Critiques Spectacles

Fabrizio Favale / Circeo / Enigmatique mais envoûtant

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Photos Alfredo Anceschi

Fabrizio Favale :

Enigmatique mais envoûtant

 

Circe john william waterhouseLa danse pour la danse. Le mouvement pour le mouvement. L’abstraction pour l’abstraction. Pas de réelle volonté affirmée d’évoquer quoi que ce soit, un sentiment, une idée. C’est davantage une atmosphère, une ambiance que Fabrizio Favale suggère dans Circeo, un patchwork chorégraphique certes énigmatique mais fort plaisant, du fait des questions que l’on se pose en le contemplant mais, surtout, de la beauté de la danse dévolue aux sept hommes qui l’interprètent. Une danse complexe mais rigoureuse, hypnotique et envoûtante, tantôt forte, brutale, voire guerrière, tantôt douce, légère et coulée, toute en courbes et en arrondis, qui fait pendant à l’intervention beaucoup plus théâtrale et non dansée - presque incongrue dirais-je même - de deux personnages venus d’un autre monde, Andrea del Bianco et le chorégraphe lui-même. Ce sont d’ailleurs eux qui ouvrent le spectacle, bottés, encapuchonnés et vêtus d’une combinaison d’un blanc immaculé, l’un muni d’une longue canne, l’autre courbé, tapi sous une sorte de peau de bête évoquant la toison d’un mouton. Seraient-ils, le premier la fille d’Hélios, l’ensorceleuse Circé, nantie de sa baguette magique, l’autre, l’une de ses victimes, transformée, à l’instar des compagnons d’Ulysse, en animal ? Personne ne le saura jamais. Toujours est-il que leur présence auréolée de mystère, qui plus est au début d’un spectacle qui se veut chorégraphique, interpelle… Atmosphère étrange perturbée par l’arrivée de sept danseurs, êtres éphémères qui vont et viennent fugitivement, disparaissent pour mieux réapparaître l’instant d’après. Leur fougue et leur entrain réchauffent le cœur. Mais eux non plus ne semblent pas porteurs de message, sinon leur joie d’être et de vivre ensemble. Leur danse, tantôt tellurique, tantôt céleste et sensuelle, est résolument abstraite, empreinte cependant d’une certaine magie. On peut toutefois y retrouver les forces originelles de la nature qui évoquent les contrées d’origine du chorégraphe, ces terres mythiques de la côte tyrrhénienne et de l’île d’Eéa, où Ulysse débarqua et rencontra la magicienne Circé ; on peut aussi y voir le feu des volcans, les tempêtes meurtrières, les volutes moutonnées et sinueuses des monts sous-marins, la rigueur des étendues glacées sibériennes mais peut-être également les déchets et tas d’immondices abandonnés par l’Homme, accumulés depuis des siècles au fond des océans, comme le suggère la dernière image de la pièce.

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 "Presque toutes mes œuvres tendent vers la danse abstraite, comme j’aime l’appeler", nous dit Fabrizio Favale dans le programme. Et de s’en expliquer : "Elles se tournent vers les astres, se propulsent à une distance qui laisse derrière elle les choses du monde. Et, en même temps, elles semblent naître des paysages italiens et de la culture populaire qui s’y rattache". En effet, ce que ce chorégraphe transmet à son public, c’est une trace certes fugitive des beautés de notre univers mais aussi de tout ce qui fait, "la puissance des roches désolées, des volcans en activité, des îles lointaines, des glaciers alpins, des transhumances des hommes et des migrations d’animaux sauvages", révèle t-il. Un univers tout de même assez loin de celui de l’Odyssée d’Homère et de l’histoire de Circé et d’Ulysse, de laquelle cette pièce pourrait avoir été inspirée.

J.M. Gourreau

Circeo / Fabrizio Favale, Cie "Les suppléants", Théâtre de la danse Chaillot, 22-24 mars 2018.

Photo dans le texte à gauche: "Circé offrant une coupe à Ulysse", par William Waterhouse

Christian Rizzo / Le syndrome ian / Le Cent Quatre / Les spectres de la nuit

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Photos J.M. Gourreau

Christian Rizzo :

Les spectres de la nuit

 

Quel cauchemar a bien pu étreindre et torturer l’âme de Christian Rizzo lors de la création du Syndrome Ian ? Voilà en effet une œuvre obsessionnelle qui  embarque le spectateur dans l’univers du « clubbing », un univers certes banal mais au sein duquel règne, dès le début du spectacle, une atmosphère étrange, pesante, dérangeante, on ne sait trop pourquoi. Dans cette boîte de nuit new style, les couples se forment, s’enlacent, dansent et se succèdent pourtant calmement, tranquillement, normalement, s’étreignant, virevoltant, s’abandonnant l’un à l’autre dans la plus parfaite indifférence. Deux danseurs esseulés toutefois, un homme et une femme, vont et viennent, tournent autour des couples sans prêter attention l’un à l’autre, sans se rapprocher, sans jamais se rencontrer. Au bout de quelques minutes cependant, on remarque la présence d’un bien étrange et inquiétant personnage encapuchonné, entièrement vêtu de noir, debout dans un coin du plateau, qui observe attentivement la scène. Qui est-il ? Que fait-il ? On ne le saura jamais vraiment. Une présence inopportune, fascinante mais dérangeante, quasi-maléfique qui obsède, que l’œil ne cessera jamais de chercher.

