Critiques Spectacles

Ushio Amagatsu / Sankai Juku / Meguri / Pure recherche esthétique

Amagatsu meguri 04Amagatsu meguri 02Amagatsu meguri 05Ushio Amagatsu :

Pure recherche esthétique

 

Les spectacles de Sankai Juku ont jusqu'ici toujours exercé une indéniable fascination sur tous les publics du fait de leur recherche esthétique mais aussi et surtout de la magie, du mystère dont ils étaient auréolés. Créée en mars 2015 au Performing Arts Center de Kitakyushu au Japon avant d'être présenté aujourd'hui à Paris, Meguri, la dernière œuvre d'Ushio Amagatsu, ne suit pas précisément cette logique. Si son esthétique et son raffinement sont indéniables, si tout est fait pour que sa beauté plastique soit éclatante et que le public se laisse aller à la contemplation, voire à la méditation, il lui manque toutefois cette profondeur, cette touche de mystère et de magie, apanage des précédents spectacles d'Amagatsu, pour qu'elle parvienne à éblouir et subjuguer, voire, comme ce fut le cas par le passé, envoûter ou hypnotiser. Il émane cependant de Meguri, terme qui fait référence à un mouvement circulaire, un indicible parfum de bien-être, de paix intérieure, de calme qui séduit et exerce malgré tout un certain magnétisme, voire même un certain sortilège qui rend l'œuvre attachante. Mais, à l’issue du spectacle, l'on n'est pas réellement transporté...

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Meguri, qui fête le quarantième anniversaire de la compagnie Sankai Juku, est une pièce très dansée en 7 tableaux qui, tous, ont un rapport plus ou moins direct avec les éléments, l'eau, la terre, l'air et le feu, certains comme le sable et la mer étant plus prégnants. Ainsi la scène est-elle transformée tantôt en une vasque d'un bleu d'une profondeur incommensurable, tantôt en un erg désertique, vaste immensité de sable chaud qui prête au rêve. Bien évidemment dans un tel cadre, la lenteur est de mise, la gestuelle des préposés à cet énigmatique voyage est sereine et mesurée, rassurante, lourdement chargée de sens. Au milieu du spectacle, un poignant solo calme et pondéré d'Amagatsu, sage entre les sages, vient nous rappeler toute la fragilité tant de notre planète que de notre existence. Une belle leçon de tolérance et d'humilité.

J.M. Gourreau

Meguri / Ushio Amagatsu,  Sankai Juku, Théâtre de la Ville, du 23 juin au 2 juillet 2016.  

José Montalvo / Shiganè naï / Lui aussi a fini par faire son Boléro...

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Photos Jeon Kang-in

 

 

José Montalvo:

Lui aussi a fini par faire son Boléro...

 

Je l'évoquais à nouveau tout dernièrement à propos de la dernière création de Julien Lestel: quasiment tous les chorégraphes sont fascinés par les rythmes et la puissance du Boléro de Ravel et éprouvent l'impérieux besoin de s'y confronter, tant et si bien que les chorégraphies sur cette partition se comptent par dizaines... Toutes ne sont bien évidemment pas de la même veine, certaines réalisations se révélant d'une originalité bien plus grande que d'autres... José Montalvo n'a pas pu lui non plus résister à la tentation et, pour ceux qui le connaissent un tantinet, il ne pouvait de toute évidence qu'en naître un chef d'œuvre... Bingo! D'une facture tout à fait différente de celles auxquelles il m'a été donné d'assister jusqu'ici, cette énième chorégraphie du Boléro pour la National Dance Company of Korea, est une danse fiévreuse à la limite de la transe menée avec verve et brio par l’étonnante Jang Hyun-soo, "une fête célébrant la vie et le désir à travers le rythme," ainsi que nous en rend compte son auteur. En fait, cette création, remixée avec des sons d'instruments de percussion coréens traditionnels, est le troisième volet d'un triptyque, Shiganè naï, (ce qui signifie L'âge du temps en coréen) présenté en avant-première à Séoul le 23 mars dernier dans le cadre des échanges culturels entre la France et la Corée. Cet étonnant ballet s'avère être non seulement un dialogue entre deux cultures, orientale et occidentale, mais aussi entre deux époques, celle de la danse traditionnelle coréenne et celle d'aujourd'hui, autrement dit celle du raffinement et celle de la sauvagerie de notre civilisation... Un patchwork dans lequel le chorégraphe s'est "amusé à détourner avec humour et fantaisie le vocabulaire des danses coréennes et à s'inspirer librement de l'imaginaire corporel de leur mémoire", pour bâtir une œuvre fantaisiste truffée de trouvailles en tous genres, pleine de spontanéité et d'allant, comme lui seul sait si bien le faire. Et, surtout, qui met en valeur les prodigieuses facultés tant techniques qu'artistiques de cette fabuleuse compagnie composée d'artistes qui sont à la fois de fabuleux danseurs et musiciens, très respectueux de leurs traditions.

