Alban Richard / Fix Me / De l'art de faire passer un message

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Photos Agathe Poupeney

Alban Richard :

De l’art de faire passer un message

 

Fix me c agathe poupeneyIl peut paraître étonnant que la motivation primitive du chorégraphe à l’égard de son œuvre puisse disparaître petit à petit au fur et à mesure de l’exécution de celle-ci pour, finalement, s’éclipser totalement à l’issue du spectacle. Fix Me se veut en effet une étude ayant trait aux attitudes et à la gestuelle d’évangélistes américaines, voire de politiciennes lors de leurs harangues face à leur public. Or, seules les quelques explications données dans le programme permettent au spectateur de saisir les mobiles et desseins de leur auteur… Si ceux-ci peuvent en effet être apparents au travers des attitudes des interprètes au début du spectacle, ces derniers se laissent progressivement embarquer par une musique rythmée de plus en plus prégnante qui va les habiter et dans laquelle ils vont se fondre.

En fait,si l’on se réfère au titre de l’œuvre, Fix me, dans la langue de Molière, possède plusieurs sens : "regarde-moi", soigne-moi", ou, encore, "aide-moi à y voir clair", voire "répare ce qu’il y a de cassé en moi"… Par ailleurs, le mot Fix dans le jargon d’un dealer peut signifier "shoot"… C’est peut-être dans ce sens qu’il faut prendre le titre de l’œuvre car Alban Richard a tenté de retranscrire, par le truchement de la danse, les moyens et les efforts imposés au corps pour délivrer avec le maximum de force son message. Dans cette optique, Fix Me pourrait s’entendre et se traduire par "Aide-moi à haranguer ou à endoctriner" le public qui se trouve en face de moi… Car il est vrai que pour tenir deux heures en haleine, avec force pouvoir de persuasion, les prédicateurs doivent fournir des efforts considérables nécessitant une résistance corporelle et un acharnement pharaoniques…Or, c’est là que la musique, selon son rythme, son intensité, ses intonations peut avoir l’effet d’une drogue…

Voilà une vingtaine d’années qu’Alban Richard, directeur du CCN de Caen, travaille sur les rapports entre danse, corps et musique, depuis les musiques médiévales du 14ème siècle jusqu’au plus contemporaines, celle de Xenakis en particulier. Ses recherches portent entre autres sur une matière gestuelle que le chorégraphe et ses interprètes pourraient partager avec le compositeur et ses musiciens. Dans le cas présent, la rencontre d’Alban Richard avec Arnaud Rebotini - compositeur de musique électro-acoustique français, entre autres fondateur du groupe Black Strobe et lauréat, en 2018, du César de la meilleure musique originale pour le long métrage 120 battements par minute réalisé par Robin Campillo - fut déterminante. C’est ensemble en effet qu’ils mettent au point un système rythmique permettant aux danseurs de traduire corporellement la musique techno nourrie de rock exécutée "en live" par le compositeur.

Sur le plateau, quatre personnages, juchés sur des piédestaux matérialisés par de grandes plaques d’aggloméré qui représentent aussi leurs territoires, reçoivent individuellement au travers de micros auriculaires le message de quatre prédicatrices qu’ils sont les seuls à percevoir. Le discours qu’ils vivent, ils vont tenter de le traduire et le transmettre par une gestuelle violente, très imagée qui pourrait s’apparenter à du mime mais qui s’avère "boostée" par une musique rythmée, envoûtante, plus ou moins répétitive, laquelle, par moments, embarque irrésistiblement leurs corps et leurs êtres tout entiers dans une sorte de folie abolissant toute maîtrise d’eux-mêmes, les conduisant à la mort. L’élan, la ferveur et l’engagement de ces quatre orateurs se trouve de ce fait décuplé par la partition d’Arnaud Rebotini qu’il interprète lui-même avec la même exaltation sur ses synthétiseurs. C’est seulement alors que l’on prend conscience du pouvoir de la musique et de son interaction sur les corps qu’elle a colonisés, lesquels décuplent leur puissance, les contraignant à s’engager physiquement jusqu’à l’épuisement total, jusqu’à dépasser leurs limites les plus extrêmes. Le spectateur quant à lui perd également toute notion des harangues, prétextes à l’œuvre pour se laisser submerger par la mélodie répétitive qui le captive et qui l’imprègne, intensifiée par les lumières psychédéliques tournoyantes et stroboscopées qui l’arrosent. Une nouvelle preuve, s’il en fallait une, que la musique est capable, par son pouvoir hypnotique redoutablement efficace, de "galvaniser" les foules…

J.M. Gourreau

Fix Me / Alban Richard & Arnaud Rebotini, Théâtre National de la danse Chaillot, du 29 janvier au 2 février 2019.

 

Alban Richard / Fix Me / Théâtre de Chaillot / Janvier 2019

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