Critiques Spectacles

Jefta van Dinther / Protagonist / Retour vers le passé

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Photo Urban Jörén

 

 

Jefta van Dinther :

Retour vers le passé

 

Etonnante démarche que celle de ce chorégraphe qui, au lieu de se plonger vers l’avenir, éprouve au contraire le besoin de se rallier à son passé, d’effectuer un retour en arrière, à la recherche de ses origines. Comme s’il se sentait aujourd’hui mal dans sa peau, comme s’il regrettait son enfance et son adolescence, comme s’il ne parvenait à trouver dans notre monde son idéal. Protagonist de Jefta van Dinther est en effet une œuvre étrange, assez linéaire, en deux parties. La première, assez longue, évoque la jeunesse hollandaise des années 2000 telle que le chorégraphe avait dû la vivre, celle de groupuscules épars se retrouvant de temps à autre dans les rues d’Amsterdam pour former une bande de joyeux drilles prête à faire les 400 coups… Eléments de vie accolés au sein desquels des liens se tissent, des relations s’ébauchent, des amours naissent, des ébats sauvages, des révoltes, des drames se nouent, le tout dans la plus parfaite indifférence. Les corps se frôlent, se caressent, s’embrassent, s’agrippent, se repoussent ; les visages s’éclairent, s’épanouissent, s’embuent de larmes, deviennent hagards sous l’emprise de la drogue. Tous ces sentiments sont, il est vrai, exprimés avec une force peu commune, transformant les danseurs en comédiens, lesquels, par leur violence intérieure, leur expressivité et leur force de suggestion, parviennent parfois à déranger le spectateur. « C’est un voyage de difficultés et de tentatives, de rêves et d’espoirs, où l’on est hanté par ce que nous avons vécu et indûment préoccupé par ce qui est encore à venir », explique le chorégraphe.

Se pencher sur son passé n’est toutefois pas sans risque, surtout lorsque celui-ci s’est révélé plein de bonheur et de joie. Les souvenirs qui affluent à la mémoire sont alors tellement nombreux qu’il s’avère difficile, voire impossible de tous les évoquer, et présenter les plus  prégnants juxtaposés en différents emplacements du plateau n’est peut-être pas le meilleur choix, l’œil du spectateur ne pouvant tout embrasser à la fois. D’où d’incessants va-et-vient du regard, préjudiciables à la parfaite compréhension de l’œuvre.

Mais il faut bien faire des choix. Le chorégraphe quant à lui a pris le parti d’une rupture avec le présent, d’un retour aux sources, bannissant la civilisation, la modernité, le confort. Le choix d’une vie avec les hommes-singes, le peuple des arbres, en parfaite harmonie avec la nature. En s’y reconnectant. Et, finalement, ce n’est sans doute pas plus mal. Sauf que les mêmes travers ont tendance à se reproduire, il est vrai sous une forme différente, plus fruste, plus sauvage. Et Jefta van Dinther de conclure : « C’est ainsi qu’une forme d’espoir commence à prendre corps ». Ainsi va la vie…

J.M. Gourreau

Protagonist / Jefta van Dinther et le Ballet Cullberg, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 17 au 21 janvier 2018.

Lisbeth Gruwez / We’re pretty fuckin’far from okay / Panique, quand tu nous tiens…

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Lisbeth Gruwez :

Panique, quand tu nous tiens…

 

Le rideau s’ouvre sur deux personnages tapis dans l’ombre, dans un silence pesant. Ils sont assis sur une chaise, non loin l’un de l’autre, face au public. Leur visage est fermé, leur regard perdu, leur esprit, ailleurs, miné par une sorte d’inquiétude qui les rend hagards. Tous deux dans le même état. Leurs mains glissent doucement sur leurs genoux, avant de se retirer et de remonter vers la poitrine. Lentement, imperceptiblement. Leur tête, lourde, se penche légèrement vers le sol avant de retrouver sa place normale, dans un sursaut d’énergie. Leur corps se raidit, leur poitrine se creuse. Comme traversés par des fourmillements, leurs pieds s’agitent alors qu’un souffle haletant se fait entendre. Celui de leur respiration, de plus en plus forte, de plus en plus oppressante. Leurs visages, qui sortent peu à peu de l’ombre, sont défigurés par un rictus de peur, d’effroi. Chaque minute qui passe voit leurs rides se creuser davantage, barrer leur front sur lequel perlent quelques gouttes de sueur. A certains moments, ils semblent se ressaisir mais, bien vite, ils retombent dans le même état de léthargie. Bientôt, leur corps agité de soubresauts se recroqueville, se raidit ; leurs bras remontent instinctivement pour cacher leur visage, comme pour le protéger. Le danger est partout, démultiplié par un bruit sourd, grave, saccadé, oppressant, qui s’amplifie à chaque seconde. Celui de leur respiration ? Des battements de leur cœur à l’unisson ? Leur main droite remonte instinctivement jusqu’à leur bouche, comme pour masquer le cri d’effroi qui cherche à en sortir. Tout leur corps est désormais traversé de frissons, de soubresauts de détentes brusques, incontrôlées. Leurs visages se tendent vers le ciel : ils ne peuvent plus cacher cette peur qui les tenaille, qui les étripe, qui les dévore. Car c’est bien un sentiment d’angoisse, de frayeur, d’épouvante qui les étreint, une peur panique qui sourd par tous les pores de leur peau, qui les harcèle, qui distord leurs corps difformes, pelotonnés sur eux-mêmes. Un malaise, une détresse, un sentiment d’épouvante rejaillissent sur le spectateur en le prenant aux tripes. Il y aura bien quelques intermèdes de répit, de relaxe, d’apaisement comme si le cauchemar se terminait, mais qui ne dureront que le temps d’un éclair, juste le temps de repartir de plus belle, avec davantage de force, de vigueur.

