Christian Ubl / Stil / Retour aux sources

P1290944P1290988P1290885

Photos J.M. Gourreau

Christian Ubl :

Retour aux sources

 

Le rideau s’ouvre sur de chatoyants personnages aux ailes noires qui vont et viennent sur le plateau en agitant leurs flamboyants manteaux de plumes couleur or, aux sons sibyllins d’une harpiste enchanteresse. Les envolées lyriques de voiles de la Loïe Fuller et sa danse serpentine hypnotisante ne sont pas bien loin. En effet, c’est bien à son époque que nous nous retrouvons, Christian Ubl ayant choisi de nous faire voyager dans sa patrie d’origine, l’Autriche, plus précisément à Vienne au début du 20ème siècle. Très exactement au temps où la Sécession viennoise, la Jugendstil - très proche de l’Art Nouveau (encore appelé style Guimard ou style nouille en France) - revendiquait la liberté d’expression du corps comme "désir absolu". Une période qui anéantit les codes du classicisme pour les remplacer par un art échappant aux conventions, un art nouveau permettant l’expression sans entrave de la pensée et du désir, ce sous la houlette de Gustav Klimt et d’Egon Schiele. Deux artistes "décalés", d’obédience opposée mais, finalement complémentaires, tous deux originaires de Vienne, provocateurs voire pervers, dans l’ombre desquels Ubl a grandi. « Le corps est très présent dans leur peinture, dans des postures à la fois humaines et très exagérées qui rejoignent la danse », nous dit-il. Et de poursuivre : « Schiele, qui refusait de se conformer aux normes officielles de son temps, a fait de la prison pour outrage à la morale publique ! La censure peut aller jusqu’au contrôle des désirs intimes »... Il n’en est pas moins vrai que certaines des œuvres picturales de ces deux peintres avaient à l’époque de quoi choquer la morale, lesquels artistes, confrontés à l’hypocrisie et à l’imposture de l’aristocratie, n’ont pas hésité à représenter des scènes tragiques et crues, certaines d’entre elles à la limite de la pornographie, comme ces tableaux dépeignant des attitudes de masturbation féminine chez Klimt 1 ou masculine (Eros) chez Schiele 2. « Tous deux, dit encore le chorégraphe, ont mis à jour les pulsions et les perversions qui bouillonnaient derrière les tabous sociaux et les interdits qui les accompagnaient. (…) Un siècle plus tard, il m’a paru salutaire de revisiter les perturbations générées par la Sécession viennoise. Je crois en effet que nous vivons une période similaire. Le sens et l’utilité de l’art sont discutés, tout comme la liberté d’expression ».

P1290907P1290859 copieP1290820

Stil est donc une pièce audacieuse et dérangeante, mise en scène à partir de postures glanées dans les œuvres de Klimt et de Schiele « où la représentation du corps mis à nu dans ce qu’il a de plus intime est questionnée ». Certaines de ces œuvres, qui ne sont certes pas les plus connues, montrent des corps nus, squelettiques, déformés, rongés par la maladie et la souffrance, comme s’ils avaient vécu la famine et la guerre, ce que Klimt et Schiele ont d’ailleurs traversé. Stil est bâti comme un voyage entre deux époques, et il n’est pas anodin que la pièce débute et se termine par une référence à Loïe Fuller qui fut l’une des premières danseuses à incarner la modernité sur scène. Ce fut aussi l’une des rares artistes à se produire seule dans un cabaret à Paris pour défendre sa démarche artistique, « tout comme les sécessionnistes ont défendu leur démarche en créant leur propre espace d’exposition, avec des écrivains et des architectes, pour réfléchir aux possibilités d’approcher l’art et la vie au quotidien ». Cette célèbre danseuse et chorégraphe américaine a en effet, à l’instar d’Egon Schiele, provoqué le scandale de par la liberté de ses mouvements et, aussi, du fait de danser sans corset...

Egon schiele girl in blackKlimt hope i 1903Klimt portrait d adele bloch bauer 1907

Klimt - Hope (1903)                                                       Klimt - Portrait d'Adèle Bloch-Bauer                                                                       Schiele - Girl in black

