Critiques Spectacles

Alexander Ekman, Fit / Marco Goecke, Wir sagen uns Dunkles / Sol León et Paul Lightfoot, Signing off / Nederland Dans Theater-2

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Fit  © Rahi Rezvani

 

Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot :

Un programme fort éclectique

 

L’éloge du Nederlands Dans Theater-2 n’est plus à faire. Cette compagnie internationale de danse contemporaine issue du Nederlands Dans Theater-1 a été fondée en 1978 sous l’égide de Jiří Kylián pour former une pépinière de jeunes danseurs de 17 à 22 ans susceptibles de remplacer ou de succéder à ceux de la compagnie-mère parvenus à l’éméritat. Au fil du temps, elle est devenue progressivement indépendante, volant de ses propres ailes, attirant des chorégraphes du monde entier. Si la formation de base de ces artistes reste classique, ceux-ci se sont progressivement tournés vers la danse contemporaine expérimentale, acquérant un style qui leur est devenu propre, empreint de fougue, d’exubérance et d’enthousiasme. Leur répertoire est désormais très vaste, comportant bien sûr les œuvres-phare de Jiří Kylián, de Hans van Manen, de Sol León et de Paul Lightfoot, son actuel directeur artistique, mais aussi de chorégraphes d’obédience et d’horizons plus divers, tels Mats EK, Edward Clug, Alexander Ekman,William Forsythe, Jacopo Godani, Marco Goecke, Johan Inger, Ohad Naharin et Crystal Pite. Ce qui eut pour effet de mettre en avant le talent et la personnalité artistique de chacun de ses jeunes danseurs.

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Wir sagen uns dunkles © Rahi Rezvani                                                       Fit  © Rahi Rezvani                                                    Wir sagen uns dunkles © Rahi Rezvani

Alexander ekmanAu programme de ce spectacle, trois œuvres de ces jeunes loups de la chorégraphie contemporaine, parmi lesquels Ekman et Goecke. Alexander Ekman est un artiste bien étrange. Ce chorégraphe suédois s’est fait connaître du public parisien en février 2012 lorsqu’il présenta à la Maison des arts de Créteil Grace Engine avec le Cedar Lake Contemporary Ballet, puis Play en décembre 2017 au Palais Garnier. On a pu le revoir l’année dernière en juin au Théâtre des Champs-Elysées dans un solo, Thoughts on Bergman. Toutefois, sa dernière pièce pour le NDT, Definitely Two, avait été créée en 2013. Cet artiste se particularise par la mise en scène, dans ses œuvres, d’éléments aussi audacieux qu’inhabituels, comme, par exemple, celle d’une vache dans Cow... N’a t’il pas également déversé quelque 6000 litres d’eau sur la scène lors de la représentation de son Swan Lake ? N’a-t-il pas encore contraint ses interprètes à se frotter à des cactus bourrés d’épines dans Cacti ? Fit, la création qu’il vient de monter à Chaillot avec le NDT-2, est sans doute une œuvre moins surprenante mais tout aussi surréaliste et ludique, un monde étrange et fascinant supporté par d’envoûtantes partitions signées Nicolas Jaar, Doug Carrol, Animal Sound et The Dave Brubeck Quartet. "Mon seul but, a-t-il coutume de dire, est de surprendre, de capter l’attention de mon public". En effet, tous les moyens lui sont bons, les meilleurs comme les pires. Ou bien l’on regarde ses spectacles en se laissant aller, bercé par la musique, ou bien l’on se pose à tout moment une foultitude de questions. Ainsi, dans Fit, pourquoi une danseuse plonge t’elle tout de go la tête en avant à l’intérieur d’une poubelle ? Pourquoi cette espèce de cercueil funéraire s’élève t’il dans les airs en larguant de ses entrailles, durant une bonne partie du spectacle, une épaisse fumée blanche qui envahit le plateau ? Ou encore, qu’est donc censé éclairer ce lumignon fiché côté jardin en travers de la scène, au bout d’une longue perche, bras qui s’étend en arc de cercle jusque dans la salle, au dessus des têtes des spectateurs des premiers rangs ? Les énigmes se multiplient ainsi à l’infini sans jamais trouver de réponse. La chorégraphie qui sous-tend l’œuvre est toutefois éclectique et riche, mettant essentiellement en valeur les ensembles, tout en faisant également la part belle à certains solistes dont les attitudes, souvent incongrues, plongent le spectateur dans un monde que ne renierait ni un Magritte, ni un Salvador Dali.

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Signing off  © Rahi Rezvani

Marco goeckeSecond volet de ce spectacle, Wir sagen uns Dunkles (Nous nous évoquons des choses sombres) du chorégraphe allemand Marco Goecke, artiste né à Wuppertal, la ville où résidait Pina Bausch. Lui non plus n’est pas inconnu du public parisien car il vient de présenter, en décembre 2018, sa version du Spectre de la rose (2009) au Théâtre des Champs-Elysées avec les Ballets de Monte-Carlo puis, en février dernier, Dogs sleep sur des musiques de Toru Takemitsu, Maurice Tavel, Claude Debussy et Sarah Vaughan à l’Opéra de Paris. Tout récemment, il vient d’offrir un mémorable pas de deux, L’Oiseau de feu (2010), avec la São Paulo Dance Company dans ce même théâtre de Chaillot, du 18 au 20 avril 2019. Wir sagen uns Dunkles est une œuvre aussi électrique qu’électrisante de la même facture, dont la chorégraphie, qui fait alterner soli, duos et ensembles vertigineux, est constituée par un assemblage de petits gestes saccadés, vibrants, obsessionnels, répétitifs, spastiques, stroboscopés… Figures qui ne sont pas sans évoquer tantôt la gestuelle de la gent trotte-menu de La Fontaine, ces petites souris affairées trottinant nerveusement à la recherche d’une quelconque nourriture nécessaire à leur survie, tantôt les parades amoureuses d’oiseaux s’ingéniant à séduire leur dulcinée et à écarter les importuns ; mais, en réalité, elles narrent avec beaucoup d’humour et de vraisemblance, sur un contraste volontaire de musiques alliant le groupe "Placebo" à Schubert, les piques et prises de bec entre les deux poètes allemands, Ingeborg Bachmann et Paul Celan, lesquels furent à la fois très proches mais aussi très éloignés l’un de l’autre, dans la poésie comme dans la passion. Une œuvre originale et ludique qui se goûte avec beaucoup de plaisir.

Sol leonPaul ligthfootLe meilleur est, bien sûr, gardé pour la fin. Signing off est une pièce d’un romantisme exacerbé, signée Sol León et Paul Lightfoot, sur un arrangement par Philip Glass des concertos pour violon et orchestre N° 1 & 2 de Bach. Un ballet certes abstrait mais d’une construction remarquable, qui débute dans le silence par un solo féminin aussi tourmenté que contorsionné et qui se poursuit par des variations de groupe légères et aériennes aux portés certes athlétiques mais majestueux et fort harmonieux, pour se terminer dans une semi-obscurité, dans un jeu de voiles sombres, par un solo masculin empreint de calme et de sérénité. Une pièce profonde et lénifiante, magistralement interprétée, qui met en avant la fabuleuse musicalité de ses interprètes, leur légèreté, la fluidité de leur gestuelle, leur connivence et leur charisme.

J.M. Gourreau

Fit / Alexander Ekman, Wir sagen uns Dunkles / Marco Goecke, Signing off / Sol León et Paul Lightfoot, Nederland Dans Theater-2, Théâtre national de la Danse Chaillot, du 15 au 19 mai 2019.

Nathalie Pernette / La figure de l'érosion / Statues en mouvement

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Nathalie Pernette :

Statues en mouvement

 

P1450993Jamais cadre de spectacle n’aura mieux porté son nom : si l’on s’accorde en effet à assimiler des statues à des monuments, alors, oui, La figure de l’érosion, 3ème volet du triptyque* Une pierre presque immobile que vient de créer Nathalie Pernette au Panthéon est bien un monument en mouvement… Tant ses quatre danseurs se fondent dans la statuaire, tant ils font corps avec elle, lui redonnant vie après en avoir retrouvé l’âme et l’esprit, malgré son inéluctable destin, celui de la désagrégation ! L’épopée que ces sculptures animées nous narrent est un voyage dans le passé au cours duquel les siècles se télescopent. Témoins fidèles du passage du temps, si elles évoquent l’histoire ou des fragments de l’histoire de ces hommes qui ont défilé sous le sourire de ces statues, voire sous leurs larmes de pierre, c’est aussi leurs meurtrissures qu’elles offrent à nos yeux, des images d’amour et de mort infligées par le temps, fissures, oxydations et abrasions progressivement recouvertes par la poussière, les mousses, les lichens, la rouille… ainsi que des éclats de matière, fragments de chair qui se détachent, s’arrachent sous l’action du soleil ou de la pluie. Mais au dessous de celles-ci, on peut encore y lire des morsures beaucoup plus profondes, blessures et dégradations occasionnées par l’irrévérence, le mépris et la violence de l’humanité.  

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Photos J.M. Gourreau

Au cours de ce voyage imbibé d’effluves politiques commémoratives en parfait accord avec le lieu, on croisera bien sûr André Malraux, Simone Veil ou Jeanne d’Arc mais aussi Pétain, Hitler ou le révolutionnaire marxiste-léniniste Che Guevara, haranguant les foules, poing dardé vers le ciel… Mais pas seulement. La chorégraphe, en effet, n’a pas oublié de mettre en avant ce côté doloriste propre à la statuaire religieuse empreinte de peine, de chagrin  et de tristesse que l’on peut trouver dans les descentes de croix, les "Mater dolorosa" ou les scènes de champs de bataille et de charniers après le passage de "la Faucheuse", chère à Victor Hugo et aux romantiques… Le tout dans une chorégraphie « de l’effacement », subtile et riche d’évocations, faite de mouvements au ralenti, parfois imperceptibles mais lourdement chargés de sens, tendant à s’éroder, se désagréger et fondre pour, peu à peu, disparaître, inéluctablement. "Tu es poussière et tu retourneras poussière", a dit le Seigneur dans la Bible. L’œuvre, d’une construction remarquable, est accompagnée par la sublime musique "de circonstance" de Franck Gervais, « conçue comme une vaste fresque en partie disparue ou abîmée, composée d’une succession et superposition de nappes sonores aux résonnances physiques (sensation de vertige, de rêve) et historiques (bribes de discours voilés, mémoires sonores de diverses époques) ». Elle est en outre auréolée de fort belles lumières dues à Caroline Nguyen, lesquelles mettent parfaitement en valeur, par leur contraste mesuré, autant les quatre interprètes de la pièce que les sublimes allégories de marbre devant lesquelles ils dansent et évoluent. Mais une question se pose : « Le Panthéon est un lieu très intimidant », nous avoue la chorégraphe. Et celle-ci de préciser : « C’est à la fois une église, un lieu de culte,  un musée… Mais surtout, c’est le lieu de la mémoire de notre République. Et puis, on y sent une certaine présence, la pierre vit malgré son apparente immobilité ». Parviendra t’elle alors à faire à nouveau revivre une épopée aussi poignante dans des lieux moins pesamment chargés d’histoire ?

J.M. Gourreau

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La figure de l’érosion / Nathalie Pernette, Le Panthéon, Paris, 11 & 12 mai 2019. Avec le Centre des monuments nationaux et le Théâtre de Châtillon, dans le cadre de la manifestation "Monuments en mouvement".

« Sorties de chantier » du spectacle le 16.11.18 au Musée de l'Arles Antique et le 06.12.18 à l’atelier 231 de Sotteville lès Rouen.

Prochaines représentations : 18 & 19 mai 2019, Garges-les-Gonesses ; 22 juin 2019, CNAREP Villeurbanne ; 28 juin 2019, Besançon ; 16 juillet 2019, Musée Robert Tatin à Laval ; 18 juillet 2019, Caen ; 25 & 28 juillet 2019, festival de Châlon dans la rue.

*Le premier volet de ce triptyque inspiré par la statuaire, La figure du gisant, a été créé en juin 2015 à l’abbaye de Cluny (voir ma critique dans ces mêmes colonnes au 20 octobre 2015), et le second, La figure du baiser, l’étreinte amoureuse, en mai 2017 au Palais Royal à Paris.

Christian Ubl / Langues de feu & Lames de fond / Une sensibilité exacerbée

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Christian Ubl :

Une sensibilité exacerbée

 

ImagesChristian Ubl est un écorché vif. En octobre 2016, il avait concocté avec l’écrivain et auteure dramatique Lucie Depauw pour le festival "actoral"* de Marseille une maquette dénommée Langues de feu, laquelle s’inspirait de la symbolique du feu, de sa force, de son énergie dévorante, des ravages qu’il engendre sur son passage, pour tenter, en associant le geste au verbe, d’évoquer la puissance de cet élément, comme déclencheur, moyen de lutte, de révolte, de soulèvement contre les injustices et les discriminations sociales. Point de départ de ce spectacle à double lecture, l’immolation par le feu en décembre 2010, d’un jeune vendeur ambulant tunisien, Mohamed Bouazizi, à l’origine, bien malgré lui, des émeutes qui ont concouru au déclenchement de la révolution tunisienne, à l’éviction duprésident Ben Ali du pouvoir et, sans doute également, aux protestations et révolutions des autres pays voisins, connues sous le nom de "Printemps arabe".  En effet, dans un pays où les pots-de-vin sont le seul moyen pour acquérir un rang social, rares sont les pauvres et démunis, en butte constante avec les autorités, qui parviennent à vivre décemment. En désespoir de cause, ne pouvant plus supporter les injustices et les humiliations, d’aucuns décidèrent d’en finir en se donnant en exemple. Cet acte désespéré du jeune Bouazizi qui « préféra mourir plutôt que de vivre dans la misère », provoqua la colère des habitants de sa ville, Sidi Bouzid : des dizaines d’entre eux manifestèrent devant le siège du gouvernorat. Le mouvement social s'étendit spontanément à d'autres municipalités du pays malgré la répression, gagnant Tunis 10 jours plus tard. Les manifestations insurrectionnelles allaient se poursuivre, engendrant une révolution qui conduisit au départ de Ben Ali en Arabie saoudite et à la désignation d'un nouveau président.

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                        Lames de fond © F. Cattalano                              Langues de feu © J.M. Gourreau                       Lames de fond © J.M. Gourreau

Cet acte de résistance, qui symbolise le combat des Tunisiens pour la démocratie, la justice et la liberté, est le détonateur du projet de ce diptyque, Langues de feu & Lames de fond, constitué de deux soli accolés, se répondant l’un à l’autre comme une réplique à une question, sans forcément amener de solution, en fait autoportraits de leurs concepteurs. Au travers de ce premier solo d’une grande puissance, Christian Ubl affirme le pouvoir des révolutions, non seulement au travers des cris, clameurs et affrontements mais surtout par le biais du feu, symbole de la révolte qui sommeille dans l’âme de chacun d’entre nous et qui peut être le déclencheur de révolutions engageant des milliers d’hommes dans l’espérance et la foi d’une vie meilleure. Cette œuvre traduit en fait "la protestation par le feu (et en prend prétexte) pour traverser et revisiter divers états de corps, immolation, acte de sacrifice suprême", explique t-il. Et de poursuivre: "Je brûle de passion et je brûle mes passions, je brûle ma salive, je brûle mes tensions, mes pensées, mes affects, mes désirs, mes convictions ; le système brûle, et mon corps brûle avec… Je brûle, donc je suis". En quelques mots, tout est dit. Un texte mûrement réfléchi, accompagné par une danse signifiante, expressive, engagée, au sein de laquelle le danseur finit par "s’immoler" - fictivement, rassurez-vous - par le feu, ce dans une scénographie reflétant parfaitement la révolte assumée de ses auteurs. Et d’entamer une danse vibrante et oppressante tout à la fois, bercé par cet émouvant propos de Lucie Depauw : "Je donne ma langue au feu, je me donne entière au feu, je veux sentir le feu embrasser mes cheveux, mes cuisses, mon intérieur, je veux fondre ma douleur avec la joie du feu, un corps à corps incandescent"… Et, plus loin : " Je veux expliquer : trop d’injustices, d’inégalités. Mais si les mots ne suffisent pas, alors il faut que la révolte s’élève et brûle, qu’elle se voie de loin, qu’elle se consume, qu’elle réchauffe l’ardeur de ceux qui ne peuvent plus vivre comme ça. Ce feu, c’est un refus. Ce feu, c’est une révolte contre un système pourriture. (…) Je pense à tout ce que le feu dira à ma place, ma révolte, ma protestation, mon emballement. Ce soir, je veux briller de mille feux"…

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Le second volet de ce diptyque, Lames de fond, fait écho en miroir à Langues de feu. Un duo cette fois, interprété par Sandrine Maisonneuve et le chorégraphe lui-même. "Le printemps arabe avait commencé par le feu, il s’achève dans l’eau, prend l’eau, (tel) un tsunami humain qui tente la traversée et le déplacement. Mais l’eau - entre flux et reflux - est un élément instable pour, parfois, devenir tombeau", précise Christian. Là encore, tout comme le feu, l’eau peut se révéler redoutable et anéantir par la force indomptable de ses vagues, déluges, orages, tornades et tsunamis, un peuple tout entier. Reposant lui aussi sur un écrit socio-poétique de Lucie Depauw, Lames de fond est un poignant duo qui se situe précisément là où le feu des révolutions arabes s’est propagé, laissant le pays à feu et à sang. Il reflète avec justesse les incertitudes et hésitations qui tenaillent un père et son enfant syriens, tant dans leurs pensées que leurs actions, lorsqu’ils cherchent à fuir leur pays, et qu’ils se trouvent contraints, par désespoir, à se jeter à l’eau, car il n’y a pas d’autre solution. Le chorégraphe les imagine et les décrit à un moment crucial lorsque, seuls au bord d’une Méditerranée déchaînée, ils sont à deux doigts d’être engloutis par le déferlement des vagues, "les vagues cambrées, les déferlantes, les vagues scélérates, montantes et descendantes, qui enflent et se brisent autour de nous", relate Lucie Depauw. Là encore, une œuvre bouleversante dans laquelle tantôt le corps est porté par le texte et les images, tantôt le verbe prend le dessus. Quoi qu’il en soit, elle ne laisse aucun doute sur le devenir de ces êtres totalement désemparés dont la lutte sera vaine, et qui ne parviendront jamais à mettre pied sur la terre d’asile tant promise qu’espérée, malgré leur foi et un incommensurable instinct de survie.

J.M. Gourreau

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                                  Lames de fond © J.M. Gourreau                                   

Langues de feu & Lames de fond / Christian Ubl, 16 & 17 avril 2019 à la Briqueterie, CDCN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine, dans le cadre de la 20ème biennale de danse du Val-de-Marne. Spectacle créé à Klap, Maison pour la danse à Marseille, le 1er mars 2019.

*Actoral est un festival international fondé en 2000 à Marseille par Hubert Colas et qui a pour objectif de tisser des passerelles entre différents univers tels que le théâtre, la danse ou les arts plastiques, et qui mêle aux arts de la scène les arts visuels, la musique, le cinéma et la littérature. Chaque automne, durant trois semaines, plus de deux cents artistes français et internationaux rejoignent cette ville pour s’y produire.

 

Ushio Amagatsu / Sankai Juku / Une lénifiante et communicative sérénité

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Ushio Amagatsu:

Une lénifiante et communicative sérénité

 

AmagatsuCela faisait trois années que l’on n’avait pas vu la troupe Sankai Juku dans notre capitale. Et pour cause : depuis 1982, elle s’est toujours produite au Théâtre de la Ville*. Or, la réfection et remise aux normes de ce lieu nous en a privés depuis deux ans mais, c’est tout de même à l’invitation de son directeur qu’elle se produit aujourd’hui dans une salle à l’italienne - pas formellement faite pour elle, il est vrai - et que l’on peut à nouveau en goûter le charme, et apprécier la beauté et de ses œuvres.

Ce qui fascine et a toujours fasciné chez Ushio Amagatsu, chorégraphe de la seconde génération de butô, danse née tout au début des années 1960 au Japon sous l’égide de Tatsumi Hijikata puis de Kazuo Ōno, c’est ce dépouillement, ce calme olympien, cette sérénité, ce parfum de mystère et, surtout, de paix qui émanent de ses œuvres. Arc, sa dernière pièce, créée en mars au Japon, sous-titrée Chemin du jour, ne déroge pas à la règle. Sept tableaux, de l’aube au crépuscule, émaillent cette œuvre d’une atmosphère irréelle, au sein de laquelle, pour la première fois depuis la création de la compagnie en 1975, Amagatsu n’apparaît pas. C’est en effet l’un de ses plus anciens danseurs, Semiramu, qui ouvre la représentation, devant deux arcs verticaux d’acier dressés verticalement, lesquels écartent et referment insensiblement leurs montants amovibles au fond du plateau comme une arche extensible, suggérant ainsi le temps qui s’écoule, inexorablement. Le spectacle se déroule au travers de paysages mythiques et dépouillés, évoquant tantôt les profondeurs incommensurables d’une mer aux eaux profondes et glacées, tantôt l’immensité sablonneuse et chaude des déserts ou le flamboiement de la lave qui sourd du bec des volcans, ce dans une ambiance étoilée rappelant la voie lactée et l’immensité du cosmos, conçue par le scénographe Natsuyuki Nakanishi. C’est inlassablement, il est vrai, qu’Amagatsu suggère au travers de ses pièces le cycle de la vie et la nature, sa fragilité et sa beauté, inlassablement qu’il nous laisse entrevoir la nécessité de vivre en harmonie avec elle, inlassablement qu’il convie le spectateur sur le sable fin de la plage de Nokosura, au sud de Yokohama, sur laquelle il jouait durant son enfance, pour nous en faire goûter ses charmes et sa tranquillité. C’est avec une grâce infinie que les cinq jeunes danseurs de Sankai Juku accompagnent dans ce périple esthétique et raffiné les trois vétérans de la compagnie, Semiramu, Sho Takeuchi et Akihito Ichihara, soutenus par les musiques graves, planantes et envoûtantes de Takashi Kako, Yas-Kaz et Yoichiro Yoshikawa, ce par le truchement d’une chorégraphie ondulatoire lente, apaisante, lourdement chargée de sens, ponctuée par instants de petits gestes vifs pour rappeler que le tumulte qu’il nous faut maîtriser fait aussi partie de ce monde. Une œuvre conférant à nouveau une bouffée d’un incommensurable bien-être à son public.

J.M. Gourreau

Arc / Ushio Amagatsu, Sankai Juku, Théâtre des Champs-Elysées, du 29 avril au 4 mai 2019, première européenne dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville.

*Ses premières prestations parisiennes datent de 1980, d’abord en mai où la troupe avait investi la place basse du Forum des halles, puis en juin où elle avait présenté sa première création, Graine de Kumquat (1978) au Carré Silvia Montfort. Une œuvre toujours au répertoire de la compagnie qu’il serait d’ailleurs judicieux de redonner…

Uwe Scholz / Marco Goecke / Joëlle Bouvier /São Paulo Dance Company / Trois bijoux dans un même écrin

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Odisseia / J. Bouvier - Ph. Clarissa Lambert

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São Paulo Dance Company :

Trois bijoux dans un même écrin

 

Ines bogeaCréée en 2008, cette compagnie brésilienne, dirigée avec beaucoup de brio par Inês Bogéa, ex-danseuse de "Grupo Corpo", n’est pas une troupe inconnue en France : elle s’y est en effet produite à plusieurs reprises, notamment à la Maison de la danse à Lyon en mars-avril 2016 puis en avril 2018, ainsi qu’à la Maison des Arts de Créteil en mai 2018, dans des œuvres très éclectiques, signées Nacho Duato (Gnawa), Edouard Lock (The seasons), Uwe Scholz ou Marco Goecke. Cette fort belle troupe possède désormais un répertoire très vaste, - une quarantaine d’œuvres dont plus de 20 créations - qui s’étend du ballet classique aux pièces les plus contemporaines comme GEN de la brésilienne Cassi Abranches ou Ceu Cinzento de son compatriote Clébio Oliveira.

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L'oiseau de feu / Marco Goecke - Ph. Willian Aguiar

Uwe scholz 2Deux des oeuvres présentées à Paris, Suite pour deux pianos du chorégraphe allemand Uwe Scholz inspirée par quatre tableaux de Vassily Kandinsky, ainsi que L'Oiseau de feu de Marco Goecke, chorégraphe de même nationalité, lui aussi associé au Nederlands Dans Theater, ont d’ailleurs été présentées à la Maison de la Danse de Lyon en avril 2018. La première, écrite en 1987 et soutenue par la musique de Sergueï Rachmaninov, est une pièce d’une architecture remarquable, en harmonie parfaite avec quatre dessins de Kandinsky qui ont inspiré le chorégraphe : projetés en fond de scène, leurs lignes épurées pénètrent dans le corps des danseurs, les épousent et les nourrissent avant de rejaillir sur les spectateurs subjugués. La délicatesse de ces dessins, leur élégance, leur harmonie, leur volupté, leur grâce se révèlent en effet être l’âme du mouvement qui anime les interprètes, lesquels en soulignent et subliment la profondeur ; ceux-ci deviennent en fait le reflet de l’âme de leur auteur, en en démultipliant le mystère pour le prolonger à l’infini.

Marco goecke phote die arge lolaLa seconde œuvre du programme, un très court pas de deux de Marco Goecke sur la berceuse et le final de L’Oiseau de feu de Stravinsky, créé en 2010 pour le Scapino Ballet de Rotterdam lors du Holland Dance festival, est une œuvre à deux niveaux de lecture, alliant élégance, vitesse et virtuosité. Ce duo dont la chorégraphie aérienne, toute en courbes émaillées de saccades, exprime à merveille le courroux mais aussi la légèreté de l’oiseau incarné par Ana-Paula Camargo, laquelle parvient même à reproduire le frémissement de ses ailes par les tremblements fébriles et convulsifs de ses doigts. Un combat mi-humain, mi-animal qui se terminera dans une profonde étreinte. A d’autres moments, ce pas de deux peut aussi évoquer la violence du combat d’Ivan Tsarévitch avec le magicien Kachtcheï. La danse est précise et originale, sensuelle et violente tout à la fois, parfaitement représentative de l’argument évoqué par le conte, superbement interprétée par deux artistes de haut niveau, Ana-Paula Camargo et Nielson de Souza.

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Suite pour deux pianos / Uwe Scholz - Ph. Willian Aguiar

Joelle bouvierDernière œuvre de la soirée, la création en France de Odisseia de Joëlle Bouvier, commande de la São Paulo Dance Company à la chorégraphe. A l’instar de Faizal Zeghoudi (No land demain) ou de Rachid Ouramdane (Franchir la nuit), Joëlle Bouvier s’est émue du sort des migrants et des innombrables difficultés qui les attendent lors de leur odyssée, d’où le titre de cette œuvre, également inspirée du voyage d’Homère et de son héros, Ulysse. L’œuvre est bien sûr axée sur l’immigration, et nous montre une foultitude d’hommes harassés, de femmes et d’enfants craintifs et apeurés, tenaillés par la faim, animés d’une émouvante solidarité. Ils sont sur le départ et mus par un espoir communicatif. De temps à autre éclatent des disputes liées à la jalousie, donnant lieu à des corps à corps sauvages et violents. L’œuvre, supportée par des musiques empathiques d’Heitor Villa-Lobos, de Jean-Sébastien Bach et des chants brésiliens, est poignante du fait de la sensibilité exacerbée de la chorégraphe qui est parvenue à nous faire partager la détresse qu’elle a pu ressentir face à ces êtres qui ont tout perdu mais qui sont aussi animés d’un espoir et d’une foi inextinguibles qui les conduira sans aucun doute vers un monde meilleur. Mieux qu’aucun(e) autre chorégraphe, Joëlle Bouvier a su, avec une grande simplicité et beaucoup de délicatesse, rendre plausible tant leur détresse et leur isolement dans une mer sauvage et hostile que leur incommensurable espérance, par le truchement d’une chorégraphie imagée, chargée de compassion et d’empathie, desquelles sourd une fabuleuse émotion qui éclabousse les spectateurs envoûtés.

J.M. Gourreau

Suite pour deux pianos / Uwe Scholz, L’oiseau de feu / Marco Goecke & Odisseia / Joëlle Bouvier, São Paulo Dance Company, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 18 au 20 avril 2019.

Odisseia a été créé le 15 septembre 2018 au Théâtre Alpha de São Paulo (Brésil).

Ben Duke / Goat / Un pari gagné haut la main

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Photos Hugo Glendinning

 

Ben Duke :

Un pari gagné haut la main

 

Ben dukeNina simoneSi la chanteuse, compositrice et pianiste américaine Nina Simone est connue dans le monde du jazz, du blues, de la soul, du folk, du gospel et de la pop music, tant pour ses compositions que pour ses interprétations, elle l’est beaucoup moins en revanche pour son engagement dans le mouvement de défense des droits civiques des noirs. Née en 1933 en Caroline du Nord dans une famille pauvre de huit enfants, Eunice Kathleen Waymon commence le piano dès l’âge de 3 ans. Ses dons lui permettent de parfaire ses études pianistiques à la Juilliard School of music de New York, études qu’elle paiera en jouant dans un bar d’Atlantic City sous le pseudonyme de Nina Simone. C’est également dans ce bar qu’elle s’initie au chant, sous la contrainte du tenancier des lieux, lequel menaçait de la renvoyer en cas de refus ! Dès le début, ses interprétations lui assurent un succès foudroyant. En 1957, elle enregistre I love you, Porgy, extraite de Porgy and Bess de George Gershwin. Succès qui la propulse à New York dans des cabarets de Greenwich Village qui tolèrent une certaine mixité raciale. C’est dans son premier album pour la firme Philips en 1964 qu’elle aborde ouvertement le problème de l’inégalité raciale avec les chansons très engagées Mississipi Goddam et Old Jim crow. Dès lors, et durant le restant de sa vie, elle ne cessera de s’impliquer dans la lutte pour la liberté de la femme afro-américaine et pour l’égalité des droits des noirs.

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Photos Hugo Glendinning

C’est après avoir assisté à un concert donné par Nina Simone en 1976 au Festival de Montreux que le chorégraphe britannique Ben Duke eut l’envie, trente ans plus tard, de lui consacrer un spectacle. Elle chantait alors une œuvre de sa composition, Feelings (Sentiments), qui bouleversa cet artiste, à cette date, jeune comédien. Or, l’hommage qu’il lui rend aujourd’hui est la traduction fidèle de son ressenti de l’époque, certes longuement mûri, mais qui est resté intact comme au premier jour. "Je me demandais s’il me serait possible de créer une pièce entre danse et théâtre restituant une telle ambiance, un tel engagement", avouait-il. Pari gagné grâce à un spectacle hybride, au sein duquel la voix de Nina Simone, que fait revivre avec beaucoup de  bonheur, de sensualité et de délicatesse la cantatrice Nia Lynn, est sans conteste l’élément déterminant. Ce, bien évidemment, avec le soutien vibrant d’une musique "live" signée Bob Dylan, Leslie Bricusse / Anthony Newley, Claude François /Jacques Revaux / Paul Anka et John MacDermott, restituée avec une fougue et un enthousiasme peu communs par la pianiste Yshani Perinpanayagam, le percussionniste Robert Millett et le guitariste-basse Andy Hamil ; une musique qui accompagne avec le même bonheur dans ce spectacle aussi bien le théâtre que la danse. Celle-ci, judicieusement insérée dans la partition musicale comme des intermèdes, illustre et se révèle le complément indispensable d’une œuvre d’obédience essentiellement lyrique qui nous fait revivre avec chaleur l’époque de Bob Dylan et de ses compatriotes.

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Photos Alastan Muir

Encore peu connu en France, Ben Duke est certes un talentueux chorégraphe, métier qu’il a appris sur le tard, mais c’est aussi et avant tout un homme de théâtre - metteur en scène et comédien surprenant qui fait appel à des artistes extérieurs et des personnalités de tout poil pour mettre en œuvre ses idées et ses propos. C’est ainsi qu’il s’est attaché au Ballet Rambert pour monter Goat, (Le bouc) car, pour lui, cet animal n’est autre qu’un bouc émissaire, "littéralement l’animal auquel vous attachez les péchés de la ville entière avant de le chasser", affirme t’il non sans une bonne dose d’humour… En outre, il s’est bien sûr acoquiné dans cette réalisation avec un amuseur public, pince sans rire facétieux aussi clownesque que maladroit, qui a endossé la veste de présentateur de télé : celui-ci a l’heur de mettre une bonne dose d’ambiance dans un show qui ne réunit pas moins, outre les trois musiciens et la chanteuse précités, seize danseurs et un vidéaste, Dan, dont la tâche est de révéler et mettre en avant sur grand écran la théâtralité des interprètes en les filmant en direct depuis la scène. Il en résulte un spectacle fort original, émaillé de danses certes illustratives mais lourdement chargées de sens, vives et enlevées, lesquelles évoquent l’exclusion, la détresse, les peurs, espoirs et attentes d’un peuple injustement opprimé. Au sein de ces propos fatalistes, se détachera cependant un duo passionnel et engagé particulièrement poignant, lueur d’espoir et de lumière au sein de cet univers qui, à la réflexion, n’est pas aussi joyeux qu’il le laisse paraître… On ne sera toutefois pas étonné que cette pièce ait été nominée aux "Olivier Awards" en 2018. 

J.M. Gourreau

Goat / Ben Duke et le Ballet Rambert, Théâtre des Abbesses, du 16 au 26 avril 2019.

Pièce créée au Festival Theatre à Edimbourg le 26 octobre 2017

Angelin Preljocaj / Still life / Ghost / Vanitas vanitatum, omnia vanitas

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Still life / Photos Jean-Claude Carbonne

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Angelin Preljocaj :

Vanitas vanitatum, omnia vanitas

 

Angelin preljocaj"Vanité des vanités, tout n’est que vanité"… Ces paroles ambiguës traduites du latin sont les premiers mots de l’Ecclésiaste, livre de la Bible hébraïque rédigé par un certain Qohelet, fils de David, ancien roi d’Israël. Dans cet ouvrage vraisemblablement autobiographique, le roi Salomon disserte sur les vanités du monde. Un précepte que Prejocaj s’est également approprié et qui est le thème de Still life (Nature morte en anglais), la dernière de ses œuvres inspirée par l’art pictural. Après La fresque, pièce dans laquelle le chorégraphe transposait sur scène le conte traditionnel chinois La peinture sur le mur, tableau évoquant le parcours poétique de deux voyageurs qui découvraient une peinture sur la paroi murale d’une auberge, et dans laquelle ils allaient finir par s’introduire (voir ma critique dans ces colonnes au 1er  décembre 2016), Angelin Preljocaj nous invite cette fois à voyager au sein de ces natures mortes au nom ésotérique de "Vanités", particulièrement en vogue au XVIIe siècle. Les objets représentés sur ces peintures et repris par le chorégraphe dans son œuvre - bougies allumées, sabliers, globes terrestres, crânes humains, vieux grimoires, instruments de mesure, fleurs coupées dans un vase - sont souvent le symbole d’activités humaines dont les éléments évoquent le temps qui passe : la fragilité de l’existence, la destruction, la guerre et le triomphe de la mort… Mais qui sont aussi l’image de la vacuité des passions, de la puissance de l’argent, de la précarité des richesses, de la futilité des plaisirs, de l’aspect dérisoire de la vie… Un type d’art qui se développe d’abord au sein de l’Ecole de Leyde avec des peintres comme David Bailly ou, encore, Philippe de Champaigne et Pieter Steenwijck : ceux-ci consolident et fixent un genre qui a pour but de faire réfléchir celui qui contemple l’œuvre sur la nature passagère et "vaine" (d’où le nom de vanité) de la vie, face à l’inéluctabilité de la mort qui nous guette et nous tend ses rets. Un ballet certes macabre, mais qui a l’heur de transporter le spectateur dans un monde étrange et fascinant, celui du mystère et de la sorcellerie, un monde également bien évoqué par une chorégraphie signifiante, riche, à mi chemin entre la danse classique et la danse contemporaine, nimbée d’une atmosphère de clairs-obscurs et de contrejours particulièrement propres au rêve ou à la réflexion. L’œuvre, sur une musique signée Alva Noto et Ryuichi Sakamoto, est en outre entrelacée de superbes pas de deux : elle s’avère magistralement interprétée par six danseurs parfaitement rompus au style très original de son auteur, une écriture empreinte d’une pointe d’érotisme et d’une sensualité exacerbée.