C’est en vain que ces deux êtres totalement désemparés vont chercher un peu de réconfort et de compassion chez les spectateurs impuissants, scotchés à leur siège. Le cauchemar les reprend. Leur gestuelle devient alors répétitive, violente, torturée, saccadée, cassante. Hoquets, secousses et soubresauts qu’ils ne parviennent plus à maîtriser envahissent désormais leur être dans sa totalité, le tordent. Un mal mystérieux semble les affecter, comme s’ils étaient envoûtés par quelque maléfice d’un sorcier démoniaque. Les bruits et halètements qui les environnent deviennent mugissements assourdissants, masquant leurs souffles, les râles que leur gorge laisse exhaler. Ils paraissent possédés par une force supérieure, surnaturelle, irrationnelle, qui les attire et les refoule, les précipite, les bascule, les propulse, les accule l’un contre l’autre, les contraint à se meurtrir, à se déchirer, à s’entre-dévorer. Comme des bêtes. Oppressant.

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Photos Leif Firnhaber

 

Alors que rien de le laissait présager, au paroxysme de leur étreinte, tout s’arrête. La sérénité revient, la lumière refait son apparition, tout se fige. Debout, nos deux protagonistes dévisagent le public, se congratulent, s’enlacent, s’étreignent. D’où sortent-ils ? Que leur est-il arrivé ? C’est le calme après la tempête, l’apaisement. Souverain. Un intense moment de détente, de béatitude, d’extase les saisit. Désormais, tout est fini, bien fini.

We’re pretty fuckin’far from okay est le troisième volet d’un tryptique qui a vu le jour en 2012 sous la forme d’un solo de la même veine et de la même force, It’s going to get worse and worse, my friend (cf.ma critique dans ces mêmes colonnes). La chorégraphe, Lisbeth Gruwez, incarnait d’ailleurs elle-même son personnage. Et l’on se demande si ce duo, créé en écho en Avignon en 2016, n’aurait pas dû, lui aussi, être interprété en solo par la même artiste, tant son expressivité, d’une force peu commune, s’avère prégnante. La résonance apportée par Wannes Labarth, d’une psychologie, d’une personnalité, d’une énergie, d’un caractère bien différents, ne confère en effet rien de plus à cette œuvre fascinante qui, par essence, n’est pas sans évoquer Les oiseaux d’Hitchcock.

J.M. Gourreau

We’re pretty fuckin’far from okay / Lisbeth Gruwez, Théâtre de la Bastille, du 15 au 20 janvier 2018.

 

Yuval Pick / Acta est fabula / La danse : un moyen d’expression mais, surtout, un partage

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Ph. L. Philippe

Yuval Pick :

La danse: un moyen d’expression mais, surtout, un partage

 

Pour Yuval Pick comme pour ses danseurs, la vie est belle et vaut la peine d’être vécue. Et, surtout,  partagée par la danse. A tout moment en effet, une foultitude d’émotions surgissent de l’âme de ses interprètes, traversent leur corps. Et le font bouger, s’exprimer, parler. Consciemment ou non, elles leur suggèrent des gestes, des mots, des cris instinctifs qui les libèrent, leur confèrent une existence vis-à-vis de l’autre, des autres… Lesquels sont conviés eux aussi, consciemment ou non, à les observer, à les goûter, à s’en emparer, voire à les partager ou les faire évoluer. Que l’on y adhère ou non, ils ne laissent pas indifférents. Dans un cas comme dans l’autre, spectateurs comme interprètes y répondent, consciemment ou non. Par de l’intérêt, générant une participation, visible ou cachée, ou, à l’inverse, par de l’ennui et de l’apathie.