Ce sont toutes ces images et postures qui ont inspiré Christian Ubl et lui ont permis de réaliser une œuvre d’une force dramatique étonnante, savamment élaborée et qui met à nu, au propre comme au figuré, les danseurs, tous remarquables, chacun dans son style. Au bout du compte, cette pièce s’avère très actuelle car, en faisant le parallèle à un siècle d’intervalle entre les 19ème et 20ème siècles, elle montre en fait que les préjugés, les mœurs et les attitudes de l’Homme n’ont guère évolué au cours du temps, les problèmes dans les deux sociétés - celle d’hier et celle d’aujourd’hui - restant identiques, même s’ils se présentent sous un jour différent. Une œuvre « certes provocatrice et engagée mais salutaire », soutenue par une musique fort originale, celle de l’étonnant Fabrice Cattalano avec lequel le chorégraphe travaille depuis une dizaine d’années, mais aussi et surtout celle de la harpiste et néanmoins "harpie" sur scène, Hélène Breschand, laquelle, dans sa transe, se déchaine et torture son instrument au point de lui en extraire des sons déchirants (mais aussi d’autres très harmonieux, rassurez-vous !) particulièrement bien adaptés à la situation évoquée sur le plateau, sons qui ont le pouvoir maléfique de vous glacer les os…

Laissons encore à Christian Ubl le soin de conclure : « La pièce se présente comme une peinture vivante qui cherche à la fois sa proie et son voyeur. Si elle est porteuse d’un expressionisme dérangeant, c’est que - selon moi - l’étrangeté est une force qu’il convient de renouveler »…

J.M. Gourreau

Stil / Christian Ubl, La briqueterie, CDN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine, 1er et 2 février 2018.

 

Egon schiele erosKlimt femme assiseP1290846

 

 

                   Schiele - Eros                                                                                                                                                                                 Klimt - Femme assise

1 Avec plusieurs de ses amis, dont Koloman Moser, Joseph-Maria Olbrich, Carl Moll, Josef Hoffman, Max Kurzweil, Josef Engelhart  et Ernst Stöhr, Gustav Klimt crée, le 3 avril 1897, le groupe des sécessionnistes, lequel fonde en janvier 1898 une revue d'art intitulée Ver sacrum (« Printemps sacré »). Le groupe ambitionne de construire un édifice consacré aux arts. Klimt participe la même année à la fondation de l'Union des artistes figuratifs, appelée Sécession viennoise avec dix-neuf artistes de la Künstlerhaus. Cette séparation marque le désir de nouveauté du peintre et d'une multitude d'autres artistes face à « l'inflexible résistance au changement » de l'académisme viennois, responsable d'un véritable « obscurantisme » artistique. Il devient rapidement président de cette association, dont l'objectif est de réformer la vie artistique de l'époque et de réaliser des œuvres d'art qui élèvent « l'art autrichien à une reconnaissance internationale à laquelle il aspire ». Cette fondation est en quelque sorte la réponse au mouvement Art nouveau en France et au Jugenstil qui se développe en Allemagne. La revue Ver sacrum devient le moyen d'expression de la Sécession, et le porte-parole de cette volonté de changer le monde.

A la fin de sa carrière, dans la première décennie du 20ème siècle, Klimt s'intéresse davantage à la peinture intimiste et aux portraits. Il réalise de nombreuses scènes de femmes nues ou aux poses langoureuses et érotiques, en tenues extravagantes dans des compositions asymétriques, sans relief et sans perspectives, riches d'une ornementation chatoyante, envahissante et sensuelle. Il utilise souvent les formes phalliques dans ses œuvres, notamment dans Judith II (1909), dans Le Baiser (1907-1908), mais surtout dans Danaé (1907). Un des thèmes récurrents du travail de Klimt est la femme dominatrice, personnifiée par la femme fatale. (Source : Wikipedia)

P1300014P1290994Fuller2 2

Loïe Fuller

2 C’est à 17 ans qu’Egon Schiele rencontre en 1907 Gustav Klimt, alors âgé de 45 ans, en qui il reconnaît son modèle et maître spirituel. L'admiration est réciproque entre les deux artistes. Les portraits et les nus que Schiele réalisera tout au long de sa carrière sont saisis dans des poses insolites, voire caricaturales, cet artiste ayant étudié les attitudes de certains déments dans un asile psychiatrique, ainsi que les positions des marionnettes manipulées, ce qui donne cet aspect « désarticulé » propre à certains de ses personnages et à son art. L'œuvre de Schiele occupe également une place essentielle dans l'histoire des relations entre art et érotisme. Certains de ses nus prennent des poses explicites : par exemple, le modèle de Vu en rêve (1911) ouvre son sexe face au spectateur. L'artiste a aussi largement traité le thème de la masturbation tant féminine que masculine dans des œuvres que l'on pourrait qualifier de pornographiques encore aujourd'hui (L'Hostie rouge, Eros ou Autoportrait se masturbant, tous de la même année, 1911). (Source : Wikipedia)

 

Christian Ubl / Stil / Vitry-sur-Seine / Février 2018

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau