Critiques Spectacles

Camille Mutel / Animaux de béance / Cérémonie initiatique

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Photos J.M. Gourreau

Camille Mutel :

Cérémonie initiatique

 

Voilà un spectacle troublant. Par son propos d’abord, l’exploration du comportement de l’être sous l’emprise d’un philtre qui le métamorphose jusqu’à le faire sombrer dans un état de transe. Par son étrange support musical ensuite, les éclats de voix et stridulations aiguës de la cantatrice et compositrice Isabelle Duthoit, souffles et cris rauques aussi déchirants qu’angoissants, qui créent un univers chamanique, transportant le spectateur au beau milieu d’un rituel de possession ou d’exorcisme. Des cris agressifs inhumains, évoquant ceux de corvidés, voire de rapaces prêts à tout pour défendre leur proie. On pense inévitablement à Hitchkock…

Point de départ de cette œuvre étonnante créée en novembre dernier au Manège de Reims, un rituel sarde curatif et festif, celui de l’Argia. Ce rituel tire son nom de celui d’une araignée éponyme qui, en Sardaigne, est aussi celui d’un être mythique évoquant une tarente dont la morsure venimeuse pouvait menacer la vie des paysans d’autrefois. Une légende sarde veut que les personnes mordues par la tarentule se soient mises à danser sur un rythme endiablé, sous l’effet du poison qui envahissait peu à peu leur corps. Par la suite, cette danse entrainante a été utilisée comme remède pour soigner les femmes névrosées. « Celui qui est frappé par l'Argia, nous dit Clara Gallini, auteur d’un livre sur l’ethnologie italienne, 1 ressent de très vives douleurs et se trouve plongé dans un état confusionnel dû à un empoisonnement du sang car il s'agit souvent de latrodectisme. 2. Il souffre sans aucun doute d'une « crise de la présence », au cours de laquelle il se remémore tous les autres moments critiques de son existence ». Et cet auteure de poursuivre : « Le rite de l'Argia combine des pratiques symboliques qui réapparaissent dans d'autres rituels : la lamentation funèbre que l'on retrouve dans les funérailles et le Carnaval, l'accouchement symbolique lui aussi présent dans le Carnaval, tout comme le travestissement. Les femmes qui montrent leurs seins et leur sexe ont les mêmes gestes obscènes que dans la lamentation funèbre ». Au cours de ces cérémonies d’exorcisme dansées et chantées, se joue l’inversion, l’échange des identités et des vécus sexuels, les hommes y devenant femmes ou jeunes filles, ou vice-versa. En Sardaigne, c'est l'araignée qui mène la transe. Les tarentules ont toujours été popularisées avec l’image du mal.

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Dans cette pièce rituelle à mi-chemin entre théâtre et danse, Camille Mutel,  pour la première fois, n’intervient pas comme interprète mais seulement comme chorégraphe et metteur en scène, entre autre par l’intermédiaire d’un jeu de masques digne de ceux de la commedia dell’arte. Ces croyances qui l’ont nourrie lui ont suggéré une scénographie originale au sein de laquelle les différentes scènes qu’elle développe font allusion aux symptômes de cette envenimation ou, plutôt, à cet empoisonnement et au comportement des personnes mordues. C’est l’araignée qui tisse, file et coupe le fil de la vie, nous dit-elle. Et les trois personnages mis en scène qui vont tous les trois survivre à leur malheur, ceux-ci incarnés par Mathieu Jedrazak, contre-ténor et performeur issu des scènes lyriques et queer, 3 Isabelle Duthoit étonnante chanteuse « expérimentale » ou la danseuse Alessandra Cristiani, formée au butô, vont tenter, malgré leur animalité, de renouer un lien social pour regagner leur place dans la société.

 

J.M. Gourreau

Animaux de béance / Camille Mutel, Micadanses, Paris, les 25 et 26 janvier 2018.

 

1 Gallini C. & G. Charuty, 1989, « L’ethnologie italienne : un itinéraire », Terrain éd., n° 12, p. 110-124.

2 envenimation par la morsure d'une araignée du genre Latrodectus, appelé communément « veuve noire ». Son venin possède une action neurotoxique plus dangereuse que celle du venin d'un cobra et peut, dans certains cas, entraîner la mort.

