Critiques Spectacles

Christian et François Ben Aïm / Arise / La Sainte Chapelle investie par Terpsichore

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Photos Patrick Berger

 

Christian et François Ben Aïm :

La Sainte Chapelle investie par Terpsichore

 

Ben aim 01Ben aim 02Investir la Sainte Chapelle de Paris pour y créer un spectacle chorégraphique, voilà qui est aussi insolite que séduisant! C’est pourtant le pari - osé, inutile de le préciser - pris par Christian et François Ben Aïm dans le cadre de la manifestation "Monuments en mouvement" afin de diffuser et d’universaliser l’art chorégraphique tout en l’appariant à d’autres arts comme celui de l’architecture. Pas aisé à mettre en œuvre non plus car, que peut-on réaliser qui ne soit pas sacrilège dans un cadre aussi prestigieux, au passé nimbé d’histoire et chargé d’une incommensurable émotion ? Une question que nos deux compères se sont bien sûr posée avant de se jeter à corps perdu dans la danse ! Avec beaucoup de bonheur dois-je dire car ils sont parvenus non seulement à concilier l’harmonie des lieux avec l’art de Terpsichore, portée par une musique planante et épurée du compositeur britannique Piers Faccini, qu’il interprétait d’ailleurs lui-même, mais aussi à entrer en résonance étroite avec le cadre qu’ils s’étaient proposés de faire revivre.

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Photos J.M. Gourreau

Le sujet de leur approche confinait à certaines de nos préoccupations quotidiennes, la solitude et l’altérité, ce dans un contexte oscillant entre deux dimensions, le profane et le sacré. Une véritable performance à tous les sens du terme, le parcours de ses trois interprètes se révélant tour à tour une transe hypnotisante et mystique, parfois à l’image de celle des derviches, entrecoupée de passages méditatifs pleins de ferveur ou, à l’inverse, une danse sautillante, joyeuse et pleine de vie, galvanisée par l’émotion sourde et contenue qui émanait des spectateurs assis en cercle autour de la nef centrale de la chapelle, le chœur étant dévolu au musicien. Disposition judicieuse qui permettait aux spectateurs assis sur une seule rangée comme les évêques dans les stalles latérales du chœur d’une cathédrale  - image d’ailleurs confortée par le fait qu’il leur avait été distribué à chacun d’eux une rutilante couverture pour les protéger du froid qui régnait au sein des lieux lors de la représentation - de pouvoir assister, tous aussi bien les uns que les autres à la soirée dans des conditions optimales.  Dans ce spectacle, Christian et François s’étaient alliés à un danseur beaucoup plus jeune qu’eux mais issu de leur giron, Louis Gillard, véritable faune habité par la musique dont les notes égrenées par le musicien ruisselaient sur son corps avant d’y pénétrer et de s’y fondre. Une soirée réellement magique, d’autant que le soleil dardait ses derniers rayons au travers de la magnificence de la rosace, projetant des patchs multicolores sur le sol et les murs de la chapelle, mais aussi un spectacle malheureusement réservé à quelques dizaines d’élus, la jauge se révélant extrêmement réduite, on s’en sera bien évidemment douté !

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Photos J.M. Gourreau

Quoiqu’il en soit, il en restera dans nos mémoires un spectacle digne de légende, au croisement de deux univers artistiques auxquels l’on a rarement l’occasion de goûter et au cours duquel les artistes sont entrés pleinement en résonance avec ces lieux.

J.M. Gourreau

Arise / Christian et François Ben Aïm, Sainte-Chapelle, Paris, du 4 au 6 avril 2019, dans le cadre de la manifestation "Monuments en mouvement # 5" et de la 7ème édition du festival "Séquence Danse Paris".

Prochaines représentations : Théâtre de Châtillon (92, hrs les murs), 7 juin 2019 ; Sainte-Chapelle du château de Vincennes, 15 juin 2019, (dans le cadre du festival "June events", Atelier de Paris CDN) ; La Commanderie, Elancourt, 13-14 septembre2019 ; La Collégiale Saint-Martin, Angers, 28 avril 2020.

Thierry Malandain / Marie-Antoinette / Une fête somptueuse

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Thierry Malandain :

Une fête somptueuse

 

Tmalandain photo olivierhoueix 2Comme toujours, les grandes créations de Thierry Malandain résultent d’une préparation de longue haleine, d’une minutie extrême. Tout est profondément réfléchi, réalisé avec un soin et une attention intenses. Chaque détail a son importance et une signification précise, et n’est jamais le fruit du hasard. Marie-Antoinette est de celles-là. Suite à la nouvelle invitation* de Laurent Brunner, directeur de Château de Versailles Spectacles, Thierry Malandain s’est attaché à explorer et retracer, avec un faste inégalable, la vie et l’histoire de cette princesse archiduchesse d’Autriche, épouse de Louis XVI et, de ce fait, reine de France, en particulier les années versaillaises de la souveraine, depuis le banquet nuptial du 16 mai 1770, jusqu’à l’entrée de la foule des Parisiennes, en colère, dans le château le 5 octobre 1789.

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Maquette de costume de Jorge Gallardo

Outre sa coquetterie, sa frivolité, ses fastes et ses frasques, Marie-Antoinette avait un goût prononcé pour tous les arts et s’occupait elle-même des fêtes, feux d’artifice royaux, grands bals et spectacles de la Cour. Tout particulièrement de celui qui fut donné pour ses noces (à l’âge de 14 ans) avec le dauphin Louis-Auguste (qui, lui, avait tout juste 15 ans), lequel eut lieu au beau milieu du parterre de l’Opéra Royal du château de Versailles, le 16 mai 1770. Marie-Antoinette fut également la protectrice des musiciens - elle-même jouait d’ailleurs fort bien de la harpe - des écrivains, des hommes de théâtre et des peintres, en particulier de Madame Vigée Le Brun qui nous laissa d’elle une bonne trentaine de portraits. C’est cette facette de protectrice des arts, repliée dans un monde idéal et factice, qui a séduit le chorégraphe et qu’il a évoqué avec beaucoup de bonheur au travers de cette œuvre, laquelle s’avère, là encore, un petit bijou où l’on identifie Noverre, l’auteur des célèbres Lettres sur la danse, que Marie-Antoinette a d’ailleurs fait nommer, en 1775, à la suite de Vestris, maître des ballets de ce splendide lieu de spectacles qui, aujourd’hui, a conservé tout son caractère. Et ce n’est pas un hasard si l’on retrouve, au travers de cette création, un style et une gestuelle baroques, apanage des scènes de bal de la fin du 18ème siècle, dans les prestigieux décors de Jorge Gallardo, au sein desquels l’or des éventails n’aura d’égal que le chatoiement du velours des costumes du même artiste. Plaisirs qui, certes, n’auront eu qu’un temps puisque Marie-Antoinette mourra sur l’échafaud le 6 octobre 1793, quelques mois après son époux, "avant qu’on emporte son corps sur une brouette, la tête entre les jambes", rappelle Malandain. La comédie du plaisir venait tragiquement de s’achever…

