Camille Mutel / Animaux de béance / Cérémonie initiatique

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Photos J.M. Gourreau

Camille Mutel :

Cérémonie initiatique

 

Voilà un spectacle troublant. Par son propos d’abord, l’exploration du comportement de l’être sous l’emprise d’un philtre qui le métamorphose jusqu’à le faire sombrer dans un état de transe. Par son étrange support musical ensuite, les éclats de voix et stridulations aiguës de la cantatrice et compositrice Isabelle Duthoit, souffles et cris rauques aussi déchirants qu’angoissants, qui créent un univers chamanique, transportant le spectateur au beau milieu d’un rituel de possession ou d’exorcisme. Des cris agressifs inhumains, évoquant ceux de corvidés, voire de rapaces prêts à tout pour défendre leur proie. On pense inévitablement à Hitchkock…

Point de départ de cette œuvre étonnante créée en novembre dernier au Manège de Reims, un rituel sarde curatif et festif, celui de l’Argia. Ce rituel tire son nom de celui d’une araignée éponyme qui, en Sardaigne, est aussi celui d’un être mythique évoquant une tarente dont la morsure venimeuse pouvait menacer la vie des paysans d’autrefois. Une légende sarde veut que les personnes mordues par la tarentule se soient mises à danser sur un rythme endiablé, sous l’effet du poison qui envahissait peu à peu leur corps. Par la suite, cette danse entrainante a été utilisée comme remède pour soigner les femmes névrosées. « Celui qui est frappé par l'Argia, nous dit Clara Gallini, auteur d’un livre sur l’ethnologie italienne, 1 ressent de très vives douleurs et se trouve plongé dans un état confusionnel dû à un empoisonnement du sang car il s'agit souvent de latrodectisme. 2. Il souffre sans aucun doute d'une « crise de la présence », au cours de laquelle il se remémore tous les autres moments critiques de son existence ». Et cet auteure de poursuivre : « Le rite de l'Argia combine des pratiques symboliques qui réapparaissent dans d'autres rituels : la lamentation funèbre que l'on retrouve dans les funérailles et le Carnaval, l'accouchement symbolique lui aussi présent dans le Carnaval, tout comme le travestissement. Les femmes qui montrent leurs seins et leur sexe ont les mêmes gestes obscènes que dans la lamentation funèbre ». Au cours de ces cérémonies d’exorcisme dansées et chantées, se joue l’inversion, l’échange des identités et des vécus sexuels, les hommes y devenant femmes ou jeunes filles, ou vice-versa. En Sardaigne, c'est l'araignée qui mène la transe. Les tarentules ont toujours été popularisées avec l’image du mal.

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Dans cette pièce rituelle à mi-chemin entre théâtre et danse, Camille Mutel,  pour la première fois, n’intervient pas comme interprète mais seulement comme chorégraphe et metteur en scène, entre autre par l’intermédiaire d’un jeu de masques digne de ceux de la commedia dell’arte. Ces croyances qui l’ont nourrie lui ont suggéré une scénographie originale au sein de laquelle les différentes scènes qu’elle développe font allusion aux symptômes de cette envenimation ou, plutôt, à cet empoisonnement et au comportement des personnes mordues. C’est l’araignée qui tisse, file et coupe le fil de la vie, nous dit-elle. Et les trois personnages mis en scène qui vont tous les trois survivre à leur malheur, ceux-ci incarnés par Mathieu Jedrazak, contre-ténor et performeur issu des scènes lyriques et queer, 3 Isabelle Duthoit étonnante chanteuse « expérimentale » ou la danseuse Alessandra Cristiani, formée au butô, vont tenter, malgré leur animalité, de renouer un lien social pour regagner leur place dans la société.

 

J.M. Gourreau

Animaux de béance / Camille Mutel, Micadanses, Paris, les 25 et 26 janvier 2018.

 

1 Gallini C. & G. Charuty, 1989, « L’ethnologie italienne : un itinéraire », Terrain éd., n° 12, p. 110-124.

2 envenimation par la morsure d'une araignée du genre Latrodectus, appelé communément « veuve noire ». Son venin possède une action neurotoxique plus dangereuse que celle du venin d'un cobra et peut, dans certains cas, entraîner la mort.

3 Le Grand dictionnaire terminologique définit le terme queer comme un adjectif monosémique, à remplacer par allosexuel ou altersexuel. Il le définit ainsi : « Se dit de ce qui se rapporte à l'ensemble des orientations sexuelles autres qu'hétérosexuelle »[

 

 

Camille Mutel / Animaux de béance / Micadanses / Janvier 2008

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