Critiques Spectacles

Gilles Coullet / Wakan, la terre dévorée / Un ardent défenseur de la nature

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Gilles Coullet :

 

Un ardent défenseur de la nature

 

Son spectacle ne relève, à proprement parler, ni de la danse ni du théâtre, ni du mime. Pas davantage du butô d'ailleurs. Mais de tout à la fois. Pour Gilles Coullet en effet, tous les langages, tous les moyens d'expression sont dignes d'intérêt, et il les utilise tous à bon escient. Sa pièce la plus récente, Wakan la terre dévorée, est un one man show fascinant dans lequel il ne s'exprime jamais pour ne rien dire. Et ce qu'il a à dire, il le dit avec force et conviction, par le geste et l'expression corporelle mais aussi, quand il le faut, par la parole, laquelle appuie le mouvement, le renforce. Son discours, grave et profond, est d'une rare éloquence. Et d'une portée autant philosophique que sociale. Le spectacle qu'il propose s'inspire d'une requête de 1854 que le chef amérindien Seattle de la tribu des Duwamish adressa au gouverneur de l'état de Washington, Isaac Stevens. Les propos d'un sage, lourds de sens, que les aménageurs ou les destructeurs de terres et de forêts vierges devraient méditer profondément. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer  quelques extraits : "Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ? Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte sont sacrés dans le souvenir et l’expérience de mon peuple. (...) Aussi, lorsque le Grand Chef à Washington envoie dire qu’il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand chef envoie dire qu’il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. Il sera notre père et nous serons ses enfants. Nous prenons donc en considération votre offre d’acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée. Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres. (...) Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l’enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère. Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère mais son ennemi et, lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants, et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert. Il n’y a aucun endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre, si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang, la nuit "?

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Photos J.M. Gourreau

Dans la tradition des Sioux, Wakan est un terme qui désigne ce qui a un caractère sacré ou divin. D'où le titre de l'œuvre. Imprégné de ce texte, Gilles Coullet s'est lancé dans un hymne à la vie et au respect de tous les êtres qui la composent. Une promenade initiatique et poétique très imagée dans laquelle s'immiscent, avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, les animaux et les arbres, l'homme d'hier et d'aujourd'hui, l'eau, la terre, l'air et le feu. Un voyage certes moralisateur mais non violent, enrichi du langage des signes et de mythes amérindiens et dans lequel le mime prend une part prépondérante.

Curieux cheminement que celui de cet homme auquel ses parents ont communiqué leur amour pour la nature sauvage dès l'âge de 3 mois. Son enfance est marquée par la découverte précoce et intime de la nature, de la forêt, de leurs forces et de leurs mystères. Il part fêter ses 20 ans à San Francisco à la fin des années 68 et y vit dans une communauté hippie... A son retour en France, il s'inscrit aux cours du soir de la Faculté de Vincennes qui venait juste de s'ouvrir pour y étudier la philo, dicipline qu'il abandonne après avoir obtenu sa licence. En même temps, il se passionne pour le théâtre et la danse. C'est à Vincennes qu'il découvre le cheminement du maître haïtien Herns Duplan, fondateur de la démarche "Expression primitive" du corps, et ses propos anthropologiques qui conduisent l'individu à une rencontre du corps avec ses sources. Après avoir quitté l'université, Gilles Coullet continue à travailler avec ce maître pour finir par devenir son assistant. L’approche de Duplan avec les enfants était très créative et lui a beaucoup apporté, entre autres son travail d'aujourd'hui autour de l'animal.  Il s'est également physiquement nourri au théâtre corporel d'Yves Lebreton qui s’est consacré à la création d'un mode d'expression centré sur la présence physique de l'acteur. Cet artiste poyvalent complète enfin sa formation en approfondissant la relation corps-voix avec le Roy Hart Theâtre.

Pour réaliser ce projet qu'il cogite maintenant depuis deux à trois ans, il a collecté des milliers de photos, de disques, de livres, de séquences vidéo sur les Amérindiens et, surtout, ce texte dont il déclame en partie les temps forts dans le spectacle. Son idée était non de travailler sur les Amérindiens d'aujourd'hui mais sur ceux d'il y a plusieurs siècles, avant que Christophe Colomb ne débarque en Amérique, ainsi que sur tous ces peuples qui vivent encore en relation étroite avec la nature, en harmonie totale avec ses éléments.

J.M. Gourreau

Wakan, la terre dévorée / Gilles Coullet, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 30 & 31 octobre 2017.

En chair et en son # 3 / Festival de butô d'Issy-les-Moulineaux / Un festival qui gagne ses lettres de noblesse

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The colour / Sierra Kinsora

               Ph. J.M. Gourreau                                                                    Ph. F. Pairault                                                                      Ph. J.M. Gourreau

En chair et en son # 3:

Un festival qui gagne ses lettres de noblesse

 

Trente six danseurs et musiciens de onze pays réunis pendant trois jours dans un festival alliant butô et musique acousmatique, voilà une gageure, un défi pour le moins original. C'est en effet en ce mois d'octobre que le festival international En chair et en son fête sa troisième année d'existence, à Issy-les-Moulineaux, sous la houlette du compositeur électro-acousticien Michel Titin-Schnaider. "Les plus belles histoires ont souvent pour origine un rêve", nous dit Elizabeth Damour, psychothérapeute par l'art et la danse, elle-même danseuse de butô. "Tout est parti il y a trois ans de la rencontre entre ce musicien, créateur en 2007 des Aventures électro-acoustiques (association dont le but est de promouvoir la musique électro-acoustique, encore connue sous le vocable de musique "concrète", ou "acousmatique") et de Veronica Navia, sa compagne, tous deux fervents passionnés de danse butô et de musique concrète. "Et si l'on créait un festival où la chair du danseur butô sublimerait le son de la musique acousmatique" suggérèrent-ils à Vincent Laubeuf, directeur de la compagnie musicale Motus et du Festival Futura. L'idée devait prendre corps quelque temps plus tard grâce au soutien de Carine Le Malet, responsable de la programmation au Cube, centre de création numérique géré et animé par l'association ART3000. Celle-ci releva le défi et mit à la disposition des artistes "cette forêt habitée de haut-parleurs qui constitue l'acousmonium", « orchestre » d'enceintes de référence, lesquelles mettent en avant la spatialisation du son.

