Critiques Spectacles

Robert Swinston / Paysages poétiques / Un vibrant hommage

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Photos Charlotte Audureau

Robert Swinston :

Un vibrant hommage

 

Henri Dutilleux s'est éteint il y a maintenant trois ans, à l'âge de 97 ans. Il en aurait eu 100 aujourd'hui. C'est à l'occasion du centième anniversaire de sa naissance que Robert Swinston, chorégraphe et directeur artistique du Centre National de Danse Contemporaine d'Angers (CNDC) et "cunninghamien" de la première heure, décida de rendre hommage à ce compositeur angevin, lequel s'était intéressé à différentes reprises à la danse: qu'il me suffise de citer Le loup, ballet ô combien légendaire, écrit pour Roland Petit en 1953.

Le projet prit corps il y a tout juste deux ans, à l'occasion d'une rencontre entre Robert Swinston et Pascal Rophé, qui venait d'être nommé à la tête de l'Orchestre National des Pays de la Loire. Ce dernier, très intéressé par la danse contemporaine, avait en effet eu l'occasion de diriger Le Sacre du printemps et il avait été fasciné par la prestation des danseurs. Si les pièces choisies pour rendre hommage à Dutilleux, Métaboles, Mystère de l'instant et le Concerto pour violon L'arbre des songes, œuvres emblématiques de ce compositeur, n'ont pas été écrites spécifiquement pour la danse, leur qualité harmonique, leur atmosphère, leur transparence, leur construction musicale s'y prêtent cependant aisément. La partition de Métaboles d'ailleurs avait déjà été utilisée par Kenneth MacMillan en novembre 1978 pour une commande éponyme de l'Opéra de Paris sur un livret inspiré de La ballade de la geôle de Reading d'Oscar Wilde. De même, Joseph Lazzini présenta à l'Odéon-Théâtre de l'Europe en novembre 1969 un triptyque chorégraphique réglé entre autres sur cette même partition et intitulé Métaboles, les autres, une saison en enfer, dans des décors de Calder et Bernard Daydé.

Sur le plan musical, Métaboles est une œuvre en cinq parties, chacune d'elles privilégiant une famille particulière d'instruments, les bois, les cordes, les percussions, les cuivres et l'orchestre tout entier dans la dernière. Comme son nom l'indique, une métabole est un changement dans l'ordre du phrasé, du rythme et de la mélodie. Or, en composant cette pièce, Dutilleux fit subir à sa ligne mélodique initiale une succession graduelle de métamorphoses, donc de métaboles, modifiant ainsi en profondeur sa structure originelle au fur et à mesure de son déroulement. La seconde partie de cette pièce naissait dès lors de la déformation de la précédente, et ainsi de suite jusqu'à la cinquième. C'est également le parti que prit Robert Swinston dans sa chorégraphie, ainsi que Patrick André dans sa vidéographie, des taches ou des coulées noires sur le fond blanc maculé de bleu du cyclo*, lesquelles tapissaient le fond du plateau, se modifiant tant au gré des impulsions musicales que des danseurs. Il était cependant difficile d'analyser cet état de fait en raison des nombreuses difficultés techniques, des enchainements de sauts en particulier, dont la chorégraphie était truffée.

 Les deux autres pièces, Mystère de l'instant et L'arbre des songes procédaient de la même veine, tout en étant plus sombres. Elles étaient également servies par une chorégraphie alambiquée, austère et acrobatique, un peu répétitive, ne reflétant pas toujours la richesse de la musique. Certes un dialogue avec la partition - magistralement interprétée par les musiciens de l'Orchestre National des Pays de la Loire, il faut le souligner - s'établissait mais il finissait par engendrer une certaine monotonie, atténuée toutefois par les vidéo-projections abstraites de Patrick André. Un ballet cependant servi dans un écrin merveilleux, la grande salle de la Philharmonie de Paris, et qui avait le mérite d'être interprété par d'excellents danseurs.

J.M. Gourreau

Paysages poétiques / Robert Swinston, Philharmonie de Paris, Cité de la musique, 24.10.16

* toile de fond de scène permettant de présenter ou de faire apparaître des images en surimpression.

Sidi Larbi Cherkaoui / Puz/zle / Construire, démolir, reconstruire, ainsi va la vie

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Photos J.M. Gourreau

Sidi Larbi Cherkaoui:

Construire, démolir, reconstruire, ainsi va la vie...

