Angelin Preljocaj / Deleuze/Hendrix / Un défi difficile à relever

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Photos J.C. Carbonne

Angelin Preljocaj :

Un défi difficile à relever

Preljocaj portrait c didier philispartSi la musique, quelle qu’elle soit, s’accorde généralement bien avec la danse, il n’en est pas toujours de même avec le verbe qui a du mal à se faire chair, surtout lorsqu’il s’agit de celui d’un philosophe comme Spinoza. Marier philosophie et pop-music à la danse était une véritable gageure. Un défi que, pour ma part, Preljocaj n’est pas tout à fait parvenu à relever. Mais peut-être la musique des mots m’a-t-elle semblé seulement rebondir sur le corps des danseurs au lieu de les imprégner et de leur donner vie ? Toutefois, si l’on ne tient compte que de la pensée des philosophes, tant celle de Spinoza que celle de Deleuze, il faut bien reconnaître que la chorégraphie de Preljocaj et l’interprétation qu’en ont donnée les danseurs était en adéquation parfaite avec la trame de l’œuvre. Car, comme toujours chez ce chorégraphe, la gestuelle est profondément expressive, et ce qu’il a cherché à exprimer était bien à la hauteur de son talent. Toutefois, il faut bien reconnaître qu’illustrer par le geste des paroles comme "Je suis et je maintiens que je suis immortel" ou, encore, "Nous expérimentons que nous sommes éternels "n’est pas chose aisée. En fait, les efforts de compréhension et d’assimilation du texte empêchaient souvent le spectateur de savourer pleinement la magnificence des mouvements et les émotions émanant de ses danseurs.

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Photos Didier Philispart

Il faut cependant garder à l’esprit que la philosophie a toujours attiré Angelin Preljocaj. Il nous l’avait déjà laissé entendre avec Empty moves, œuvre créée en juin 2014 au festival de Montpellier. Celle-ci se nourrissait des actions et mouvements que lui inspiraient les paroles et phonèmes du texte déconstruit d’Henry-David Thoreau, La désobéissance civile, texte lu en public par John Cage. Il réitère aujourd’hui avec L’éthique de Spinoza, réflexion philosophique publiée en 1677, et qui suit un cheminement géométrique partant de Dieu pour aboutir à la liberté et à la béatitude. Dans  ce texte se trouve une réflexion sur le corps et le mouvement. Entre 1977 et 1981, Gilles Deleuze, l’une des figures de proue de la révolution de 1968 et qui admirait Spinoza, a effectué une série de conférences sur la pensée de cet auteur à l’Université de Vincennes. Preljocaj a imaginé reprendre partiellement ces cours avec la voix même du philosophe pour illustrer un propos dans lequel  le corps ouvre une porte sur les questionnements de notre monde. Et de s’en expliquer, "La danse, c'est une pensée en mouvement, c'est peut-être l'expression la plus directe qui passe pratiquement par le système nerveux aussi bien du danseur que du spectateur, ça passe sans filtre. On n'est pas obligé de tout suivre, de tout écouter, on a des mots qui nous traversent l'esprit et qui résonnent dans la tête du spectateur". Ce sont partiellement ces textes qui servent de support à la chorégraphie, ce en alternance avec certaines musiques du guitariste Jimi Hendrix et la partita N° 2 de Bach.

Mais pourquoi donc associer le guitariste afro-américain Jimi Hendrix à cette aventure étonnamment paradoxale ? Improvisateur sortant des sentiers battus, cet artiste, ivre de liberté, grand défenseur des Amérindiens, a libéré la guitare de ses contraintes en utilisant les ressources nées de l'amplification, notamment en en domestiquant l'effet Larsen. Son influence dépassa largement le cadre de la musique rock des années soixante-dix, et nombre de compositeurs comme Miles Davis reprirent certains éléments de sa musique. Les compositions de cet artiste sélectionnées par Preljocaj font de Deleuze/Hendrix une œuvre attachante, non seulement du fait de son architecture chorégraphique mais aussi de l’excellence de ses danseurs.

J.M. Gourreau

Deleuze/Hendrix / Angelin Preljocaj, Centquatre Paris, du 20 au 23 octobre 2021. Pièce créée le 5 juillet 2021 au Festival de Montpellier-danse et reprise le 12 juillet à Aix-en-Provence.

 

Angelin Preljocaj / Deleuze/Hendrix / Le Centquatre / Octobre 2021

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