Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou / L'amour sorcier / Une relecture digne d’intérêt

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Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou :

Une relecture digne d’intérêt

 

L amour sorcier machadoVoilà un spectacle aussi séduisant que remarquable, qui mériterait toutefois quelques aménagements. La relecture d’une œuvre est en effet toujours un exercice périlleux car objet de comparaisons et de critiques  qui peuvent s’avérer acerbes, sauf si l’on en respecte l’esprit. Ce qui s’avère cependant être le cas pour cette nouvelle version de L’Amour sorcier (El amor brujo), une œuvre phare de Manuel de Falla pour orchestre de chambre et cantaora, initialement créée au Teatro Lara de Madrid en 1915 pour la danseuse flamenca Pastora Imperio.

Le 25 mai 1925, De Falla présente au Théâtre du Trianon lyrique à Paris une seconde version de son œuvre, remaniée en  ballet-pantomime : certains éléments de la partition originale ont été supprimés, entre autres la chanson de l'amour douloureux ; il a également remplacé les parties chantées de la danse du jeu d'amour ainsi que le finale par des éléments instrumentaux. Cette version est popularisée par la compagnie de ballet d’Antonia Mercé, alias La Argentina, à Paris en 1928. Depuis cette date, plusieurs chorégraphes ont repris cette œuvre dans sa musique originale, entre autres Antonio Gades avec le Ballet National d’Espagne en janvier 1989 au Théâtre du Châtelet (sous le titre de Fuego), Blanca Li en mai 1997 à l’Opéra de Nancy, Thierry Malandain en mars 2008 au Grand Théâtre du Luxembourg, Jean-Claude Gallotta en octobre 2013 à la MC2 de Grenoble, Victor Ullate en mai 2017 au Teatro de la Maestranza de Séville et Israel Galván en novembre 2018 au Festival de Jerez. L’œuvre a également été adaptée au cinéma, d’abord par Antonio Román en 1949, puis par Francisco Rovira Beleta en 1967 dans une chorégraphie d’Alberto Lorca interprétée par La Polaca, Antonio Gades et Rafael de Cordoba et, enfin, par Carlos Saura en 1985, avec, à nouveau, Antonio Gades, ainsi que Laura del Sol et Cristina Hoyos dans les rôles principaux.

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Photos J.M. Gourreau

L’argument du ballet a pour origine un thème passionnel écrit par María de la O Lejárraga à partir de légendes gitanes, thème que Gregorio Martinez Sierra reprendra dans le livret. C’est l’histoire d’une tsigane andalouse, Candela, hantée et pourchassée par l’apparition d’un fantôme qui  n'était autre que son ancien amant avant sa mort,. Pour pouvoir donner libre cours à son nouvel amour et se libérer du sortilège, Candela se voit contrainte de se livrer à la magie noire : aux douze coups de minuit, elle se met à danser autour du feu pour chasser le fantôme. Mais rien n’y fait. Elle imagine alors un autre stratagème et demande à son amie Lucia - qui se prête au jeu - de séduire le spectre jaloux en détournant son attention vers une autre jeune fille, ce qui finit par rompre définitivement le maléfice.

C’est à l’invitation du compositeur par Jean-Marie Machado, passionné par l’Espagne, que les deux chorégraphes tunisiens, Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou, se son attelés à réaliser une nouvelle chorégraphie pour cette œuvre sur une partition musicale totalement renouvelée, dans laquelle on retrouve cependant quelques accents de la musique originelle. Machado est un compositeur français d’origine marocaine qui, après des études pianistiques, s’initie à la musique pop et au jazz. En 2006, il crée, avec 8 autres musiciens, le nonette Danzas, petit orchestre qu’il dirige encore aujourd’hui. Son style, très éclectique, fait appel entre autres à la musique andalouse, tout particulièrement au fado(1). Son engouement pour la musique et la littérature espagnoles le conduira en outre à s’intéresser de plus près aux grandes œuvres musicales de ce pays. Sa partition de l’Amour sorcier, qui s'avère être une musique lyrique hybride proche de la musique classique, certes mâtinée de musique populaire arabo-andalouse aux relents de Manuel de Falla mais ancrée sur les rythmiques des musiques espagnoles, est une œuvre contemporaine magistrale et d’une puissance étonnante. Elle est servie par une cantatrice virtuose, Karine Sérafin, dont la voix, chaleureuse et bouleversante, n’est pas sans évoquer celle de la regrettée chanteuse égyptienne Oum Kalsoum, célèbre à la fin du siècle dernier dans toute l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.

