Alexander Ekman, Fit / Marco Goecke, Wir sagen uns Dunkles / Sol León et Paul Lightfoot, Signing off / Nederland Dans Theater-2

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Fit  © Rahi Rezvani

 

Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot :

Un programme fort éclectique

 

L’éloge du Nederlands Dans Theater-2 n’est plus à faire. Cette compagnie internationale de danse contemporaine issue du Nederlands Dans Theater-1 a été fondée en 1978 sous l’égide de Jiří Kylián pour former une pépinière de jeunes danseurs de 17 à 22 ans susceptibles de remplacer ou de succéder à ceux de la compagnie-mère parvenus à l’éméritat. Au fil du temps, elle est devenue progressivement indépendante, volant de ses propres ailes, attirant des chorégraphes du monde entier. Si la formation de base de ces artistes reste classique, ceux-ci se sont progressivement tournés vers la danse contemporaine expérimentale, acquérant un style qui leur est devenu propre, empreint de fougue, d’exubérance et d’enthousiasme. Leur répertoire est désormais très vaste, comportant bien sûr les œuvres-phare de Jiří Kylián, de Hans van Manen, de Sol León et de Paul Lightfoot, son actuel directeur artistique, mais aussi de chorégraphes d’obédience et d’horizons plus divers, tels Mats EK, Edward Clug, Alexander Ekman,William Forsythe, Jacopo Godani, Marco Goecke, Johan Inger, Ohad Naharin et Crystal Pite. Ce qui eut pour effet de mettre en avant le talent et la personnalité artistique de chacun de ses jeunes danseurs.

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Wir sagen uns dunkles © Rahi Rezvani                                                       Fit  © Rahi Rezvani                                                    Wir sagen uns dunkles © Rahi Rezvani

Alexander ekmanAu programme de ce spectacle, trois œuvres de ces jeunes loups de la chorégraphie contemporaine, parmi lesquels Ekman et Goecke. Alexander Ekman est un artiste bien étrange. Ce chorégraphe suédois s’est fait connaître du public parisien en février 2012 lorsqu’il présenta à la Maison des arts de Créteil Grace Engine avec le Cedar Lake Contemporary Ballet, puis Play en décembre 2017 au Palais Garnier. On a pu le revoir l’année dernière en juin au Théâtre des Champs-Elysées dans un solo, Thoughts on Bergman. Toutefois, sa dernière pièce pour le NDT, Definitely Two, avait été créée en 2013. Cet artiste se particularise par la mise en scène, dans ses œuvres, d’éléments aussi audacieux qu’inhabituels, comme, par exemple, celle d’une vache dans Cow... N’a t’il pas également déversé quelque 6000 litres d’eau sur la scène lors de la représentation de son Swan Lake ? N’a-t-il pas encore contraint ses interprètes à se frotter à des cactus bourrés d’épines dans Cacti ? Fit, la création qu’il vient de monter à Chaillot avec le NDT-2, est sans doute une œuvre moins surprenante mais tout aussi surréaliste et ludique, un monde étrange et fascinant supporté par d’envoûtantes partitions signées Nicolas Jaar, Doug Carrol, Animal Sound et The Dave Brubeck Quartet. "Mon seul but, a-t-il coutume de dire, est de surprendre, de capter l’attention de mon public". En effet, tous les moyens lui sont bons, les meilleurs comme les pires. Ou bien l’on regarde ses spectacles en se laissant aller, bercé par la musique, ou bien l’on se pose à tout moment une foultitude de questions. Ainsi, dans Fit, pourquoi une danseuse plonge t’elle tout de go la tête en avant à l’intérieur d’une poubelle ? Pourquoi cette espèce de cercueil funéraire s’élève t’il dans les airs en larguant de ses entrailles, durant une bonne partie du spectacle, une épaisse fumée blanche qui envahit le plateau ? Ou encore, qu’est donc censé éclairer ce lumignon fiché côté jardin en travers de la scène, au bout d’une longue perche, bras qui s’étend en arc de cercle jusque dans la salle, au dessus des têtes des spectateurs des premiers rangs ? Les énigmes se multiplient ainsi à l’infini sans jamais trouver de réponse. La chorégraphie qui sous-tend l’œuvre est toutefois éclectique et riche, mettant essentiellement en valeur les ensembles, tout en faisant également la part belle à certains solistes dont les attitudes, souvent incongrues, plongent le spectateur dans un monde que ne renierait ni un Magritte, ni un Salvador Dali.