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La réponse nous sera peut-être donnée en s’immisçant dans le passé du chorégraphe. Déjà, en 2010, dans L’oubli, toucher du bois, Christian Rizzo affirmait : « toutes mes pièces sont sous-tendues par une dramaturgie autobiographique, comme un fil conducteur qui, avec le temps, devient de plus en plus visible » (cf. ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes). Le syndrome ian qui clôt le volet de sa trilogie, D’après une histoire vraie, n’échappe pas non plus à la règle. Remontons à l’année 1979, date de la première sortie du tout jeune Christian - il n’avait alors que 14 ans - en discothèque dans un night-club célèbre de Londres. A l’époque, le chanteur et guitariste du groupe post-punk Joy Division, Ian Curtis, qui régnait en maître sur la scène britannique, l’impressionna très vivement. Sa célébrité ne fut malheureusement que de courte durée puisque, l’année suivante, cet artiste, qui était atteint épisodiquement de crises d’épilepsie et se trouvait dans l’impossibilité d’assurer certains de ses concerts, se suicida par pendaison. Est-ce le spectre de ce musicien à la gloire éphémère qui impressionna le jeune danseur au point qu’il chercha à faire revivre sa mémoire sur scène ? Est-ce lui-même qui incarne le jeune homme errant en solitaire sur la piste parmi les couples enlacés ? Lui seul pourrait le dire. Toujours est-il que la force de cette pièce tient peut-être davantage à la présence de cet inquiétant personnage en noir qui n’est pas sans évoquer la Mort - d’ailleurs démultipliée à la fin du spectacle - qu’aux évolutions des danseurs, tantôt envoûtantes, tantôt pleines d’une énergie communicative. Il n’en demeure pas moins que la chorégraphie, servie par la voix aussi électrisante qu’ensorcelante de Ian Curtis qui auréole ce spectacle émaillé d’instants émouvants d’abandon, est d’une fluidité sans failles et en parfaite adéquation avec ce que l’on pouvait vivre à l’époque dans une discothèque. L’œuvre se terminera par le poignant solo d’une danseuse, celle isolée du début sans doute et qui pourrait fort bien être la compagne du rocker défunt, rendant ainsi un vibrant hommage à l'amour et à la vie.


J.M. Gourreau

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Le syndrome ian / Christian Rizzo, Le cent Quatre, Paris, 19 et 20 Mars 2018.

Spectacle créé au festival Montpellier danse en 2016.

 

Eva Klimackova / Pure / A la recherche d’un dialogue

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Photos J.M. Gourreau

Eva Klimackova :

A la recherche d’un dialogue

 

Deux corps qui se cherchent, se rencontrent, s’explorent, dans la nuit des temps. Deux corps auréolés d’une lumière aussi chaleureuse qu’éclatante, celle du dieu Râ, qui illuminent et réchauffent l’atmosphère. Deux corps qui tracent dans l’espace comme sur le sol des courbes d’une fluidité qui n’a d’égale que leur perfection. Pure, la dernière œuvre d’Eva Klimackova porte bien son nom, l’esthétique des lignes esquissées par les corps qui s’approchent, se frôlent, se rejoignent, s’enlacent, s’enchevêtrent pour mieux se disjoindre et s’écarter l’instant d’après est aussi sublime que fascinante. Pure, qui s’inspire de l’esthétique de l’Art Nouveau, "explore la plasticité de deux corps qui portent en chacun de leurs gestes la singularité du parcours d’une autre culture - ou de plusieurs cultures - et qui inventent des espaces en quête d’un dialogue" nous dit la chorégraphe. En fait, cette pièce créée dans le cadre du Festival des Incandescences, est composée de deux duos accolés, le premier, homme-femme et le second, homme-homme, lesquels "déploient le temps dans une recherche sensorielle et tactile où les corps se relayent, se délient, s'entremêlent, se superposent, s'équilibrent à l'infini avec une musicalité du geste très singulière". Une œuvre fluide et hypnotisante, caractérisée par le fait qu'elle ne laisse que rarement voir le visage de ses interprètes et qui n’a d’autre ambition que de séduire par l’harmonie et l'inventivité des lignes, des mouvements, des rythmes et des figures inspirées par les mille et une merveilles que la nature nous offre quotidiennement, mais que l’on ne sait pas toujours voir ni apprécier… "En laissant apparaître une plasticité des formes, des lignes, des courbes, des plis et des matières sans hiérarchies, Pure est chargée de mémoire et parsemée d'empreintes" conclura-t-on avec elle.

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Eva Klimackova n’est pas encore une artiste très connue en France. Danseuse, chorégraphe et pédagogue née en Slovaquie, elle est cependant installée à Paris depuis 2001. A la suite de ses études à l’Ecole supérieure des arts libéraux de Bratislava, elle participe à plusieurs créations en collaboration avec divers danseurs, musiciens, plasticiens, comédiens, circassiens et chorégraphes, tant en Slovaquie, en Belgique, en République Tchèque que dans l’hexagone, notamment avec les compagnies Kubilai Khan Investigations, Petite Fabrique, Laurent Goldring, Faustin Linyekula… En 2007, elle fonde la compagnie E 7 K A basée à Paris puis créé plusieurs spectacles, tels Alzbeta Hlucha (2007), Alzbeta, (2008), Ivanuska (2009), Touch.ed (2011), Move/masculin (2013), Move/ (2014), Ouvrir le temps (The perception of) (2017) et, enfin, Pure, œuvres présentées en France, Slovaquie, Allemagne, et République Tchèque.

