Boris Charmatz / 10 000 gestes / Patchwork

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Photos Tristram Kenton

 

Boris Charmatz :

Patchwork

 

Ils sont 24 sur scène. Chacun dans son monde. Symboles de l'humanité toute entière. Et ils vont devoir effectuer, en une heure de temps, 10 000 gestes non répétés, donc visibles une seule et unique fois. Pas un de moins, pas un de plus. Inutile de dire que les spectateurs ne s'amusent pas à les compter ! Mais les interprètes, eux, les comptent... C'était LA gageure. Pratiquement la seule. 10 000 gestes tirés de leur imagination, à l'exception toutefois de 400 disséminés tout au long du spectacle, dévolus au chorégraphe. Outre la conception de l'œuvre et l'harmonisation du jeu de ses administrés, il fallait bien qu'il intervienne un tantinet quelque part, au risque de voir sa réputation du moins usurpée sinon ternie. Cela veut-il dire que les 9600 autres gestes restaient dévolus aux danseurs ? Bien évidemment ! Vous allez aussitôt imaginer un beau foutoir... Eh bien non ! ou, plutôt, si... Mais organisé ! Ces mouvements, ils les inventent à leur guise, c'est vrai, en suivant leur inspiration du moment. Mais en jetant aussi de temps à autre un coup d'œil sur les voisins. Et en saisissant de ce même coup d'œil ce qu'ils réalisent d'intéressant, quitte à s'en inspirer l'instant d'après pour le reprendre sous une autre forme. Résultat: si d'aucuns cherchent quelque temps leur voie, d'autres la trouvent assez rapidement, quittes à marcher sur les traces de l'autre, des autres. Et, ma foi, le spectateur ne s'ennuie pas une seconde. Il y a toujours quelque part quelque chose qui l'interpelle. Il en est même parfois envoûté. N'est-ce pas ainsi le reflet de notre société ? On retrouve par le biais de ces danseurs, de leurs attitudes et de leur gestuelle nos souhaits et nos désirs mais aussi nos travers, nos sautes d'humeur, notre ire, nos rancœurs. Et notre bestialité. Ce n'est pas toujours beau à voir mais c'est foutrement bien concocté. Et bien réalisé. Car le chorégraphe leur a laissé toute liberté pour s'exprimer. Et ils en ont bien sûr tiré le meilleur profit. Petit à petit, on se laisse prendre au jeu. On voyage en Absurdie, dans un monde parallèle à celui de Bosch. Le tout sur le Requiem en ré mineur de Mozart. Encore un univers diamétralement opposé. Contraste à nouveau volontaire.

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C'est par un splendide solo que débute l'œuvre. Celui d'une fort belle jeune fille qui semble vivre dans un monde à 100 à l'heure. Sauts, chutes, glissades, relevés ponctués de cris et d'onomatopées, avant de se voir chassée par une horde déferlante d'individus venus d'on ne sait où, laquelle ne s'arrête qu'en front de scène. Il y a de tout dans cet univers, des grands et des petits, des gros et des maigres, des noirs, des blancs, certains vêtus de rutilants costumes et d'autres quasiment nus... Et l'on peut même entrevoir trois personnages en simili-burka noire, ne laissant transparaître de leur anatomie que leurs yeux et leur nez... Si d'aucuns cherchent à élaborer des mouvements ultrasophistiqués, d'autres terminent leurs variations par des figures artistiques d'une indéniable élégance. Mais rien ne semble réellement structuré, se trouvant même en dysharmonie complète avec le chef-d'œuvre mozartien dont les premières mesures sont égrenées au beau milieu du brouhaha d'une foule hystérique... Désordre indescriptible, crises de delirium tremens, scènes communicatives de profond désespoir... Bientôt les impétrants vont bien évidemment quitter le plateau pour envahir les gradins, se faufilant parmi les spectateurs mais sautant aussi par dessus eux (en en embarquant certains au passage) pour partager leur liesse... Fort heureusement, ces scènes très théâtrales de bordel organisé vont alterner avec des moments de calme - arrêts sur image - bénéfiques pour tout le monde, spectateurs compris. Mais tout finira par repartir de plus belle l'instant d'après, comme si une nouvelle vie renaissait de ses cendres, mieux réglée, solidarisée et plus structurée cette fois. Comme si l'Homme avait fini par acquérir l'âge de raison, ce qui, tout compte fait, s'avère totalement utopique...

J.M. Gourreau

10 000 gestes / Boris Charmatz, Théâtre National de la danse Chaillot, du 19 au 21 octobre 2017.

 

Boris Charmatz / 10 000 gestes / Théâtre de Chaillot / Octobre 2017

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