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Ghost / A. Preljocaj - Ph. J.M. Gourreau

Ghost, donné en ouverture de la soirée, est une très (trop ?) courte pièce créée par Preljocaj à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Marius Petipa, l’auteur de très nombreux ballets romantiques, entre autres, Le lac des cygnes, La bayadère, Casse-noisette et Cendrillon. Un petit bijou de délicatesse et de fantaisie non dénué d’humour qui replace le spectateur à l’époque de la création du Lac, en 1895, au sein duquel, comme dans un rêve, un danseur vient troubler la quiétude de cinq danseuses en s’immisçant innocemment dans leurs ébats. Cet aller-retour dans le passé, entre la France et la Russie, clin d’œil au siècle du romantisme sur des partitions signées E. Cooley et O. Blackwell judicieusement insérées à la musique de Tchaïkovski est, là encore, magnifiquement dansé par des artistes à l'apogée de leur art.  

J.M. Gourreau

Bailly david self portrait with vanitasVanite de philippe de champaigne 1602 1674All is vanity charles allan gilbert 1873 1929

             Vanité aux portraits, par David Bailly (1651)                 All is vanity de Charles-Allan Gilbert (1892)           Vanité, par Philippe de Champaigne (XVIIè siècle) 

 All is vanity, gravure à l’encre de l'artiste américain Charles Allan Gilbert (1873 - 1929) que l’on appelle un Memento mori ("Souviens-toi que tu vas mourir")

                                         représente une jeune fille et son reflet dans un miroir mais aussi un crâne symbolisant la mort qui apparaît en arrière-plan.                                                                                                                                                                        

Still Life et Ghost / Angelin Preljocaj, Cent quatre, Paris, du 17 au 21 avril 2019.

Still Life a été créé le 21 septembre 2017 au Pavillon noir d’Aix-en-Provence et Ghost dans ce même lieu le 20 novembre 2018.

Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou / L'amour sorcier / Une relecture digne d’intérêt

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Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou :

Une relecture digne d’intérêt

 

L amour sorcier machadoVoilà un spectacle aussi séduisant que remarquable, qui mériterait toutefois quelques aménagements. La relecture d’une œuvre est en effet toujours un exercice périlleux car objet de comparaisons et de critiques  qui peuvent s’avérer acerbes, sauf si l’on en respecte l’esprit. Ce qui s’avère cependant être le cas pour cette nouvelle version de L’Amour sorcier (El amor brujo), une œuvre phare de Manuel de Falla pour orchestre de chambre et cantaora, initialement créée au Teatro Lara de Madrid en 1915 pour la danseuse flamenca Pastora Imperio.

Le 25 mai 1925, De Falla présente au Théâtre du Trianon lyrique à Paris une seconde version de son œuvre, remaniée en  ballet-pantomime : certains éléments de la partition originale ont été supprimés, entre autres la chanson de l'amour douloureux ; il a également remplacé les parties chantées de la danse du jeu d'amour ainsi que le finale par des éléments instrumentaux. Cette version est popularisée par la compagnie de ballet d’Antonia Mercé, alias La Argentina, à Paris en 1928. Depuis cette date, plusieurs chorégraphes ont repris cette œuvre dans sa musique originale, entre autres Antonio Gades avec le Ballet National d’Espagne en janvier 1989 au Théâtre du Châtelet (sous le titre de Fuego), Blanca Li en mai 1997 à l’Opéra de Nancy, Thierry Malandain en mars 2008 au Grand Théâtre du Luxembourg, Jean-Claude Gallotta en octobre 2013 à la MC2 de Grenoble, Victor Ullate en mai 2017 au Teatro de la Maestranza de Séville et Israel Galván en novembre 2018 au Festival de Jerez. L’œuvre a également été adaptée au cinéma, d’abord par Antonio Román en 1949, puis par Francisco Rovira Beleta en 1967 dans une chorégraphie d’Alberto Lorca interprétée par La Polaca, Antonio Gades et Rafael de Cordoba et, enfin, par Carlos Saura en 1985, avec, à nouveau, Antonio Gades, ainsi que Laura del Sol et Cristina Hoyos dans les rôles principaux.

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Photos J.M. Gourreau

L’argument du ballet a pour origine un thème passionnel écrit par María de la O Lejárraga à partir de légendes gitanes, thème que Gregorio Martinez Sierra reprendra dans le livret. C’est l’histoire d’une tsigane andalouse, Candela, hantée et pourchassée par l’apparition d’un fantôme qui  n'était autre que son ancien amant avant sa mort,. Pour pouvoir donner libre cours à son nouvel amour et se libérer du sortilège, Candela se voit contrainte de se livrer à la magie noire : aux douze coups de minuit, elle se met à danser autour du feu pour chasser le fantôme. Mais rien n’y fait. Elle imagine alors un autre stratagème et demande à son amie Lucia - qui se prête au jeu - de séduire le spectre jaloux en détournant son attention vers une autre jeune fille, ce qui finit par rompre définitivement le maléfice.

C’est à l’invitation du compositeur par Jean-Marie Machado, passionné par l’Espagne, que les deux chorégraphes tunisiens, Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou, se son attelés à réaliser une nouvelle chorégraphie pour cette œuvre sur une partition musicale totalement renouvelée, dans laquelle on retrouve cependant quelques accents de la musique originelle. Machado est un compositeur français d’origine marocaine qui, après des études pianistiques, s’initie à la musique pop et au jazz. En 2006, il crée, avec 8 autres musiciens, le nonette Danzas, petit orchestre qu’il dirige encore aujourd’hui. Son style, très éclectique, fait appel entre autres à la musique andalouse, tout particulièrement au fado(1). Son engouement pour la musique et la littérature espagnoles le conduira en outre à s’intéresser de plus près aux grandes œuvres musicales de ce pays. Sa partition de l’Amour sorcier, qui s'avère être une musique lyrique hybride proche de la musique classique, certes mâtinée de musique populaire arabo-andalouse aux relents de Manuel de Falla mais ancrée sur les rythmiques des musiques espagnoles, est une œuvre contemporaine magistrale et d’une puissance étonnante. Elle est servie par une cantatrice virtuose, Karine Sérafin, dont la voix, chaleureuse et bouleversante, n’est pas sans évoquer celle de la regrettée chanteuse égyptienne Oum Kalsoum, célèbre à la fin du siècle dernier dans toute l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.

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Les deux chorégraphes, Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou, ont d’autant plus facilement accepté la proposition de Machado que sa musique rappelait celle qui avait toujours nourri et alimenté leur travail par le passé.(2) Leur mise en scène de cette nouvelle version de L’Amour sorcier, tout à fait inhabituelle, a l’intérêt de permettre une vision du spectacle à 360 degrés, les six danseurs gravitant autour de l’orchestre placé au centre du plateau ; toutefois, elle s’avère peut-être moins adaptée à une salle de spectacles traditionnelle au sein de laquelle les spectateurs sont répartis frontalement. Ce dispositif, bien que d’une grande originalité, oblitère bien sûr la vision d’une partie de l’action, les danseurs balayant quasiment durant toute la durée du spectacle l’espace qui leur est dévolu, à l’image des aiguilles d’une montre mais dans le sens inverse de celles-ci. La chorégraphie quant à elle, narrative, puissante, engagée, très lisible, s’avère en parfaite adéquation avec la partition musicale, respectant scrupuleusement l’argument originel du ballet. Peut-être parfois un peu répétitive, elle a toutefois le mérite d’être servie par des interprètes d’un excellent niveau, tout particulièrement la créatrice du rôle de Candela, la japonaise Sahiko Oishi, dont la présence distille sur l’œuvre un parfum de mystère envoûtant. Seul bémol à mon avis, les éclairages d’Eric Wurtz qui, voulant sans doute jouer avec le clair-obscur, plongent l’œuvre tantôt dans une atmosphère glauque très préjudiciable à la lecture de ce ballet, tantôt violente et aveuglante, extirpant le spectateur de son rêve. Les musiciens eux-mêmes n’y échappent pas, et l’on peut même parfois se demander comment ils parviennent à lire leur partition… Quant aux danseurs, leurs expressions - et les sentiments sous-jacents qu’ils expriment - sont le plus souvent noyés dans une semi-obscurité... Une erreur toutefois fort heureusement aisément réparable !

