Critiques Spectacles

Marlène Jöbstl / Heimliche Hymne / Clin d'oeil à son passé

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Photos J.M. Gourreau

 

Marlène Jöbstl :

Clin d’œil à son passé

 

Il arrive un moment dans la vie d’un artiste où celui-ci éprouve le besoin de tourner son regard vers le passé, de mettre en avant les évènements et instants cruciaux qui ont marqué son existence, de les livrer et de les faire partager à son public. Marlène Jöbstl, artiste qui s’est engagée dans l’étude, la pratique et l’enseignement du butô, cet art expressionniste japonais très imagé, né dans le sillage de la seconde guerre mondiale sous les pas de Tatsumi Hijikata et de Katsuo Ohno, n’a cependant pas choisi ce langage pour s’exprimer : elle s’est en effet plutôt tournée vers l’art du spectacle qui a vu sa destinée s’accomplir, celui du mime, plus précisément celui de Jacques Lecoq, pédagogue et fondateur de l’Ecole internationale de théâtre et de mime de Paris. C’est en effet avec cet artiste qu’elle a fait ses premiers pas avant de découvrir en 2002 - sous l’égide de Yumiko Yoshioka, Atsushi Takenouchi, Daisuke Yoshimoto et le fils de Katsuo Ohno, Yoshito Ohno - le butô, cet art fascinant qui, dans une certaine mesure d’ailleurs, appelle le mime.

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Heimliche Hymne qu’elle vient de créer dans le cadre de la 18ème édition du Butô Festival à l’Espace Culturel Bertin Poirée évoque, par son titre, les origines autrichiennes de cette artiste qui, après la France, a désormais choisi l’Espagne pour vivre et exercer son art. Un pays dont elle retranscrit la chaleur et la vivacité dans la dernière partie de son spectacle. Le début de celui-ci évoque cependant le souvenir d’Hijikata qui, tout comme elle à ses débuts, était en quête de son identité. Pour sa part, elle y affirme et revendique sa féminité mais aussi sa fierté d’être née dans un pays très attaché à la paix entre les nations. C’est en effet drapée dans un tissu évoquant le drapeau national aux couleurs rouge et blanche (couleurs de la paix) taché par endroits de sang qu’elle apparaît, fardeau dont elle va peu à peu se séparer pour se présenter sous son vrai visage, celui d’une femme secrète, d’une grande sensibilité mais aussi d’une non moins grande fragilité, dansant avec son âme et son cœur. Une danse expressive, spontanée, puissante et imagée qui relate autant les moments heureux qu’elle a pu vivre que les vicissitudes de l’existence auxquelles elle s’est trouvée confrontée, comme la drogue, laquelle a emporté son compatriote, le chanteur pop-rock Falco, Johann Hölzel de son vrai nom, auquel elle a entre autres emprunté un fragment musical pour accompagner son spectacle. Une pièce émaillée de nombreuses autres allusions historiques évoquant notamment l’occupation nazie et ses insoutenables "restrictions" alimentaires, celle du sel en particulier, auxquelles le peuple autrichien était soumis. Faits relatés dans ce livre qui l’accompagne, ouvrage écrit par son père dont elle déclame au fil du temps quelques passages particulièrement poignants. Il n’en reste pas moins que l’œuvre, bien qu’émaillée de propos graves, reste dans son ensemble assez enjouée, voire primesautière, du fait de la truculence de ses propos soutenus en grande partie par deux "tubes" musicaux, Le beau Danube bleu de Johann Strauss, apologie de l’Autriche, et Non, je ne regrette rien d’Edith Piaf, symbole de la France, Marlène Jöbstl bénéficiant des deux nationalités.

J.M. Gourreau

Heimliche Hymne / Marlène Jöbstl, Centre culturel Bertin Poirée, Paris, 12 & 13 juin 2018.

 

Rami Be'er / Mother’s Milk / Kibbutz Contemporary Dance Company / Les horreurs de la shoah

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Photos Eyal Hirsch

 

 

Rami Be'er :

Les horreurs de la shoah

 