 

Tout l'art de Cherkaoui consiste à conjuguer dans la plus grande harmonie l'art de la danse à celui de la musique et du chant et, surtout, à celui de la mise en scène, sans que l'un de ces arts ne soit réellement prépondérant. Encore que Puz/zle doive essentiellement sa fortune à la partition musicale de Jean-Claude Acquaviva, Kazunari Abe et Olga Wojciechowska,  aux six chanteurs du Groupe corse A Filetta, et à la cantatrice israélienne Fadia Tomb El-Hage, qui marie d'une manière admirable les techniques vocales classiques occidentale et orientale. Créé en Avignon en 2012, Puz/zle n'avait encore jamais été présenté en région parisienne: il est vrai que cette œuvre a perdu sans doute un peu de son charme et de son éclat en étant jouée en salle, sa création ayant eu lieu en plein air dans la carrière de Boulbon: un lieu magique s'il en est pour une telle production axée sur la pierre sous tous ses états, celle des édifices, qu'ils soient en ruines ou en construction bien sûr, mais aussi celle des pièces d'un puzzle, taillées, sculptées et déplacées au gré de l'imagination des exécutants.

P1160107P1160134P1160118 copiePuz/zle révèle, à travers la fragilité des œuvres que l'Homme édifie, ses forces et faiblesses, face à celles d'une nature qu'il ne parviendra jamais à dominer que partiellement: réussira t'il à cerner les raisons de son échec, à assurer une cohésion avec ses semblables pour bâtir quelque chose de durable? Les quelques exemples que Sidi Larbi Cherkaoui nous fait vivre, opposant ordre et désordre, actions positives et exactions, entre autres, la lapidation d'un homme, sont là pour démontrer le contraire. L'âme humaine est le siège de perpétuelles contradictions et la chorégraphie, souvent violente et tarabiscotée, interprétée de façon remarquable par les 11 danseurs de la compagnie, est là pour le souligner. C'est en fait l'histoire de l'humanité que Cherkaoui nous évoque sous forme d'allusions non déguisées: construire, démolir, reconstruire, la vie n'est finalement qu'un éternel recommencement.

J.M. Gourreau

Puz/zle / Sidi Larbi Cherkaoui, Cité de la Musique - Philharmonie de Paris, du 21 au 23 octobre 2016.

 

Marlène Jöbstl / Double / Réveil d'un concept artistique oublié

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Photos J.M. Gourreau

 

Marlène Jöbstl:

Réveil d'un concept artistique oublié

 

Cela faisait bien longtemps que l'on n'avait vu un danseur investir une galerie d'art pour une performance. Si mes souvenirs sont exacts, cela remonte au début des années quatre vingt, la prestation la plus marquante à l'époque étant précisément celui du danseur de butô Min Tanaka en mai 1981.

Moraczewska my butoh mother webC'est à l'initiative de l'artiste peintre, poète et graveur Magda Moraczewska et du photographe kOLya San que Marlène Jöbstl, danseuse de butô elle aussi, vient d’avoir l’occasion de renouer avec cette tradition à l'« Espace 130 » à Paris*, galerie au sein de laquelle Magda et kOLya présentaient quelques unes de leurs œuvres dans une exposition commune, Projet double. Tous deux sont en effet, chacun dans son domaine, adeptes d’œuvres sombres et torturées dans l'esprit du butô. Leur démarche artistique, fort originale, leur a en effet permis d'entrer en communion, de partager leurs idées et leurs concepts, autorisant leurs techniques à se rejoindre. Pourquoi dès lors ne pas aller encore plus loin et faire appel - pour une soirée partagée - à une danseuse de butô qu'ils admiraient tous les deux? Ainsi est né, en marge du Projet double qui réunissait déjà les deux artistes, Double, une improvisation exceptionnelle dansée par Marlène Jöbstl au sein de l'exposition: les deux artistes estimaient à juste titre que, par sa danse, la chorégraphe conférerait une nouvelle dimension à l'émotion émanant de leurs œuvres, elles-mêmes issues d'une transe ou de leur subconscient. Il n'est pas rare en effet qu'une même pensée ou qu'un même concept puissent être traduits par divers modes artistiques, les conduisant à se rejoindre et à se compléter.