3 Le Grand dictionnaire terminologique définit le terme queer comme un adjectif monosémique, à remplacer par allosexuel ou altersexuel. Il le définit ainsi : « Se dit de ce qui se rapporte à l'ensemble des orientations sexuelles autres qu'hétérosexuelle »[

 

Erika Zueneli / Allein / Les vicissitudes de notre monde

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Photos J.M. Gourreau

 

Erica Zueneli :

Les vicissitudes de notre monde

 

Au travers d’Allein, sa dernière création, Erika Zueneli a tenté de faire partager au spectateur sa vision actuelle de la misère et de la violence qui imprègnent notre monde. Une vision noire, fébrile, houleuse, empreinte de pessimisme et de fatalisme. Mais ce n’est sans doute pas sa seule motivation et, vraisemblablement, pas la plus prégnante. Ce spectacle réunit en effet trois performers, le chanteur Jean Fürst que l’on a pu voir entre autres au sein de diverses compagnies de danse-théâtre comme celle de Karine Ponties ou celle de Nicole Mossoux-Patrick Bonté, le compositeur et musicien Rodolphe Coster, membre de différents groupes musicaux tels Baum, Poni ou Flexa Lyndo, et elle-même que l’on a pu admirer comme chorégraphe dans Tournois (voir au 01.04.10 dans ces mêmes colonnes) ou, encore, dans Tant’amati en 2013 : ce spectacle remporta le prix de la critique Théâtre et Danse pour l’année 2013-2014. Trois artistes d’obédience, de formation et d’esthétique par conséquent très différentes, néanmoins réunis bien évidemment pour donner leur vision de ce thème mais aussi et surtout dans un but de partage, celui de leur expérience propre, en mettant en commun leurs arts et leurs moyens d’expression respectifs dans un dialogue censé nourrir, enrichir et démultiplier l’image que chacun d’eux pouvait se faire de ce propos. La construction de la pièce, dans laquelle Erika confiait à chacun des protagonistes l’élaboration et la maîtrise d’une des parties, ne permit pas (volontairement ?) l’obtention de l’unité souhaitable, mais aboutit plutôt à l’élaboration d’un patchwork, certes de matières et de couleurs par instants complémentaires, mais d’un manque d’unité criant. Chacun des intervenants en effet, qu’il s’agisse du musicien, du chanteur ou de la danseuse, après avoir conquis sa place de soliste, prenait le pas sur les deux autres, comme pour se faire valoir, sans quasiment leur laisser la moindre chance de l’accompagner. Il n’en reste pas moins une œuvre intéressante qui montre à nouveau la préoccupation des jeunes artistes pour les vicissitudes du monde d’aujourd’hui.

J.M. Gourreau

Allein ! / Erika Zueneli, Centre culturel de Wallonie-Bruxelles, 23 et 24 janvier 2018, dans le cadre du festival « Faits d’hiver ».

Kaori Ito / Robot, l'amour éternel / Danser dans l'au-delà

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Photos J.M. Gourreau

Kaori Ito :

Danser dans l’au delà

 

« Je cherche comment je vais danser quand je ne serai plus animée, quand je serai morte ». Comme nombre d’artistes, Kaori Ito est hantée par la mort. Et par la nécessité de laisser une trace, de léguer un patrimoine. Dans son carnet de bord journalier, point de départ de Robot, l’amour éternel, nombre de phrases qu’elle déclame elle-même (ou par l’intermédiaire de l’application Siri de son iPhone), évoquent la solitude, la mort. « J’ai peur d’être seule mais, en fait, je ne peux jamais être seule. En réalité, on n’est jamais seul parce qu’il y a toujours des fantômes. Il y a toujours mon ombre. (…) Je pense que le moment où je vais mourir va me faire du bien. Je pourrai enfin lâcher mon corps, mon centre, mon ombre et mes fantômes ». Dans cette attente, son être tout entier semble tenaillé par cette question : Comment danser dans l’au-delà, comment poursuivre mon œuvre alors que mon corps sera vide, que toute émotion aura disparu ? C’est en interprétant Plexus, pièce d’Aurélien Bory créée pour elle et sur elle qu’elle aura trouvé réponse à ses interrogations. Une traversée existentielle et sensorielle en clair-obscur au cours de laquelle « elle retrouva cette sensation d’un dialogue entre l’espace et le corps vide », comme pour atteindre l’exaltation de danser quand on est mort. Ce sont alors les gestes seuls qui portent l’émotion mais non les vibrations de la chair et de la peau qui les sous-tendent. Mais alors, qui mieux qu’un robot, voire une marionnette, pourrait répondre à sa question et remplir la fonction attendue ?

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Le plateau est occupé par un praticable couvert d’un linceul blanc perforé de plusieurs orifices permettant à l’interprète, Kaori Ito elle-même en l’occurrence, de poindre et d’émerger ou de s’éclipser, voire de s’évaporer « comme d’une grande tombe que je me serais commandée pour moi-même ». Divers masques et coques vides à l’image de fragments de membres épars qu’elle s’applique à plaquer sur son corps tout au long du spectacle, jonchent le praticable qui se déforme au cours du temps qui s’écoule, lentement mais inexorablement. Affublée de ces « prothèses », ses évolutions évanescentes, lentes et calmes, empreintes d’une grande sérénité, avaient quelque chose de magique et de surnaturel qui avaient le pouvoir de fasciner, voire d’envoûter le spectateur transporté dans un autre temps.