J.M. Gourreau

Pure / Eva Klimackova, Théâtre Berthelot, Montreuil, 17 mars 2018.

Pour sa 13è édition, le festival itinérant "Les Incandescences" propose pendant un mois, du 8 mars au 13 avril 2018, un parcours chorégraphique dans des lieux aux architectures et aux espaces scéniques spécifiques. De jeunes chorégraphes y présenteront leurs pièces sur scène, parfois pour la première fois. Pas d'histoire. Mais une invitation à ressentir. Un festival dédié aux artistes chorégraphiques d'une nouvelle génération. Ils ont une belle mission : celle de livrer une idée du monde sur un plateau ou dans l'espace public. Celle aussi de semer le trouble, déplacer le réel, créer de la curiosité, poser la radicalité d'un propos, renouveler le langage et les habitudes, mettre en scène le vivant, tout cela en tenant compte de leurs préoccupations du moment et imaginer de quoi sera fait CE monde demain. 

Yuko Kawamoto / Sasara Mosara / Le spectre d’Hijikata

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Yuko Kawamoto :

Le spectre d’Hijikata

 

Le 6 août 1945, une bombe atomique américaine explose au-dessus de la ville d'Hiroshima qui comptait à l’époque quelque 340 000 habitants. Trois jours plus tard, Nagasaki (195 000 résidants) est à son tour bombardée. Ces drames seront le prélude à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le 11 mars 2011, à la suite d’un séisme suivi d’un tsunami sur la côte Sud du Tōhoku, à 300 km au nord de Tokyo, survient à Fukushima un accident nucléaire gravissime qui provoquera la mort de plus de 15000 habitants. C’est lors de ce séisme que Yuko Kawamato, alors âgée de 53 ans, apprend pour la première fois que son père avait été l’une des victimes de la bombe de Nagasaki et qu’il en avait réchappé ; mais il n’en avait jamais parlé, préférant garder le silence sur cette période sombre de sa vie durant 66 ans… Depuis lors plane sur le monde la crainte qu'une catastrophe ou un conflit nucléaire ne dégénère en une destruction totale de l'humanité.

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Photos J.M. Gourreau

 

Ces deux évènements ont eu une influence considérable sur Yuko Kawamato qui, depuis 1975, avait consacré son existence à l’art de la danse, après avoir été fortement impressionnée par la retransmission télévisée d’un spectacle d’Hijikata… Elle n’avait alors que 17 ans.

En 1991, elle s’initie au butô à Tokyo, auprès de Yukio Waguri, disciple d’Hijikata, et fonde, huit ans plus tard avec deux autres danseuses, Chisato Katata et Asuka Chimada, la compagnie Shinonome Butoh, nom qui peut se traduire par "aube au cours de laquelle le ciel de l’est s’éclaircit" ou, plus exactement, en vieux japonais, "ciel embrasé d’un orange profond avant que l’obscurité ne se change en lumière au petit matin"… Termes qui s’avèrent fort appropriés à son art, ainsi qu’à celui d’Hijikata, pour lequel la lumière, source de vie et d’espoir, ne pouvait survenir qu’à la suite des ténèbres. Ce qui est d’ailleurs également une connotation judéo-chrétienne.  

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Si le style de danse qu’elle pratique aujourd’hui n’est pas exactement calqué sur celui de ses deux maîtres, il n’en est pas moins, à certains moments tout au moins, empreint d’une violence incommensurable et d’une folie dévastatrice, comme l’on peut en juger dans son dernier spectacle, Sasara Mosara, - ce qui a pour sens "absurde" ou "déraisonnable" dans le dialecte d’Hiroshima - créé à l’occasion du 30ème anniversaire de la mort d’Hijikata et présenté pour la première fois en France. N’y voit-on pas en effet deux femmes se « crêper le chignon » avec un réalisme étonnant, se battre avec fougue à coup de meuleuse électrique (laquelle n’est pas sans évoquer une tronçonneuse), se rouler à terre, terrassées, dans des affres qui donnent le frisson ? Quant à Yuko Kawamoto elle-même, ne suggère-t-elle pas au travers de sa folie les désastres survenus par la haine et l’égarement des hommes ? "Ici s’exprime un sentiment mélangé de tristesse, de haine, de peur, de colère, non seulement de la bombe, mais également de l’image universelle d’une situation aussi déraisonnable que désastreuse qui jamais ne cessera d’exister historiquement", nous fait-elle savoir au travers de sa danse. Et, à la fin du spectacle, ne parvient-elle pas à nous faire pénétrer, grâce à son étonnante présence - et à la fascination qu’elle exerce - dans un monde de lumière, un monde dans lequel, pour paraphraser Baudelaire, "tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté" ? Son style, très affirmé, amalgame de gestes traditionnels et de danse contemporaine, parfois à la limite du grotesque, subjugue par sa force suggestive, sa puissance et sa détermination. Son étonnant réalisme ne peut procéder, à l’inverse de celui des comédiens, que de sentiments vécus, profondément ressentis, et qu’elle cherche à partager avec foi et conviction. Aussi ne pouvait-on s’empêcher de penser à ces terribles images déjà présentes dans ses précédents spectacles et qui évoquent, à l’instar du Petit Prince de Saint-Exupéry, les innombrables vies devenues des étoiles à la suite de ces gigantesques catastrophes…   

J.M. Gourreau

Sasara Mosara / Yuko Kawamoto, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris, les 15 et 16 mars 2018.