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Photos Olivier Houeix

Comme l’on pouvait s’y attendre - et cela coulait de source - le chorégraphe s’est appuyé sur divers extraits de symphonies de Haydn pour élaborer et illustrer son ballet, en particulier les 6ème, 7ème et 8ème, intitulées Matin, Midi et Soir, lesquelles lui ont permis d’évoquer chronologiquement la vie et la destinée de la reine en 14 séquences, ainsi que le faste qui régnait à l’époque à la Cour de France. Y ont été ajoutés un court extrait de l’Orphée et Eurydice de Gluck (dans une transcription pour harpe de Xavier de Maistre) auprès duquel Marie-Antoinette avait d’ailleurs pris quelques leçons de clavecin, ainsi qu’une grande partie de la symphonie La Chasse de Haydn, marquant ainsi les plaisirs auxquels s’adonnaient le roi et la Cour en ce temps là. Partitions magnifiquement interprétées avec brio par l’orchestre symphonique d’Euskadi de Donostiá-San Sébastián sous la baguette électrisante et endiablée de Mélanie Lévy-Thiébaut, aujourd’hui directrice musicale de l’Ensemble Instrumental de la Mayenne et qui se produit régulièrement aux Folles journées de Nantes.

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Quant à la chorégraphie, Thierry Malandain s’est bien évidemment fortement inspiré de la pantomime baroque des œuvres de l’époque, tout en y insérant son propre style et son univers personnel. "Une danse qui ne laisserait pas seulement la trace du plaisir, mais qui renouerait avec l’essence du sacré comme une réponse à la difficulté d’être", nous dit le chorégraphe. La gestuelle, magistralement exécutée par un corps de ballet de 22 danseurs, aguerri et au mieux de sa forme, tout particulièrement par Claire Lonchampt qui narre par le menu le caractère frivole de la reine mais aussi sa tendresse pour ses enfants. Celle-ci, avide de liberté, excellait dans l’art de se dérober, fuyant son époux (qui, lui-même, avait peur des femmes…) pour créer autour d’elle un noyau de jeunes aristocrates. Elle était en effet l'animatrice d'une coterie très réactionnaire où figuraient son beau-frère, le comte d’Artois, le comte de Mercy-Argenteau, ainsi que le comte suédois Axel von Fersen et, surtout, sa grande amie, la princesse de Polignac pour laquelle elle avait un penchant. Cette cour, qui se réunissait au Petit Trianon que lui avait offert Louis XVI, ou au "Hameau", village créé de toutes pièces pour et en partie par elle, distrayait la jeune reine de sa mélancolie. On lui reprochait bien sûr sa légèreté et sa frivolité, d’autant que la misère régnait à l’époque en maître sur le petit peuple de Paris. Et c’est ce qui préludera - avec les crises successives et la banqueroute du royaume - à sa chute, à l’âge de 38 ans, laquelle clôture prosaïquement - mais comment pouvait-il en être autrement ? - ce magnifique spectacle.

J.M. Gourreau

Marie-Antoinette / Thierry Malandain et le Ballet de Biarritz, Opéra Royal de Versailles, du 29 au 31 mars 2019.

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Le Versailles secret de Marie-Antoinette

Marie-Antoinette par Elisabeth Louise Vigée Le Brun

Avant-première présentée au théâtre Kursaal de San Sebastián (Espagne), le 15 février 2019.
Prochaines représentations : 19 & 20 avril 2019 au Grand Théâtre de Bordeaux ; 21 mai 2019 au Scharoun Theater Wolfsburg -Wolfsburg (Allemagne) ; 25 & 26 mai 2019 à l’Opéra de Reims, 1er au 3 juin & 7 au 9 août 2019 à la Gare du Midi à Biarritz ; 31 juillet au 03 août 2019 au Victoria Eugenia Antzokia - Donostia à San Sebastián (Espagne).

*la première était Cendrillon, créé le 7 juin 2013 sur cette même scène de l’Opéra Royal du Château de Versailles et la seconde, La Belle et la bête, le 11 décembre 2015.

Julien Lestel / Dream / Le rêve de Julien

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Photos Noël Jef

Julien Lestel :

Le rêve de Julien

 

Julien lestelC’est une œuvre tout à la fois forte, sensible et pleine de poésie que nous offre Julien Lestel avec Dream, une création contrastée, d’entrée impétueuse et flamboyante, pour s’achever, étonnamment, comme un long fleuve tranquille, dans le calme et la volupté, par un pas de deux d’une grande sensualité. "Dream nous entraîne là où logent nos désirs les plus enfouis et les plus secrets, nous dit le chorégraphe ; rêves inavoués, pulsions et passions inassouvies trouvent à s’exprimer dans ce monde propice à l’imagination. Nos peurs et angoisses s’y abritent, territoires parfois inconnus de nous-mêmes. Dans un élan viscéral, jaillit une danse d’une physicalité exacerbée et d’une sensualité vibrante". C’est effectivement le ressenti que l’on éprouve tout au long de cette pièce qui nous transporte dans un univers immatériel au sein duquel nait petit à petit le désir de l’autre, de cet être rêvé, inaccessible à l’origine, mais qui finira par se concrétiser au final.

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                                   Photo Noël Jef                                                               Photo S. Bezineau                                                              Photo S. Bezineau

Comme toujours chez ce chorégraphe, la musique tient une place capitale dans la construction de l’œuvre. Si ce Rêve est essentiellement écrit sur des partitions du compositeur islandais Jóhann Jóhannsson - mort prématurément l’année dernière à l’âge de 48 ans - et pour lequel la beauté de la musique était le fruit de contrastes et d’oppositions ancrés tout autant entre la douceur et la violence, qu’entre la chaleur de l’acoustique et la froideur de l’électronique, Julien Lestel a également fait appel à Yvan Julliard, un jeune compositeur qui est aussi danseur dans sa compagnie depuis 2011. Tout en s’imprégnant des musiques de Jóhann Jóhannsson, celui-ci a su créer une partition impétueuse et fougueuse, s’accordant parfaitement avec son univers. On ne peut pas vraiment dire que celle-ci, au début du spectacle tout au moins, nous ouvre réellement la porte au rêve du fait de sa puissance catalysée par le flamboiement des lumières concoctées par la calédonienne Lo-Ammy Vaimatapako, lesquelles auraient plutôt tendance à nous ouvrir les portes de l’enfer. Mais il n’en demeure pas moins que la chaleur de l’atmosphère, créée concomitamment par la musique et une scénographie totalement épurée, nous embarque dans un autre monde, tremplin à celui d’un rêve dans lequel le spectateur va bientôt sombrer. J’ai toutefois moins aimé l’insertion, entre deux pièces de Jóhann Jóhannsson, de la chanson de Nina Simone, I get along without you very well, choix qui pouvait s’expliquer par l’illustration d’un solo d’une grande sobriété, confié à Alexandra Cardinale, ex-danseuse soliste de l’Opéra de Paris invitée régulièrement par le chorégraphe, mais qui affaiblissait l’atmosphère préétablie.