P1150861 1P1150843 1P1150885 2Bien qu’elle ne fût pas réellement nouvelle, l'idée n'en était pas moins excellente, et Marlène Jöbstl, par la parfaite maîtrise de son corps et la puissance des mouvements qu'elle puisait dans lesKolya article dessins ou les photographies des deux artistes, parvint, par sa transe, à en extraire l'essence - au moins pour certaines de ces oeuvres - pour la faire rejaillir sur les spectateurs subjugués. Il fallait la voir, apeurée, se recroqueviller dans un coin comme un chien battu, attendant la salve suivante ou, encore, blottie tout contre les œuvres exposées, faire corps avec elles, s'y confiner, s'y couler, en particulier dans ces lés de papier évoquant les emaki japonais qui descendaient du plafond et sur lesquels Magda Moraczewska avait apposé, avec une légèreté extrême, sa propre vision de l'existence... Il fallait savourer les changements d'expression du visage de Marlène, tantôt déformé par les affres de la douleur, tantôt éclairé par un sourire amer, comme si la chorégraphe-interprète trouvait quelque repos ou bien-être dans la folie. Il fallait encore la voir, les yeux hagards, embués de larmes, se faufiler entre les œuvres exposées et les visiteurs qui se pressaient en masse dans l'espace trop petit de la galerie, déchirée par la violence qui torturait son corps. Mais il fallait aussi savourer ces trop rares moments de joie qui irradiaient son visage, exprimant sans doute le bonheur et le plaisir qu'elle éprouvait de danser pour un public sélectionné. Visions fascinantes d'une beauté et d'une force incommensurables qui demeureront gravées à jamais dans l'esprit des spectateurs.

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Le tableau de gauche, My butoh mother, est de Magda Moraczewska ; la photo de droite, de kOLya San, est intitulée Autoportrait, la danse du corps obscur.

Double / Marlène Jöbstl, Espace 130, 75010 Paris, 14 octobre 2016, dans les œuvres picturales de Magda Moraczewska & kOLya San.

P1150968*130, rue du Faubourg Poissonnière, Paris Xème.

Le directeur de cette galerie d'art, ouverte depuis un peu plus d'un an, Mr Antoine Roulet, a pris l'initiative aussi heureuse qu'originale de tenter de faire fusionner différents arts dans certaines de ses expositions. Ainsi a t'il pu déjà organiser quelques soirées au cours desquelles un musicien ou un chanteur venait s'exprimer et exercer son art en osmose et au sein des toiles exposées.

Azusa Takeuchi / Emotional intelligence / Quand l'art de la danse renforce l'art du mime...

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Photos J.M. Gourreau

Azusa Takeuchi:

Quand l'art de la danse renforce l'art du mime...

 

C'est fou ce que peut devenir expressif un regard lorsqu'il est renforcé par le geste. La jeune japonaise Azusa Takeuchi vient de nous en apporter une démonstration des plus convaincantes. Née au Japon en 1985, cette artiste ne nous est pas totalement inconnue car, après avoir terminé ses études à l'Université des arts Nihon, elle s'installe en France en 2008, grâce à une bourse du Gouvernement japonais pour les artistes. On la retrouve alors comme stagiaire dans la compagnie Forest Beats (dirigée par Yutaka Takei) et, de 2010 à 2012, au Centre de Développement Chorégraphique Toulouse – Midi Pyrénées, où elle rencontre notamment Vincent Dupont, Alain Buffard, Robyn Orlin, et Mladen Materic. Depuis 2012, elle travaille en tant qu’interprète pour plusieurs chorégraphes comme Franck Vigroux ou Myriam Gourfink, Christian Rizzo, Jérôme Deschamps, Franck Chartier (Peeping Tom), Rita Cioffi et Yuta Ishikawa notamment.

Par ailleurs elle crée et danse ses propres pièces, des solos comme Le blanc en 2010 et KAMi en 2011. Ces solos lui permettront de remporter le prix de Masdanza au Yokohama Dance Collection EX 2011 au Japon. Elle réalise aussi des pièces en collaboration avec les chorégraphes japonais comme Yuta Ishikawa, (26.5) en 2011 et Yuriko Suzuki, (Monstrum) en 2012. Elle a également travaillé avec le metteur en scène Mladen Materic (Théâtre Tattoo) sur une pièce solo, Prière pour Vera Ek qui a été créée en novembre 2015 au Théâtre Garonne à Toulouse puis  rejouée dans le cadre du Festival International de CDC-Toulouse en mars 2016.

