Critiques Spectacles

Thomas Hauert / Inaudible / L'âme de la musique dévoilée

Hauert t inaudible 24 june events cartoucherie 03 06 16Hauert t inaudible 13 june events cartoucherie 03 06 16Hauert t inaudible 18a june events cartoucherie 03 06Thomas Hauert:

L'âme de la musique dévoilée

 

Il faut être musicien dans l'âme pour parvenir à exprimer avec une force aussi poignante les idées et sentiments contenus dans une partition musicale, a en faire jaillir l'essence pour la transcrire par le geste. Il faut aussi être psychologue pour arriver à pénétrer aussi profondément les tréfonds de l'âme de son auteur. Dans Audible en effet, Thomas Hauert s'est appliqué à exprimer par la danse l'indicible, à savoir les pensées du compositeur, son humeur  et son état d'esprit lors de la composition de son œuvre. Comme le rappelle fort justement l'auteur (anonyme) du programme, "il renverse le principe du mickeymousing afin de laisser le mouvement suivre la musique au plus près". Le mickeymousing est en effet une technique sonore utilisée par les cinéastes de "movies" américains pour souligner un évènement du film par une bande son en étroite relation avec lui. Autrement dit, c'est une musique parfaitement synchronisée avec l'action. Thomas Hauert, lui, s'est servi de la danse pour renforcer l'expressivité de la musique, la rendre visible, la matérialiser. Le plus étonnant est qu'il soit parvenu à ce but non par intuition mais par la recherche et l'improvisation, d'où l'extraordinaire richesse et variété des mouvements, leur force étonnante et leur portée. Le tout dans un  climat ludique du plus merveilleux effet.

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Photos J.M. Gourreau

 

Dans Audible, deux types de musique diamétralement opposés ont été choisis pour illustrer cette recherche, d'une part, le Concerto en fa de Georges Gerschwin, d'autre part, Ludus de morte Regis du compositeur contemporain Mauro Lanza. La composition de cette dernière pièce, extrêmement complexe, a été décortiquée par le chorégraphe qui l'a fort judicieusement traduite, entre autres, par une sculpture géométrique en mouvement, sorte de cube modulable composé par les danseurs étroitement emmêlés, m'évoquant une Compression mouvante de César. A l'opposé, le Concerto en fa de Gerschwin est une œuvre extrêmement ludique que Thomas Hauert a littéralement disséquée - tout au moins, c'est l'impression que cela me donne - pour en magnifier par la danse la substantifique moelle. Chaque instrument est personnalisé et les figures et variations créées par le chorégraphe dépendent non seulement du contenu de la musique mais aussi de sa richesse et de son intensité émotionnelle. Les gestes des danseurs explicitent la musique et en portent en eux l'esprit.  Si bien que l'on pourrait penser que c'est le compositeur en train d'écrire sa partition que l'on a sous les yeux...

J.M. Gourreau

Inaudible / Thomas Hauert, Théâtre de l'Aquarium, 3 juin 2016, dans le cadre de la manifestation June Events.

 

Sidi Larbi Cherkaoui / Noetic / Les danseurs de la Göteborgsoperans Danskompani seraient-ils atteints par la maladie de Parkinson?

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Photos Bengt Wanselius

Sidi Larbi Cherkaoui:

Les danseurs de la Göteborgsoperans Danskompani seraient-ils atteints par la maladie de Parkinson?

 

On attendait l'excellence. On eut le pire... On aurait d'ailleurs pu s'en douter dès la lecture des premières lignes des textes énoncés dans le spectacle. Il y est en effet question de révélations qu’aurait eues l’astronaute Edgar Dean Mitchell en 1971 lors de sa sortie dans l’espace lunaire, révélations qui l’auraient conduit à une sensation de connaissance universelle, laquelle serait à l’origine de ce ballet… Suit l’énoncé des textes de Randy Powell et de Jason Silva qui seront déclamés au cours du spectacle : des phrases quasi-incompréhensibles par le commun des mortels, d'une prétention incommensurable... Et que l'on ne peut aucunement, lorsqu'on parvient à en saisir le sens, rapporter à ce qui se passe sur scène, ce d'autant qu'elles sont déclinées en anglais ! Comme si tout le monde était familiarisé avec les subtilités de la langue de Shakespeare...