Rami be erIl ne fait pas dans la dentelle. S’il avait pour but de nous faire partager les horreurs de la  Shoah (massacre ethnique  peut-être plus connu sous le nom d’Holocauste), sa réussite est totale. En effet, au travers de Mother’s Milk, le chorégraphe israélien Rami Be'er, également directeur artistique de la Kibbutz Contemporary Dance Company basée dans l’ouest de la Galilée, évoque l'extermination des Juifs de Palestine pendant la Seconde Guerre mondiale. Propos qui sied bien à cette troupe, puisque sa fondatrice, Yehudit Arnon, décédée en 2013, était une rescapée des camps de concentration. Entre 1939 et 1945, ce ne sont en effet pas moins de  cinq à six millions de Juifs, soit les deux tiers des Juifs d'Europe et approximativement 40 % des Juifs du monde que les nazis, ces membres d'un parti politique raciste allemand, se sont mis en devoir d’exterminer avec une violence sans égale. Le père de Rami, l’un des architectes éminents d’Israël auquel l’on doit le concept du kibboutz au milieu des années 50, exploitation construite autour de l’idée d’une vie communautaire et d'égalité au sein d'une société unie et homogène, avait été lui aussi pris dans la tourmente et avait pu en réchapper. Ce sont ces horreurs dont nous entretient son fils au travers d’une œuvre fort sombre, d’une puissance et d’une violence incommensurables mais malheureusement linéaire, confuse, répétitive, mécanique et sans nuances. Deux points positifs toutefois, de fabuleux danseurs, parfaitement rôdés aux difficultés dont la chorégraphie est truffée et, aussi, une mise en scène et une occupation de l’espace scénique remarquables. Mais l’œuvre manque énormément de sensualité,d'âme et de spontanéité, quelques pas de deux mis à part.

Si l’on se réfère au programme, le chorégraphe Rami Be'er est né au sein du Kibboutz Ga’aton créé par Yehudit Arnon et surnommé par la suite « le village international de la danse ». Ce lieu accueille une centaine de danseurs, tant israéliens qu'issus du reste de l'univers. Plus d’une cinquantaine de ballets, dont un grand nombre à l’attention du jeune public, y ont été élaborés par Rami Be'er qui en a conçu non seulement la chorégraphie mais aussi la scénographie, les décors et lumières. Une vision très large du monde, foisonnante d’images plus réalistes les unes que les autres, toujours très fortes, traduisant souvent la violence et le malaise qui étreignent les communautés de ce pays. Des danses guerrières traduites par une chorégraphie ample et large, heurtée, soutenue par des musiques rythmées et scandées, signées Elia Suleiman et Amon Tobin mais aussi Jean-Sébastien Bach. Ce, dans des lumières violentes et contrastées qui, malgré le choc qu’elles occasionnent à l’œil, conviennent parfaitement à l’esprit de cette œuvre.

J.M. Gourreau

Mother’s Milk / Rami Be'er / Kibbutz Contemporary Dance Company / Théâtre de Paris, du 13 au 17 juin 2018.

Mats Ek / Alexander Ekman / Johan Inger / Dancing with Bergman / Quand la danse rejoint le cinéma

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Mats Ek et Ana Laguna dans Memory-@ Leslie Spings

Mats Ek, Alexander Ekman & John Inger :

Quand la danse rejoint le cinéma

 

Quel exceptionnel bonheur et quelle chance surtout de pouvoir retrouver réunis pour quelques soirées sur la scène du théâtre des Champs-Elysées Mats Ek, Ana Laguna et quelques-uns de leurs amis chorégraphes dans un spectacle d’une grande originalité, centré sur l’œuvre et la personnalité d’un autre monstre sacré des arts de la scène, leur compatriote, le réalisateur cinéaste Ingmar Bergman ! C’est en effet  la productrice de "Transcendances", Vony Sarfati, qui eut l’idée, il y a quelques mois, à l’occasion du centenaire de la naissance du cinéaste, de réunir sur le même plateau trois générations d’artistes suédois. Elle en confia la réalisation à Mats Ek, lequel avait fait ses adieux officiels à la danse en 2016, à l’âge respectable de 71 ans. La raison de ce retour ? D’abord le fait qu’Anders Ek, le père de Mats Ek, ait été l’un des acteurs fétiches de Bergman. Ensuite, que Mats, lui-même, ait été l’assistant du cinéaste sur certaines de ses mises en scène comme Woyzeck, de Büchner, en 1969 au Royal Dramatic Theatre de Stockholm. "Etre son assistant était un frisson constant et, chaque jour, une aventure. Par peur du chaos, il était extrêmement exigeant en matière d’organisation, ce qui peut paraître paradoxal dans ce milieu où la créativité doit être reine", se souvient-il. En outre, dit-il, "il a souvent travaillé avec des chorégraphes pour compléter ses talents ; il savait qu'il y avait une correspondance entre la danse et le théâtre". Et puis, si Mats Ek est davantage connu comme chorégraphe ou directeur des Ballets Birgit Cullberg, il faut se souvenir en effet qu’à ses tout débuts, il fut d’abord homme de théâtre tout comme son père, avant de devenir danseur. Passion qui ne l’a pas quitté puisqu’il a poursuivi la création de mises en scène telles que Don Giovanni en 1999, Andromaque en 2001 et Le songe d’August Strinberg en 2007. Ce n’est qu’à l’âge de 27 ans qu’il a basculé vers la danse. Enfin, il faut bien l’avouer, pour un artiste, il est toujours difficile de tourner brutalement la page après une vie entièrement consacrée à l’art et ce n’est bien souvent que la mort qui l’y contraint…

