Camille Boitel / L'immédiat /L'homme catastrophe

 

Photo V. Beaume

Camille Boitel :

 

 

 

L’homme catastrophe

 

 

Hallucinant ! A peine l’obscurité s’est-elle établie qu’un grand bruit se fait entendre : le bureau qui se trouvait sur la scène au milieu d’un capharnaüm indescriptible s’effondre. Puis c’est au tour de la table de voir deux de ses pieds se briser sous la pression d’un homme qui s’appuie dessus après avoir trébuché sur une chaise renversée ; à sa suite l’étagère s’éboule elle aussi, accompagnée, dans la foulée, par un pan du mur du fond, tandis que des corps voltigent d’un buffet à une armoire, tentant d’échapper aux lustres et aux balais qui tombent des cintres… Et tout à l’avenant ! Jusqu’aux pendrillons de la scène et aux couvertures du lit de se faire la malle… Comme si un lutin facétieux s’amusait à tourmenter malicieusement les occupants de cet innommable bazar.

Le premier moment de stupeur passé, vous commencez à rire et, au bout de quelques minutes, vous vous retrouvez franchement plié en deux dans votre fauteuil, vous tenant le ventre d’une main, vous essuyant les yeux de l’autre ! Les catastrophes vont en effet se succéder à la vitesse d’un tsunami, tant et si bien qu’il ne restera au bout de quelques instants qu’un volumineux tas de décombres parcouru par six danseurs hébétés qui s’essuient le front, se demandant par quel mystère ils ont pu ressortir vivants et intacts de ces gravats… Et pour clore le tout, une doucereuse voix flûtée égrène mélancoliquement les paroles de la chanson de la maison en carton qui berça votre enfance, alors que la poussière se dissipe…

Cela commença fort, très fort, trop même. Car cette atmosphère burlesque ne pouvait malheureusement que retomber. Impossible en effet de soutenir un tel rythme, une telle tension tout au long de la représentation et, bien que Camille Boitel n’ait volontairement pas voulu narrer une histoire, ses « naufragés d’un monde en ruines » se devaient de faire le ménage et, petit à petit, de reconstruire leur gourbi en utilisant les moyens du bord. Bien évidemment, malgré quelques scènes et cascades imprévisibles fort amusantes, le chorégraphe ne put parvenir à maintenir à son niveau le climat de dérision initial qui avait plongé la salle dans le fou rire.

A mi chemin entre la danse, le théâtre et le cirque, ce spectacle inattendu et déroutant laisse tout de même une excellente impression, tant la scénographie s’avère aussi forte qu’étonnante, tant la cascade d’images plus surprenantes les unes que les autres révèle une maîtrise totale dans les arts de la scène. Et ce que vous pensez pouvoir n’arriver qu’aux autres n’est pas une hallucination ni du grand guignol mais une suite d’enchaînements non illogiques de faits qui peuvent survenir à tout moment et qui nous ramènent d’ailleurs souvent brutalement à la réalité car, à l’instant même où ce spectacle était présenté sur scène, survenait au Japon le séisme et le tsunami qui ravagèrent la côte est de l’île, causant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Camille Boitel pourtant ne s’est jamais pris au sérieux. Il a toujours utilisé les effets et l’humour pour raconter ses histoires. Ses spectacles recèlent généralement un sujet de réflexion qui nous concerne directement et, dans le cas présent, peut-être faut-il y voir le gâchis de notre société de consommation. Ou, encore, la place des plus démunis dans notre société. Toujours est-il que ses pièces sont toujours le fruit d’un énorme travail, en témoignent les deux ans qu’il a mis pour construire ce spectacle. Tout y est parfaitement maîtrisé, et ses interprètes, tout comme lui, sont des pince-sans-rire qui savent garder leur flegme. Pour nous donner une leçon ou nous amuser ?

J.M. Gourreau

 

L’immédiat / Camille Boitel, Théâtre Romain-Rolland, Villejuif, dans le cadre de la 16è biennale de danse du Val-de-Marne, Mars 2011.

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