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Inoubliable en effet l'ouverture de ce spectacle qui présente une brochette de musiciennes-danseuses frappant leur tambour avec un synchronisme époustouflant tel un bataillon de soldats de plomb auxquels un magicien aurait donné vie... Que dire encore de cette danse des éventails d’un raffinement extrême ou de cette séquence de la première partie de ce ballet dans laquelle Montalvo présente simultanément sur le plateau et sur l'écran la même chorégraphie, l'une par le biais d'une vidéo montrant une danseuse plus grande que nature habillée en hanbok traditionnel, l'autre interprétée en live sur la scène par deux danseuses mais vêtues à l'occidentale : cette synchronisation établit un merveilleux parallèle entre les deux cultures tout en conférant à ce passage chorégraphique un petit côté surréaliste ma foi fort plaisant. Un univers de contrastes donc, haut en couleurs, mettant certes en valeur les racines de la danse traditionnelle coréenne mais aussi la force du tempérament de ce peuple qui, petit à petit, réapprend, au contact de la civilisation occidentale à redevenir sauvage...

Shigane nai 10 jeon kang inCurieusement, entre la première et la troisième partie, le chorégraphe a inséré une séquence intitulée "Souvenirs de voyage à travers le monde" qui lève un pan sur la misère qui frappe notre univers. On y voit entre autres une petite mexicaine fouillant dans une décharge à la recherche d'une bien maigre pitance, séquence impressionnante extraite de Human, un film très touchant du cinéaste Yann Arthus-Bertrand, tandis que, sur la scène, des hommes et des femmes défilent, en trainant d'immenses sacs d'ordures ou de gravats et que devant eux, une femme crie sa douleur, vraisemblablement suite à la mort de son enfant dénutri. D'autres images tout aussi impressionnantes de vagues déferlantes d’êtres humains serrés les uns contre les autres comme dans une boîte de sardines ou de danseurs dans la solitude torturés par les tourments de l’existence devant un fond de gratte-ciel dans la brume ou de fonte de glacier font prendre conscience, sinon révèlent les affres que l'Homme fait subir à notre planète, laquelle risque de ne plus pouvoir s’en remettre. Une note peut-être pessimiste mais ô combien réaliste qui montre, sur une poignante musique d’Armand Amar, que tout n’est pas aussi rose que l’on voudrait bien le croire…

J.M. Gourreau

Shiganè naï / José Montalvo et la National Dance Company of Korea, dans le cadre du « Focus Corée » en France.

Christine Gérard / Le temps traversé / Voyage au cours du temps

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Photos J.M. Gourreau

Christine Gérard :

Voyage au cours du temps

 

