Critiques Spectacles

Frank Micheletti / Volt(s) face / Une nouvelle mise en garde

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Photos J.M. Gourreau

 

Frank Micheletti :

Une nouvelle mise en garde

 

Cette idée le travaillait depuis fort longtemps. Comme nombre d’autres chorégraphes, Frank Micheletti  ne pouvait pas faire autrement que de traduire par la danse son ressenti de la vie d’aujourd’hui avec ses agitations, ses tensions, cette fièvre qui nous anime dès les premières lueurs de l’aube jusque tard dans la nuit. Des trépidations, des pulsions, un délire frénétique qui, au moins dans les grandes cités, peuvent conduire à l’hystérie et engendrer un désordre difficilement maitrisable. Et qui traduisent l’urgence dans laquelle  nous vivons. "Tous nos actes, toutes nos entreprises se font aujourd'hui dans l'urgence, sans regard ni réflexion sur le long terme, précipitant notre fin", écrivais-je déjà il y a un peu plus de deux ans à propos de son spectacle Bien sûr, les choses tournent mal. Depuis lors, les "choses", bien évidemment, ne se sont pas améliorées et, même, n’ont fait que s’accroître et empirer. Le chorégraphe le clame haut et fort en s’adjoignant cette fois quatre musiciens du groupe de rock Mugstar qui se démènent sur scène comme de beaux diables, électrisant la salle. Une idée de génie qui met parfaitement en valeur le propos, par ailleurs magistralement servi par une danse poignante et tarabiscotée qui met en exergue les travers de notre société, l’effervescence du monde dans lequel nous évoluons. Un monde marqué par la mécanisation, l’individualisme et le manque de cohésion sociale, lesquels sont à l’origine d’incompréhensions, de ruptures, de décalages aussi préjudiciables que déconcertants. Un témoignage aussi réel qu’émouvant.

J.M. Gourreau

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Volt(s) face / Frank Micheletti, Kubilai Khan investigations, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre du Festival "June Events", le 7 juin 2018.

Ayelen Parolin / Autóctonos II / June Events / Une danse répétitive obsessionnelle

June events :

Ce sont plus de 100 artistes de toutes obédiences que le cru 2018 du festival "June Events" accueille cette année durant trois semaines, du 2 au 22 juin à la Cartoucherie de Vincennes, nous permettant de découvrir nombre de jeunes talents, certains se produisant pour la première fois en France. Il est bien sûr impossible de les passer tous en revue ici, et ne seront évoqués que ceux qui auront plus particulièrement retenu l’attention.

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Ayelen Parolin :

Une danse répétitive obsessionnelle

On ne peut s’empêcher de penser au Concerto pour clavecin et orchestre que Górecki composa dans les années 1970 pour la claveciniste polonaise Elzbieta Chojnacka, lequel a servi de support musical à Lucinda Childs pour son fameux Concerto créé en 1993. Cette pièce, tout comme Autóctonos II que vient de présenter la chorégraphe argentine Ayelen Parolin dans le cadre du Festival "June Events", est une anthologie de danse dite "répétitive": toutes deux sont basées sur les rythmes martelés de la musique qui font corps avec la danse et sans laquelle l’œuvre ne pourrait exister. Une œuvre totalement abstraite, mathématique, mécanique, virant à l’automatisme, dénuée de tout sentiment, vouée à l’endurance des danseurs. En effet, de l’endurance, il en faut, et une bonne dose, car Autóctonos II dure quasiment ¾ d’heure, sans la moindre once de répit. La chorégraphie, il est vrai, n’est pas extrêmement sophistiquée, la gestuelle dévolue aux jambes et aux pieds, minimaliste, évoquant le va-et-vient en huit de certaines danses de salon. Mais il faut tout de même l’assurer sur la durée, ce qui s’avère une véritable épreuve de force, une réelle performance. "Potentiellement tout aussi force d’exclusion que force de résistance", nous dit d'ailleurs la chorégraphe. Quoiqu’il en soit, une force animale, puisée à même le sol, la terre nourricière, qui fait corps avec l’improvisation musicale au "piano préparé" de Léa Pétra, additionnée des tonalités plus traditionnelles du percussionniste et chanteur coréen Seong Young Yeo. Une musique scandée de notes percussives qui évoque celle de deux baguettes de bois frappées l’une contre l’autre, voire de taquets d’horloge en mouvement ou les cadences d’une crécelle tournant lentement mais régulièrement, à des rythmes variés. Aussi curieusement que cela puisse paraître, ces rythmes impétueux deviennent obsessionnels et finissent par vous envoûter, tout comme le sont les quatre danseurs qui, dès lors, se trouvent dans l’incapacité totale de rompre leur mouvement, agissant sous l’effet de décharges impulsives de la musique, se révélant contraints d’aller au-delà de l’épuisement, "des limites du corps et de la pensée"…

J.M. Gourreau

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Autóctonos II / Ayelen Parolin, Théâtre de l’Aquarium, Atelier de Paris / CDCN, 5 juin 2018.

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Ken Mai / Vigyanbhairav / Le paradoxe du comédien

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Photos J.M. Gourreau

 

Ken Mai :

Le paradoxe du comédien

 

Comment un artiste peut-il être aussi réaliste et convaincant tout en exprimant une émotion qu'il ne ressent pas ? Il peut en effet rire sans être gai, et pleurer sans être triste. Et, partant, comment peut-on incarner une femme alors que l’on est un homme ? C’est là tout le paradoxe du comédien que Diderot explicitait en affirmant qu’il y a deux sortes de jeux d’acteurs : le premier est de "jouer d’âme et de ressentir les émotions que l’on exprime, le second est de jouer d’intelligence,  jeu qui repose sur le paraître et qui consiste à jouer sans ressentir"…

