Angelin Preljocaj / La fresque / La fille aux cheveux de rêve

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Photos J.C. Carbonne

Angelin Preljocaj:

La fille aux cheveux de rêve

 

Angelin Preljocaj est un merveilleux conteur. Les histoires qu'il nous narre par le menu, que ce soit Roméo et Juliette, l’Anoure, Blanche Neige, Sidharta ou La Fresque, sa dernière création, sont toujours d'une lisibilité et d’une clarté telles que le spectateur n'ait aucun mal à s'y insérer, à les vivre ou les revivre. La Fresque s’inspire d’un conte chinois, La peinture sur le mur, qui évoque les péripéties de deux voyageurs, Chu et Meng, qui, pour fuir la tempête qui éclate, se réfugient dans un petit temple qu'ils croisent sur leur chemin. Le maître de céans, un vieux moine, les conduit chemin faisant devant une somptueuse fresque représentant cinq jeunes filles dans un bosquet de pins. L'une d'elles, cheveux de jais flottant au vent, fascine Chu qui la contemple longuement. Un miracle s'accomplit alors: le tableau s'anime et notre voyageur y pénètre. Son aventure durera plusieurs années, vivant des moments d'intense bonheur avec sa dulcinée, séductrice aussi belle que sensuelle, à laquelle il est impossible de résister. Toutefois l'intervention aussi brutale qu’inopinée de guerriers en armure dorée vient mettre fin au rêve. Chu se retrouve dans le présent aux pieds de son compagnon devant la fresque. Mais, au sein de celle-ci, un petit détail avait changé: sa bien-aimée arborait un magnifique chignon, symbole des femmes mariées...

Au travers de cette histoire fantasmagorique d'un amour impossible aux croisées de deux cultures, Preljocaj a sans doute moins cherché à nous faire vivre un rêve merveilleux qu'à nous rapprocher des réalités virtuelles (ou multimedia subversifs), apanage de la jeunesse d'aujourd'hui, lesquelles permettent à des certains d'entre nous, grâce à une technologie informatique, de vivre une expérience d'immersion dans un monde numériquement créé, univers qui peut être imaginaire, symbolique ou simuler certains aspects du monde réel*, par exemple avec le jeu Pokemon Go. « J’aimerais explorer dans ce spectacle les relations mystérieuses existantes entre la représentation et le réel, nous dit le chorégraphe ». Ce à quoi il est parfaitement parvenu.

Créée le 20 septembre dernier à Aix-en-Provence, La Fresque, sur le plan chorégraphique, est une œuvre particulièrement bien construite, la gestuelle, d’une grande fluidité, mettant en valeur la pureté et la quasi immatérialité des jeunes filles, alors qu'à contrario, celle élaborée pour les hommes, qu’il s’agisse des voyageurs, du moine ou des guerriers, a préservé leur vigueur, leur tempérament rude et viril, voire leur brutalité. Et ce, d’autant que la chorégraphie est truffée de sauts et de figures d’une difficulté comme Preljocaj seul ose en proposer, ce qui n'empêche pas ses danseurs de l'interpréter avec brio et d'une façon magistrale.

C’est peut-être la scénographie aux tons pastel de Constance Guisset nimbée des lumières d’Eric Soyer qui s’avère l’élément le plus intéressant dans cette œuvre d’un grand dépouillement, celle-ci étant axée, on s’en sera douté, sur l’importance de la chevelure de l’élue, clé de ce conte. On la retrouve à tous les niveaux, sous forme de volutes, de lianes, de tresses et de chimères dans la vidéo « flottante » et éthérée auréolant le spectacle, mais aussi dans les mouvements incisifs, saccadés et répétitifs des cinq jeunes filles du tableau, sous les accents orientalisants de la musique électronique de Nicolas Godin.

Paradoxalement, lors de la représentation qu'il m'a été donné de voir, cette œuvre, d’une grande portée symbolique, resta un peu linéaire et manqua un tantinet de lyrisme et d’émotion, sans que l’on puisse en déterminer précisément la raison. Etait-ce dû aux difficultés dont la chorégraphie est truffée, était-ce dû la partition électronique pas toujours en adéquation avec la danse ou aux problèmes techniques inhérents à chaque représentation, je ne saurais le dire. Toujours est-il qu’il lui manquait encore ce petit rien qui aurait pu la rendre absolument parfaite.

J.M. Gourreau

La Fresque / Angelin Preljocaj, Opéra Royal, Château de Versailles, du 29 novembre au 4 décembre 2016.

 

* P. Fuchs, extrait du Traité de la réalité virtuelle, Presse des Mines éd., 2000.

 
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