Boris Eifman / Rodin / De bien tumultueuses amours

Rodin et son eternelle idole en 2013 01Rodin photo by souheil michael khoury 3Rodin photo by souheil michael khoury

                               

                                       Ph. M. Khoury                                                                   Ph. M. Khoury                                                Rodin et son éternelle idole en 2013

Rodin :

De bien tumultueuses amours

 

Boris eifmanNul ne l’ignore, la vie de Rodin a été intimement liée à celle de son élève, Camille Claudel. Et c’est peut-être davantage l’histoire des amours torrides de ce couple ou, plutôt, de l’instable et déchirant trio que Rodin formait avec Camille et Rose Beuret, son premier amour, que Boris Eifman nous narre avec beaucoup de bonheur dans ce fabuleux ballet. En effet, durant toute sa carrière, ce chorégraphe n’a eu de cesse de s’éloigner de l’académisme très en vogue dans son pays, la Russie, pour inventer une danse néo-classique plus contemporaine et axée sur l’expressionnisme, une danse narrative alambiquée d’une très grande expressivité mais, aussi, d’une grande liberté, proche de l’expressionnisme allemand ; ce chorégraphe considère en effet que la beauté formelle du geste n’est pas une fin en soi mais qu’elle doit être au service d’une réelle émotion ; d’où une danse inspirée par la comédie humaine, au sein de laquelle ses personnages, réels ou fictifs, sont souvent l’exact reflet d’une réalité gênante, dictée par des sentiments de peur, de honte, voire par la folie, une danse qui excelle à décrire non seulement les passions de l’âme, mais aussi les sentiments les plus sombres, désespoir, obsessions, souffrances et tortures, jalousie ou vengeance... Il n’est donc pas étonnant que Boris Eifman ait été inspiré par cette histoire d’amour, avec tout son lot de luttes intestines, de haine et de trahison, mais aussi par les échanges autant culturels qu’énergétiques entre Rodin et Claudel, et par leur passion commune  pour la sculpture, depuis leur première rencontre jusqu’à la descente aux enfers et l’internement de Camille. "Tous ces phénomènes de l'esprit humain sont brillamment exprimés par Rodin et Camille en bronze et marbre", relate Eifman. "Transformer un moment gravé dans la pierre en un flux de mouvements corporels riche et sans émotions est ce que je recherchais lors de la création de cette nouvelle performance de ballet".

Rodin photo by yulia kudryashova 6Rodin photo by yulia kudryashovaRodin photo by souheil michael khoury 6   Ph. Y Kudryashova & M. Khoury

Il faut dire cependant que ce n’est pas la première fois que la vie de ces deux sculpteurs subjugue un chorégraphe. Peter Quanz a, lui également, conçu et réalisé une chorégraphie et une mise en scène des relations agitées de ces deux artistes pour les Grands Ballets Canadiens, laquelle fut créée en octobre 2011 à Montréal dans les décors de Michael Gianfrancesco. La version que Boris Eifman nous offre aujourd’hui dans une chorégraphie aussi inventive qu’expressive et une scénographie épurée du plus bel effet, due à Zinovy Margolin, a été élaborée un mois plus tard, très exactement le 22 novembre 2011, au Théâtre Alexandrinsky de St Petersbourg : une œuvre que nous avons déjà pu voir à Paris au Théâtre des Champs-Elysées en mars 2013 sous le titre de Rodin et son éternelle idole, magistralement interprétée d’ailleurs dans ses rôles-titres par deux des mêmes danseurs qu’aujourd’hui, Liubov Andreyeva dans le rôle de Camille, et Oleg Gabyshev dans celui de Rodin ! Comme on le voit, la valeur n’attend point le nombre des années, ainsi que le laissait entendre Corneille…