Il peut paraître en effet étonnant qu’un danseur de butô puisse successivement endosser dans le même spectacle la peau d’un homme et celle d’une femme avec le même bonheur. Il semble pourtant que Ken Mai s’en soit fait une spécialité. Il s’était déjà produit dans cette même salle de l’Espace Culturel Bertin Poirée il y a tout juste deux ans, très exactement les 31 mai et 1er juin 2016, dans un spectacle intitulé Xesdercas et dans lequel il se métamorphosait en démon, en satyre, en monstre mais aussi en ballerine classique, en danseuse de rock ou en clown pathétique (voir ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes). On avait également pu apprécier ses talents en ce même lieu en 2014 (voir Dhyana / Méditation dans ces mêmes pages à la date du 19 mai 2014) et en 2012 dans Poem of Phenomenon. A l’époque déjà, le rôle des êtres méchants, fourbes et cruels qu’il incarnait était dévolu aux hommes, à l’image de ceux façonnés par Hijikata, alors que les rôles féminins étaient empreints de douceur, de sérénité, de félicité et de bonté, à l’évocation des personnages de Kazuo Ohno. Tout cela pour dire que, selon les circonstances, l’Homme peut s’avérer le plus exécrable des êtres vivants mais aussi le plus affable et d’une mansuétude sans limites. Mais ce qui est plus extraordinaire, c’est qu’il puisse incarner ces deux facettes instantanément ou à quelques minutes d’intervalle, sans préparation psychologique préalable, ce qui peut toutefois s’expliquer lorsque l’on saura que cet artiste japonais, installé à Helsinki depuis 2006, féru d’expressionnisme allemand, est le seul à l’heure actuelle à pouvoir retransmettre avec un égal bonheur et une même force, l’art de ses deux maîtres, aussi bien celui de Kazuo Ohno, le butô blanc, que celui de Tatsumi Hijikata, le butô noir.

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C’est effectivement ce qu’il nous a à nouveau donné à voir dans Vigyanbhairav, ce qui peut se traduire par La science de la conscience (allusion à un chef d’œuvre de la méditation écrit en Sanskrit il y a plus de 5000 ans). Dans la 1ère partie de cette œuvre, Ken Mai incarne un personnage grimaçant, maléfique et ubuesque dans un univers aussi ténébreux que satanique, au son des gongs et des tambours. Un personnage oppressant, angoissant, sinistre et stressant, de plus doté d’une voix grave et chevrotante qui vous glace autant que sa gestuelle, d’une expressivité extrême, tout-droit sortie des affres de l’enfer. Une image d’une violence extrême que ne renierait sans doute pas Tatsumi Hijikata. En revanche, le personnage dont il se fait l’écho dans la seconde partie de l’œuvre, une grande et belle femme arborant un chapeau évoquant celui de Kazuo Ohno dans La Argentina, est à l’opposé de celui qu’il brossait au début du spectacle, une femme irréelle, immatérielle et intemporelle, laquelle, en frôlant, voire caressant telle une ombre fugitive les spectateurs du 1er rang, faisait rejaillir dans toute la salle la bonté, la douceur et la sérénité qui émaillaient son sourire et qui semblaient également sourdre de ses mains…

J.M. Gourreau

Vigyanbhairav / Ken Mai, Espace Culturel Bertin Poirée, 4 et 5 juin 2018.

Fouad Boussouf / Näss / Rythme, quand tu nous tiens





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Fouad Boussouf :

Rythme, quand tu nous tiens…

 

Une danse obsédante née du rythme de la musique. A l’inverse de ses pièces précédentes, Fouad Boussouf dans Näss ne cherche pas à priori à délivrer de message. En effet, cette œuvre, peut-on lire dans le programme, se veut « un dialogue entre les danses et les musiques traditionnelles d’Afrique du Nord qui ont bercé l’enfance du chorégraphe, et leur réécriture à l’aune des cultures urbaines qu’il a découvertes et embrassées en France ». Il est vrai que, dès les premières minutes, la création musicale et les arrangements modern-jazz de Roman Bestion inspirés de rythmes d’Afrique du Nord, en particulier du Maroc (musiques et danses taskiouine, reggada et ahidous) et d’Afrique subsaharienne (tradition gnaoua) vous subjuguent, vous prennent à la gorge, vous obsèdent sans répit, pénètrent et envahissent peu à peu votre corps jusqu’à vous donner l’irrésistible envie de rejoindre sur le plateau les 7 danseurs qui, eux, se sont laissés totalement envoûter et capturer par leur infernale cadence. Et ce, jusqu’à la fin de la pièce.

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Photos J.M. Gourreau

Toutefois, si l’on arrive à s’extraire de cette fascination pour tenter d’analyser les motivations réelles et profondes du chorégraphe, on s’aperçoit qu’il est et reste fidèle à lui-même. Näss, terme arabe qui peut se traduire par « Les gens » mais qui fait aussi référence au groupe de danseurs hip-hop Nass el Ghiwane d’Algérie, est une véritable pièce d’anthologie de la culture hip-hop, dans le sens où on la considère comme une culture qui se sert des arts à des fins sociales, en l’occurrence de la danse et de la musique, pour délivrer un message de paix comme alternative aux violences que le chorégraphe a pu lui-même vivre au cours de sa jeunesse et que, bien sûr, il réprouvait. Näss évoque en en effet un pan de la vie et de l’histoire de ces ados qui, dans les années 70, à l’image de ce qui se passait en Amérique, cherchaient à contrer le racisme, l’esclavage et l’exclusion, à rompre les frontières entre les classes sociales en invitant des êtres d’origine très diverses, de l’occident à l’Afrique du Nord, à cohabiter, à rétablir l’unité perdue, à construire quelque chose de fort ensemble. C’est la raison pour laquelle Fouad Boussouf s’est entouré de danseurs tous d’obédiences et de cultures différentes dont les états de corps contradictoires ont permis d’exprimer les diverses facettes de l’existence à laquelle il a été confronté pour les amener à dialoguer et à établir une communion étroite, solide et durable tout en conservant leur identité et leur spécificité. Ce à quoi il est parfaitement parvenu par le truchement d’une danse tribale judicieusement imprégnée de folklore et mêlée de hip-hop, de break, de jazz et de contemporain, une danse puissante, électrisante, exécutée pieds nus, dont l’intensité expressive rejaillit avec beaucoup de force émotionnelle sur le public.