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Viviane / Masaki Iwana

                    Ph. F. Pairault                                                                    Ph. J.M. Gourreau                                                                      Ph. J.M. Gourreau

Temps forts du festival

Difficile en quelques lignes d'évoquer les 18 prestations des artistes réunis pour la circonstance, certaines d'entre elles étant malheureusement peu ou prou éloignées du butô. Cet art étant par essence d'obédience japonaise, il était à prévoir que les prestations les plus poignantes seraient nippones, ce qui fut bien évidemment le cas. Toutefois, contrairement à ce que l'on aurait pu penser, certaines performances d'artistes occidentaux, telle celle de Sierra Kinsora, The colour, m'a évoqué, par sa douceur, son intériorité et son extrême expressivité, le souvenir de Kazuo Ohno dans La Argentina. Un intense moment de poésie dramatique qu'elle parvint à sublimer avec beaucoup de naturel. Sa tranquille assurance, son  fatalisme et l'émotion qu'elle éprouvait à l'écoute de la partition du musicien-vidéaste allemand Ʌrtvr sourdait par tous les pores de sa peau, parvenant à faire ressentir - voire même vivre - la profondeur de cette musique inspirée par l'œuvre de H.P. Lovecraft : celle-ci, intitulée The colour out of space (La couleur du ciel), évoquait en effet les désastres engendrés par la chute, en 1880, d'une météorite sur la ferme de Nahum Gardner, détruisant toute forme de vie, semant la désolation, la démence et la mort sur son passage. Son interprète s'était dématérialisée pour gagner cette lande maudite et errer dans ce bien triste univers. Pas étonnant lorsque l'on saura que cette danseuse d'origine américaine, après avoir étudié la danse classique pendant 13 ans, s'est tournée vers le butô avec pour maîtres Masaki Iwana et sa compagne, Moneo Wakamatsu... Ces deux derniers artistes se sont d'ailleurs aussi produits au cours de ce 3ème festival, le premier dans un poignant solo, Viviane, sur une musique de Sandrine Robelin, la seconde dans une splendide Allégorie japonaise, sur la partition fort évocatrice de Michel Titin-Schnaider. Si l'on connait assez bien la puissance de l'art de Masaki Iwana, on appréhende moins celle de son épouse qui a conçu pour cette manifestation un petit bijou de délicatesse et de poésie chargé d'une très grande émotion, invitant son public à parcourir et visiter différentes époques ou états du Japon, Nature, Tradition, Modernité, Américanisation et Fukushima. Il fallait en outre noter la parfaite adéquation entre la musique et la danse, ce qui n'a malheureusement pas toujours été le cas au cours de ce festival.

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Allégorie Japonaise / Moeno Wakamatsu - Ph. J.M. Gourreau

Autre chorégraphe et danseur dont la prestation fût remarquable et remarquée, La forêt du crépuscule de Dominique Starck, lui aussi en osmose parfaite avec la musique de Blas Payri. Cet artiste alsacien a conçu une pièce aussi onirique que poétique, profonde et ténébreuse, que n'aurait pas reniée un Heinrich Heine, se métamorphosant en arbre torturé par les rafales de vent et de pluie sous l'orage crépusculaire. Dominique Starck possède d’ailleurs plusieurs cordes à son arc : formé entre autres au butô par Carlotta Ikeda, Yoshito Ohno (le fils de Kazuo), Katsura Kan et Masaki Iwana, c'est aussi un peintre diplômé de l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg qui organise chaque année une manifestation culturelle alliant arts visuels, musiques et danses contemporaines (entre autres des festivals de danse butô), tant à Strasbourg qu’en milieu rural avec le soutien de cette Ville, du Conseil Régional d’Alsace et du Conseil Général du Bas-Rhin. Les derniers en date : Silent wisdom arts visuels, danse butô et spiritualité et Butoh off à Strasbourg. Enfin, bien que légèrement en marge du butô traditionnel mais non de son esprit, j’aurais également à cœur de mentionner la prestation sombre et ténébreuse d'Anna Ventura Natsuki dans Here lies one whose name was writ in water, laquelle avec ses corbeaux empaillés mais plus vrais que nature, m’évoquait le thriller d'Hitchcock, Les oiseaux, narrant les attaques inexpliquées de volatiles de toutes espèces sur les habitants de la petite ville de Bodega Bay en Californie, dans un climat d’intense terreur.

Voilà donc une manifestation particulièrement originale de par l’osmose impérieuse, incontournable et singulière entre musiciens et danseurs, laquelle tient parfaitement sa place dans le paysage chorégraphique actuel, occupant en outre un créneau resté jusque là vacant.

J.M. Gourreau

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         Here lies one whoses name was writ in water /                           

  Les pensées de Jeanne / S. Grandjean                                Anna Ventura Natsuki                            Dans le silence, on ne sait pas / Marlène Jöbstl

                   Ph. J.M. Gourreau                                                      Ph. J.M. Gourreau                                                         Ph. F. Pairault

Programme du festival :

26.10.17 : ● Souffle / Yves Comeliau, musique CandleSangue 

                 ● Dance / Marek Jason Isleib, musique Alexandre Bellenger ;

                 ● The colour / Sierra Kinsora, musique Ʌrtvr ;

                 ● In the shadow of times / Juju Alishina, musique Alexandre del Torchio.