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Ph. M. Khoury

Certes, il faut bien connaître la vie bouillonnante et chaotique de Rodin pour pouvoir suivre pleinement le déroulement de l’action et apprécier à leur juste valeur tous les méandres du ballet. Au début du spectacle, Eifman nous transporte au sein d’un asile psychiatrique dans lequel les patients errent comme des somnambules : celui de Montdevergues près de Montfavet dans le Vaucluse. Camille y restera internée pendant 30 ans, jusqu’à la fin de ses jours, en 1943, abandonnée et oubliée par tous ses proches. On lui annonce une visite : celle de Rodin, repentant, désespéré. Flash back. Camille se remémore sa vie à ses côtés et les épreuves traversées. Eifman nous ramène au début de la relation amoureuse des deux sculpteurs, en 1884, deux ans après leur rencontre. Camille travaille alors sans relâche dans son atelier à la sculpture d’un couple, à l’image de leur amour, Sakuntala, Rodin à ses côtés. La passion qu’ils manifestent l’un pour l’autre est incommensurable. Camille a juste 21 ans, alors que le maître en a 45. Les scènes suivantes évoquent divers évènements de la vie des deux amants, à l’ombre de Rose, son ancien modèle, omniprésente, rencontrée 20 ans auparavant, et que Rodin aimera jusqu’à sa mort. La scène suivante transporte le spectateur un peu plus tard devant l’imposant groupe statuaire des Bourgeois de Calais : devant son talent, Rodin charge Camille de sculpter les mains des personnages qu’il a mis en scène. Plusieurs œuvres résulteront ultérieurement d’un tel travail en commun, entre autres, La porte de l’enfer ou l’Eternelle idole. A côté de ces scènes très réalistes, magistralement reconstituées, il faut le souligner, Eifman agrémente son œuvre d’instants imaginaires pittoresques plus légers, telle cette fête des vendanges évoquant Giselle ou, encore, ce French cancan aussi énergique qu’émoustillant, cliché symbolique des plaisirs de la vie parisienne de l’époque…

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Ph. E Matveev & Y. Kudryashova

Les deux amants se sépareront en 1892, après plus de 10 ans d’une vie commune, aussi tumultueuse que passionnée, Camille ne supportant plus la présence de Rose auprès de Rodin, le soupçonnant même d’avoir d’autres liaisons et se sentant trahie par lui. Sentiments encore exacerbés jusqu’à en devenir pathologiques par le fait que les critiques ne reconnaitront pas à sa juste valeur son talent et son génie, l’attribuant à tort à Rodin. Désespérée, cette artiste détruira la plupart de ses œuvres, entre autres sa Clotho*, avant de plonger petit à petit dans les ténèbres de la paranoïa et de la folie. Elle se réfugiera alors, recluse, dans son atelier du Quai de Bourbon jusqu’en juillet 1913, date à laquelle sa mère la fera interner à l’asile de Ville-Evrard en Seine-St-Denis, avant qu’elle ne soit transférée un an plus tard dans celui de Montdevergues, là où précisément nous nous retrouverons à nouveau à la fin du ballet.

Rodin l eternelle idoleClaudel clothoRodin les six bourgeois de calais

 

                  Clotho / C. Claudel                                                            Les Bourgeois de Calais / Rodin                                                        L'éternelle idole / Rodin

Toutes ces péripéties sont magistralement décrites chorégraphiquement en deux actes par le truchement d’un langage alambiqué mais imagé et toujours signifiant. Je pense notamment au pétrissage d’un bras, d’une jambe, au modelage d’un corps ou d’une tête qui, peu à peu, prennent vie, reconstitution vivante des œuvres que nous ont laissées les deux sculpteurs. La gestuelle utilisée par Boris Eifman est toujours chargée d’une émotion indicible, illustration parfaite de ses propos. Certains effets visuels sont en outre particulièrement réussis, telle la selle tournante du chevalet de sculpteur qui met en valeur les statues lors de leur élaboration. Voilà donc à nouveau une œuvre d’un romantisme exacerbé, dans la lignée de ses autres ballets inspirés de la littérature ou de l’histoire, tels l’Idiot, Eugène Oneguine, Les frères Karamazov ou Anna Karénine.

J.M. Gourreau

Rodin / Boris Eifman, Palais des Congrès, Paris, 30 novembre 2019.

*Clotho était la plus jeune des trois Parques, celle qui tient le fil de la destinée humaine. Présentée sous les traits d’une très vieille femme, la sculpture s’inscrit dans un dialogue artistique entre Rodin et Camille Claudel autour de la représentation de la vieillesse. Exposée, dans sa version en plâtre, en 1893 à la Société nationale des Beaux-arts, l'œuvre s'inspire de la mythologie gréco-romaine.

 

 

Paris Paris / Novembre 2019 Boris Eifman / Rodin / Palais des congrès

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