Anna Halprin / Parades & changes / Une oeuvre en perpétuelle mutation

Ph. Jérôme Delatour

Anna Halprin :

 

 

Une œuvre en perpétuelle mutation

 

 

Il faut prendre ce spectacle pour ce qu’il est : la reconstitution ou, plutôt, la re-création d’une pièce d’anthologie créée en 1965 et composée de différentes séquences très diverses qui, à l’époque, pouvaient paraître plus ou moins incongrues, telles que vaquer à des tâches quotidiennes courantes, investir de nouveaux lieux, construire un échafaudage, apprendre à se connaître, à vivre ensemble, à s’habiller et à se déshabiller sans tabous… C’est sans doute ce passage qui fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase puisque le spectacle fut interdit aux Etats-Unis peu de temps après sa création, la partie intitulée Dressing / undressing qui devait être vécue comme une véritable « cérémonie de la confiance » envers l’autre ayant été considérée comme une provocation, une atteinte à la pudeur et à la bienséance. Mais c’était il y a près de cinquante ans ! Depuis lors, les choses ont bien changé. La nudité en danse n’est plus considérée comme provocante ou inconvenante. Parfois même, elle s’avère indispensable, renforçant l’atmosphère tant poétique, qu’artistique ou humaine de l’œuvre, la danse n’étant bien souvent qu’une illustration, voire une interprétation de notre quotidien.

Il est d’ailleurs remarquable de voir que les diverses séquences de cette pièce totalement novatrice pour l’époque ont quasiment toutes été source d’inspiration pour nombre de chorégraphes des générations ultérieures, ceux impliqués dans les luttes politiques et sociales notamment. Le titre de l’œuvre révèle bien son contenu : Parade et changements. En effet, dans l’un des tableaux, assez long d’ailleurs, les danseurs – ou, plutôt, les interprètes car il n’y a aucune séquence dansée à proprement parler – vont et viennent, affublés d’un amoncellement d’objets, d’ailleurs amenés par les artistes eux-mêmes : objets fétiches ou usuels, du panier à salade au tuyau d’arrosage en passant par un masque à gaz, une fourche, des ailes d’ange en carton pâte, une peau de renard et autres vêtements fabriqués de bric et de broc qu’ils revêtent ou s’échangent pour parader de long en large et de large en travers du plateau. Rituel de la célébration ou clin d’œil à notre société de consommation ? Difficile à dire… « Changements » fait sans doute également allusion au fait que tout n’est pas réellement défini au sein de cette re-création : ni les objets, ni les interprètes, ni leurs entrées, ni leurs parcours ne sont les mêmes au fil des représentations, tant et si bien que la pièce peut sembler nouvelle à chaque spectacle. Ce qui, d’ailleurs, m’est arrivé, bien que l’ayant vue lors de ses deux précédents passages à Paris, le premier en 2004 dans le cadre du Festival d’automne, le second en septembre 2008 où elle avait été donnée au Centre Pompidou !

Curieusement, les diverses séquences qui composent cette œuvre n’ont aucun lien les unes avec les autres. Elles sont sans doute également différentes de celles de la production originelle puisque, dans la séquence évoquant la chute d’une tour métallique investie par les interprètes, Anne Collod qui a remonté l’œuvre à partir des archives de la chorégraphe, a fait appel à des circassiens qui n’étaient bien sûr pas présents lors de la création… Moments d’une intense émotion d’ailleurs, tout comme la séquence initiale au cours de laquelle un pseudo-chef de choeurs hèle du geste ses ouailles disséminées au sein du public, ou la séquence finale dans laquelle les interprètes, enveloppés dans du papier d’emballage, quittent la scène qui s’est ouverte sur l’infini, à l’image du célèbre Défilé du corps de ballet de l’Opéra vers le Grand foyer de la danse. 

 

J.M. Gourreau

 

Parades & changes, replay in expansion / Anna Halprin – Anne Collod, Grande Halle de la Villette, Juin 2011.

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