J.M. Gourreau

Robot, l’amour éternel / Kaori Ito, Maison des arts de Créteil, du 24 au 27 janvier 2018.

Prochaine représentation le 9 mars au théâtre de Châtillon.

Jefta van Dinther / Protagonist / Retour vers le passé

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Photo Urban Jörén

 

 

Jefta van Dinther :

Retour vers le passé

 

Etonnante démarche que celle de ce chorégraphe qui, au lieu de se plonger vers l’avenir, éprouve au contraire le besoin de se rallier à son passé, d’effectuer un retour en arrière, à la recherche de ses origines. Comme s’il se sentait aujourd’hui mal dans sa peau, comme s’il regrettait son enfance et son adolescence, comme s’il ne parvenait à trouver dans notre monde son idéal. Protagonist de Jefta van Dinther est en effet une œuvre étrange, assez linéaire, en deux parties. La première, assez longue, évoque la jeunesse hollandaise des années 2000 telle que le chorégraphe avait dû la vivre, celle de groupuscules épars se retrouvant de temps à autre dans les rues d’Amsterdam pour former une bande de joyeux drilles prête à faire les 400 coups… Eléments de vie accolés au sein desquels des liens se tissent, des relations s’ébauchent, des amours naissent, des ébats sauvages, des révoltes, des drames se nouent, le tout dans la plus parfaite indifférence. Les corps se frôlent, se caressent, s’embrassent, s’agrippent, se repoussent ; les visages s’éclairent, s’épanouissent, s’embuent de larmes, deviennent hagards sous l’emprise de la drogue. Tous ces sentiments sont, il est vrai, exprimés avec une force peu commune, transformant les danseurs en comédiens, lesquels, par leur violence intérieure, leur expressivité et leur force de suggestion, parviennent parfois à déranger le spectateur. « C’est un voyage de difficultés et de tentatives, de rêves et d’espoirs, où l’on est hanté par ce que nous avons vécu et indûment préoccupé par ce qui est encore à venir », explique le chorégraphe.

Se pencher sur son passé n’est toutefois pas sans risque, surtout lorsque celui-ci s’est révélé plein de bonheur et de joie. Les souvenirs qui affluent à la mémoire sont alors tellement nombreux qu’il s’avère difficile, voire impossible de tous les évoquer, et présenter les plus  prégnants juxtaposés en différents emplacements du plateau n’est peut-être pas le meilleur choix, l’œil du spectateur ne pouvant tout embrasser à la fois. D’où d’incessants va-et-vient du regard, préjudiciables à la parfaite compréhension de l’œuvre.

Mais il faut bien faire des choix. Le chorégraphe quant à lui a pris le parti d’une rupture avec le présent, d’un retour aux sources, bannissant la civilisation, la modernité, le confort. Le choix d’une vie avec les hommes-singes, le peuple des arbres, en parfaite harmonie avec la nature. En s’y reconnectant. Et, finalement, ce n’est sans doute pas plus mal. Sauf que les mêmes travers ont tendance à se reproduire, il est vrai sous une forme différente, plus fruste, plus sauvage. Et Jefta van Dinther de conclure : « C’est ainsi qu’une forme d’espoir commence à prendre corps ». Ainsi va la vie…

J.M. Gourreau

Protagonist / Jefta van Dinther et le Ballet Cullberg, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 17 au 21 janvier 2018.

Lisbeth Gruwez / We’re pretty fuckin’far from okay / Panique, quand tu nous tiens…

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Lisbeth Gruwez :

Panique, quand tu nous tiens…

 

Le rideau s’ouvre sur deux personnages tapis dans l’ombre, dans un silence pesant. Ils sont assis sur une chaise, non loin l’un de l’autre, face au public. Leur visage est fermé, leur regard perdu, leur esprit, ailleurs, miné par une sorte d’inquiétude qui les rend hagards. Tous deux dans le même état. Leurs mains glissent doucement sur leurs genoux, avant de se retirer et de remonter vers la poitrine. Lentement, imperceptiblement. Leur tête, lourde, se penche légèrement vers le sol avant de retrouver sa place normale, dans un sursaut d’énergie. Leur corps se raidit, leur poitrine se creuse. Comme traversés par des fourmillements, leurs pieds s’agitent alors qu’un souffle haletant se fait entendre. Celui de leur respiration, de plus en plus forte, de plus en plus oppressante. Leurs visages, qui sortent peu à peu de l’ombre, sont défigurés par un rictus de peur, d’effroi. Chaque minute qui passe voit leurs rides se creuser davantage, barrer leur front sur lequel perlent quelques gouttes de sueur. A certains moments, ils semblent se ressaisir mais, bien vite, ils retombent dans le même état de léthargie. Bientôt, leur corps agité de soubresauts se recroqueville, se raidit ; leurs bras remontent instinctivement pour cacher leur visage, comme pour le protéger. Le danger est partout, démultiplié par un bruit sourd, grave, saccadé, oppressant, qui s’amplifie à chaque seconde. Celui de leur respiration ? Des battements de leur cœur à l’unisson ? Leur main droite remonte instinctivement jusqu’à leur bouche, comme pour masquer le cri d’effroi qui cherche à en sortir. Tout leur corps est désormais traversé de frissons, de soubresauts de détentes brusques, incontrôlées. Leurs visages se tendent vers le ciel : ils ne peuvent plus cacher cette peur qui les tenaille, qui les étripe, qui les dévore. Car c’est bien un sentiment d’angoisse, de frayeur, d’épouvante qui les étreint, une peur panique qui sourd par tous les pores de leur peau, qui les harcèle, qui distord leurs corps difformes, pelotonnés sur eux-mêmes. Un malaise, une détresse, un sentiment d’épouvante rejaillissent sur le spectateur en le prenant aux tripes. Il y aura bien quelques intermèdes de répit, de relaxe, d’apaisement comme si le cauchemar se terminait, mais qui ne dureront que le temps d’un éclair, juste le temps de repartir de plus belle, avec davantage de force, de vigueur.

