Blanca Li / Le jardin des délices / Créteil

 

Photos J.M. Gourreau

  Blanca Li :

 

 

 

 

Satire d’un univers qui pourrait bien être le nôtre…

 

 

Blanca Li est décidément une artiste insaisissable d’un éclectisme étonnant… Après s’être confrontée à la danse classique, au flamenco, à la danse baroque, au hip-hop, voilà qu’elle amalgame toutes ces disciplines à l’art du théâtre pour évoquer les tribulations et les turpitudes de l’espèce humaine. Et la sauce prend au-delà de ses espérances. Il faut dire qu’elle n’y est pas allée par quatre chemins : à bien y réfléchir, sa vision de notre monde, fort juste d’ailleurs, n’est guère plus surréaliste que celle de Jérôme Bosch dont elle est issue.

Le jardin des délices duquel elle tire sa dernière création est une des œuvres les plus connues de ce célèbre peintre du Brabant, conservée au musée du Prado à Madrid : depuis sa prime jeunesse la chorégraphe est hantée par l’idée d’utiliser ce triptyque comme trame d’un ballet. Dans ce tableau, dit-elle, « l’enfer se mêle au paradis, le plaisir au vice, et le satirique à la morale… Il invite chacun à trouver sa propre voie vers un monde nouveau ».

Son œuvre est le reflet actualisé de cette toile truffée d’énigmes et d’indices représentatifs tant du passé que de ce qui pourrait être l’avenir. Adam et Eve, ainsi que le Créateur sont les personnages centraux de la saga humaine qui évolue, voluptueusement à l’origine, dans le jardin d’Eden pour terminer tragiquement sa trajectoire dans les ténèbres infernales, avant de renaître de ses cendres.

L’intérêt majeur de cette œuvre réside dans le fait que Blanca Li et Eva Ramboz, réalisatrice du film qui sous-tend l’action, ont animé et fait revivre le monde de Jérôme Bosch tout en l’actualisant : on y retrouve en effet divers éléments de ce tableau, tels la tour monumentale et tarabiscotée, tabernacle illuminé de tons chair qui se dresse sur le lac, le palmier, arbre du fruit défendu, la maison parfaitement sphérique évoquant une soucoupe volante (que, bien évidemment, Bosch ne pouvait avoir pressentie), l’huître géante accoucheuse (ou avaleuse) d’hommes, les oiseaux gigantesques ou, encore, les fraises descendues du ciel, sans parler de tous les être étranges ou difformes, cauchemardesques, dragons ou sirènes, évoluant çà et là au sein de la toile… Mais tout cet univers se tient tapi à l’arrière plan d’un monde parallèle plus réel, celui d’un café-théâtre des années 80 que n’aurait pas renié une Pina Bausch qui passa une bonne partie de son enfance cachée sous les tables du café de ses parents à observer le comportement des clients de ce petit village minier de Solingen dans la Ruhr. Un théâtre aux exactions les plus diverses où libertinage rime avec excès, fantasme avec folie, désir de plaisir et volupté avec perversions… Un monde décadent cependant poétique et loufoque, peuplé de personnages mi-réels, mi fantasmagoriques, un monde sans logique apparente mais dans lequel tous nos travers et nos peurs sont décrits avec une telle habileté, une telle fantaisie et un tel humour qu’on ne pense pas un seul instant qu’ils pourraient être les nôtres…  

 

J.M. Gourreau

 

Le jardin des délices / Blanca Li, Maison des arts, Créteil, Novembre 2009.

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