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Photos Marc Chambon

Quant à la chorégraphie, si l’on retrouve la technique un peu alambiquée de l’auteur de  La jeune fille et la mort, de Misatango, de Constance ou du Boléro, on peut toutefois noter une évolution stylistique, dans le sens d’une plus grande liberté d’expression et, peut-être aussi, d’une attention plus soutenue dans la composition des tableaux et la géométrie spatiale, notamment dans la construction dans cette création de pas et variations en miroir du plus bel effet. L’œuvre se terminait d’une façon aussi étonnante qu’inattendue par un pas de deux fort original, corps à corps aussi sensuel que charnel, aboutissement d’un désir amoureux que l’on avait pu voir naître et s’exalter tout au long du spectacle. Magistral.

J.M. Gourreau

Dream / Julien Lestel, Opéra de Massy, 2 avril 2019.

Radhouane EL Meddeb / Le lac des cygnes / Une relecture d'une grande originalité

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Radhouane El Meddeb :

Une relecture d’une grande originalité

 

Radhouane el meddeb olivier rollerLa relecture des grands chefs d’œuvre du répertoire classique, tant dans leur forme que dans leur fond, s’avère toujours une entreprise périlleuse car l’on se réfère immanquablement à la pièce originale. Dans cet état d’esprit, d’aucuns ne peuvent s’empêcher de considérer comme sacrilèges les changements et modifications apportés, ce d’autant que leur auteur aura cherché à adapter l’œuvre à son époque. La version du Lac des cygnes que nous présente Radhouane el Meddeb avec le Ballet National de l’Opéra du Rhin est assurément un ballet d’un très grand intérêt et, surtout, magistralement interprété par une compagnie au mieux de sa forme.

Le lac des Cygnes sur la partition de Tchaïkovski est incontestablement l’un des plus grands ballets du répertoire chorégraphique de l’époque romantique, du moins le plus illustre. Depuis sa re-création(1) en 1894-1895 dans la chorégraphie de Marius Petipa et de Lev Ivanov, nombre de chorégraphes se sont mis en devoir de le revisiter et ne nous en ont pas laissé moins d’une trentaine de versions, les plus connues en France étant celle de Serge Lifar (1936), celle de Bourmeister réglée en 1960 (à l’issue de laquelle les amants se retrouvent et triomphent du mal, ce qui n’était pas le cas à l’origine), celle de Noureev (1964 puis 1984) et celle de Neumeier (1976), lequel a transposé son œuvre à l’époque de Louis II de Bavière en noyant le prince Siegfried dans un lac aux eaux sombres afin de sublimer, dans la mort, un amour impossible. Tant et si bien qu’aujourd’hui, ce ballet est au répertoire de toutes les grandes compagnies. Les plus grands danseurs quant à eux s’y sont bien évidemment tous commis et, tant la musique que les plus célèbres variations, telle le fameux "Pas de quatre des petits cygnes", sont désormais dans l’œil et l’oreille de tous les ballétomanes.

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Photos Agathe Poupeney

En 1987, Mats Ek, célèbre pour sa relecture cinq années auparavant de Giselle, autre chef d’œuvre du 19ème siècle qu’il a transposé dans un asile psychiatrique avec des "willis" antiromantiques, s’attaque à son tour à celle du Lac, mettant en scène des cygnes masculinisés au crâne rasé. Une lecture là encore décalée, dans laquelle le prince, androgyne mais d’une véritable humanité, en pleine recherche de sa propre identité, souffre autant du rapport exclusif qu’il entretient avec sa mère castratrice, vampirique et nymphomane, que de la jalousie qu’il porte envers l’amant de celle-ci.

Ce ballet sera la porte ouverte à toute une pléiade de nouvelles versions, plus éloignées les unes que les autres de l’œuvre originale. Dans la relecture qu’en a faite Matthew Bourne en 1995, le prince, après avoir refusé moult prétendantes, trouve refuge dans les bras d’un cygne mâle, et le corps de ballet, exclusivement composé d’hommes à la fois sensuels, virils et menaçants, a troqué le tutu vaporeux pour une culotte de plumes. Or l’émoi du prince, qui ressemble à s’y méprendre à l’un des membres de la famille anglaise, s’accompagne d’une troublante révélation : celle de son homosexualité… A l’époque, cette relecture fut fort remarquée pour son audace. Pourtant, Rudolph Noureev avait déjà proposé une version de ce ballet dans laquelle l’homosexualité refoulée du prince était plus que suggérée, ce qui n’était pas sans évoquer les affres qui tenaillaient Tchaïkovski lors de la composition de son ballet…

Dans la version d’Andy Degroat de 1982, il n’est plus du tout question ni de prince, ni de cygnes ou de sortilèges. Son Lac est un vecteur d’allégations politiques et sociales. Sur une musique disco, un trio de danseurs en short, personnifiant à lui seul tous les cygnes du corps de ballet, arpente le plateau autant de long en large qu’en travers, dans une marche répétitive, géométrique, toute en volte-face. Leur danse, qui n’a rien d’illustratif, s’articule avec l’impulsion musicale en empruntant figures et pas au vocabulaire académique. Une relecture radicale qui, elle aussi, désorienta le public à sa création.

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Présenté en octobre 2005 au Théâtre de la Bastille, le Swan Lake de Raimund Hoghe engendra la même incompréhension, et une bonne partie des spectateurs quitta la salle au beau milieu du spectacle. Le chorégraphe allemand avait en effet conçu une version très épurée du ballet, autour d’images symboliques qui offraient un contraste saisissant entre la puissance émotionnelle de la musique et la quasi inaction des interprètes. Il faut dire que Hoghe avait toujours rêvé de danser le Lac, mais les aléas de la vie l’avaient doté d’un corps difforme. Il en fit alors le sujet d’un questionnement autour des idéaux et normes de la beauté, et mit en scène le corps de danseurs prestigieux auquel il confronta le sien... "Comme dans un songe, les références au Lac y surgissent par bribes et dans lesquelles les apparitions fantomatiques de quatre danseurs établissent une succession de relations où chacun peut être cygne ou prince dans un glissement de genre et une transposition de rôles. Des images poétiques pour bouleverser les apparences"(2).

Envolés également les cygnes du Lac des sud-africaines Robyn Orlin ou Dada Masilo (2012) qui, libérés des chaussons et des pointes mais en gardant cependant le tutu (pour Dada Masilo tout au moins), amalgament malgré tout les codes classiques à des danses suggestives composées de mouvements mixant tradition et académisme, lesquels évoquent homophobie et discrimination raciale. Leurs danseurs, qu’ils soient noirs ou blancs, n’évoluent plus au bord d’un lac enchanteur mais dans une contrée ravagée par la misère et le sida sous le régime de la suprématie blanche et de l’apartheid.