27.10.17 : ● Stonewashed / Maxime Pierre, musique Christophe Lambert ;

                 ● Anthropocène / Alyona Ageeva, musique Céline Perier ;

                 ● Viviane / Masaki Iwana, musique Cendrine Robelin ;

                 ● Expressivitesse /Tamara Pitzer, musique David Fenech ;

                 ● Here lies one whose name was writ in water / Anna Ventura Natsuki, musique Giosuè Grassia ;

                 ● Eviction / Ephia Gburek, musique Céline Pierre ;

                 ● Allégorie japonaise / Moeno Wakamatsu, musique Michel Titin-Schnaider.

28.10.17 : ● (dé)placements / Elizabeth Damour, musique Yves Zysman ;

                 ● Les pensées de Jeanne / Sarah Grandjean, musique Iris Lancery & Bruno Capelle ;

                 ● La forêt du crépuscule /  Dominique Starck, musique Blas Payri ;

                 ● Marguerite au cachot / Brigitta Horváth, musique Edgar Nicouleau ;

                 ● Le silence de la montagne / Maité Soler, musique Nicolas Marty ;

                 ● Le crépuscule des cités abandonnées / Sylvia Hanff, musique Pierre Boeswillwald ;

                 ● Dans le silence on ne sait pas / Marlène Jöbstl, musique Vincent Laubeuf.

    Le Cube, Issy-les-Moulineaux, du 26 au 28 octobre 2017, dans le cadre du festival En chair et en son # 3.  

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      Photos F. Pairault

    La forêt du crépuscule / D. Starck                                              Souffle / Yves Comeliau                                 Dé-placement(s) / Elizabeth Damour

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Dance / Marek Jason Isleib - Ph. F. Pairault

Boris Charmatz / 10 000 gestes / Patchwork

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Photos Tristram Kenton

 

Boris Charmatz :

Patchwork

 

Ils sont 24 sur scène. Chacun dans son monde. Symboles de l'humanité toute entière. Et ils vont devoir effectuer, en une heure de temps, 10 000 gestes non répétés, donc visibles une seule et unique fois. Pas un de moins, pas un de plus. Inutile de dire que les spectateurs ne s'amusent pas à les compter ! Mais les interprètes, eux, les comptent... C'était LA gageure. Pratiquement la seule. 10 000 gestes tirés de leur imagination, à l'exception toutefois de 400 disséminés tout au long du spectacle, dévolus au chorégraphe. Outre la conception de l'œuvre et l'harmonisation du jeu de ses administrés, il fallait bien qu'il intervienne un tantinet quelque part, au risque de voir sa réputation du moins usurpée sinon ternie. Cela veut-il dire que les 9600 autres gestes restaient dévolus aux danseurs ? Bien évidemment ! Vous allez aussitôt imaginer un beau foutoir... Eh bien non ! ou, plutôt, si... Mais organisé ! Ces mouvements, ils les inventent à leur guise, c'est vrai, en suivant leur inspiration du moment. Mais en jetant aussi de temps à autre un coup d'œil sur les voisins. Et en saisissant de ce même coup d'œil ce qu'ils réalisent d'intéressant, quitte à s'en inspirer l'instant d'après pour le reprendre sous une autre forme. Résultat: si d'aucuns cherchent quelque temps leur voie, d'autres la trouvent assez rapidement, quittes à marcher sur les traces de l'autre, des autres. Et, ma foi, le spectateur ne s'ennuie pas une seconde. Il y a toujours quelque part quelque chose qui l'interpelle. Il en est même parfois envoûté. N'est-ce pas ainsi le reflet de notre société ? On retrouve par le biais de ces danseurs, de leurs attitudes et de leur gestuelle nos souhaits et nos désirs mais aussi nos travers, nos sautes d'humeur, notre ire, nos rancœurs. Et notre bestialité. Ce n'est pas toujours beau à voir mais c'est foutrement bien concocté. Et bien réalisé. Car le chorégraphe leur a laissé toute liberté pour s'exprimer. Et ils en ont bien sûr tiré le meilleur profit. Petit à petit, on se laisse prendre au jeu. On voyage en Absurdie, dans un monde parallèle à celui de Bosch. Le tout sur le Requiem en ré mineur de Mozart. Encore un univers diamétralement opposé. Contraste à nouveau volontaire.

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C'est par un splendide solo que débute l'œuvre. Celui d'une fort belle jeune fille qui semble vivre dans un monde à 100 à l'heure. Sauts, chutes, glissades, relevés ponctués de cris et d'onomatopées, avant de se voir chassée par une horde déferlante d'individus venus d'on ne sait où, laquelle ne s'arrête qu'en front de scène. Il y a de tout dans cet univers, des grands et des petits, des gros et des maigres, des noirs, des blancs, certains vêtus de rutilants costumes et d'autres quasiment nus... Et l'on peut même entrevoir trois personnages en simili-burka noire, ne laissant transparaître de leur anatomie que leurs yeux et leur nez... Si d'aucuns cherchent à élaborer des mouvements ultrasophistiqués, d'autres terminent leurs variations par des figures artistiques d'une indéniable élégance. Mais rien ne semble réellement structuré, se trouvant même en dysharmonie complète avec le chef-d'œuvre mozartien dont les premières mesures sont égrenées au beau milieu du brouhaha d'une foule hystérique... Désordre indescriptible, crises de delirium tremens, scènes communicatives de profond désespoir... Bientôt les impétrants vont bien évidemment quitter le plateau pour envahir les gradins, se faufilant parmi les spectateurs mais sautant aussi par dessus eux (en en embarquant certains au passage) pour partager leur liesse... Fort heureusement, ces scènes très théâtrales de bordel organisé vont alterner avec des moments de calme - arrêts sur image - bénéfiques pour tout le monde, spectateurs compris. Mais tout finira par repartir de plus belle l'instant d'après, comme si une nouvelle vie renaissait de ses cendres, mieux réglée, solidarisée et plus structurée cette fois. Comme si l'Homme avait fini par acquérir l'âge de raison, ce qui, tout compte fait, s'avère totalement utopique...

J.M. Gourreau

10 000 gestes / Boris Charmatz, Théâtre National de la danse Chaillot, du 19 au 21 octobre 2017.