Elizabeth Czerczuk / Matka / L’art de désorienter le spectateur

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Elizabeth Czerczuck :

L’art de désorienter le spectateur

 

C’est à nouveau à une saga bien étrange que nous convie Elizabeth Czerczuk avec Matka, le second volet de danse-théâtre de son triptyque Les Inassouvis, dont nous avons pu voir le troisième, Dementia Praecox 2.0, dans ce même théâtre-laboratoire en décembre dernier. Un univers sombre, certes empreint de pessimisme mais toujours poignant, nourri par toutes les vicissitudes de notre monde, dans la lignée de ceux de ses compatriotes et maîtres polonais, Tadeusz Kantor, Henryk Tomaszewki et Jerzy Grotowski. Créée à l'origine en 1996, cette nouvelle présentation de Matka qui nous est offerte aujourd’hui bénéficie d’une mise en scène réactualisant les relations entre ses différents personnages. C’est une œuvre puissante, plus théâtrale que dansée mais, peut-être, moins spectaculaire que Dementia Praecox 2.0, laquelle s’avérait être une libre adaptation de la folie au travers des personnages du "Fou" et de la "Nonne" de Stanislaw Ignacy Witkiewicz (cf. mon analyse à cette date dans ces mêmes colonnes). Adapté du texte éponyme du même auteur, Matka évoque à nouveau un monde étrange, macrocosme de contrastes tout aussi surréaliste qu’absurde dans lequel se dessine au final une lueur d’espoir. Un univers au sein duquel l’on retrouve certains des fous de Dementia Praecox 2.0 parvenus à franchir les barrières de l’enfer pour gagner un purgatoire, pré-paradis où la guérison de leur mal s’avère imaginable. On y retrouve la mère et son fils, respectivement incarnés d’une façon poignante et fort réaliste par Elizabeth Czerczuk et Zbigniew Rola, ainsi qu’une partie du petit monde des fous de Dementia Praecox, dès lors devenus immatériels après avoir perdu quelques bribes de leur apparence humaine. Une œuvre de théâtre total aussi dérisoire que parodique au sein de laquelle l’amour côtoie à nouveau la mort, leitmotiv dans l’œuvre de cette chorégraphe dont l’ambition est de « faire de la folie un art raffiné en célébrant des mariages improbables ».

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Photos J.M. Gourreau

 

Le spectacle réunit autour de la mère et de son fils six danseuses, trois musiciens et un narrateur, lequel d’ailleurs ouvre la soirée dans l’atrium du théâtre en déclamant quelques poèmes, entre autres de La Fontaine, Ronsard, Baudelaire, Lamartine ou Verlaine, laissés au choix et à l’appréciation des spectateurs. Mise en condition aussi surprenante que déstabilisante quand on sait que la suite du spectacle qui n’a rien d’éthéré va paradoxalement nous plonger dans la décadence « où l’alcool coule à flots, où la drogue circule plus librement que la parole »… Bien plus que de nous surprendre, l’art d’Elizabeth Czerczuk se veut un "art du choc" au sens propre du terme, « un art contre les aliénations de notre époque, sans compromis ni demi-mesure » dit-elle. C’est effectivement le but qu’elle atteint, tout d’abord en déroutant le spectateur par ses images-choc violentes et colorées à l’extrême (mais d’une certaine beauté dans leur laideur), clichés que l’on se refuse parfois même à admettre… Par cette prise en otage volontaire du spectateur ensuite, lequel, surpris, intimidé, voire abasourdi, n’a guère le temps de réagir, sinon de s’y soustraire en s’enfermant dans sa coquille. Images reflétant bien évidemment la fragilité et la faiblesse de l’Homme mais aussi sa couardise et son incapacité à communiquer autant qu’à réagir et, partant, son intempérance et ses excès… L’amorce de dialogue et la lueur d’espoir qu’elle prône ne surviendront que tout à la fin du spectacle, à l’instar d’une délivrance. Une œuvre visionnaire électrisante, aussi violente qu’étonnante, à mi-chemin entre le théâtre, l’opéra-rock et la danse, qui donne à réfléchir et qui ne peut laisser indifférent.

J.M. Gourreau

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Matka / Elizabeth Czerczuk, Théâtre Elizabeth Czerczuk, Paris, les jeudi, vendredi et samedi, du 8 mars au 14 avril 2018.