Que nous a t'il donc été donné à voir ? Des danseurs en costume de ville noir, les hommes en chemise blanche et cravate, les femmes en robe noire – malencontreusement affublées de genouillères noires du plus mauvais goût – dans une chorégraphie glacée, abstraite, sophistiquée et confuse, surtout celle des ensembles, en partie au sol. Des soli acrobatiques et tarabiscotés, très géométriques, désarticulant leurs interprètes, des va-et-vient de danseurs dépourvus de toute humanité s’appliquant cependant à construire harmonieusement, à l’aide de barres en fibre de carbone, des figures mathématiques précises et rigoureuses, tantôt au sol, tantôt dans l’espace, de façon à former, une fois réunies, des arceaux, une tonnelle ou une sphère dans laquelle les protagonistes de l’œuvre vont évoluer ou se lover. Le tout dans une immense cage parallélépipédique gris clair du plus bel effet sur une musique fort agréable souvent planante de Szymon Brzóska, interprétée pour partie en live par l’étonnant musicien polyinstrumentiste Shogo Yoshii. Mais s’il y a parfois d’harmonieuses variations d’essence classique fort agréables à l’œil, il y en a malheureusement aussi de beaucoup moins élégantes, tels ces tremblements communicatifs évoquant des sujets électrisés ou atteints de la maladie de Parkinson...

Cela étant dit, les 19 danseurs de la plus importante compagnie chorégraphique d’Europe du Nord – elle en comporte 38 de 17 nationalités différentes – et dont la particularité est de ne travailler que sur des pièces originales, s’avère une troupe remarquable, tant par sa technique que sa musicalité et son enthousiasme. Il est dommage d’avoir eu à l’admirer dans de telles conditions.

J.M. Gourreau

Noetic / Sidi Larbi Cherkaoui, Grande Halle de La Villette, du 1er au 4 juin 2016.

Ken Mai / Xesdercas / Quand le butô rejoint le music-hall

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Photos J.M. Gourreau

 

Ken Mai:

Quand le butô rejoint le music hall

 

Ken Mai est un bien étrange personnage. S'il est capable de changer de sexe en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il est aussi capable de se transformer en ballerine classique, en chanteuse de variétés ou d'opéra, en danseur de rock, en pantin désarticulé, en satyre, en sorcière, en démon, en monstre, en clown pathétique, en icône... Ce disciple de Kazuo Ohno et de Tatsumi Hijikata qui vit en Finlande s'est forgé un style à part après avoir intégré au butô la danse expressionniste allemande. Ses performances, très imagées, font appel au butô bien sûr mais aussi à divers styles de danse contemporaine, au rock, au théâtre, aux arts martiaux, au yoga et au chant. Xesdercas, qu'il vient de présenter à l'Espace Culturel Bertin Poirée à Paris, intègre toutes ces disciplines : c'est en fait un pot-pourri de fascinantes images évoquant différents sentiments et divers états de la vie, du profane au sacré, sur des musiques très éclectiques du groupe Easy Pop, de David Cole ou d'Yves Montand entre autres. Cet enchaînement de courtes séquences spectaculaires, parfois mises en scène et présentées avec l'aide de son assistante italienne Shiraz Pertev, s'avère occasionnellement volontairement grotesque afin de mieux faire passer son message. Mais il peut être aussi poignant et empreint d'une très grande émotion comme il l'a montré dans cet extraordinaire duo d'amour passionnel empreint de violence mais aussi d'une très grande ferveur qui terminait sa prestation. Un grand moment.

J.M. Gourreau

Xesdercas / Ken Mai, Espace Culturel Bertin Poirée, 31 mai et 1er Juin 2016, dans le cadre de la 17ème édition du Butô Festival.

