Biño Sauitzvy / Under the ground / Ouverture sur un autre monde

Biño Sauitzvy :

Ouverture sur un autre monde

 

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Binosauitzvy 2Il est des spectacles dont on ressort saisi, touché au plus profond de soi-même, sans que l’on puisse en expliquer la raison. Under the ground du chorégraphe brésilien Biño Sauitzvy* est de ceux là. La lecture du programme peut certes apporter quelques éléments de réflexion, notamment pour suivre le déroulé de la pièce mais il faut souvent aller chercher ailleurs, et tout particulièrement dans le parcours de son auteur pour en comprendre la véritable raison. Under the ground est, en apparence du moins, un simple duo, celui d’un homme et d’une femme au pied d’un arbre majestueux, un chêne peut-être, voire un pommier… La chorégraphie extrêmement sophistiquée interprétée par les protagonistes de l’œuvre fascine, non par sa complexité ou l’harmonie de ses lignes mais par la charge émotionnelle qui la soutient, par la sensation de légèreté, d’immatérialité et de bonheur qui s’en dégage. Rien de plus banal pourtant que ces majestueuses circonvolutions, que ces enlacements passionnés, que cette gestuelle aérienne truffée d’arabesques délicates et équilibrées, du plus bel effet, il est vrai. Ce qui peut toutefois surprendre, c’est qu’ils/elles soient transposés/es non par de sveltes danseurs mais par des circassiens au corps musclé.

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En fait, l’émotion qui nous étreint et nous subjugue vient d’ailleurs. Un coup d’œil sur le programme nous apprend que Biño Sauitzvy est un adepte de l’animisme et de l’écosophisme. Pour lui, tous les êtres vivants, animaux comme végétaux, ont une âme et, selon le concept forgé par le philosophe suédois Arné Naess en 1960, tous ces êtres vivent en équilibre et en harmonie. Une brèche, une cassure, et tout peut très vite s’écrouler. Notre vision du monde ne doit donc pas être anthropocentrique ; bien au contraire, nous avons des devoirs et des responsabilités vis-à-vis de tous les êtres vivants, quels qu’ils soient. Des échanges ont lieu naturellement entre eux, et ce sont ces échanges qui contribuent à l’équilibre du monde. Si l’on prend par exemple le corps humain, on peut considérer qu’il est constitué d’un assemblage d’êtres vivants différents, d’espèces compagnes, autonomes que sont nos cellules, lesquelles ont bien évidemment d’innombrables relations entre elles. Chacune d’elles a une fonction bien spécifique, et la destruction d’une seule d’entre elles peut aboutir à la mort du macrocosme qu’elles constituent. Si l’on va plus loin et que l’on se penche sur les relations existantes entre l’Homme et les autres éléments naturels vivants, il en est de même. La Nature, c’est un ensemble d’espèces connectées les unes aux autres, indissociables. En anéantissant une quelconque forme de vie, directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, par les émissions de gaz à effet de serre pour ne prendre qu’un exemple global, l’Homme se détruit lui-même à petit feu. On pourrait même aller plus loin si l’on prend en compte le surnaturel, l’invisible, sous-jacent dans ce spectacle, comme ont pu le faire, dans le domaine de l’art chorégraphique, les danseurs de butô.

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Photos J.M. Gourreau

C’est, au fond, ce lien entre tous ces éléments que le chorégraphe a voulu nous faire sentir au travers de ce spectacle. Sur le plateau évoluent en fait trois entités vivantes et non deux : les deux circassiens et l’impressionnant arbre de la plasticienne Lika Guillemot. Tous trois sont issus du sol, de la terre nourricière. Ils naissent et meurent. Ils mutualisent leurs moyens et les optimisent. Ils font corps et sont complémentaires. Ils peuvent se séparer mais doivent inéluctablement se rapprocher. A l’image des androgynes, des hermaphrodites, des chamans, des esprits qui s’éloignent des villes pour se rapprocher de la forêt. Et ce sont tous ces liens que nous percevons inconsciemment et qui s’immiscent au tréfonds de notre être, qui nous touchent et nous obsèdent longtemps encore à l’issue du spectacle.

J.M. Gourreau

Under the ground / Biño Sauitzvy, spectacle donné à huis clos au Générateur à Gentilly le 01.02.21, dans le cadre du Festival Faits d’hiver.

*Il nous a été donné de découvrir cet artiste multidisciplinaire dans ce même théâtre dans OH ! le 20 janvier 2015. Voir ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes.

 

Biño Sauitzvy / Under the ground / Le Générateur Gentilly/ Février 2021

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