Quant au Lac de Jean-Christophe Maillot (2013), c’est le sujet même de l’histoire qui est tout autre. Car, nous dit le chorégraphe, "Le Lac, soit on le détourne, soit on le subvertit, soit on l’attaque frontalement". Choisissant la troisième option, il a fait appel au dramaturge Jean Rouaud qui a tiré de l’histoire originelle un récit cosmogonique dans lequel les cygnes se répartissent en deux forces rivales : le jour et la nuit, la vie et la mort, l’animalité et l’humanité, réveillant ainsi nos peurs d'enfance et nos terreurs nocturnes.

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Bien avant la création en novembre dernier de cette nouvelle version du Lac par Radhouane El Meddeb,  le Ballet National de l’Opéra du Rhin, quant à lui, connut une autre relecture de cette même œuvre en 1998 par Bertrand d’At, ex-danseur et de maître de ballet dans la compagnie de Maurice Béjart, lorsqu’il était à la tête du Ballet du Rhin, de 1997 à 2012. Lui aussi insista sur le caractère du personnage « confronté à ses angoisses, face à une attirance amoureuse hors normes». Une version très personnelle entre cauchemar et réalité dans laquelle le chorégraphe dépeint un adolescent face à ses tourments, ses désirs et ses responsabilités, et qui cherche sa place dans la société.

Dans la version que nous offre le chorégraphe tunisien Radhouane El Meddeb, l’accent est mis sur les sentiments qui nous assaillent en permanence, l’amour, la mort, la solitude et, surtout, les liens que nous tissons, jour après jour, avec les autres. Cette œuvre reprend en fait la vision freudienne de Noureev au sein de laquelle l’amour rêvé devient impossible. Manipulé par le magicien maléfique Rothbarth, le prince Siegfried se dérobera aux exigences du pouvoir et du mariage pour se réfugier dans un rêve dans lequel lui apparaît un lac magique où règne, pour paraphraser Baudelaire, "ordre et beauté, luxe, calme et volupté". Les cygnes ne sont que le reflet de notre société en mal d’amour, de l’humanité qui nous entoure, en quête d’un idéal qu’elle ne pourra jamais atteindre. Il n’y a volontairement pas d’argument, celui-ci laissant place à l’Émotion qui étreint les danseurs et qu’ils font rejaillir sur les spectateurs avec une force peu commune.

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La surprise vient d’abord du fait que ce chorégraphe, connu pour s’être commis avec bonheur dans des écritures contemporaines, voire le hip-hop ou la break-dance, ait choisi de conserver le langage classique dans cette relecture, alors que ce n’était pas son style de prédilection. Et, ma foi, il s’en tire bien, fort bien même. Il faut dire qu’il bénéficiait d’un outil exceptionnel, à savoir les 24 danseurs du ballet de l’Opéra National du Rhin, plus étonnants les uns que les autres - Cécile Nunigé et Riku Ota en particulier - qu’il a réellement individuellement sublimés. Des ensembles impeccables, une grâce et une fraîcheur divines, une légèreté aérienne, une technique sans faille, dans les enchaînements d’entrechats six et les manèges de grands jetés notamment. Bien évidemment, l’histoire originelle s’est effacée au profit d’une sorte de rêverie éthérée au sein de laquelle on retrouve toutefois quelques bribes de la chorégraphie originelle, le pas de quatre des petits cygnes et la variation des trois grands cygnes, ainsi que celles d’Odette-Odile et de Siegfried en particulier. Mais la quasi-totalité de la chorégraphie est de son cru, une chorégraphie parfois minimaliste mais toujours signifiante, peut-être parce qu’il a commencé sa carrière par le théâtre avant de s’adonner à la danse. Quoiqu’il en soit, il a parfaitement réussi avec beaucoup de naturel - parfois par un simple regard - à faire passer les éléments majeurs de son propos, à savoir des sentiments de doute, de perplexité, de méfiance, puis d’attirance, voire de connivence des uns avec les autres pour finir par démontrer, dans un étonnant final à la Roméo et Juliette que, si l’on tombe tous un jour ou l’autre amoureux, il n’existe généralement pas d’amour heureux...

J.M. Gourreau

Le Lac des cygnes / Radhouane El Meddeb et le Ballet de l’Opéra National du Rhin, Théâtre National de la danse Chaillot, du 27 au 30 mars 2019, en collaboration avec le Printemps de la danse arabe.

(1)La première esquisse chorégraphique sur l’œuvre de Tchaïkovski date en en effet du 4 mars 1877 au Théâtre Impérial Bolchoï, dans la chorégraphie de Julius Reisinger, maître de ballet traditionnaliste qui fut dépassé par les ambitions et les talents du compositeur, et l’œuvre ne connut à sa création qu’une « déconvenue humiliante », selon les paroles mêmes du musicien.

(2)Katya Montaignac, (2005), Le Lac des cygnes démystifié, revu et corrigé. Jeu, (117), 39-44.

 

 

 

Nicole Mossoux - Patrick Bonté / The Great He-Goat / Cauchemars surréalistes

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Photos J.M. Gourreau

Nicole Mossoux – Patrick Bonté :

Cauchemars surréalistes

 

N mossouxP bonteLa vie est un éternel recommencement. Ne serions-nous pas en train de plonger petit à petit - et sans même nous en apercevoir - dans  le monde cauchemardesque des Pinturas negras, (Peintures noires), fresques peintes par Francisco de Goya de 1819 à 1823 sur les murs de sa maison espagnole des rives du Manzanares, la "Quinta del sordo", et aujourd’hui conservées au musée du Prado à Madrid ? C’est à l’occasion de l’un de leurs spectacles dans cette ville que Nicole Mossoux et Patrick Bonté prirent conscience du fait que les obsessions de ce visionnaire pourraient bien devenir une nouvelle réalité… et qu’ils décidèrent de nous en présenter le reflet et de nous en faire partager la portée. Un monde quasi surréaliste d’une horreur indescriptible et d’une cruauté sans nom, reflet d’une Espagne alors en guerre, un monde de miséreux, d’estropiés et d’affamés, de mendiants et de voleurs, évoquant la Cour des Miracles de Victor Hugo, et qui n’est pas sans rappeler l’univers des Dernières hallucinations de Cranach l’Ancien (1990) ou de Twin houses (1994), spectacle qui mettait en scène cinq mannequins, « confondus dans un corps à corps où l’on ne sait plus, de l’acteur ou du mannequin, qui manipule qui, et qui détient le pouvoir sur l’autre »… Ici encore, l’imagination débridée, tant de la chorégraphe (Nicole Mossoux) que du metteur en scène (Patrick Bonté) est étonnante à plus d’un titre, auréolant la pièce d’un parfum de mystère et d’horreur qui peut même mettre mal à l’aise et qui nous contraint à réfléchir sur notre destinée.