C’est en vain que ces deux êtres totalement désemparés vont chercher un peu de réconfort et de compassion chez les spectateurs impuissants, scotchés à leur siège. Le cauchemar les reprend. Leur gestuelle devient alors répétitive, violente, torturée, saccadée, cassante. Hoquets, secousses et soubresauts qu’ils ne parviennent plus à maîtriser envahissent désormais leur être dans sa totalité, le tordent. Un mal mystérieux semble les affecter, comme s’ils étaient envoûtés par quelque maléfice d’un sorcier démoniaque. Les bruits et halètements qui les environnent deviennent mugissements assourdissants, masquant leurs souffles, les râles que leur gorge laisse exhaler. Ils paraissent possédés par une force supérieure, surnaturelle, irrationnelle, qui les attire et les refoule, les précipite, les bascule, les propulse, les accule l’un contre l’autre, les contraint à se meurtrir, à se déchirer, à s’entre-dévorer. Comme des bêtes. Oppressant.

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Photos Leif Firnhaber

 

Alors que rien de le laissait présager, au paroxysme de leur étreinte, tout s’arrête. La sérénité revient, la lumière refait son apparition, tout se fige. Debout, nos deux protagonistes dévisagent le public, se congratulent, s’enlacent, s’étreignent. D’où sortent-ils ? Que leur est-il arrivé ? C’est le calme après la tempête, l’apaisement. Souverain. Un intense moment de détente, de béatitude, d’extase les saisit. Désormais, tout est fini, bien fini.

We’re pretty fuckin’far from okay est le troisième volet d’un tryptique qui a vu le jour en 2012 sous la forme d’un solo de la même veine et de la même force, It’s going to get worse and worse, my friend (cf.ma critique dans ces mêmes colonnes). La chorégraphe, Lisbeth Gruwez, incarnait d’ailleurs elle-même son personnage. Et l’on se demande si ce duo, créé en écho en Avignon en 2016, n’aurait pas dû, lui aussi, être interprété en solo par la même artiste, tant son expressivité, d’une force peu commune, s’avère prégnante. La résonance apportée par Wannes Labarth, d’une psychologie, d’une personnalité, d’une énergie, d’un caractère bien différents, ne confère en effet rien de plus à cette œuvre fascinante qui, par essence, n’est pas sans évoquer Les oiseaux d’Hitchcock.

J.M. Gourreau

We’re pretty fuckin’far from okay / Lisbeth Gruwez, Théâtre de la Bastille, du 15 au 20 janvier 2018.

 

Yuval Pick / Acta est fabula / La danse : un moyen d’expression mais, surtout, un partage

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Ph. L. Philippe

Yuval Pick :

La danse: un moyen d’expression mais, surtout, un partage

 

Pour Yuval Pick comme pour ses danseurs, la vie est belle et vaut la peine d’être vécue. Et, surtout,  partagée par la danse. A tout moment en effet, une foultitude d’émotions surgissent de l’âme de ses interprètes, traversent leur corps. Et le font bouger, s’exprimer, parler. Consciemment ou non, elles leur suggèrent des gestes, des mots, des cris instinctifs qui les libèrent, leur confèrent une existence vis-à-vis de l’autre, des autres… Lesquels sont conviés eux aussi, consciemment ou non, à les observer, à les goûter, à s’en emparer, voire à les partager ou les faire évoluer. Que l’on y adhère ou non, ils ne laissent pas indifférents. Dans un cas comme dans l’autre, spectateurs comme interprètes y répondent, consciemment ou non. Par de l’intérêt, générant une participation, visible ou cachée, ou, à l’inverse, par de l’ennui et de l’apathie.

