Ballet de Lorraine / Désirs / Un préjudiciable mélange de genres

 

 

 

 

 

 

Un des sens Ph. B. Prudhomme

 

 

Ballet de Lorraine :

 

Un préjudiciable mélange de genres

 

 

L’idée de réunir cinq chorégraphes Africains et de leur proposer de monter une pièce pour les danseurs occidentaux du Ballet de Lorraine était intéressante à plus d’un titre. Mais voilà : les ballets se suivent et ne se ressemblent pas, le meilleur côtoyant souvent le pire… Habituellement, le meilleur est gardé pour la fin. Or, dans le programme présenté, le meilleur ouvrait la soirée, le pire, une pièce de Boyzie Cekwana qui se voulait humoristique, ne fut que d’une affligeante puérilité, prise en sandwich entre la première et la dernière œuvre : et ce ballet de clôture que l’on devait aux chorégraphes Salia Sanou et Seydou Boro, ne fut qu’un bon ballet d’école, généreux, plaisant et bien rythmé mais sans plus, sinon que son interprétation fut remarquable, tant par les danseurs que par les deux musiciens, Oumara Bambara et Sylvain Dando Paré.

C’est en fait Un des sens, oeuvre des chorégraphes tunisiens Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, qui sauva la soirée. Ces deux danseurs du CNDC d’Angers, entre autres anciens élèves de Dominique Dupuy, ont fondé leur compagnie, « Chatha », en 2005, trois ans après l’obtention de leur diplôme. Un des sens est leur première grande pièce, d’une précision et d’une générosité extraordinaires. Respectant les vœux de Didier Deschamps, directeur du Ballet de Lorraine, qui souhaitait que les artistes invités travaillent sur la notion de désir, ces deux jeunes chorégraphes eurent l’idée d’évoquer progressivement le passage de leurs peuples de la danse ethnique traditionnelle à la danse contemporaine, abandonnant la burka pour se vêtir à l’occidentale. En fait, un voyage au cours duquel les êtres se cherchent, se côtoient, se tournent autour, s’effleurent et ne voient leur désir s’assouvir qu’au moment de l’étreinte finale. Au bout du compte, une quête de la fraternité et de l’amour. Œuvre qui prend bien sûr toute sa signification et son importance à l’heure actuelle où se déroulent de sombres évènements en Libye.

Dans leur travail, tout n’est que suggéré, rien n’est réellement montré, et c’est là une des grandes forces de cette pièce. Les différences entre chaque individu et chaque ethnie sont judicieusement évoquées par ces magnifiques costumes de soie blanche chamarrés d’or, tous différents les uns des autres, de plus en plus riches et chatoyants au fur et à mesure que celui qui les porte tient une place plus grande dans l’échelle sociale. Et c’est ce tissu, ainsi que leur danse qui les réunissent, qui marquent leur identité, leur appartenance à un même peuple. Petit à petit, l’œuvre va évoluer, se transformer et, d’une danse ethnique, passer par un mouvement spiralé de plus en plus élancé à une danse sociale occidentalisée contemporaine, évoquant un peu le twist. De même, la couleur initiale chaude du sable du désert va progressivement se transformer en une symphonie multicolore de couleurs, symbole de notre monde occidental actuel. Au sol, les deux rives d’une rivière née du désert se rapprochent, permettant le passage et l'union des différents peuples, ouvrant toute grande la porte à l’amour et à la fraternité.

J.M. Gourreau

 

Désirs, par le Ballet de Lorraine, ensemble de trois œuvres de chorégraphes africains : Un des sens / Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, Crossworlds puzzles / Boyzie Cekwana, Fïlas / Salia Sanou et Seydou Boro, Théâtre National de Chaillot, Mars 2011.

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