Le pas-de-deux qu’il danse aujourd’hui avec sa compagne Ana Laguna, Memory, avait été chorégraphié pour le Don Juan de Molière, créé à Stockholm en 2000, repris en 2004 et réactualisé aujourd’hui en y adjoignant un début et une fin. Très théâtrale, cette œuvre sur la vie au quotidien avec ses moments de félicité mais aussi ses mesquineries et ses épreuves, n'a donc pas été spécialement montée pour cet hommage à Bergman. Conçu comme la majorité des autres avec et pour Ana Laguna, ce duo, est d’une puissance extrême. Tous les sentiments qui émaillent la vie du couple y sont abordés, à commencer par cet amour passionnel que l’on retrouve à toutes les étapes de la vie, évoqué sans doute avec le maximum d’attention et de tendresse au fur et à mesure que l’âge avance, la fragilité et le besoin de protection se faisant plus prégnants.

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Bergman vu par Bengt Wanselius

 

 A. Ekman dans Thoughts on Bergman @ Eric Berg                                                                                                                                                         4 Karin de Johan Inger @ Erik Berg

Les deux autres œuvres de la soirée, confiées respectivement à deux plus jeunes chorégraphes suédois de grand talent, Johan Inger et Alexander Ekman, sont également toutes deux supportées par des extraits de films d’Ingmar Bergman dont on peut partager quelques instants sous la forme de clichés photographiques et de vidéos montées pour l’occasion par Bengt Wanselius, "mémoire visuelle de l’intime du célèbre metteur en scène", peut-on lire dans le programme. Johan Inger s’est inspiré du court métrage The dance of the damned women pour réaliser 4 Karin, pièce aussi curieuse qu’originale, conçue tel un exercice pédagogique, à savoir sa présentation dansée suivie d’une explication verbale par son auteur afin d’éclaircir les zones d’ombres éventuelles et d’en faciliter la compréhension. Ce, avant de la reprendre une seconde fois clés en mains pour en goûter pleinement toutes les subtilités. Très narrative, l’œuvre met en scène quatre femmes de générations différentes, la plus jeune se trouvant confrontée successivement à ses trois aïeules et contrainte à l’obéissance ou à la révolte. Un conflit de générations d’un réalisme saisissant.

La dernière œuvre du programme, Thoughts on Bergman, est un solo d’Alexander Ekman, en fait une réflexion sur ce jeu qu’est la création, ainsi que sur la solitude de l’artiste face à son public mais, surtout, face à la vie et la fin des choses. Quant à Mats Ek, il n’abandonnera pas pour autant la danse puisqu’il présentera en juin l’année prochaine à l’Opéra de Paris deux créations, Another place sur une musique de Franz Liszt et Le Boléro sur la célèbrissime partition de Ravel.

J.M. Gourreau

Memory / Mats Ek, 4 Karin / Johan Inger, Thoughts on Bergman / Alexander Ekman, "Dancing with Bergman", Théâtre des Champs-Elysées, du 9 au 11 juin 2018.

Prochaines représentations: Opéra de Monte-Carlo, du 12 au 14 juillet 2018.

Jean-Christophe Maillot / Le songe / Un enchantement

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Photos Alice Blanchero

Jean-Christophe Maillot :

Un enchantement

 

Il faut bien se rendre à l’évidence : Jean-Christophe Maillot n’a pas son pareil pour faire vivre des histoires - les plus ésotériques soient-elles - avec finesse, sensualité et humour ; comme nul autre, il sait mettre en vie et animer ses personnages dans des tableaux d’une fulgurante beauté, tout en leur offrant des variations chorégraphiques dont l’esthétique, l’élégance et l’harmonie n’ont d’égales que leur délicatesse et leur poésie… Il est vrai que ce chorégraphe a su s’entourer d’artistes racés, certes d’une technique sans faille mais surtout d’une expressivité et d’un jeu d’acteur apanage de celui des plus grands comédiens. Mais il est vrai aussi que son talent lui permettrait de conférer de l’éloquence à n’importe quel personnage, fût-ce même un mannequin !

