Aurélien Bory / Shantala Shivalingappa / aSH / Un heureux mélange de genres

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Photos Aglaé Bory

Aurélien Bory :

Un heureux mélange de genres

 

Aurelien boryShantala shivalingappaPendant fort longtemps, la plupart des danses de l’Inde ont conservé fidèlement leur style et leur langage originels, du fait entre autres de leur caractère sacré. Aussi, jusqu’à ces dernières année, était-il été considéré comme sacrilège le fait de les mixer ou de les incorporer à des danses occidentales, ne serait-ce que pour enrichir ces dernières ou les rendre plus avenantes, voire plus accessibles à des non initiés. Nombre de chorégraphes européens en effet, après avoir découvert la diversité et la richesse de certains langages chorégraphiques étrangers comme le hip-hop ou les danses ethniques, n’ont pas hésité à les étudier pour s’en inspirer et   les faire fusionner pour conférer une nouvelle dimension à leurs propres œuvres. Il en est de même pour certaines danses de l’Inde. L’exemple peut-être le plus démonstratif est celui de Maurice Béjart qui, précisément fasciné par les danses orientales et les messages qu’elles portaient, les a inséré dans son propre langage. Pour lui en effet, la vraie danse unit intimement le corps et l'esprit, le geste et la pensée ne naissant que lorsque le mouvement devient extatique, ce qui effectivement s’avère être la caractéristique de certaines de ces danses traditionnelles. Or, Shantala Shivalingappa, née à Madras en 1976 mais qui réside depuis ses plus jeunes années à Paris, s’est spécialisée dans le Kuchipudi, une danse de l’Inde du Sud qui prend racine dans un traité de dramaturgie vieux de 2000 ans, le Natya Shastra. Elle a commencé à apprendre la danse très jeune avec sa mère, la danseuse Savitry Nair, laquelle a enseigné cette discipline (ainsi d’ailleurs que le Bharata Natyam) dans notre capitale pendant près de vingt ans. C’est en particulier un fragment de l’histoire de sa vie, entre tradition ancestrale et contemporanéité, que nous retrace Aurélien Bory au travers d’aSH.

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Si aSH comporte les initiales de Shantala  Shivalingappa, c’est aussi un terme qui contient le nom de Shiva (le bienfaisant, celui qui porte bonheur), dieu de la danse en Inde mais aussi celui de la création et de la destruction (Rudra), lequel apparait souvent dans la mythologie le corps recouvert de cendres (ash dans la langue de Shakespeare), élément du cycle de la vie duquel renaît l’Homme mais aussi engrais fertilisant. D’où l’idée d’Aurélien Bory de faire appel à cette matière dans son spectacle, troisième pièce de sa trilogie de portraits féminins, entamée en 2008 avec Questcequetudeviens? consacrée à la danseuse de flamenco Stéphanie Fuster, et poursuivie en 2012 avec Plexus pour la danseuse japonaise Kaori Ito.

Au cours de sa carrière d’artiste chorégraphique, Shantala Shivalingappa eut également maintes occasions d’être confrontée à la danse occidentale sous de multiples formes. Elle s’est en effet produite entre autres, outre dans ses propres chorégraphies, dans des œuvres de Maurice Béjart (1789… et Nous), Peter Brook (La Tempête, La tragédie d’Hamlet), Pina Bausch (Nefés, Ô Dido, Bambo blues, Le Sacre du printemps), Ushio Amagatsu (Ibuki), Sidi Larbi Cherkaoui (Play), Bartabas (Chimère)… Elle a également présenté, dans le cadre du Festival "Art Métis" en 2001, une pièce conçue par sa mère, Takita, qui associait le Kuchipudi au hip-hop… Dans la chorégraphie d’aSH, l’influence de Maurice Béjart est évidente. Ce solo magistral sur des percussions envoûtantes de Loïc Schild et dans une scénographie étonnante signée, bien sûr, Aurélien Bory, est une œuvre fascinante mais toutefois dépourvue d’émotion, une sorte de rituel dansé devant une immense tenture, à la fois décor et instrument de musique vibratoire lorsque celle-ci va se tordre sous l’effet d’un tsunami provoqué par la colère de Rudra. Au fil du spectacle, cette toile, rabattue sur scène, va se transformer en un support pictural sur lequel Shantala Shivalingappa va brosser, avec une infinie délicatesse et la grâce immatérielle d’une divinité, des cercles concentriques de cendre blanchâtre au sein desquels elle va inscrire, de ses pieds nus, par le truchement d’une danse circulaire de nouvelles figures géométriques d’une régularité parfaite : celles-ci se mettront elles aussi à vibrer et deviendront mouvantes sous les effets des lumières chaudes et mordorées d’Arno Veyrat et de Mallory Duhamel. Lorsqu’à l’issue de l’œuvre, cette toile sera enlevée dans les airs, elle laissera retomber les cendres qui recouvriront, tel un linceul, le sol et tous les êtres qui y évoluaient, dévoilant alors le  kolam* qu’elle avait tracé de ses pieds sur celle-ci.

J.M. Gourreau

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aSH / Aurélien Bory et Shantala Shivalingappa, La Scala, Paris, du 16 février au 1er mars 2019. Spectacle créé au Festival de Montpellier, le 28 juin 2018.

* mystérieux dessin géométrique réalisé à même le sol à l’aide de farine de riz et de poudres de couleur par les femmes indiennes devant leur maison, pour porter chance et en guise de bienvenue.

 

Aurélien Bory / Shantala Shivalingappa / aSH / La Scala Paris / Février 2019

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