Dada Masilo / Giselle / Aussi électrique qu’électrisant

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                             Ph. J. Hogg                                                                     Ph. S. Olivier                                                                  Ph. J. Hogg

Dada Masilo :

Aussi électrique qu’électrisant

 

Originaire d’Afrique du Sud et formée dans la plus pure tradition du ballet classique, Dada Masilo s’est forgée, avec ses relectures fort originales des grands chefs d’œuvre classiques du répertoire passé, qu’il s’agisse de Roméo et Juliette, de Carmen ou du Lac des Cygnes, une réputation d’iconoclaste. Celle de Giselle, créée en février 2017 à Oslo et présentée dernièrement en France, n’échappe pas à la règle. Pas de pointes, aucune once de romantisme dans cette adaptation qui bannit l’amour et le pardon pour laisser place à la colère, la vengeance, la cruauté, la mort. Un parti pris qui, cependant, est l’exact reflet de ce bas monde. Depuis une dizaine d’années, cette chorégraphe a pris en effet le parti de revisiter les grands ballets du passé en y apportant une touche très personnelle, quitte à les rendre méconnaissables. Dans toutes ces productions, elle aborde les sujets d’actualité, ne conservant de la trame originelle que la substantifique moelle, en mettant l’accent sur la morale qui en découle. Sa Giselle, ode au pouvoir féminin, n’échappe bien sûr pas à la règle : elle y met en avant la jalousie et le désir de vengeance impitoyable des wilis, ces êtres immatériels qui ne sont, en fait, que les âmes des jeunes filles mortes de chagrin pour avoir été trompées par leurs amants ou leurs époux. Qui plus est, elle en décuple la force, en conférant le rôle de la reine des wilis à un personnage androgyne plus masculin que féminin, sorte d’inyanga zoulou, sorcier-guérisseur maléfique, acharné, cruel, sans pitié ni compassion…

Pour ceux qui ne sont pas familiers des ballets romantiques, rappelons brièvement la trame de cette œuvre. Giselle ou les wilis est un ballet composé en 1841 par Adolphe Adam sur un livret de Saint Georges et de Théophile Gautier, dans une chorégraphie originale de Perrot et de Coralli. Il rapporte l’histoire d’une jeune et pauvre paysanne qui va sombrer dans la folie puis dans la mort lorsqu’elle apprend que son amoureux n’est autre que le fils du seigneur de la contrée qui l’abrite et que celui-ci est en outre déjà fiancé à une princesse de son rang. Le second acte la retrouvera sous la forme d’une wili qui, cependant, lui pardonnera sa faute, l’amour étant plus fort que la mort.

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Ph. Stella Olivier

 

Dans la version « revue et corrigée » de Dada Masilo, d’entrée de jeu, le ton est donné : le rideau se lève sur une toile de fond grise et triste, l’image d’un paysage lacustre en plein hiver, au lointain duquel on devine une chaîne de montagnes. Aucun rapport avec les lacs aux eaux profondes et mystérieuses chers aux romantiques du 19è siècle ! L’entrée en scène des premiers personnages sur la partition impulsive du compositeur sud-africain Philip Miller – au sein de laquelle on peut cependant retrouver quelques vagues accents de la musique originale d’Adolphe Adam – achève de dérouter le spectateur : l’on ne se trouve ni dans la cour d’un château, ni à un bal champêtre comme St Georges et Théophile Gautier avaient pu l’imaginer mais dans un village perdu aux fins fonds de l’Afrique où les femmes vaquent à leurs travaux ménagers, tout en discutant, voire en se chamaillant. Certes, c’est la fête, et les réjouissances vont bon train, même s’il plane dans l’air une ombre mystérieuse qui obscurcit l’atmosphère, un parfum de maléfice et de soufre. C’est toutefois au cœur de cette ambiance joyeuse que la jeune et innocente Giselle se laissera séduire par Albrecht, un jeune homme aux allures empreintes d’une irrésistible noblesse, malgré les mises en garde réitérées de sa mère. Mal lui en prendra bien évidemment lorsqu’elle apprendra que celui-ci n’est autre que le fils du seigneur de la province et, bien entendu, déjà fiancé à une jeune fille d’une autre famille. Son chagrin et son désespoir, accrus par les sarcasmes de ses compagnes, la conduiront petit à petit vers la mort.

Il n’est donc ici plus question de folie, à l’instar de l’œuvre originelle, cet état morbide ne pouvant plus paraître plausible de nos jours à la suite d’un dépit amoureux. La chorégraphe a cependant fait le choix au second acte de mettre en valeur et d’exacerber des sentiments qui n’étaient qu’esquissés dans le livret original, à savoir ceux de la jalousie et de la vengeance, lesquels rongent bien souvent le cœur des êtres trompés. Et ce, par le truchement d’une danse sauvage, guerrière, plus « marquée » que réellement dansée, savant amalgame de danse classique, de danse contemporaine et de danse de caractère, mixé à une danse africaine typique de son ethnie originelle, le tswana. Affublées d’un costume rouge sombre évoquant bien évidemment le sang, les wilis s’apparentent dès lors davantage à des furies, voire des harpies hystériques s’acharnant à coups de fouet sur le malheureux prince, qu’à des êtres immatériels enclins au pardon. Et, bien sûr, son existence se terminera dans une bacchanale sardonique macabre sous le regard indifférent de Giselle qui lui assènera même le coup de grâce libérateur. La gestuelle, volontairement peu lyrique, est théâtrale, puissamment ancrée dans le sol, d’une force indéniable, évoquant certains rituels d’envoûtement africains.

Cette version n’est pas sans rappeler la Giselle Créole du Dance Theater of Harlem, créée en 1984, dans laquelle tous les danseurs étaient aussi des noirs, les miséreux comme les nouveaux maîtres post coloniaux, et qui illustrait le fait que les souverains indigènes installés par les colons ne se révélaient pas meilleurs que les précédents. La Giselle de Dada Masilo aborde certes d’autres sujets d’actualité, tels l’androgynie, l’égalité des sexes, l’accès au pouvoir ainsi que l’émancipation des femmes et leur engagement dans la société mais, aussi, les violences et massacres ethniques perpétrés en Afrique depuis le début de ce siècle.

J.M. Gourreau

Giselle / Dada Masilo, Grande halle de La Villette, du 18 au 21 décembre 2018.

 

Dada Masilo / Giselle / La Villette / Décembre 2018

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