Critiques Spectacles

Luigia Riva / Innesti / Elephant men

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Photos Stéphane Bellocq

 

 

Luigia Riva:

Elephant men

 

Elephant man joseph merrickOn ne peut s'empêcher de penser, en voyant les quatre danseurs de Luigia Riva, à Joseph Carey Merrick, alias Elephant man, ce britannique né à Leicester en 1862 qui vécut durant l'ère victorienne et fut présenté comme phénomène de foire. Une légende colportée par lui-même veut que, lors d'une parade de la ménagerie Wombwell dans les rues de Leicester, sa mère, Mary Jane Merrick, alors enceinte, trébuche et manque de se faire piétiner par un éléphant. Joseph Merrick attribua à cet incident la cause de ses malformations. En fait, celui-ci souffrait d'une maladie neurologique congénitale très rare appelée syndrome de Protée, laquelle se manifeste par une croissance asymétrique des membres, des anomalies vertébrales et un développement asymétrique des muscles et des os. Cette affection est assez proche de la Maladie de von Recklinghausen ou neurofibromatose de type 1, quant à elle plus courante, et qui se traduit par la présence de tumeurs de taille très variable en différents endroits du corps, certaines d'entre elles pouvant être très volumineuses.

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Les quatre danseurs munis de leurs prothèses que nous présente Luigia Riva dans Innesti sont la copie conforme de malades atteints de neurofibromatose. Il est vrai, comme elle le souligne, qu'ils "remuent nos inconscients en profondeur" mais vraisemblablement pas dans le sens où elle l'entend, à savoir la représentation "d'archétypes masculins comme le guerrier, le gladiateur, le super-héros et le sportif". Et de poursuivre: "Ces ajouts, qui semblent d'abord synonymes de puissance, les fragilisent énormément". Psychologiquement peut-être car ces hommes s'avèrent différents du commun des mortels mais physiquement, je ne le pense pas vraiment.  En effet, les malades atteints de neurofibromatose se sont parfaitement bien adaptés à leur condition et se sont généralement bien intégrés à la société. La véritable motivation de la chorégraphe serait plutôt ailleurs, à savoir celle "d'expérimenter, les réactions du corps vis-à-vis de la contrainte, et de voir comment ce corps est capable de se réorganiser et de trouver des solutions" face à ces difformités. Recherche certes louable mais fallait-il la mettre en scène et faire partager son expérience avec le public ?

Neurofibromatose 01Neurofibromatose 02Syndrome de protee 02                       Neurofibromatose                                                       Syndrome de Protée                                                      Neurofibromatose

Vu sous cet angle, le spectacle qu’elle nous donne à voir présente malgré tout un certain intérêt mais sa durée d’une heure et quart est rédhibitoire. Il débute dans la pénombre, une masse difforme de corps enchevêtrés se déplaçant longuement en rampant, roulant, se tordant et se retournant dans une lumière rougeoyante, sous les accents de craquements et de chutes de pierres. Au fur et à mesure que l’obscurité se dissipe, on distingue quatre corps boudinés, affreusement déformés qui s’individualisent et entament au ralenti une série d’exercices d’étirements et d’assouplissements, pas vraiment originaux ni passionnants. Des simulacres de lutte tête contre tête et combats singuliers, des jeux de construction à partir de corps qui s’emmêlent et se démêlent, se nouent et se dénouent viennent rompre la monotonie. Mais le spectacle est linéaire et, peu à peu, l’ennui gagne le public qui n’aura pas saisi les motivations de la chorégraphe.

J.M. Gourreau

Innesti / Luigia Riva, Théâtre de la danse, Chaillot, du 1er au 10 décembre 2016.

Akram Khan / Until the lions / Sauvage et inquiétant

Akram Khan:

Sauvage et inquiétant

 

BhishmaAkram Khan n'a pas usurpé sa réputation: sa dernière création, Until the lions, est une œuvre qui tient le spectateur en haleine jusqu'à son issue. La trame de l'histoire est tirée d'un conte du Mahabharata, grand poème épique de la mythologie  hindoue datant des derniers siècles avant J.-C. qui a baigné l'enfance du chorégraphe. Créé à Londres en janvier dernier, Until the lions évoque l'histoire d'Amba, fille du roi de Kashi, enlevée le jour de son mariage avec ses deux autres sœurs, par Bhîshma, un guerrier redoutable, fils du roi Kuru. Celui-ci souhaite en effet les donner comme épouses à son demi-frère Shalva. Ce dernier, apprenant qu'Amba était déjà mariée, la répudie. Blessée et humiliée, Amba invoque le dieu Shiva qui lui promet qu'elle parviendra à vaincre Bhîshma, mais dans une autre vie. Amba se suicide alors par le feu et renaît sous la forme d'un homme, Shikhandi qui parviendra, avec l'aide de son double (son âme) Arjuna, à tuer Bhîshma, sous l’égide d’une tête de mort fichée sur un bâton, une avalanche de flèches déferlant sur la scène.

