Claire Croizé / Evol / Va comme j'te pousse...

 

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Photos Herman Sorgeloos

 

 

Claire Croizé :

Va comme j’te pousse…

 

Evol : l’anagramme de Love. Certes, il est bien question d’amour dans ce spectacle. Mais pas seulement. Si ce sentiment le parcourt, l’auréole, le traverse, là n’est pas vraiment son propos. En fait, ne cherchez pas de trame ou de fil conducteur, il n’y en a pas. Evol, c’est aussi le début du mot Evolution… En fait, le spectacle a pour origine la première des dix Elégies de Duino de Rainer Maria Rilke et la chorégraphe nous confie avoir proposé à ses quatre interprètes de traduire par le geste leur ressenti quant à la substantifique moelle de ce poème. Ces élégies - dont le nom est dérivé du Château de Duino sis près de Trieste où Rilke fut invité par son amie et mécène, la princesse Marie von Thurn und Taxis-Hohenlohe à laquelle est dédié ce recueil - posent la question de l’essence de l’être humain, de l’amour de l’Art et, plus particulièrement, du chant poétique, de l’expérience de la mort, de l’intériorité et de la place de l’homme dans le monde.

Dans la première de ces élégies, le poète invoque l'Ange* par le truchement du «cri» poétique, mais cet ange apparait très vite inabordable. Quant au poète lui-même, il se révèle dans l’incapacité d’accueillir la Beauté. D’ailleurs, dans cette complainte, l'Ange et la Beauté sont qualifiés de « terribles ». Par la suite, les principaux thèmes du recueil sont déclinés tour à tour : l’inconscience humaine, la prise de conscience de la mort, de l’amante, de la nuit, du  héros qui vient de mourir. Cette élégie se veut donc un tableau de l’état du monde moderne  et des tâches que le poète va devoir accomplir ; elle se referme sur la mort du jeune Linos dont le chant de plainte, selon la mythologie antique, aurait donné naissance à la musique et à la poésie.

Il est bien difficile pour qui n’est pas familiarisé avec l’œuvre de Rilke de retrouver tous ces thèmes dans la chorégraphie qui nous est proposée. Mais ce que l’on ressent en effet face à ce spectacle, c’est un étonnant sentiment de lyrisme et de liberté, voire de romantisme, engendré par la légèreté de la gestuelle, l’immatérialité des corps dans l’espace, l’envie, voire, le besoin qu’éprouvent ces artistes sur le plateau de transmettre à leur public - avec un raffinement extrême, il faut le préciser - les idées et sentiments qui leur traversent l’esprit. L’œuvre est d’autant plus lyrique qu’elle est en grande partie soutenue par les chansons du film Ziggy Stardust and the spiders from Mars de David Bowie, réalisé par D.A. Pennebaker en 1973. Etonnant choix musical, me direz-vous mais qui, finalement, ne s’oppose pas au silence qui auréole la plus grande partie de l’œuvre et qui s’accorde en revanche parfaitement avec la proposition chorégraphique, laquelle ne fait que matérialiser et rendre visible la musique qui ruisselle sur les corps. Aucune illustration de quoi que ce soit par conséquent, ce qui a pour avantage de laisser l’esprit du spectateur vagabonder dans un univers irréel où le rêve occupe une place prépondérante. Il en ressort une impression d’harmonie, d’ivresse de liberté et finalement, de calme et de sérénité.

J.M. Gourreau

Evol / Claire Croizé, Théâtre de la Bastille, du 16 au 20 octobre 2018.

 

*La figure de l’ange traverse toute l’œuvre de Rilke. Dépouillé de toute référence religieuse, tout en gardant l’énergie spirituelle qui s’en dégage, l’ange rilkéen devient une créature mythique à part entière prenant place dans sa propre mythologie. Dans « l’espace sans lien » de la modernité, le Poète prend la place du Saint (thème très baudelairien) et tend vers la figure de l’Ange. Celle-ci est multiple : métaphore du Poète, de la conscience unie, voire du Narcisse.

 

Claire Croizé / Evol / Théâtre de la Bastille / Octobre 2018

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