Benjamin Millepied, Noé Soulier, Ohad Naharin et le L.A. Dance Project / Résolument avant-gardiste

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Benjamin Millepied :

Résolument avant-gardiste

 

Depuis 2012, date de création de son « Los Angeles Dance Project », Benjamin Millepied, ex-directeur de la danse à l’Opéra de Paris (2013 à 2016), désormais fixé aux Etats-Unis, revient de façon régulière dans notre capitale et, pour la seconde fois, au Théâtre des Champs-Elysées. Sous ce vocable de L.A. Dance Project se cache en effet non seulement une compagnie de danseurs et solistes de très haut niveau mais surtout un foyer de création pluridisciplinaire s’efforçant d’évoquer les multiples facettes de cet art. Un laboratoire chorégraphique réunissant une pléiade d’artistes amis du fondateur, bien évidemment des chorégraphes de tous horizons tels Justin Peck, Noé Soulier ou Ohad Naharin, directeur artistique de la Batsheva Dance Company, mais aussi de créateurs dans différents domaines, qu’il s’agisse de compositeurs comme Philip Glass, Nico Muhly, Thierry Escaich, David Lang ou Nicolas Britell, de [plasticiens-décorateurs tels Christopher Wool, Santiago Calatrava ou Mark Bradford, de graphistes comme Barbara Kruger ou Paul Cox ou, encore, de vidéastes comme Dimitri Chamblas… Ce collectif basé à Los Angeles réunit aussi bien des créateurs émergents que confirmés, et contribue activement à la naissance de nouvelles propositions artistiques dans le domaine de la danse. Il est associé entre autres en France au Théâtre du Châtelet à Paris, à la Maison de la Danse à Lyon et à la fondation Luma à Arles, laquelle accueille en résidence pour trois ans cette prodigieuse troupe américaine.

C’est sous la houlette de « Transce-en-Danses » que Benjamin Millepied offre à son public parisien une création, Bach Studies (Part 1) encadrée par une pièce du chorégraphe Noé Soulier, Second Quartet, ainsi que par une œuvre de Ohad Naharin. Personnalité phare de la scène israélienne, formé par Martha Graham et Maurice Béjart, ce chorégraphe « inclassable » est un artiste de grand talent qui peut surprendre par sa liberté d’expression. Ses pièces sont résolument contemporaines, pour ne pas dire avant-gardistes, telle sa dernière création, Yag. Cette œuvre pour six danseurs, créée en 1996 pour la Batsheva Dance C° et que l'on a d'ailleurs pu voir l'été dernier à la fodation Luma, peut dérouter par son intrigue au parfum de mort. Prélude à l’invention de la technique Gaga, Yag, enjoint les danseurs à élaborer instinctivement leurs mouvements à partir de leurs sensations et de leurs perceptions, établissant une connexion entre jouissance et effort, mettant l'accent sur la rapidité, tout en s'appuyant sur les habitudes de son propre mouvement, pour s'efforcer de développer et d'acquérir de nouvelles formes. Un langage dans lequel chaque mouvement a son originalité, chaque danseur ses propres mouvements. Les postures désarticulées de ses interprètes prennent vite des allures animales, du fait de leur agilité et de leur souplesse. La recherche de l’efficience du mouvement est permanente mais elle va de pair avec l’écoute du corps, la recherche d’émotions et la prise de conscience de l’espace. Mais, comme ce fut le cas ici, on peut vite en arriver à un manque de lisibilité et des incohérences, éloignant le spectateur de l’idée originelle. Ainsi l’une des interprètes va-t-elle tracer en diagonale un chemin de croûtons de pain sec (sic) que deux autres danseurs vont se mettre en devoir d’écraser lentement mais consciencieusement tout en produisant des craquements secs du plus désagréable effet… Et tout à l’avenant !

Second Quartet de Noe Soulier qui ouvrait la soirée n’est pas une œuvre plus explicite ni facilement abordable, le chorégraphe invitant le spectateur à observer attentivement le mouvement avant d’en déchiffrer la motivation. Celle-ci n’est pas nécessairement reliée à une idée mais plutôt à un objet ou une action qui n’est pas aisément identifiable, comme celle de frapper sur un xylophone invisible dont on perçoit le son, lequel déclenche le mouvement et génère sa force comme on a pu en juger au début du spectacle. « Les objets ciblés ne sont pas présents, ou les parties du corps utilisées lors des mouvements sont mal adaptés à leurs objectifs », peut-on lire dans le programme. Et le chorégraphe de poursuivre en donnant un exemple : « un danseur peut frapper un objet imaginaire (…) sans que le spectateur n’ait à connaître les motivations de ces mouvements incomplets. Ils sont destinés à stimuler sa propre mémoire physique en étant dirigés ou définis par quelque chose d’invisible. Ce qui permet d’éclairer le spectateur sur la perception du mouvement lui-même ». Ce qui s’est en tout cas traduit sur scène par des déferlements d’énergie et une gestuelle acrobatique alternant avec des passages plus lents, souvent au sol, et des recherches d’équilibre. Pas vraiment passionnant…

Bien évidemment, c’est Bach Studies (Part 1) qui remporta la mise. Cette œuvre, sur la Partita N° 2 en ré mineur pour violon seul de Bach, est la dernière création de Benjamin Millepied, laquelle n’avait encore jamais été présentée en France. La chorégraphie, fort originale, reflète bien l’essence de la musique qui emprunte à une danse du 17è ou 18è siècle, vraisemblablement une chaconne, son caractère rythmique. Elle fait alterner des soli, duos, trios et quatuors tantôt rapides et enlevés, souvent virtuoses, tantôt plus lents et mesurés, profonds ou enjoués. Il est toutefois un peu dommage que cette partita, jouée en live sur scène par le violoniste Eric Crambes, manquât un peu d’âme… Et puis, curieusement, alors que cela ne figurait pas au programme, Millepied prolongea cette partita par un assez long extrait du chœur de la Passion selon Saint Matthieu du même compositeur. Une pièce interprétée par les dix danseurs et dont l’atmosphère tranchait nettement sur celle qui venait d’être créée par la partita… Une énigme de plus dont on n’aura jamais la clé !

J.M. Gourreau

Second Quartet / Noé Soulier, Bach Studies (Part 1) / Benjamin Millepied, Yag / Ohad Naharin, et le L.A. Dance Project, Théâtre des Champs-Elysées, du 20 au 22 avril 2018.

 

 

Benjamin Millepied / Noé Soulier / Ohad Naharin / L.A. Dance Project / Théâtre des Champs-Elysées / Avril 2018

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