J.M. Gourreau

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Näss / Fouad Boussouf, Compagnie Massala, Chevilly-Larue, Théâtre André Malraux, 1er juin 2018.

Lin HWai-min / Cloud Gate Dance Theatre of Taïwan / Formosa / Le charme et la poésie de l’Orient

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Lin Hwai-min :

Le charme  et la poésie de l’Orient

 

Cela fait tout juste deux ans que l’on ne l’avait pas vu à Paris : c’est en effet en avril 2016 que Lin Hwai-min, fondateur et directeur artistique du Cloud Gate Dance Theatre, s’était produit au Théâtre de la Ville avec Rice, sa dernière chorégraphie en date. Un monde onirique d’une poésie, d’une douceur et d’une chaleur à nulle autre pareilles, évoquant bien évidemment l’atmosphère de Taïwan, son peuple et ses rizières. Il nous revient aujourd’hui, peut-être pour la dernière fois car cet infatigable artiste a tout de même décidé, à 70 ans, après quelque 45 années à la tête de l’une des plus grandes compagnies asiatiques de danse contemporaine, de prendre une retraite méritée... En effet, c’est en 1973 qu’il fondait The Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan, à Taipei, compagnie qui acquerra très vite une renommée internationale.

C’est à nouveau son pays que Lin Hwai-min évoque au travers de Formosa, ancien nom de l'île de Taïwan. Selon la légende, ce nom proviendrait d’une interjection prononcée au 16ème siècle par les conquistadores portugais, Isla formosa !, (ce qui peut se traduire par "Quelle belle île !"), lorsqu’ils la découvrirent et mirent pour la première fois les pieds sur son rivage. Toute la beauté de ses paysages, sa nature, son histoire, les us et coutumes de ses habitants se retrouvent au fil des images de cette magnifique fresque qui défile devant nos yeux, agrémentée de musique, de chants, de poèmes et de calligraphies d’une saisissante beauté. Formosa s’appuie en effet fortement sur la poésie des mots et des lignes qui apparaissent furtivement sur le plancher et les murs du plateau : c’est aux artistes Chou Tung-yen et Chang Hao-jan que Lin Hwai-min a commandé une création scénographique picturale entièrement composée de caractères calligraphiques inspirés de la langue chinoise, formant une voie lactée de mots qui vont se noyer dans la mer à l’issue du spectacle. Au début de l’œuvre, les lettres noires qui forment les poèmes sont parfaitement alignées. Au fil du temps cependant, elles se déforment, s’entrecroisent, fusionnent pour mieux se désintégrer l’instant d’après puis se déverser en masse comme l’eau d’un torrent avant de rejoindre dans leur course les danseurs sur scène. Dans la première partie de l’œuvre, les figures et dessins arrondis et spiralés de la chorégraphie se marient harmonieusement avec les caractères projetés sur le sol et le rideau de fond tout en les soulignant, d’autant que la scénographie oppose des soli à des groupes de danseurs qui découpent et sculptent l’espace. Leur gestuelle, sophistiquée et très travaillée, prolongée à l’infini, fait appel à la fois à la danse contemporaine occidentale, à la danse classique, aux arts martiaux, au Taï-chi et au Qi Gong, d’où la virtuosité et l’homogénéité de ces 24 interprètes, leur remarquable fluidité, leur étonnante présence et l’exceptionnelle maîtrise du mouvement dont ils font preuve. Il en résulte une danse imagée, certes alambiquée mais très coulée, parfaitement adaptée à la représentation de toutes les circonstances de la vie à Formose, depuis l’évocation des paysans dans les rizières ou des pêcheurs au bord de la mer jusqu’à la vie trépidante et tourmentée des villes, sujette, comme partout ailleurs, aux vagues de violence, aux règlements de compte, aux conflits et affrontements sauvages des clans pour la conquête du pouvoir et des terres arables. Mais aussi une danse tout aussi évocatrice de l’harmonie, du faste et de la beauté de la faune sauvage, en particulier de ses aigrettes dans les rizières, de la somptuosité des paysages verdoyants qui sont l’apanage de l’île, des vagues impétueuses, voire déchaînées, de l’océan. Une danse sobre, délicate, précieuse et raffinée, soulignée par sa géométrie originale et les tons pastel de la scénographie qui l’auréole, très inspirée par l’esthétique traditionnelle chinoise. Si le solo d’ouverture de Chen Mu-han, évoquant la découverte de Formosa - "une feuille flottant au bord du Pacifique" - s’avère d’une beauté céleste, l’œuvre se termine par une lueur d’espoir, celle d’un homme seul dans le vide sidéral, le regard tourné vers le ciel, symbole de l’avenir.

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Photos : LIU Chen-hsiang

Rien au départ cependant ne prédestinait Lin Hwai-min à la danse : à l’origine en effet, cet artiste débute sa carrière comme écrivain, auteur d’essais dans les années 1960-1970. Sa nouvelle intitulée Cicada est d’ailleurs un succès de librairie à Taïwan, alors que quelques autres de ses nouvelles ont été traduites en anglais et publiées aux États-Unis. Mais il a toujours été fasciné par la danse. C’est à l’âge de 23 ans qu’il commence sa formation dans cette discipline au Centre de danse contemporaine Martha Graham de New York, alors qu’il était encore inscrit en maîtrise es beaux-arts au Writer’s Workshop de l’Université de l'Iowa. En 1973, il fonde le Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan.  "Je savais que j'étais trop vieux (pour devenir danseur), mais lorsque je suis retourné à Taiwan, se souvient Lin, j’ai rêvé de devenir chorégraphe. Il n'y avait à l’époque pas de compagnie de danse ; alors nous en avons créé une ". C'était à Taipei en 1973. Lin avait tout juste 26 ans. Depuis lors, il a écrit et créé 90 spectacles, Formosa, ayant vu le jour le 24 novembre dernier.