Voilà une œuvre qui s’avère remarquable par sa lisibilité (il faut toutefois avoir lu le programme avant la représentation…), sa chorégraphie originale et puissante et son éblouissante interprétation par Ching-Ying Chien, Christine Joy Ritter et Akram Khan lui-même.  Mais c’est surtout la conception scénographique de Tim Yip qui est fascinante de par son approche et son inventivité. La collaboration de ce décorateur et costumier chinois avec Akram Khan n’est pas nouvelle puisqu’on lui doit également les décors de Desh (voir l’analyse de ce spectacle dans ces mêmes colonnes). Pour Until the lions, Tim Yip a imaginé un plateau circulaire évoquant la coupe horizontale et fissurée du tronc d’un arbre immense avec ses cernes de croissance, sur lequel vont évoluer les danseurs, plateau qui, au cours des évènements, va se fendre puis se soulever en divers endroits tout comme la coupe d’un tronc en train de sécher. Ce qui est d’ailleurs la réalité puisque du feu couve à l’instar d’un volcan au dessous de ce tronc géant, laissant échapper ses fumerolles par les fentes qui s’entrouvrent. L’effet est saisissant.

Cela dit, quatre musiciens et chanteurs rythment les affrontements, combats, courses désespérées et duos sauvages mâtinés de kathak comme seul Akram Khan sait en concocter. Si la gestuelle de ce dernier, alias Bhîshma, avec ses tours vrillés est vigoureuse et empreinte d’une violence sourde mais contenue, celle de Ching-Ying Chien qui incarne Amba est en revanche simiesque et primitive, reflétant l’attitude d’une femme soumise mais révoltée intérieurement, ressassant sans fin sa colère et son ardent désir de vengeance. Bref, une chorégraphie puissante qui fait honneur à son auteur.

J.M. Gourreau

Until the lions / Akram Khan, Grande Halle de la Villette, Paris, du 5 au 17 décembre 2016.

 

Julien Lestel / Le Sacre du printemps / Un sacre tribal

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Le Sacre du printemps / J. Lestel

Photos Lucien Sanchez

 

 

Julien Lestel :

Un sacre tribal

 

Existe t-il un chorégraphe qui n'ait pas été un jour ou l’autre irrésistiblement attiré par la musique du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky ? Si l'on répertorie plus d’une cinquantaine de pièces chorégraphiques sur cette partition, seules quelques unes resteront dans les annales de la danse. Celle de Julien Lestel est de celles-là. Créée à Nouméa en 2012, cette version du Sacre doit son intérêt et sa notoriété au fait qu’elle tire son origine non de la Russie païenne mais de la culture mélanésienne Kanak, tout en respectant l’atmosphère primitive de la création originelle de 1913. Comme elle, ce cérémonial comporte deux parties, la première étant une suite de scènes incantatoires et de jeux rituels pour aboutir, dans la seconde, à une danse sacrale à l’issue de laquelle l’élue sera livrée aux dieux.

Cette œuvre est en fait une commande du centre Tjibaou de Nouméa qui associe des danseurs de sa compagnie à des danseurs locaux Kanaks. En effet, Julien Lestel, grand admirateur de leur culture, a été conquis par le rapport que ces tribus entretiennent dans leurs danses traditionnelles avec le sol, "leur puissance, leur générosité et ce respect de la terre qui les caractérise". Et c'est avec beaucoup de bonheur qu'il s'est inspiré de leurs rites et de leurs traditions pour composer une danse tribale sauvage d'une très grande force et ce, non s'en s'être formé longuement au préalable auprès de ces danseurs calédoniens : "ce fut une expérience surprenante au départ, dit-il car, avant qu'ils ne m'acceptent, j'ai dû me familiariser avec leurs coutumes et réaliser un rituel d'initiation devant le chef de la tribu". Le résultat est fascinant et on y retrouve les préceptes chers à ce chorégraphe, "des mouvements fluides sans retenue, mais aussi des mouvements brisés où, dans les ruptures de rythme, se conjuguent force et douceur, aspérité et harmonie, laissant transparaître une sincérité et une intimité puisée au plus profond de soi. Là, l’interprète met son âme à nu en poussant ses limites toujours plus loin et la performance technique, toujours présente, trouve son véritable sens dans une virtuosité contrôlée". Dans la première partie de l'œuvre, 7 danseurs, accompagnés de vociférations et cris d'animaux, enchaînent des variations d'une force incommensurable dont l'écriture est directement issue des rythmes et de la gestuelle rituelle traditionnelle. Un grouillement d'êtres primitifs qui rampent comme des larves à la surface du sol nourricier en suivant leurs instincts et leurs pulsions dans une atmosphère feutrée. La seconde partie, plus rituelle, conduira au choix de l'élue et  à son sacrifice aux dieux. Un moment aussi sauvage qu'émouvant.