Emotional intelligence, que l'on peut traduire par intelligence émotionnelle (IE) , résulte de la concrétisation d'une étonnante faculté, celle de lire et de sentir les émotions de certains êtres pour les traduire par des expressions du visage ou des gestes. On appelle encore cette aptitude “QE” (quotient émotionnel), ou intelligence du cœur. Or, les recherches actuelles de cette artiste sont précisément axées sur ce qui se passe entre l'expression sensu stricto et l'expression du visage ou celle du corps. Leur traduction sur scène est étonnante et engendre, chez le spectateur, une pléiade d'émotions en relation avec ses propres perceptions, englobant les aspects affectifs. Ce mode d'expression est bien évidemment celui du mime par excellence mais il devient bien plus prégnant lorsqu'il est couplé à l'art de Terpsichore, le mouvement lui-même devant être le véhicule de l'expression portée par l'artiste.

Or, tant la gestuelle utilisé par Azusa Takeuchi dans sa performance que ses mimiques, subtiles et chargées d'une très grande émotion, s'avérèrent parfaitement exprimer les divers sentiments qu'elle puisait dans le regard de ses spectateurs, que ce soit de l'interrogation, de la surprise, de l'écoute, voire même, de l'incompréhension, de la colère ou de la peur. Il est dommage toutefois que cette fascinante prestation ait été aussi courte, avoisinant une dizaine de minutes, voire un peu plus: elle mériterait réellement d'être rallongée en abordant peut-être d'autres domaines afin d'en faire un spectacle complet.

J.M. Gourreau

Emotional intelligence / Azusa Takeuchi, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 13 & 14 octobre 2016.

Chloé Hernandez & Orin Camus / Les pétitions du corps / Va comme j'te pousse

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Photos Patrick Berger

Chloé Hernandez et Orin Camus:

Va comme j'te pousse...

 

Ils sont six, trois femmes et trois hommes, au sein d'un espace peuplé d'objets plus ou moins insolites: outre un mur de cartonnages empilés, peut-être pas très original quant à lui, une baignoire baladeuse sans ses tuyaux, un lampadaire-douche, un tourne disque flanqué de quelques vinyles et un canapé-accordéon, sans doute l'objet le plus original et parfaitement fonctionnel, fait de lames de carton gaufré pouvant se déplier en long, en large ou en hémicycle, tout comme un bandonéon.

Au début du spectacle, un homme tout guilleret émerge de derrière les cartons, s'empare d'un disque et joue avec comme un gamin qui découvre son existence pour la première fois. Apparait alors une main de derrière le mur, laquelle lui tend un autre microsillon. L'homme se l'approprie en abandonnant le premier sur le sol, le faisant lui aussi virevolter tous azimuts, tout en décrivant de belles arabesques. Une façon comme une autre de dépeindre sa joie de vivre, d'exprimer son insouciance, son bonheur de danser. De joyeux ébats au cours desquels, en déplaçant les cartonnages, il découvre une nymphette dans une baignoire éclairée par un lampadaire-douche. N'y voyez aucun sujet de polémique, cette égérie n'est pas dévêtue... Il n'empêche, notre joyeux drille viendra bien vite la rejoindre. Une initiation sans préjugés et en toute innocence aux plaisirs de la chair...

Au fil du temps, deux autres couples viendront se mêler aux ébats, confortant cette ambiance ludique, chaleureuse et bon enfant: des rencontres amicales où l'on parle de tout et de rien, où chacun, qu'il soit poète ou philosophe, peut s'exprimer librement et en toute quiétude dans une atmosphère de tendresse, d'échange et de partage, où tout le monde semble heureux de retrouver l'autre, de vivre intensément l'instant présent. Il ne se passe rien de vraiment tangible mais la danse, toujours expressive, se situe parfois aux confins des arts du théâtre ou du cirque: tantôt nerveuse et violente, tantôt fluide et coulée, elle s'avère parfaitement adaptée à chacune des situations mises en scène, une pléiade d'instants de vie qui se succèdent, se juxtaposent, s'interpénètrent, se perpétuent, la vie n'étant qu'un éternel recommencement. Pour eux, tout se passe dans la joie et dans la bonne humeur: ils sont heureux de vivre et nous font partager leur bonheur.

