comment la musique classique baroque – qu’il s’agisse de celle de Carl Emmanuel Bach, de Jean-Sébastien Bach, de Vivaldi ou de Scarlatti – s’accorde aussi parfaitement que la musique techno à la danse "électro" de Blanca Li. Ce n’est certes pas une découverte car cette chorégraphe nous en avait déjà donné un aperçu en 2009 avec Elektro-Kif et, plus récemment, en 2016, avec le film Elektro-Mathematrix. Cette danse urbaine qui se rapproche du hip-hop est fondée sur des mouvements atypiques inspirés du "voguing", du "locking", de la "house" ou du "popping" adaptés aux rythmes de la musique "électro-house" rapidement popularisée dans les night-clubs dès le début des années 2000. Elle se caractérise par une gestuelle des membres à la fois circulaire et ample autour du corps, langage exécuté de façon énergique, voire frénétique, aussi spectaculaire qu’électrisant. Une danse physique, puissante, fascinante, dans laquelle les bras de ces danseurs, hommes-caoutchouc, se tordent, s’enlacent comme des lianes autour de leur propre corps, réalisant des figures géométriques d’une inventivité époustouflante.

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Il faut dire que ce nouveau show, dans lequel les solos virtuoses alternent divinement avec les variations conçues pour le groupe, est servi par huit fabuleux danseurs. Issus pour la plupart de milieux défavorisés, ces artistes remarquables ont été remarqués par la fée Blanca qui, d’un coup de baguette magique pourrait-on dire, en leur inculquant le goût et l’amour du travail, les a métamorphosés en prestigieux artistes et hissés en un rien de temps en champions, chacun au sommet de sa discipline. Le plus remarquable d’entre eux est sans nul doute Mamadou Bathily, alias Bats, un autodidacte qui pratique le "flexing" depuis 2009. Il acquiert le titre de champion du monde de danse électro en 2011. Mais il n’est pas le seul. Taylor Château fut lui aussi champion du monde la même année au "Vertifight" dans une catégorie voisine. Jérôme Fidelin, alias Goku, remporta le titre de champion de France  dans cette même catégorie en 2010. Jordan Oliveira, alias Jordy, est devenu en 2016 champion du monde avec Alliance Crew au festival hip-hop Paris-Berlin. Quant à Adrien Larrazet, alias Vexus, il est actuellement double champion de France aux compétitions "World of dance" et " Hip hop International". Tous, autant les uns que les autres, ont gagné de nombreuses "battles" et s’adonnent activement à conserver leurs titres et à améliorer leur art. Pas étonnant alors qu’avec un tel talent servi par une brochette de danseurs aussi prestigieuse, Blanca Li fasse un tabac à chacun de ses spectacles…

J.M. Gourreau

Elektrik / Blanca Li, Théâtre le 13ème art, Paris, du 27 mars au 14 avril 2018.

Fabrizio Favale / Circeo / Enigmatique mais envoûtant

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Photos Alfredo Anceschi

Fabrizio Favale :

Enigmatique mais envoûtant

 

Circe john william waterhouseLa danse pour la danse. Le mouvement pour le mouvement. L’abstraction pour l’abstraction. Pas de réelle volonté affirmée d’évoquer quoi que ce soit, un sentiment, une idée. C’est davantage une atmosphère, une ambiance que Fabrizio Favale suggère dans Circeo, un patchwork chorégraphique certes énigmatique mais fort plaisant, du fait des questions que l’on se pose en le contemplant mais, surtout, de la beauté de la danse dévolue aux sept hommes qui l’interprètent. Une danse complexe mais rigoureuse, hypnotique et envoûtante, tantôt forte, brutale, voire guerrière, tantôt douce, légère et coulée, toute en courbes et en arrondis, qui fait pendant à l’intervention beaucoup plus théâtrale et non dansée - presque incongrue dirais-je même - de deux personnages venus d’un autre monde, Andrea del Bianco et le chorégraphe lui-même. Ce sont d’ailleurs eux qui ouvrent le spectacle, bottés, encapuchonnés et vêtus d’une combinaison d’un blanc immaculé, l’un muni d’une longue canne, l’autre courbé, tapi sous une sorte de peau de bête évoquant la toison d’un mouton. Seraient-ils, le premier la fille d’Hélios, l’ensorceleuse Circé, nantie de sa baguette magique, l’autre, l’une de ses victimes, transformée, à l’instar des compagnons d’Ulysse, en animal ? Personne ne le saura jamais. Toujours est-il que leur présence auréolée de mystère, qui plus est au début d’un spectacle qui se veut chorégraphique, interpelle… Atmosphère étrange perturbée par l’arrivée de sept danseurs, êtres éphémères qui vont et viennent fugitivement, disparaissent pour mieux réapparaître l’instant d’après. Leur fougue et leur entrain réchauffent le cœur. Mais eux non plus ne semblent pas porteurs de message, sinon leur joie d’être et de vivre ensemble. Leur danse, tantôt tellurique, tantôt céleste et sensuelle, est résolument abstraite, empreinte cependant d’une certaine magie. On peut toutefois y retrouver les forces originelles de la nature qui évoquent les contrées d’origine du chorégraphe, ces terres mythiques de la côte tyrrhénienne et de l’île d’Eéa, où Ulysse débarqua et rencontra la magicienne Circé ; on peut aussi y voir le feu des volcans, les tempêtes meurtrières, les volutes moutonnées et sinueuses des monts sous-marins, la rigueur des étendues glacées sibériennes mais peut-être également les déchets et tas d’immondices abandonnés par l’Homme, accumulés depuis des siècles au fond des océans, comme le suggère la dernière image de la pièce.