Fragments j lestel 01Fragments j lestel 02Les ames freres j lestel 1                               Fragments / J. Lestel                                                Les âmes frères / J. Lestel                                               Fragments / J. Lestel

Trois autres courtes pièces complétaient ce programme, Fragments, un ballet abstrait sur une musique de Max Richter (2012), un extrait des Âmes frères sur des partitions de Art Zoyd & Phil. Glass (2007), et Le Faune, une courte pièce de 2015. Si cette œuvre emprunte à Debussy la partition du Prélude à l'après-midi d'un faune, la chorégraphie en revanche n'a rien en commun avec celle de Nijinsky. Il s'agit en fait d'un duo tout en courbes et arabesques dont l'atmosphère reflète celle du poème de Stéphane Mallarmé mais qui évoque un faune sensuel, emporté et fougueux dont les sentiments, désir et passion, sont réveillés par une ardente nymphe, émule d'Eros.

C'est cependant le duo Les âmes frères qui m'a tout particulièrement séduit par l'émotion, la chaleur, la profondeur et la sincérité qui se dégagent de ce couple d'hommes unis par une amitié indéfectible. Première pièce de la compagnie, ce duo néoclassique fluide, dynamique et puissant tout à la fois, évoque la rencontre et l'amitié sans failles unissant Gilles Porte à son concepteur, Julien Lestel lui-même. Il révèle un chorégraphe d'une très grande générosité et d'une non moins grande sensibilité, qualités que l'on retrouvera d'ailleurs au travers de toute son œuvre.

J.M. Gourreau

Le Sacre du printemps, Fragments, Les âmes frères & Le Faune / Julien Lestel, Opéra de Massy, 30 novembre 2016.

 

Abou Lagraa / Le Cantique des cantiques / L'amour en question

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Le Cantique des cantiques / Abou Lagraa

Photos Dan Aucante

 

Abou Lagraa :

L'amour en question

 

Mini livre cantique des cantiquesDes danseurs exceptionnels, une chorégraphie théâtrale et signifiante fort agréable au regard mais, au final, un ballet confus dont on saisit mal l'essence et bien difficile à déchiffrer... Le cantique des cantiques, œuvre d'un moraliste du 3ème siècle avant notre ère qui a servi de base à la création éponyme d'Abou Lagraa, pourrait être, selon Rabbi Akiva, une déclaration symbolique de l'amour entre Dieu et son peuple, Israël. Une idée qui a séduit à la fois le chorégraphe et le metteur en scène, Mikaël Serre, lesquels ont tenté d'en élargir les questionnements "en confrontant le texte à nos problématiques actuelles, face aux intolérances, aux contradictions, à toutes les formes d'hypocrisie de nos sociétés quand il s'agit d'amour".

L'idée en soi était intéressante et fort louable car il s'agissait en fait de décliner l'amour sous toutes ses facettes et toutes ses formes, avec ses dérives, ses paradoxes et ses antagonismes. Si certains tableaux se sont avérés très lisibles tels l'amour sensuel, l'amour fusionnel, l'amour lesbien ou l'amour conflictuel, d'autres en revanche - je pense à ceux dépassant les frontières du couple pour s'élargir et devenir une doctrine adressée non aux individus mais à un peuple dans son entier - du fait de leur interférence avec les premiers, n'étaient pas toujours bien amenés et engendraient une certaine confusion dans l'esprit du spectateur. Un découpage plus précis et des liens plus étroits auraient sans doute bien arrangé les choses... Cela dit, l'expression des sentiments évoqués par le chorégraphe dans ces chants d'amour alternés entre une femme et un homme (ou même entre plusieurs couples) et qui prennent à témoin d'autres personnages en arrière plan ainsi que des éléments de la nature, arbres et roseaux, ont été magistralement dépeints. Il faut dire que cette suite de poèmes, bien que profanes et "incandescents", constitue l'un des livres les plus poétiques de La Bible, de l'Ancien Testament plus exactement. Des fragments de ces chants ont d'ailleurs été déclamés en alternance avec la partition musicale d'Olivier Innocenti.