Deux fois lauréat du prix national des arts de Taïwan, Lin Hwai-min s’est vu décerner des doctorats honorifiques par six universités à Taïwan et Hong Kong. Le département de la culture de la ville de New York lui a concédé un prix d’excellence pour l’ensemble de son œuvre ; outre le fait d’avoir été décoré de l’insigne de Chevalier de l’Ordre des Arts et Lettres par le ministère français de la Culture, il a aussi été lauréat du troisième prix John D. Rockefeller, du prix Joyce de Chicago ainsi que du prix Ramon Magsaysay, appelé « prix Nobel de l’Asie ». En 2000, Lin a été sacré "Chorégraphe du 20e siècle" par Dance Europe ; il a figuré parmi les « personnalités de l’année » de Ballet International et a été nommé "Meilleur chorégraphe" lors de la Biennale de la danse de Lyon. En 2005, le Time Magazine a vu en lui l’un des « héros de l’Asie » et, en 2006, l’International Society of Performing Arts (ISPA) lui a décerné son prix d’Artiste remarquable de l’année.

 

J.M. Gourreau

 

Formosa / Lin Hwai-min, Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan, Grande Halle de La Villette, du 30 mai au 2 juin 2018.

  

Millepied, Maliphant et Forsythe / Ballet de l’Opéra de Lyon / La virtuosité mise en exergue

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Photos Blandine Soulage

Ballet de l’Opéra de Lyon : Millepied, Maliphant et Forsythe :

La virtuosité mise en exergue

 

C’est un programme marqué par l’éclectisme que nous offre le Ballet de l’Opéra de Lyon pour son passage à l’Espace Pierre Cardin, un programme constitué de courtes pièces de son répertoire qui, certes, n’ont rien de révolutionnaire, mais qui mettent en avant l’excellence et la virtuosité de ses interprètes et qui, de plus, s’avèrent parfaitement adaptées au lieu dans lequel elles sont présentées. Trois œuvres d’obédience différente émaillent ce programme qui s’ouvre sur Sarabande de Benjamin Millepied, une pièce déjà assez ancienne sur différentes sonates et partitas pour flûte et violon de Jean-Sébastien Bach. Interprétée par quatre danseurs, la chorégraphie, assez sophistiquée et d’une grande richesse, calquée sur la musique, la distord, l’explore, la dissèque, la fait éclater, vibrer. S’ouvrant par un solo plein de verve et d’esprit au sein duquel le violon torture le danseur, l’œuvre, truffée de sauts et de tours d’une virtuosité ahurissante, fait alterner soli, duos et quatuors dans des enchaînements qui en extraient petit à petit toute la substantifique moelle, l’exprimant jusqu’à la dernière goutte, transformant les sons en mouvements d’une expressivité sans égale et d’une très grande originalité.

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Créé en 1998, Critical Mass de Russell Maliphant qui suit Sarabande est également une œuvre d’une construction rigoureuse, mâtinée d’arts martiaux. Celle-ci débute par un solo en silence dansé par Albert Nikolli pour se poursuivre par un duo surprenant, dans lequel la partition musicale stroboscopée signée Richard English et Andy Cowton est entrecoupée de silences brutaux au cours desquels les deux interprètes, Leoannis Pupo-Guillen et Albert Nikolli, en recherche constante d’équilibre, poursuivent la variation sur sa lancée. Les éclairages de Michael Hulls interviennent eux aussi comme partenaires à part entière, accentuant l’atmosphère établie par des illusions d’optique qui annoncent, laissent entrevoir et deviner les variations qui vont suivre. Un ballet aérien et léger mais là encore d’une virtuosité extrême, qui suscite un état de tension permanent.

Steptext que William Forsythe a créé en 1985 et qui terminait le programme est un enchaînement de mouvements énergiques et alambiqués mais très lyriques, caractéristiques du style de ce chorégraphe. Des enchaînements harmonieux d’une incroyable complexité mais d’une saisissante beauté, des équilibres à la limite du déséquilibre, des corps déhanchés, désaxés, tendus à l’extrême, étirés jusqu’aux limites de la rupture mettent en avant la technicité des quatre interprètes qui répondent admirablement aux difficultés instrumentales de la Chaconne de la Sonate n°4 pour violon seul en ré mineur de Jean-Sébastien Bach. Fascinant.

J.M. Gourreau

Sarabande / Benjamin Millepied, Critical Mass / Russell Maliphant, Steptext / William Forsythe, Ballet de l’Opéra de Lyon, Espace Pierre Cardin, Paris, du 2 au 12 mai 2018

Julien Lestel / MisaTango / Une messe dansée

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Photos F. Pinson & D. Malherbe

 

 

Julien Lestel :

Une messe dansée

 

Il lui fallait un cadre à sa mesure. Elle l’a enfin obtenu. Cette MisaTango de Martin Palmieri (dénommée Misa a Buenos Aires en Argentine), bien qu’elle ne soit pas aussi célèbre que la Misa criolla d’Ariel Ramirez ni que les Missa solemnis de Beethoven ou de Mozart, aura fini par bénéficier du faste et de l’aura dont elle aurait dû être parée depuis deux décennies. Créée en août 1996 par l’orchestre symphonique de Cuba au théâtre Broadway de Buenos-Aires, la MisaTango de Palmieri, composée sur des airs de tango, apanage de la culture argentine, comporte cependant tous les éléments traditionnels d’une messe latine: elle en conserve en effet son caractère religieux et respecte le déroulé de la liturgie chrétienne dont on retrouve les cinq parties habituelles sous forme de mouvements assez courts, le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Benedictus et l’Agnus dei. Au cours de ce dernier, les phrases mélancoliques du bandonéon préparent l’entrée de la soliste Sophie Hanne, mezzo-soprano dont la voix chaleureuse a l’heur de vous projeter dans un autre monde et de vous réchauffer le cœur… Ces éléments traditionnels ont en effet un rythme dansant, voire envoûtant tout à fait inhabituel. L’orchestre à cordes est ici associé à un piano et à un bandonéon, instrument emblématique du tango, lequel apporte à l’ensemble une touche aussi originale qu’étonnante qui donne à cette messe sublime une tonalité tragique. Cet alliage sonore confère de ce fait à la partition une couleur très particulière, extrêmement attachante, qui met en valeur les voix et se conjugue particulièrement bien avec elles. L’œuvre se termine de manière très émouvante par un Dona nobis pacem, seule véritable fugue de cette pièce pleine de ferveur, avant que la musique ne s’apaise et ne s’éteigne doucement, jusqu’au silence, rédempteur de la sagesse et de la paix.