Dans Acta est fabula, Yuval Pick s’est penché sur ces interactions. D’un côté, comment les relations s’établissent-elles ? Comment se forme une cohésion au sein d’un groupe ? Comment se fédère-t-il ? Et de l’autre, comment un mouvement ébauché évolue-t-il ? Comment s’élaborent des variations sur un geste naissant, une mélodie à partir de sons parfois sauvages ou incohérents ? Comment naît un spectacle, en fait par essence destiné à un partage, qu’il soit chorégraphique ou musical, lorsque l’on dispose d’instruments – vivants ou inertes – que l’on connaît parfaitement et que l’on maîtrise totalement ? Qu’il s’agisse d’une intonation, d’une vibration, d’un mouvement tout juste conçu, à peine élaboré, lorsqu’il est repris et démultiplié, il se charge, se nourrit peu à peu de ce que lui apporte l’autre, les autres, leur expérience mais, surtout, leurs émotions, leurs joies, leurs peines… Celles-ci vont le modifier, le transformer, le sublimer, le charger d’une force, d’un élan qui amènent la cohésion, les fasse passer au-delà du mur de la scène, traverser le corps des spectateurs pour atteindre leur subconscient, voire leur âme… "J'ai la certitude que les œuvres d'importance ne peuvent naître que d'une complicité forte entre celui qui les conçoit et ceux qui ont charge de donner corps à la danse", explique leur auteur. Et de poursuivre : "Ma recherche est guidée par l’idée que chaque être a au fond de lui-même une connaissance innée que la danse a le pouvoir de dévoiler. Ma tâche de chorégraphe consiste dans la mise en œuvre et dans l’orchestration de ce dévoilement."

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Voilà qui est dit. Ne cherchez donc pas dans la danse de Yuval Pick un sujet ou un récit quelconque. Il n’y en a pas. Son seul but ? Amener ses interprètes à marcher dans la même direction, à contraindre leur gestuelle à converger, à la formater, à sortir de soi pour aller vers l’autre, les autres, à adopter le meilleur d’eux-mêmes pour le mettre en commun, le partager, s’en nourrir et y trouver sa raison de vivre. D’où ces fréquents changements de direction, ces déséquilibres, ces élans brisés, ces pulsions tribales, ces discordances, ces errances, ces recherches gestuelles désordonnées parfois vite abandonnées... Pour Yuval Pick, tout est nourriture, tout est prétexte à la danse, laquelle cependant va s’avérer heurtée, désordonnée, faite de pulsions juxtaposées peu à peu canalisées mais qui, toutefois, laissent un petit goût amer d’inachevé.

J.M. Gourreau

Acta est fabula / Yuval Pick, Théâtre National de la danse Chaillot, du 9 au 12 janvier 2018.

Philippe Découflé / Nouvelles pièces courtes / Retour à ses premiers amours

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Photos Laurent Philippe

 

Philippe Découflé :

Retour à ses premiers amours

 

Découflé il est, Découflé il reste. Fidèle à lui-même. Son "truc": de courtes pièces surprenantes, burlesques, magiques. Faites de séquences juxtaposées ou emboîtées, modulables à l'envi. Bannies les œuvres de longue haleine d'un seul tenant, telle Paramour, ce spectacle d'une heure et demie, créé en 2016 à Broadway pour le Cirque du soleil. Ou, encore, Contact, pièce d'une soixantaine de minutes, finalement conçue ainsi pour céder à la mode d'aujourd'hui, laquelle exige des spectacles avoisinant cette durée. Voilà donc un patchwork d'univers et d'atmosphères variés, en constante évolution au gré de l'humeur de son auteur, à l'image de Decodex ou de Triton, ses premiers opus. L'attachement du chorégraphe aux formats courts lui vient du rock’n’roll : "des morceaux brefs et efficaces, gagnant en puissance ce qu’ils perdent en longueur", nous dit-il, comme pour s'excuser...

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Photos Charles Freger

Ces Nouvelles pièces courtes, au nombre de cinq, résultent donc d'un collage de piécettes pour sept interprètes, des danseurs tout autant circassiens qu’amuseurs publics ; comme à l'habitude, elles sont malicieuses, drolatiques, magiques, oniriques, pleines de fantaisie... On y trouve un duo au cours duquel deux artistes se livrent à une performance chorégraphique et musicale tout à la fois, au sein de laquelle ils interprètent une suite de variations néo-classiques sur diverses partitions de Vivaldi, vêtus de costumes aux couleurs chaudes, vives et contrastées qui ne sont pas sans évoquer certaines tenues traditionnelles de sorciers vaudou du Niger ; on peut aussi déguster une étonnante partie de cache-cache intitulée Le Trou ou l’Évolution en 10 minutes qui débute par une séquence cocasse au cours de laquelle un homme tombé dans un puits sans fond met en œuvre les moyens les plus désopilants pour s’en sortir, et qui se termine par une explication toute personnelle par l’absurde de la théorie de l’évolution... Lui succède une séquence aérienne, matérialisation du rêve d’Icare, un instant sublime qui n’est pas sans évoquer Les Sylphides, ces êtres éthérés chers aux Romantiques : ce tableau fait d’ailleurs l'objet d'un nouveau procédé vidéo d’une grande originalité, le "looping", lequel démultiplie les images, permettant à la danseuse Suzanne Soler - que le chorégraphe a rencontrée au Cirque du soleil - de s’élever dans les airs avec l’aisance de la fée Clochette… Le spectacle se termine par une évocation fort imagée du Japon - caméra mobile sur le plateau - qui nous offre une vision éclectique très personnelle d’un pays agité tant par le grouillement et les convulsions de son peuple que par les séismes dévastateurs… Bref, jeux de mains, grimaces, tours de magie, illusions d’optique, acrobaties et, même, jodels alternent avec de fascinants instants de danse pure qui renforcent notre bonheur. Créé en mai dernier à La Rochelle suite à une résidence de 15 jours, ces Nouvelles pièces courtes, dans lesquelles on retrouve à la fois l’esprit de Nikolaïs, tant par les costumes que les lumières, ainsi que celui des Pilobolus, voire de Montalvo, procèdent également de la magie d’un Walt Disney ou d’un Tex Avery, dont Découflé avoue d’ailleurs s'être inspiré !