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Ils sont huit sur scène, trois danseuses, trois danseurs et deux comédiennes, en parfaite harmonie gestuelle, évoluant dans de splendides paysages évoquant Jérusalem, la Palestine ou Israël. Leur danse, teintée d'érotisme et de violence, est sophistiquée mais expressive et précise, charnelle et sensuelle. Comme à son habitude, Abou Lagraa nous livre son regard sur la condition humaine sans tabou et avec un grand réalisme. Mais là où le bât blesse, c'est qu'il a voulu rendre cet amour universel: une dérive qui l'a entraîné à évoquer, aussi bien par le texte que par la danse, les guerres de religion, les inégalités sociales, le droit des migrants et, par la musique, la destruction de Palmyre par Daesh... Qui trop embrasse mal étreint, dit le proverbe... Dommage car trop, c'est trop !

J.M. Gourreau

Le Cantique des cantiques / Abou Lagraa, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 30 novembre au 3 décembre 2016.

 

Angelin Preljocaj / La fresque / La fille aux cheveux de rêve

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Photos J.C. Carbonne

Angelin Preljocaj:

La fille aux cheveux de rêve

 

Angelin Preljocaj est un merveilleux conteur. Les histoires qu'il nous narre par le menu, que ce soit Roméo et Juliette, l’Anoure, Blanche Neige, Sidharta ou La Fresque, sa dernière création, sont toujours d'une lisibilité et d’une clarté telles que le spectateur n'ait aucun mal à s'y insérer, à les vivre ou les revivre. La Fresque s’inspire d’un conte chinois, La peinture sur le mur, qui évoque les péripéties de deux voyageurs, Chu et Meng, qui, pour fuir la tempête qui éclate, se réfugient dans un petit temple qu'ils croisent sur leur chemin. Le maître de céans, un vieux moine, les conduit chemin faisant devant une somptueuse fresque représentant cinq jeunes filles dans un bosquet de pins. L'une d'elles, cheveux de jais flottant au vent, fascine Chu qui la contemple longuement. Un miracle s'accomplit alors: le tableau s'anime et notre voyageur y pénètre. Son aventure durera plusieurs années, vivant des moments d'intense bonheur avec sa dulcinée, séductrice aussi belle que sensuelle, à laquelle il est impossible de résister. Toutefois l'intervention aussi brutale qu’inopinée de guerriers en armure dorée vient mettre fin au rêve. Chu se retrouve dans le présent aux pieds de son compagnon devant la fresque. Mais, au sein de celle-ci, un petit détail avait changé: sa bien-aimée arborait un magnifique chignon, symbole des femmes mariées...

Au travers de cette histoire fantasmagorique d'un amour impossible aux croisées de deux cultures, Preljocaj a sans doute moins cherché à nous faire vivre un rêve merveilleux qu'à nous rapprocher des réalités virtuelles (ou multimedia subversifs), apanage de la jeunesse d'aujourd'hui, lesquelles permettent à des certains d'entre nous, grâce à une technologie informatique, de vivre une expérience d'immersion dans un monde numériquement créé, univers qui peut être imaginaire, symbolique ou simuler certains aspects du monde réel*, par exemple avec le jeu Pokemon Go. « J’aimerais explorer dans ce spectacle les relations mystérieuses existantes entre la représentation et le réel, nous dit le chorégraphe ». Ce à quoi il est parfaitement parvenu.

Créée le 20 septembre dernier à Aix-en-Provence, La Fresque, sur le plan chorégraphique, est une œuvre particulièrement bien construite, la gestuelle, d’une grande fluidité, mettant en valeur la pureté et la quasi immatérialité des jeunes filles, alors qu'à contrario, celle élaborée pour les hommes, qu’il s’agisse des voyageurs, du moine ou des guerriers, a préservé leur vigueur, leur tempérament rude et viril, voire leur brutalité. Et ce, d’autant que la chorégraphie est truffée de sauts et de figures d’une difficulté comme Preljocaj seul ose en proposer, ce qui n'empêche pas ses danseurs de l'interpréter avec brio et d'une façon magistrale.