Alonzo King / The propelled heart / Le cri du cœur, la danse de l’âme

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Le cri du cœur, la danse de l’âme

 

Lisa fischer by renee jones schneiderAlonzo kingUn déferlement de grâce, d’élégance et d’inventivité comme on n’en avait plus vu depuis des lustres. Des figures et des enchainements d’une élégance et d’une beauté à vous couper le souffle. Qui eut cru que la voix de Lisa Fischer pût contenir et faire rejaillir sur les danseurs d’Alonzo King une telle chaleur, une telle émotion, une telle  générosité ? Qui eut cru qu’ils puissent dès lors faire ricocher ces sentiments avec une telle puissance sur les spectateurs subjugués ? Car c’est bien de cela dont il s’agit. Comme nombre d’autres artistes de toutes obédiences, tels Mike Jagger, Beyoncé,  Lisa Turner, Lou Reed ou même les Rolling Stones, Alonzo King a été touché par le charisme de la cantatrice, enfoui au plus profond de son être et, surtout, par sa voix grave et céleste tout à la fois. N’a-t-elle d’ailleurs pas reçu plusieurs "Grammy Awards"* dont celui de la meilleure performance vocale en 1992 pour son How can I ease the pain ? (Comment puis-je soulager la douleur ?), chant poignant qui a d’ailleurs été utilisé dans cette soirée comme support à deux pas-de-deux d’une beauté innénarable? Car la chaleur de sa voix et l’immatérialité de ses vocalises eurent le pouvoir d’embraser tant le chorégraphe que les danseurs. Son chant ruisselait sur leur peau, pénétrait dans leur chair, leur arrachait un long cri souvent douloureux, imprimant à leur être tout entier une gestuelle issue des tréfonds de l’âme, ce qui lui conférait une force communicative peu commune, subjuguant totalement les spectateurs.

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Photos Alonzo King Lines Ballet

 

Rien d’étonnant d’ailleurs à ce que Alonzo King, grand admirateur de Balanchine et émule d’Alvin Ailey dont il a été l’élève et l’interprète et dont il a hérité la sensualité, ait été séduit par les complaintes incantatoires de cette artiste. La griffe de ce chorégraphe, rompu aux techniques de la danse classique, de la danse jazz et de la danse contemporaine, est d’une élégance qui n’a d’égale que son éclat. Son style extrêmement particulier résulte d’un mixage de ces trois disciplines poussées à un degré de virtuosité comparable à celui de Forsythe qui le reconnait d’ailleurs comme « l’un des véritables maîtres de ballet de notre époque ». Alliant l’intelligence à l’instinct, Alonzo King, tout comme Lisa Fischer, a été lui aussi lauréat de l’une des plus grandes récompenses artistiques aux USA en 2005, le "Bessie Awards"** du meilleur chorégraphe. La caractéristique de son style est l’utilisation de « l’improvisation structurée » tout en prenant soin d’étirer le mouvement jusqu’à ses plus extrêmes limites, jusqu’à la désarticulation des corps. Bien que souvent tordus, déhanchés, cassés, leurs lignes restent toutefois toujours harmonieuses et épurées, prolongées à l’infini, et leurs mouvements toujours légers, parfaitement maîtrisés, chargés d’une très grande humanité. S’ils évoquent l’espérance, la joie, l’amour, la pureté, la beauté dont notre nature est empreinte, ils suggèrent aussi la misère et les tourments qui tenaillent notre monde, et ce avec une puissance incommensurable. Ce faisant, ils magnifient le chant de Lisa Fischer, à l’instar de Judith Jamison chez Alvin Ailey, les deux arts entrant en résonnance l’un avec l’autre, suscitant un florilège d’émotions plus profondes les unes que les autres. Si tous les interprètes s’avèrent remarquables, il faut néanmoins attribuer une mention particulière à Adji Cissoko et à Jeffrey Van Sciver mais, surtout, à Yujin Kim, laquelle est parvenue à allier à la force de sa danse une incroyable immatérialité.

J.M. Gourreau

The propelled heart / Alonzo King, Théâtre National de la danse Chaillot, du 9 au 16 mars 2018.

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* Récompenses créées en 1958 et décernées chaque année aux Etats-Unis par la National Academy of recording arts and sciences afin d'honorer les meilleurs artistes et les meilleurs techniciens dans le domaine de la musique.

** Les Bessie Awards, ou New York Dance and Performance Awards, nommés en hommage à Bessie Schönberg (1906-1997), sont une récompense annuelle new-yorkaise attribuée depuis 1984 à des chorégraphes novateurs de danse contemporaine qui se sont produits sur une scène de la ville au cours de l'année écoulée.

Liz Santoro & Pierre Godard / Noisy Channels / Une pièce inhabituelle dans un lieu tout aussi inhabituel…

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Photos J.M. Gourreau

Liz Santoro & Pierre Godard :

Une pièce inhabituelle dans un lieu tout aussi

inhabituel…

 

Cela fait maintenant presque 10 ans que Liz Santoro et Pierre Godard travaillent ensemble, très exactement depuis 2009, année où Liz Santoro élabore ses premiers spectacles. Si Liz est issue de la Boston Ballet School tout en ayant fait des études de neurosciences, Pierre quant à lui s’est engagé dans des études d’ingénieur avant de se lancer dans le théâtre. Deux parcours diamétralement opposés mais qui expliquent leur goût pour les mathématiques, science qui constitue les bases de leurs chorégraphies. Leurs pièces, telles Relative Colliders ou, plus récemment, Maps, se caractérisent par une géométrie spatiale d’une précision qui n’est pas sans évoquer celle d’un mécanisme d’horlogerie suisse. C’est d’ailleurs cette dernière pièce qui est à l’origine de Noisy Channels, œuvre au cours de laquelle les chorégraphes « se trouvèrent confrontés à une étrange et délicieuse controverse, à un problème sur la manière de compter les pas et les temps. La moitié des danseurs comptait le rythme à la manière des musiciens classiques, les "un" sur le beat*, tandis que la seconde moitié les comptait sur le up-beat*, à la manière des musiciens de jazz ». Une situation paradoxale qui affectait la capacité des interprètes à concevoir puis réaliser leurs mouvements.