Anne Nguyen / Kata / La breakdance à sa juste valeur

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Photos Little Shao

 

Anne Nguyen:

La breakdance à sa juste valeur

 

C'est délibérément qu'Anne Nguyen artiste associée au Théâtre de Chaillot, s'est écartée d'une danse narrative pour en présenter les mécanismes, la structure, la richesse et la technicité : Kata est en effet une œuvre de breakdance* qui laisse médusé devant la beauté et la variété des formes démultipliées par les ombres que génèrent les éclairages, ainsi que par la virtuosité et la richesse du vocabulaire de ses exécutants, leur maîtrise et leur engagement. Aucun message dans cette pièce de danse pure qui laisse le spectateur inventer sa propre histoire, entrer dans la transe des interprètes, s'approprier l'énergie qu'elle dégage, très proche de celle d'un rituel. L'œuvre est en fait une succession de courtes séquences (des battles) juxtaposées ou imbriquées pour un ou plusieurs interprètes dans lesquelles la chorégraphe "cherche à réconcilier les notions de liberté, de plaisir, de progression technique et de dépassement de soi propres au hip-hop avec une écriture scénique poussée, exigeante, qui questionne la place de l’être humain dans le monde actuel".

Kata 07 little shaoKata 05 little shaoKata 02 little shaoKata est une pièce très proche des arts martiaux dont la chorégraphe s'est nourrie, la capoeira entre autres, mais aussi le Jiu-jitsu brésilien, le Viet Vo Dao et le Wing Chun. Son nom fait référence aux katas, mouvements coordonnés et codifiés à partir des joutes d'anciens combattants dont les noms sont aujourd'hui tombés dans l'oubli. On retrouve cette gestuelle dans différents arts japonais comme le judo, le karaté, le karatéou encore l'aïkido (lequel, d'ailleurs, ne s'enseigne quasiment que sous la forme de katas, que ce soit à mains nues ou aux armes), ainsi qu'au théâtre dans le nô, le kabuki ou, encore, le bunraku. Dans les arts martiaux, le kata représente un combat réel contre un adversaire qui, éventuellement, peut être imaginaire. Dans cette huitième création que nous offre Anne Nguyen, ces joutes exécutées en parfaite harmonie et en étroit contact avec le partenaire étaient parfois nimbées d'une émotion traduisant l'état d'esprit dans lequel se trouvaient les danseurs lors de leur exécution, ce qui les rendait moins froides et moins "techniques", mettant en valeur leur(s) interprète(s). Ce fut le cas notamment pour la seule fille de ce groupe de huit danseurs, Valentine Nagata-Ramos, dont certaines attitudes évoquaient celles de mantes religieuses, voire d'autres insectes. A d'autres moments, ces katas me faisaient songer à certains jeux, entre autres celui de Pokemon GO, ou aux combats et luttes d'autrefois dans les arènes, lesquels n'étaient cependant pas toujours pacifiques... Kata reste donc une pièce très visuelle, dans la lignée et le style de celles réalisées précédemment par Anne Nguyen, volontairement écartée de son éventuelle mise au service d'un imaginaire, ce que d'aucuns ont pu regretter.

J.M. Gourreau

Kata / Anne Nguyen, Théâtre de la danse Chaillot, du 11 au 20 octobre 2017.

*style de danse développé à New-York dans les années 70, caractérisé par son aspect acrobatique et ses figures au sol. Un danseur de breakdance est appelé breakdancer, Bboy ou b-boy (pour un homme), Bgirl ou b-girl (pour une femme).

Dave St-Pierre / Néant / Un pitre déjanté mais heureux de vivre

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Ph. J.M. Gourreau

 

Dave St-Pierre:

Un pitre déjanté mais heureux de vivre

 

Il a une réputation sulfureuse. Dave St-Pierre, l'enfant terrible de la danse canadienne, se commet cette fois dans un one man show déjanté de quasiment deux heures*, une Première pour cet artiste hors normes, avide d'audace, de sexe et de sang. On ne peut pas dire que ce soit vraiment de la danse, laquelle fait cependant partie du spectacle qui débute déjà dans l'atrium du théâtre où se presse le public avant la représentation : un énergumène, que l'on pourrait croire éméché, la tête coiffée d'une moumoute blonde laissant transparaître une barbe d'un beau noir de jais, engoncé en tenue d'Adam dans une sorte de sac semi-transparent ou de housse à vêtements qui l'enserre jusqu'au cou, vocifère, manifestant bruyamment son mécontentement devant les portes encore fermées...

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Bien sûr, on le retrouve assis au beau milieu de la salle, haranguant le public d'une voix de fausset éraillée, dénigrant les retardataires. Bien sûr, lors de sa montée sur la scène, il ne va pas pouvoir s'empêcher de gonfler deux ballons en forme de "zizi" et de jouer avec, non sans avoir invité sur le plateau une jeune femme pour partager ses ébats devant les regards hilares des spectateurs. Lesquels, d'ailleurs, vont se prendre au jeu lorsque notre amuseur public se met en devoir de lancer ses ballons dans la salle afin que le parterre s'en empare et joue avec comme des gamins. Le clou du spectacle viendra un peu plus tard lorsque Dave St-Pierre rendra à sa propriétaire le portable qu'il lui avait emprunté un instant plus tôt agrémenté  non seulement de la photo de sa binette mais aussi de celle de sa quéquette... Un souvenir inoubliable que cette jeune personne conservera sans doute pieusement ! Et tout à l'avenant. Pourtant rien de véritablement provoquant ni scandaleux dans cette mise en scène tout compte fait bon enfant dans laquelle il ne renie pas son passé de saltimbanque. Même si, parfois, l'on peut être un peu gêné - mais jamais ennuyé - devant les audaces irrévérencieuses de cet artiste nommé personnalité de l'année en 2004 par les médias canadiens !  

