Angelin Preljocaj / Winterreise / Un pathétique voyage vers les abîmes de la mort

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Photos J.-C. Carbonne

Angelin Preljocaj :

Un pathétique voyage vers les abîmes de la mort

 

Angelin preljocajAussi transcendant que poignant. On comprend aisément qu’Angelin Preljocaj ait été bouleversé par ce chef d’œuvre intimiste du romantisme autrichien, voyage inéluctable de la vie vers la mort. Et de s’en expliquer dans les quelques notes que l’on peut lire dans le programme: « La base dramatico-chorégraphique de Winterreise est celle d’un long suicide au ralenti. Quelqu’un veut mourir et se laisse transporter dans un voyage d’hiver (…). Aucun danseur en particulier n’interprète ce voyageur solitaire qui est un homme, mais ce pourrait être une femme, ou Schubert lui-même »… Ces mots, à l’issue de la représentation, deviennent une évidence, que le chorégraphe a merveilleusement transcrite pour son public. Ce, par le truchement de 12 prodigieux danseurs, nombre qui n’est sans doute pas sans relation avec les deux séries de 12 lieder qui composent Winterreise (Voyage d’hiver en français). Ces artistes ont en effet su à merveille évoquer les multiples facettes de l’âme de ce musicien qui acheva la composition de ce cycle pour piano et voix sur des poèmes de Wilhelm Müller en 1827, juste un an avant sa mort. A l’époque, Schubert avait 31 ans. Encore peu connu, blessé par un amour non partagé, il vivait dans la maladie, la solitude et l’angoisse de la mort. Et c’est pourtant dans cet état de décrépitude, « au seuil de la démence » comme l’évoquait Einstein, qu’il va composer ce voyage intérieur qui est sans doute son plus beau recueil de lieder. Leur force, leur expressivité, leur violence dépassent tout ce qu’il avait pu produire jusqu’alors. Plus sa mort - pressentie - approchait, plus sa musique devenait profonde et émouvante. Il s’agit vraisemblablement là de l’œuvre la plus triste de ce compositeur, car elle ne laisse absolument pas entrevoir la moindre issue. 

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C’est bien évidemment dans une atmosphère sombre et dépouillée mais romantique à souhait que le chorégraphe a bâti son œuvre, se laissant porter par la partition. La musique, à elle seule, est déjà chargée d’une émotion indicible. La griffe du chorégraphe, lui-même d’une sensibilité hors du commun, a décuplé la puissance sourde et contenue de cette pièce lyrique, d’ailleurs interprétée de façon magistrale par deux artistes prodigieux, le baryton-basse Thomas Tatzl, et le pianiste James Vaughan. Celle-ci a conféré à l'oeuvre une toute nouvelle dimension. Sur le plan purement chorégraphique, on reconnait parfaitement la signature de Preljocaj : une gestuelle originale, rigoureuse et énergique, densément chargée de sens, conduisant à l’élaboration de variations et de tableaux sans équivoque, reflets parfaits tant des tourments du compositeur brisé par le destin, que de l’atmosphère qui régnait lorsqu’il écrivit ces lieder. Une gestuelle directe, sensuelle, porteuse de sentiments variés, parfois contradictoires, conduisant à la résignation, à l’abandon, au désespoir, au déni de la vie. De temps à autre toutefois, une lueur d’espoir aux couleurs automnales, toutes en demies teintes, jaillissait de l’ombre et déchirait cette atmosphère mélancolique lourde et pesante, laissant planer sur le chant pathétique du "Joueur de vielle" une sensation de paix, de sérénité et de soulagement aux dernières minutes du spectacle. D’où les rappels enthousiastes et sans fin à l’issue de la représentation...

J.M. Gourreau

Winterreise / AngelinPreljocaj, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 3 au 5 octobre 2019, dans le cadre de TranscenDanses.

Commande du Ballet de la Scala de Milan sur la scène de laquelle elle a été créée le 24 janvier dernier, cette œuvre d’une incommensurable puissance a été remontée en France du 1er au 3 juillet dans le cadre du Festival Montpellier-danse, cette fois avec les danseurs du Ballet Preljocaj, avant de faire son entrée parisienne avec les mêmes artistes au Théâtre des Champs-Elysées.

 

Angelin Preljocaj / Winterreise / Théâtre des Champs-Elysées / Octobre 2019

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