J.M. Gourreau

Nouvelles pièces courtes / Théâtre National de la Danse Chaillot, du 29 décembre 2017 au 12 janvier 2018. Ce spectacle sera redonné sur cette même scène du 20 avril au 10 mai 2018 et, aussi, du 25 au 27 janvier à Antibes, du 31 janvier au 1er février à Sète, du 14 au 17 février à Brest, du 21 au 25 mars à Blagnac et du 5 au 8 avril 2018 à Sceaux.

Moses Pendleton / Viva Momix forever / La nature et ses merveilles

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Photos M. Pucciariello

Moses Pendleton :

La nature et ses merveilles

 

Pendleton1Voilà 47 ans qu’il parcourt le vaste monde avec un succès sans précédent : Moses Pendleton co-fondateur dans le New Hampshire en 1971 de la célèbre troupe des Pilobolus qu’il a quittée dix ans plus tard pour créer la compagnie Momix, est bien plus qu’un chorégraphe : c’est aussi un circassien acrobate, équilibriste, illusionniste, metteur en scène et éclairagiste de génie, comme il nous le démontre à nouveau avec Viva Momix forever, un florilège de séquences issues de six de ses meilleurs pièces, Opus Cactus, Momix en orbite, Flower Moon, Botanica, Alchemia Botanica et Momix Classics, auxquels il a adjoint 2 tableaux inédits, Daddy Long Legs et Light Reigns.  Ce spectacle, créé à Milan en juin 2015 à l’occasion du 35ème anniversaire de la compagnie, est une œuvre fascinante axée sur l’illusion, l’élasticité et la souplesse des corps en jeu. Les images mises en scène, qui se succèdent sans temps morts, sont féeriques, pleines d’humour, de fantaisie et de poésie. Fruits d’une imagination débordante, elles permettent, selon les mots de leur auteur, « de plonger le spectateur dans un courant d’inconscience ».

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Tout l’art de Pendleton consiste en effet à propulser le spectateur dans un univers où la fiction côtoie la réalité avec force artifices, illusions d’optique et alchimie du plus bel effet : d’étincelantes lucioles humaines prennent leur essor dans l’univers étoilé avec une grâce infinie, tandis que d’autres corps se transforment en femmes-fleur dont les corolles s’épanouissent voluptueusement ; d’autres encore se métamorphosent en papillons sortant de leur chrysalide en évoquant la Loïe Fuller et ses effets magiques de voile… Tout cela dans un savant mixage de tableaux tout aussi surréalistes que poétiques au sein desquels une escouade de chauve-souris (mais, peut-être sont-ce des cygnes ?) prend son envol dans les ténèbres de la nuit, des lettres de l’alphabet se mettent à danser en se parant de chatoyants atours qui ne sont pas sans évoquer les enluminures du peintre russe Erté, neuf mannequins embarquent leurs homologues humains dans une valse aussi loufoque qu’endiablée… L’instant d’après, un étrange mobile formé de deux roues-Cyr piriformes emboitées l’une dans l’autre servira de terrain de jeu à un couple d’étonnants acrobates, lesquels, après l’avoir mis en rotation, s’y insèreront pour créer des figures d’une originalité époustouflante… Bref, un spectacle qui vous enchantera si vous n’êtes pas familiers de la chose, mais qui vous laissera peut-être un arrière-goût de déjà vu si vous êtes coutumier du genre…

J.M. Gourreau

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Philippe Lafeuille / Chicos Mambo / Tutu / Amuseur public tu es, amuseur public tu restes...

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Photos J.M. Gourreau

Philippe Lafeuille :

Amuseur public tu es, amuseur public tu restes…

 

« Chicos Mambo », vous connaissez ? Cette bande de joyeux drilles, comédiens, danseurs, clowns, mimes mais, surtout, amuseurs publics est passée maître dans le domaine de l’autodérision… On l’avait croisée à Paris sur la scène de la salle Bobino en octobre 2014, précisément avec Tutu - La danse dans tous ses états dont c’était la création. Après un petit détour par le théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, celle-ci revient de nouveau à Bobino, qui plus est avec ce même spectacle, revu et corrigé, toutefois ! Il faut dire que Tutu avait fait un tabac à sa création dans la capitale, au point de devoir jouer les prolongations. L’année suivante d’ailleurs, cette pièce avait remporté le prix du public au 50ème Festival OFF d’Avignon. Il y avait de quoi : si Tutu est un hommage à la danse, c’est aussi un spectacle fort original mais totalement déjanté qui à l’heur de revisiter les grands thèmes chorégraphiques intemporels du ballet classique, du Lac des cygnes à la Sylphide en passant par le Sacre du printemps de Stravinsky, le Boléro de Ravel, le Beau Danube bleu de Johann Strauss, la Mort du cygne de Saint-Saëns, sans oublier le tango…