L’histoire de cette messe, restée longtemps inconnue hors de ses frontières, n’est d’ailleurs pas banale. Laissons son auteur l’évoquer : « J’étais également chef de chœur et pianiste dans un orchestre de tango, raconte-t-il. Comme il n’existe pas de répertoire de tango pour chœur, mes choristes me demandèrent d’écrire un arrangement de tango pour chœur a cappella. Ce fut un véritable désastre : le tango est une culture, un mode de vie qui implique même une façon de marcher ! Or le chœur sonnait totalement européen, et les voix solistes se perdaient sans intérêt. J’ai donc compris qu’il fallait écrire une œuvre originale. Et comme, à cette époque, je m’intéressais beaucoup à la musique religieuse, j’ai décidé d’écrire une Messe, en gardant le latin qui, pour moi, est la langue chorale par excellence. J’ai commencé à chanter le Kyrie sur un thème de tango, puis le Kyrie s’est terminé naturellement. Le reste de l’œuvre a ainsi suivi. Le Pape François a demandé à l’écouter et il en a chaudement fait l’éloge »... 

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Photos B. Faure & D. Malherbe

 

 

C’est seulement en 2012 que cette partition éclatante de chaleur et de sensualité, fortement marquée par la tradition catholique, franchira nos frontières. Cette année-là, la Chorale "A cœur-joie" de Chambéry et son chef, Patrice Rimet, proposent à l'Ensemble "Ad Libitum" et au bandéoniste Jérémy Vannereau de monter l’œuvre en France. Celle-ci est alors encore quasiment inconnue : ils seront parmi les premiers à la présenter dans son intégralité. L’enregistrement en public qu’en ont fait Michel Piquemal, l’Orchestre Pasdeloup et le Chœur Vittoria d’Île de France apportent dès lors une notoriété planétaire à son auteur, Martin Palmiéri. Le succès de cette Misatango est en effet immédiat. C’est alors que la complicité entre Jérémy Vannereau et les musiciens d'"Ad Libitum" se resserre et leur donne envie de poursuivre l'aventure. Les changements de rythme constants et la pléiade de nuances contenues dans la partition ont conduit le chef des chœurs à en accentuer les variations et les oppositions, et à mettre en avant ces contrastes en sollicitant un couple de danseurs à créer une chorégraphie pour illustrer ces évolutions de l’âme. La suite logique était le renforcement de cette formation en invitant un chorégraphe et sa compagnie pour accroître la force de l’œuvre lyrique en incorporant au sein de la mise en scène des pièces dansées à part entière, lesquelles mettraient en avant à la fois la tension dramatique contenue dans les rythmes du tango et la ferveur de la liturgie catholique. D’où le choix d’une chorégraphie classique commandée à un chorégraphe d’une sensualité et d’un charisme notoires, Julien Lestel, lequel, tout en respectant scrupuleusement l’esprit de l’œuvre, parvint avec beaucoup de bonheur à restituer ces différentes atmosphères en faisant alterner soli et duos de couleur et d’expression différentes par son ensemble de dix danseurs. Bien qu’il se soit parfois laissé déborder par la puissance et la tension dramatique de la partition musicale qui éclipsait par instants la danse, il sut réaliser des variations aussi originales que sophistiquées, empreintes auréolées de nombreux portés, d’une très grande beauté et d’une incomparable volupté. Cependant, il n’en restera moins profondément gravées dans notre mémoire des images aussi fascinantes qu’inoubliables, de par leur architecture, leur expressivité, leur élégance et leur pureté, telles celles de ce duo à la fois empreint de profondeur, de spiritualité mais, surtout, d’émotion et de tendresse, qu’il interpréta lui-même avec une soliste de sa compagnie. En prélude à cette messe, avait été spécialement composée par Martin Palmieri lui-même une fort brillante ouverture, à laquelle faisaient suite trois courtes pièces d’Astor Piazzolla dans le même esprit. Une œuvre magistrale aussi ambitieuse que grandiose qui fait honneur à ses auteurs.

J.M. Gourreau

MisaTango / Julien Lestel, musique de Martin Palmieri, Chœur régional Vittoria d’Ile –de-France et Orchestre Pasdeloup, Opéra de Massy, 2 & 3 mai 2018.

On pourra retrouver un excellent enregistrement de cette MisaTango sous le label des éditions Hortus avec les mêmes interprètes, qu’il s’agisse de l’orchestre, des solistes ou des chœurs, enregistrée en public le 1er avril 2016, en l’église Notre-Dame du Liban à Paris. La sortie de ce disque dans les magasins distributeurs, officiellement prévue pour janvier 2017, a été précédée par un concert inaugural en présence du compositeur, le 19 novembre 2016, dans la salle de concert du Conservatoire du 9ème arrondissement de Paris.

 

Benjamin Millepied, Noé Soulier, Ohad Naharin et le L.A. Dance Project / Résolument avant-gardiste

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Benjamin Millepied :

Résolument avant-gardiste

 

Depuis 2012, date de création de son « Los Angeles Dance Project », Benjamin Millepied, ex-directeur de la danse à l’Opéra de Paris (2013 à 2016), désormais fixé aux Etats-Unis, revient de façon régulière dans notre capitale et, pour la seconde fois, au Théâtre des Champs-Elysées. Sous ce vocable de L.A. Dance Project se cache en effet non seulement une compagnie de danseurs et solistes de très haut niveau mais surtout un foyer de création pluridisciplinaire s’efforçant d’évoquer les multiples facettes de cet art. Un laboratoire chorégraphique réunissant une pléiade d’artistes amis du fondateur, bien évidemment des chorégraphes de tous horizons tels Justin Peck, Noé Soulier ou Ohad Naharin, directeur artistique de la Batsheva Dance Company, mais aussi de créateurs dans différents domaines, qu’il s’agisse de compositeurs comme Philip Glass, Nico Muhly, Thierry Escaich, David Lang ou Nicolas Britell, de [plasticiens-décorateurs tels Christopher Wool, Santiago Calatrava ou Mark Bradford, de graphistes comme Barbara Kruger ou Paul Cox ou, encore, de vidéastes comme Dimitri Chamblas… Ce collectif basé à Los Angeles réunit aussi bien des créateurs émergents que confirmés, et contribue activement à la naissance de nouvelles propositions artistiques dans le domaine de la danse. Il est associé entre autres en France au Théâtre du Châtelet à Paris, à la Maison de la Danse à Lyon et à la fondation Luma à Arles, laquelle accueille en résidence pour trois ans cette prodigieuse troupe américaine.

