Andréa Sitter / Juste au corps Salomé / Ecorchée vive

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Photos J.M. Gourreau

Andréa Sitter :

Ecorchée vive

 

Andrea sitterCe n’est un secret pour personne : Andréa Sitter prend un malin plaisir à se glisser dans la peau des personnages qui l’interpellent et qu’elle admire. Ne s’était-elle pas transmutée en George Sand en 1997 dans Un hiver à Majorque, solo ayant trait aux relations entre Frédéric Chopin et la célèbre romancière ? Et, un peu plus tard, dans celle de l’héroïne de Rock’N Roll Suicide, monologue inspiré par La voix humaine de Jean Cocteau ? Sa dernière création, Juste au corps Salomé, évoque cette fois certaines facettes de la vie de trois héroïnes des siècles passés, aussi hautes en couleur les unes que les autres, Valeska Gert, Hannah Arendt et, surtout, Salomé. Cette princesse juive, fille d’Hérode et d’Hérodiade, foncièrement méchante et de petite vertu, amalgame d’une indicible horreur et d’une abominable cruauté, fut immortalisée entre autre par Lucas Cranach l’Ancien qui l’a représentée tenant en ses mains un plat dans lequel avait été placée la tête de Jean-Baptiste, trophée qu’elle avait obtenu du roi son père en guise de récompense pour la danse qu’elle lui avait offerte à l’occasion de son anniversaire. Mais pas seulement. Au 19è siècle, Gustave Moreau consacre, lui aussi, plusieurs tableaux et dessins à cette danseuse corrompue mais totalement sous l’emprise de sa mère, entre autres Salomé dansant devant Hérode (tableau conservé à l’Armand Hammer Museum of Art & Collection de Los Angeles). La Salomé de ce peintre de la fin du 19è siècle, symbole de la féminité dangereuse, support de tous les fantasmes artistiques, fut l’œuvre phare de toute une génération car elle fut popularisée par le roman À Rebours de Joris-Karl Huysmans. Celui ci décrivait de manière particulièrement imagée l’impression laissée par la danseuse, reflet fort suggestif du personnage incarné par Andréa, qu’elle dépeint avec une acuité, une justesse et une force peu communes. Je ne résiste pas au plaisir de le reprendre ici et de le livrer dans son entièreté car on ne saurait mieux en dresser un tableau plus évocateur et plus précis : « la face recueillie, solennelle, presque auguste, elle commence la lubrique danse qui doit réveiller les sens assoupis du vieil Hérode ; ses seins ondulent et, au frottement de ses colliers qui tourbillonnent, leurs bouts se dressent ; sur la moiteur de sa peau, les diamants scintillent ; ses bracelets, ses ceintures, ses bagues crachent des étincelles ; sur sa robe triomphale couturée de perles, ramagée d’argent, lamée d’or, la cuirasse des orfèvreries, dont chaque maille est une pierre, entre en combustion, croise des serpenteaux de feu, grouille sur la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides aux élytres éblouissants, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore, diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon (…) Elle devenait, en quelque sorte, la déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite » (chapitre V, séquence 6).

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En fait, si je me suis appesanti sur ce personnage, c’est sans doute qu’il est le portrait le plus reconnaissable et, aussi, le plus spectaculaire de ce triptyque. Mais Juste au corps Salomé est une pièce qui évoque également la mémoire de deux autres femmes, Valeska Gert et Hannah Arendt. Qu’y a-t-il de commun entre ces trois artistes et qui puisse se refléter dans la personnalité d’Andréa ? D’abord, ce sont toutes des compatriotes de la chorégraphe - interprète, des femmes de grande et forte personnalité, tout comme elle. Avides de liberté sous toutes ses formes. Mais pas seulement. Si Valeska et Salomé peuvent se targuer d’avoir approché de près ou de loin l’art de Terpsichore, Hannah, en revanche, était totalement étrangère à cet art. Née à Berlin de grands parents juifs, cette politologue philosophe va prendre conscience de la montée de l’antisémitisme et de la destinée de son peuple dès l’arrivée des nazis au pouvoir. Ce qui, d’ailleurs, la conduira à son arrestation par la Gestapo en 1933. Après moult péripéties elle parviendra à s’exiler aux Etats-Unis via la France et le Portugal et terminera sa carrière comme enseignante de philosophie à l’université de Chicago. Sa doctrine, très polémique, est axée, entre autres, sur la révolution et la liberté, le sionisme et le totalitarisme, ce qui l’amènera à aborder des problématiques contraires au socialisme et au libéralisme en vogue à cette époque, prises de position qui contribueront grandement à sa notoriété.

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Salomé dansant devant Hérode / Gustave Moreau                                                 Salomé par Gustave Moreau                                  Salomé tenant la tête de Jean-Baptiste sur un plateau

                                                                                                                                                     par Lucas Cranach l'Ancien

Quant à Valeska Gert, née elle aussi dans une famille bourgeoise de Juifs berlinois en 1892, elle a commencé à danser à l’âge de 9 ans, et s’est produite très tôt en public dans des soli qui caricaturaient des personnages en marge de la société : "parce que je n'aimais pas les bourgeois, je dansais des personnages qu'ils méprisaient, prostituées, entremetteuses, marginaux, dépravés", nous dit-elle. Sa danse, contrairement à celle de Mary Wigman très en vogue à l’époque en Allemagne, se révèle virulente et provocatrice. "Elle croque au vitriol les travers des classes moyennes et illustre le rythme frénétique de la vie moderne"(1) . Elle aussi subira les persécutions du nazisme avant d'émigrer pour un temps aux Etats-Unis où elle créera de nouveaux cabarets insolites, renouvelant l'esthétique de la danse. Aujourd'hui encore, ses idées sont considérées comme révolutionnaires.         

 

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Salomé dansant devant Hérode / Gustave Moreau  (détail)

Ce sont tous ces éléments sous forme d’allusions plus ou moins intriquées que l’on retrouve dans l’œuvre d’Andréa Sitter et ce, sous forme de tableaux dansés d’une expressivité extrême, lesquels utilisent d’ailleurs pour la première fois la vidéo pour les éclairer et les expliciter. C’est ainsi qu’une flaque de couleur jaune, référence à l’étoile juive d’Israël, dispositif de discrimination et de reconnaissance imposé par les nazis aux juifs résidant dans les zones conquises, va progressivement envahir son visage et le recouvrir ; c’est ainsi encore que cette pièce est émaillée de textes acides de son cru, plus étonnants et cocasses les uns que les autres lorsqu’on les prend au premier degré mais qui, après réflexion, se révèlent beaucoup moins anodins qu’ils ne le paraissent. Quoiqu’il en soit, ils renforcent considérablement son discours chorégraphique, un discours violent saluant le courage de femmes résistantes, persécutées, qu’elle défend toutes griffes dehors par le biais d’une écriture ciselée, d’une gestuelle tranchante et satyrique, un tantinet grotesque, en référence à Valeska. Celui-ci est auréolé d’une scénographie épurée mais lourde de sens, qui met parfaitement en valeur les caractères des personnages qu’elle a cherché à incarner. Si elle se montre solidaire de ces trois femmes, on peut toutefois se poser la question de savoir si ce ne serait pas un pan de son histoire qu’elle cherche à nous faire partager…

J.M. Gourreau

Juste au corps Salomé / Andréa Sitter, Théâtre de l’Echangeur, Paris, du 4 au 8 octobre 2019.

(1) Valeska Gert, Je suis une sorcière, éd. CND, mai 2004.

 

Andréa Sitter / Juste au corps Salomé / Théâtre de l'échangeur / Octobre 2019

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