Angelin Preljocaj / Le Lac des cygnes / Une vision noire mais réaliste de notre monde

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Angelin Preljocaj :

Une vision noire mais réaliste de notre monde

 

On l’attendait à Paris avec impatience : initialement prévu à Chaillot du 12 au 31 décembre dernier, Le Lac des Cygnes, version Preljocaj n’a finalement pu être présenté dans note capitale que six mois plus tard, du fait du confinement engendré par la COVID… Notre patience aura toutefois été largement récompensée, cette relecture contemporaine du célèbre ballet de Marius Petipa et Lev Ivanov faisant honneur à son auteur. Si Angelin Preljocaj a su en effet conserver sa structure en quatre actes, une grande partie de la musique de Tchaïkovski et le romantisme des actes 2 et 4 de ce ballet tout en le transposant à notre époque et dans notre univers, il ne reste en revanche presque plus rien de son caractère féérique. Les personnages principaux  sont bien toujours là, mais voués à d’autres destinées. Plus de château, de chasse, ni de sortilège, mais bien des cygnes, un roi et une reine transformés en magnats de la finance, ainsi que les trois personnages-clé du conte, Odette-Odile, Siegfried et Rothbart. Pas de pointes ni de tutus non plus mais bien un lac profond et mystérieux, romantique à souhait, au bord duquel se dresseront cependant d’immenses et inquiétants gratte-ciel. En fait, dans sa volonté de revisiter et d’actualiser cette œuvre, le chorégraphe, mêlant avec beaucoup de bonheur classique et contemporain, a souhaité mettre l’accent sur certains travers et turpitudes de notre société, totalement corrompue par le pouvoir de l’argent. Un univers noir, sans âme, sous l’emprise du monde de la finance, générateur d’inégalités, de conflits masqués et, surtout, de l’anéantissement à petit feu des quelques forêts et lopins de nature intacte qui subsistent encore et que l’on devrait à tout prix protéger. Toutefois, pour le spectateur de Chaillot, la lecture et la compréhension de l’œuvre étaient rendues difficiles du fait de la non-diffusion de programme à l’entrée de la salle pour raisons prophylactiques et sanitaires, d’ailleurs très contestables.

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Photos J.C. Carbonne

Nous voilà donc transportés au 21ème siècle sur les berges d’un lac encerclé de tours et de gratte-ciel surréalistes qui ne sont pas sans évoquer ceux de Wall Street à Manhattan ou de la Willis Tower à Chicago, dans un univers sombre et inquiétant au sein duquel rôdent de mystérieux oiseaux noirs, univers que n’aurait certainement pas renié un certain Hitchcock. Le début de l’œuvre est marqué par la survenue de trois malfrats en blouson de cuir qui s’en prennent, sans mobile apparent, à une jeune fille de blanc vêtue qui passait tranquillement son chemin. Survient alors un jeune homme de fière allure, qui se mettra en travers et parviendra à la sauver, non sans avoir failli y laisser sa peau. La suite nous laissera deviner que cette frêle jeune fille, Odette en fait, s’avérait être une militante écologiste qui ne se trouvait pas là inopinément mais qui cherchait à contrecarrer les projets de forages et la construction d’une gigantesque usine sur les rives du lac pour exploiter le gisement de pétrole sous-jacent. Son attitude séduira et convaincra son sauveur, Siegfried, en l’occurrence, le fils du magnat de la finance locale qui avait conclu un accord avec Rothbart, le chef des trois roturiers, pour financer l’exploitation de l’énergie fossile sous-jacente. Quant au personnage principal, Janus à deux faces, il incitera en tant qu’Odette son sauveur à combattre les idées de son père, magnat sans scrupules de la finance, alors qu’en tant qu’Odile, il fera l’impossible pour satisfaire les ambitions de Rothbart et favoriser l’anéantissement de la forêt qui empêchait la pose des derricks, au grand désespoir de son amant, anéanti par l’idée de la pollution que ce projet pourrait engendrer.

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Ce livret ne serait pas aussi lisible s’il n’avait pas été supporté par l’époustouflante vidéo de Boris Labbé, d’un réalisme saisissant : les images de ce cinéaste évoquent en effet d’une manière hyperréaliste autant les immenses buildings de bureaux austères et impersonnels ainsi que l’atmosphère fébrile qui y règne (fluctuations des cours de la bourse) que les paysages idylliques forestiers et les fonds lacustres évoquant certains tableaux oniriques du peintre expressionniste français Edouard Goerg, paysages qui risquaient de disparaître à tout jamais. Quant à la chorégraphie qui sous-tend cette œuvre, oserais-je dire que c’est peut-être la plus sophistiquée et la plus créative de toutes celles qu’ait élaboré Preljocaj à ce jour ? Il faut dire que les premières répétitions de ce ballet se sont déroulées en juin dernier à la fin du premier confinement et que ses interprètes étaient tous très avides de se remettre à danser. Leur ardeur était telle qu’il concocta pour chacun - et pas seulement aux solistes auxquels sont généralement dévolus les prouesses et morceaux de bravoure - des variations endiablées et plus sophistiquées les unes que les autres, toujours signifiantes et en rapport étroit avec ce qu’il souhaitait exprimer. L’on y retrouve bien évidemment toutes les facettes de son style et de son esthétique chorégraphiques, d’une grâce, d’une charge émotionnelle et d’une sensualité considérables, avec lesquelles les 26 interprètes de ce Lac ont eu d’ailleurs plaisir à renouer. Les clins d’œil à la chorégraphie originelle sont nombreux, notamment la fête à la cour, les danses hongroise et espagnole, ainsi que le fameux pas de quatre électrisant des petits cygnes, pimenté de fantaisie et d’humour, lequel n’était pas fait pour déplaire au spectateur averti. Si la trame poétique de cette nouvelle version s’accommodait parfaitement de la musique de Tchaïkovski, les passages évocateurs du monde matérialiste actuel s’avéraient parfaitement servis par la musique additionnelle Electro du collectif « 79D », musiciens auxquels le chorégraphe avait d’ailleurs déjà fait appel, en particulier pour Blanche-Neige, Still Life et Gravité. Il serait trop long d’évoquer ici la foultitude d’idées dont le ballet est truffé, les turpitudes de cette lutte entre le bien et le mal, magnifiquement servies par des danseurs au mieux de leur forme et dont la virtuosité s’avère étroitement intriquée à la recherche de l’émotion. Le conte, on s’en doute, ne pourra se terminer que tragiquement, le disque lunaire qui auréolait d’une lueur blafarde l’atmosphère s’assombrissant progressivement pour finir par sombrer dans les eaux noires du lac, engloutissant avec lui tous les cygnes et les protagonistes de l’histoire et laissant entrevoir une imminente catastrophe écologique.

J.M. Gourreau

Le Lac des cygnes / Angelin Preljocaj, Théâtre de la danse Chaillot, du 10 au 26 juin 2021. Ballet créé le 8 octobre 2020 à la Nouvelle Comédie de Clermont-Ferrand.

 

Angelin Preljocaj / Le Lac des cygnes / Théâtre de Chaillot / Juin 2021

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