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Michele Rizzo / Higher - Arno Schuitemaker / Together_till the end / Rythmes obsessionnels

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Higher / Michele Rizzo & Arno Schuitemaker

Photos J.M. Gourreau & Alwin Poiana

 

Michele Rizzo et Arno Schuitemaker:

Rythmes obsessionnels

 

Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis permettent entre autres de prendre connaissance des avancées en danse contemporaine, grâce à la programmation de jeunes chorégraphes peu ou pas connus, issus de divers horizons, français ou étrangers, d’avoir une vision la plus large possible de l’activité internationale dans ce domaine. Cela donne aussi l’occasion de discerner et de cerner les courants qui se dessinent et, occasionnellement, d’effectuer un intéressant rapprochement entre diverses tendances.

C’est ainsi que nous avons pu découvrir, parmi les compagnies programmées à Bagnolet, deux jeunes chorégraphes de même obédience issus tous deux des Pays-Bas qui ont présenté, sur des musiques répétitives, un travail rythmique obsessionnel aboutissant à l’envoûtement du spectateur, à l’image de certaines créations de Lucinda Childs sur des partitions de Steeve Reich ou de Phil Glass. Des œuvres minimalistes axées sur un thème central répété à l’infini tout en se modifiant légèrement à chaque nouvelle séquence jusqu’à l’explosion finale (à l’image du Boléro de Ravel) ou, à l’inverse, au retour à la forme initiale.

Ainsi en est-il du trio Higher de Michele Rizzo, italien de naissance mais hollandais d’adoption, lequel a composé une œuvre mettant en scène trois danseurs, à l’origine isolés chacun dans leur monde mais qui vont finir par se rencontrer et cheminer ensemble durant quelques instants, contraints par les rythmes de la musique obsédante et saccadée de Lorenzo Senni à exécuter à l’unisson une gestuelle viscérale profonde et engagée qui aboutira à une forme de transcendance, dépassant donc leurs aptitudes pour en arriver à la conclusion que « si nous ne parvenons jamais à être l’autre, nous pouvons tenter de devenir un ».

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Together_till the end / Arno Schuitemaker

Photos J.M. Gourreau & Wim Selles

Together_till the end du chorégraphe Arno Schuiter procède d’une démarche similaire : sous l’impulsion d’un fond sonore vibratoire répétitif conçu par Wim Selles, deux corps déshumanisés, comme fixés au sol, vont entreprendre inlassablement des torsions et rotations mécaniques, d’abord de tout le torse ployé en deux puis de la tête et des bras, évidemment à l’unisson : ce mouvement, qui fait penser à l’embiellage d’une locomotive au démarrage, génère chez le spectateur une sorte de fascination puis d’envoûtement. Les corps transformés en machines à impulsions vont cependant se dissocier peu à peu l’un de l’autre pour revenir progressivement à l’unisson, révélant leurs limites. Leur mouvement s’arrêtera de lui-même en fin de course, comme par inertie, dès la suspension des impulsions musicales. Fascinant.

J.M. Gourreau

Higher / Michele Rizzo & Together_till the end / Arno Schuitemaker, Le Colombier, Bagnolet, du 30 mai au 1er juin 2016, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.

Hofesh Shechter / Barbarians / Un monde de contrastes

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Photos John Ross & Gabriele Zucca

Hofesh Shechter:

Un monde de contrastes

 

Il est fidèle à lui même, fougueux, emporté, violent. Mais surprenant aussi. Barbarians, un triptyque que l'on a pu voir au Festival d'Avignon en juillet 2015 et qui est donné en ce moment à Paris avant de l’être à Lyon, ne déroge pas à la règle. Dans ses deux premières parties tout au moins, car la troisième est d'une toute autre facture. Que diantre Hofesh cherche t'il à relater dans les deux premières, respectivement intitulées The barbarians in love et tHE bAD ? On ne le saura vraisemblablement jamais car, comme il le dit lui-même, c’est le hasard qui régit ses créations. Chorégraphiques comme musicales. Avec cependant l’envie de surprendre, voire de choquer. Tout est fait au petit bonheur la chance, dans l’instant. Dans une interview à Laurence Houot en juillet 2015 en Avignon, il expliquait: « Aujourd'hui on peut faire du son facilement. On ouvre internet, on tape, et hop, des choses surgissent ! Alors moi, je mélange tout ça, des musiques déjà écrites et j'y ajoute mes inspirations, mes inventions. Je me régale »… On ne s’étonnera donc pas qu’il agisse de la même façon lorsqu’il règle ses chorégraphies…