J.M. Gourreau

Les pétitions du corps / Chloé Hernandez & Orin Camus, Atelier de Paris Carolyn Carlson, La Cartoucherie, Vincennes, 13 et 14 octobre 2016.

Marlène Monteiro Freitas / Jaguar / Voyage en absurdie

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Photos J.M. Gourreau

Marlene Monteiro Freitas:

Voyage en absurdie

 

Voilà une œuvre qui a de quoi désarçonner son public. Non en raison de la présence d'un cheval d'arçon (ou, plutôt, de bois) sur scène mais en raison de son propos... désarçonnant ! Marlene Monteiro Freitas l'annonce d'ailleurs tout de go dans les premières lignes du programme: "Derrière la dimension carnavalesque de mes pièces, il y a certainement un désir de transgresser les limites de l'esthétiquement correct, d'essayer autre chose". Effectivement dès notre entrée en salle, les deux danseurs, Marlène et son protagoniste Andreas Merk, déjà sur le plateau, nous transportent tout en douceur dans un monde loufoque, mécanisé et  aseptisé (au sens propre du terme), un tantinet malsain, sans que nous nous rendions compte immédiatement qu'il s'agit du nôtre... Du nôtre, oui, mais présenté sous un angle qui nous est - par les temps qui courent - un peu étranger, un angle loufoque et caricatural qui évoque parfois l'univers de Marcia Barcellos, un angle fantasmagorique que ne renieraient pas les poètes de l'absurde. Cette œuvre, à mi chemin entre les arts de la marionnette, du théâtre et de la danse, et que nous avons déjà pu voir en mars au Centre Pompidou ou en février à l'Hippodrome de Douai, tire son inspiration de multiples univers, des contes d'Hoffmann au Cavalier bleu (Der blaue Reiter, nom d'un groupe d'artistes expressionnistes allemands auquel appartenaient Kandinsky, Paul Klee et Franz Marc), en passant par celui du peintre Adolf Wölfli, artiste suisse icône de l'art brut, qui sera interné à l'asile de la Waldau près de Berne où il demeurera jusqu'à sa mort.

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Si Jaguar est une pièce déroutante et un tantinet trop longue, c'est aussi une œuvre fascinante, exubérante et carnavalesque, émaillée de pointes d'irrésistible humour, et qui transporte le spectateur dans une multitude de mondes abracadabrants, lesquels disparaissent subrepticement souvent avant que l'on ait pu en saisir la substantifique moelle. Des mondes peuplés de créatures hybrides, de tennismen, de nageurs, de lads pansant leur cheval, de pervers narcissiques, de danseurs de salon, voire de personnages de contes de fée égarés dans notre univers... Leur expressivité dégage une foultitude d'émotions, d'ailleurs parfois contradictoires. L'œuvre est servie par des enregistrements exceptionnels de partitions de David Bowie, Schönberg, Puccini ou Stravinski. Il ne faut pas chercher à vouloir tout comprendre mais au contraire se laisser aller au gré des évènements, à les prendre comme ils se présentent pour mieux les savourer. Tout comme chez Magritte, c'est alors seulement que les images deviennent des mots.

J.M. Gourreau

P1150683P1150757P1150727 1Jaguar / Marlène Monteiro Freitas, MAC de Créteil, 30 septembre 2016, dans le cadre de la 24ème édition des Plateaux, plateforme danse internationale de la Briqueterie / CDC du Val de Marne.