C’est un solo plein de finesse et de poésie auquel nous a convié Christine Gérard, un solo en cinq séquences qui pourraient être un essai autobiographique si ce n’est que cette traversée au cours du temps a pour point de départ la Marche pour la cérémonie des Turcs de Jean-Baptiste Lully, pièce extraite du Bourgeois gentilhomme, une musique sur laquelle, il est vrai, nul chorégraphe ne résiste à l'envie d’esquisser quelques pas de danse. Mais, pour Christine, pas question de l’utiliser dans son sens historique: elle avait en effet été créée pour accompagner le couronnement de Monsieur Jourdain en Mamamouchi, farce dans laquelle Molière se gaussait de l'orgueil et de l'afféterie de ce bourgeois. Bien au contraire, Le temps traversé s’avère une œuvre sans prétention aucune, calme et mesurée, à l’image de son auteure, et dont la musique a été utilisée en tant que passage pour se rendre d’un lieu à un autre, pour se glisser ou s'envoler d’un thème à l'autre, pour amener une autre danse. Cinq lieux et univers bien différents qu’elle a mis en parallèle avec les tableaux de la photographe-vidéaste Isabelle Lévy-Lehmann et dans lesquels elle va, par instants, s’incruster. Tous, bien sûr, ont trait à certains évènements de sa vie, épisodes qu’elle a, curieusement, cherché à traduire et symboliser par le port d’un costume différent, vêtements qu’elle a portés ou porte encore régulièrement, empreintes qui vont lui servir de prétexte à l’évocation d’un souvenir qui lui tient à cœur.

La première marche avec, en fond, la parure de feuilles d’un robinier, s’avère la réminiscence d’une promenade dans un jardin labyrinthique, celui de Versailles peut-être, qui traduit son penchant pour les beautés de la nature, entre autres à l’époque de la chute des feuilles à l’automne. La seconde séquence, toujours sur la même marche, est une œuvre plus intimiste qui révèle la volupté qu’une femme peut éprouver à l’idée de mettre une robe ou de s’en dévêtir, offrant au spectateur des images d’une grande pudeur mais aussi d’une incommensurable beauté, images prolongées par une marche d’un très grand romantisme sur le sable de la plage de son enfance noyée dans la grisaille. La troisième séquence, sur le même leitmotiv et toujours accompagnée par les images d'Isabelle Lévy-Lehmann, met en scène une vision plus banale et moins romantique de la vie, celle d’une marche dans la rue sous la pluie avec glissades et chutes auxquelles sans doute elle s'est trouvée confrontée. Atmosphère empreinte de monotonie et d'une certaine tristesse que l'on retrouve par la suite sur un trottoir où la danse, "farandole de lignes brisées, se multiplie comme dans un miroir".  

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Portrait d'Anita Berber par Otto Dix

La séquence sans doute la plus intéressante est la dernière, celle de la robe rouge, inspirée d'un tableau d'Otto Dix, le portrait de la danseuse de cabaret Anita Berber. Une créature d'une beauté fascinante qui, au début du siècle dernier, incarna la gloire et la misère de son époque. Elle mourut en 1928 de la tuberculose dans l'étreinte de la douleur et l'ombre du scandale, en laissant flotter derrière elle le parfum d'une icône. Là encore un solo inspiré par une robe extraordinaire dont on assiste à la reconstruction par la couturière Catherine Garnier sur l'écran, à son essayage et son ajustage sur la scène avec ses soubresauts et ses ruptures. Un évènement fascinant.

J.M. Gourreau

Le temps traversé / Christine Gérard, Micadanses, Paris, 14 juin 2016.

Françoise Dupuy & Paola Piccolo / Épitaphe & Haïku d'automne / Un poignant dialogue entre la chorégraphe et son interprète

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Françoise Dupuy & Paola Piccolo :

 Un poignant dialogue entre la chorégraphe et son interprète

 

P1130056 Il y a bien souvent des artistes de grand talent qui restent dans l’ombre et que l’on aimerait voir plus souvent sur scène. Paola Piccolo est de ceux-là. Pendant presque 30 ans, elle a suivi Françoise Dupuy comme interprète, voire comme assistante durant toutes ses pérégrinations, tant sur scène que dans ses à-côtés, en particulier dans son enseignement. Tant et si  bien qu’elle en a parfaitement assimilé le style et qu’elle est sans doute devenue la plus digne émule de cette pionnière de la danse moderne en France. Ces échanges de pensée entre les deux artistes, les liens qui les unissent, ces confrontations permanentes, cette osmose dirais-je même ont permis à Paola de traduire sur la scène avec une fidélité extrême, une très grande finesse et une non moins grande délicatesse la substantifique moelle de l'art de son maître.