C’est peut-être la scénographie aux tons pastel de Constance Guisset nimbée des lumières d’Eric Soyer qui s’avère l’élément le plus intéressant dans cette œuvre d’un grand dépouillement, celle-ci étant axée, on s’en sera douté, sur l’importance de la chevelure de l’élue, clé de ce conte. On la retrouve à tous les niveaux, sous forme de volutes, de lianes, de tresses et de chimères dans la vidéo « flottante » et éthérée auréolant le spectacle, mais aussi dans les mouvements incisifs, saccadés et répétitifs des cinq jeunes filles du tableau, sous les accents orientalisants de la musique électronique de Nicolas Godin.

Paradoxalement, lors de la représentation qu'il m'a été donné de voir, cette œuvre, d’une grande portée symbolique, resta un peu linéaire et manqua un tantinet de lyrisme et d’émotion, sans que l’on puisse en déterminer précisément la raison. Etait-ce dû aux difficultés dont la chorégraphie est truffée, était-ce dû la partition électronique pas toujours en adéquation avec la danse ou aux problèmes techniques inhérents à chaque représentation, je ne saurais le dire. Toujours est-il qu’il lui manquait encore ce petit rien qui aurait pu la rendre absolument parfaite.

J.M. Gourreau

La Fresque / Angelin Preljocaj, Opéra Royal, Château de Versailles, du 29 novembre au 4 décembre 2016.

 

* P. Fuchs, extrait du Traité de la réalité virtuelle, Presse des Mines éd., 2000.

Lisbeth Gruwez / Dances Bob Dylan / Une générosité sans bornes

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Photos Luc Depreteire

 

Lisbeth Gruwez :

Une générosité sans bornes
 

 

Rien ne prédisposait Lisbeth Gruwez à danser sur des musiques de Bob Dylan. Car cette danseuse et chorégraphe flamande dont la chaleur et le charisme enflamment le moindre de ses gestes, s’était jusque là illustrée dans un répertoire totalement différent. En fait, elle doit cette initiative à son compagnon et complice, le musicien et compositeur Maarten Van Cauwenberghe, lequel, durant des années, a passé en boucle la musique et les chansons cette icône de la contre-culture, lors des échauffements des danseurs de sa compagnie, "Voetvolk". C’est donc ensemble qu’ils ont choisi huit chansons des années 60 pour faire revivre l’image de ce poète des années hippies qu’elle a appris bien malgré elle à aimer.

Huit soli émouvants par leur simplicité, leur spontanéité, leur fluidité et le dépouillement de leur mise en scène, la danseuse, de blanc vêtue, évoluant très simplement mais avec une légèreté incommensurable sur le miroir d’un tapis de sol noir profond qui reflétait son image. Huit danses d’une grande spontanéité, totalement calquées sur les mélodies de Bob Dylan, traduisant leur essence et l’engagement dont elles étaient empreintes : tantôt la joie qui en émanait, (One more cup of coffee ; it’s allright Ma), tantôt la tristesse dont elles étaient imprégnées (The ballad of Hollis Brown ; Knockin’ on heaven’s door). C’est sans doute Sad-eyed lady of the lowlands à la mélodie répétitive et lancinante qui inspira à la chorégraphe-interprète son plus poignant solo, hymne à Sara Lownds avec laquelle Dylan allait se marier. C’est l’image d’une femme qui semble à la fois résister à l'auteur et s'abandonner à lui. Un long poème qui s’avère une déclaration d'amour, une danse viscérale empreinte de sincérité et de mélancolie, telle qu'on la retrouve dans les œuvres classiques du romantisme.

Lisbeth Gruwez n’est pas une inconnue du public français. Cette émule de Jan Fabre se fit connaître au Festival d’Avignon en créant notamment en 2001 l'une de ses pièces les plus fascinantes, Je suis sang. Dances Bob Dylan fut présentée pour la première fois sur une scène parisienne lors des Rencontres Chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis les 9 et 10 juin 2015. Peu de temps auparavant, très exactement en mars 2015, Lisbeth interprétait sur cette même scène du théâtre de la Bastille sa dernière pièce, It's going to get worse and worse and worse, my friend (voir ma critique dans ces mêmes colonnes). Elle s'y révélait déjà, comme une artiste spontanée, d’un charisme et d’une générosité sans bornes, dont l’aisance et la fluidité de la gestuelle s'avéraient remarquables. Ce qui se confirme aujourd'hui : n’invita t’elle pas, à l’issue de ce dernier spectacle, son public - lequel ne se le fit pas dire deux fois - à partager une dernière danse sur la scène avec elle ?

