Akram Khan / Outwitting the devil / Est-il encore possible de contrer le diable ?

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Akram Khan :

Est-il encore possible de contrer le diable ?

 

0 akram khan by lisa stonehouse for the times 2Voilà un spectacle comme on aimerait en voir plus souvent : avec Outwitting the devil (déjouant les magouilles du diable), Akram Khan nous offre à nouveau une œuvre d’une puissance exceptionnelle et d’une grande portée philosophique. Comme nombre de nos compatriotes, le chorégraphe londonien s’émeut si ce n’est s’inquiète de la destruction à petit feu par l’Homme de notre terre nourricière, ce par cupidité et sous la férule du démon caché au plus profond de notre âme. L’être humain en effet court petit à petit à sa perte, tant par les tsunamis qu’il déchaîne involontairement - les parents d’Akram ont dû quitter précipitamment leur patrie, le Bengladesh, directement menacé par la montée des eaux en 1971 - que par les flammes, notamment au Brésil où plus de 1200 départs de feu quotidiens, quant à eux le plus souvent volontaires,  dont certains entraînent parfois la destruction de près de 400 000 arbres par jour : la presse internationale nous révèle que ces destructions ont été enregistrées à plusieurs reprises ces derniers temps dans la forêt primaire amazonienne. Or celle-ci capte, à elle seule, 10% des gaz à effet de serre émis par les activités humaines... C’est ce combat à l’issue incertaine que le chorégraphe évoque au travers de cette œuvre d’une force et d’une beauté incommensurables, en s’inspirant d’un fragment de l’une des douze tablettes d’argile de l’épopée sumérienne de Gilgamesh, roi de Mésopotamie méridionale, retrouvé dans le musée de Sulaymaniyah en Irak et dévoilé à la communauté scientifique en 2014.

Owtdavignon2 jeanlouisfernandez015Owtdavignon2 jeanlouisfernandez033 1Photos Jean-Louis Fernandez

Dans ce passage écrit quelque 18 siècles avant notre ère, le tyran se livre à une destruction massive par le feu de l’une des plus belles forêts sacrées de cèdres de ce pays et de tous les êtres vivants qu’elle abrite, non sans avoir auparavant éliminé le gardien des lieux, Humbaba, et ce, avec l’aide de son compagnon d’infortune Enkidu qui lui est totalement soumis et devient son complice. Ce qui bien évidemment attisera la colère des dieux qui puniront Gilgamesh en tuant Enkidu. Un récit épique sur la condition humaine, la révolte, mais aussi la paix, l’amitié et l’amour, sur un fond cataclysmique duquel sourd une morale, celle du respect de son prochain mais, surtout, de la protection de la nature et de l’environnement.

Akram Khan Outwitting the devilOwtdavignon2 jeanlouisfernandez035Créé le 13 juillet 2019 à Stuttgart, Outwitting the devil a été donné pour la première fois en France au festival d’Avignon, dans la cour d’honneur du Palais des papes, du 17 au 21 juillet derniers. Le rideau se lève sur une déflagration étourdissante dans un décor apocalyptique de fin du monde et de terre calcinée dépourvue de toute vie. Six personnages errent sur la scène au beau milieu des ruines d’une cité et de blocs épars, dans une ambiance qui n’est pas sans évoquer l’Enfer de Dante. Le plus âgé d’entre eux, totalement désemparé et hagard, incarne à n’en point douter Guilgamesh à l’issue de sa déchéance : accablé par la mort de son compagnon Enkidu, il revit son épopée et semble seulement prendre conscience du désastre engendré, désastre dont il ne pourra plus se départir jusqu’à l’issue du spectacle. C’est au Français Dominique Petit, chorégraphe et ex-danseur au sein du G.R.T.O.P de Carolyn Carlson qu’Akram Khan a confié ce rôle : un rôle de composition écrasant, qu’il remplit en véritable acteur de théâtre, laissant sourdre de son être une immense émotion, évoquant et revivant comme un cauchemar cette épopée. Mis à part le personnage d’Enkidu (Sam Asa Pratt), les autres protagonistes du spectacle sont plus difficiles à cerner, les deux danseuses notamment : parée d’un sari jaune d’or, Mythili Pranash incarnerait-elle le diable, ou bien la courtisane Shamhat dont l’union avec Enkidu se prolongera durant six jours et sept nuits ? Comme à son habitude, Akram Khan nous offre une chorégraphie contemporaine envoûtante, mâtinée de kathak et de bharata natyam, servant parfaitement une œuvre tellurique et sauvage auréolée de mysticisme et d’ésotérisme, et soutenue, voire renforcée par une puissante et fort belle partition de circonstance signée Vincenzo Lamagna, compositeur britannique et ami du chorégraphe pour lequel il a composé les musiques de Until the lions, de Xenos et de son adaptation de Giselle. Voilà à nouveau une pièce qui fera honneur à son auteur.

J.M. Gourreau

Outwitting the devil / Akram Khan, Théâtre du 13è art Paris, du 11 au 20 septembre 2019, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville.

 

Akram Khan / Outwitting the devil / Théâtre du 13è art Paris / Septembre 2019

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