Alban Richard / Et mon cœur a vu à foison / Cour des miracles

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Photos Agathe Poupeney

Alban Richard :

Cour des miracles

 

L'originalité d'Alban Richard, c'est de mêler, plus que tout autre, l'art de Terpsichore à ceux d'Euterpe, d'Erato, de Clio et de Thalie. Tout en puisant son inspiration, pour cette étonnante création ancrée dans le Moyen-âge, dans les œuvres de peintres comme Breughel, Dürer, Goya ou Bosch, ainsi que dans celles d’anonymes médiévaux ou du 13ème et 14ème siècle. Et, aussi, dans des sculptures gravées dans les ivoires de retables, tabernacles et autres objets religieux. Ce, pour mettre en avant avec un art confirmé une certaine réalité souvent cachée car monstrueuse, celle des corps dans leurs faiblesses et leur malheur. D’où l’évocation de scènes d’inquisition, de possession démoniaque, de chasse aux sorcières, de femmes brûlées vives, telle cette célèbre Marguerite Porete, une femme de lettres mystique qui périt dans les flammes le 1er juin 1310 avec son livre, Le miroir des âmes simples, sur la place de Grève à Paris. Une pièce foisonnante d'idées par conséquent, axée sur des images souvent apocalyptiques de malédiction, de possession, de folie, de drames, de guerres, de sabbats mais, aussi, d'amour. Sept tableaux évoquent chacun une de ces scènes au sein desquelles évoluent des êtres difformes, démoniaques, fantomatiques, en transe ou victimes de sorcellerie. Tableaux qui font entre autres référence aux sept églises, aux sept chambres et aux sept tapisseries originelles* de l’Apocalypse de Saint-Jean, monumentale tenture à usage princier de la fin du 14ème siècle conservée au château d’Angers. Une pièce sans doute complexe à déchiffrer mais bien caractéristique du travail d’Alban Richard pour lequel l’œuvre présentée sur scène ne doit pas être un simple divertissement mais donner à réfléchir.

Ils sont onze sur scène, tous des hommes. Pourquoi seulement des hommes alors que l’auteur évoque aussi et surtout la femme ? Sans doute parce que pendant longtemps, les femmes étaient interdites sur le plateau d’un théâtre et que les rôles féminins étaient interprétés par des hommes ayant revêtu leurs habits. Allusion aussi au Japon ancien où les femmes n’apparaissaient jamais sur scène. Des corps intersexués par conséquent, qui fascinent par leur vitalité et leur frénésie. Des corps hystériques, outragés, déchus, martyrisés, dévastés. Des corps en transe qui s'appuient sur toutes les ressources dont ils disposent pour être plus que paraître. Des corps splendides dans leur laideur dont l'expressivité est accentuée par l'atmosphère musicale de Robin Leduc, sombre, lourde, auréolée d'un parfum de mystère parfaitement représentatif de chacune des "chambres" évoquées. Un voyage dans le temps, en quête de rituels qui vous saisissent, vous figent sur place et vous obnubilent longtemps après les avoir vécus.

J.M. Gourreau

Et mon coeur a vu à foison / Alban Richard, Théâtre National de Chaillot, du 5 au 7 mars 2014.

*Il n’en existe plus que six aujourd’hui, la septième ayant été endommagée  

Alban Richard / Et mon cœur a vu à foison / Théâtre de Chaillot / Mars 2014

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