Alors, que faire lorsqu’un différend survient entre les protagonistes d’une œuvre sinon « d’aller contre le sens commun, de mettre au jour la complexité du réel, d’ouvrir la possibilité d’une exploration nouvelle ». Sitôt dit, sitôt fait ! Ces questions d’espace et de temps, d’intervalles et de bornes, de principes continus ou discontinus ont contraint les chorégraphes à retravailler leur proposition en créant un compromis entre les deux temps jusqu’à ce que les séquences s’enchainent et s’emboitent parfaitement, jusqu’à ce que la pièce coule comme un long fleuve tranquille, avec ses changements de rythme, ses vagues et ses remous. Abstrait, certes, mais fascinant.

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La concrétisation de ce travail eut lieu dans un endroit inhabituel pour une soirée chorégraphique, à savoir sur une péniche, ce qui rendait le spectacle - déjà inhabituel par lui-même - d’autant plus attrayant. Liz Santoro & Pierre Godard saisirent en effet l’opportunité de présenter leur œuvre sur une péniche vouée depuis mars 2016 à l’accompagnement de pièces en production et coproduction interrogeant les relations que les individus et la société entretiennent avec les sons et la musique. Le premier des six spectacles prévus cette année au sein de cet "incubateur des musiques mises en scène" qu’est la "Pop", ex-péniche Opéra, amarrée sur l’eau du bassin de la Villette, quai de la Loire à Paris, fut dévolu à nos deux chorégraphes. « Un nid pas vraiment douillet ni reposant, parfois même difficile à stabiliser », nous dit, non sans une pointe d’humour, l'un de ses directeurs, Olivier Michel, « mais un nid qui a su faire émerger des objets artistiques aussi atypiques que captivants »...

  J.M. Gourreau

Noisy Channels / Liz Santoro & Pierre Godard, artistes associés à l'Atelier de Paris, Péniche La Pop, Paris, du 6 au 8 mars 2018.

Prochain spectacle : For Claude Shannon, Théâtre de la Bastille, du 3 au 6 avril 2018.

* Dans la musique, le beat ou battement est l’unité de base du temps qui définit le rythme, lequel se caractérise par une séquence répétée de temps, forts ou faibles, divisés en barres organisées par des indications de tempo. Le temps fort est le premier temps de la mesure, c’est-à-dire le chiffre 1. Le up-beat, à l’inverse, est le dernier temps de la mesure, un battement non accentué.

Nathalie Pubellier / Six / Etrange et fascinant

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Nathalie Pubellier :

Etrange et fascinant

 

C’est à un bien étrange voyage que nous convie Nathalie Pubellier, périple tout en finesse, plein de charme, de sensualité et de poésie mais aussi d’exotisme, au travers de six soli dansés dans les salles et dédales de l’Espace Culturel Bertin Poirée. Un hommage à la femme empreint d’une délicatesse infinie qui dépeint cet être tour à tour fragile et précieux mais aussi espiègle et rebelle, avec une grande perspicacité. Six personnages tous différents mais éminemment complémentaires - qui ne sont pas tous féminins d’ailleurs - chacun inconsciemment chargé d’une trace, d’une empreinte, d’une vibration qu’il va s’efforcer de libérer au cours du spectacle pour la transmettre à son public. « La danse intègre ici des notions de transe, d’abandon et révèle des corps gourmands chargés de multitudes de saveurs qui palpitent, respirent et livrent une danse libre et jubilatoire », nous dit la chorégraphe dans le programme. En effet, ce spectacle voit la concrétisation d’un travail entamé autour de la mémoire sensorielle il y a de nombreuses années déjà et qui embarque le spectateur dans l’inconscient mémorisé du danseur que celui-ci lui livre.

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L’œuvre débute par le solo de Bill (Benoît Gauthier), un homme très sensuel, qui émerge de la masse des spectateurs pour inviter son public à le suivre irrésistiblement dans un espace haut en couleurs, foyer ardent au sein duquel d’aucuns pourraient entrevoir l’enfer. Mais le public est très vite transporté dans un monde beaucoup plus serein, celui de Papillon, alias Keiko Sato, monde dans lequel la douceur, la fragilité et la légèreté s’opposent à cette force incoercible qu’est la raison, à laquelle il est parfois difficile de résister. Un univers poignant vécu par une fascinante artiste qui travaille depuis longue date avec la chorégraphe. Le voyage se poursuit alors dans une autre salle où se tiennent deux femmes, Rosa (Wanjiru Kamuyu) et Maddie (Sibille Planques). La première, vêtue de la longue robe rouge du désir, très aguichante de par l’expression conférée à ses mains, n’aura de cesse de séduire non seulement la gent masculine mais aussi les femmes présentes dans l’assistance. Quant à Maddie, c’est surtout à sa morphologie, en particulier à la finesse et au galbe admirable de ses jambes remarquablement mis en valeur par la chorégraphie, et à son flamenco dément qu’elle devra la fascination exercée sur les spectateurs subjugués.