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 "Presque toutes mes œuvres tendent vers la danse abstraite, comme j’aime l’appeler", nous dit Fabrizio Favale dans le programme. Et de s’en expliquer : "Elles se tournent vers les astres, se propulsent à une distance qui laisse derrière elle les choses du monde. Et, en même temps, elles semblent naître des paysages italiens et de la culture populaire qui s’y rattache". En effet, ce que ce chorégraphe transmet à son public, c’est une trace certes fugitive des beautés de notre univers mais aussi de tout ce qui fait, "la puissance des roches désolées, des volcans en activité, des îles lointaines, des glaciers alpins, des transhumances des hommes et des migrations d’animaux sauvages", révèle t-il. Un univers tout de même assez loin de celui de l’Odyssée d’Homère et de l’histoire de Circé et d’Ulysse, de laquelle cette pièce pourrait avoir été inspirée.

J.M. Gourreau

Circeo / Fabrizio Favale, Cie "Les suppléants", Théâtre de la danse Chaillot, 22-24 mars 2018.

Photo dans le texte à gauche: "Circé offrant une coupe à Ulysse", par William Waterhouse

Christian Rizzo / Le syndrome ian / Le Cent Quatre / Les spectres de la nuit

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Photos J.M. Gourreau

Christian Rizzo :

Les spectres de la nuit

 

Quel cauchemar a bien pu étreindre et torturer l’âme de Christian Rizzo lors de la création du Syndrome Ian ? Voilà en effet une œuvre obsessionnelle qui  embarque le spectateur dans l’univers du « clubbing », un univers certes banal mais au sein duquel règne, dès le début du spectacle, une atmosphère étrange, pesante, dérangeante, on ne sait trop pourquoi. Dans cette boîte de nuit new style, les couples se forment, s’enlacent, dansent et se succèdent pourtant calmement, tranquillement, normalement, s’étreignant, virevoltant, s’abandonnant l’un à l’autre dans la plus parfaite indifférence. Deux danseurs esseulés toutefois, un homme et une femme, vont et viennent, tournent autour des couples sans prêter attention l’un à l’autre, sans se rapprocher, sans jamais se rencontrer. Au bout de quelques minutes cependant, on remarque la présence d’un bien étrange et inquiétant personnage encapuchonné, entièrement vêtu de noir, debout dans un coin du plateau, qui observe attentivement la scène. Qui est-il ? Que fait-il ? On ne le saura jamais vraiment. Une présence inopportune, fascinante mais dérangeante, quasi-maléfique qui obsède, que l’œil ne cessera jamais de chercher.

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La réponse nous sera peut-être donnée en s’immisçant dans le passé du chorégraphe. Déjà, en 2010, dans L’oubli, toucher du bois, Christian Rizzo affirmait : « toutes mes pièces sont sous-tendues par une dramaturgie autobiographique, comme un fil conducteur qui, avec le temps, devient de plus en plus visible » (cf. ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes). Le syndrome ian qui clôt le volet de sa trilogie, D’après une histoire vraie, n’échappe pas non plus à la règle. Remontons à l’année 1979, date de la première sortie du tout jeune Christian - il n’avait alors que 14 ans - en discothèque dans un night-club célèbre de Londres. A l’époque, le chanteur et guitariste du groupe post-punk Joy Division, Ian Curtis, qui régnait en maître sur la scène britannique, l’impressionna très vivement. Sa célébrité ne fut malheureusement que de courte durée puisque, l’année suivante, cet artiste, qui était atteint épisodiquement de crises d’épilepsie et se trouvait dans l’impossibilité d’assurer certains de ses concerts, se suicida par pendaison. Est-ce le spectre de ce musicien à la gloire éphémère qui impressionna le jeune danseur au point qu’il chercha à faire revivre sa mémoire sur scène ? Est-ce lui-même qui incarne le jeune homme errant en solitaire sur la piste parmi les couples enlacés ? Lui seul pourrait le dire. Toujours est-il que la force de cette pièce tient peut-être davantage à la présence de cet inquiétant personnage en noir qui n’est pas sans évoquer la Mort - d’ailleurs démultipliée à la fin du spectacle - qu’aux évolutions des danseurs, tantôt envoûtantes, tantôt pleines d’une énergie communicative. Il n’en demeure pas moins que la chorégraphie, servie par la voix aussi électrisante qu’ensorcelante de Ian Curtis qui auréole ce spectacle émaillé d’instants émouvants d’abandon, est d’une fluidité sans failles et en parfaite adéquation avec ce que l’on pouvait vivre à l’époque dans une discothèque. L’œuvre se terminera par le poignant solo d’une danseuse, celle isolée du début sans doute et qui pourrait fort bien être la compagne du rocker défunt, rendant ainsi un vibrant hommage à l'amour et à la vie.


J.M. Gourreau

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Le syndrome ian / Christian Rizzo, Le cent Quatre, Paris, 19 et 20 Mars 2018.

Spectacle créé au festival Montpellier danse en 2016.