Le spectateur est d’ailleurs mis dans le bain dès les premières secondes : des flashes de lumière aveuglante alternés avec des noirs profonds laissent deviner les évolutions électrisantes de six danseurs vêtus d’un blanc éclatant sous les accents d’une musique rythmique tonitruante : celle-ci est par moments entrecoupée de quelques phrases issues des Concerts Royaux de François Couperin et, à d’autres, de déclamations morales sur le bien et le mal, l’ordre et le désordre, concepts auxquels l’on sait Hofesh Shechter particulièrement attaché. Insolite et détonnant pour ne pas dire iconoclaste ! Mais, passons, on finit par s’y habituer...

Hofesh shechterMême style et même atmosphère dans la seconde partie, là encore sous une débauche de décibels parfois assénés comme des coups de marteau. Le mouvement des corps électrisés, la violence sourde et contenue des interprètes, leur course heurtée, brutalement stoppée, leur gestuelle énergique et nerveuse, désarticulée, leurs soubresauts intempestifs traduisent leur torture intérieure mais aussi leur rage de vivre. Une danse toutefois abstraite et confuse, répondant aux chocs de l’univers sonore mais qui finit par vous prendre à la gorge lorsqu’elle étreint l’ensemble des protagonistes présents sur la scène, unis dans un même élan.

Changement brutal de style avec la 3ème partie qui révèle de façon surprenante un chorégraphe capable de dépeindre des émotions patentes et lisibles, en l’occurrence celles d’un couple face à l’amour. L’œuvre, primesautière, montre un jeune adolescent curieusement vêtu d’une culotte de cuir à la tyrolienne, s’acoquinant à une jeune femme « bien sous tous rapports », laquelle finit par répondre avec tendresse, innocence et empressement à ses avances dans une danse débridée très libre, sensuelle, ludique, exubérante, en tous les cas pleine de jeunesse et d’entrain. On se demande bien comment le chorégraphe en est arrivé là, peut-être pour se faire pardonner la violence qui émanait des deux premières parties de l’œuvre ?

J.M. Gourreau

Barbarians / Hofesh Shechter, Théâtre de la Ville, du 30 mai au 4 juin 2016.

Jérémie Bélingard / Parade for the End of the World / Parade pour la fin des temps

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Photos Jean Couturier

 

Jérémie Bélingard:

Parade pour la fin des temps

 

Les aficionados de Jérémie Bélingard, étoile du Ballet de l'Opéra National de Paris, auront sans doute été surpris par cette étonnante performance, menée de concert avec le compositeur-interprète japonais Keiichiro Shibuya et la vidéaste Justine Emard.  Parade for the End of the World est en effet une œuvre avant-gardiste, un  "ballet laboratoire" comme le qualifient ses auteurs, librement inspiré du célèbre ballet Parade de Cocteau-Satie-Picasso-Massine. Né de l’étroite collaboration entre ces trois artistes, ce spectacle, un "work in progress" en trois parties de 15 minutes, est amené à évoluer dans son essence au fil de l'actualité et des représentations par l'ajout ou la substitution de nouveaux  protagonistes, tant musiciens que danseurs. Le public quant à lui est invité à explorer et évaluer les relations entre l'Homme et la technologie moderne dans ce qu'elle a de plus révolutionnaire, technologie qui pourrait générer, pour chacun des trois auteurs, la fin du monde.