J.M. Gourreau

Dances Bob Dylan / Lisbeth Gruwez & Maarten Van Cauwenberghe, Théâtre de la Bastille, du 28 novembre au 3 décembre 2016.

Jann Gallois / Compact / Un corps à corps fascinant

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Photos J.M. Gourreau

Jann Gallois :

Un corps à corps fascinant

 

De l'art de faire des nœuds avec son corps... Voilà un petit bijou comme l’on aimerait en voir plus souvent, un spectacle superbe mais…  trop court, bien trop court ! Il est certes fort rare que l’on qualifie une œuvre de cette épithète… Généralement en effet, c’est plutôt l’inverse que l'on ressent ! Et pourtant…

Compact, qui ne dure que 23 minutes, est un duo aussi original qu'émouvant concocté par Jann Gallois et Rafael Smadja, un duo axé sur le contact et les sensations émises par deux êtres qui s'étreignent furieusement, se nouent et se dénouent, se tordent et se vrillent ensemble jusqu’à leur fusion totale, comme s'ils cherchaient à pénétrer l'un dans l'autre... Les corps s'emmêlent, s'entremêlent et se démêlent avec une aisance et une souplesse fascinante pour former des tableaux vivants qui s'élaborent harmonieusement avec une simplicité et un naturel étonnants. Les rares arrêts sur image font naître une pléiade d’émotions plus intenses les unes que les autres. Celles d'un amour passionnel et fusionnel bien sûr mais aussi et surtout celles d'un échange et d'un partage, d'une harmonie et d'une félicité que rien ne saurait briser. S'en dégagent une impression de plénitude, de bonheur communicatif qui enveloppent le spectateur, lui communiquant une sensation de bien-être qui tient en haleine. La puissance et la force des relations entre ces deux êtres, tantôt empreintes de sérénité, tantôt d'une très grande violence, subjuguent du fait de leur réalisme et de leur véracité. Voilà un couple qui ne danse pas pour ne rien dire. La chorégraphe a en effet été amenée pour cette création "à se questionner sur les principes fondamentaux de la vie en communion (avec les autres) et du contact spirituel entre deux âmes".

Gallois jann compact 04 l etoile du nord 23 11 16Gallois jann compact 21 l etoile du nord 23 11 16Gallois jann compact 19 l etoile du nord 23 11Jann Gallois est venue à la danse contemporaine par le hip-hop. On la retrouve de 2008 à 2014 comme interprète dans diverses compagnies, celles de Sébastien Lefrançois, Sylvain Groud, Angelin Preljocaj et Kaori Ito entre autres. C'est en 2012 qu'elle se lance dans la chorégraphie et fonde  la compagnie "BurnOut". Sa première création, le solo P=mg, se verra récompensé à 9 reprises par des prix nationaux et internationaux. Compact est sa troisième création et son premier duo.

J.M. Gourreau

Compact / Jann Gallois, L'Etoile du Nord, 23 novembre 2016, dans le cadre du festival "Avis de turbulences #12".

Mourad Merzouki / Yo Gee Ti / Un heureux coup de foudre

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Photos Michel Cavalca

 

 

Mourad Merzouki :

Un heureux coup de foudre

 

Le hip-hop n'est pas l'apanage des seuls occidentaux. Avec Yo Gee Ti, les Asiatiques nous apportent en effet la démonstration qu’ils sont aussi rompus que nous au hip-hop, tout comme les Brésiliens avec Agwa en 2008. C’est lors d’un voyage à Taïwan au cours duquel Mourad Merzouki présentait Récital qu’il a rencontré pour la première fois les danseurs du « National Chiang Kai-Chek Cultural Center ». Coup de foudre de part et d’autre. Si Mourad fut séduit par la richesse des traditions ancestrales des artistes de ce pays, les danseurs taïwanais, eux, le furent par la virtuosité et les prouesses techniques des danseurs afro-européens. Ainsi, de cette rencontre, naquit Yo Gee Ti, une création de Mourad pour cinq danseurs taïwanais et cinq danseurs de la compagnie "Käfig", œuvre que nous avons pu voir pour la première fois en 2012 et qui est redonnée cette année dans divers lieux du Val-de-Marne, dans le cadre de la 4ème édition du Festival Kalypso.