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Sept artistes polyvalents et pluri-talentueux nous convient donc à goûter et partager les joies et déboires qu’ils rencontrent quotidiennement sur leur chemin au travers d’une vingtaine de tableaux plus drolatiques les uns que les autres. Une revue farfelue aussi fantasmatique que délirante, empreinte toutefois d’une ineffable poésie. Travestis voisinent avec des hommes-objet métamorphosés par des costumes délirants du plus bel effet, qu’il s’agisse de sylphides s’envolant avec une grâce divine dans les airs, de cygnes se lançant dans une danse éponyme ou de petits diables facétieux et grimaçants, dotés d’une prodigieuse technique, qui raviront les plus jeunes. Tout est minutieusement étudié, surprenant, truffé d’effets scénographiques plus originaux les uns que les autres, en outre mis en lumière par de savants et fantasmagoriques éclairages.

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La Compagnie Chicos Mambo est née à Barcelone en 1994, suite à la rencontre de son actuel chorégraphe et directeur, Philippe Lafeuille, avec deux joyeux lurons férus de danse : un catalan et un vénézuélien. Dès ses premiers spectacles, cette toute jeune compagnie connaît un retentissant succès, tant en Espagne qu’en France du fait de son esprit facétieux et piquant. Cette fulgurante ascension la mène sur le plateau de la chaîne catalane TV3, pour laquelle elle imagine plus de 200 sketches originaux... Mais c’est leur second spectacle créé en 1998, Méli-Mélo, qui leur offre une renommée internationale, d’abord en Espagne, puis en France et en Italie. Par la suite, Méli-Mélo sera exporté au Japon pour une tournée de 2 mois. Chicos Mambo s’est produite à Paris à plusieurs reprises déjà, en 1999 au Théâtre Déjazet d’abord, puis durant 3 mois au Théâtre du Gymnase en 2000. Elle a fait depuis le tour du monde en repassant par Avignon (2006) puis Paris (de 2014 à 2017) avec le succès qu’on lui connaît aujourd’hui.

J.M. Gourreau

Tutu / Philippe Lafeuille, Chicos Mambo. Spectacle créé le 30 septembre 2014 en avant-première au KLAP de Marseille et programmé en ce moment à Bobino, ce jusqu’au 14 Janvier 2018. Vu à Saint-Quentin-en-Yvelines le 19 décembre 2017.

Elizabeth Czerczuk / Dementia praecox 2.0 / Un art total tourné vers le happening

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Photos J.M. Gourreau

Elizabeth Czerczuk :

Un art total tourné vers le happening

 

Vous souvenez-vous de la Giselle de Mats Ek ? C'est dans le même univers, celui d'un  hôpital psychiatrique que nous emmène par le théâtre, le mime et la danse Elizabeth Czerczuk dans un périple au cours duquel le spectateur aura tout loisir de côtoyer, voire d'étudier de près, de très près même, toutes sortes d'aliénés. En effet, en franchissant sa porte, ne rêvez pas vous retrouver confortablement assis dans un fauteuil comme vous en avez l'habitude dans un théâtre classique, n'espérez pas boire les paroles de vos comédiens préférés de la même manière que s'ils étaient sur un plateau, ne vous imaginez pas vous pâmer devant les entrechats de vos étoiles favorites comme si vous étiez à l'Opéra, ne pensez pas goûter à la musique comme lorsque vous vous trouvez vautré dans votre divan. Non, vous partagerez l'intimité de ces êtres et leurs états d'âme, vous les côtoierez comme s'ils faisaient partie de votre cercle d'amis les plus proches, vous vivrez leur quotidien tel qu’ils le vivent. Car Elizabeth Czerczuk, élève et émule de Jerzy Grotowski, polonaise tout comme lui, a éprouvé l'envie et le besoin de bousculer les traditions et de vous extraire de vos habitudes, afin de vous faire vivre aussi intensément que possible les personnages qu’elle met en scène, avec lesquels elle cohabite, auxquels ses acteurs et elle-même s’assimilent. Fondateur du « Théâtre laboratoire (Teatr Laboratorium) de Wrocław », Grotowski doit en effet sa notoriété au fait que ses spectateurs, en très petit nombre, partageaient le même espace scénique que les acteurs. Pas de décor, pas d'effets de lumière, pas de grimage, pas de costumes. Pour Grotowski, "l'acteur était le tout du théâtre et le théâtre était là pour favoriser son passage à un degré d'humanité plus vrai que le degré quotidien. Tout se jouait donc sur l'extraordinaire intensité dramatique et physique d'artistes supérieurement entraînés, sur les qualités expressives de leur voix et sur leur présence presque insoutenable dans l'espace. En dépit de son éclat parfois violent, l'action obéissait à la précision rigoureuse et comme nécessaire d'un rite". En fait, ce n’était pas un théâtre au sens habituel du terme mais plutôt un institut « scientifique » qui se consacrait à la recherche dans le domaine de l’art de l’acteur, un théâtre qui, comme l'a écrit Peter Brook, serait un "véhicule  qui entraîne ses passagers moins à représenter des rôles qu'à se connaître eux-mêmes et, surtout, à se reconnaître entre eux. (…) L'acteur est une fin, alors que le rôle est secondaire ; le rôle est un attribut du théâtre, et pas un attribut de l'acteur." 