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Signing off  © Rahi Rezvani

Marco goeckeSecond volet de ce spectacle, Wir sagen uns Dunkles (Nous nous évoquons des choses sombres) du chorégraphe allemand Marco Goecke, artiste né à Wuppertal, la ville où résidait Pina Bausch. Lui non plus n’est pas inconnu du public parisien car il vient de présenter, en décembre 2018, sa version du Spectre de la rose (2009) au Théâtre des Champs-Elysées avec les Ballets de Monte-Carlo puis, en février dernier, Dogs sleep sur des musiques de Toru Takemitsu, Maurice Tavel, Claude Debussy et Sarah Vaughan à l’Opéra de Paris. Tout récemment, il vient d’offrir un mémorable pas de deux, L’Oiseau de feu (2010), avec la São Paulo Dance Company dans ce même théâtre de Chaillot, du 18 au 20 avril 2019. Wir sagen uns Dunkles est une œuvre aussi électrique qu’électrisante de la même facture, dont la chorégraphie, qui fait alterner soli, duos et ensembles vertigineux, est constituée par un assemblage de petits gestes saccadés, vibrants, obsessionnels, répétitifs, spastiques, stroboscopés… Figures qui ne sont pas sans évoquer tantôt la gestuelle de la gent trotte-menu de La Fontaine, ces petites souris affairées trottinant nerveusement à la recherche d’une quelconque nourriture nécessaire à leur survie, tantôt les parades amoureuses d’oiseaux s’ingéniant à séduire leur dulcinée et à écarter les importuns ; mais, en réalité, elles narrent avec beaucoup d’humour et de vraisemblance, sur un contraste volontaire de musiques alliant le groupe "Placebo" à Schubert, les piques et prises de bec entre les deux poètes allemands, Ingeborg Bachmann et Paul Celan, lesquels furent à la fois très proches mais aussi très éloignés l’un de l’autre, dans la poésie comme dans la passion. Une œuvre originale et ludique qui se goûte avec beaucoup de plaisir.

Sol leonPaul ligthfootLe meilleur est, bien sûr, gardé pour la fin. Signing off est une pièce d’un romantisme exacerbé, signée Sol León et Paul Lightfoot, sur un arrangement par Philip Glass des concertos pour violon et orchestre N° 1 & 2 de Bach. Un ballet certes abstrait mais d’une construction remarquable, qui débute dans le silence par un solo féminin aussi tourmenté que contorsionné et qui se poursuit par des variations de groupe légères et aériennes aux portés certes athlétiques mais majestueux et fort harmonieux, pour se terminer dans une semi-obscurité, dans un jeu de voiles sombres, par un solo masculin empreint de calme et de sérénité. Une pièce profonde et lénifiante, magistralement interprétée, qui met en avant la fabuleuse musicalité de ses interprètes, leur légèreté, la fluidité de leur gestuelle, leur connivence et leur charisme.

J.M. Gourreau

Fit / Alexander Ekman, Wir sagen uns Dunkles / Marco Goecke, Signing off / Sol León et Paul Lightfoot, Nederland Dans Theater-2, Théâtre national de la Danse Chaillot, du 15 au 19 mai 2019.

 

Alexander Ekman / Marco Goecke / Sol León & Paul Lightfoot / Nederlands Dans Theater / Théâtre de Chaillot / Mai 2019

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