Christian Rizzo / Le syndrome ian / Le Cent Quatre / Les spectres de la nuit

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Photos J.M. Gourreau

Christian Rizzo :

Les spectres de la nuit

 

Quel cauchemar a bien pu étreindre et torturer l’âme de Christian Rizzo lors de la création du Syndrome Ian ? Voilà en effet une œuvre obsessionnelle qui  embarque le spectateur dans l’univers du « clubbing », un univers certes banal mais au sein duquel règne, dès le début du spectacle, une atmosphère étrange, pesante, dérangeante, on ne sait trop pourquoi. Dans cette boîte de nuit new style, les couples se forment, s’enlacent, dansent et se succèdent pourtant calmement, tranquillement, normalement, s’étreignant, virevoltant, s’abandonnant l’un à l’autre dans la plus parfaite indifférence. Deux danseurs esseulés toutefois, un homme et une femme, vont et viennent, tournent autour des couples sans prêter attention l’un à l’autre, sans se rapprocher, sans jamais se rencontrer. Au bout de quelques minutes cependant, on remarque la présence d’un bien étrange et inquiétant personnage encapuchonné, entièrement vêtu de noir, debout dans un coin du plateau, qui observe attentivement la scène. Qui est-il ? Que fait-il ? On ne le saura jamais vraiment. Une présence inopportune, fascinante mais dérangeante, quasi-maléfique qui obsède, que l’œil ne cessera jamais de chercher.

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La réponse nous sera peut-être donnée en s’immisçant dans le passé du chorégraphe. Déjà, en 2010, dans L’oubli, toucher du bois, Christian Rizzo affirmait : « toutes mes pièces sont sous-tendues par une dramaturgie autobiographique, comme un fil conducteur qui, avec le temps, devient de plus en plus visible » (cf. ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes). Le syndrome ian qui clôt le volet de sa trilogie, D’après une histoire vraie, n’échappe pas non plus à la règle. Remontons à l’année 1979, date de la première sortie du tout jeune Christian - il n’avait alors que 14 ans - en discothèque dans un night-club célèbre de Londres. A l’époque, le chanteur et guitariste du groupe post-punk Joy Division, Ian Curtis, qui régnait en maître sur la scène britannique, l’impressionna très vivement. Sa célébrité ne fut malheureusement que de courte durée puisque, l’année suivante, cet artiste, qui était atteint épisodiquement de crises d’épilepsie et se trouvait dans l’impossibilité d’assurer certains de ses concerts, se suicida par pendaison. Est-ce le spectre de ce musicien à la gloire éphémère qui impressionna le jeune danseur au point qu’il chercha à faire revivre sa mémoire sur scène ? Est-ce lui-même qui incarne le jeune homme errant en solitaire sur la piste parmi les couples enlacés ? Lui seul pourrait le dire. Toujours est-il que la force de cette pièce tient peut-être davantage à la présence de cet inquiétant personnage en noir qui n’est pas sans évoquer la Mort - d’ailleurs démultipliée à la fin du spectacle - qu’aux évolutions des danseurs, tantôt envoûtantes, tantôt pleines d’une énergie communicative. Il n’en demeure pas moins que la chorégraphie, servie par la voix aussi électrisante qu’ensorcelante de Ian Curtis qui auréole ce spectacle émaillé d’instants émouvants d’abandon, est d’une fluidité sans failles et en parfaite adéquation avec ce que l’on pouvait vivre à l’époque dans une discothèque. L’œuvre se terminera par le poignant solo d’une danseuse, celle isolée du début sans doute et qui pourrait fort bien être la compagne du rocker défunt, rendant ainsi un vibrant hommage à l'amour et à la vie.


J.M. Gourreau

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Le syndrome ian / Christian Rizzo, Le cent Quatre, Paris, 19 et 20 Mars 2018.

Spectacle créé au festival Montpellier danse en 2016.

 

 

Christian Rizzo / Le syndrome ian / Le Cent Quatre / Mars 2013

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