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Aucun argument pour supporter ce ballet, rien que le faire-valoir des danseurs dans une sorte de confrontation de civilisations, voire de compétition qui, en fait, n’en est pas une, les capacités tant techniques qu’artistiques des interprètes des deux compagnies se révélant à tel point équivalentes qu’il est difficile, voire impossible, même à moyenne distance, de les différencier les uns des autres. La chorégraphie, toujours très originale, est mâtinée d’étonnantes acrobaties. Mais l'intérêt de cette pièce tient davantage dans sa scénographie: ainsi, au début du spectacle, cinq colonnes de laine brute tressée, concrétions stalactitiques ou lianes fossilisées conçues par le jeune styliste Johan Ku, servent d'écrin à un cordon d'êtres fantomatiques, méduses ou éponges, ployés au sol, évoluant à la surface d’une mer noire comme le jais: de ces formes inquiétantes sculptées dans la laine émergent finalement une vague de danseurs louvoyant au rythme d'une envoûtante musique pour cordes et percussions signée AS'N. Une contrainte qui astreint le chorégraphe à un nouveau rapport entre l’espace et le mouvement, à la croisée du hip-hop et de la danse contemporaine. Ce ne sera, d’un bout à l’autre, qu’une suite de tableaux plus attachants les uns que les autres, bien que manquant toutefois un peu d’émotion. C'est sans doute le dernier tableau de cette œuvre qui s'avère le plus fascinant, les colonnes de laine tressée ayant été dénouées pour former une sorte de tricot de fils issus des cintres ou de forêt de bouleaux dépouillés de leurs feuilles en hiver, avec et derrière lequel évoluent les danseurs. Comme toujours chez Merzouki, ses pièces ne sont pas uniquement un faire-valoir du hip-hop ou de la break dance mais une réelle œuvre d’art total dans laquelle la scénographie tient une place prépondérante. Yo Gee Ti en apporte une nouvelle fois la preuve.

J.M. Gourreau

01 yo gee ti michel cavalcaYo Gee Ti / Mourad Merzouki, Créteil, Maison des arts, 22 et 23 novembre 2016, dans le cadre de la 4ème édition du Festival Kalypso.

Olivier Dubois / Tragédie / Transe

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Photos F. Stemmer

 

 

Olivier Dubois:

Transe

Ils sont dix huit, neuf femmes et neuf hommes, nus comme des vers. Sortant progressivement de l'ombre, les premiers s'avancent dans un va-et-vient obstiné, d'abord un par un puis par petits groupes depuis le fond de scène jusqu'au devant du public avant de s'en retourner pour refaire le même trajet, inlassablement, tel un défilé de mannequins. Une marche implacable, martiale, quasi-militaire, comme télécommandée, répétée à l'envi pendant près de trois quarts d'heure, du même pas. Des allers-retours dans l'urgence, martelés par la musique - obsessionnelle elle aussi - de François Caffenne, qui fascinent, obnubilent par leur répétitivité. La mécanique est réglée comme un mécanisme d'horlogerie et l'on ne s'aperçoit qu'à peine des changements de rythme et de direction progressifs qui vont amener cette marée humaine - une vingtaine de danseurs suffit en effet à en donner l'impression - à modifier sa forme et le sens de sa marche. Individualisés au départ, les corps bientôt se fondent en une masse qui tantôt se fragmente pour s'affronter, tantôt se regroupe en cercle tout en s'évitant, tantôt fusionne embarquée dans une folie communicative, détruisant la géométrie originelle rigoureuse et ordonnée où les corps se frôlaient sans jamais se toucher. Petit à petit, cette humanité, libérant son énergie, donne alors libre cours à ses pulsions orgiaques, révélant la sauvagerie et la bestialité dont elle est animée. En se libérant ainsi, les corps à l'état brut vibrent puis entrent en transe, dévoilant cet état de corps originel qui se débarrasse de tous ces troubles "historiques, sociologiques et psychologiques" qui lui avaient été conférés par la civilisation. Une danse tribale hypnotique et obnubilante qui entraîne peu à peu dans son sillage les spectateurs subjugués.

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Tragédie est le troisième volet d'une trilogie, Etude critique pour un trompe l'œil, dont le premier volet, Révolution, a été créée en 2009 et le second, Rouge, en 2011. Cette dernière œuvre, qui s'appuie sur La naissance de la tragédie de Nietzsche, a vu le jour avec un énorme succès au festival d'Avignon en 2012. La question à laquelle Olivier Dubois tente de répondre au travers de celle-ci tient en quelques mots: "Qu'est-ce que l'humanité" ? D'où la mise à nu aussi nécessaire qu'indispensable du corps - ce qui, d'ailleurs, ne choque ni ne relève plus de la provocation aujourd'hui, - la vibration de la chair étant un des véhicules princeps de l'émotion comme des sensations qui n'est plus à démontrer. Et le chorégraphe de conclure: "Le simple fait d'être homme ne fait pas l'humanité"...