C’est sous la houlette de « Transce-en-Danses » que Benjamin Millepied offre à son public parisien une création, Bach Studies (Part 1) encadrée par une pièce du chorégraphe Noé Soulier, Second Quartet, ainsi que par une œuvre de Ohad Naharin. Personnalité phare de la scène israélienne, formé par Martha Graham et Maurice Béjart, ce chorégraphe « inclassable » est un artiste de grand talent qui peut surprendre par sa liberté d’expression. Ses pièces sont résolument contemporaines, pour ne pas dire avant-gardistes, telle sa dernière création, Yag. Cette œuvre pour six danseurs, créée en 1996 pour la Batsheva Dance C° et que l'on a d'ailleurs pu voir l'été dernier à la fodation Luma, peut dérouter par son intrigue au parfum de mort. Prélude à l’invention de la technique Gaga, Yag, enjoint les danseurs à élaborer instinctivement leurs mouvements à partir de leurs sensations et de leurs perceptions, établissant une connexion entre jouissance et effort, mettant l'accent sur la rapidité, tout en s'appuyant sur les habitudes de son propre mouvement, pour s'efforcer de développer et d'acquérir de nouvelles formes. Un langage dans lequel chaque mouvement a son originalité, chaque danseur ses propres mouvements. Les postures désarticulées de ses interprètes prennent vite des allures animales, du fait de leur agilité et de leur souplesse. La recherche de l’efficience du mouvement est permanente mais elle va de pair avec l’écoute du corps, la recherche d’émotions et la prise de conscience de l’espace. Mais, comme ce fut le cas ici, on peut vite en arriver à un manque de lisibilité et des incohérences, éloignant le spectateur de l’idée originelle. Ainsi l’une des interprètes va-t-elle tracer en diagonale un chemin de croûtons de pain sec (sic) que deux autres danseurs vont se mettre en devoir d’écraser lentement mais consciencieusement tout en produisant des craquements secs du plus désagréable effet… Et tout à l’avenant !

Second Quartet de Noe Soulier qui ouvrait la soirée n’est pas une œuvre plus explicite ni facilement abordable, le chorégraphe invitant le spectateur à observer attentivement le mouvement avant d’en déchiffrer la motivation. Celle-ci n’est pas nécessairement reliée à une idée mais plutôt à un objet ou une action qui n’est pas aisément identifiable, comme celle de frapper sur un xylophone invisible dont on perçoit le son, lequel déclenche le mouvement et génère sa force comme on a pu en juger au début du spectacle. « Les objets ciblés ne sont pas présents, ou les parties du corps utilisées lors des mouvements sont mal adaptés à leurs objectifs », peut-on lire dans le programme. Et le chorégraphe de poursuivre en donnant un exemple : « un danseur peut frapper un objet imaginaire (…) sans que le spectateur n’ait à connaître les motivations de ces mouvements incomplets. Ils sont destinés à stimuler sa propre mémoire physique en étant dirigés ou définis par quelque chose d’invisible. Ce qui permet d’éclairer le spectateur sur la perception du mouvement lui-même ». Ce qui s’est en tout cas traduit sur scène par des déferlements d’énergie et une gestuelle acrobatique alternant avec des passages plus lents, souvent au sol, et des recherches d’équilibre. Pas vraiment passionnant…

Bien évidemment, c’est Bach Studies (Part 1) qui remporta la mise. Cette œuvre, sur la Partita N° 2 en ré mineur pour violon seul de Bach, est la dernière création de Benjamin Millepied, laquelle n’avait encore jamais été présentée en France. La chorégraphie, fort originale, reflète bien l’essence de la musique qui emprunte à une danse du 17è ou 18è siècle, vraisemblablement une chaconne, son caractère rythmique. Elle fait alterner des soli, duos, trios et quatuors tantôt rapides et enlevés, souvent virtuoses, tantôt plus lents et mesurés, profonds ou enjoués. Il est toutefois un peu dommage que cette partita, jouée en live sur scène par le violoniste Eric Crambes, manquât un peu d’âme… Et puis, curieusement, alors que cela ne figurait pas au programme, Millepied prolongea cette partita par un assez long extrait du chœur de la Passion selon Saint Matthieu du même compositeur. Une pièce interprétée par les dix danseurs et dont l’atmosphère tranchait nettement sur celle qui venait d’être créée par la partita… Une énigme de plus dont on n’aura jamais la clé !

J.M. Gourreau

Second Quartet / Noé Soulier, Bach Studies (Part 1) / Benjamin Millepied, Yag / Ohad Naharin, et le L.A. Dance Project, Théâtre des Champs-Elysées, du 20 au 22 avril 2018.

 

François Lamargot / Reflets / Une vérité pas toujours bonne à entendre...

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François Lamargot :

Une vérité pas toujours bonne à entendre…

 

Il y a un petit relent de José Montalvo dans l’air. Sauf que François Lamargot n’a en fait vu de ce chorégraphe que Carmen, sa dernière œuvre, et non des pièces plus anciennes comme Y Olé ou Don Quichotte du Trocadéro dans lesquelles la vidéo permettait à des personnages sur scène de traverser l’écran, de changer de taille ou de prendre leur envol au dessus du plateau… Reflets aurait-il aussi un arrière-goût humoristique, voire sarcastique évoquant certaines œuvres de Laura Scozzi ? Pas impossible, car il a été l’interprète de plusieurs de ses pièces, notamment de Barbe-neige et les 7 petits cochons au bois dormant (voir dans ces mêmes colonnes à la date du 13 janvier 2014). Cependant Reflets qui est sa 4ème pièce n’est pas un ballet plein d’un humour rayonnant mais, au contraire, une œuvre austère et sombre, certes auto-dérisoire et loufoque, qui trouve ses origines dans un court métrage cinématographique éponyme d’une extrême noirceur, Reflet, que François Lamargot a réalisé en 2015, alors qu’il s’initiait au 7ème art, parallèlement à son activité de chorégraphe.