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Photos J.M. Gourreau

 

Ce périple se termine à la japonaise dans un patio, jardin-intérieur de l’espace culturel franco-japonais magistralement mis en lumière par Jean Gaudin, que l’on connait surtout en tant que chorégraphe et danseur. Au sein de cet espace au charme raffiné, évoluaient, anonymes car masqués, Balthazar, alias Izidor Leitinger, et Artémis, Nathalie Pubellier elle-même, déesse de la lune et de la nature sauvage mais aussi protectrice des accouchements, dans une pose hiératique du plus bel effet. N’étaient mis en valeur chez ces deux personnages que le babil de leurs mains, ce qui s’avère on ne peut plus judicieux quand on sait qu’Izidor n’est pas danseur mais musicien, compositeur de jazz et chef d’orchestre, lequel exerce bien évidemment son art en faisant parler ses mains… Des univers différents peut-être mais qui reflètent bien certaines de ces empreintes acquises souvent inconsciemment par le corps.

J.M. Gourreau

Six / Nathalie Pubellier, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris, du 5 au 7 mars 2018, dans le cadre du festival Dance Box.

Alfonso Barón & Luciano Rosso / Un Poyo Rojo / Parade de coqs

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Photos Ishka Michocka et Alejandro Ferrer

Alfonso Barón & Luciano Rosso :

Parades de coqs

 

Est-ce du lard ou du cochon ? Du théâtre ou de la danse ? Du mime ou de l’expression corporelle ? Difficile à dire car Un Poyo Rojo, c’est tout à la fois… Une comédie dansée mise en scène par Hermès Gaido, pleine d’audace et de fantaisie, où l’on passe du coq à l’âne mais qui se laisse boire comme du petit lait. En tous les cas, les facéties, pitreries et autres clowneries du même acabit de ces deux auteurs-comédiens-danseurs que sont Alfonso Barón & Luciano Rosso nous amusent bien. Il faut dire que ces pince-sans-rire argentins décalés et pleins d’esprit (mais pas de verve car ils ne prononcent au cours du spectacle que quelques onomatopées du type rugissement, agrémentées toutefois de chansonnettes et de bribes de débats radiophoniques totalement incongrues…) ont aussi le diable au corps et le feu aux fesses. Ils nous servent, durant une heure, un menu pas piqué des hannetons au cours duquel ils passent, avec un plaisir évident, de la condition humaine à la condition animale sans autre forme de procès. Frères ou amants*, c’est à celui qui en fera le plus, à tour de rôle, peut-être pour épater l’autre, voire le séduire. Quoiqu’il en soit, prouesses, grimaces, contorsions, glissades, prises de catch ou de judo s’enchainent à une vitesse époustouflante et, à chaque nouvelle minute, on se demande ce que ces boute-en-train désopilants pleins d’humour et d’humanité vont bien encore pouvoir nous servir !

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Photos Paola Evelina, Alejandro Ferrer et Ishka Michocka

Tantôt affables, tantôt sauvages, leurs jeux tiennent du main-à-main, de l’acrobatie, de l’art du clown et du théâtre mais aussi, bien sûr, de la danse. Une danse sauvage contemporaine mâtinée de classique et de hip-hop signée Nicolas Poggi, va comme j’te pousse, sans prétention, toujours ludique, pleine d’invention et de rebondissements, agrémentée de prouesses de haut vol. A certains moments, il semble que l’on se trouvât dans des vestiaires sportifs, à d’autres, on se retrouvait catapulté dans la basse-cour d’une ferme au beau milieu des coqs, des poules et des poussins, des chiens et autres bestioles du même acabit… En argentin, poyo rojo signifie coq rouge. Si ces pince-sans-rire ne sont pas rouges à proprement parler, à divers moments, ils prennent l’allure de coqs avant le combat, les ergots aiguisés, dressés l’un contre l’autre, le regard plein de suffisance : ils se bécotent, paradent pour, l’instant d’après, s’affronter en bombant le torse, s’enlacer, s’étreindre avec violence pour mieux se repousser, s’empoigner, se mordre, se jeter à bas, se terrasser… Un univers grotesque peut-être mais très sensuel, toutefois aussi cocasse que dépaysant ! Cette pièce, créée au Laburatorio de Buenos-Aires en 2008, avait déjà été présentée avec ces deux mêmes artistes durant un mois en septembre-octobre 2016 au Théâtre du Rond-Point à Paris et dans le festival "off" d’Avignon cet été. Ils reviennent s’ébattre sous nos latitudes durant une quinzaine de semaines cette fois, pour le plus grand plaisir de tous…

J.M. Gourreau

Un Poyo Rojo / Alfonso Barón & Luciano Rosso, Théâtre Antoine, Paris, du 7 février au 30 mai 2018.

