Bernardo Montet / Isao / Errances et turpitudes de l'âme

 

 

Photo J.M. Gourreau

 

Bernardo Montet :

 

 

Errances et turpitudes de l’âme

 

 

Des profondeurs ténébreuses de la coulisse monte une musique sourde, grave, obsédante tandis que deux rampes verticales de néon s’allument, délimitant de leur lumière irréelle vert bleuté un passage vers l’infini. Des formes aux contours de plus en plus nets surgissent de la pénombre, lentement, mystérieusement. Un corps de femme se dessine petit à petit dans l’encadrement de ce portique, émergeant du néant. Une danseuse noire se matérialise alors, lentement, imperceptiblement. Son corps se met tout doucement en mouvement. Un balancement rotatif quasi imperceptible des épaules qui entraîne de plus en plus rapidement son buste puis son être tout entier dans une transe qui la secoue comme si elle semblait possédée par un démon. Puis, comme si elle l’avait exorcisé, tout rentre dans l’ordre avant que cette mystérieuse et envoûtante créature ne s’évanouisse dans la pénombre aussi soudainement qu’elle était apparue. Elle réapparaîtra toutefois par deux fois avant de disparaître à nouveau définitivement dans les mêmes circonstances.


Un propos tout simple par conséquent, totalement dénué de spectaculaire qui, cependant, interroge sur la raison de ces apparitions - disparitions, le phénomène se reproduisant à plusieurs reprises sur une musique du fond des temps. Une « trouée du réel » dans un monde irréel et métaphysique, pour le chorégraphe. Un inconscient non matérialisé par une quelconque représentation mais seulement senti. Un côté minimaliste voulu et entretenu par les Africains qui convoquent la danse, ne rentrant pas dans des stéréotypes. La disparition, pour progressive qu’elle soit, laisse toujours une trace dans le subconscient, une sorte de mémoire qui évoque le non-dit, suscite des fantasmes. Et le spectateur de construire inconsciemment ce qui ne lui a été que suggéré. Dans quels mondes l’interprète a t’elle été se perdre ? Les strates successives qui s’ouvrent petit à petit à lui, lui permettent de plonger dans le corps de la danseuse, de faire ressurgir quelques souvenirs enfouis, absorbés au plus profond de son être. Un corps sans doute disloqué, déchiqueté par les guerres tribales, qui a souffert et qui souffre encore, un corps qui se trouve désormais dans une logique réparatrice. Ses mouvements ondulatoires, lancinants au départ, qui s’amplifient et se font de plus en plus rapides jusqu’à ce que leur forme éclate, ont pour effet de fluidifier son corps ; et, inversement, lorsqu’ils se ralentissent, ils le durcissent, le rendent moins perméable aux sensations et évènements extérieurs. Le passage par la porte des enfers effacera toute perception et toute émotion, condamnant l’artiste à regagner le monde matériel des hommes pour parvenir à s’en sortir.

J.M. Gourreau

 

Isao / Bernardo Montet, Le Dansoir, Paris, Décembre 2010.

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