Alain Marty / Aliénor / L'amour courtois

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                                                                                                                                                                                               Photos Patrick Fischer

Alain Marty :

L’amour courtois

 

Alain marty david atlanQuelle artiste, mieux qu’Agnès Letestu s’avère aujourd’hui capable d’incarner avec une telle force et un tel brio le personnage d’Aliénor d’Aquitaine, concocté avec autant de justesse que d’éclat par le chorégraphe et metteur en scène Alain Marty ? Cette étoile, pur produit « Opéra de Paris » qui a pris sa retraite officielle en 2013, fut surtout appréciée pour sa prestance et sa prodigieuse technique ainsi que pour ses fabuleux talents de comédienne, voire de tragédienne, encore qu’elle n’eut, à mon avis, pas l’heur de les illustrer très souvent si ce n'est dans des rôles de caractère comme ceux de Phèdre, de Juliette dans le Roméo de Noureev, ou de Marguerite dans La Dame aux camélias de Neumeier, l’un de ses rôles fétiches. Disons-le d’emblée : ce rôle d’Aliénor, parfaitement adapté à son caractère et à ses talents,  lui va mieux qu’un gant !

Mais qui donc était Aliénor d’Aquitaine ? Ce que l’on sait généralement d’elle, c’est que c’était une femme de caractère fort cultivée qui fut successivement reine de France à 15 ans et reine d’Angleterre à 30 ans, après avoir épousé Henri II Plantagenêt, héritier de la Normandie et de l’Anjou. Á ce titre, elle prit part à toutes les péripéties politiques de son époque. Ce fut la première femme de pouvoir de notre histoire. Deux de ses 11 enfants, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre, devinrent d’ailleurs eux-mêmes rois d’Angleterre. Ce que l’on sait moins, c’est qu’elle est la petite-fille du troubadour Guillaume IX d’Aquitaine qui célébrait l’amour courtois, et que son comportement très libertin fut à l’origine de l’émancipation des femmes au Moyen-âge, autonomie qu’elles perdront 200 ans plus tard à la Renaissance, lorsque les juristes rétabliront le droit romain et, avec lui, le statut d’infériorité féminine…

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À la cour de France, Aliénor imposa les mœurs et coutumes de la cour de Poitiers. Elle fit venir des troubadours et trouvères, introduisit de nouvelles habitudes alimentaires comme la confiture, ou vestimentaires, valorisant les couleurs vives et chatoyantes. Elle entretint autour d’elle une cour de poètes et de musiciens et fit venir des chevaliers d’Aquitaine et du Poitou pour organiser jeux et tournois. Elle fit de Poitiers le cœur de la vie courtoise où se retrouvaient des artistes venus des quatre coins du royaume. Ce fut aussi la première femme à obtenir officiellement auprès du pape l’autorisation de  divorcer… Ses mœurs étaient, il faut bien le dire, plutôt libertines : c’est elle en effet qui établit le Code de séduction qui réglementait les comportements amoureux, mettant l’accent sur la pratique du Lo Jazer (le coucher en langue d’oc), phase ultime de l’Amour courtois, dernière épreuve exigée par une Dame avant d’accueillir son amant dans sa couche…

C’eut été une gageure d’évoquer en une heure de spectacle la vie trépidante de cette femme d’exception. Aussi Alain Marty, ex-danseur de l’Opéra de Paris et chorégraphe, créateur du festival Danse en place de Montauban, qui « aime rapprocher le geste du mot » et qui s’interrogeait sur la présence anglaise en Aquitaine au 12è siècle, a-t-il conçu un petit bijou chorégraphico-théâtral ne faisant allusion qu’à quelques éléments de la vie tumultueuse d’Aliénor pour mettre en avant une facette trop peu mise en valeur du talent et de l’art d’Agnès Letestu, celle de comédienne. « Tout entre dans le jeu : désirs respectifs, sentiments, valeurs morales, ambition politique, affrontement des sexes, invention de nouvelles convenances et de nouvelles conceptions de la vie, art de les dire et de les vivre», nous dit Claude Sicre, « ingénieur en folklore de rue », spécialiste des musiques traditionnelles occitanes et scénariste de l’œuvre en l’occurrence. Et il faut reconnaître que l’étoile brille d’un éclat exceptionnel dans ce rôle sur mesure par sa sensualité et son expressivité tout d’abord, par la vitalité et la fougue qui la caractérisaient sur la scène du palais Garnier. Elle révèle une Aliénor volontaire et même autoritaire, sensuelle et douce tout à la fois. Outre les deux magnifiques solos chorégraphiques truffés de difficultés techniques signés Alain Marty dont elle se départit avec brio, elle se révèle une comédienne hors pair que l’on aurait plaisir à voir dans d’autres rôles du même acabit.

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                                     Aliénor d'Aquitaine Photo PUF                                                                                                                                                                          Gisant d'Aliénor, Abbaye de Fontevrault Ph. A. Bishop

Si l’œuvre met en valeur les talents de son interprète principale qui est aussi la créatrice des costumes, il n’en faut pas pour autant oublier les deux rôles masculins, celui du roi d’Angleterre incarné par Vincent Chaillet, premier danseur de l’Opéra de Paris, et celui du troubadour interprété par le comédien Harold Crouzet, auteur d’une grande partie des textes, tous deux parfaitement à l’aise dans leurs personnages respectifs et parfaits serviteurs de l’héroïne. Bien que danseur, Vincent Chaillet s’est révélé lui aussi un comédien d’une force incroyable, d’une grande intelligence et, surtout, d’une grande élégance. Quant au troubadour, il a fait preuve d’une grande aisance dans son rôle, bien qu’il abordât pour la première fois le domaine de la danse. Une mention toute particulière également au violiste et chanteur Albertin Ventadour, compositeur d’une grande partie des musiques qui auréolaient ce passionnant ballet.

J.M. Gourreau

Aliénor, variations sur l’amour courtois, / Alain Marty, Théâtre du gymnase Marie Bell, Paris, 26 septembre 2021. Spectacle créé le 2 septembre 2021 au Théâtre Olympe de Gouges à Montauban. Prochaines représentations : 3, 4, 11, 18 et 25 octobre à 20h30.

 

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