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Le Songe, ballet qui a une bonne douzaine d’années, n’échappe pas à la règle, même s’il n’a pu être présenté dans le faste des décors d’Ernest Pignon-Ernest ni, bien sûr, avec les danseurs de sa création, je songe en particulier à la sublime Bernice Coppieters… Mais les interprètes d’aujourd’hui sont tous aussi engagés et réellement fabuleux. Ce Songe, d’une grande originalité, est bien évidemment très inspiré par l’œuvre de Shakespeare et, tout comme celle-ci, comporte trois volets, en fait trois mondes différents et contrastés, qui mêlent habilement différentes intrigues alliant le comique et le merveilleux, mondes qui, pour Maillot, se rapportent chacun à un stade de maturité des danseurs. Le premier tableau qui correspond à l’insouciance et à l’ivresse de la vie, se déroule à la Cour d’Athènes au sein de laquelle se noue une conspiration réunissant deux couples d’amants aux amours contrariées, d’un côté Lysandre et Hermia, de l’autre, Démétrius et Héléna. Or Egée, le père d’Hermia, destine sa fille à Démétrius, ce qui provoque la fuite de la jeune fille avec son amant Lysandre dans un nouvel univers, une forêt profonde et mystérieuse, royaume d’Obéron et de ses elfes mais aussi des fées et de leur reine Titania, ainsi que d’un esprit espiègle et malicieux, Puck. Un univers sensuel, érotique et fantasmatique peuplé de sortilèges, royaume de l’illusion et du désordre, dépeint avec verve sur une musique fort suggestive de Daniel Terrugi. Quant au troisième tableau, tout aussi empreint d’humour et de fantaisie, c’est un hommage dévolu aux artisans du théâtre sans lesquels le spectacle ne pourrait avoir lieu. Ceux-ci, incarnés par les danseurs les plus aguerris de la troupe, évoluent sur une composition d’une grande originalité signée Bertrand Maillot. Un univers fascinant, d’une étonnante expressivité, débordant de lyrisme, de fièvre et de folie. Une incitation magistrale au rêve qui fait honneur au chorégraphe.

J.M. Gourreau

Le Songe / Jean-Christophe Maillot, Ballets de Mont-Carlo, Théâtre National de la danse Chaillot, du 8 au 15 juin 2018.

 

Frank Micheletti / Volt(s) face / Une nouvelle mise en garde

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Photos J.M. Gourreau

 

Frank Micheletti :

Une nouvelle mise en garde

 

Cette idée le travaillait depuis fort longtemps. Comme nombre d’autres chorégraphes, Frank Micheletti  ne pouvait pas faire autrement que de traduire par la danse son ressenti de la vie d’aujourd’hui avec ses agitations, ses tensions, cette fièvre qui nous anime dès les premières lueurs de l’aube jusque tard dans la nuit. Des trépidations, des pulsions, un délire frénétique qui, au moins dans les grandes cités, peuvent conduire à l’hystérie et engendrer un désordre difficilement maitrisable. Et qui traduisent l’urgence dans laquelle  nous vivons. "Tous nos actes, toutes nos entreprises se font aujourd'hui dans l'urgence, sans regard ni réflexion sur le long terme, précipitant notre fin", écrivais-je déjà il y a un peu plus de deux ans à propos de son spectacle Bien sûr, les choses tournent mal. Depuis lors, les "choses", bien évidemment, ne se sont pas améliorées et, même, n’ont fait que s’accroître et empirer. Le chorégraphe le clame haut et fort en s’adjoignant cette fois quatre musiciens du groupe de rock Mugstar qui se démènent sur scène comme de beaux diables, électrisant la salle. Une idée de génie qui met parfaitement en valeur le propos, par ailleurs magistralement servi par une danse poignante et tarabiscotée qui met en exergue les travers de notre société, l’effervescence du monde dans lequel nous évoluons. Un monde marqué par la mécanisation, l’individualisme et le manque de cohésion sociale, lesquels sont à l’origine d’incompréhensions, de ruptures, de décalages aussi préjudiciables que déconcertants. Un témoignage aussi réel qu’émouvant.

J.M. Gourreau

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Volt(s) face / Frank Micheletti, Kubilai Khan investigations, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre du Festival "June Events", le 7 juin 2018.

Ayelen Parolin / Autóctonos II / June Events / Une danse répétitive obsessionnelle

June events :

Ce sont plus de 100 artistes de toutes obédiences que le cru 2018 du festival "June Events" accueille cette année durant trois semaines, du 2 au 22 juin à la Cartoucherie de Vincennes, nous permettant de découvrir nombre de jeunes talents, certains se produisant pour la première fois en France. Il est bien sûr impossible de les passer tous en revue ici, et ne seront évoqués que ceux qui auront plus particulièrement retenu l’attention.

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Ayelen Parolin :