Parade for the End of the World résulte en fait de la juxtaposition étonnante mais heureuse de courtes propositions oniriques musicales, dansées et filmées en vidéo, éléments n'ayant à priori rien en commun si ce n'est leur référence à l'esprit dans lequel avait été élaboré Parade lors de sa création en 1917. A l’époque, la première représentation de cette œuvre déclencha en effet l'hostilité du public et de la critique, qui la catalogua comme un "outrag(e)" au goût français... La musique, dans laquelle intervenaient entre autres des machines à écrire, fut traitée de "bruit inadmissible" par les spectateurs les plus conservateurs. C'est d'ailleurs par la projection en gros plan de l'image d'une machine à écrire rétro de type Remington que débute ce nouveau spectacle qui verra rapidement arriver Jérémie Bélingard en redingote déchirée dans un vrombissement musical du plus bel effet... Aussi loufoque que cela puisse paraître, le danseur conserva, tout au long de la représentation, ses attitudes, sa noblesse et sa prestance, apanage des danseurs-étoile de l'Opéra de Paris. Un artiste plein d'allant et d'entrain, facétieux en diable, évoluant dans un univers fantasmagorique – sans doute le sien - au sein duquel, par moments, sa silhouette apparaissait sur le rideau du fond démultipliée, à l'image de certains personnages de José Montalvo. Une silhouette animée qui se fondait dans un décor hallucinatoire et qui se laissait envelopper par les flots du bruitage musical de Keiichiro Shibuya. Aussi étonnant que détonnant !...

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Il est vrai que Jérémie Bélingard s'était déjà commis avec bonheur dans plusieurs œuvres contemporaines, telles Caligula de Nicolas Le Riche (2005), Siddharta de Preljocaj (2010), Anatomie de la sensation (2011) et Wheeldon (2015) de Wayne McGregor ou, encore, Darkness is Hiding Black Horses de Saburo Teshigawara (2013), Salut de Pierre Rigal (2015), ainsi d'ailleurs en tant que chorégraphe de hip-hop dans Bye-bye Vénus en janvier 2011 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes. Il avait également endossé un rôle d'acteur dans le film En moi de Laetitia Casta tourné au mois d'août dernier et présenté en première mondiale ce 19 mai en clôture de la semaine de la critique au Festival de Cannes. Tout cela révèle un danseur-chorégraphe accompli très éclectique dans ses entreprises et ses choix, parfaitement préparé à interpréter avec intelligence et bonheur tant les pièces du répertoire classique que celles du répertoire contemporain.

J.M. Gourreau

Parade for the End of the World / Jérémie Bélingard, Maison de la culture du Japon à Paris, 27 & 28 mai 2016.

Juliel Lestel / Boléro / Un boléro plein d'emphase et de pathos

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Photos Lucien Sanchez

Julien Lestel:

Un boléro plein d'emphase et de pathos

 

Quel chorégraphe n'a pas un jour rêvé de régler un ballet sur le Boléro de Ravel ? Cette œuvre est sans doute celle qui a en  inspiré le plus grand nombre, une trentaine de ballets au moins ayant été créées sur cette partition, celui de Maurice Béjart en 1961 étant le plus célèbre. En fait, c'est à la demande d'Ida Rubinstein, amie et mécène du compositeur, que ce boléro, une danse espagnole de bal et de théâtre à trois temps, vit le jour en 1928. Initialement, Ravel avait eu l'intention de répondre à la commande de cette grande danseuse en réarrangeant une pièce d'Albéniz. Mais, finalement, il choisit de composer une pièce constituée d’un thème et d’un contre-thème basée sur un crescendo orchestral ininterrompu. Le ballet sera créé le 22 novembre 1928 à l’Opéra de Paris dans une chorégraphie de Bronislava Nijinska, avec Walther Straram à la baguette. C’est le 11 janvier 1930 qu’aura lieu la première de la version orchestrale par les Concerts Lamoureux, Ravel lui-même dirigeant cette version avec le succès que l'on connait.

Julien Lestel quant à lui choisit de respecter l'idée originelle de Mme Rubinstein, celle d'une gitane qui, dans une taverne du sud de l'Espagne, monte sur une table pour danser un boléro. Elle fait l'admiration de tous les hommes présents qui, sous le charme, la suivent et se trouvent embarqués dans une danse hypnotisante aussi fluide que sensuelle. Bien que Julien Lestel n'ait pas jugé bon de reprendre l'idée de faire danser Julie Asi sur une table de cabaret, la chorégraphie qu'il a concocté pour elle, lascive et emphatique, en parfait écho à la musique, évoque excellemment sinon l'atmosphère de l'œuvre à sa création du moins ce que souhaitait sa commanditaire : par sa fougue, sa gestuelle large et enveloppante, sa volupté raffinée, cette merveilleuse interprète, empreinte d'une sensualité exacerbée, semblait prendre la musique à bras le corps pour la magnifier, l'enflammer et la faire rejaillir sur la horde de danseurs émoustillés. Un grand moment, d'autant plus poignant qu'il était soutenu par l'excellent orchestre de l'Opéra de Massy sous la baguette de son chef Dominique Rouits, lequel réussit à donner à l'œuvre une ampleur et une résonance insoupçonnées.