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Photos J.M. Gourreau

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The Great He-Goat n’est en fait que la traduction - dans la langue de Shakespeare - du titre d’une autre toile, en français Le Grand Bouc, plus connue sous le nom de Sabbat des sorcières que Goya avait peinte en 1798 et qui montre, au centre de la composition, un rituel de sorcellerie dirigé par un Grand bouc, l'une des formes prises par le diable. Dans la création qui nous est présentée ici, les marionnettes dédoublent et transfigurent une dizaine de danseurs, mi-hommes, mi-bêtes, pour mettre en scène, avec un réalisme saisissant, les infirmités, le sadisme et les exactions de ce petit peuple livré à lui-même, tels que Goya les peignit au travers de ses toiles. Une fantasmagorie où le grotesque est de mise, ce sous le regard innocent d’une enfant d’une pureté angélique, peut-être celui de la fille que le peintre aurait eue avec Leocadia Weiss et avec laquelle il passa une partie de sa vie, notamment lorsqu’il acquit la "Quinta del sordo" en 1819.

L’œuvre se terminera bien évidemment d’une façon saisissante sur une pléiade de cadavres soigneusement alignés entre lesquels la petite fille errera, désorientée, sans bien comprendre les injustices de ce monde et les raisons qui ont amené les hommes à s’entre-tuer et à l’abandonner dans sa solitude. Il en résulte une oeuvre fascinante, magistralement exécutée, qui reflète parfaitement l'univers tourmenté du peintre espagnol.

J.M. Gourreau

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                   Photo Mikha Wajnrych                                     Photo J.M. Gourreau                                   Photo J.M. Gourreau

The Great He-Goat / Nicole Mossoux – Patrick Bonté, Théâtre de Châtillon-sous Bagneux, 26 mars 2019, dans le cadre du Festival MAR.T.O et de la Biennale de danse du Val-de-Marne. Créé le 15.03.19 aux Ecuries à Charleroi.

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           Goya / Le grand bouc                                                                   Goya / El tres de mayo                                                Goya / Saturne dévorant un de ses fils

 

Jan Fabre / Belgian Rules, Belgium rules / Une Belgique d'apocalypse

 

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Jan Fabre :

Une Belgique d’apocalypse

 

Jan fabreIconoclaste et moralisateur il est, iconoclaste, et moralisateur, il reste… Cette fois, c’est son pays, la Belgique, "celui des frites et du Saint-Pipi", qu’il évoque. De ses bons et mauvais côtés, de ses atouts, des règles qui le régissent (d’où son titre), de son histoire, de ses traditions culturelles, religieuses et sportives, des gens et animaux qui y font sa renommée, de ses paysages, de sa nature… Et j’en passe ! Mais toujours avec un petit côté ironique, satirique même, pour ne pas dire sacrilège ou sarcastique, la danse illustrant et confortant les textes de son complice Johan de Boose… Il pourrait en parler des heures et des heures, comme il l’a fait pour Mount Olympus, une performance présentée l’année dernière dans cette même salle et qui durait la bagatelle de 24 heures… Jan Fabre s’est limité cette fois à quasiment 4 heures (sans entracte) qui, ma foi, passent comme une lettre à la poste. Et, paradoxalement, on ne s’ennuie pas une seconde. Il y a bien par ci par là quelques petites longueurs mais ces redites sont là pour enfoncer le clou, pour bien faire comprendre au spectateur que ses allégations ne sont pas des paroles en l’air mais qu’elles sont mûrement réfléchies, même si elles sont parfois évoquées sur le ton badin de la plaisanterie.

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Photos Wonge Bergmann

Sa vision des choses qu’il évoque en 14 chapitres, très réaliste, à mi-chemin entre danse et théâtre, n’est pas dénuée d’intérêt. Tout y passe : les frites, bien sûr, les Noirauds et les Gilles du carnaval de Binche, les Blancs Moussis de Stavelot, les colombophiles, les majorettes et la fête, le chocolat, les amours contre nature (les partouzes des Ballets Roses) et autres excès, et l’anticonformisme surtout… Pas tendre avec sa terre natale, le bougre ! La bière - il n’y en a pas moins de 1200 sortes dans ce pays - y coule à flots, et pas seulement dans les gosiers : ses relents envahissent d’ailleurs la salle, et des guirlandes de bouteilles ceignent la taille et le cou des consommatrices...

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La Belgique, pour Fabre ? Un petit pays certes mais "bordélique", peuplé "d’anarchistes pacifiques, qui abrite une race de fumistes, de misérables fraudeurs qui tordent et contournent la loi, et de bouffeurs invétérés de patates" dit-il. "Un pays où il est interdit à un curé de rester plus de 3 minutes avec un gosse, (…) où il est obligatoire d’embrasser le cul de la reine au moins une fois par an" assène t’il encore… Mais c’est aussi un monde lourdement chargé d’histoire et où il se passe tout de même de grandes choses, sur le plan artistique tout au moins. C’est en effet le pays de la bande dessinée mais aussi celui de grands peintres, des primitifs flamands, de Van Eyck (Les époux Arnolfini) à Bosch et Rubens, de Bruegel l’Ancien, ainsi que celui des surréalistes, tels Magritte et Delvaux, et de Félicien Rops qui ont été tout particulièrement mis à l’honneur dans ce spectacle. De Paul Delvaux, il met entre autres en scène avec un réalisme étonnant ses énigmatiques jeunes filles aux seins nus, - je pense à La petite mariée, au Sabbat ou à Pompéi, - ses femmes au chapeau fleuri ou, encore, ses Squelettes (ainsi d’ailleurs que ceux de James Ensor)De même, il emprunte à Magritte ou à Labisse ses pigeons et ses femmes au buste bicolore (La magie noire), son personnage affublé d’un costume sombre, d’une cravate rouge et d’un chapeau melon (L’homme au chapeau melon, Golconde, La boîte à Pandore, Les mystères de l’horizon) - dans le meilleur style des Dupond et Dupont de Hergé d’ailleurs… Normal pour un artiste, me direz-vous. Mais ce qui l’est moins, c’est que sa culture universelle lui permet d’aborder avec le même bonheur une foultitude de sujets avec un grand éclectisme, à sa manière bien évidemment, laquelle n’est pas toujours en conformité avec les convenances. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde, à commencer par ses danseurs - tous remarquables, il faut le souligner - qu’il a peut-être trop tendance à considérer comme des esclaves, d’après leurs dires tout au moins… Mais le résultat est là, et ce qu’il veut évoquer, il le dit sans ambages, crûment, vertement. Or, la vérité n’est pas toujours bonne ni à dire ni à entendre…

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            La Magie noire / Magritte                                                    Les époux Arnolfini / Van Eyck                                                La petite mariée / Paul Delvaux

Il peut toutefois se révéler sous un autre jour, laissant au vestiaire son impertinence, pour évoquer, non sans amertume, la misère humaine et implorer les colombes de la paix mais aussi mettre l'accent sur les dégradations de la nature, conscient du fait qu’elles vont conduire l’Homme à sa perte s’il ne réagit pas rapidement… Une fresque aussi réaliste qu’irrévérencieuse, un tantinet outrancière qui, finalement, aboutit à la conclusion qu’il est tout de même possible d’être belge !