Une danse répétitive obsessionnelle

On ne peut s’empêcher de penser au Concerto pour clavecin et orchestre que Górecki composa dans les années 1970 pour la claveciniste polonaise Elzbieta Chojnacka, lequel a servi de support musical à Lucinda Childs pour son fameux Concerto créé en 1993. Cette pièce, tout comme Autóctonos II que vient de présenter la chorégraphe argentine Ayelen Parolin dans le cadre du Festival "June Events", est une anthologie de danse dite "répétitive": toutes deux sont basées sur les rythmes martelés de la musique qui font corps avec la danse et sans laquelle l’œuvre ne pourrait exister. Une œuvre totalement abstraite, mathématique, mécanique, virant à l’automatisme, dénuée de tout sentiment, vouée à l’endurance des danseurs. En effet, de l’endurance, il en faut, et une bonne dose, car Autóctonos II dure quasiment ¾ d’heure, sans la moindre once de répit. La chorégraphie, il est vrai, n’est pas extrêmement sophistiquée, la gestuelle dévolue aux jambes et aux pieds, minimaliste, évoquant le va-et-vient en huit de certaines danses de salon. Mais il faut tout de même l’assurer sur la durée, ce qui s’avère une véritable épreuve de force, une réelle performance. "Potentiellement tout aussi force d’exclusion que force de résistance", nous dit d'ailleurs la chorégraphe. Quoiqu’il en soit, une force animale, puisée à même le sol, la terre nourricière, qui fait corps avec l’improvisation musicale au "piano préparé" de Léa Pétra, additionnée des tonalités plus traditionnelles du percussionniste et chanteur coréen Seong Young Yeo. Une musique scandée de notes percussives qui évoque celle de deux baguettes de bois frappées l’une contre l’autre, voire de taquets d’horloge en mouvement ou les cadences d’une crécelle tournant lentement mais régulièrement, à des rythmes variés. Aussi curieusement que cela puisse paraître, ces rythmes impétueux deviennent obsessionnels et finissent par vous envoûter, tout comme le sont les quatre danseurs qui, dès lors, se trouvent dans l’incapacité totale de rompre leur mouvement, agissant sous l’effet de décharges impulsives de la musique, se révélant contraints d’aller au-delà de l’épuisement, "des limites du corps et de la pensée"…

J.M. Gourreau

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Autóctonos II / Ayelen Parolin, Théâtre de l’Aquarium, Atelier de Paris / CDCN, 5 juin 2018.

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Ken Mai / Vigyanbhairav / Le paradoxe du comédien

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Photos J.M. Gourreau

 

Ken Mai :

Le paradoxe du comédien

 

Comment un artiste peut-il être aussi réaliste et convaincant tout en exprimant une émotion qu'il ne ressent pas ? Il peut en effet rire sans être gai, et pleurer sans être triste. Et, partant, comment peut-on incarner une femme alors que l’on est un homme ? C’est là tout le paradoxe du comédien que Diderot explicitait en affirmant qu’il y a deux sortes de jeux d’acteurs : le premier est de "jouer d’âme et de ressentir les émotions que l’on exprime, le second est de jouer d’intelligence,  jeu qui repose sur le paraître et qui consiste à jouer sans ressentir"…

Il peut paraître en effet étonnant qu’un danseur de butô puisse successivement endosser dans le même spectacle la peau d’un homme et celle d’une femme avec le même bonheur. Il semble pourtant que Ken Mai s’en soit fait une spécialité. Il s’était déjà produit dans cette même salle de l’Espace Culturel Bertin Poirée il y a tout juste deux ans, très exactement les 31 mai et 1er juin 2016, dans un spectacle intitulé Xesdercas et dans lequel il se métamorphosait en démon, en satyre, en monstre mais aussi en ballerine classique, en danseuse de rock ou en clown pathétique (voir ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes). On avait également pu apprécier ses talents en ce même lieu en 2014 (voir Dhyana / Méditation dans ces mêmes pages à la date du 19 mai 2014) et en 2012 dans Poem of Phenomenon. A l’époque déjà, le rôle des êtres méchants, fourbes et cruels qu’il incarnait était dévolu aux hommes, à l’image de ceux façonnés par Hijikata, alors que les rôles féminins étaient empreints de douceur, de sérénité, de félicité et de bonté, à l’évocation des personnages de Kazuo Ohno. Tout cela pour dire que, selon les circonstances, l’Homme peut s’avérer le plus exécrable des êtres vivants mais aussi le plus affable et d’une mansuétude sans limites. Mais ce qui est plus extraordinaire, c’est qu’il puisse incarner ces deux facettes instantanément ou à quelques minutes d’intervalle, sans préparation psychologique préalable, ce qui peut toutefois s’expliquer lorsque l’on saura que cet artiste japonais, installé à Helsinki depuis 2006, féru d’expressionnisme allemand, est le seul à l’heure actuelle à pouvoir retransmettre avec un égal bonheur et une même force, l’art de ses deux maîtres, aussi bien celui de Kazuo Ohno, le butô blanc, que celui de Tatsumi Hijikata, le butô noir.