J.M. Gourreau

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Tragédie / Olivier Dubois et le Ballet du Nord, Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, 19 novembre 2016.

https://www.youtube.com/watch?v=A3Jno6Y5u9w

 

Shapeshiftig / Linda Hayford, Parasite / Sandrine Lescourant & Images / Antoinette Gomis / A l'heure du partage

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                Parasite / Sandrine Lescourant                                    Shapeshifting / Linda Hayford                                           Images / Antoinette Gomis

                                                                                                                     Photos Benoîte Fanton

Linda Hayford, Sandrine Lescourant & Antoinette Gomis au Festival Kalypso:

A l’heure du partage

 

Plus riche et plus éclectique que jamais... Cette 4ème édition du festival de danse Kalypso, placée sous la houlette de Mourad Merzouki, met en lumière jusqu'au 18 décembre de nouveaux talents, tout en investissant de nouveaux territoires et de nouveaux lieux, décloisonnant l'art de Terpsichore. En synergie avec le festival Karavel de Bron créé par cet infatigable chorégraphe quelques années plus tôt, ce sont plus de 50 compagnies de hip-hop colonisant quelques 25 lieux qui auront pu se produire dans ces deux pôles durant 3 mois. Que de chemin parcouru depuis la naissance de cet art dans notre pays il y a plus de 30 ans !

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Correria agwa / Mourad Merzouki

Si, cette année, l’accent est mis sur sa compagnie "Käfig" qui fête ses 20 ans d’existence, Mourad Merzouki n’en a pas moins oublié la jeune génération puisqu’il présente, dans ses "plateaux partagés", toute une pléiade de jeunes talents, parmi lesquels Sandrine Lescourant, Linda Hayford et Antoinette Gomis.

Shapeshifting, la première création sur scène de Linda Hayford, est un solo intuitif très animal dans lequel se mêlent hip-hop, house-dance et popping, sa danse de prédilection. Une danse stroboscopée toute en ondulations, torsions, rotations, ruptures d'équilibres, qui engage le corps dans sa totalité. Un travail axé sur l'écoute de la musique fort suggestive, il est vrai, d'Abraham Diallo, et magnifiquement mis en lumière par Ydir Acef. Originaire de Rennes, Linda Hayford, qui fait partie de la compagnie "Par terre" d'Anne Nguyen, est réputée pour ses performances dans des battles internationaux.

Parasite de Sandrine Lescourant - alias Mufasa dans le milieu des battles - est aussi la première chorégraphie de cette artiste, laquelle s'est également appuyée sur une partition d'Abraham Diallo: c'est une pièce très suggestive et d'une construction fascinante, qui évoque sur un ton badin et moqueur quelques uns des sentiments qui étreignent un groupe de cinq jeunes filles lors de leur première rencontre. Ecoute et observation de l'Autre, analyse de ses sentiments, partage ou rejet, pour finir par l'adoption d'une attitude commune réfléchie et raisonnée, non sans avoir tourné en dérision les petits côtés de chacune, leur fragilité, leurs faiblesses ou leurs forces. Une œuvre légère et ludique sur les relations humaines créée en octobre dernier dans le cadre du festival Karavel à Lyon.

Troisième et dernier jeune talent, Antoinette Gomis et son solo Images, un vibrant hommage à Nina Simone, pianiste et compositrice américaine très engagée qui, toute sa vie durant, a lutté contre l’esclavage et l’inégalité raciale pour l’obtention de droits civiques communs entre blancs et noirs. C’est la chanson See Line woman de Nina Simone, laquelle évoque avec beaucoup de nostalgie certaines facettes de la condition de la femme noire en Amérique, qui sert de support à une chorégraphie poignante axée sur une gestuelle coulée et très liée, laquelle met en avant le charisme de la chorégraphe et la fluidité remarquable de ses bras. Une œuvre qui vous va droit au cœur.  

Affaire à suivre...

J.M. Gourreau

Shapeshifting / Linda Hayford, Parasite / Sandrine Lescourant & Images / Antoinette Gomis, Grande Halle de La Villette, 15 & 16 novembre 2016, dans le cadre du Festival Kalypso.