Dans Acta est fabula, Yuval Pick s’est penché sur ces interactions. D’un côté, comment les relations s’établissent-elles ? Comment se forme une cohésion au sein d’un groupe ? Comment se fédère-t-il ? Et de l’autre, comment un mouvement ébauché évolue-t-il ? Comment s’élaborent des variations sur un geste naissant, une mélodie à partir de sons parfois sauvages ou incohérents ? Comment naît un spectacle, en fait par essence destiné à un partage, qu’il soit chorégraphique ou musical, lorsque l’on dispose d’instruments – vivants ou inertes – que l’on connaît parfaitement et que l’on maîtrise totalement ? Qu’il s’agisse d’une intonation, d’une vibration, d’un mouvement tout juste conçu, à peine élaboré, lorsqu’il est repris et démultiplié, il se charge, se nourrit peu à peu de ce que lui apporte l’autre, les autres, leur expérience mais, surtout, leurs émotions, leurs joies, leurs peines… Celles-ci vont le modifier, le transformer, le sublimer, le charger d’une force, d’un élan qui amènent la cohésion, les fasse passer au-delà du mur de la scène, traverser le corps des spectateurs pour atteindre leur subconscient, voire leur âme… "J'ai la certitude que les œuvres d'importance ne peuvent naître que d'une complicité forte entre celui qui les conçoit et ceux qui ont charge de donner corps à la danse", explique leur auteur. Et de poursuivre : "Ma recherche est guidée par l’idée que chaque être a au fond de lui-même une connaissance innée que la danse a le pouvoir de dévoiler. Ma tâche de chorégraphe consiste dans la mise en œuvre et dans l’orchestration de ce dévoilement."

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Voilà qui est dit. Ne cherchez donc pas dans la danse de Yuval Pick un sujet ou un récit quelconque. Il n’y en a pas. Son seul but ? Amener ses interprètes à marcher dans la même direction, à contraindre leur gestuelle à converger, à la formater, à sortir de soi pour aller vers l’autre, les autres, à adopter le meilleur d’eux-mêmes pour le mettre en commun, le partager, s’en nourrir et y trouver sa raison de vivre. D’où ces fréquents changements de direction, ces déséquilibres, ces élans brisés, ces pulsions tribales, ces discordances, ces errances, ces recherches gestuelles désordonnées parfois vite abandonnées... Pour Yuval Pick, tout est nourriture, tout est prétexte à la danse, laquelle cependant va s’avérer heurtée, désordonnée, faite de pulsions juxtaposées peu à peu canalisées mais qui, toutefois, laissent un petit goût amer d’inachevé.

J.M. Gourreau

Acta est fabula / Yuval Pick, Théâtre National de la danse Chaillot, du 9 au 12 janvier 2018.

Philippe Découflé / Nouvelles pièces courtes / Retour à ses premiers amours

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Photos Laurent Philippe

 

Philippe Découflé :

Retour à ses premiers amours

 

Découflé il est, Découflé il reste. Fidèle à lui-même. Son "truc": de courtes pièces surprenantes, burlesques, magiques. Faites de séquences juxtaposées ou emboîtées, modulables à l'envi. Bannies les œuvres de longue haleine d'un seul tenant, telle Paramour, ce spectacle d'une heure et demie, créé en 2016 à Broadway pour le Cirque du soleil. Ou, encore, Contact, pièce d'une soixantaine de minutes, finalement conçue ainsi pour céder à la mode d'aujourd'hui, laquelle exige des spectacles avoisinant cette durée. Voilà donc un patchwork d'univers et d'atmosphères variés, en constante évolution au gré de l'humeur de son auteur, à l'image de Decodex ou de Triton, ses premiers opus. L'attachement du chorégraphe aux formats courts lui vient du rock’n’roll : "des morceaux brefs et efficaces, gagnant en puissance ce qu’ils perdent en longueur", nous dit-il, comme pour s'excuser...