Au programme également figurait un solo pour l'un des meilleurs danseurs de la compagnie, Marco Vesprini, sur l'Adagio Assai du Concerto pour piano et orchestre en sol majeur de Ravel, le mouvement certainement le plus poétique de ce concerto qui fut interprété en live par le merveilleux pianiste François-René Duchâble "avec une maîtrise sûre et simple, une sobre élégance, une émotion discrète, un style impeccable," pour reprendre à son endroit l'analyse du critique du Ménestrel à l'issue de la première de ce Concerto le 29 janvier 1932, éloge adressé à Marguerite Long qui était l'interprète de la partie de piano. Là encore, Julien Lestel, par le truchement d'une chorégraphie ample mais tourmentée, d'une sensualité extrême et d'une grande puissance, brossa "l'histoire de ce danseur face à lui même" d'une façon très émouvante, embarquant le spectateur hors du temps, à la fois dans son imaginaire et dans son quotidien. Un spectacle rendu poignant du fait de l'étroite symbiose entre le danseur et les musiciens.

La soirée s'ouvrait sur le Concerto N° 2 op. 18 en ut mineur de Rachmaninov, une œuvre en trois mouvements d'un romantisme exacerbé qui connut un triomphe à sa création en 1901, effaçant l'échec qu'il connut trois ans plus tôt lors de la 1ère présentation publique de sa première symphonie. Traduire ce concerto par la danse ne demanda pas moins de deux ans de travail au chorégraphe qui parvint à  refléter parfaitement l'état d'esprit du compositeur lors de l'écriture de sa partition. En particulier le premier mouvement dont la musique, empreinte de gravité et l'amertume, ne sont pas sans évoquer la peur d'un nouvel échec, et le dernier, plein de fougue, d'espoir et de joie. Là encore, la présence du pianiste et de l'orchestre encadrant les danseurs apportait une aura inégalable au corps de ballet placé au devant de lui.

J.M. Gourreau

Boléro / Julien Lestel, Opéra de Massy, 21 & 22 mai 2016.

 

Mourad Merzouki / Pixel / Bis repetita

Mourad Merzouki:

Pixel, bis repetita:

Quand la danse dialogue avec des images de synthèse

 

Pixel a été créé en novembre 2014 (cf. mon analyse du spectacle dans ces colonnes à cette date). Depuis lors, l'œuvre a connu plus de 180 représentations et touché quelque 120 000 spectateurs… tout en évoluant bien sûr au cours du temps ! Comme nombre de chorégraphes, Mourad Merzouki l'a en effet retouchée à diverses reprises, notamment pour la transposer à des scènes de plus petite taille que celle de la Maison des arts de Créteil sur laquelle elle a vu le jour. Et surtout pour l'adapter à de nouveaux interprètes car elle s’avère bien évidemment ajustée au tempérament de chacun d'eux et recentrée sur leurs capacités techniques. Dans ce ballet - d’une ineffable poésie - qui englobe les artistes dans des images de synthèse, tout, en effet, est d'une précision diabolique, tant de la part des vidéastes que des danseurs. Les images qui naissent sous leurs pas et qu’ils déforment par leurs mouvements, voire même leur souffle, fascinent par leur magie et le délire onirique qu’elles provoquent.