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Comme Parachute, sa pièce précédente (2015), Néant (2016) est un collage de tableaux, une forme hybride entre théâtre, performance, music-hall, marionnette et danse, dans laquelle Dave St-Pierre évoque les thèmes de la solitude d’une part, de l’identité de son corps d’autre part. Un autoportrait insaisissable tout comme l’air qui agite ses voiles, révélant sa fragilité et son animalité : tantôt feu follet plein de verve et de gaieté, tantôt Œdipe tragique et pitoyable « devant le dilemme de tout détruire et recommencer, ou juste pleurer devant l’immensité d’un absolu que je ne peux atteindre ». Jan Fabre n’est vraiment pas bien loin ! Mais il y a aussi dans ce spectacle émaillé d’une bonne dose d’autodérision, outre des biches gonflables destinées à mourir à petit feu, de fabuleuses images dues au vidéaste-plasticien Alex Huot, véritables tableaux projetés sur le corps du danseur en "vidéo-mapping" qui semblent sortir de ses entrailles, faisant « apparaître son corps-tragique avec des restrictions physiques » : celles-ci traduisent et dévoilent les paradoxes qui pèsent autant que les vérités dans la conduite quotidienne de l’Homme. Un spectacle total qui sort toutefois du champ de ceux auxquels cet artiste nous avait jusque là habitués.

J.M. Gourreau

Néant / Dave St-Pierre, Le Tarmac, Paris, du 11 au 14 octobre 2017.

* La version intégrale de Néant qui dure 6 heures a été présentée dans le cadre du Festival « Actoral »  les 4 et 5 octobre derniers à Marseille.

John Neumeier / Nijinsky / Grandeur et décadence de Nijinsky

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Photos K. Welfred & E. Tomasson

 

John Neumeier :

Grandeur et décadence de Nijinsky

 

Virtuose extraordinaire, chorégraphe révolutionnaire et scandaleux, figure légendaire de l’art de Terpsichore, Vaslav Nijinsky, surnommé "le dieu de la danse", sombra dans la folie dans la fleur de l’âge, à seulement 29 ans. On ne compte plus le nombre de chorégraphes qui puisèrent leur inspiration dans l’œuvre de ce visionnaire et qui tentèrent une reconstitution, même partielle, de ses productions, mais le plus célèbre d’entre eux est sans conteste John Neumeier. Celui-ci ne consacra en effet pas moins de  trois ballets à l’art de Nijinsky durant son mandat de directeur du Ballet de Hambourg : Vaslaw en 1979, Nijinsky en 2000 et Le pavillon d’Armide en 2009.

Créé le 2 juillet 2000 par le Ballet de Hambourg dans le théâtre éponyme et entré au répertoire du Ballet National du Canada en 2013*, Nijinsky, qui bénéficie ici d'une interprétation exceptionnelle, se veut non un ballet narratif mais essentiellement « une biographie de l’âme, une biographie des sentiments et des sensations » révélant les différentes facettes de la personnalité de cet artiste, comme l’évoque Neumeier. Le rideau s’ouvre sur la Festsaal du Suvretta Haus, l’hôtel de Saint-Moritz en Suisse où Nijinsky donna sa dernière représentation devant un parterre d’invités de la haute société, aristocrates ivres de pirouettes, de grands jetés virtuoses et autres performances du même acabit. Ceux-ci entrent par petits groupes aux accents du Prélude N° 20 de Chopin égrenés sur scène par le pianiste Andrei Streliaev. Parmi eux, Bronislava Nijinska, la sœur  de Nijinsky (Jenna Savella) et Romola de Pulsky, son épouse (Heather Ogden), majestueuse dans sa robe pourpre, d’une grande sensualité et d’une non moins grande douceur, laquelle n’évoque cependant en rien la femme fatale qui va être, en partie tout au moins, à l’origine de la folie de son mari. Vêtu d’une cape blanche, celui-ci (l’extraordinaire Guillaume Côté dans la version qui m’a été donnée de voir) apparaît au balcon, descend cérémonieusement les marches et entame un solo d’une grande intensité dramatique qui évoque ses premières chorégraphies, et met en avant ses talents de danseur. Rien ne semble présager des tourments qui vont progressivement apparaître et devenir de plus en plus prégnants sur la tumultueuse partition de la 11ème symphonie de Chostakovitch, magnifiquement interprétée par l’orchestre Prométhée sous la houlette de David Briskin. Il faut d’ores et déjà aussi souligner la remarquable mise en scène de Neumeier et sa magnifique reconstitution du salon de l’hôtel de Saint-Moritz, lequel va successivement accueillir Diaghilev portant l’Esclave d’Or, les filles du harem de Shéhérazade dans leurs splendides atours inspirés par les croquis originaux et signés de Neumeier lui-même, la marionnette tragique de Pétrouchka, un des grands rôles tenus par Nijinsky aux Ballets Russes et, enfin, le Faune, dans toute sa dimension aussi érotique qu’énigmatique. En effet, pour rendre son ballet plus lisible, Neumeier a dédoublé son héros fétiche, chacune des 7 facettes de sa personnalité étant incarnée par un danseur différent. C’est ainsi que l’on peut également le retrouver dans les rôles de Harlequin dans Carnaval, du poète dans Les Sylphides, d’Albrecht dans Giselle, de l’esclave dans Shéhérazade et de l'esprit de la rose dans le Spectre de la rose. Malgré tout, il est parfois difficile de suivre le déroulement du ballet pour celui qui ne connaît pas très bien la vie et l’œuvre de ce personnage exceptionnel…

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Le second acte, de beaucoup le plus fascinant de par la puissance émotionnelle qu’il dégage, embarque le spectateur dans les arcanes de la folie de notre héros. La présence de Romola et des autres membres de la famille est plus prégnante, évoquant des souvenirs plus intimes du danseur. Le spectre de la guerre de 14, cette guerre qui a emporté son frère dans la mort, vient interférer avec les images aussi angoissantes que poignantes de Vaslav dans sa schizophrénie sous l'emprise de ses démons. Sa gestuelle saccadée, spasmée, répétitive, désespérée, ponctuée de douloureux silences devient vite insupportable. A ces scènes de violence marquées par le délire et la déchéance alternent des scènes plus calmes mais non moins bouleversantes car empreintes d'une infinie tendresse et d'une non moins grande compassion, entre autres celle qui montre un Nijinsky prostré, hébété, hagard, assis sur une luge que tire une Romola en proie à un profond désespoir. La fin de l'œuvre, grandiose, sera marquée par un solo, celui où Nijinsky, déroule sur la scène deux tapis, l'un rouge et l'autre noir, qu'il dispose en croix avant de s'y enrouler avec une majesté infinie, concluant ainsi son "mariage avec Dieu".

