Ballets de Monte-Carlo / En compagnie de Nijinsky

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Daphnis et Chloé / J.C. Maillot - Ph. Alice Blangero

Les Ballets de Monte-Carlo:

En compagnie de Nijinsky

 

Jean christophe maillot bd felix dol maillotL’épopée de la danse à Monte-Carlo remonte au début du siècle dernier, à l’été 1909 très exactement. A l’époque, Serge de Diaghilev et ses Ballets Russes venaient d’acquérir leurs lettres de noblesse, suite à leurs prestations au Théâtre du Châtelet à Paris. Ils revinrent à Monaco deux ans plus tard et firent de cette ville leur port d’attache : celle-ci deviendra à la fois le lieu de résidence de la compagnie et celui de sa villégiature. Le corps de ballet, composé des meilleurs éléments du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, était alors sous la férule chorégraphique de Michel Fokine : celui-ci y présenta trois de ses pièces, Petrouchka, Le Spectre de la Rose et Daphnis et Chloé. L’un des artistes de la troupe, Vaslav Nijinsky, s’avéra doté d’incroyables facultés d’élévation et d’une fort belle prestance. Très vite il finit par séduire Diaghilev, devint son pygmalion et évinça Fokine pour se substituer à lui comme chorégraphe de la compagnie. En 1912, il créait L'après midi d'un faune sur la musique de Debussy avec le succès qu’on lui connaît aujourd’hui.

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Aimai-je un rêve / J. Verbruggen - Ph. Alice Blangero

Ce sont ces quatre œuvres que Jean-Christophe Maillot, chorégraphe et directeur actuel des Ballets de Monte-Carlo depuis 1993, a choisi d’illustrer dans ce  nouvel hommage aux Ballets Russes, « En compagnie de Nijinsky », qui vient d’être présenté à Paris après sa création en décembre dernier à Monte-Carlo. Œuvres qui, bien sûr, ne sont pas remontées dans leur chorégraphie d’origine mais remises au goût du jour par des chorégraphes ayant, eux aussi, acquis une renommée internationale, et qui sont accompagnées par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé de main de maître par Kazuki Yamada. Deux de ces ballets sont d’ailleurs des créations : la première, Aimai-je un rêve, de Jeroen Verbruggen, sur le Prélude à l’Après-midi d’un faune avec la musique de Debussy, et la seconde, Petrouchka, de Johan Inger, sur la musique éponyme de Stravinsky. Le programme comportait deux autres pièces : Daphnis et Chloé que Maillot créa au Grimaldi Forum de Monaco le 1er avril 2010 et Le Spectre de la rose de Marco Goecke, créé le 14 juillet 2009 sur les terrasses du Casino de Monte-Carlo.

Donné en ouverture du programme, Daphnis et Chloé de Jean-Christophe Maillot est une œuvre primesautière qui évoque le parcours amoureux contrarié de deux couples, l’un novice, empreint de fraîcheur, de pureté, de naïveté et de tendresse (Simone Tribuna et Anjara Ballesteros), l’autre épanoui et aguerri, (Matèj Urban et Marianna Barabás) dans un décor épuré d’une sobriété exemplaire, dû à Ernest Pignon-Ernest. Un apprentissage de l’amour (voire de la débauche…) qui en révèle certes les beautés mais aussi les travers et les difficultés, ce d’une façon fort originale, pleine de piquant mais aussi et surtout de fluidité, de naturel et de sensualité.

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Le spectre de la rose / M. Goecke - Ph. Alice Blangero

Aimai-je un rêve, est une création du chorégraphe belge Jeroen Verbruggen qui a dansé dans la compagnie pendant 10 ans, de 2003 à 2013. En 2012, Jean-Christophe Maillot lui donne l’opportunité de créer sa première pièce pour la compagnie, Kill Bambi ; celle-ci sera suivie en 2013 d’Arithmophobia puis, en 2015, de True et false unicorn. Les créations s’enchainent alors rapidement à raison de une, deux, voire trois par an. Sa dixième,  Aimai-je un rêve, sur le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, est un duo intemporel étrange et fascinant, (Alexis Oliveira & Benjamin Stone) d’un érotisme raffiné, qui fait voyager le spectateur aux confins d’un enfer aux fumées vaporeuses, à la recherche du désir, en quête de son identité sexuelle. Exit l’argument original de Stéphane Mallarmé ; plus de nymphes à séduire mais un duo masculin d’une considérable intensité, au sein duquel les deux corps masqués, d’une grande animalité et d’une non moins grande expressivité, se cherchent, se rencontrent, s’étudient, se touchent, se caressent, pour finir tantôt par s’étreindre, tantôt s’affronter par le truchement d’une chorégraphie puissante, d’une très grande originalité.