J.M. Gourreau

L'amour sorcier / Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou, Le POC d'Alfortville, 11 avril 2019. Spectacle créé le 9 avril 2019 au Perreux-sur-Marne dans le cadre dela 20ème biennale de danse du Val-de-Marne.

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(1) En 2003, Jean-Marie Machado crée, avec le saxophoniste américain Dave Liebman,  un duo autour d'un répertoire dédié en partie au fado, chant populaire mélancolique portugais qui exploite en général des thèmes récurrents, tels la saudade, l’amour inaccompli, la jalousie, la difficulté à vivre, le chagrin, l’exil, la mort. L'album de ce projet, qui ne sortira qu’en 2008, s'intitule Caminando. Il enregistre en 2006 Sœurs de sang avec Jean-Philippe Viret et Jacques Mahieux. En 2005, Jean-Marie Machado compose et arrange l'album Sextet Andaloucia qui reprend les grands thèmes de la musique andalouse.

(2) Tous deux nés à Tunis, Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou travaillent ensemble depuis 1995. Après avoir intégré le Conservatoire de Musique et Danse de Tunis, Aïcha rejoint Hafiz au sein du Sybel Ballet Théâtre. En 2000, ils obtiennent tous deux une bourse de l’Institut Français de Coopération de Tunis et intègrent la formation de l’Ecole Supérieure du CNDC d’Angers. En 2001, Hafiz participe à la Chorégraphie de Inta Omri, tandis qu’Aïcha réalise la chorégraphie du quatuor Essanaï (L’artisan). En 2002, elle crée le solo Le Télégramme, tandis qu’Hafiz crée le solo Zenzena (le cachot). En 2003, Hafiz intègre la formation EX.E.R.CE dirigée par Mathilde Monnier. L’année suivante, tout deux créent le duo Khallini Aïch dans le cadre des "Repérages Danse" à Lille. En 2005, Ils créent la compagnie CHATHA, réalisent deux duos, Les Cartes postales Chorégraphiques dans le cadre du projet "L’Art de la rencontre" conçu par Dominique Hervieu ; la même année, Hafiz devient danseur associé au CCN de Caen sous la direction de Héla Fattoumi et Eric Lamoureux et participe à La Maddâ’a, Pièze (Unité de pression), La Danse de pièze et 1000 départs de muscles. En 2006, ils créent ensemble leur première pièce de groupe, le quatuor Khaddem Hazem (les ouvriers du bassin), présenté à la Biennale de la Danse de  Lyon. En 2008, invités une nouvelle fois à la Biennale de la Danse de Lyon, ils créent le quintet Vu. En 2011, invités par le Ballet de Lorraine au Centre chorégraphique national de Nancy sous la direction de Didier Deschamps, ils créent Un des sens pour 28 danseurs.  Depuis cette date, plusieurs autres pièces auront vu le jour, notamment Do you believe me ?, Kharbga, Transit, Toi et moi, Sacré printemps, Ces gens là !, Narcose… Ils sont actuellement en résidence à L’Arsenal la Cité de la musique de Metz et au théâtre scène nationale de Mâcon.

Le Boston Ballet / Un spectacle comme l’on voudrait en voir plus souvent !

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 Playlist / Forsythe - Ph. Angela Sterling

Le Boston Ballet :

Un spectacle comme l’on voudrait en voir

plus souvent !

 

Forsythe repetition au boston balletKylianFondé en 1963, le Boston Ballet s’est hissé aujourd’hui au rang des plus grandes compagnies de danse des Etats-Unis. Dirigée depuis 2001 par le danseur finnois Mikko Nissinen, cette troupe, composée de quelque 66 danseurs, possède un très vaste répertoire qui s’étend des ballets de Petipa (La Belle au bois dormant) jusqu’aux œuvres les plus contemporaines d’artistes encore peu connus dans notre pays, tels Alexander Eckman (Cacti), Mikko Nissinen (Le Lac des cygnes) ou Jorma Elo (Awake only), en passant bien sûr par les chorégraphes incontournables, tels Balanchine (Le Songe d’une nuit d’été), Noureev (Don Quichotte), Cranko (Roméo et Juliette) ou, encore, Ashton (Cendrillon).

L’intérêt de la venue en France de cette compagnie réside dans le fait qu’elle nous présente trois chorégraphies de deux monstres sacrés du ballet contemporain, William Forsythe et Jíří Kylián. Au programme, deux œuvres du premier, Pas/Parts 2018 et Playlist (EP), ainsi que Wings of wax, du second.

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Pas/Parts 2018 / Forsythe - Photos Angela Sterling

 

 

Une première version de Pas/Parts sur la musique de Thom Willems avait été créée le 31 mars 1999 à l’Opéra de Paris puis reprise le 2 novembre 2000. Quinze ans plus tard, Forsythe retravaille son œuvre et la modifie presque entièrement pour le San Francisco Ballet tout en en conservant la partition en 20 parties, en fait un méli-mélo électronique de grondements et vrombissements tonitruants, tantôt flûtés, tantôt martelés, un fatras de gongs et de carillons, de borborygmes, de souffles et de voix désarticulées formant des phrases plus ou moins répétitives. Cette seconde version est donnée le 23 janvier 2016. Sur scène, quinze interprètes entrent et sortent dans une alternance de solos, duos, trios et ensembles, au travers d’une danse sur pointes brillante, nerveuse, rapide, électrisante, parfois mécanisée ou stroboscopée, fondée sur une gestuelle sophistiquée, étirée, jusqu’au-boutiste, et des attitudes déhanchées mais en accord  parfait avec le style de la partition de Willems. En 2018, Forsythe modifie à nouveau son œuvre, "pour souligner la délicatesse de l’approche d’une œuvre au caractère espiègle et périlleux" dont l’ont parée les danseurs du Boston Ballet. Difficile de préciser les remaniements effectués par le chorégraphe, bien évidemment bien moindres que ceux de 2016, mais cette pièce n’en demeure pas moins attachante du fait de la puissance et de la beauté qui en émergent périodiquement, ce grâce à une alternance de mouvements ondulés et empreints d’un lyrisme primesautier et d’une gestuelle aussi vive que violente, désarticulant les corps, trait caractéristique du style "forsythien".