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C’est effectivement ce qu’il nous a à nouveau donné à voir dans Vigyanbhairav, ce qui peut se traduire par La science de la conscience (allusion à un chef d’œuvre de la méditation écrit en Sanskrit il y a plus de 5000 ans). Dans la 1ère partie de cette œuvre, Ken Mai incarne un personnage grimaçant, maléfique et ubuesque dans un univers aussi ténébreux que satanique, au son des gongs et des tambours. Un personnage oppressant, angoissant, sinistre et stressant, de plus doté d’une voix grave et chevrotante qui vous glace autant que sa gestuelle, d’une expressivité extrême, tout-droit sortie des affres de l’enfer. Une image d’une violence extrême que ne renierait sans doute pas Tatsumi Hijikata. En revanche, le personnage dont il se fait l’écho dans la seconde partie de l’œuvre, une grande et belle femme arborant un chapeau évoquant celui de Kazuo Ohno dans La Argentina, est à l’opposé de celui qu’il brossait au début du spectacle, une femme irréelle, immatérielle et intemporelle, laquelle, en frôlant, voire caressant telle une ombre fugitive les spectateurs du 1er rang, faisait rejaillir dans toute la salle la bonté, la douceur et la sérénité qui émaillaient son sourire et qui semblaient également sourdre de ses mains…

J.M. Gourreau

Vigyanbhairav / Ken Mai, Espace Culturel Bertin Poirée, 4 et 5 juin 2018.

Fouad Boussouf / Näss / Rythme, quand tu nous tiens





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Fouad Boussouf :

Rythme, quand tu nous tiens…

 

Une danse obsédante née du rythme de la musique. A l’inverse de ses pièces précédentes, Fouad Boussouf dans Näss ne cherche pas à priori à délivrer de message. En effet, cette œuvre, peut-on lire dans le programme, se veut « un dialogue entre les danses et les musiques traditionnelles d’Afrique du Nord qui ont bercé l’enfance du chorégraphe, et leur réécriture à l’aune des cultures urbaines qu’il a découvertes et embrassées en France ». Il est vrai que, dès les premières minutes, la création musicale et les arrangements modern-jazz de Roman Bestion inspirés de rythmes d’Afrique du Nord, en particulier du Maroc (musiques et danses taskiouine, reggada et ahidous) et d’Afrique subsaharienne (tradition gnaoua) vous subjuguent, vous prennent à la gorge, vous obsèdent sans répit, pénètrent et envahissent peu à peu votre corps jusqu’à vous donner l’irrésistible envie de rejoindre sur le plateau les 7 danseurs qui, eux, se sont laissés totalement envoûter et capturer par leur infernale cadence. Et ce, jusqu’à la fin de la pièce.

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Photos J.M. Gourreau

Toutefois, si l’on arrive à s’extraire de cette fascination pour tenter d’analyser les motivations réelles et profondes du chorégraphe, on s’aperçoit qu’il est et reste fidèle à lui-même. Näss, terme arabe qui peut se traduire par « Les gens » mais qui fait aussi référence au groupe de danseurs hip-hop Nass el Ghiwane d’Algérie, est une véritable pièce d’anthologie de la culture hip-hop, dans le sens où on la considère comme une culture qui se sert des arts à des fins sociales, en l’occurrence de la danse et de la musique, pour délivrer un message de paix comme alternative aux violences que le chorégraphe a pu lui-même vivre au cours de sa jeunesse et que, bien sûr, il réprouvait. Näss évoque en en effet un pan de la vie et de l’histoire de ces ados qui, dans les années 70, à l’image de ce qui se passait en Amérique, cherchaient à contrer le racisme, l’esclavage et l’exclusion, à rompre les frontières entre les classes sociales en invitant des êtres d’origine très diverses, de l’occident à l’Afrique du Nord, à cohabiter, à rétablir l’unité perdue, à construire quelque chose de fort ensemble. C’est la raison pour laquelle Fouad Boussouf s’est entouré de danseurs tous d’obédiences et de cultures différentes dont les états de corps contradictoires ont permis d’exprimer les diverses facettes de l’existence à laquelle il a été confronté pour les amener à dialoguer et à établir une communion étroite, solide et durable tout en conservant leur identité et leur spécificité. Ce à quoi il est parfaitement parvenu par le truchement d’une danse tribale judicieusement imprégnée de folklore et mêlée de hip-hop, de break, de jazz et de contemporain, une danse puissante, électrisante, exécutée pieds nus, dont l’intensité expressive rejaillit avec beaucoup de force émotionnelle sur le public.


J.M. Gourreau

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Näss / Fouad Boussouf, Compagnie Massala, Chevilly-Larue, Théâtre André Malraux, 1er juin 2018.

Lin HWai-min / Cloud Gate Dance Theatre of Taïwan / Formosa / Le charme et la poésie de l’Orient

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Lin Hwai-min :

Le charme  et la poésie de l’Orient

 

Cela fait tout juste deux ans que l’on ne l’avait pas vu à Paris : c’est en effet en avril 2016 que Lin Hwai-min, fondateur et directeur artistique du Cloud Gate Dance Theatre, s’était produit au Théâtre de la Ville avec Rice, sa dernière chorégraphie en date. Un monde onirique d’une poésie, d’une douceur et d’une chaleur à nulle autre pareilles, évoquant bien évidemment l’atmosphère de Taïwan, son peuple et ses rizières. Il nous revient aujourd’hui, peut-être pour la dernière fois car cet infatigable artiste a tout de même décidé, à 70 ans, après quelque 45 années à la tête de l’une des plus grandes compagnies asiatiques de danse contemporaine, de prendre une retraite méritée... En effet, c’est en 1973 qu’il fondait The Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan, à Taipei, compagnie qui acquerra très vite une renommée internationale.