Le spectre de la rose est la plus ancienne des œuvres présentées. Créée en juillet 2009, elle peut surprendre par sa chorégraphie saccadée ainsi que par sa gestuelle stroboscopée et saccadée qui peut évoquer un dessin animé. Là encore, plus rien à voir, ni avec l’argument originel de Jean-Louis Vaudoyer (qui s’était lui-même inspiré d’un poème de Théophile Gautier), ni avec la chorégraphie de Michel Fokine créée à l’Opéra de Monte-Carlo le 19 avril 1911 puis reprise le 6 juin sur la scène du théâtre du Châtelet. Pas d’allusion non plus au saut spectaculaire de Nijinsky, spectre amoureux venu hanter l’esprit d’une jeune fille endormie lorsqu’il quitte par la fenêtre, d’un bond prodigieux, la chambre où elle repose. Mario Goecke, qui compte à son actif une soixantaine de pièces créées pour la plupart au Ballet de Stuttgart, au ballet de Hambourg et au Nederlands Dans Theater, a démultiplié par six les spectres et attribué un rôle conséquent au personnage féminin qui, bien évidemment, évolue sur un parterre jonché de pétales de roses. Autre "entorse" importante à l’œuvre, l’ajout à la partition musicale originale, L’invitation à la valse de Carl Maria von Weber, d’un extrait du Maître des esprits du même compositeur, ce qui casse un tantinet l’unité de la pièce.

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Petrouchka / Johan Inger - Photos Alice Blangero

La soirée se concluait sur une splendide relecture de Petrouchka par Johan Inger, chorégraphe canadien qui a fait ses premières armes au NDT chez Jirí Kylián et qui, cette fois, nous embarque dans le monde très particulier et surprenant de la mode. La pathétique marionnette fait place à un mannequin de vitrine qui, "une fois usé et dépouillé de sa fonction temporaire, est jeté sur un tas de mannequins usés" sans autre forme de procès, nous précise le chorégraphe. Une vision lucide de cet univers aussi impitoyable qu’haïssable au sein duquel les mannequins-objets interagissent avec les mannequins-danseurs, tout vêtus de blanc, dans un défilé de mode délirant, réglé par un magicien-couturier (au nom ô combien évocateur de Sergeï Lagerford) suivi de son ineffable cour de tailleurs, dessinateurs, coiffeurs, maquilleuses et, bien évidemment, de l’inévitable critique de mode, Anna Winterthur… Tout un petit monde pédant et faux-jeton à souhait où la jalousie et le lèche-bottes sont les maître-mots, au sein duquel, toutefois, l’intrigue originelle d’Alexandre Benois, ce douloureux duel entre Pétrouchka et le Maure, tous deux amoureux de la ballerine, aura bien du mal à trouver sa place…

Quoiqu’il en soit, ce nouvel hommage aux Ballets Russes de Diaghilev concocté par Jean-Christophe Maillot et servi par une troupe au mieux de sa forme, excellemment accompagnée par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, nous fait passer, en compagnie de Nijinsky et de ses émules, une délicieuse soirée.

J.M. Gourreau

Daphnis et Chloé / J.-C. Maillot, Aimai-je un rêve / J. Verbruggen, Le spectre de la rose / M. Goecke, Petrouchka / J. Inger, Ballets de Monte-Carlo, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 8 au 10 février 2019, dans le cadre du festival TranscenDanses.

 

Ballets de Monte-Carlo / En compagnie de Nijinsky / J.C. Maillot / J. Verbruggen / M. Goecke / J. Inger / Le spectre de la rose

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