J.M. Gourreau

Nijinsky / John Neumeier, Ballet National du Canada, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 3 au 8 octobre 2017, dans le cadre de la manifestation "Transce en danses".

 

*Cette œuvre a également été dansée sur la scène du Palais Garnier en janvier 2003.

Radhouane El Meddeb / Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire / Un profond humanisme

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Photos J.M. Gourreau

 

Radhouane El Meddeb :

Un profond humanisme

 

C’était il y a un peu plus de vingt ans, en 1996, très exactement. Féru de théâtre mais dans l’impossibilité d’exercer son art, Rhadouane El Meddeb décide d’abandonner la terre qui l’a vu naître pour fuir la misère, les contraintes et le manque de libertés, tant individuelles que publiques, imposées par le régime de la Tunisie d'alors. Il gagne la France qui l’accueille à bras ouverts. Après quelques années consacrées au théâtre, il se passionne pour la danse et crée, en 2005, son premier solo, Pour en finir avec MOI. L’année suivante voit la naissance de sa compagnie, "Soi". Désormais, les choses vont très vite, avec le succès que l’on connait (cf. Tunis le 14 janvier 2011, Au temps où les arabes dansaient et Heroes prélude dans ces mêmes colonnes). Sa première pièce de groupe, Ce que nous sommes, est créée à Paris au C.N.D. en 2010. Son charisme et sa grande sensibilité l’engagent alors à s’intéresser au sort peu enviable de ses compatriotes restés au pays, lesquels subissent de plein fouet la révolution de jasmin (Intifada) qui voit la chute du dictateur Ben Ali et la reprise en mains du pays par les islamistes : dans ce contexte du "Printemps arabe", « beaucoup de changements, de bouleversements, de transformations, de revirements » l’incitent à proposer à huit danseurs, un chanteur et un pianiste, tous tunisiens, « de se dire, de se libérer avec eux, de partir avec eux à la recherche d’une nouvelle expérience ».

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Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire est une œuvre d’une grande sobriété, plus théâtrale que dansée, créée en juillet dernier dans les vestiges du cloître des Carmes en Avignon. Au début du spectacle, les interprètes entrent les uns à la suite des autres et entament, sur le chant monocorde, mélancolique, grave et profondément intense de Mohamed Ali Chébil, une lente déambulation géométrique davantage chargée de désespoir que d’espoir, tout en dévisageant avec insistance les spectateurs comme pour les prendre à témoin, les inciter à partager leur peine. Un simple regard en dit souvent plus qu’un long discours, rappelle le proverbe… Hommage aux martyrs d’un peuple qui s’est révolté plus qu’un retour aux sources. On peut lire également la douleur engendrée par la perte récente d’un père adulé, ainsi qu’un questionnement sur l’exil, la solitude, l’absence. La grande sobriété de cette œuvre ponctuée tantôt de transes, tantôt de silences méditatifs, souligne l’angoisse, l’affliction, le fatalisme et la résignation des exécutants, révélant également la grande bonté, la sagesse et la tempérance de son auteur. Il y a en effet beaucoup de retenue et de nombreuses interrogations dans ce spectacle très engagé tant politiquement que socialement, lesquelles lui confèrent un côté tragique et sombre, laissant présager pour ce pays en pleine mutation un long et difficile retour au calme et à la sérénité.

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Cette pièce a été donnée dans le cadre de la 25ème édition des "Plateaux de la Briqueterie" qui, comme l’évoque son directeur, Daniel Favier, « est fortement marquée par des spectacles miroirs d’un monde fragile, meurtri (…) où l’espoir s’inscrit en creux ». Quinze autres propositions chorégraphiques, dont certaines inédites comme celle de Benjamin Bertrand, Rafales, ont émaillé ces journées aussi intenses que passionnantes, révélant la diversité et la richesse de l’art chorégraphique d’aujourd’hui.

J.M. Gourreau

Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire / Radhouane El Meddeb, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, 29 septembre 2017.

Capucine Goust / Tselem / Bienfait(s)

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Capucine Goust :

Bien fait(s)

 

Tselem photographie audoin desforges 1Bien que l’été soit désormais terminé, la seconde édition du "festival" Bien faits bat son plein avec au programme 9 soirées de spectacles signés Louis Barreau, Jean-Christophe Bleton, Capucine Goust, Yoann Hourcade, Joanne Leighton, Sylvain Riejou, Simonne Rizzo, Arno Schuitemaker et Raphaël Soleilhavoup. Une sorte de prélude à la 20ème édition de Faits d’hiver qui verra le jour en janvier prochain. Bien faits met en scène des jeunes et des moins jeunes, pas tous encore très connus mais qui, tous,  ont leur mot à dire. Il est bien sûr impossible de rendre compte de l’ensemble des prestations de ces artistes que Christophe Martin a pris sous son aile ; mais cette manifestation a permis de découvrir de nouveaux talents, en particulier celui de Capucine Goust qui a présenté à Micadanses sa toute première œuvre, Tselem, témoignant d’une grande sensibilité, d’un lyrisme exacerbé et d’une profonde maturité.