Imaginez un immense filet flottant entre deux eaux au gré des courants ou, encore, une gigantesque toile d’araignée dans laquelle évoluent des gnomes lilliputiens balancés par le zéphyr. L’œuvre, qui fait appel à la danse mais aussi au cirque et aux arts de la vidéo, est émaillée de nombreuses autres images tout aussi fascinantes, telles celle de cette pluie diluvienne dont les gouttes rebondissent comme une myriade d’étincelles sur les parapluies de personnages drolatiques cherchant désespérément un refuge pour s’abriter. Un voyage merveilleux, aux confins du rêve et de la réalité, qui a l’heur de toucher tous les publics, de désacraliser la danse pour la rendre universellement accessible et qui, de par son inventivité, n’est pas sans rappeler Au revoir parapluie et le macrocosme de son auteur, James Thierrée, le petit fils de Charlie Chaplin. Ce qui n’est pas étonnant lorsque l’on sait que James et Mourad ont été nourris entre autres des mêmes références…

Que dire encore de ces étonnants « danseurs-caoutchouc » qui m’ont évoqué Valentin le Désossé, danseur et contorsionniste français immortalisé en 1895 par Toulouse-Lautrec dans le Bal au Moulin Rouge, aux côtés de la Goulue… Voilà donc un enchantement qui ravira petits et grands, au sein duquel tout, par moments, semble suspendu comme le temps que l’on ne voit jamais passer…

J.M. Gourreau

Pixel / Mourad Merzouki, Théâtre Paul Eluard, Choisy-le-roi, 17 mai 2016.

Prochaines représentations :

  • Lannion, le 31 mai et le 1er juin 2016,
  • Antibes, les 26 et 27 juin 2016,
  • Pontault-Combault, le 4 juin 2016,
  • Courtrai les 2 et 3 juillet 2016.

 

La musicalité du danseur jazz / Anne-Tina Izquierdo/ L'Harmattan

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par Anne-Tina  Isquierdo, 120 pages, broché, Couverture pelliculée, 13,5 x 21,5 cm, éditions L'Harmattan, Paris, février 2016, 14 €.

ISBN: 978-2-343-07133-6

 

La musicalité est un élément fondateur de la danse jazz car celle-ci s'est développée dans un rapport étroit avec la musique. Mais qu'est-ce qu'être musical pour un danseur jazz aujourd'hui ? Est-ce entretenir un rapport particulier avec la musique, faut-il être musical ? Pour répondre à ces questions, l'auteure a réalisé cinq entretiens avec des danseurs, des chorégraphes et des pédagogues jazz (Jacques Alberca, Adèle Bracco, Joëlle Bovis, Gianin Loringett et Patricia Karagozian) afin de comprendre ce qui est primordial pour eux dans leur rapport au temps. L'analyse de ces entretiens lui a permis de définir ou, du moins, de circonscrire ce qui fonde la musicalité en jazz. Dans un premier temps, ont été précisément définis les rapports que la danse entretient avec la musique, lesquelles fonctionnent comme un tout, sur les mêmes références, produisant la même esthétique. La musicalité quant à elle est avant tout une relation particulière à la musique qui génère non seulement un processus de création mais aussi un mode de composition particulier à la danse jazz, conduisant à réécrire la musique pour la rendre lisible.

Durant les vingt dernières années, la danse jazz s'est nourrie de diverses influences, notamment de celles de la danse moderne, de la danse contemporaine, de la danse africaine, de la danse indienne et du théâtre, ce qui a conduit à développer d'autres aspects de cet art et à envisager le mouvement de manière différente. La danse jazz aujourd'hui questionne le mouvement et, surtout, le privilégie dans la transmission. Celui-ci est aujourd'hui au cœur de la créativité, bien plus que ne l'est le rapport à la musique. Or, c'est cette créativité qu'il convient désormais de développer dans toute recherche sur le mouvement.

J.M.G.

Cindy Van Acker & Marcos Moreau / Element I - Room & Le surréalisme au service de la Révolution / Géométrie euclidienne et surréalisme

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Elementen I - Room / Cindy Van Acker

Photos J.M. Gourreau

 

 

Cindy Van Acker & Marcos Moreau:

Géométrie euclidienne et surréalisme

en ouverture des rencontres chorégraphiques

de Seine-Saint-Denis

 

