Anna Teresa de Keersmaker et Jérôme Bel / 3 Abschied

 

Photo H. Sorgeloos

Anna Teresa de Keersmaker et Jérôme Bel :

 

Explication de texte

 

On ne pourra au moins pas reprocher à Anna Teresa de Keersmaker de ne pas avoir eu le courage de ses opinions : elle a en effet mené son dessein jusqu’au bout. Mais trop, c’est trop, ce qui a fini par lasser son public.

L’idée de départ, un défi, était pourtant intéressante à plus d’un titre. Il s’agissait de savoir s’il était possible de réaliser une chorégraphie sur le dernier mouvement des Chants de la terre de Mahler, l’Adieu : Daniel Barenboïm, à qui elle s’en était ouverte, le lui avait en effet fortement déconseillé, ce poème symphonique étant, pour ce musicien, intouchable car il évoquait la transcendance. Bien qu’ébranlée par les propos du maître, Anna Teresa resta sur ses positions. Pour elle, ces chants de la terre où la nature est très présente parlaient non seulement de la mort mais, surtout, de l’acceptation de la mort. Et de se souvenir que l’une des plus belles et des plus émouvantes interprétations de cette partition restait celle de Bruno Walter avec la cantatrice Kathleen Ferrier qui, au moment de l’enregistrement, se savait déjà condamnée par le cancer du sein qui, d’ailleurs, allait l’emporter quelques mois plus tard.

Pour s’en convaincre, Anna Teresa fit alors appel à un autre enfant terrible de la danse, Jérôme Bel, lequel, bien entendu, la conforta dans son opinion. Ainsi naquirent 3 Abschied, trois adieux si l’on préfère, trois séquences différentes sur cette bouleversante œuvre de Mahler. Non pas sur la partition originale qui nécessitait la présence de 90 musiciens sur scène mais sur la transcription qu’en fit Schönberg pour 13 musiciens et une cantatrice. Dire que la chorégraphe précisa en préambule ses intentions à son public serait en dessous de la réalité : c’est en fait dans une véritable explication de texte qu’elle se lança, comme pour s’excuser du sacrilège qu’elle allait commettre l’instant d’après en se produisant parmi les musiciens, en jeans élimé et gros godillots. Il faut bien avouer que ce premier Abschied avait quelque chose de très émouvant, la danseuse se laissant pénétrer par la voix déchirante de la mezzo-soprano Sara Fulgoni. Sa sensibilité à fleur de peau, sa gestuelle grave et empreinte de fatalité, ses attitudes pleines d’humilité et de souffrance paraissaient totalement naturelles, profondément vécues. L’orchestre semblait pour elle un refuge, un réconfort, un appui. Et lorsque l’espoir renaissait en elle, ses forces ranimées la transportaient, ragaillardie, au devant de la scène. Tout en elle n’était que vibration, et ses allées et venues, la traduction d’émotions très fortes, d’un ressenti extrême à l’écoute de ce poème de vie et de mort.

Le second Abschied, confié à Jérôme Bel, était, quant à lui, placé sous le signe du loufoque. Evoquant La symphonie des adieux de Joseph Haydn, Jérôme pria d’abord les musiciens de quitter un à un la salle au cours de l’exécution de l’œuvre, laissant au basson le soin de conclure. Pour la lecture suivante, il leur demanda de simuler la mort, là encore au cours de l’interprétation de ce poème, ce qui donna naissance à des scènes plutôt cocasses lorsque les instrumentistes s’affalèrent un à un de leur chaise... Le ridicule ne tuant personne, ces fantaisies furent plutôt bien accueillies par le public qui, cependant, pouvait se poser la question de savoir où était la danse dans une telle mise en scène… Mais, ce faisant, le chorégraphe apporta aux musiciens une vision de l’œuvre qu’ils n’avaient sans doute pas imaginée…

Ce qui, en revanche, fut plus contestable, fut le troisième et dernier Abschied, au cours duquel Anna Teresa demeura seule sur scène avec le pianiste, s’esseyant au chant alors qu’elle avait laissé entendre au début de la soirée qu’elle ne devait pas en être capable. La réalité dépassa malheureusement de beaucoup ses craintes…

J.M. Gourreau

 

3 Abschied / Anna Teresa de Keersmaker et Jérôme Bel, Théâtre de la Ville, 12 au 16 Octobre 2010.

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