J.M. Gourreau


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Squelette arrêtant masques / James Ensor

Belgian Rules Belgium Rules / Jan Fabre, La Villette, Paris, du 22 au 24 mars 2019.

Nathalie Pernette / Belladonna / La femme et ses démons

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Pernette Nathalie :

La femme et ses démons

 

Nathalie pernetteVoilà un titre aguichant !  Cependant les belles femmes, bella donna en italien, si elles rayonnent par leur beauté et leur grâce, ne sont pas toujours aussi douces et affables que l’on voudrait le croire. Certaines d’entre elles pourraient même s’apparenter à des magiciennes, voire à des sorcières maléfiques, des suppôts de Satan, et l’histoire nous en a donné moult exemples depuis la nuit des temps… A l’époque médiévale en effet, le petit peuple avait recours à elles pour soigner ses maladies ou mettre au monde ses enfants mais, s’il leur arrivait parfois de guérir leurs patientes, il leur arrivait aussi de les occire ! Or, ces matrones, pour atténuer la douleur, se servaient fréquemment d’extraits de nombreuses plantes, toxiques à certaines doses mais calmantes à d’autres et, parmi-celles-ci, des décoctions de belladone : un majestueux végétal aux fleurs brunes en forme de clochette, ainsi dénommé en 1753 par le célèbre naturaliste Carl von Linné, père de la systématique actuelle. Toutefois, on retrouve déjà le terme de belladone dès 1556 dans certains écrits du médecin et botaniste Pietro-Andrea Matthioli, nom repris par Charles de l’Ecluse en 1583 à la fin de la Renaissance italienne car les femmes de l’époque utilisaient une lotion de belladone pour dilater leurs pupilles ou un onguent de cette même plante pour donner un teint ivoire à leur visage et le "désempourprer". Mais ce végétal, extrêmement toxique, était aussi utilisé pour se débarrasser de ses ennemi(e)s sans qu’ils ne puissent s’en rendent compte…  

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Photos J.M. Gourreau

 

A bien y réfléchir, si la plupart des pièces de Nathalie Pernette sont empreintes de fantastique, d’étrange et auréolées de mystère, elles s’avèrent aussi un hymne à la féminité et rendent hommage à nos compagnes, évoquant tant leurs aspirations que leurs atouts mais aussi leurs fantasmes, tout en mettant au grand jour une part de leurs côtés les plus secrets. Ce sont ces deux façades que l’on retrouve au travers de Belladonna mais ce ne sont cependant pas celles-ci qui sont réellement au centre de l’œuvre. En effet, la fabuleuse mise en scène ainsi que la chorégraphie sensuelle et féminine et, aussi, la partition musicale de Franck Gervais évoquent surtout le monde des puissances sabbatiques infernales chères aux romantiques, lesquelles ont toujours dévoré les poètes. Aussi ai-je pour ma part un tantinet regretté que Nathalie n’ait pas davantage exploité l’univers sombre et inquiétant de la sorcellerie auréolé de maléfices, de perfidie et de machiavélisme, tant il est vrai que celui-ci sommeille parfois dans l’esprit de certaines de nos compagnes… Certes, la vision des enfers que nous offre la chorégraphe est d’un réalisme cauchemardesque et suffit à elle seule pour réaliser un fascinant spectacle qui frappe l’imaginaire, tant celui des petits que des grands, et qui devait hanter l’esprit de notre égérie depuis des lustres. Mais vouloir également évoquer en parallèle l’image de la sorcière, de ses maléfices et de son désir de reconnaissance et de puissance, lequel il est vrai, s’avère également un des plus fascinants visages de la femme, était peut-être un volet qu’elle aurait dû traiter à part, tout en lui conservant le titre de la pièce.

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Il n’en demeure pas moins que cette œuvre, qui aborde et reflète par le jeu de trois interprètes, complices de ses peurs et de ses angoisses, les phobies de la gent féminine à différents âges de la vie - celles d’une enfant, d’une femme d’âge mûr et d’une femme à l’aube de son déclin - s’avère d’un réalisme aussi saisissant qu’effrayant: sa mise en scène fantasmagorique avec force flammes, fumées, jeux d’ombre et de lumière, et ses danses de transe sabbatiques qui captivent l’attention de tous les spectateurs, jeunes ou moins jeunes, sont réellement hypnotisantes. J’ai particulièrement été frappé, voire même subjugué par la présence, la force tranquille, l’intériorité et l’expressivité de l’interprète la plus âgée, alias Nicole Pernette, précisément la mère de Nathalie, qui distillent dans l’atmosphère un inquiétant parfum de mystère à nul autre pareil. Fascinant.

J.M. Gourreau

Belladonna / Nathalie Pernette, Théâtre de Châtillon, 19 mars 2019.

Josette Baïz / D’est en ouest, de Melbourne à Vancouver / Une énergie débridée

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Josette Baïz :

Une énergie débridée

 

Josette baizIl faut le voir pour le croire : leur fraîcheur, leur exubérance, leur enthousiasme, leur joie de vivre, leur énergie communicative remonteraient le moral à un cul de jatte ! Leur prestation sur scène est réellement étonnante. Car ces trente danseurs de 9 à 18 ans - la moitié de l’effectif du groupe Grenade que Josette Baïz avait créé en 1998 à Aix en Provence pour mettre en valeur le travail de cette pléiade de jeunes de tous horizons, pour la plupart issus de quartiers défavorisés, qu’elle avait pris sous son aile - semblent se gausser avec une désinvolture sans pareille des difficultés techniques dont les chorégraphies sont truffées. Les chorégraphies ? D’est en ouest, de Melbourne à Vancouver est en effet un patchwork de piécettes créé le 3 novembre 2018 au Grand Théâtre d’Aix-en-Provence par six chorégraphes d’obédiences très différentes [Lucy Guérin (Untrained et Attractor), Eun-Me Ahn (Louder ! can you ear me), Akram Khan (Kaash), Barak Marshall (Monger), Wim Vandekeybus (Speak low if you speak love) et Crystal Pite (Grace Engine)], lesquelles sont assemblées les unes aux autres comme les pièces d’un puzzle. Des propositions fort originales, très rythmées, qui poussent les interprètes d’un dynamisme sans faille à se dépasser pour trouver une interprétation personnelle malgré leur cadence effrénée.