      Si cette artiste fait ici ses premières armes de chorégraphe, elle est en revanche bien connue comme danseuse et interprète : diplômée du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon en 2008, elle rejoint très vite la même année Nasser-Martin Gousset pour sa reprise de Peplum et la création de Comedy. Dans les années qui suivent, on la retrouve dans la quasi-totalité de ses créations : Pacifique en 2010, En attendant Godard en 2013. Elle sera également son assistante pour Le visiteur (2013), ainsi que dans la chorégraphie du long métrage de Paul Calori et Kostia Testut, Sur quel pied danser (2016). Entre temps, elle participe comme interprète à la création de Révolution d’Olivier Dubois (2009) et à celle de Symfonia Piesni Zalosnych de Kader Attou (2010).  Elle danse également pour Joëlle Bouvier, Karine Saporta, Dave Saint-Pierre, Benjamin Millepied, tandis qu'elle poursuit le développement de sa sensibilité à l’art de Terpsichore auprès de Catherine Diverrès dans le travail et l’interprétation de ses dernières pièces, Penthésilées (2013), Solides (2014) et Blow the bloody doors off (2016).

TselemGoust capucine ph a commendaTselem photographie audoin desforges copie 1                                 Ph. Maxime Garault                                                   Ph. Audoin Desforges                                                    Ph. Alexis Komenda

Tselem est d'ailleurs fortement marqué par la poésie et l’univers de Catherine Diverrès. C’est une pièce très sombre qui porte en elle la mort d’une amie d’enfance de la chorégraphe qui s’est suicidée à l’aube de ses vingt ans et qui convoque la reconstruction du soi. Sur scène, une femme est assise à une table rouge, empreinte d’un profond désarroi, face à un évènement qui, visiblement, la dépasse. Elle se lève, fait quelques pas hésitants, retourne à sa chaise, se rassoit. Une émotion dramatique incommensurable se dégage de cet être perdu qui semble ne plus savoir qui il est ni ce qu’il fait. Mais personne n’est là pour le soutenir. Que dire, que faire ? Son désarroi touche, étreint le spectateur impuissant. Celle-ci se raccroche alors à quelques objets qui se trouvent là, par hasard, une théière et une tasse qu’elle déplace plusieurs fois - objets anodins que l’on sent plus que l’on ne voit - comme pour faire vivre un rituel de partage. Elle se cramponne aussi à cette table-refuge, s’y appuie, s’y arrime, cherche à la faire tournoyer, piètre et dérisoire soutien. C’est pourtant elle sa seule et unique amie dans cet univers morne et triste. Peu à peu, la confiance lui revient. Ses gestes fragiles, simples et naturels, dans lesquels se lit une inéluctable fatalité, sont cependant empreints d’une douceur, d’une grâce et d’une émotion ineffables. Sentiments exacerbés par la projection, en arrière plan, d’une forêt aux arbres dépouillés et dont les branches semblent enserrer et transpercer son image. L’on songe immanquablement à Erlkönig, cette célèbre ballade de Goethe, qui évoque ce père chevauchant sous l’orage dans une ténébreuse et profonde forêt, son enfant dans ses bras, lequel sera peu à peu emporté dans la mort par le roi des aulnes.

J.M. Gourreau

Tselem / Capucine Goust, Micadanses, 26 septembre 2017, dans le cadre du Festival "Bien faits".

Blanca Li / Solstice / Une écologiste convaincue

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Solstice Ph. Nico Bustos

 

 

Blanca Li:

Une écologiste convaincue

 

A l'instar de nombreux artistes, Blanca Li s'avère préoccupée par le devenir de notre univers, victime d'innombrables pollutions et dégradations, conduisant aussi inéluctablement qu'irrémédiablement l'Homme à sa perte. Solstice reflète d'une manière aussi originale que poétique ses préoccupations : cette mise en garde par la danse est une nouvelle mise au point sur la gravité de la situation et la nécessité d'y remédier au plus tôt. Ce n'est cependant pas un spectacle militant mais plutôt une invitation à découvrir les beautés de la nature sous toutes ses formes, telle que l'on peut encore les retrouver dans diverses parties du monde, là où l'être humain n'a pas laissé son empreinte de manière inévitable.

C'est en fait les quatre éléments constituant la nature, le feu, l'air, l'eau et la terre que la chorégraphe évoque au travers de Solstice, à moins qu'elle ne fasse allusion à l'équinoxe d'automne car la création de l'œuvre a été effectuée très précisément le 21 septembre: on sait en effet que s'ouvre chaque année à cette date un nouveau cycle, à la fois pour la nature et pour l'être humain, lesquels vont connaître le début du repos automnal incitant toute forme de vie à se terrer. Lors de son basculement dans l'autre hémisphère, la course du soleil sur l'écliptique rencontre précisément l'équateur céleste, ce qui produit un changement radical dans sa vibration électromagnétique. Cette vibration, qui a lieu deux fois au cours d'une année terrestre, le 20 mars et le 21 septembre, transmet à la terre et à tout ce qui y vit une énergie nouvelle que chacun capte du système solaire. Or, c'est aux solstices que s'exprime la plus haute intensité du cycle commencé aux équinoxes. Le fait que Blanca Li ait choisi cette date pour sensibiliser l'Homme à ses attitudes irresponsables n'est peut-être pas totalement utopique... Bien que celui-ci n'en ait généralement pas conscience, cette période s'accompagne en effet dans nos chakras* de vibrations spirituelles tendant au développement de la connaissance et à de grands progrès sur le sentier de la conscience.

