Camille Mutel / Go, go, go, said the bird / Un érotisme raffiné

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Photos J.M. Gourreau

 

Camille Mutel :

Un érotisme raffiné

 

Camille Mutel occupe une place un peu à part dans le monde de la danse. Tout son art consiste en effet à mettre en avant la beauté intrinsèque du corps féminin dans son entier et, à l’instar d’un Cranach, en livrer à son public sa transparence, sa diaphanéité, sa fragilité mais aussi et surtout les pulsions qui l’animent. Et ce, avec une science et un raffinement incommensurables...

Dans l’Effraction de l’oubli, une de ses précédentes pièces qu’il m’avait été donné de voir en 2012 (cf. critique de ce spectacle sur ce même site), cette artiste, dans un décor totalement dépouillé, laissait admirer toutes les facettes de son corps nu en tournoyant aussi voluptueusement que lentement sur elle-même, sans artifice, sous des éclairages chaleureux uniquement conçus pour la mettre en valeur, suscitant chez les spectateurs l’apparition du désir. C’est d’abord ce sentiment qui transparaît au cours de la représentation de Go, go, go, said the bird*, un trio dans lequel elle se met en scène telle une odalisque, accompagnée par un danseur et une chanteuse, laquelle tient également le rôle d’observatrice. L'évocation de la genèse du désir au sein d’un couple n’est manifestement pas le seul élément servant son propos, lequel fait également appel à la symbolique de l'oeuf. En effet, l’œuvre débute, sur un plateau très dépouillé, occupé seulement par un tapis blanc sur lequel repose une petite table basse rectangulaire, blanche elle aussi, et quelques petits bols japonais alignés qui vont servir à recueillir l’albumine - le blanc si vous préférez - de quelques œufs que son partenaire, Philippe Chosson, va casser au dessus d’eux. Le jaune quant à lui va être délicatement déposé sur le corps nu de Camille Mutel, élément qu’elle va laisser glisser lentement et voluptueusement le long de son dos jusqu’à ce qu’il soit recueilli et ingéré par son compagnon... Si l’œuf est le symbole, dans de nombreuses civilisations, de la renaissance, de la résurrection et du renouveau, s’il est aussi le lieu et le siège de toutes les transmutations contenant en lui le germe de la multiplicité des êtres, son fractionnement en deux parties symbolise, en Inde tout au moins, la séparation du cosmos, les éléments lourds donnant naissance à la terre (yin), et les éléments légers, au ciel (yang). Or, si l’on considère le fait que les deux danseurs vont par la suite s’enduire le corps de l’albumine des œufs pour s’unir étroitement et s’abandonner l’un à l’autre, peut-être peut-on alors établir un parallèle entre les prémices de l’union charnelle offerte sur scène et la reconstruction d’un monde sinon parfait, du moins meilleur que le nôtre…

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                Philippe Chausson                                                                                                                                                                    Isabelle Duthoit

Ce qui cependant frappe davantage encore le spectateur, ce sont les étonnantes onomatopées gutturales d’Isabelle Duthoit, la cantatrice accompagnant la performance qui, débutant par divers souffles, se transmuent progressivement en sifflements gutturaux puis en râles modulés, voire en hurlements rauques qui n’ont plus rien d’humain. Un langage avant le langage, très lié à l'univers des sensations. Des sons impressionnants qui, toutefois, se révèlent aussi attachants qu’effrayants. Quant à la prestation chorégraphique, si elle s’avère certes crue et empreinte d’une certaine rouerie, voire carrément de provocation de la part de la chorégraphe, elle témoigne d’un érotisme prégnant mais jamais vulgaire, dépeignant et traduisant l’Etreinte avec un parfait naturel.

J.M. Gourreau

Go, go, go said the bird (human kind cannot bear very much reality) / Camille Mutel, Le Générateur, Gentilly, 8 et 9 février 2016, dans le cadre du festival Faits d’hiver.

*titre d’un poème extrait de Four Quartets, une œuvre du dramaturge américain (naturalisé britannique) Thomas Stearns Eliot, qui vécut en France dans le quartier du Montparnasse de 1910 à 1913. Il fut entre autres l’ami de Man Ray et publia de nombreuses poésies et plusieurs pièces de théâtre, la plupart en vers.

 

Camille Mutel / Go go said the bird / Gentilly / Février 2016

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