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Cette technique, fondée par conséquent "sur le travail de l’intégralité du corps et des émotions" est aussi celle d’Henryk Tomaszewski dont Elizabeth Czerczuk a également été non seulement l’élève mais, aussi, la première directrice de son théâtre après sa mort. Si la conception du spectacle chez Grotowski était davantage tournée vers le théâtre, celle de Tomaszewski l’était surtout vers le mime et la danse. Toutefois ces deux artistes partageaient le même intérêt passionnel pour toutes les formes de rituels et de pratiques contrôlées de la transe. Il en résulta la conception d’une technique corporelle plus exigeante et d’un système de représentation davantage centré sur l'identification du corps à l'objet que sur les émotions ou le rapport du sujet à l'objet. L’art d'Elizabeth Czerczuk, qui fonda en 2013 le Théâtre-laboratoire qui porte désormais son nom, résulte de la fusion des deux techniques élaborées par ses deux maîtres, Grotowski et Tomaszewski. Pour cette artiste, la participation du public à ses spectacles permet à celui-ci de se libérer de ses angoisses afin de mieux se déplacer dans l’espace de la vie. Ce lieu, qui vient tout juste d’être rénové et agrandi, lui permet désormais, outre de présenter ses spectacles, d’accueillir en résidence de nouvelles compagnies.

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Eloge du monde de la folie auréolée d’une musique originale signée Sergio Gruz et Julian Julien, Dementia Praecox 2.0 est le second volet d’une trilogie dont les deux autres, Requiem pour les artistes et Matka, ont été composés antérieurement. Dans cette pièce interactive vue sous l’angle de Tadeuz Kantor dont l'art s'inspirait du constructivisme, du dadaïsme et du surréalisme, se côtoient une vingtaine de personnages somptueusement nippés, tous atteints de différents types de folie à divers degrés, depuis la perte de confiance jusqu’à la folie furieuse, en passant par la prostitution par manque d’amour. Tout l’art de la chorégraphe-metteur en scène, toute sa force et son talent consistent à rendre ses personnages actuels, à faire en sorte qu'ils soient parfaitement « lisibles », à contraindre le public à partager leur état, afin "d’éveiller sa sensibilité pour qu’il comprenne les angoisses et la souffrance de ses aïeux". D’où la nécessaire promiscuité - pour ne pas dire fusion - entre acteurs-danseurs et spectateurs. Cela pourrait paraître parfois dérangeant pour ces derniers. Ce ne l’est pas, et c’est bien là le prodige car tout se passe dans la confiance et, finalement, le message est parfaitement perçu. S'il n'est pas réellement nouveau, ce processus créatif qui redimensionne le travail du comédien entraîne le public dans une véritable catharsis et permet au théâtre contemporain de se réengager dans une voie encore insuffisamment explorée.

J.M. Gourreau

Dementia praecox 2.0 / Elizabeth Czerczuk, Théâtre Elizabeth Czerczuk, Paris, 15 décembre 2017.

 

Sylvère Lamotte / Les Sauvages / Une interrogation par rapport à l'autre

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Photos J.M. Gourreau

Sylvère Lamotte :

Une interrogation sur le rapport à l’Autre

 

C'est une chaleur, une humanité et un charisme étonnants qui animent les interprètes de la dernière création de Sylvère Lamotte, Les Sauvages, une œuvre pour cinq danseurs évoquant la construction et la déconstruction des relations sociales, une pièce au sein de laquelle les sentiments, exacerbés, sont mis à nu avec une force peu commune par une danse très physique, presque bestiale, en tous les cas particulièrement expressive. Tout comme dans Ruines, sa première création, ce jeune chorégraphe se révèle particulièrement attaché à évoquer et décrire les relations sociales dans leur complexité, questionnant l’individu par rapport au groupe. On y retrouve les principaux sentiments qui animent l’Homme en communauté, tendresse, amour et amitié, séduction et domination, espoir et angoisse, colère et haine, désir et vengeance, solitude et abandon… Tous résultent d’une observation minutieuse de la société, tous sont évoqués avec une authenticité et un réalisme saisissants par des artistes qui semblent les vivre et, grâce à leur jeu scénique, nous enjoignent à les partager. L'œuvre est de plus interprétée par des danseurs engagés, convaincus et convaincants, qui, dépassant les difficultés techniques dont la chorégraphie est truffée, parviennent à exprimer avec persuasion, par le truchement de la danse-contact, les sentiments dont elle est animée. Des questions existentielles et des interrogations sont bien sûr soulevées, telles celle de savoir comment l’individu se reconfigure au contact de l’autre ou, encore, celle d’identifier les qualités nécessaires pour intégrer physiquement un groupe, voire les défauts qui contraignent à en sortir. Toutes ne trouvent pas nécessairement de réponse mais elles sont posées avec une telle fougue, une telle expressivité et une telle énergie que l’on ne peut y rester indifférent.