Il est fort intéressant, pour ceux qui s'intéressent à l'évolution de la danse, de pouvoir établir une comparaison entre deux soli réalisés par un chorégraphe pour une même interprète à 20 ans d'intervalle. Épitaphe a été créé en 1997 pour fêter les 50 ans de collaboration artistique entre Françoise et Dominique Dupuy, et présenté  au Mas de la Danse à Fontvieille. Quant à Haïku d'automne, il a été produit pour la première fois sur scène  en novembre 2015 au "Regard du Cygne" à Paris. On retrouve dans ces deux pièces des thèmes communs chers à Françoise, la terre, le voyage, le dépouillement, le silence.

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Photos J.M. Gourreau

 

Epitaphe est un poème dansé, inspiré par la présence de toutes ces femmes qui ont imprégné le romantisme allemand d'une "féminité souveraine". Le texte qui sert de support à l'œuvre (lu par Dominique Dupuy) et qui "scande le silence dans lequel la danse se déroule" a été écrit par l'une d'entre elles, Caroline De Gunderode, quelque temps avant son suicide au bord du Rhin en 1806. Un texte qui, comme le dit la chorégraphe, "n'appuie en rien les mouvements de la danse" mais qui, ajouterais-je, les porte réellement. Ce qui a permis a Paola - qui s'en est totalement imprégné jusqu'à en devenir l'héroïne - d'exécuter une danse d'une sensibilité à fleur de peau, empreinte d'une très grande émotion, réellement poignante car laissant transparaître l'ombre de la mort. Ce voyage vers l'au-delà, ce retour vers la terre nourricière s'est traduit par un remarquable travail sur le déséquilibre, la chute, la perte de la verticalité pour en arriver à l'horizontalité mais aussi et surtout sur l'abandon du corps dans le silence et la solitude pour l'éternité.

Contraste saisissant avec Haïku d'automne, une pièce d'une espièglerie étonnante, d'essence beaucoup plus contemporaine. Là encore un dialogue, mais aussi un jeu entre la chorégraphe et son interprète qui semblent s'entendre comme larrons en foire. Là encore une danse dans le silence soulignant le désir de la chorégraphe de mettre en avant la musicalité intrinsèque du geste... Là encore, la volonté de se mettre à nu pour retourner vers la terre qui a donné naissance à la vie et qui est la mère nourricière de tous les êtres qu'elle porte. Une danse pleine d'énergie et de couleur, allant de la rapidité à la lenteur, "pour en arriver, selon son interprète, à la sobriété de l’immobilité, sorte de mouvement en pendule où le temps est suspendu et devient éternel". Une danse axée sur le passage de la richesse et de la luxure au dépouillement et au dénuement total. Finalement, une œuvre grave sous des dehors primesautiers, totalement en accord avec son temps et qui révèle la richesse considérable et l'éclectisme du travail d'une grande créatrice ayant ouvert la voie à la danse contemporaine.

J.M. Gourreau

Épitaphe et Haïku d'automne, Françoise Dupuy & Paola Piccolo, "Arta" (Association de Recherche des Traditions de l'Acteur), Cartoucherie de Vincennes, 9 juin 2016.

Prochaines représentations: 14 et 16 octobre 2016 à Arta, 10 et 11 novembre 2016 au Regard du Cygne à Paris.

Yumi Fujitani / eLLe[s] / Eloge de l'ombre

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Photos J.M. Gourreau

 

Yumi Fujitani :

Eloge de l'ombre

 

Comme toute danseuse de butô, Yumi Fujitani se pose cette question existentielle : Qui suis-je ? Une femme ? Un homme ? Un être hybride, mi-femme mi-homme ? Question qui ne cesse de la hanter depuis sa rencontre avec Carlotta Ikeda et Kô Murobushi en 1982, deux icônes de butô qui ont été ses maîtres et dont elle a assimilé le style. Le dernier solo qu’elle nous livre, eLLe[s], tente à nouveau d’y apporter une réponse. C’est une œuvre aussi fascinante que poignante qui repose sur trois axes, l’identité de l’être féminin au travers d’Uzume, divinité de la gaieté et de la bonne humeur, l’obscurité de la nuit louangée par le poète Tanizaki, et les deux attitudes verticalité et horizontalité, symboles de la vie et de la mort.