C’est à nouveau son pays que Lin Hwai-min évoque au travers de Formosa, ancien nom de l'île de Taïwan. Selon la légende, ce nom proviendrait d’une interjection prononcée au 16ème siècle par les conquistadores portugais, Isla formosa !, (ce qui peut se traduire par "Quelle belle île !"), lorsqu’ils la découvrirent et mirent pour la première fois les pieds sur son rivage. Toute la beauté de ses paysages, sa nature, son histoire, les us et coutumes de ses habitants se retrouvent au fil des images de cette magnifique fresque qui défile devant nos yeux, agrémentée de musique, de chants, de poèmes et de calligraphies d’une saisissante beauté. Formosa s’appuie en effet fortement sur la poésie des mots et des lignes qui apparaissent furtivement sur le plancher et les murs du plateau : c’est aux artistes Chou Tung-yen et Chang Hao-jan que Lin Hwai-min a commandé une création scénographique picturale entièrement composée de caractères calligraphiques inspirés de la langue chinoise, formant une voie lactée de mots qui vont se noyer dans la mer à l’issue du spectacle. Au début de l’œuvre, les lettres noires qui forment les poèmes sont parfaitement alignées. Au fil du temps cependant, elles se déforment, s’entrecroisent, fusionnent pour mieux se désintégrer l’instant d’après puis se déverser en masse comme l’eau d’un torrent avant de rejoindre dans leur course les danseurs sur scène. Dans la première partie de l’œuvre, les figures et dessins arrondis et spiralés de la chorégraphie se marient harmonieusement avec les caractères projetés sur le sol et le rideau de fond tout en les soulignant, d’autant que la scénographie oppose des soli à des groupes de danseurs qui découpent et sculptent l’espace. Leur gestuelle, sophistiquée et très travaillée, prolongée à l’infini, fait appel à la fois à la danse contemporaine occidentale, à la danse classique, aux arts martiaux, au Taï-chi et au Qi Gong, d’où la virtuosité et l’homogénéité de ces 24 interprètes, leur remarquable fluidité, leur étonnante présence et l’exceptionnelle maîtrise du mouvement dont ils font preuve. Il en résulte une danse imagée, certes alambiquée mais très coulée, parfaitement adaptée à la représentation de toutes les circonstances de la vie à Formose, depuis l’évocation des paysans dans les rizières ou des pêcheurs au bord de la mer jusqu’à la vie trépidante et tourmentée des villes, sujette, comme partout ailleurs, aux vagues de violence, aux règlements de compte, aux conflits et affrontements sauvages des clans pour la conquête du pouvoir et des terres arables. Mais aussi une danse tout aussi évocatrice de l’harmonie, du faste et de la beauté de la faune sauvage, en particulier de ses aigrettes dans les rizières, de la somptuosité des paysages verdoyants qui sont l’apanage de l’île, des vagues impétueuses, voire déchaînées, de l’océan. Une danse sobre, délicate, précieuse et raffinée, soulignée par sa géométrie originale et les tons pastel de la scénographie qui l’auréole, très inspirée par l’esthétique traditionnelle chinoise. Si le solo d’ouverture de Chen Mu-han, évoquant la découverte de Formosa - "une feuille flottant au bord du Pacifique" - s’avère d’une beauté céleste, l’œuvre se termine par une lueur d’espoir, celle d’un homme seul dans le vide sidéral, le regard tourné vers le ciel, symbole de l’avenir.

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Photos : LIU Chen-hsiang

Rien au départ cependant ne prédestinait Lin Hwai-min à la danse : à l’origine en effet, cet artiste débute sa carrière comme écrivain, auteur d’essais dans les années 1960-1970. Sa nouvelle intitulée Cicada est d’ailleurs un succès de librairie à Taïwan, alors que quelques autres de ses nouvelles ont été traduites en anglais et publiées aux États-Unis. Mais il a toujours été fasciné par la danse. C’est à l’âge de 23 ans qu’il commence sa formation dans cette discipline au Centre de danse contemporaine Martha Graham de New York, alors qu’il était encore inscrit en maîtrise es beaux-arts au Writer’s Workshop de l’Université de l'Iowa. En 1973, il fonde le Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan.  "Je savais que j'étais trop vieux (pour devenir danseur), mais lorsque je suis retourné à Taiwan, se souvient Lin, j’ai rêvé de devenir chorégraphe. Il n'y avait à l’époque pas de compagnie de danse ; alors nous en avons créé une ". C'était à Taipei en 1973. Lin avait tout juste 26 ans. Depuis lors, il a écrit et créé 90 spectacles, Formosa, ayant vu le jour le 24 novembre dernier.