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Formé à la danse contemporaine au Conservatoire de région de Rennes puis au Conservatoire national de danse de Paris, Sylvère Lamotte intègre le Centre chorégraphique d’Aix-en- Provence dirigé par Angelin Preljocaj par le biais du "Groupe Urbain d’Intervention Dansée". Parallèlement à cette activité, on le trouve comme interprète chez plusieurs chorégraphes d’obédiences très différentes, tels Paco Décina, Nasser Martin-Gousset, Sylvain Groud, David Drouard, François Veyrunes, Perrine Valli et Marcia Barcellos qu’il rejoint en 2011. En 2014, Sylvère Lamotte décide de fonder la compagnie « Lamento » pour explorer ses propres idées et pistes de travail. Il crée alors Ruines pour laquelle il reçoit le prix Beaumarchais de la SACD en 2016. Lui suivra Les Sauvages, pièce pour cinq danseurs, cinq amis devrais-je dire, qui, donc, aborde les rapports humains au sein desquels se forgent les normes sociales. Une œuvre puissante qui fait honneur à son auteur.

J.M. Gourreau

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Les Sauvages / Sylvère Lamotte, M.P.A.A. St Germain, Paris, 18.12.17.

Pièce créée au Mans le 28.08.17. Ce spectacle sera redonnéle 28 janvier au THV de St Barthélemy d'Anjou, le 30 janvier à L'Espal au Mans, Le 5 avril à Mains d'oeuvres à Saint-Ouen et le 13 avril au Tremblay-en-France.

 

Akaji Maro / Crazy Camel / La fascination de l'or

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Photo Adelap.com

Akaji Maro:

La fascination de l'or

 

P1270389 copieDernier spectacle présenté au cours de la tournée de la compagnie Dairakudakan en France,  Crazy Camel d'Akaji Maro est peut-être aussi le moins spectaculaire des trois. C'est en effet l'une de ses premières pièces - on a d'ailleurs pu déjà la voir du 18 au 20 octobre 2012 à la Maison de la Culture du Japon à Paris - mais aussi la moins aboutie sur le plan scénographique du fait de sa conception et de sa réalisation : en effet, Crazy Camel est une émanation d'un spectacle de "Kimpun Show", un numéro de cabaret très célèbre au Japon, « interprété par des danseurs quasi nus, aux corps huilés recouverts d'or. (...) Alors que, dans le butô, les danseurs sont recouverts de poudre blanche, les corps, dans le Kimpun Show, ont un aspect métallique qui reflète les lumières »*. Cet effet spectaculaire dont on trouve l'origine dans le célèbre film britannique Goldfinger (James Bond), réalisé par Guy Hamilton en 1964 rappelle le meurtre de Tilly Masterson, la compagne de Bond, asphyxiée par le majordome de Goldfinger, lequel avait recouvert le corps de la jeune femme d'une couche de poussière d'or (kimpun). « A l'époque en effet, nous dit Maro, on croyait que cette poudre empêchait la peau de respirer et pouvait provoquer la mort. Aussi, dans les cabarets nippons, les présentateurs annonçaient-ils le Kimpun Show avec impétuosité et ardeur : "Profitez bien de ce spectacle car, au bout de 15 minutes, les danseurs vont avoir du mal à respirer ! Et après, ils risquent de mourir..." A vrai dire, ils ne risquaient rien. On ne meurt pas en prenant son bain »*. Mais le fait est que c'était spectaculaire et que cela pouvait faire frissonner ! 

Il faut dire aussi et surtout que c'est le kimpun show qui a permis le maintien et l'envolée du butô, ainsi qu'à Akaji Maro de se faire connaître en occident. A l'époque en effet, Akaji faisait partie du petit groupe de danseurs de la troupe d'Hijikata et, chaque fois que ce dernier montait un spectacle de danse, cela se soldait par un gros déficit financier du fait de son avant-gardisme. La caisse était alors renflouée avec l'argent du Kimpun Show, très populaire, ce qui permettait à ses danseurs de survivre. Les premiers spectacles de la compagnie Dairakudakan, au sein de laquelle on trouvait Ushio Amagatsu, Kô Murobushi et, un peu plus tard, Carlotta Ikeda, étaient des dérivés du Kimpun Show, dans une mise en scène insolite et d'imposants décors.

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Photos Kimpun

Crazy Camel, qui n'est pas sans évoquer le Crazy Horse, d'où son nom, s'apparente donc à une revue de cabaret aussi grotesque que délirante mais d'un érotisme raffiné et provoquant - un étudiant ne s'évanouira-il pas de suites d'un priapisme ? - tout cela sous les accents des Quatre saisons de Vivaldi... Une revue qui met en scène des sculptures vivantes fantasmatiques que Maro va épicer de sa présence sous l'apparence d'un séducteur aussi entreprenant que malicieux, faisant lui aussi la cour à une frêle et primesautière jeune fille dans une suite de saynètes guillerettes, ce en alternance avec le show aussi puissant qu'impressionnant des danseurs recouverts d'or. Des images théâtrales dans un univers cosmique au sein desquelles la beauté fait alliance avec l'horreur, la vie côtoie la mort, l'enfer rejoint le paradis.