Ame no Uzume no Mikoto, plus simplement appelée Uzume est, selon la mythologie japonaise, un être joufflu au front large, enjoué et moqueur, éternellement souriant, affublé de deux taches noires de part et d’autre du nez, connu pour avoir, au moyen d'une danse érotique, aidé les Dieux à ramener la lumière sur terre en faisant sortir Amaterasu (la Déesse Soleil) hors de la caverne d’Iwayado où elle s'était réfugiée..

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Jun'ichirō Tanizaki quant à lui est un écrivain japonais né le 24 juillet 1886 et mort le 30 juillet 1965 à Tokyo. Son œuvre révèle une sensibilité frémissante aux passions propres à la nature humaine et une curiosité illimitée des styles et des expressions littéraires. Son essai sur l'esthétique japonaise, L'Eloge de l'ombre, le dépeint comme un être hanté par la beauté féminine et la blancheur des corps mais aussi par la noirceur des pulsions qui les habitent; il y défend une esthétique de la pénombre comme par réaction à l'esthétique occidentale où tout est éclairé et part en quête de la beauté, enfouie dans l'obscur. "Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, disait-il, mais seulement un dessin d’ombres, un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses." C'est précisément ce qui ressort du solo très intimiste de Yumi Fujitani, eLLe[s], une pièce d'une étonnante richesse évoquant la vie, la mort et la renaissance d'une femme entre deux âges évoluant entre ombre et lumière : une pièce qui s’appuie en particulier sur cet Eloge de l’ombre, dans laquelle elle s'identifie par instants au personnage de l'écrivain, non pas en tant qu'homme - ce solo est très féminin - mais en tant qu'apôtre d'une esthétique de la pénombre, synonyme de suggestion (et donc d'imagination), de subtilité, de retenue, de calme et de profondeur. Ce, bien évidemment en réaction à l'esthétique occidentale où tout est illuminé et clinquant, ne laissant transparaître que le superficiel. "Les jeux d'ombres, lumières diffuses et reflets captent le regard, dévoilent les contrastes et les reliefs, créent une atmosphère propice à la contemplation, à sublimer les lueurs et les lignes", écrit encore Tanizaki, phrase qui pourrait être en exergue de ce solo car elle s'applique parfaitement à la gestuelle minimaliste et aux attitudes créées par Yumi, qui, maquillée avec l'encre noire des calligraphes, se fondait dans les étonnantes images en clair-obscur de la vidéaste Yuka  Toyoshima.

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La danseuse va donc naviguer en permanence entre ces deux pôles, tantôt sur une musique classique, tantôt sur des souffles ou du free-jazz, effectuant de nombreuses transformations, se révélant tantôt gaie et enjouée, tantôt plus sombre, dévoilant les multiples facettes d’une femme chamanique très humaine, particulièrement émouvante dans sa variation finale au sein de laquelle elle retrouve la pureté et l’innocence de la naissance et de l’enfance. Un moment de partage exceptionnel.

J.M. Gourreau

eLLe[s] / Yumi Fujitani, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris, les 3 et 4 juin 2016.

Sidi Larbi Cherkaoui / Fractus V / Une danse intellectualisée

 

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Sidi Larbi Cherkaoui :

Une danse intellectualisée

 

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Après la désastreuse prestation de Noetic, on retrouve, avec Fractus V, le chorégraphe que l'on avait adulé par le passé. Mais, à nouveau dans cette pièce, Cherkaoui a cherché à intellectualiser une danse qui deviendrait incompréhensible sans les explications du programme. Effectivement, tout devient lisible et parfaitement intelligible quand on en possède les clés. D'autant que Cherkaoui a, là encore, intégré et réparti au fil du spectacle quelques textes déclamés par l'un des danseurs, textes à nouveau édictés en anglais. Mais cette fois, leur traduction dans la langue de Molière apparaissait en fond de scène sur un écran...