*A l’issue de la représentation, les deux protagonistes ont fait savoir au public qu’ils n’étaient ni amants, ni concubins. On n’aurait jamais pu le croire…

Héla Fattoumi - Eric Lamoureux / Oscyl / Dialogue avec Hans Arp

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Photos L. Philippe

Héla Fattoumi - Eric Lamoureux :

Dialogue avec Hans Arp

 

Arp entite aileeLes grands sculpteurs classiques tels Michel-Ange, Auguste Rodin ou Camille Claudel ne sont pas les seuls à avoir été sources d’inspiration pour les chorégraphes. Les formes épurées d’artistes contemporains telles celles du sculpteur Suisse Hans (Jean) Arp, notamment son Entité ailée, ont séduit Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, lesquels ont créé, pour le dernier Festival mondial de marionnettes de Charleville-Mézières, une œuvre aussi ludique que jubilatoire pour 7 danseurs et 7 culbutos, Oscyl, représentative de la pensée de l’artiste sur les formes fluides, sensuelles et voluptueuses de la nature. Il n’est pas non plus impossible que Arp ait fait allusion, en réalisant cette sculpture, à sa femme, Sophie Taeuber, consœur de Mary Wigman, artiste plasticienne mais aussi, à ses débuts, danseuse masquée au cabaret Voltaire de Zurich, haut lieu artistique d’où émergea le mouvement Dada. Arp a conçu cette oeuvre en marbre en 1961, un an avant l'importante rétrospective de son travail à Paris et à New York. Dans l’ouvrage collectif* paru en son hommage, Jean Arp, invention de la forme, on peut lire : « L'assimilation par Arp du processus de création dans la nature avec celui de l'art trouve une dimension tangible dans ses sculptures... Issues de formes simples et primordiales - le plus souvent celle d'un embryon, d'une tête simple, d'un nombril, d'un bourgeon ou même d'une amibe - les sculptures d'Arp déploient leurs pouvoirs d'expression spatiale précisément à travers ces masses organiques et arrondies dont les mouvements expansifs suggèrent l'existence d'un centre d'énergie imaginaire au cœur des œuvres elles-mêmes. En effet, il y a un sentiment de flux permanent, comme si les courants et les forces se dressaient jusqu'à la surface pour y être solidifiés ». C’est très précisément ce que l’on peut ressentir à la vue de ces "oscyls biomorphes" animés par leurs partenaires humains qui leur transmettent cette énergie qu’est la vie et qui pourraient très bien être transposés et évoluer dans un parc ou un jardin. Conçues par le scénographe / plasticien Stéphane Pauvret, ces quilles organiques anthropomorphes épurées, d’une grande puissance visuelle, évoquent aussi, tant pour Hans Arp que pour les deux chorégraphes, la métamorphose. Par ailleurs, la recherche de la pureté et de la forme idéale ont conduit le sculpteur à remarquer que si les arts de l’antiquité ont véhiculé l’idée de la métamorphose, c’est cependant depuis l'impressionnisme que « l'art s'est transformé irrévocablement vers la désintégration de la figure humaine ».

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L’idée géniale des protagonistes de ce spectacle fut d’exacerber le rayonnement du centre d’énergie de la sculpture en donnant la possibilité à cette Entité ailée, inanimée à l’origine, de se mouvoir, ne serait-ce qu’un bref instant, par un mouvement oscillatoire rendu possible grâce à son socle hémisphérique et l’abaissement de son centre de gravité. Cette sculpture, démultipliée par 7 sur le plateau, pouvait ainsi prendre vie rien qu’à la suite d’une infime impulsion, voire d’une caresse, lesquelles la conduisaient à osciller, d’où le nom qui lui a été donné. Il ne restait donc plus aux danseurs que de s’emparer de leur "double", marionnette grandeur nature avec laquelle ils ne se privèrent pas de jouer. Après un bref instant d’hésitation vis-à-vis de ces créatures anthropomorphes inconnues, les rapports deviennent plus sensuels, plus intimes : il faut les voir les bercer, les enlacer, les étreindre, les cajoler, les bécoter, se couler dans leurs formes aussi raffinées que dépouillées… Mais aussi basculer, rouler, rebondir, se cabrer, combattre,s’envoler, valser, avec elles, tout comme des enfants. Toutefois, les réactions de ces créatures de polymère peuvent parfois être imprévisibles et générer des mésaventures qui surviennent toujours au moment où l’on s’y attend le moins. N’est-il pas en effet arrivé à l’un d’elles de perdre sa (la) tête à la suite d’un tout petit choc lors de l’une des ultimes répétitions ? Consternation générale : comment effectuer une plastie dans les délais les plus brefs ? Voilà tout ce petit monde - les êtres vivants bien sûr - qui armés de ruban adhésif et de colle, qui de sparadrap et de peinture, transformés en chirurgiens-plasticiens affairés, en demeure de rafistoler tant bien que mal cette malheureuse poupée dont on n’avait pas précisément mesuré la fragilité ! Bref, tout fut bien qui finît bien, et la peur fut plus grande que le mal… Il n’en demeure pas moins que ces êtres s’avèrent fort difficiles à manipuler et qu’ils doivent être l’objet des plus grandes attentions, pour notre plus grand plaisir à tous !

J.M. Gourreau

Oscyl / Héla Fattoumi-Eric Lamoureux, Théâtre national de la danse Chaillot, du 22 au 24 février 2018.

 

*M.L. Borràs, P. Descargues, D. Cohn, A. Gheerbrant,  Editions des cinq continents, 2004.