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Quoi qu'il en soit, si Solstice fait allusion aux coulées de lave des volcans, aux ouragans, aux tsunamis, aux raz-de-marée et à l'impuissance de l'Homme face à ces éléments déchaînés, cette œuvre évoque tant la beauté de ces phénomènes naturels que leurs conséquences. Mais la chorégraphe y suggère également la fragilité d'une feuille sous la brise de l'hiver ou le chant des oiseaux dans les arbres en fleurs au printemps. La danse concoctée pour ses 14 interprètes, mixage de danse contemporaine et de hip-hop mâtiné de danse espagnole et de danse africaine, est souvent un déferlement d'énergie, une danse dans l'urgence magnifiée par le décor très original de Pierre Attrait, scénographe et dramaturge avec lequel Blanca Li a travaillé à plusieurs reprises, notamment pour le Jardin des délices, Robot et Déesses et Démones. Ce décor en tissu léger et vibrant qui descend des cintres comme un nuage, évoque tantôt le ciel, tantôt le vent et, même, à l'issue du spectacle, la terre nourricière. Une fantasmagorie saisissante qui, par moments, fait penser à Loïe Fuller, merveilleusement mise en lumière par Caty Olive, au sein de laquelle Blanca Li, selon ses bonnes habitudes, a fait intervenir des projections vidéo réalisées par Charles Cercopino, responsable artistique du Studio de la Maison des Arts et de la Culture de Créteil, lequel a déjà collaboré à la scénographie des 5 ou 6 derniers spectacles de la chorégraphe.

La partition musicale de Solstice quant à elle a été confiée à un étonnant musicien virtuose espagnol, Tao Gutierrez, compositeur-chanteur-batteur tout à la fois, qui, lui aussi, a déjà composé puis interprété plusieurs créations pour la compagnie, parmi lesquelles la version flamenco-jazz originale de la musique de Poeta en Nueva-York.

J.M. Gourreau

Solstice / Blanca Li, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 21 septembre au 13 octobre 2017.

*Centres énergétiques de nos corps qui permettent à l'énergie d'être absorbée vers l'intérieur.

Nederlands Dans Theater 1 / Sol León, Paul Lightfoot & Crystal Pite / Les angoisses de l'âme humaine

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                                                                                 Photos Rahi Rezvani                                        

 

Nederlands Dans Theater 1 :

Les angoisses de l'âme humaine

 

Il ne s’était pas produit sur la scène du théâtre de Chaillot depuis 2014. Longtemps dirigé par Hans van Manen puis par Jiři Kilián avant de l’être aujourd’hui par Sol León et Paul Lightfoot, le NDT1 nous revient cette fois avec deux nouvelles pièces signées conjointement par ces deux chorégraphes, Safe as houses sur des partitions de Bach et Stop-Motion sur des musiques de Max Richter. Mais surtout avec une trop courte pièce de Crystal Pite, In the event, chorégraphe canadienne de génie qui s’est produite avec William Forsythe et que l’on a pu découvrir récemment au Théâtre de la Colline et à l’Opéra de Paris. Elle a commencé à travailler avec le NDT en 2005, compagnie avec laquelle elle est associée depuis 2008 et pour laquelle elle a déjà créé 8 pièces, Pilot en 2005, The second Person en 2007, Frontier en 2008, Plot Point en 2010 (nominé pour le prestigieux prix Benois de la danse), Solo Echo  en 2012, Parade en 2013, In the Event en 2015 et The Statement en 2016. Elle y présentera en mai 2018 une nouvelle œuvre, Savoir faire. Cette chorégraphe très prolifique qui débuta sa carrière en 1990 au Ballet British Columbia à Vancouver a aujourd’hui plus de 50 ballets à son actif, non seulement pour sa compagnie, Kidd Pivot, mais aussi pour une dizaine de troupes internationales, telles que The Royal Ballet, le Cullberg Ballet, The Frankfurt Ballett, The National Ballet of Canada et Les Ballets Jazz de Montréal, sans oublier le Ballet de l’Opéra de Paris (pour lequel elle a créé The Seasons’ Canon) pour ne citer que les plus célèbres. Sur la musique de Owen Belton, In the Event qu’elle présente ici avec les danseurs du NDT analyse les divers états psychologiques traversés par un individu lors d’un événement traumatique comme le deuil. C'est une danse au langage novateur, théâtrale, puissante et énergique, empreinte d’une vitalité débordante qui joue avec la lumière et les ombres. Ciselé par une gestuelle stroboscopée, il se termine par un audacieux solo dans une atmosphère sombre chère aux romantiques, quelques mouvements issus du classique venant interférer dans un langage contemporain fort subtil. Il n’est pas trop présomptueux de dire que Crystal Pite a renouvelé l’art de Terpsichore, son inventivité, tant du point de vue chorégraphique que scénographique ou dramaturgique, étant étonnante. "Créer, pour moi, c’est réaliser des choses, transformer l’inconnu en quelque chose de tangible" dit-elle. La guerre et les conflits, les frontières et l’exil sont des thèmes qu’on retrouve souvent dans son œuvre et qui peuvent être évoqués ici.

Moins novatrices mais tout aussi fascinantes Safe as Houses et Stop-Motion, les deux œuvres de Sol León et Paul Lightfoot présentées en début et en fin de la soirée, évoquent les tourments de l'âme humaine. Safe as Houses (2001) qui s’inspire du Yi Jing ou Classique des changements, un des plus anciens textes chinois, reflète la dépendance à l'environnement physique et, finalement, à la survie de l'âme. Soutenue par diverses pièces de Bach, la danse est construite autour d'un mur pivotant dévoilant alternativement les interprètes. La chorégraphie, toute en rondeurs, est sophistiquée mais moelleuse, parfois aérienne, toujours très musicale.

Dans Stop-Motion (2014), huit danseurs évoquent l'émotion et les perturbations brutales qu'occasionne l'adieu de la fille des deux chorégraphes, Saura, sur une musique de facture très classique mais mélancolique de Max Richter. L'œuvre fascine par sa fort belle mise en scène et par les lumières de Tom Bevoort qui lui confèrent un climat sombre et romantique, presque désespéré, mais aussi et surtout par ses pas-de-deux d'une très grande originalité, parfaitement exécutés. Une soirée qui réchauffe le cœur.

J.M. Gourreau

Safe as Houses et Stop-Motion / Sol León et Paul Lightfoot & In the Event / Crystal Pite, Nederlands Dans Theater 1, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 22 au 30 juin 2017.