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Photos Charles Freger

Ces Nouvelles pièces courtes, au nombre de cinq, résultent donc d'un collage de piécettes pour sept interprètes, des danseurs tout autant circassiens qu’amuseurs publics ; comme à l'habitude, elles sont malicieuses, drolatiques, magiques, oniriques, pleines de fantaisie... On y trouve un duo au cours duquel deux artistes se livrent à une performance chorégraphique et musicale tout à la fois, au sein de laquelle ils interprètent une suite de variations néo-classiques sur diverses partitions de Vivaldi, vêtus de costumes aux couleurs chaudes, vives et contrastées qui ne sont pas sans évoquer certaines tenues traditionnelles de sorciers vaudou du Niger ; on peut aussi déguster une étonnante partie de cache-cache intitulée Le Trou ou l’Évolution en 10 minutes qui débute par une séquence cocasse au cours de laquelle un homme tombé dans un puits sans fond met en œuvre les moyens les plus désopilants pour s’en sortir, et qui se termine par une explication toute personnelle par l’absurde de la théorie de l’évolution... Lui succède une séquence aérienne, matérialisation du rêve d’Icare, un instant sublime qui n’est pas sans évoquer Les Sylphides, ces êtres éthérés chers aux Romantiques : ce tableau fait d’ailleurs l'objet d'un nouveau procédé vidéo d’une grande originalité, le "looping", lequel démultiplie les images, permettant à la danseuse Suzanne Soler - que le chorégraphe a rencontrée au Cirque du soleil - de s’élever dans les airs avec l’aisance de la fée Clochette… Le spectacle se termine par une évocation fort imagée du Japon - caméra mobile sur le plateau - qui nous offre une vision éclectique très personnelle d’un pays agité tant par le grouillement et les convulsions de son peuple que par les séismes dévastateurs… Bref, jeux de mains, grimaces, tours de magie, illusions d’optique, acrobaties et, même, jodels alternent avec de fascinants instants de danse pure qui renforcent notre bonheur. Créé en mai dernier à La Rochelle suite à une résidence de 15 jours, ces Nouvelles pièces courtes, dans lesquelles on retrouve à la fois l’esprit de Nikolaïs, tant par les costumes que les lumières, ainsi que celui des Pilobolus, voire de Montalvo, procèdent également de la magie d’un Walt Disney ou d’un Tex Avery, dont Découflé avoue d’ailleurs s'être inspiré !

J.M. Gourreau

Nouvelles pièces courtes / Théâtre National de la Danse Chaillot, du 29 décembre 2017 au 12 janvier 2018. Ce spectacle sera redonné sur cette même scène du 20 avril au 10 mai 2018 et, aussi, du 25 au 27 janvier à Antibes, du 31 janvier au 1er février à Sète, du 14 au 17 février à Brest, du 21 au 25 mars à Blagnac et du 5 au 8 avril 2018 à Sceaux.

Moses Pendleton / Viva Momix forever / La nature et ses merveilles

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Photos M. Pucciariello

Moses Pendleton :

La nature et ses merveilles

 

Pendleton1Voilà 47 ans qu’il parcourt le vaste monde avec un succès sans précédent : Moses Pendleton co-fondateur dans le New Hampshire en 1971 de la célèbre troupe des Pilobolus qu’il a quittée dix ans plus tard pour créer la compagnie Momix, est bien plus qu’un chorégraphe : c’est aussi un circassien acrobate, équilibriste, illusionniste, metteur en scène et éclairagiste de génie, comme il nous le démontre à nouveau avec Viva Momix forever, un florilège de séquences issues de six de ses meilleurs pièces, Opus Cactus, Momix en orbite, Flower Moon, Botanica, Alchemia Botanica et Momix Classics, auxquels il a adjoint 2 tableaux inédits, Daddy Long Legs et Light Reigns.  Ce spectacle, créé à Milan en juin 2015 à l’occasion du 35ème anniversaire de la compagnie, est une œuvre fascinante axée sur l’illusion, l’élasticité et la souplesse des corps en jeu. Les images mises en scène, qui se succèdent sans temps morts, sont féeriques, pleines d’humour, de fantaisie et de poésie. Fruits d’une imagination débordante, elles permettent, selon les mots de leur auteur, « de plonger le spectateur dans un courant d’inconscience ».

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Tout l’art de Pendleton consiste en effet à propulser le spectateur dans un univers où la fiction côtoie la réalité avec force artifices, illusions d’optique et alchimie du plus bel effet : d’étincelantes lucioles humaines prennent leur essor dans l’univers étoilé avec une grâce infinie, tandis que d’autres corps se transforment en femmes-fleur dont les corolles s’épanouissent voluptueusement ; d’autres encore se métamorphosent en papillons sortant de leur chrysalide en évoquant la Loïe Fuller et ses effets magiques de voile… Tout cela dans un savant mixage de tableaux tout aussi surréalistes que poétiques au sein desquels une escouade de chauve-souris (mais, peut-être sont-ce des cygnes ?) prend son envol dans les ténèbres de la nuit, des lettres de l’alphabet se mettent à danser en se parant de chatoyants atours qui ne sont pas sans évoquer les enluminures du peintre russe Erté, neuf mannequins embarquent leurs homologues humains dans une valse aussi loufoque qu’endiablée… L’instant d’après, un étrange mobile formé de deux roues-Cyr piriformes emboitées l’une dans l’autre servira de terrain de jeu à un couple d’étonnants acrobates, lesquels, après l’avoir mis en rotation, s’y insèreront pour créer des figures d’une originalité époustouflante… Bref, un spectacle qui vous enchantera si vous n’êtes pas familiers de la chose, mais qui vous laissera peut-être un arrière-goût de déjà vu si vous êtes coutumier du genre…

J.M. Gourreau

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Philippe Lafeuille / Chicos Mambo / Tutu / Amuseur public tu es, amuseur public tu restes...