Que veut donc nous faire partager Cherkaoui au travers de Fractus V ? Tout simplement cette vérité que l'information ou, plutôt, la propagande, qu'elle soit politique ou sociale, avec ses postulats et ses mensonges, finit, en agissant subrepticement sur notre intellect, par nous endoctriner et régir nos pensées, annihilant notre réflexion, entravant par la suite l'expression de nos jugements personnels, judicieux et cohérents pour nous conduire sur le chemin de l'oubli. Un message subjectif qui, de prime abord, ne s'avère pas facile à exprimer par l'art de Terpsichore. Mais, à bien y réfléchir, lorsque l'on dispose de cinq danseurs d'obédiences différentes, il  n'est pas impossible de traduire clairement par la danse ou le mime certains concepts tels que la transmission d'une information, son assimilation, son évaluation ou son partage. Ce, d'autant que les interprètes qui sont censés le faire sont des danseurs hors du commun ayant plusieurs cordes à leur arc. D'où une danse imagée, signifiante, virtuose, juxtaposant différents styles, entre autres du flamenco, du hip hop, du lindy hop, du cirque et de la break dance. Danse qui était en outre magnifiquement servie par une musique envoûtante, souvent chaleureuse mais noyant par moments le propos, interprétée par 9 musiciens de 9 nationalités en live, parmi lesquels trois chanteurs-musiciens dont l'admirable chanteur congolais Kaspy Kuyubuka Kusosa que l'on avait déjà eu l'occasion d'entendre à différentes reprises et le chanteur-percussionniste japonais Shogo Yoshii qui collabore régulièrement aux spectacles de Sidi Larbi. Un spectacle qui nous réconcilie avec son auteur.

J.M. Gourreau

Fractus V / Sidi Larbi Cherkaoui, Grande halle de la Villette, du 7 au 9 juin 2016.

Thomas Hauert / Inaudible / L'âme de la musique dévoilée

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L'âme de la musique dévoilée

 

Il faut être musicien dans l'âme pour parvenir à exprimer avec une force aussi poignante les idées et sentiments contenus dans une partition musicale, a en faire jaillir l'essence pour la transcrire par le geste. Il faut aussi être psychologue pour arriver à pénétrer aussi profondément les tréfonds de l'âme de son auteur. Dans Audible en effet, Thomas Hauert s'est appliqué à exprimer par la danse l'indicible, à savoir les pensées du compositeur, son humeur  et son état d'esprit lors de la composition de son œuvre. Comme le rappelle fort justement l'auteur (anonyme) du programme, "il renverse le principe du mickeymousing afin de laisser le mouvement suivre la musique au plus près". Le mickeymousing est en effet une technique sonore utilisée par les cinéastes de "movies" américains pour souligner un évènement du film par une bande son en étroite relation avec lui. Autrement dit, c'est une musique parfaitement synchronisée avec l'action. Thomas Hauert, lui, s'est servi de la danse pour renforcer l'expressivité de la musique, la rendre visible, la matérialiser. Le plus étonnant est qu'il soit parvenu à ce but non par intuition mais par la recherche et l'improvisation, d'où l'extraordinaire richesse et variété des mouvements, leur force étonnante et leur portée. Le tout dans un  climat ludique du plus merveilleux effet.

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Photos J.M. Gourreau

 

Dans Audible, deux types de musique diamétralement opposés ont été choisis pour illustrer cette recherche, d'une part, le Concerto en fa de Georges Gerschwin, d'autre part, Ludus de morte Regis du compositeur contemporain Mauro Lanza. La composition de cette dernière pièce, extrêmement complexe, a été décortiquée par le chorégraphe qui l'a fort judicieusement traduite, entre autres, par une sculpture géométrique en mouvement, sorte de cube modulable composé par les danseurs étroitement emmêlés, m'évoquant une Compression mouvante de César. A l'opposé, le Concerto en fa de Gerschwin est une œuvre extrêmement ludique que Thomas Hauert a littéralement disséquée - tout au moins, c'est l'impression que cela me donne - pour en magnifier par la danse la substantifique moelle. Chaque instrument est personnalisé et les figures et variations créées par le chorégraphe dépendent non seulement du contenu de la musique mais aussi de sa richesse et de son intensité émotionnelle. Les gestes des danseurs explicitent la musique et en portent en eux l'esprit.  Si bien que l'on pourrait penser que c'est le compositeur en train d'écrire sa partition que l'on a sous les yeux...