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Photos J.M. Gourreau

Une idée que Josette Baiz avait concrétisée pour la première fois en 2011 pour le vingtième anniversaire de sa compagnie. Il devait s’agir à l’origine d’un spectacle partagé entre trois chorégraphes et elle-même. Cependant, sept d’entre eux ont répondu à son appel, ce qui a permis la création de deux programmes, l’un pour les adolescents de la compagnie, l’autre pour les plus jeunes. Des œuvres d’un grand éclectisme signées Jérôme Bel, Philippe Découflé, Jean-Claude Gallotta, Michel Kelemenis, Abou Lagraa, Jean-Christophe Maillot, Angelin Preljocaj et, également, par elle-même. "L’aventure fut très riche, tant sur le plan de l’émotion artistique que sur celui de l’exigence technique, évoquait-elle alors ; rien ne fût laissé au hasard et nous avons dû piocher dans tout notre savoir-faire pour réaliser une telle prouesse". Oui, il s’agissait bien d’une véritable performance, aussi incontestable qu’incontestée d’ailleurs….

Au cours de la tournée qui s’en suivit, Josette rencontra d’autres chorégraphes. Ce qui préluda à une nouvelle expérience et une tout aussi nouvelle aventure. C’est ainsi que naquit, en novembre 2014, Guests, composé cette fois d’un patchwork de petites pièces du répertoire de chorégraphes étrangers de renommée internationale, tels Lucinda Childs, Hofesh Schechter, Wayne McGregor, Rui Horta ou Emanuel Gat, mais aussi de créations pour la compagnie, telle Tricksters d’Alban Richard. Là encore, le succès fut total, si bien que la chorégraphe décida de poursuivre cette aventure qui s’ouvrait vers de nouveaux horizons : quel plaisir et quelle joie en effet pour elle de donner la possibilité à ces danseurs en herbe d’interpréter ne serait-ce que quelques fragments de telles œuvres, à l’instar des plus grands ! Toutefois cette odyssée avait surtout l’intérêt, pour ces futurs professionnels, d’élargir leur horizon en leur laissant entrevoir et acquérir des techniques chorégraphiques autres que celles qui leur étaient enseignés jusqu’alors pour parfaire ce style unique et original, le "style Grenade", symbole d’énergie, de métissage et d’ouverture sur le monde, basé sur la rencontre et l’échange.

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Le succès étant toujours au rendez-vous, pourquoi dès lors s’arrêter en si bon chemin ? Ce défi, Josette Baïz le renouvela au Festival de Cannes un an plus tard, très exactement le 27 novembre 2015 avec Guests-2 : des pièces à nouveau aussi éclectiques que possible, harmonieusement enchaînées et signées, là encore, de grands noms de l’art de Terpsichore : outre ceux de McGregor, de Gat et de Schechter, ceux de Dominique Bagouet mais aussi de Damien Jalet… bien évidemment exécutées avec une aisance, une maîtrise et un professionnalisme dignes des plus grands éloges.

Au fil des ans, la compagnie, en constante évolution, a ainsi accueilli de nombreux chorégraphes et professeurs renommés d’horizons différents, lesquels ont contribué à son enrichissement, faisant de celle-ci un véritable Centre chorégraphique pour la jeunesse, pépinière de futurs artistes garants de l’avenir de cet art.

J.M. Gourreau

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D’est en ouest, de Melbourne à Vancouver / Josette Baïz, Groupe Grenade, Créteil, Maison des arts, du 14 au 16 mars 2019.

Catherine Diverrès / Blow The Bloody Doors Off / En quète des libertés de notre enfance


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Photo Caroline Ablain

Catherine Diverrès :

En quète des libertés de notre enfance

 

Catherine diverres"Enfoncez-moi ces satanées portes", nous enjoint Catherine Diverrès au travers de la reprise de cette œuvre créée au Mans en septembre 2016 dans le cadre du festival « Autre regard ». Mais qu’entend-elle exactement  par ces termes ? En fait ce titre, traduction de Blow The Bloody Doors Off, est issu d’une réplique de l’acteur Michel Caine dans le film d’action L’or se barre, réalisé en 1969 par Peter Collinson, film qui narre les aventures rocambolesques de deux gangsters britanniques qui se heurtent à la Mafia italienne en cherchant à s’emparer de l’or de la firme FIAT lors de son transport à Turin depuis l’aéroport. Bien évidemment, dans l’œuvre que nous propose la chorégraphe, il n’est nullement question d’or, ni d’argent, encore moins de voleurs. Mais, si ces portes ne sont pas celles d’une banque ou d’un fourgon de transport de fonds, ne seraient-elles pas celles des barrières que nous rencontrons quotidiennement sur notre chemin, ces obstacles aussi bien spatiaux que temporels que nous n’osons franchir du fait de nos peurs et de nos angoisses, d’ailleurs aussi irraisonnables qu’irraisonnées, et des obligations que nous nous forgeons? " Je me suis fixée l’idée de ne travailler que sur l’espace et le temps", nous dit la chorégraphe. "Je souhaitais que la pièce soit la plus abstraite possible dans sa forme, même si ce qui s’y révèle, ce sont des couches de sens qui appellent des interprétations multiples et subjectives. J’ai demandé aux danseurs de s’interroger sur des notions relatives à notre perception de l’espace et du temps et, donc, relatives à notre subjectivité. J’ai pensé à la déformation de notre perception rationnelle, quotidienne, conditionnée, de l’espace-temps, aux situations extrêmes"… En fait, Catherine ne chercherait-elle pas finalement à nous contraindre de vaincre nos craintes et nos préjugés pour parvenir à retrouver la spontanéité de notre enfance, à rompre l’enfermement dans lequel nous nous trouvons confinés, à rouvrir les portes verrouillées par nos (détestables) habitudes pour parvenir à cette liberté et à cette nécessité de vivre pleinement la vie, auxquelles nous aspirons sans cesse ? Pour ce faire, quatre questions ont été posées par la chorégraphe, tant aux danseurs qu’aux musiciens, celles-ci ayant trait dans l’absolu au vertige, au danger (propositions déployées sur le plan de la gravité : poids d’un objet qui chute, poids de l’eau, poids d’un corps qui tombe…), ainsi qu’à la manière d’évoluer dans le plus petit espace mais également, dans le plus grand, toutes ces questions interrogeant bien évidemment la façon dont nos sommes conditionnés par rapport à notre entourage, notre culture, notre travail.