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Photos J.M. Gourreau

Philippe Lafeuille :

Amuseur public tu es, amuseur public tu restes…

 

« Chicos Mambo », vous connaissez ? Cette bande de joyeux drilles, comédiens, danseurs, clowns, mimes mais, surtout, amuseurs publics est passée maître dans le domaine de l’autodérision… On l’avait croisée à Paris sur la scène de la salle Bobino en octobre 2014, précisément avec Tutu - La danse dans tous ses états dont c’était la création. Après un petit détour par le théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, celle-ci revient de nouveau à Bobino, qui plus est avec ce même spectacle, revu et corrigé, toutefois ! Il faut dire que Tutu avait fait un tabac à sa création dans la capitale, au point de devoir jouer les prolongations. L’année suivante d’ailleurs, cette pièce avait remporté le prix du public au 50ème Festival OFF d’Avignon. Il y avait de quoi : si Tutu est un hommage à la danse, c’est aussi un spectacle fort original mais totalement déjanté qui à l’heur de revisiter les grands thèmes chorégraphiques intemporels du ballet classique, du Lac des cygnes à la Sylphide en passant par le Sacre du printemps de Stravinsky, le Boléro de Ravel, le Beau Danube bleu de Johann Strauss, la Mort du cygne de Saint-Saëns, sans oublier le tango…

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Sept artistes polyvalents et pluri-talentueux nous convient donc à goûter et partager les joies et déboires qu’ils rencontrent quotidiennement sur leur chemin au travers d’une vingtaine de tableaux plus drolatiques les uns que les autres. Une revue farfelue aussi fantasmatique que délirante, empreinte toutefois d’une ineffable poésie. Travestis voisinent avec des hommes-objet métamorphosés par des costumes délirants du plus bel effet, qu’il s’agisse de sylphides s’envolant avec une grâce divine dans les airs, de cygnes se lançant dans une danse éponyme ou de petits diables facétieux et grimaçants, dotés d’une prodigieuse technique, qui raviront les plus jeunes. Tout est minutieusement étudié, surprenant, truffé d’effets scénographiques plus originaux les uns que les autres, en outre mis en lumière par de savants et fantasmagoriques éclairages.

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La Compagnie Chicos Mambo est née à Barcelone en 1994, suite à la rencontre de son actuel chorégraphe et directeur, Philippe Lafeuille, avec deux joyeux lurons férus de danse : un catalan et un vénézuélien. Dès ses premiers spectacles, cette toute jeune compagnie connaît un retentissant succès, tant en Espagne qu’en France du fait de son esprit facétieux et piquant. Cette fulgurante ascension la mène sur le plateau de la chaîne catalane TV3, pour laquelle elle imagine plus de 200 sketches originaux... Mais c’est leur second spectacle créé en 1998, Méli-Mélo, qui leur offre une renommée internationale, d’abord en Espagne, puis en France et en Italie. Par la suite, Méli-Mélo sera exporté au Japon pour une tournée de 2 mois. Chicos Mambo s’est produite à Paris à plusieurs reprises déjà, en 1999 au Théâtre Déjazet d’abord, puis durant 3 mois au Théâtre du Gymnase en 2000. Elle a fait depuis le tour du monde en repassant par Avignon (2006) puis Paris (de 2014 à 2017) avec le succès qu’on lui connaît aujourd’hui.

J.M. Gourreau

Tutu / Philippe Lafeuille, Chicos Mambo. Spectacle créé le 30 septembre 2014 en avant-première au KLAP de Marseille et programmé en ce moment à Bobino, ce jusqu’au 14 Janvier 2018. Vu à Saint-Quentin-en-Yvelines le 19 décembre 2017.

Elizabeth Czerczuk / Dementia praecox 2.0 / Un art total tourné vers le happening

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Photos J.M. Gourreau

Elizabeth Czerczuk :

Un art total tourné vers le happening

 