Michèle Noiret / Palimpseste duo / La trépidante aventure d'un solo

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Photos Sergine Laloux

Michèle Noiret:

La trépidante aventure d'un solo

 

L’expressivité de Michèle Noiret est réellement surprenante. Tellement même que sa gestuelle peut emmener ses spectateurs sur des pistes qu’elle n’avait pas nécessairement envisagées. Ainsi en est-il de Palimpseste Duo, une œuvre d'une richesse gestuelle et d'une expressivité étonnantes, à tel point d'ailleurs que sa lecture peut prêter à de multiples interprétations, et qu’il pourrait être intéressant de recueillir l'avis de sourds-muets à l'issue du spectacle, même si la chorégraphe ne fait pas appel au langage des signes…

A l'origine de l’œuvre, une passion immodérée de Michèle Noiret pour certaines partitions de Stockhausen, en particulier pour Tierkreis (zodiaque): Solo Stockhausen qui naquit, en 1997, de son besoin de comprendre et d’approfondir l’influence du compositeur sur son écriture chorégraphique, se voulait en même temps un hommage à ce musicien dont elle avait fait la connaissance à Mudra et avec lequel elle avait déjà créé Light. Elle reprendra Solo Stockhausen en 2004 et l’adaptera pour le septième art, à la suite de sa rencontre avec le cinéaste Thierry Knauff. Mais l’aventure de cette pièce très personnelle ne sera pas la dernière puisque la chorégraphe souhaita la transmettre à David Drouard, danseur d’exception, lui-même chorégraphe, tout en en faisant partager au public sa substantifique moelle : elle transforma alors son solo en duo, le rebaptisant Palimpseste Duo, à l’image des parchemins dont on a effacé l’écriture initiale pour la remplacer par une autre.

La trame chorégraphique de cette œuvre est bien sûr restée la même tout au long de son épopée, malgré les changements dus aux différentes adaptations, celle pour le cinéma notamment. Palimpseste Duo, s'avère désormais composé d'un premier solo différant peu de celui d'origine, puis d'un duo quasiment identique, faisant intervenir le maître et l'élève. Il est construit de manière circulaire sur douze mélodies évoquant les signes du zodiaque, six d’entre elles servant de base au solo et les six autres au duo, certaines de celles-ci étant volontairement à peine audibles de façon à mettre en avant la musicalité intrinsèque du geste et son expressivité propre. Celles-ci s'avéraient d'autant plus grandes qu'elles s'accompagnaient de mouvements des muscles du visage, des lèvres et des yeux. On aurait juré avoir devant soi un tout jeune enfant scrutant avec grand intérêt les mille et une choses qui l’entouraient, se posant moult questions sur son environnement et s'émerveillant à chaque découverte... Cette diversité d'états se traduisait par une gestuelle certes alambiquée mais étonnamment fluide, en parfait accord avec la musique lorsque celle-ci était présente. Il est bien compréhensible que la chorégraphe ait souhaité transmettre un tel bijou aux générations futures. Et, à ce titre, sa rencontre avec David Drouard s'avéra décisive. "J'ai tout partagé avec lui, les photos, les carnets de notes, le film et les partitions de travail avec Stockhausen" nous confie t'elle... Mais, plus qu'une connivence, c'est une véritable amitié, voire un réel amour qui semble s'être établi entre les deux artistes au fil de répétitions et qui transparait lors de la représentation de ce travail sur scène. Etait-ce une réalité ou une vue de l'esprit ? Peu importe ! Toujours est-il que la chorégraphe est parvenue grâce à son expressivité et son art à nous embarquer sur des chemins qui n'étaient pas ceux prévus à l'origine...

J.M. Gourreau

Palimpseste Duo / Michèle Noiret, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 27 septembre au 8 octobre 2016.

Camille Mutel / Nicole Mossoux / Vânia Vaneau /Pour tous les goûts, sous toutes les formes

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Etna / Camille Mutel

Photos J.M. Gourreau

Camille Mutel, Nicole Mossoux et Patrick Bonté, Vânia Vaneau :

Pour tous les goûts, sous toutes les formes…

 

Un nouveau festival d’automne ? Au fond, pourquoi pas… L’inventivité de Christophe Martin, le dynamique directeur-administrateur de Micadanses, n’a pas de bornes quand il s’agit de promouvoir de jeunes chorégraphes. Pas question en effet de se contenter de « Faits d’hiver » en janvier et de « Faits maison » en juin lorsque l’on a sous sa patte - entendez en résidence - de jeunes et talentueux danseurs qui ne peuvent pas toujours bénéficier d'une programmation! Il faut bien dans ce cas élaborer autre chose, tout en aguichant le spectateur. « Bien faits », tel est le fruit de ses cogitations qui a pris un départ fulgurant dans une salle presque trop petite pour accueillir les spectateurs qui se pressaient à ses portes... A la différence des deux autres manifestations, il s'agit d'un festival composé de courtes pièces de thématiques différentes, pour ne pas dire diamétralement opposées, totalement élaborées en son sein. Un festival qui, au cours de sa programmation,  ne verra pas moins de quatre créations signées Christine Armanger, Aurélie Berland, Adhley Chen, Nicolas Maloufi et Bettina Masson.