L’œuvre chorégraphiée qu’il présente aujourd’hui, beaucoup moins sombre que le film, se veut tout de même une satire de la société actuelle dans laquelle l’Homme - entre autres le cortège de nos politiciens - a une fâcheuse tendance à chercher à se mettre constamment en avant et à se représenter à outrance. Elle met en scène un Janus à deux visages, seul sur scène face à un miroir qui va bien évidemment le démultiplier, lui et sa personnalité. Pas toujours facile de décrypter ce qui va se passer, confrontation, lutte, pacte ou ignorance ? Ou tout à la fois ? Attirance, indifférence, répulsion, peur, rejet total sont les différents sentiments qui traversent la rampe par l’intermédiaire d’une danse virile et forte mais aussi, douce, voire parfois même empreinte de sensualité, mêlant avec beaucoup de bonheur hip-hop et danse contemporaine. Mais aussi et surtout par le truchement de la vidéo, laquelle interfère avec la chorégraphie, dédoublant - voire démultipliant - le personnage, révélant la fourberie et la noirceur de son âme, et ce, paradoxalement, sans prétention aucune et, dirais-je même, de façon estompée, avec humour et légèreté ! Où est le vrai du faux ? Une image certes ludique et un peu fantaisiste, voire schizophrénique de la société dans laquelle nous sommes plongés mais qui évoque toutefois parfaitement les travers et outrances de notre enfermement. Kubrick, Scorcèse et Fellini ne sont pas bien loin… « Mon mode d’expression se veut poétique. Je tente d’exprimer une réalité du monde par le langage de la métaphore et de la suggestion, tant pour les danseurs que pour les spectateurs qui s’invitent au voyage. La poésie permet une distance capable d’une autre compréhension des événements. Car elle a pour toile de fond, la paix nécessaire pour constater ce qui passe, ici et là. Or le plus grand inspirateur de mon travail reste mes rêves, une clé qui me permet de réinterroger mes certitudes », révèle le chorégraphe.

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Ph. J.M. Gourreau

C’est à peine âgé de 17 ans que François Lamargot débute sa carrière comme danseur dans plusieurs comédies musicales, telles Gladiateur de Maxime le Forestier et Elie Chouraki ou,  encore, Belles, Belles, Belles de Redha et Claude François. François Lamargot a aussi été l’interprète de différentes pièces d’autres artistes, tels George Momboye, Salia Sanou, Seydou Boro, Claude Brumachon, Blanca Li, Ibrahim Sissoko ou, encore, Anthony Egéa qu’il assista pour les créations de Middle et de Rage en 2011, ainsi que pour celle de Mourad Merzouki, Wasterland, en 2015. Parallèlement à ce travail de danseur et de chorégraphe, il s’initie au cinéma et, la même année, signe son premier court-métrage dansé, Reflet, qui fait introduction à son projet de solo créé en janvier dernier au festival Suresnes-cités-danse. C’est la troisième fois que la Maison des Métallos accueille François Lamargot, qui y avait présenté Akasha en 2011 et Gardien du Temps en 2015.

J.M. Gourreau

Reflets / François Lamargot, La Maison des métallos, Paris, du 13 au 15 avril 2018.

"Signes de printemps" au Regard du Cygne / Toméo Vergés / Cécile Loyer / Thomas Lebrun

"Signes de printemps" au Regard du Cygne

 

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Brigitte Seth & Roser Montlló Guberna dans Luna et lotra performing - Ph. J.M. Gourreau 

 

Voilà une fête chorégraphique aux allures de festival concoctée par deux inénarrables joyeux drilles, pleins de verve et d’humour mais aussi de finesse et d’esprit - j’ai nommé Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna - lesquelles ont invité quelques amis chorégraphes et danseurs à partager avec le public durant trois semaines leur enthousiasme et leur passion dans un écrin aussi confortable que chaleureux, amoureusement bichonné par Amy Swanson. Le Regard du Cygne est en effet autant un théâtre pour la danse qu’un lieu convivial "au croisement des cultures, des langues, des langages et des générations", dans lequel on ne peut que se sentir parfaitement à l’aise, tout comme chez soi… Durant une quinzaine de jours, pas moins de onze chorégraphes s’y sont croisés dans une entente cordiale et souveraine, donnant souvent le meilleur d’eux-mêmes : il n’est bien sûr pas possible de tous les évoquer dans ces colonnes ; trois d’entre eux cependant ont davantage attiré mon attention, et c’est de leurs prestations dont je vais vous entretenir.

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Sandrine Maisonneuve dans Que du bonheur / Toméo Vergés - Ph. J.M. Gourreau

Toméo Vergés :