Vous souvenez-vous de la Giselle de Mats Ek ? C'est dans le même univers, celui d'un  hôpital psychiatrique que nous emmène par le théâtre, le mime et la danse Elizabeth Czerczuk dans un périple au cours duquel le spectateur aura tout loisir de côtoyer, voire d'étudier de près, de très près même, toutes sortes d'aliénés. En effet, en franchissant sa porte, ne rêvez pas vous retrouver confortablement assis dans un fauteuil comme vous en avez l'habitude dans un théâtre classique, n'espérez pas boire les paroles de vos comédiens préférés de la même manière que s'ils étaient sur un plateau, ne vous imaginez pas vous pâmer devant les entrechats de vos étoiles favorites comme si vous étiez à l'Opéra, ne pensez pas goûter à la musique comme lorsque vous vous trouvez vautré dans votre divan. Non, vous partagerez l'intimité de ces êtres et leurs états d'âme, vous les côtoierez comme s'ils faisaient partie de votre cercle d'amis les plus proches, vous vivrez leur quotidien tel qu’ils le vivent. Car Elizabeth Czerczuk, élève et émule de Jerzy Grotowski, polonaise tout comme lui, a éprouvé l'envie et le besoin de bousculer les traditions et de vous extraire de vos habitudes, afin de vous faire vivre aussi intensément que possible les personnages qu’elle met en scène, avec lesquels elle cohabite, auxquels ses acteurs et elle-même s’assimilent. Fondateur du « Théâtre laboratoire (Teatr Laboratorium) de Wrocław », Grotowski doit en effet sa notoriété au fait que ses spectateurs, en très petit nombre, partageaient le même espace scénique que les acteurs. Pas de décor, pas d'effets de lumière, pas de grimage, pas de costumes. Pour Grotowski, "l'acteur était le tout du théâtre et le théâtre était là pour favoriser son passage à un degré d'humanité plus vrai que le degré quotidien. Tout se jouait donc sur l'extraordinaire intensité dramatique et physique d'artistes supérieurement entraînés, sur les qualités expressives de leur voix et sur leur présence presque insoutenable dans l'espace. En dépit de son éclat parfois violent, l'action obéissait à la précision rigoureuse et comme nécessaire d'un rite". En fait, ce n’était pas un théâtre au sens habituel du terme mais plutôt un institut « scientifique » qui se consacrait à la recherche dans le domaine de l’art de l’acteur, un théâtre qui, comme l'a écrit Peter Brook, serait un "véhicule  qui entraîne ses passagers moins à représenter des rôles qu'à se connaître eux-mêmes et, surtout, à se reconnaître entre eux. (…) L'acteur est une fin, alors que le rôle est secondaire ; le rôle est un attribut du théâtre, et pas un attribut de l'acteur." 

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Cette technique, fondée par conséquent "sur le travail de l’intégralité du corps et des émotions" est aussi celle d’Henryk Tomaszewski dont Elizabeth Czerczuk a également été non seulement l’élève mais, aussi, la première directrice de son théâtre après sa mort. Si la conception du spectacle chez Grotowski était davantage tournée vers le théâtre, celle de Tomaszewski l’était surtout vers le mime et la danse. Toutefois ces deux artistes partageaient le même intérêt passionnel pour toutes les formes de rituels et de pratiques contrôlées de la transe. Il en résulta la conception d’une technique corporelle plus exigeante et d’un système de représentation davantage centré sur l'identification du corps à l'objet que sur les émotions ou le rapport du sujet à l'objet. L’art d'Elizabeth Czerczuk, qui fonda en 2013 le Théâtre-laboratoire qui porte désormais son nom, résulte de la fusion des deux techniques élaborées par ses deux maîtres, Grotowski et Tomaszewski. Pour cette artiste, la participation du public à ses spectacles permet à celui-ci de se libérer de ses angoisses afin de mieux se déplacer dans l’espace de la vie. Ce lieu, qui vient tout juste d’être rénové et agrandi, lui permet désormais, outre de présenter ses spectacles, d’accueillir en résidence de nouvelles compagnies.

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Eloge du monde de la folie auréolée d’une musique originale signée Sergio Gruz et Julian Julien, Dementia Praecox 2.0 est le second volet d’une trilogie dont les deux autres, Requiem pour les artistes et Matka, ont été composés antérieurement. Dans cette pièce interactive vue sous l’angle de Tadeuz Kantor dont l'art s'inspirait du constructivisme, du dadaïsme et du surréalisme, se côtoient une vingtaine de personnages somptueusement nippés, tous atteints de différents types de folie à divers degrés, depuis la perte de confiance jusqu’à la folie furieuse, en passant par la prostitution par manque d’amour. Tout l’art de la chorégraphe-metteur en scène, toute sa force et son talent consistent à rendre ses personnages actuels, à faire en sorte qu'ils soient parfaitement « lisibles », à contraindre le public à partager leur état, afin "d’éveiller sa sensibilité pour qu’il comprenne les angoisses et la souffrance de ses aïeux". D’où la nécessaire promiscuité - pour ne pas dire fusion - entre acteurs-danseurs et spectateurs. Cela pourrait paraître parfois dérangeant pour ces derniers. Ce ne l’est pas, et c’est bien là le prodige car tout se passe dans la confiance et, finalement, le message est parfaitement perçu. S'il n'est pas réellement nouveau, ce processus créatif qui redimensionne le travail du comédien entraîne le public dans une véritable catharsis et permet au théâtre contemporain de se réengager dans une voie encore insuffisamment explorée.

J.M. Gourreau

Dementia praecox 2.0 / Elizabeth Czerczuk, Théâtre Elizabeth Czerczuk, Paris, 15 décembre 2017.