Bruno Beltrão / Inoah / La force du désespoir

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Photos B. Beltrão & K. Behrendt

Bruno Beltrão :

La force du désespoir

 

Bruno beltrao portraitOn se demande bien, à l’issue d’Inoah, la dernière création du brésilien Bruno Beltrão, où se trouve « la figure du migrant, pionnier d’un monde ouvert », postulat des sociologues Marie Poinsot et Serge Weber, auteurs du livre Migrations et mutations de la société française, l'état des savoirs, source de cette création. Une œuvre étonnante, mâtinée de hip-hop, au sein de laquelle dix danseurs se livrent à un sabbat méphistophélique d’une époustouflante virtuosité… Le titre de la pièce, quant à lui, n’est guère plus explicite : Inoah, en effet, est le nom d’une ville du Brésil proche de Rio de Janeiro où Bruno Beltrão et sa compagnie, le Grupo de Rua, ont leur port d’attache. Alors, quel message le chorégraphe a-t-il voulu nous délivrer au travers de ce spectacle qui a l’heur de nous surprendre, de nous étonner, de nous fasciner, bien que l’on n’en saisisse pas le sens ?

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                                                                                                            Photos B. Beltrão

Certes, les migrants sont souvent des êtres désemparés, animés d’une force qui caresse le désespoir et qui peut les conduire à des actes frôlant la folie. En fait, c’est cette extravagance, cette fièvre frénétique, ces troubles schizophréniques dont ils sont empreints et qui sont reflétés par ces dix extraordinaires danseurs, tous des hommes, qui nous envoûtent, qui nous subjuguent, voire qui nous font peur. Se confronter aux autres et, en même temps, faire corps avec certains d’entre eux dans la même souffrance, conduit nécessairement tant à la solitude qu’au rapprochement, à la formation de groupuscules, au duel… C’est en effet tout cela que l’on peut voir sur scène mais ce qui nous captive, qui attire réellement notre attention est tout autre chose. Ce qui nous séduit en fait, voire nous laisse pantois mais aussi nous déroute, c’est cette gestuelle impulsive novatrice fort originale qui déconstruit entre autres les bases du hip-hop pour les enrichir, les complexifier, les rendre plus prégnantes, plus tarabiscotées et, de fait, plus affriolantes. Une chorégraphie viscérale, sans semble t’il de ligne directrice, assemblage de petits gestes secs et nerveux à l’image de décharges électrisantes qui traverseraient les corps comme un influx, générant des impulsions désordonnées difficiles à maitriser. Une partition de grondements sourds et profonds qui pourraient être issus des entrailles de la terre, fruits de l’imagination du compositeur brésilien Felipe Storino, souligne encore cet état qui traduit chez les protagonistes de l’œuvre une âme, un for intérieur indécis, tourmenté, torturé. Il en résulte une danse sophistiquée à l’extrême, étirant, tordant et désarticulant les corps, ponctuée de sauts, de plongeons au sol et de courses éperdues, comme pour les libérer de la violence dont ils sont imprégnés et qui traduit on ne peut mieux le malaise, voire le chaos qui règne au Brésil en ce moment.

J.M. Gourreau

Inoah / Bruno Beltrão, le Centquatre-Paris, du 6 au 10 novembre 2018, dans le cadre du Festival d’automne à Paris.

 

 

Bruno Beltrão / Inoah / Le Centquatre Paris / Novembre 2018

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