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Wings of wax / Jiří Kylián - Ph. Boston Ballet 

 

La seconde œuvre du programme, Wings of Wax de Jiří Kylián, fascine d’entrée de jeu par le décor de Michael Simon, silhouette renversée d’un arbre dépouillé de ses feuilles, pendu aux cintres par ses racines. Autour de lui, un projecteur suspendu à moyenne hauteur trace un grand cercle en illuminant les artistes sur le plateau. Ce ballet, créé en janvier 1997 par huit danseurs du Nederlands Dans Theater, évoque par son nom, Ailes de cire, La chute d’Icare de Brueghel l’Ancien. L’histoire raconte que Dédale et son fils Icare, pour avoir trahi leur protecteur le roi de Crète, sont enfermés dans un labyrinthe duquel toute évasion par voie terrestre est impossible… En revanche, rien n’empêche les deux hommes de prendre la poudre d’escampette par les airs… Dédale met alors au point deux paires d’ailes qu’il colle dans le dos de son fils avec de la cire, tout en le mettant bien en garde de ne pas s’élever trop haut dans les airs afin que les rayons du soleil ne fassent fondre la cire. Comme tout adolescent qui se respecte, Icare n’écoute pas les recommandations de son père, ses ailes fondent et il meurt suite à une vertigineuse chute dans la mer. Le ballet est une pièce allégorique sensuelle et envoûtante autour de cette chute, sur des partitions de Heinrich von Bieber, John Cage, Phil Glass et Jean-Sébastien Bach, dotée d’une chorégraphie d’un éclectisme étonnant qui enchaîne des figures complexes, désarticulant elles aussi les corps. Mais si l’œuvre s’avère très physique, elle est également empreinte de spiritualité et d’une très grande émotion. "L’interdépendance et la confiance des danseurs dans ce travail sont d’une importance primordiale. La chorégraphie représente le temps, l’espace ou l’environnement dans lesquels forces, faiblesses, doutes, agressions ou échecs peuvent coexister. En fait, il s'agit d'un portrait stylisé et amplifié de nombre de nos luttes quotidiennes", nous dit Kylián. Là encore, l’interprétation que nous en donnent les danseurs du Boston Ballet s’avère magistrale.

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La chute d'Icare / Brueghel l'Ancien

Fleur sur le gâteau, Forsythe, en tant que chorégraphe associé au Boston Ballet depuis maintenant 3 ans, vient tout juste de lui offrir le 7 mars dernier à Boston une nouvelle pièce, Playlist (EP), laquelle surprend par son caractère jeune et primesautier. Il est vrai qu’elle est soutenue par des musiques populaires et hip-hop signées Peven Everett, Abra, Lion Babe, Khalid, Barry White et Natalie Cole, auxquelles l’on ne s’attendait absolument pas. Celles-ci ne sont sans doute pas la tasse de thé du chorégraphe mais elles ont été sélectionnées comme une "playlist", dans l’optique de présenter "la pratique du ballet comme un projet continu d’importance culturelle", explique Forsythe. Il faut avouer que ce ballet qui, curieusement, utilise le langage académique, n’est pas sans évoquer les comédies musicales de Broadway et les shows télévisés. Paradoxalement, les sauts et performances acrobatiques dont la chorégraphie est truffée s’accordent bien avec ces styles. Mais si l’œuvre est fort brillante et très physique, elle ne s’avère pas aussi originale que les pièces de la maturité de Forsythe qui ont forgé sa réputation. Par ailleurs, les répétitions et la faible richesse du vocabulaire mis en œuvre ont pu parfois décevoir. On ne peut malheureusement pas être et avoir été, dit le proverbe…

J.M. Gourreau

Pas/Parts 2018 / William Forsythe, Wings of wax / Jiří Kylián & Playlist (EP) / William Forsythe, Boston Ballet, Théâtre des Champs-Elysées, du 9 au 11 avril 2019, dans le cadre de "Transcendanses".

Christian et François Ben Aïm / Arise / La Sainte Chapelle investie par Terpsichore

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Photos Patrick Berger

 

Christian et François Ben Aïm :

La Sainte Chapelle investie par Terpsichore

 

Ben aim 01Ben aim 02Investir la Sainte Chapelle de Paris pour y créer un spectacle chorégraphique, voilà qui est aussi insolite que séduisant! C’est pourtant le pari - osé, inutile de le préciser - pris par Christian et François Ben Aïm dans le cadre de la manifestation "Monuments en mouvement" afin de diffuser et d’universaliser l’art chorégraphique tout en l’appariant à d’autres arts comme celui de l’architecture. Pas aisé à mettre en œuvre non plus car, que peut-on réaliser qui ne soit pas sacrilège dans un cadre aussi prestigieux, au passé nimbé d’histoire et chargé d’une incommensurable émotion ? Une question que nos deux compères se sont bien sûr posée avant de se jeter à corps perdu dans la danse ! Avec beaucoup de bonheur dois-je dire car ils sont parvenus non seulement à concilier l’harmonie des lieux avec l’art de Terpsichore, portée par une musique planante et épurée du compositeur britannique Piers Faccini, qu’il interprétait d’ailleurs lui-même, mais aussi à entrer en résonance étroite avec le cadre qu’ils s’étaient proposés de faire revivre.

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Photos J.M. Gourreau

Le sujet de leur approche confinait à certaines de nos préoccupations quotidiennes, la solitude et l’altérité, ce dans un contexte oscillant entre deux dimensions, le profane et le sacré. Une véritable performance à tous les sens du terme, le parcours de ses trois interprètes se révélant tour à tour une transe hypnotisante et mystique, parfois à l’image de celle des derviches, entrecoupée de passages méditatifs pleins de ferveur ou, à l’inverse, une danse sautillante, joyeuse et pleine de vie, galvanisée par l’émotion sourde et contenue qui émanait des spectateurs assis en cercle autour de la nef centrale de la chapelle, le chœur étant dévolu au musicien. Disposition judicieuse qui permettait aux spectateurs assis sur une seule rangée comme les évêques dans les stalles latérales du chœur d’une cathédrale  - image d’ailleurs confortée par le fait qu’il leur avait été distribué à chacun d’eux une rutilante couverture pour les protéger du froid qui régnait au sein des lieux lors de la représentation - de pouvoir assister, tous aussi bien les uns que les autres à la soirée dans des conditions optimales.  Dans ce spectacle, Christian et François s’étaient alliés à un danseur beaucoup plus jeune qu’eux mais issu de leur giron, Louis Gillard, véritable faune habité par la musique dont les notes égrenées par le musicien ruisselaient sur son corps avant d’y pénétrer et de s’y fondre. Une soirée réellement magique, d’autant que le soleil dardait ses derniers rayons au travers de la magnificence de la rosace, projetant des patchs multicolores sur le sol et les murs de la chapelle, mais aussi un spectacle malheureusement réservé à quelques dizaines d’élus, la jauge se révélant extrêmement réduite, on s’en sera bien évidemment douté !

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Photos J.M. Gourreau

Quoiqu’il en soit, il en restera dans nos mémoires un spectacle digne de légende, au croisement de deux univers artistiques auxquels l’on a rarement l’occasion de goûter et au cours duquel les artistes sont entrés pleinement en résonance avec ces lieux.

J.M. Gourreau

Arise / Christian et François Ben Aïm, Sainte-Chapelle, Paris, du 4 au 6 avril 2019, dans le cadre de la manifestation "Monuments en mouvement # 5" et de la 7ème édition du festival "Séquence Danse Paris".

Prochaines représentations : Théâtre de Châtillon (92, hrs les murs), 7 juin 2019 ; Sainte-Chapelle du château de Vincennes, 15 juin 2019, (dans le cadre du festival "June events", Atelier de Paris CDN) ; La Commanderie, Elancourt, 13-14 septembre2019 ; La Collégiale Saint-Martin, Angers, 28 avril 2020.