J.M. Gourreau

Crazy Camel / Akaji Maro, Maison de la musique de Nanterre, 15 & 16 décembre 2017.

* Akaji Maro, Danser avec l'invisible, par Aya Soejima, Archimbaud éd., Paris, novembre 2017.

Georges Appaix / What do you think / Va comme j'te pousse...

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Photos Elian Bachini

Georges Appaix:

Va comme j'te pousse...

 

Un bordel bougrement bien organisé, avec une intelligence remarquable, qui plus est avec beaucoup de finesse... En outre, d'une chaleur toute méridionale, ce qui a le fabuleux pouvoir de faire évanouir comme d'un coup de baguette magique toute mauvaise humeur et toute sensation de lassitude, voire de fatigue chez le spectateur, lequel sort ragaillardi de sa soirée. Non qu'il y ait quoi que ce soit de réellement drôle dans ce spectacle totalement débridé, loufoque, déjanté, fait de bric et de broc, irais-je même jusqu'à dire sans queue ni tête, mais qui procure collectivement un indicible sentiment de bien-être et de bonheur. Ne cherchez pas de fil conducteur, il n'y en a pas. En revanche, des idées, il y en a... et à la pelle ! Collées bout à bout comme les wagons d'un train, dans l'ordre de leur apparition, semble t'il. "Tout ce qui leur passe par la tête (entendez, celle de mes acteurs-danseurs) est bon", nous dit Appaix via le narrateur, et de poursuivre: "Il ne faut jamais se fixer sur une idée". Voilà qui est dit ! En résulte un collage judicieux fort habilement concocté et pourtant, à première vue, sans la moindre once de logique : c'est bien là le prodige. Quant à nous, spectateurs, nous ne cessons de nous poser la question du pourquoi des choses et attendons avec impatience les idées saugrenues qu'il va bien pouvoir encore nous délivrer... Un intense moment de fraîcheur et de poésie dans lequel les maîtres mots, surprise et interrogation, sont de mise et permanents.

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Un spectacle hybride donc, au sein duquel la danse, le verbe et la musique se côtoient, se conjuguent, se confrontent, s'opposent et, parfois - mais parfois seulement - marchent de concert. C’est décousu mais ça n’a aucune importance. Truffé de dialogues dadaïstes. Des phrases commencées mais jamais terminées, des onomatopées qui fusent ça et là. Pour leur musique. Certaines de ces pensées, comme par exemple "on ne peut pas toujours être d’accord avec soi-même" sont pourtant prégnantes et donnent à réfléchir. En outre, y a t il réellement une relation entre les différents personnages ? Difficile à dire. Une pièce dans laquelle les interprètes "dansent ce qu'il (l'auteur) a écrit", nous susurre le narrateur. Tout, en effet, est prétexte à entamer un pas de danse, surtout lorsque Bob Dylan, Alain Bashung, John Coltrane ou Les Rolling Stones s’en mêlent. La gestuelle est spontanée, débridée, inattendue, électrisante, tarabiscotée, voire acrobatique. Farfelu est son auteur, et il le restera sans aucun doute jusqu'à son dernier souffle. C'est bien là le propre du poète. Jugez-en plutôt : le rideau s'ouvre sur une sorte de vélo d'appartement à l'avant scène, côté cour. Juché dessus, Appaix lui-même, et qui pédale tandis que l'intensité des lumières de la scène varie, comme s'il était contraint d’en actionner le mécanisme pour éclairer le plateau... C'est en outre sur le porte-bagages de ce même vélo que l'un des danseurs tentera, à l'issue du spectacle, d'embarquer sa dulcinée au troisième (ou au quatrième ?) ciel, sans y parvenir bien sûr, puisque le vélo n'a qu'une seule roue... Et tout à l'avenant. Une rêverie au cours de laquelle on trouvera par la suite le choré-auteur à l’humour décalé papillonnant au beau milieu de ses personnages avec un regard paternel, allant même jusqu’à entrer avec eux dans la danse, se prenant au jeu, heureux de vivre. Et, à un moment donné, celui-ci, interrogateur mais pas dubitatif, de poser tout de même la question, via le narrateur: "J'aimerais avoir votre avis sur ce que j'ai écrit"… La réponse, il l'aura à la fin du spectacle: un tonnerre d'applaudissements...

J.M. Gourreau

What do you think ? / Georges Appaix, Théâtre des Abbesses, du 12 au 15 décembre 2017.

Spectacle créé au Théâtre Joliette-Minoterie dans le cadre du Festival Danse et Arts multiples de Marseille les 6 et 7 juillet 2017. Il sera redonné le 20 janvier 2018 à Tarbes, du 23 au 26 mai à Toulouse et du 29 au 30 mai à Aix-en-Provence.