J.M. Gourreau

Inaudible / Thomas Hauert, Théâtre de l'Aquarium, 3 juin 2016, dans le cadre de la manifestation June Events.

 

Sidi Larbi Cherkaoui / Noetic / Les danseurs de la Göteborgsoperans Danskompani seraient-ils atteints par la maladie de Parkinson?

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Photos Bengt Wanselius

Sidi Larbi Cherkaoui:

Les danseurs de la Göteborgsoperans Danskompani seraient-ils atteints par la maladie de Parkinson?

 

On attendait l'excellence. On eut le pire... On aurait d'ailleurs pu s'en douter dès la lecture des premières lignes des textes énoncés dans le spectacle. Il y est en effet question de révélations qu’aurait eues l’astronaute Edgar Dean Mitchell en 1971 lors de sa sortie dans l’espace lunaire, révélations qui l’auraient conduit à une sensation de connaissance universelle, laquelle serait à l’origine de ce ballet… Suit l’énoncé des textes de Randy Powell et de Jason Silva qui seront déclamés au cours du spectacle : des phrases quasi-incompréhensibles par le commun des mortels, d'une prétention incommensurable... Et que l'on ne peut aucunement, lorsqu'on parvient à en saisir le sens, rapporter à ce qui se passe sur scène, ce d'autant qu'elles sont déclinées en anglais ! Comme si tout le monde était familiarisé avec les subtilités de la langue de Shakespeare...

Que nous a t'il donc été donné à voir ? Des danseurs en costume de ville noir, les hommes en chemise blanche et cravate, les femmes en robe noire – malencontreusement affublées de genouillères noires du plus mauvais goût – dans une chorégraphie glacée, abstraite, sophistiquée et confuse, surtout celle des ensembles, en partie au sol. Des soli acrobatiques et tarabiscotés, très géométriques, désarticulant leurs interprètes, des va-et-vient de danseurs dépourvus de toute humanité s’appliquant cependant à construire harmonieusement, à l’aide de barres en fibre de carbone, des figures mathématiques précises et rigoureuses, tantôt au sol, tantôt dans l’espace, de façon à former, une fois réunies, des arceaux, une tonnelle ou une sphère dans laquelle les protagonistes de l’œuvre vont évoluer ou se lover. Le tout dans une immense cage parallélépipédique gris clair du plus bel effet sur une musique fort agréable souvent planante de Szymon Brzóska, interprétée pour partie en live par l’étonnant musicien polyinstrumentiste Shogo Yoshii. Mais s’il y a parfois d’harmonieuses variations d’essence classique fort agréables à l’œil, il y en a malheureusement aussi de beaucoup moins élégantes, tels ces tremblements communicatifs évoquant des sujets électrisés ou atteints de la maladie de Parkinson...

Cela étant dit, les 19 danseurs de la plus importante compagnie chorégraphique d’Europe du Nord – elle en comporte 38 de 17 nationalités différentes – et dont la particularité est de ne travailler que sur des pièces originales, s’avère une troupe remarquable, tant par sa technique que sa musicalité et son enthousiasme. Il est dommage d’avoir eu à l’admirer dans de telles conditions.

J.M. Gourreau

Noetic / Sidi Larbi Cherkaoui, Grande Halle de La Villette, du 1er au 4 juin 2016.

Ken Mai / Xesdercas / Quand le butô rejoint le music-hall

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Photos J.M. Gourreau

 

Ken Mai:

Quand le butô rejoint le music hall

 