La soirée d’ouverture, surprenante par son éclectisme et la qualité des œuvres présentées, débuta par un étonnant solo de Camille Mutel, Etna, tout en lenteur et en finesse, dont le rythme avait pour effet d’exacerber l’esthétique des lignes de son corps et la puissance de son mouvement.  Un solo voluptueux, charnel, lascif et sauvage, d’un éclat, d’une beauté et d’une profondeur incommensurables, parfois empreint d’un zeste de mystère, mettant parfaitement en valeur l’harmonie des formes corporelles de cette très belle danseuse que n’aurait sûrement pas renié Jean-Auguste Dominique Ingres.

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Vice versa / Nicole Mossoux

Rupture radicale avec Vice Versa, un duo répétitif et lancinant de Nicole Mossoux et Patrick Bonté pour deux de ses danseuses fétiches, Frauke Mariën et Shantala Pèpe, lesquelles ont évoqué - martelé devrais-je dire - certains effets de la violence dans un monde où l’Homme se trouve happé dans un engrenage dont il ne peut plus s'extraire. Un rythme infernal dominé par la jalousie, la cruauté et la vengeance et marqué par une sarabande de déhanchements et de torsions dont les deux "siamoises" ne parviendront à échapper qu’en s’épaulant après une prise de conscience salvatrice inespérée.

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Variations sur Blanc / Vânia Vaneau

La dernière œuvre du programme, Variation sur Blanc de Vânia Vaneau, s'avéra également une pièce déconcertante, installation plastique de personnages masqués aux atours multicolores évoluant dans un univers de percussions assourdissantes, et qui vont progressivement se mettre en branle, tournoyant comme des toupies à l'instar de derviches embarqués dans un voyage énigmatique censé passer de l’organique au tragique, avant de sombrer dans le chaos. Déroutant.

J.M. Gourreau

Etna / Camille Mutel, Vice Versa / Nicole Mossoux & Patrick Bonté, Variation sur Blanc / Vânia Vaneau, Micadanses, Paris, 19 septembre 2016.

 

Carolyn Carlson / Giotto solo / Giotto au Panthéon

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Photos J.M. Gourreau

 

Carolyn Carlson :

                                Giotto au Panthéon

 

Pour les aficionados de la danse, un solo de Carolyn Carlson est toujours un évènement à ne pas manquer. C'est dans le cadre de "Monuments en mouvement # 2" que cette grande artiste a présenté au Panthéon, en partenariat avec le théâtre de Chaillot, Giotto solo (des vices et des vertus), une œuvre d'inspiration mystique d’une beauté et d'une grâce infinies qui lui a été inspirée par des fresques monochromes de Giotto, Les sept vertus et les sept vices, fresques qu’elles a découvertes en 1999 lors d’une visite de la Chapelle Scrovegni (chapelle de l’Arena) de Padoue  : ces quatorze figures allégoriques monochromes peintes en camaïeu, imitant des sculptures, ont été achevées par ce maître de la Pré-renaissance dans les premiers mois de l’année 1306 : durant toute sa vie en effet, Giotto s’ingénia à placer l’Homme au centre de l’univers, le rendant maître de sa destinée. Ces fresques ont été reproduites sur le Campanile de Giotto à Florence. Les thèmes qu’elles évoquent, Prudence-Folie, Force-Inconstance, Tempérance-Colère, Justice-Injustice, Foi-Infidélité, Charité-Envie et Espérance et Désespoir ont été magnifiés par la danse de Carolyn au point de les faire vivre. La chorégraphe explique en effet y avoir trouvé « un thème intemporel, rappelant le monde dans lequel nous vivons, tel que Giotto en avait la compréhension profonde et la prémonition ».

J.M. Gourreau

Giotto solo (des vices et des vertus) / Carolyn Carlson, Le Panthéon, Paris, 19 septembre 2016.

