Carolyn Carlson / Blue lady (revisited) / Magie renouvelée

   Carolyn Carlson :

 

Photos Anne Solé

Magie renouvelée

 

La magie de ses tours sur elle-même comme un leitmotiv, la liberté de sa danse virevoltante, le tourbillon de ses robes colorées ont marqué les mémoires. Blue Lady est peut-être l’œuvre la plus célèbre de Carolyn Carlson. Elle a dansé ce solo mythique, créé en 1983 à la Fenice de Venise, durant plus de dix ans. Ne pouvant laisser cette œuvre fétiche mourir, elle chercha vainement une danseuse à qui le transmettre. Mais elle dut y renoncer, l’œuvre, d’une telle difficulté demandait en outre, du fait de ses soixante dix minutes, une grande endurance. Ayant déjà transmis son premier grand solo, Density 21,5 à Jean-Christophe Paré et Michael Denard, elle pensa alors à un danseur. Deux d’entre eux retinrent son attention : Jacky Berger, soliste au Ballet du Nord dont elle assurait la direction et, surtout Tero Saarinen que l’on connaît surtout aujourd’hui pour son extraordinaire solo Hunt autour du Sacre du printemps. Ce choix n’était pas anodin car cet artiste, capable de s’immiscer avec un égal bonheur aussi bien dans le butô que dans la danse classique, la danse contemporaine ou la danse jazz, partageait avec Carolyn la même passion pour les arts et la culture du Japon et, aussi, pour la Finlande, pour laquelle tous deux avaient des attaches. Et puis, même si sa morphologie était diamétralement opposée à celle de Carolyn du fait de sa petite taille et de sa puissante musculature, sa fluidité et sa sensibilité rejoignaient la sienne. En outre, sa maîtrise du Kabuki lui avait déjà fait aborder différents rôles féminins. Il ne lui fallut cependant pas moins de six mois d’un travail sans relâche pour y parvenir. Et il faillit bien abandonner en cours de route, tellement l’entreprise lui parut impossible au début, sa morphologie ne lui permettant que difficilement d’exécuter certains mouvements, entre autres les tours.

Blue Lady évoque, le parcours et les différentes facettes d’une femme, celle de Carolyn, en l’occurrence, de l’adolescence jusqu’à sa mort. Reprendre un solo qui a fait le succès de son créateur n’est pas chose aisée, même pour un danseur d’une telle animalité, le style de Carolyn étant quasi-inimitable. Aussi Tero ne chercha t’il pas à se glisser dans la peau de la créatrice du rôle mais de l’endosser tout en gardant son style, son âme. Et pourtant, aux premières minutes du spectacle, c’est Carolyn qui surgissait à la mémoire du spectateur qui avait gardé intacte son image. Il faut dire que l’ambiance du spectacle n’avait aucunement changé et il retrouvait ces stores vénitiens qui évoquaient la ville éternelle, la majesté de l’arbre en fond de scène, symbole par ses racines de la vie qui monte et ces mouvements souples et sinueux rappelant le flux et le reflux des vagues de la mer. Et, surtout, l’envoûtante musique de René Aubry sans laquelle l’œuvre perdrait de sa magie…

Ce solo qui n’a pas vieilli d’une once, a gardé toute sa force et soin impact. Si l’interprétation de Tero en a gommé quelques facettes, notamment la maternité qui revêtait une grande importance au moment de sa création puisque Carolyn venait de mettre au monde son fils, d’autres ont pris une importance toute particulière, la vieillesse notamment dans laquelle j’eus l’impression de revoir l’ineffable Kazuo Ohno dans sa fabuleuse interprétation des derniers moments de la Argentina. Lecture nouvelle ou relecture ? En tous les cas, un spectacle que l’on est pas prêt d’oublier…

 

J.M. Gourreau

 

Blue Lady (revisited) / Carolyn Carlson, Théâtre National de Chaillot, Mars 2010.

Voir aussi, dans la rubrique "Analyse de livres" celle de l'ouvrage de Claude Lê-Anh, Carolyn Carlson, Paris-Venise-Paris.

 

 

 

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