Ken Mai est un bien étrange personnage. S'il est capable de changer de sexe en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il est aussi capable de se transformer en ballerine classique, en chanteuse de variétés ou d'opéra, en danseur de rock, en pantin désarticulé, en satyre, en sorcière, en démon, en monstre, en clown pathétique, en icône... Ce disciple de Kazuo Ohno et de Tatsumi Hijikata qui vit en Finlande s'est forgé un style à part après avoir intégré au butô la danse expressionniste allemande. Ses performances, très imagées, font appel au butô bien sûr mais aussi à divers styles de danse contemporaine, au rock, au théâtre, aux arts martiaux, au yoga et au chant. Xesdercas, qu'il vient de présenter à l'Espace Culturel Bertin Poirée à Paris, intègre toutes ces disciplines : c'est en fait un pot-pourri de fascinantes images évoquant différents sentiments et divers états de la vie, du profane au sacré, sur des musiques très éclectiques du groupe Easy Pop, de David Cole ou d'Yves Montand entre autres. Cet enchaînement de courtes séquences spectaculaires, parfois mises en scène et présentées avec l'aide de son assistante italienne Shiraz Pertev, s'avère occasionnellement volontairement grotesque afin de mieux faire passer son message. Mais il peut être aussi poignant et empreint d'une très grande émotion comme il l'a montré dans cet extraordinaire duo d'amour passionnel empreint de violence mais aussi d'une très grande ferveur qui terminait sa prestation. Un grand moment.

J.M. Gourreau

Xesdercas / Ken Mai, Espace Culturel Bertin Poirée, 31 mai et 1er Juin 2016, dans le cadre de la 17ème édition du Butô Festival.

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Michele Rizzo / Higher - Arno Schuitemaker / Together_till the end / Rythmes obsessionnels

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Higher / Michele Rizzo & Arno Schuitemaker

Photos J.M. Gourreau & Alwin Poiana

 

Michele Rizzo et Arno Schuitemaker:

Rythmes obsessionnels

 

Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis permettent entre autres de prendre connaissance des avancées en danse contemporaine, grâce à la programmation de jeunes chorégraphes peu ou pas connus, issus de divers horizons, français ou étrangers, d’avoir une vision la plus large possible de l’activité internationale dans ce domaine. Cela donne aussi l’occasion de discerner et de cerner les courants qui se dessinent et, occasionnellement, d’effectuer un intéressant rapprochement entre diverses tendances.

C’est ainsi que nous avons pu découvrir, parmi les compagnies programmées à Bagnolet, deux jeunes chorégraphes de même obédience issus tous deux des Pays-Bas qui ont présenté, sur des musiques répétitives, un travail rythmique obsessionnel aboutissant à l’envoûtement du spectateur, à l’image de certaines créations de Lucinda Childs sur des partitions de Steeve Reich ou de Phil Glass. Des œuvres minimalistes axées sur un thème central répété à l’infini tout en se modifiant légèrement à chaque nouvelle séquence jusqu’à l’explosion finale (à l’image du Boléro de Ravel) ou, à l’inverse, au retour à la forme initiale.

Ainsi en est-il du trio Higher de Michele Rizzo, italien de naissance mais hollandais d’adoption, lequel a composé une œuvre mettant en scène trois danseurs, à l’origine isolés chacun dans leur monde mais qui vont finir par se rencontrer et cheminer ensemble durant quelques instants, contraints par les rythmes de la musique obsédante et saccadée de Lorenzo Senni à exécuter à l’unisson une gestuelle viscérale profonde et engagée qui aboutira à une forme de transcendance, dépassant donc leurs aptitudes pour en arriver à la conclusion que « si nous ne parvenons jamais à être l’autre, nous pouvons tenter de devenir un ».

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Together_till the end / Arno Schuitemaker

Photos J.M. Gourreau & Wim Selles

Together_till the end du chorégraphe Arno Schuiter procède d’une démarche similaire : sous l’impulsion d’un fond sonore vibratoire répétitif conçu par Wim Selles, deux corps déshumanisés, comme fixés au sol, vont entreprendre inlassablement des torsions et rotations mécaniques, d’abord de tout le torse ployé en deux puis de la tête et des bras, évidemment à l’unisson : ce mouvement, qui fait penser à l’embiellage d’une locomotive au démarrage, génère chez le spectateur une sorte de fascination puis d’envoûtement. Les corps transformés en machines à impulsions vont cependant se dissocier peu à peu l’un de l’autre pour revenir progressivement à l’unisson, révélant leurs limites. Leur mouvement s’arrêtera de lui-même en fin de course, comme par inertie, dès la suspension des impulsions musicales. Fascinant.

J.M. Gourreau

Higher / Michele Rizzo & Together_till the end / Arno Schuitemaker, Le Colombier, Bagnolet, du 30 mai au 1er juin 2016, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.