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Les deux chorégraphes, Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou, ont d’autant plus facilement accepté la proposition de Machado que sa musique rappelait celle qui avait toujours nourri et alimenté leur travail par le passé.(2) Leur mise en scène de cette nouvelle version de L’Amour sorcier, tout à fait inhabituelle, a l’intérêt de permettre une vision du spectacle à 360 degrés, les six danseurs gravitant autour de l’orchestre placé au centre du plateau ; toutefois, elle s’avère peut-être moins adaptée à une salle de spectacles traditionnelle au sein de laquelle les spectateurs sont répartis frontalement. Ce dispositif, bien que d’une grande originalité, oblitère bien sûr la vision d’une partie de l’action, les danseurs balayant quasiment durant toute la durée du spectacle l’espace qui leur est dévolu, à l’image des aiguilles d’une montre mais dans le sens inverse de celles-ci. La chorégraphie quant à elle, narrative, puissante, engagée, très lisible, s’avère en parfaite adéquation avec la partition musicale, respectant scrupuleusement l’argument originel du ballet. Peut-être parfois un peu répétitive, elle a toutefois le mérite d’être servie par des interprètes d’un excellent niveau, tout particulièrement la créatrice du rôle de Candela, la japonaise Sahiko Oishi, dont la présence distille sur l’œuvre un parfum de mystère envoûtant. Seul bémol à mon avis, les éclairages d’Eric Wurtz qui, voulant sans doute jouer avec le clair-obscur, plongent l’œuvre tantôt dans une atmosphère glauque très préjudiciable à la lecture de ce ballet, tantôt violente et aveuglante, extirpant le spectateur de son rêve. Les musiciens eux-mêmes n’y échappent pas, et l’on peut même parfois se demander comment ils parviennent à lire leur partition… Quant aux danseurs, leurs expressions - et les sentiments sous-jacents qu’ils expriment - sont le plus souvent noyés dans une semi-obscurité... Une erreur toutefois fort heureusement aisément réparable !

J.M. Gourreau

L'amour sorcier / Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou, Le POC d'Alfortville, 11 avril 2019. Spectacle créé le 9 avril 2019 au Perreux-sur-Marne dans le cadre dela 20ème biennale de danse du Val-de-Marne.

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(1) En 2003, Jean-Marie Machado crée, avec le saxophoniste américain Dave Liebman,  un duo autour d'un répertoire dédié en partie au fado, chant populaire mélancolique portugais qui exploite en général des thèmes récurrents, tels la saudade, l’amour inaccompli, la jalousie, la difficulté à vivre, le chagrin, l’exil, la mort. L'album de ce projet, qui ne sortira qu’en 2008, s'intitule Caminando. Il enregistre en 2006 Sœurs de sang avec Jean-Philippe Viret et Jacques Mahieux. En 2005, Jean-Marie Machado compose et arrange l'album Sextet Andaloucia qui reprend les grands thèmes de la musique andalouse.

(2) Tous deux nés à Tunis, Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou travaillent ensemble depuis 1995. Après avoir intégré le Conservatoire de Musique et Danse de Tunis, Aïcha rejoint Hafiz au sein du Sybel Ballet Théâtre. En 2000, ils obtiennent tous deux une bourse de l’Institut Français de Coopération de Tunis et intègrent la formation de l’Ecole Supérieure du CNDC d’Angers. En 2001, Hafiz participe à la Chorégraphie de Inta Omri, tandis qu’Aïcha réalise la chorégraphie du quatuor Essanaï (L’artisan). En 2002, elle crée le solo Le Télégramme, tandis qu’Hafiz crée le solo Zenzena (le cachot). En 2003, Hafiz intègre la formation EX.E.R.CE dirigée par Mathilde Monnier. L’année suivante, tout deux créent le duo Khallini Aïch dans le cadre des "Repérages Danse" à Lille. En 2005, Ils créent la compagnie CHATHA, réalisent deux duos, Les Cartes postales Chorégraphiques dans le cadre du projet "L’Art de la rencontre" conçu par Dominique Hervieu ; la même année, Hafiz devient danseur associé au CCN de Caen sous la direction de Héla Fattoumi et Eric Lamoureux et participe à La Maddâ’a, Pièze (Unité de pression), La Danse de pièze et 1000 départs de muscles. En 2006, ils créent ensemble leur première pièce de groupe, le quatuor Khaddem Hazem (les ouvriers du bassin), présenté à la Biennale de la Danse de  Lyon. En 2008, invités une nouvelle fois à la Biennale de la Danse de Lyon, ils créent le quintet Vu. En 2011, invités par le Ballet de Lorraine au Centre chorégraphique national de Nancy sous la direction de Didier Deschamps, ils créent Un des sens pour 28 danseurs.  Depuis cette date, plusieurs autres pièces auront vu le jour, notamment Do you believe me ?, Kharbga, Transit, Toi et moi, Sacré printemps, Ces gens là !, Narcose… Ils sont actuellement en résidence à L’Arsenal la Cité de la musique de Metz et au théâtre scène nationale de Mâcon.

 

Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou / L'amour sorcier / Alfortville / Mai 2019

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