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Chapelle Scrovegni de Padoue

Les fresques qui ont inspiré Carolyn Carlson sont celles situées à la base des murs latéraux sur un soubassement coupé de pilastres

 

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Nadia Vadori-Gauthier / Réel machine / Aux confins du conscient et de l'inconscient

P1130699P1130729P1130697 copieNadia Vadori-Gauthier:

Aux confins du conscient et de l'inconscient

 

C'est un bien étrange voyage que nous invitent à faire Nadia Vadori-Gauthier et le "Corps collectif" avec Réel Machine, une œuvre sortant des sentiers battus, en tout cas fort troublante car elle nous transporte aux confins du conscient et de l'inconscient, du réel et de l'imaginaire, dans un champ vibratoire aux limites de la vie, dans un état proche de la transe. Alors que le public entre en groupe dans la salle pour s'installer sur les sièges disposés sur trois des côtés de la scène, 13 performers-chercheurs en tenue aussi sombre que sobre occupent déjà les lieux, les uns assis sur quelques-uns des sièges, les autres allongés ou recroquevillés aux pieds des spectateurs ou au milieu d'eux: tous semblent plongés dans un état de catalepsie aussi insolite qu'inquiétant... Ce n'est qu'après de longues minutes qu'ils sortent petit à petit de leur torpeur, les yeux hagards, l'air absent ; ils se redressent à nos côtés dans un état second, nous frôlent sans toutefois jamais nous toucher. Leur gestuelle est hésitante, animée de tremblements et de soubresauts ; un rictus déforme les traits du visage de certains d'entre eux : les voilà déjà aux frontières de notre monde, dans un univers qu'ils semblent cependant bien connaître et qui les rapproche: ils se rassemblent lentement au centre de l'arène. Nous l'avons échappé belle !

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Grâce au champ énergétique de forces qu'il active et extériorise, chaque performer va s'engager avec son propre état de conscience dans une sorte de partage lui permettant d'entrer en résonance avec ses proches afin de faire sourdre des corps d'une autre nature, des corps qui ne se limitent pas aux frontières organiques mais qui, à la manière du Corps sans organes dont font état Artaud puis Deleuze, investissent des dynamiques fluides qui les agencent au monde. En appréhendant ces forces en devenir qui les interconnectent et en les faisant vibrer, ces corps vont alors donner vie à une dimension non formelle de l'existence, ouvrant des espaces habituellement fermés et inaccessibles à tout un chacun, espaces dans lesquels les spectateurs vont pouvoir projeter chacun leur propre émotion et la partager. Il en nait un état de transe quasi-chamanique en relation avec la terre et la nature, état très proche du butô et qui permet d'acquérir - c'est en fait ce que recherche inconsciemment le spectateur - une certaine philosophie le conduisant à former une alliance avec l'énergie de la matière et de la vie dans ce qui n'est encore qu'à l'état d'ébauche. C'est ainsi qu'il parvient à percevoir de nouvelles sensations et peut envisager certaines questions différemment de la manière dont il les appréhende habituellement.

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Ce travail à partir de la matière noire, de ce champ de forces en devenir, de cette dimension vibratoire qui nous interconnecte nécessite, on s'en sera douté, une parfaite connaissance des influx énergétiques qui font que les corps sont envisagés ici comme un canal au travers duquel l’énergie circule et se partage, canal analogue à ceux qu’activent les médiums. Lorsque, dans la seconde partie de ce spectacle, les danseurs se dénudent progressivement, outre le fait de pouvoir rentrer en communion plus étroite avec la nature, la peau dépourvue de ses atours devient bien évidemment plus propice à véhiculer et transmettre énergie, vibrations et sentiments. C'est peut-être aussi ce qui rapproche l'art de ces performers du butô, art qu'un occidental ne peut et ne pourra à mon sens jamais parfaitement maîtriser du fait des différences de philosophie et de culture. Toutefois, la pensée philosophique qui sous-tend et nourrit les chercheurs-performers du "Corps collectif", n'est vraisemblablement pas très éloignée de la pensée orientale et c'est sans doute celle-ci que ces performeurs cherchent à nous transmettre et nous faire partager au travers de cet étonnant spectacle, bien intraduisible par le verbe...

J.M. Gourreau

Réel machine / Nadia Vadori-Gauthier et le "Corps collectif", Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 23 & 24 juin 2016.