Alain Platel & Fabrizio Cassol / Requiem pour L. / La mort en direct

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Alain Platel :

La mort en direct

 

Qui ne s’est jamais trouvé confronté à la mort ? Pour nous, européens, ce n’est pas ce que l’on peut appeler un avènement - et encore moins un spectacle - des plus réjouissants… Il n’en est toutefois pas de même pour d’autres peuplades, africaines notamment, pour lesquelles la mort n’est qu’un passage vers une nouvelle existence qu’ils espèrent meilleure, tout comme pour d’aucuns le phénix renait de ses cendres et se réincarne dans un autre corps. D’où cette étonnante idée d’Alain Platel et de Fabrizio Cassol - concept que l’on pourrait de prime abord jauger comme sacrilège - de mixer des fragments du Requiem de Mozart déconstruit à des musiques contemporaines et tribales, tout en présentant sur scène nos traditions funéraires et croyances religieuses occidentales associées à des rituels congolais festifs, pleins d’exubérance et de joie… Ce qui, dans un certain sens, rejoint les croyances des catholiques pour lesquels l’âme, équivalent de l’esprit, est immortelle et survit à la mort du corps charnel. C’est donc peut-être dans le but de nous rendre la mort acceptable et supportable, pour faire en sorte que la souffrance psychologique ne soit pas trop pénible lors des derniers moments de lucidité qui précèdent la fin de notre existence, que nos deux complices ont conçu ce Requiem pour L. Or, au travers de cette œuvre, ils sont même parvenus à renverser la situation et transformer la mort en un hymne à la vie. Il faut dire qu’ils sont coutumiers de ce genre de propos : n’ont-ils pas en effet déjà placé par le passé leur public dans des situations tout aussi oppressantes que gênantes, voire abracadabrantes comme, par exemple, celle de la folie dans VSPRS, sur les Vêpres de la vierge Marie de Monteverdi dans un arrangement du même Fabrizio Cassol ? Et dans Tauerbach, n’ont-ils pas fait chanter une partition vocale de Bach par un chœur de sourds, « comme ils l’entendaient »? En fait, leur œuvre commune, forte de 5 pièces, ne fait qu’évoquer la misère humaine dans toute sa crudité… (cf. ma critique au 26.01.94).

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Photos Chris Van der Burght

 

 

Le rideau se lève sur une cinquantaine de gisants soigneusement alignés comme les tombes dans un cimetière. Un rappel du mémorial de l'Holocauste de Berlin, nous dit Platel. J'avais dans l'idée de montrer quelqu'un en train de mourir. Je l'ai vécu. Dans ces instants au-delà du chagrin, il y a une force que l'on en retire… Alors que musiciens et danseurs entrent un par un en contournant les monuments funéraires ou en se faufilant insouciamment entre eux pour poser des cailloux blancs sur les tombes à l’image des rites israélites, apparait en gros plan sur un écran au fond du plateau l’image d’une femme entre deux âges dont les derniers souffles de vie ne laissent planer aucun doute sur sa destinée, sa tête reposant sur un oreiller sobrement orné de fleurs. Lucie, une fidèle spectatrice de l’œuvre de Platel, autrefois engagée dans la défense du droit des femmes et qui se savait condamnée, a accepté que ses derniers instants soient filmés et que l’image de sa mort soit divulguée en public. Une mort douce, pudique, mise en scène d’une manière très sobre, avec beaucoup de délicatesse et une grande émotion, que Platel a lui-même vécu en direct. Une mort exempte de toute souffrance, entourée par les siens que l’on ne fait qu’entrevoir. Il aura fallu trois ans au chorégraphe pour mettre au point ce rituel, sans jamais tomber dans le voyeurisme.

C’est très progressivement et insensiblement que les notes du Requiem génératrices d’une danse lente et grave s’estompent pour faire place à une danse rythmée, scandée par les percussions africaines, évoquant la rumba congolaise. « En Afrique, on fait la fête pour dire son chagrin » nous dit encore Alain Platel. Des images joyeuses, apaisantes, accompagnant respectueusement et avec une grande sensibilité les derniers instants de cette femme qui avait accepté sa mort.

J.M. Gourreau

Requiem pour L. / Alain Platel & Fabrizio Cassol, Théâtre National de la danse Chaillot, du 21 au 24 novembre 2018.

 

Alain Platel / Fabrizio Cassol / Requiem pour L. / Théâtre de Chaillot / Novembre 2018

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