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Photos Caroline Ablain

Contrairement à ses habitudes, Catherine Diverrès a jeté les bases de sa chorégraphie sans partition musicale préétablie, faisant totale confiance aux deux compères musiciens auxquels elle s’était acoquinée et qu’elle connaissait de longue date, le compositeur Jean-Luc Guionnet et le batteur japonais Seijiro Murayama… Très vite, Jean-Luc est parti sur l’idée d’un concerto pour Seijiro avec les musiciens de Dédalus, bien sûr présents sur le plateau aux côtés des danseurs. Car, dit-elle encore, "le corps est le médium, capable d’humilité et de force, de résistance et d’abandon, dans une métamorphose possible en chacun, sensible ou maîtrisée. Les corps possèdent à la fois une mémoire et la puissance de l’immédiat, pour maîtriser un véhicule - abstrait - qui s’appelle la danse". Plusieurs modules de différents laps de temps, en dialogue avec les danseurs, ont donc été construits sur la musicalité des mouvements et leur rythmique, élans profonds d’une grande intensité et d’une non moins grande violence, entrecoupés d’instants de relâchement - voire de vide - plus calmes, à l’écoute du corps, de ses aspirations profondes, afin de mieux les dépasser comme une colère, une transe qui éclate l’instant suivant. Il est étonnant de constater l’unité, la cohésion entre les musiciens et les danseurs, leur corporéité étant une et indiscernable, alors que nous pouvons percevoir et discriminer, au sein de l’écriture de l’œuvre, la personnalité de chacun des danseurs et de chacun des instrumentistes, ce qui d’ailleurs a été l’un des axes majeurs de travail de la chorégraphe  C'est en effet la première fois que Catherine Diverrès prends le risque d’une composition musicale totalement indépendante du processus chorégraphique avec autant de musiciens sur le plateau. Il en résulte un paysage vallonné, contrasté, parfois aux limites du tribal, au sein duquel tant les danseurs que les musiciens, tous autant les uns que les autres, peuvent donner libre cours à leur imaginaire mais, surtout, à leur talent.

J.M. Gourreau

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Photos Jean Couturier

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Photo Caroline Ablain

Blow The Bloody Doors Off / Catherine Diverrès, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 13 au 15 mars 2019.

La Goulue, alias Louise Weber / Delphine Grandsart / Delphine Gustau

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Photos Ludivine Grandsart

La Goulue, alias Louise Weber :

Sous l’œil de Delphine Gustau

et de Delphine Grandsart

 

Du grand art… Un jeu de mots, certes facile, mais fidèle reflet de la réalité ! Avec sa gouaille légendaire, sa verve inimitable, son allure de roturière, son sens de la répartie, son naturel provoquant, au moins sur scène, Delphine Grandsart nous brosse un saisissant portrait de La Goulue, plus vrai que nature… On n’y retrouve, certes, pas totalement la danseuse de french-cancan du Moulin Rouge telle que l’on pouvait se l’imaginer au travers des portraits ou des écrits que nous ont laissé d’elle Toulouse Lautrec, Auguste Renoir, Victor Hugo ou Aristide Bruant car Delphine Grandsart n’est pas danseuse mais comédienne ; cependant, totalement habitée - que dis-je - possédée par son personnage, elle nous narre la vie de cette femme hors du commun, aussi insouciante qu’audacieuse, très vite connue comme la reine du Moulin Rouge, ce, sans compromis aucun et avec une grande intelligence, tout en débutant curieusement non par son enfance mais par la fin de sa vie.  

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C’est en effet une vieille femme voûtée, marquée par les ans, vêtue de haillons sombres qui émerge du fin fond des coulisses en marmonnant des paroles inintelligibles, et qui va très vite se précipiter sur sa clope et son verre d’alcool, comme pour se consoler des vicissitudes de la vie… Gestes qui étaient en effet coutumiers  à cette "coqueluche de la Belle Epoque" car c’est à cette propension à vider tous les verres qui se trouvaient sur son passage qu’elle doit ce sobriquet de "La Goulue" ! N’en a-t-elle pas vu, des vertes et des pas mûres, tout au long de son existence ! Et de ressasser sur scène ses souvenirs avec un petit brin d’amertume… Mais, finalement, elle ne semble rien regretter, pas même la misère dans laquelle elle se trouve aujourd’hui… Ce que Delphine Grandsart nous livre avec une étonnante conviction, survolant avec brio toute sa trépidante vie en un peu plus d’une heure. Une vie au cours de laquelle La Goulue, Louise Weber de son vrai nom, a connu moult plaisirs mais aussi nombre de déboires, "ceux d’une femme sans concessions qui a préféré prendre le risque de tout perdre matériellement pour rester en adéquation avec ses idéaux. Ceux d’une femme qui n’hésitait pas à dire ce qu’elle pensait, quelle que soit la personne qu’elle avait en face d’elle. Et qui n’avait peur de rien", nous dit l’auteure. Ceux d’une femme venue de rien, qui avait connu la gloire et qui allait mourir dans la misère et l’oubli… Si elle évoque avec beaucoup de verve et de naturel ses amours, notamment avec Henri de Toulouse Lautrec qui restera un ami fidèle bien après ses triomphes, on ne saura quasiment rien en revanche de son enfance, ni de ses frasques ou de ses succès au Moulin Rouge, au Moulin de la Galette ou à l’Elysée-Montmartre, lieux de "débauche et de joies" au sein desquels elle s’était successivement produite auparavant. Ce que l’on peut un tantinet regretter car « les deux Delphine » s’étaient assuré le concours sur scène d’un magicien de l’accordéon, le compositeur et interprète virtuose Matthieu Michard, lequel accompagne ici la comédienne avec beaucoup de talent et d’à propos.

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Portrait de La Goulue, par Toulouse Lautrec:

une criante ressemblance entre l'égérie du peintre

et l'actrice Delphine Grandsart...

Mais peu importe. Car ce qui fait l’attrait essentiel de la pièce, c’est l’interprétation sublime et émouvante que Delphine Gransart fait de cette artiste mythique "politiquement incorrecte" en s’étant totalement identifiée à elle, jusqu’à l’incarner à la perfection, la faire vibrer, adopter son mode de vie et faire siennes ses pensées, n’ayant pas peur de prendre à parti son public, voire le contraindre - un peu malgré lui, il est vrai - à prendre une part active au spectacle. C’est sans doute, comme elle l’avoue volontiers d’ailleurs, ce petit penchant naturel, cette admiration pour cette exceptionnelle artiste qu’était La Goulue qui l’ont poussé à s’acoquiner avec l’auteure Delphine Gustau, afin de faire revivre en paroles et en chansons cette artiste haute en couleurs et ce, avec une telle sensibilité et un tel bonheur qu’il lui fut tout dernièrement décerné le trophée de "l’artiste interprète féminine de la comédie musicale" pour l’année 2018. A juste titre, me dois-je de le souligner !

J.M. Gourreau

Louise Weber, dite "La Goulue", spectacle musical de Delphine Gustau, avec Delphine Grandsart, Théâtre Essaïon, Paris, les vendredis et samedis, jusqu’au 30 mars 2019, et les lundis et mardis, du 15 avril au 25 juin 2019.

Spectacle créé le 15 mai 2017 au Théâtre de l’Essaïon.

P.S. : Un remarquable travail sur la vie de cette artiste, La Goulue, Reine du Moulin Rouge, vient d’être publié sous la plume de Maryline Martin aux éditions du Rocher. Voir la rubrique "Analyse de livres" sur ce même ce site.