Deux fois lauréat du prix national des arts de Taïwan, Lin Hwai-min s’est vu décerner des doctorats honorifiques par six universités à Taïwan et Hong Kong. Le département de la culture de la ville de New York lui a concédé un prix d’excellence pour l’ensemble de son œuvre ; outre le fait d’avoir été décoré de l’insigne de Chevalier de l’Ordre des Arts et Lettres par le ministère français de la Culture, il a aussi été lauréat du troisième prix John D. Rockefeller, du prix Joyce de Chicago ainsi que du prix Ramon Magsaysay, appelé « prix Nobel de l’Asie ». En 2000, Lin a été sacré "Chorégraphe du 20e siècle" par Dance Europe ; il a figuré parmi les « personnalités de l’année » de Ballet International et a été nommé "Meilleur chorégraphe" lors de la Biennale de la danse de Lyon. En 2005, le Time Magazine a vu en lui l’un des « héros de l’Asie » et, en 2006, l’International Society of Performing Arts (ISPA) lui a décerné son prix d’Artiste remarquable de l’année.

 

J.M. Gourreau

 

Formosa / Lin Hwai-min, Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan, Grande Halle de La Villette, du 30 mai au 2 juin 2018.

  

Millepied, Maliphant et Forsythe / Ballet de l’Opéra de Lyon / La virtuosité mise en exergue

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Photos Blandine Soulage

Ballet de l’Opéra de Lyon : Millepied, Maliphant et Forsythe :

La virtuosité mise en exergue

 

C’est un programme marqué par l’éclectisme que nous offre le Ballet de l’Opéra de Lyon pour son passage à l’Espace Pierre Cardin, un programme constitué de courtes pièces de son répertoire qui, certes, n’ont rien de révolutionnaire, mais qui mettent en avant l’excellence et la virtuosité de ses interprètes et qui, de plus, s’avèrent parfaitement adaptées au lieu dans lequel elles sont présentées. Trois œuvres d’obédience différente émaillent ce programme qui s’ouvre sur Sarabande de Benjamin Millepied, une pièce déjà assez ancienne sur différentes sonates et partitas pour flûte et violon de Jean-Sébastien Bach. Interprétée par quatre danseurs, la chorégraphie, assez sophistiquée et d’une grande richesse, calquée sur la musique, la distord, l’explore, la dissèque, la fait éclater, vibrer. S’ouvrant par un solo plein de verve et d’esprit au sein duquel le violon torture le danseur, l’œuvre, truffée de sauts et de tours d’une virtuosité ahurissante, fait alterner soli, duos et quatuors dans des enchaînements qui en extraient petit à petit toute la substantifique moelle, l’exprimant jusqu’à la dernière goutte, transformant les sons en mouvements d’une expressivité sans égale et d’une très grande originalité.

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Créé en 1998, Critical Mass de Russell Maliphant qui suit Sarabande est également une œuvre d’une construction rigoureuse, mâtinée d’arts martiaux. Celle-ci débute par un solo en silence dansé par Albert Nikolli pour se poursuivre par un duo surprenant, dans lequel la partition musicale stroboscopée signée Richard English et Andy Cowton est entrecoupée de silences brutaux au cours desquels les deux interprètes, Leoannis Pupo-Guillen et Albert Nikolli, en recherche constante d’équilibre, poursuivent la variation sur sa lancée. Les éclairages de Michael Hulls interviennent eux aussi comme partenaires à part entière, accentuant l’atmosphère établie par des illusions d’optique qui annoncent, laissent entrevoir et deviner les variations qui vont suivre. Un ballet aérien et léger mais là encore d’une virtuosité extrême, qui suscite un état de tension permanent.

Steptext que William Forsythe a créé en 1985 et qui terminait le programme est un enchaînement de mouvements énergiques et alambiqués mais très lyriques, caractéristiques du style de ce chorégraphe. Des enchaînements harmonieux d’une incroyable complexité mais d’une saisissante beauté, des équilibres à la limite du déséquilibre, des corps déhanchés, désaxés, tendus à l’extrême, étirés jusqu’aux limites de la rupture mettent en avant la technicité des quatre interprètes qui répondent admirablement aux difficultés instrumentales de la Chaconne de la Sonate n°4 pour violon seul en ré mineur de Jean-Sébastien Bach. Fascinant.

J.M. Gourreau

Sarabande / Benjamin Millepied, Critical Mass / Russell Maliphant, Steptext / William Forsythe, Ballet de l’Opéra de Lyon, Espace Pierre Cardin, Paris, du 2 au 12 mai 2018