Un va-et-vient aussi cocasse que burlesque

Voilà une idée pour le moins aussi originale que peu banale. A savoir celle de faire exécuter durant une bonne trentaine de minutes à son interprète une étourdissante quantité d’allers retours de cour à jardin et de jardin à cour sur un tapis de sol tout en longueur et ce, juste au- devant de la scène avec, pour seul accompagnement, un métronome… Là, je vous vois venir : seriez-vous enclin à penser que cette machiavélique réitération de pas qui n’est pas sans évoquer ceux d’un "lion en cage" pourrait vite devenir lassante, voire obsessionnelle ? Eh bien non car, ce que je ne vous ai pas encore laissé entendre dans l’histoire, c’est que, si la gestuelle dévolue aux jambes pouvait effectivement paraître aussi agaçante qu’insupportable du fait de sa monotonie, c’est en fait au haut du corps que le chorégraphe a donné la parole. Or, il faut bien l’avouer, tant le visage que les bras et, bien sûr, les mains sont de fabuleux moyens d’expression, que Toméo Vergés a su utiliser et mettre en valeur avec autant d’humour que de délicatesse et d’à-propos. Le résultat est souvent désopilant et plein de fantaisie. Que du bonheur porte en effet bien son titre, d’autant lorsqu’il est présenté dans un tel cadre. C’est à Sandrine Maisonneuve que Toméo a confié ce carcan et cette lourde tâche… laquelle, il faut le souligner, lui va comme un gant ! Pince sans rire elle est, pince sans rire elle reste, du moins durant toute la durée du spectacle. Si, au début de la représentation, elle semble vouloir s’en affranchir, très vite elle va explorer tous les moyens pour attirer l’attention sur sa condition : expressions et gestuelle moqueuses, drolatiques, grotesques, empreintes de désespoir feint (un tantinet forcées, il est vrai), et j’en passe, sans compter les effets de robe qui forcent l’attention et appellent sans coup férir le rire et la bonne humeur. Tout un tas de petits riens qui, par leur charme et leur innocence, vous effacent, comme d’un coup de baguette magique, les ennuis et désagréments de votre journée. Un véritable remède contre la monotonie !

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Moments d'absence - Photos J.M. Gourreau

 

Cécile Loyer :

Aux frontières de la réalité et de la fiction

Etrange travail que ces Moments d’absence aux relents de butô, entre fiction et réalité, ayant pour origine l’œuvre du cinéaste Jean Eustache (1938-1981), en particulier son film, Une sale histoire. Ce diptyque cinématographique en deux volets qui date de 1977 navigue explicitement sur deux territoires, celui d’un documentaire et celui, en parallèle d’une allégorie, vision qui reflète son imagination. Mais, à l’inverse du film qui débute par la fiction pour enchainer sur le document, l’œuvre de Cécile Loyer relate quelques instants mémorables de son passé, en l’occurrence la création à Tokyo, 15 ans plus tôt, de son tout premier solo, Blanc (2000), pour le réactualiser tout en en faisant revivre les principales facettes. Un solo qui évoque le passé d’une femme peu avant son mariage, la magie, la force, la fragilité de ces moments de joie ou de tristesse vécus et partagés avec ceux et celles qui l’ont entouré et qui ont fait chaque jour partie de sa vie. Dix ans plus tard, l’idée l’effleure de reprendre la pièce en la modifiant, en l’adaptant, en la déconnectant du passé, tout comme l’avait fait Jean Eustache dans son court-métrage, conférant ainsi à l’œuvre une nouvelle facette qu’elle s’efforce de transmettre à son interprète, Eric Domeneghetty. Un travail tout en finesse reflétant la générosité extrême de son auteur, aux frontières entre la réalité et l’imaginaire, l’histoire vécue et la fiction, dans deux mises en scène analogues qui s’interpénètrent, abordant des questions qui interpellent mais qui resteront à jamais sans réponse… Un dialogue fascinant dans lequel on ne peut jamais discerner le bon grain de l’ivraie.

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Anne-Sophie Lancelin dans L'étoile jaune - Photos CCN Tours

Thomas Lebrun :

Au paroxysme de l’émotion

Autre registre avec le solo et le duo de Trois décennies d’amour cerné de Thomas Lebrun, pièces abordant les tabous du sida, suivies par le solo L’Etoile jaune du même chorégraphe. Les mots sont impuissants pour le dire et les décrire. Voilà un artiste dont l’œuvre toute entière est imprégnée d’un charisme hors du commun, d’une sensibilité exacerbée et qui ne parle qu’avec son cœur, sentiments parfaitement relayés par ses danseurs, tout particulièrement par Anne-Sophie Lancelin, interprète sublime des deux solos dont l’intensité dramatique rejaillissait avec une force peu commune sur les spectateurs subjugués.

Comme son nom le laisse entendre, Trois décennies d’amour cerné… de doutes ravive les peurs, les questions, les doutes générés dans les années 80 par l’épidémie de sida qui déferla entre autres sur le monde de la danse. Un solo fascinant, d’une grande intensité dramatique, qui révèle avec une force inouïe la crainte de vivre sereinement sa sexualité, le doute qui oppresse et tenaille les partenaires, ne serait-ce qu’à l’approche de l’étreinte, réveillant dans les esprits les risques et les dangers de la maladie. Ressenti exprimé tant dans la gestuelle que par l’étonnante expressivité théâtrale communicative d’Anne-Sophie qui donnait réellement l’impression de le vivre.

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Trois décennies d’amour cerné… de peur - Photos CCN Tours

Même sentiment d’effroi communiqué par Anne-Emmanuelle Deroo et Raphaël Cottin dans leur duo Trois décennies d’amour cerné… de peur, « de la crainte de l'autre et de l'acte, mais que le désir emporte ». Avec l’obsession sous-jacente de la mort. Un sentiment encore bien présent aujourd’hui, malgré les progrès de la médecine qui permettent désormais de soigner ce fléau, voire même de le renvoyer au pays des oubliettes.

Soirée poignante qui se terminait en apothéose avec L’Etoile jaune, solo d’une puissance évocatrice incommensurable extrait de La constellation consternée, pièce qui évoque le massacre de milliers d’innocents par les nazis durant la dernière guerre mondiale. Là encore, l’exceptionnel pouvoir de concentration d’Anne-Sophie Lancelin et sa force intérieure, son rayonnement et son innocence lui permirent d’exprimer toute l’horreur de ce drame, le désarroi, ainsi que la rage sourde et contenue de ceux qui y ont été confrontés et qui en ont fort heureusement réchappé.

J.M. Gourreau

Que du bonheur / Toméo Vergés, Le Regard du Cygne, Paris, 5 & 6 avril 2018. Moments d’absence / Cécile Loyer, Le Regard du Cygne, Paris, 12 & 13 avril 2018. La constellation consternée & L’Etoile jaune / Thomas Lebrun, Le Regard du Cygne, Paris, 12 & 13 avril 2018, dans le cadre du Festival "Signes du printemps".