C’est une compagnie prestigieuse, qui plus est française, qu’Anita Mathieu a invité pour l’ouverture des 34èmes Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint –Denis : Le CCN - Ballet de Lorraine est en effet une des grandes compagnies à diffuser des œuvres du répertoire contemporain, voire avant-gardistes dans notre pays. Au programme, deux œuvres de chorégraphes que l'on a déjà pu admirer lors des éditions précédentes de cette manifestation: Cindy Van Acker, une artiste d'origine belge qui réside aujourd'hui en Suisse, est d'ailleurs une habituée de ces rencontres car elle ne s'y est pas produite moins de six fois depuis 2003...  Belle performance quand on sait que celles-ci sont le creuset contenant le ferment de la danse de demain ! Marcos Moreau quant à lui est d'ascendance espagnole. Il y présentait en 2014 Portland, un solo extrait de sa pièce Maryland où il déployait une vision toute personnelle de l’Amérique et de ses stéréotypes.

Van acker c elementen i room 15 ballet de lorraine montreuil 11 05 16Elementen I - Room de Cindy Van Acker est une œuvre d'une inventivité étonnante, certes agréable à l'œil mais dont l'intérêt ne réside que dans sa construction: le tracé des danseurs et leur position dans l'espace répondent en effet à des principes géométriques régis par le mathématicien grec Euclide dans un ouvrage en treize tomes rédigé trois siècles avant notre ère, Les Eléments, un traité dont les enjeux essentiels sont l'étude des formes et des propriétés des corps naturels, de leurs lignes structurelles, de leur surface, de leur volume dans l'espace. Les raisonnements élaborés sur les figures géométriques présentées portent pour l'essentiel sur leurs intersections et leurs dimensions. Cette pièce, qui modélise donc avec pertinence le monde physique ambiant, fascine et, même, hypnotise par sa géométrie spatiale supportée par une partition du compositeur Alvin Lucier, I am sitting in a room: une œuvre datant de 1969 tout aussi étonnante que la chorégraphie, dans laquelle Lucier s'est enregistré alors qu'il lisait un texte faisant référence à son bégaiement. Il a ensuite rejoué l’enregistrement tout en se ré-enregistrant, et ce, 20 fois de suite, jusqu'à ce qu'au final, du fait de la résonance de la pièce dans laquelle il s'enregistrait, les mots de son texte deviennent des bourdonnements inintelligibles, remplacés uniquement par la résonance des harmonies et des sons du texte lui-même.

Morau m le surrealisme au service de la revolution 04 ballet de lorraine montreuil 11 05 16Morau m le surrealisme au service de la revolution 05 ballet de lorraine montreuil 11 05 16

 

 

Le surréalisme au service de la révolution / Marcos Morau

 

 

Le surréalisme au service de la Révolution de Marcos Morau est une pièce tout aussi fascinante à condition d'en posséder les clés, ce qui n'est pas nécessairement le cas pour tout le monde. En préambule à l'œuvre, la lecture d'un extrait du chapitre 5 des Béatitudes de saint Matthieu, extraites du Sermon sur la montagne, béatitudes qui relèvent de la thématique de la justice: "Bien heureux ceux dont le cœur est pur..., ceux qui ont soif de justice..., ceux qui souffrent..., ceux qui ont faim"..., textes complétés par une vingtaine d'autres, actualisés mais de la même veine, dus à Robert Fratini et à Marcos Morau lui-même. Préceptes qui s'avèrent le reflet d'un monde onirique, en fait celui de l'univers intérieur du chorégraphe et qui expliquent le monde tourmenté qui nous est donné à voir. Des images très fortes comme celles de la descente de croix ou encore du Ku Klux Klan symbolisant l'instauration de l'égalité entre les blancs et les noirs sur un fond sonore de tambours, instrument qui, comme l'évoque Buñuel dont il s'est inspiré, fait "trembler le sol sous nos pieds et peut devenir le phénomène porteur d'une révolution". Voilà donc une pièce d'une grande portée symbolique qui confirme le talent de ce chorégraphe auquel fut décerné, en 2013, le prix national du meilleur chorégraphe de danse du Ministère de la Culture espagnol.

J.M. Gourreau

Morau m le surrealisme au service de la revolution 09 ballet de lorraine montreuil 11 05 16Element I - Room / Cindy Van Acker & Le surréalisme au service de la Révolution / Marcos Morau, Nouveau Théâtre de Montreuil, 11 mai 2016, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.